Chapitre 17 : Retour au foyer

«Percy. »
Je me tournai vers mon fils, toujours endormi. Son visage avait retrouvé une certaine sérénité. La magie des rêves d’enfants le protégeait.
Cependant, je devais le réveiller.
Je devais lui dire.
Je ne pouvais pas le lui cacher.
« Percy. »
Je repoussais doucement Neela. Tout mon esprit était focalisé sur le petit garçon qui reposait face à moi. Je ne voyais que lui, je ne pensais qu’à lui. Le reste n’existait plus.
Arrivé à sa hauteur, je m’agenouillai. Il n’y avait plus un bruit autour de moi, je n’entendais plus rien. Il n’y avait que ce bourdonnement dans mes oreilles : le battement de mon cœur qui continuait à battre malgré toute la douleur que je ressentais.
Comment le réveiller ? Le secouer ?
Comment le lui annoncer ? Quels mots trouver ? Comment annoncer à cet enfant qu’il venait de perdre sa future petite sœur ou son futur petit frère ? Qu’il venait de perdre sa mère ? Que tout ce qui lui restait était son père qui n’avait pas vu ses premiers moments de vie, ce père avec qui la construction d’une relation sereine avait été difficile ?
Comment ?

« Percy. »
Ce ne fut qu’un murmure qui franchit mes lèvres et pourtant il eut l’effet escompté. Je vis les paupières frémir, les yeux papillonner, la moue du réveil se former sur sa bouche.
« Percy. »
Il ouvrit enfin les yeux et son regard se posa sur moi. Je vis à son air perdu qu’il essayait de se rappeler les raisons de sa présence ici. Je pus lire sur son visage le cheminement mental de ses souvenirs.
« Hey, bonhomme ». Je fis une espèce de grimace. Un simulacre de sourire que je sentis tordre ma bouche.
Il se redressa, frotta ses yeux encore endormis. Mon cœur se serra davantage. Toute chaleur, toute couleur avait quitté mes joues. Je me sentis soudain encore plus vide et je m’étranglai dans ma salive en essayant de parler à nouveau.
Derrière moi, je devinais la présence de Neela et du médecin que j’avais délaissé. Mon esprit repassa instantanément à Percy qui me regardait d’un air tout à fait réveillé.

« Maman ? » demanda-t-il.
Un petit bruit sorti de ma bouche mais je ne pus aller plus loin. Je n’y arrivais pas.
Ma vue se voila de nouveau, les larmes se mirent à couler sans que je ne pus les en empêcher. Je ne pouvais même pas parler car ma gorge venait de se nouer. C’était trop difficile.
J’échouai lamentablement dans mon rôle de père. Je n’avais pas su les protéger. Je n’arrivais pas à me montrer solide, fiable. Pas à ce moment-là. Je n’avais pas été capable de lui dire que tout allait bien se passer.
Je n’étais pas capable de lui avouer la mort de sa mère.

Je n’eus pas à me donner la peine de parler. Dès qu’il vit que je pleurais, que parler me semblait être l’épreuve la plus insurmontable qu’il puisse être, Percy comprit. Je vis la surprise douloureuse se dessiner sur son visage, je sentis qu’il se raidissait, qu’il venait de bloquer sa respiration comme pour se protéger de la dure réalité qui s’affichait devant ses yeux.
Puis, quand l’instinct de survie le força à reprendre son souffle, il se mit à pleurer.
Et ce fut comme un hurlement qui déchira la salle d’attente.

Je le pris dans mes bras, le serrant aussi fort que je le pus tandis qu’il s’accrocha à moi tel un naufragé qui cherchait un point d’appui pour s’assurer de rester à la surface.
Agrippés l’un à l’autre, nous nous sentions bien seuls. Seuls avec notre douleur mais ensemble avec elle. L’impression d’être seuls au monde désormais, sans celle qui nous avait réunis, se fit de plus forte dans mon esprit et j’abandonnai toute retenue.
Je pensais bien avoir le droit de pleurer tout mon saoul, pleurer comme jamais je ne l’avais fait même au plus sombre de mes heures.

Ce n’était qu’un cambriolage. Un cambriolage qui avait mal tourné et qui s’était terminé de manière tragique. C’était ce qu’avait conclu le rapport de police.
L’officier qui se présenta à la maison quelques jours après me lut le papier d’une voix monocorde.
Tout me semblait fade et plat.
Monochrome.
Monotone.
Je signai les formulaires qu’il me tendit d’une main lasse. J’étais vide.
« Toutes mes condoléances. » me dit-il avant de partir.
Cette phrase, je l’avais entendu de trop nombreuses fois. Les voisins, le compagnon de Neela, les médecins, le responsable de la compagnie des pompes funèbres, la maîtresse de Percy…
Je vivais dans une espèce de brouillard sans fin, faisant les choses par automatisme. Je devenais atone.
Percy ne voulait presque pas quitter la chambre. Il ne venait qu’aux repas. Repas que nous partagions sans grand entrain. Le cœur n’y était pas. L’appétit non plus. Nous n’assurions que le minimum vital, celui que notre corps nous forçait à faire car nous n’en voyons plus l’intérêt.
Darren était venu pour tenter de nous changer les idées. Comme si c’était possible. On ne pouvait pas oublier ce qu’il s’était passé comme ça.
Pas ça.
Nous étions inconsolables, comme morts. La maison était si vide, si silencieuse. Ne perturbait ce silence mortel que la pluie qui battait les carreaux. Une pluie sans fin, lourde, froide. Une pluie d’automne, celle des mauvaises journées.
Leila n’était plus et ce n’était pas un au-revoir, une fuite sans laisser d’adresse. Je l’avais vue, je savais la raison de son absence et c’était le pire. C’était comme si on m’avait arraché une partie de moi que je ne retrouverais jamais.
J’errais seul dans la maison, tournant dans les pièces vides tel une âme errante, un fantôme malheureux.
Neela passait de temps à autre. Darren appelait. J’écourtais le plus souvent les visites, les appels. Je ne voulais pas ressasser les souvenirs de Leila avec les autres. Je trouvais ça profondément malsain.

L’enterrement eut lieu un jeudi. La pluie était plus forte que jamais. Les gouttes s’écrasaient lourdement au sol dans un bruit sourd continu. Un bourdonnement qui envahit mon esprit ce qui m’évita de penser. Je ne faisais que penser sans m’arrêter. Je voulais que mon cerveau s’arrête. S’arrête de ressasser les souvenirs, les émotions. Qu’il arrête de s’accrocher désespérément à des impressions, des sensations. Il ne restait rien.
Seul ancrage dans cette nouvelle vie, la petite main de mon fils qui serrait la mienne à m’en faire mal. Il était devenu catatonique depuis que nous étions rentrés à la maison. Je trouvai le courage de baisser le regard vers lui. Il fixait droit devant lui, les yeux grand ouverts dans cette expression de surprise qui ne le quittait que rarement. Je savais qu’il ne regardait pas la tombe. Son regard se dirigeait vers elle mais c’était comme s’il regardait au travers, plus loin, comme s’il n’y avait rien en face de nous.
Même si nous n’en avions jamais parlé, parce que pour nous la mort était un concept trop lointain pour notre jeunesse, que nous étions grisés par l’avenir qui s’était dessiné devant nous, je savais ce que je devais faire pour Leila. J’avais respecté le plus possible ses convictions. J’étais persuadé que le pasteur que Neela m’avait aidé à choisir lui aurait convenu.
Il n’y avait que cette pluie qui s’était invitée à la cérémonie qui gâchait le reste. Cependant, pour moi, elle fut salvatrice. Elle fit en sorte que les gens ne s’attardent pas trop au cimetière, nous laissant seul, mon fils et moi, main dans la main, restant devant la tombe parce que cela nous répugnait de la quitter.
Pour nous, cela signifiait que tout était fini. S’en détourner était comme une rupture, un abandon. Savoir ma femme et notre enfant qui n’avait pas pu voir le jour sous cette sépulture en marbre rose était difficile à concevoir et malgré les mots gravés, les couronnes et les bouquets de fleurs, je n’arrivais pas à me faire à l’idée.
C’était ça… Se faire à l’ « idée ».
C’était ironique. Comme si Leila était une idée. Comme si notre enfant était une idée. Comment peut-on s’y habituer ?
Je savais que nous n’étions pas éternels. Qu’étant donné mon espérance de vie bien plus importante que celle de Leila, j’allais être confronté à son décès. Mais à aucun moment, je n’aurais plus concevoir l’idée de la perdre de cette façon. On me l’avait arraché. Et ce « on », je ne saurais jamais qui il est. Ou qui ils sont.
Peut-être n’était-ce pas un mal, parce que derrière mon désespoir, une infime partie de moi hurlait vengeance. Pourtant, imaginer des Doloris particulièrement horribles, ne m’avait occupé l’esprit qu’un faible temps.

Quand je sentis le froid me glacer les os, je pressai doucement la main de Percy. Il leva la tête vers moi. Les larmes qu’il avait versées traçaient des sillons multiples sur ses joues. Son nez coulait. Je me penchai vers lui et l’aidait à se moucher comme lorsqu’il était petit. Il ne dit rien, me fixant toujours, sans ciller. Je ne lui dis rien. J’avais beaucoup de difficulté à lui parler. Je ne trouvai rien à lui dire. Même si nous nous accrochions l’un à l’autre, nous n’arrivions plus à communiquer. Je n’entendais que rarement le son de sa voix.
Nous remontâmes l’allée centrale du cimetière en silence, les cailloux crissant sous nos pas.
Nous nous arrêtâmes à la grille.
Un dernier regard en arrière.
Je sentis un poids se former dans mon estomac. C’était comme un dernier regard avant un adieu. Franchir la grille du cimetière était une scission. Je vis ça comme un gouffre entre l’ancienne vie avec Leila et la nouvelle vie sans elle.
Une vie qui ne m’intéressait pas. Je n’avais pas envie d’avancer.
A cet instant, je me demandais comment j’avais pu trouver l’énergie pour remonter la pente après son départ, il y avait neuf ans. J’avais l’impression d’être replongé dans ce gouffre infini. Non, c’était pire.
Cette fois-ci, je sentis que c’était Percy qui me tirait. Je lui jetai un regard perdu. Ses yeux noirs inexpressifs me regardaient mais j’eus l’impression qu’il ne me voyait pas. Je m’agenouillai près de lui et le serrai dans mes bras. Cela le fit revenir vers moi. Il sanglota doucement. Cela me peina autant que cela me rassura. Il réagissait.
La pluie tomba de plus belle. Une de ces pluies d’octobre qui perce les vêtements et qui rend le monde gris et uniforme. Le temps reflétait mon état personnel, notre état à tous les deux. Un monde gris sans lumière. Un éternel jour de pluie.
Nous rentrâmes en marchant. Je tenais la main de Percy, il suivait lentement. Mon pas se cala sur le sien.
Je savais que ce n’était pas une bonne chose que de rentrer sous cette pluie battante. Cependant, je n’imaginai pas Transplaner directement à la maison. Cela aurait été trop brutal. Il fallait une transition, un passage.
Il fallait du temps.
Et nous en prîmes tous les deux. Nous avancions silencieusement. Percy devait sans doute être glacé jusqu’aux os mais il ne se plaignit pas. La pluie me battait le visage, ruisselait sur mes lunettes. Nous étions seuls.
Je n’avais pas voulu que les quelques personnes qui étaient venues à l’enterrement restent. Je ne voulais pas de cette petite assemblée chez nous, ressassant des souvenirs, brassant des anecdotes.
Cela me semblait déplacé. Ce n’était pas là le décès d’une modeste vieillarde qui serait partie après une vie bien remplie. C’était l’arrachement brutal d’une épouse à son mari, d’une mère à son enfant, d’un être à son avenir.
A ce moment, je préférais me contempler dans la douleur. Je voulais porter seul ce deuil. Personne ne pourrait comprendre. Nous étions seuls pour affronter cette épreuve.
Même Neela avait renoncé à me faire voir la suite des choses. Elle était triste, bien sûr, mais elle avait son propre vie à côté, son bonheur à continuer. Elle avait perdu une amie précieuse, une confidente irremplaçable mais elle voulait tourner la page, aller de l’avant. Je ne pouvais pas l’en blâmer.

Les jours qui suivirent l’enterrement, je me sentis de plus en plus étranger à ce qui m’entourait. J’allais chercher Percy à l’école sans grand entrain. Il n’avait rien dit quand je lui avais suggéré d’y retourner.
Je ne voulais pas qu’il se complaise comme moi dans sa propre douleur. Le laisser tourner en rond dans sa propre chambre n’était pas très sain. Le faire retourner dans son école, voir d’autres personnes l’aideraient peut-être à sortir de son mutisme.
Il ne devint pas distant avec moi mais ne parvenait plus à communiquer. Il ne voulait plus dormir seul alors je consentis à le faire dormir avec moi. Avoir le lit à moitié vide m’était de toute façon insupportable et savoir la présence de l’autre était quelque chose qui nous rassurait. Percy fit nombre de cauchemars, revivant sans cesse la soirée où tout avait viré au drame.
Je pense que d’une certaine manière, le petit garçon s’en voulait. Il en voulait à la magie, sa magie, de ne pas avoir été utile pour protéger sa mère. Il se disait sans doute que s’il avait été capable de l’utiliser, il aurait pu faire fuir les cambrioleurs, les assassins de sa mère.
Alors je lui expliquais, je lui répétais sans cesse que ce n’était pas de sa faute, qu’il ne fallait pas qu’il se pense coupable, responsable de ce qu’il s’était passé. Je me surpris à reprendre les mots de l’officier de police qui était venu nous faire le compte-rendu de l’enquête : c’était une immense malchance qui avait fait que ce qui était arrivé était arrivé.
C’était d’une ironie sans fin et je me trouvais bien stupide d’en arriver à lui faire comprendre cette idée.

Reprendre une existence normale me paraissait pratiquement insurmontable. La journée, je me noyais dans le travail pour tenter d’oublier. Et pourtant… Aider le monde sorcier à évoluer ne me motivait plus. Le monde des Moldus ne me paraissait plus aussi passionnant à explorer. Ce que j’avais appris à connaître pour me l’approprier me semblait de plus en plus étranger. Les mots, les idées, les concepts… tout ceci me paraissait de plus en plus lointain, comme si mon cerveau cherchait à l’occulter.

Les jours commencèrent à passer, plus lents les uns que les autres. La journée passait relativement normalement, je travaillais, je m’abrutissais dans le travail, je tentais d’oublier vainement. J’accomplissais ma tâche telle une marionnette sans âme. Tout était devenu machinal, routinier. Je m’enfermais dans une mécanicité des actes.
Cependant, je quittais tôt le travail, Transplanant dès l’heure de sortie de Percy. J’allais le chercher dès qu’il terminait sa journée d’école. Je ne voulais plus qu’il reste seul ou loin de moi quand c’était possible. Les obligations de scolarité et de travail ne me permettaient pas de passer toute la journée avec lui.
J’avais pris peur, je n’avais plus confiance. Moi qui pensais que la violence macabre était le fruit de conflits, ne touchaient que les gens qui vivaient dangereusement, j’avais endormi ma vigilance. La tragédie pouvait toucher n’importe qui, n’importe quand et le monde moldu n’était pas un havre de paix tranquille. Moi qui avais craint pour Leila durant la dernière guerre, tremblant sans cesse pour elle, je n’avais pas pu m’imaginer qu’en temps de paix, elle puisse m’être arrachée.
Nous avions vécu le plus tranquillement possible, nous avions des relations somme toute assez cordiales avec nos voisons, nous n’avions fait aucune vague. Personne n’aurait pu remarquer la particularité que Percy et moi possédions. Notre image de banale petite famille tranquille était la plus visible. Et pourtant, cela ne nous avait pas protégés.

Une fois rentrés à la maison, c’était comme si le temps se ralentissait, s’étirant sans fin jusqu’à l’heure du coucher. Je faisais faire sans grand entrain les devoirs de Percy dans un silence qu’il entretenait. Seul le tic-tac régulier de la pendule de grand-mère qui ornait le salon rompait le silence morbide.
Ensuite, Percy partait dans sa chambre ou allait s’abrutir devant la télévision qu’il regardait d’un air absent, comme s’il était perdu ailleurs.
De mon côté, je m’occupais des quelques tâches ménagères que j’avais automatisé magiquement. Je ne voulais pas m’embêter avec ça. Je ne m’étais jamais embêté avec ça d’ailleurs, sauf durant mes quatre années de rupture magique.
Cette époque-là me paraissait si lointaine. J’y avais sans doute conçu mon idée que le monde moldu pouvait être un havre de paix tranquille, loin des horreurs que nous autres sorciers avons dû subir. La réalité m’avait bien rattrapé. De la pire façon qu’il soit.
Le dîner était frugal. Notre estomac ne s’était pas encore dénoué. Le souvenir latent des plats que Leila nous confectionnait avec tout son amour nous coupait l’appétit. Le fantôme de sa présence se ressentait à tout instant. Percy prenait son bain puis je le mettais au lit, lui promettant de venir assez tôt.
Je n’arrivais pas à me coucher aussi tôt que lui. Pourtant, je n’avais que ça à faire. Je n’avais plus personne avec qui passer les soirées à parler de l’avenir, à discuter de tout ce qu’il se passait dans nos têtes, à refaire le monde, partager un livre, un film, une étreinte.
J’errais donc dans la maison silencieuse. Je voyais les murs sans les voir. Je m’y sentais de plus en plus étranger. Je me rendis compte que le cœur de cette maison, le pivot de nos existences avait été Leila. Amputé de ce membre si vital, notre famille n’était plus qu’un cadavre décharné, une entité bancale, sans âme, sans avenir. Mon regard errait entre les vitrines de livres à la reliure de cuir si chers à Leila.
Chaque objet présent dans cette maison me la rappelait. L’image de son corps gisant sur le sol parmi les débris de verre, les objets jetés au sol me revenait sans cesse, tel un cauchemar sans fin. Chaque photographie me vrillait le cœur. Des photographies moldues, sans âme, sans magie. On n’y sentait pas l’énergie communicative de mon épouse.
J’étouffais dans cette maison. Y rentrer chaque soir me devint de plus en plus pesant. Je songeai de plus en plus à la vendre. Je sentais qu’un changement d’air ne pouvait être que bénéfique à tous deux. Je faisais le tour des pièces, réfléchissant tous les soirs, oscillant entre le désir de partir et celui de rester.
Vendre cette maison, c’était renoncer aux derniers souvenirs matériels que nous avions de Leila.
Cette maison, elle avait eu le coup de foudre pour elle et même si nous n’y vivions que depuis peu d’années, elle était notre foyer à tous les trois.
Ce chiffre qui aurait pu devenir quatre.
Nous n’étions plus que deux.

Si j’avais su…

Je me rendis compte de la vacuité de l’existence. Je n’avais pas été assez prudent. Mais y aurait-il eu quelqu’un pour imaginer ce scénario macabre, cette tragédie horrible ?
Les quelques années sombres que j’avais vécues m’avait rendu quelques peu paranoïaque dans les pires moments. Je savais protéger une maison magiquement, la dissimuler aux Moldus, mettre au point des alarmes magiques.
Mais tout cela était devenu inutile dans cette existence. Premièrement parce qu’elle était insouciante, je n’avais plus peur de rien, j’embrassais l’avenir les bras grands ouverts. Et puis, plus simplement parce que j’habitais en zone moldue et je ne pouvais me permettre de ne plus avoir la visite du facteur ou du laitier. Ou parce qu’il fallait bien que Leila vive avec nous. Ayant une épouse moldue, je ne pouvais plus appliquer les sorts de protection de base.
De toute façon, en y réfléchissant bien, les seuls sorts que j’aurais été susceptible de lancer sans risque pour Leila et nos amis moldus n’auraient jamais repoussé les cambrioleurs.
Ma magie avait été inutile tout comme celle de Percy.

Le monde moldu m’apparaissait sous un angle différent. Il n’était pas très différent du nôtre, après tout. Tout aussi aléatoirement dangereux. Ni plus, ni moins. Sauf que les protections magiques pouvaient s’avérer efficaces de notre côté.
Ce monde me parut plus compliqué à comprendre. Leila ayant disparu, nombre de choses dont elle s’occupait me revinrent et je fus confronté à mon ignorance de nombre de codes de fonctionnement moldus. Je ne me voyais pas demander de l’aide à qui que ce soit. Les lacunes dont je faisais preuve ne pouvaient que trahir mon appartenance à la communauté sorcière. En tout cas, je serais passé pour quelqu’un ayant un grave problème et personne n’aurait compris.
Nombre de concepts m’étaient inconnus, même après toutes ces années passées dans cet entourage.

Le temps me paraissait long mais cela ne faisait que deux semaines que Leila avait été enterrée. Les derniers jours d’octobre furent étrangement chauds. Anormalement chauds. Comme si le temps était devenu fou.
Percy m’inquiétait de plus en plus. Je sentais que reprendre une vie normale lui pesait beaucoup. Il faisait ce qu’on lui disait machinalement. Il allait à l’école parce que c’était obligatoire, mangeait et dormait parce que c’étaient des besoins vitaux que son organisme le forçait à assurer.
Mais il ne fallait pas lui en demander plus. Il paraissait vide. Le baiser d’un Détraqueur ne lui aurait pas fait plus d’effet.
Je le surpris un soir en train de pleurer dans l’armoire de la chambre parentale. Il serrait une robe de sa mère contre lui et sanglotait sans pouvoir s’arrêter. Je l’avais pris dans mes bras et il avait finit par s’endormir.
Je regardai le contenu de la penderie. Percy semblait s’y être fait une sorte de nid avec les vêtements de sa mère. Cela allait être un véritable crève-cœur mais je songeais de plus en plus à me débarrasser du contenu qui avait appartenu à Leila.
Je ne voulais pas assister au naufrage de mon fils. Je savais que j’étais déjà en train de le perdre. Pourtant, je ne parvenais pas à savoir ce que je devais faire pour qu’il ne dépérisse pas plus. Je tentais de nouer une relation différente avec lui, privilégiant des petits moments tous les deux à faire des activités qui nous plaisaient mais je voyais bien que cela ne lui faisait rien. Si je me sentais à moitié mort dans mon cœur, je me battais pour mon fils.
Il était tout ce qu’il me restait.
Je ne voulais pas le perdre.
Pas lui.

Je caressai l’idée de prendre l’air. Prendre des congés, partir ailleurs avec lui. Faire en sorte que son esprit se focalise sur quelque chose d’autre que son propre désespoir. Même si c’était saugrenu, lui faire voir que moi, j’étais là. Qu’il n’était pas seul.
Mais ces quelques tentatives se soldaient par un échec car moi aussi, je n’étais pas prêt à voir autre chose que les souvenirs.
Cela prenait une direction de plus en plus funeste. En nous raccrochant l’un à l’autre, nous nous enfoncions de plus en plus dans une mélancolie malsaine.

La maison me répugnait de plus en plus. Le monde moldu devenait de plus en plus étrange. Je commençais à le rejeter, à vouloir m’en détacher. Je commençais à baigner de plus en plus Percy dans la magie. Quotidiennement, elle avait pris de plus en plus de place. Je retrouvais des repères, quelques souvenirs de mon enfance me revinrent et j’y trouvais quelque réconfort. Je me sentais plus à l’aise. Je ne quittais mon travail que pour Percy. Il n’aurait pas été là, je resterais plus longtemps pour ne pas avoir à retourner trop tôt dans la maison. De l’autre côté.
Cette maison… Il ne fallu pas plus de trois semaines pour que je ne m’y sente plus à ma place. Ce n’était plus le foyer chaleureux qui m’accueillait quand je rentrais du travail et que j’y retrouvais ma femme et mon fils pour des soirées agréables en famille.
La maison était désormais vide et mon fils était devenu une ombre. La nuit était remplie de cauchemars.
Cette maison avait abrité tant de moments précieux mais avait été aussi le théâtre de la mise en scène la plus macabre qui soit ayant mis fin à tout ce bonheur.
Pour moi, désormais, ce n’était plus un foyer.
Je me lançais donc sans grand entrain à la recherche de quelque chose d’autre. Peut-être même une maison en milieu sorcier. J’avais envie d’une rupture. C’était Leila qui m’avait rattaché au monde moldu. Déjà, à la fin des quatre années d’exil, j’avais songé à ce retour complet de ma personne. A vrai dire, plus rien ne nous retenait ici. Bientôt, Percy irait à Poudlard. Bientôt, il serait entièrement sorcier. Alors pourquoi s’obstiner à rester ici ?
Je n’accordais plus aucune confiance à ce monde. Je ne m’y sentais plus en sécurité. J’étais à nouveau déraciné. Seul.

Je décidais de me séparer de nombre d’objets que Leila avait eu. Ses vêtements en l’occurrence.
Voir Percy les transformer en refuge hors de tout m’effrayait. C’était trop malsain. Je savais qu’il m’en voudrait mais il fallait que je le fasse. Pour lui comme pour moi. Il fallait que ce soit moi qui assure ce rôle. J’étais père avant tout, désormais. Je ne pouvais me permettre de le laisser à la dérive. Moi-même, je ne devais pas perdre pied. Ce serait la catastrophe pour tous les deux.
Le nez perdu dans l’armoire, je décrochai un à un les habits de ma défunte épouse. Ce fut comme si l’on m’arrachait un organe à chaque fois que je lançais le sort Evanesco. J’avais décidé de faire disparaître par la magie chaque affaire. Une part égoïsme de ma personne se refusait à admettre que quelqu’un d’autre puisse porter ces habits.

Alors que je m’affairai, un bruit sourd m’interrompit. Quelque chose venait de tomber sur le sol.
Une boîte.
La boîte.
Elle avait répandu son contenu sur le sol. Objets divers, liasses de coupures de journaux dont certaines étaient désormais bien jaunies. Je ne pus m’empêcher de m’agenouiller sur le sol et de regarder ces objets que j’avais conservés tels de vieux trésors. Je me mis à relire les coupures de journaux. Certaines me firent sourire mais d’un sourire emprunt de tristesse et de nostalgie. D’un peu de remords aussi.
Malgré tout ce qu’avait pu dire Leila, je n’avais pas franchi le pas. Je n’avais pas pu renouer avec ma famille. Les larmes coulèrent sur mon visage. Jamais elle ne connaîtrait mes parents. Elle ne parlerait jamais avec ma sœur. Je me sentis profondément stupide. Je pensais avoir tout le temps pour trouver le chemin qui me ramènerait vers ma famille. Pour trouver le bon moment pour avoir une discussion franche, peut-être unique mais suffisante pour dire tout ce que j’avais à leur dire, pour entendre ce qu’ils avaient à me dire. Avec tout le recul que j’avais actuellement, les choses auraient peut-être pu changer.

La porte s’ouvrit doucement et j’entendis le pas feutré de Percy sur la moquette. Il s’assit à côté de moi et me regarda. Une légère surprise se lut dans son regard. J’essuyai mes larmes. Sans que je ne puisse m’y opposer, il ramassa la photo du voyage en Egypte que j’avais fait avec mes parents avant ma septième année d’études. Il la regarda avec étonnement, non pas surpris de la mobilité des sujets, il y était habitué, mais par les personnes présentes. Les Weasley, tous aussi roux les uns que les autres, tous heureux, tous vivants.
« Ton grand-père, ta grand-mère, tes oncles, ta tante… » commençai-je en trébuchant sur la première syllabe. Ma voix tremblait quelque peu alors que j’énumérais les prénoms de chaque membre de ma famille. Cependant, elle n’avait plus le mépris hautain qu’elle avait eu quand j’avais fait la même démonstration à Leila.
Petit à petit, ma langue se délia. Je me surpris à parler de ma famille. Je relatais des anecdotes, décrivait chaque caractère.
Ma voix se voila un peu à la mention de Charlie et de Fred. J’enchaînais sur Ginny et la fierté d’avoir cette petite sœur pleine d’énergie. Mon récit s’emballa, digressa. Je fis des tours et des détours. Je n’arrivais plus à m’arrêter. Tout ce que j’avais retenu en moi se déversa comme un flot sans retenue. Je me surpris moi-même. Mais mon étonnement se fit plus grand lorsque Percy commença à me poser mille et une questions sur ma famille. Notre famille.
Celle qui nous restait à tous deux.

Notre conversation dura un long moment, ce qui ne nous était jamais arrivé. Le temps passa sans que nous nous en rendions compte et ce ne fut que lorsque Percy fut vaincu par le sommeil que nous nous arrêtâmes.
Je peinai à trouver le sommeil. Les yeux grands ouverts, je fixai le plafond. Je n’avais jamais réussi à parler de ma famille à Leila comme je l’avais fait avec Percy. Je me sentais soulagé. J’avais l’impression d’avoir percé un immense abcès et que parler sans m’arrêter avait évacué certaines émotions négatives.
Une idée commençait à germer dans mon esprit et étrangement, je ne l’en empêchai pas. J’étais en train de penser à une éventualité. Une idée folle.
Je me disais qu’être étranger à cette vie qui était désormais la mienne n’avait aucun sens si ce n’était d’aller droit dans le mur. Pour moi, pour l’instant, il n’y avait pas vraiment d’avenir. En tout cas, il m’était difficile à imaginer.
Me pencher vers le passé, le passé lointain, celui de mon enfance avait ravivé en moi une étincelle que je pensais avoir définitivement éteinte en quittant mes parents. Cette chaleur, la chaleur d’avoir un foyer et des personnes chères. Des personnes avec qui on pouvait se sentir bien malgré les hauts et les bas que pouvait générer la vie d’une famille de sept enfants. L’insouciance, la sécurité affective.
Entendre Percy montrer un intérêt pour mes parents et ma turbulente fratrie m’avait bouleversé. Il s’intéressait enfin à quelque chose, il avait ouvert la bouche, était sorti de son mutisme effrayant. Peut-être tenais-je là enfin une piste pour le faire aller de l’avant.
Il était encore petit. Ce n’était pas bon pour lui de se contempler dans la mélancolie et la tristesse. Même si cela m’effrayait, je ne devais pas tourner le dos à ce qui pouvait le sauver.
La respiration sereine de Percy me confortait dans mon idée. C’était comme si cette discussion l’avait apaisé.
Je me retournai dans mon lit. Je n’étais pas prêt de trouver le sommeil. Je réfléchissais à ce que je devais faire et à tous les bouleversements que cela risquait d’engendrer. Toutefois, notre vie avait été définitivement chamboulée ce fameux soir d’octobre, quand Leila avait ouvert sans méfiance la porte à deux cambrioleurs mal intentionnés.

Le foyer… L’ancrage de toute vie. L’endroit où quoi qu’il arrive, vous vous sentez en sécurité, vous êtes bien. Le cocon protecteur de la famille.
Je ne considérais plus l’habitation où je résidais comme mon foyer. Trop de mauvais souvenirs y étaient désormais rattachés et c’était devenu un endroit que je fuyais.
Je n’avais jamais considéré mon appartement londonien comme mon foyer. C’était mon domaine, le symbole de ma liberté mais il manquait de cette chaleur qui en aurait fait la douce demeure, le refuge symbolique. Il était également devenu un lieu de perdition, là où j’avais perdu pied pour m’enfoncer dans un gouffre de désolation.
La ferme des Mactaggart aurait pu prétendre à être un foyer mais il n’avait été que provisoire et ce n’était qu’un refuge transitionnel pour me reconstruire.
Je n’avais que peu habité l’appartement de Manchester pour le considérer comme un foyer.

A bien y réfléchir, le seul foyer qui me restait était le Terrier.
La demeure familiale, celle où l’on trouve toujours une place.
Toutefois, avais-je toujours la mienne après douze années de silence ?
Ma mère avait fait des tentatives désespérées pour me faire « entendre raison » après mon départ. Ses lettres avaient fini par se raréfier au fur et à mesure que le temps passait et que mon silence persistait.
Je connaissais bien ma mère. Elle avait un amour maternel ultra développé et ce qui était sa chair représentait quelque chose de sacré, d’intouchable.
A bien y réfléchir, je savais qu’elle ne m’aurait pas renié. Jamais. Même après tant d’années. Instinctivement, je savais que je pouvais compter sur ma mère et que cela serait valable jusqu’à sa mort.

Je pris alors une résolution.

Je retournerais au Terrier.

Le lendemain, je pris un moment pour écrire une lettre. Je la raturai maintes fois, j’en fis mille brouillons. Je ne savais pas par où commencer. Les parchemins finirent chiffonnés et jetés au feu.
Je décidai de prendre l’air. Une balade en ville par ce temps exceptionnellement radieux me paraissait être une excellente idée. Je quittais le bâtiment et me rendis en terrain moldu.
Cette promenade me parut être une excellente idée. Je n’avais pas l’esprit tranquille, j’avais besoin de me changer les idées pour me débarrasser de cette espèce de pressentiment persistant qui m’oppressait.
Je flânai dans les rues, regardant les vitrines. Quelques badauds profitaient du beau temps pour se laisser aller sous les rayons bienfaisants du soleil. J’eus l’impression que cette promenade était une sorte de pèlerinage d’adieu. Comme si je tentais une dernière fois de m’imprégner de l’atmosphère pour vérifier que mon choix était le bon, que je voulais quitter définitivement cet univers.
Je me perdis dans mes pensées, refaisant le cheminement de ma vie depuis mon départ du Terrier.
Tous ces détours pour finalement y retourner ?
Un sourire ironique se dessina sur mon visage. Je n’étais même pas capable d’assumer mon fils tout seul. Je cherchais, une fois de plus, quelqu’un sur qui m’appuyer.

Une vibration accompagnée d’un ronronnement interrompit mes pensées. Je décrochai le téléphone que j’avais gardé de Leila. L’appel venait de l’école de Percy. Je me figeai sur le trottoir. La voix catastrophée de la maîtresse me rapporta qu’il s’était passé quelque chose de grave avec Percy et que je devais me déplacer au plus vite.
Je raccrochai sonné. Je me surpris à penser que j’avais eu une intuition fantastique pour me promener à cet instant précis hors de l’influence des ondes magiques.
Je retournai prudemment à mon bureau, prudemment dans le sens où je me cachai pour Transplaner sans attirer les regards.
Mes collègues accueillirent mon discours d’un air surpris et compréhensif. Certains n’avaient pas idée de ce qu’était une école moldue mais ils me laissèrent partir, compatissant avec mon air catastrophé.

L’enseignante ne m’ayant pas donné plus amples explications mise à part que Percy allait bien malgré tout. J’étais paniqué. Je devais garder pourtant mon sang froid pour ne pas commettre d’impair.
J’arrivai à l’école. La directrice m’attendait. Son air ne me dit rien qui vaille. Elle m’accueillit dans son bureau.
Percy attendait, prostré sur une chaise. La directrice commença son discours. Le ton sévère qu’elle employa ne me plut guère. Je fus abasourdi par ce qu’elle me raconta. Percy avait apparemment molesté nombre de ses camarades de classe avec une violence inouïe.
Je jetai un regard éberlué et inquiet à mon fils. Il fixait le sol d’un œil vitreux. Je ne pensais pas qu’il ait conscience de notre présence dans la même pièce que lui. La directrice me donna quelques explications qui me mirent la puce à l’oreille quand aux raisons de son comportement.
Quelques enfants avaient commencé une partie de gendarmes et de voleurs. Percy avait pris part au jeu d’une manière assez inédite pour les règles, il avait voulu jouer le rôle d’un magicien qui chasserait les voleurs. Ses camarades n’étant pas d’accord avec le concept, s’en était suivi une dispute assez corsée sur le sujet puis un enfant avait eu une phrase malheureuse à entendre pour Percy. Il lui rappela que sa mère était morte et prôna la force des voleurs qui étaient capables de tuer les gens.
Combien furent cruelles les paroles de cet enfant.
Je compris immédiatement que Percy n’avait évidemment pas supporté la diatribe et qu’il avait dû se jeter sur son camarade. S’en était suivit une bagarre monumentale entre les élèves concernés et je soupçonnais qu’un peu de magie spontanée avait dû se glisser dans la partie quand l’enseignante me décrit l’état dans lequel les enfants se trouvaient. Le regard suspicieux dont je fis l’objet me conforta dans mes opinions. Je savais qu’il fallait agir vite. Je connaissais les sorts à prononcer et je les formulai sans peine. Le regard vitreux de la directrice m’indiqua la réussite de mon entreprise. Elle ne semblait ne plus savoir les raisons pour lesquelles elle m’avait convoqué mais ne vit rien à redire quand au fait que je ramenai Percy à la maison car « il se sentait souffrant ».
Je pris la main de mon fils qui me regardait étonné. Sortant de la bâtisse, je contactai le bureau des Services Abusifs de la Magie pour qu’ils envoient quelques Oubliators.
Puis, agrippant solidement Percy, je Transplanai à la maison.
Il resta sans bouger ni sans mot dire une fois arrivés à destination. Je ne savais pas quoi lui dire. Mon cerveau se mit à tourner à toute vitesse, je réfléchissais intensément.
Pour moi, il était clair qu’il fallait faire vite. D’une part, j’allais avoir des ennuis et je savais que malgré les sorts jetés à l’ensemble des élèves et enseignants, il y aurait toujours la peur que cela ne se reproduise. La directrice avait parlé de psychologue, jargonnant à tort et à travers.
Je ne voulais pas de cela pour mon fils. Je ne voulais pas qu’il soit catalogué enfant à problèmes. Je me devais de le sortir de là. De plus, la violence de la manifestation spontanée de sa magie m’inquiétait. Si la magie de mon fils se mettait à dérailler à ce point, il fallait absolument l’éloigner des Moldus. Il nous fallait partir et vite.

Il me fallait cependant agir avec méthode. Je comptais environ une journée pour tout régler. Il ne fallait pas plus. Il ne fallait pas traîner. Me maudissant moi-même pour n’avoir pas pu prévoir que la détresse de mon fils allait avoir de si importantes conséquences, je commençais à rassembler des affaires. Mon agitation ne perturba même pas l’enfant. Il semblait vidé, comme si user de sa magie lui avait pompé toute son énergie.
C’était un coup de sang, un coup de tête et j’en avais conscience.
Cependant, je n’avais pas le temps de réfléchir. Il me fallait agir. J’avais attendu trop longtemps et je n’avais pas fait ce qu’il fallait pour que mon fils aille mieux. Cela faisait un mois maintenant et j’avais l’impression que son esprit s’était arrêté sur cette fameuse nuit d’octobre.
On pouvait me taxer d’égoïsme, d’incompréhension mais je savais d’instinct qu’il ne fallait pas que cela continue. Percy avait besoin d’aide tout comme moi. Je pensais qu’il fallait une rupture tout comme moi quand j’étais tombé plus bas que terre. Il lui fallait une présence aimante, quelqu’un qui lui donnerait une affection que j’étais incapable de lui donner.
J’aimais mon fils, il était tout ce qui m’importait à présent. Je l’aimais de toutes mes forces mais je ne parvenais pas à le rendre heureux de nouveau.

Dès que Percy fut couché ce qui, admettais-je, n’était pas un grand changement par rapport son état proche de la catatonie, je me mis à faire disparaître des affaires. Le tri fut vite fait, je ne gardais que l’essentiel.
Le contenu de la boîte à chaussures, agrandie magiquement, s’étoffa. Je gardais toutes les photographies de notre petite famille même les échographies de mon enfant mort avant sa naissance, les bijoux de Leila, quelques livres qu’elle avait adoré et que j’appréciais.
Dans une valise qui avait subi un traitement spécial, je rangeai toutes les affaires de mon fils. J’allais me coucher épuisé. Le reste attendrait demain.

Percy resta à la maison, seul sous protection magique. Je ne pouvais pas, pour une fois, l’emmener avec moi.
J’avais copieusement ensorcelé la maison à l’aide de forts sortilèges de Repousse-Moldu. Je passai à l’école de Percy, fis en sorte d’être reçu par la directrice, lui modifia quelque peu la mémoire et je réussis à faire radier mon fils des registres de son école, prétextant un déménagement.
C’était très malhonnête mais je ne pouvais plus reculer. Je ne pensais plus à l’ampleur de la folie se dégageant de ce que je faisais. J’agissais impulsivement, mué par l’instinct de survie, celui qui pousse à protéger sa descendance. Ceci étant fait, je me rendis dans une agence immobilière afin de mettre en vente la maison. Là aussi, j’eus recours à la magie pour passer outre toute la paperasserie rasante que les Moldus n’avaient pas à nous envier et inversement.
J’agissais sous couvert de mon emploi, ce qui m’évita quelques ennuis avec le Service des Usages Abusifs de la Magie.
Comme je l’avais prévu, les diverses démarches que j’avais à faire me prirent une bonne partie de la journée. J’avais quand même de la peine à agir ainsi mais ma décision était prise. Avant de rentrer, je décidai tout de même de passer voir la tombe de Leila. Peut-être pour la dernière fois.
Comme pour m’accompagner, une pluie glaciale se mit à tomber. Au loin, j’entendis gronder l’orage. C’était sûr que cela devant arriver, au vu de l’anormale chaleur de ces derniers jours.
Je remontai l’allée, arrivai à la tombe. Mon cœur se serra à sa vue. Je soupirai. Et puis, je ne pus m’empêcher de parler. C’était totalement irrationnel mais j’en avais besoin. Je racontai à la tombe les événements depuis la mort de Leila. Je fis comme si je lui parlais à elle, tout en sachant pertinemment qu’elle ne m’entendait pas. Je lui fis part de ma décision et ce fut là que je versai quelques larmes. Mon discours se termina en excuses. Une fois ce moment de faiblesse passé, je me détournai.
« Adieu. »
Je repartis à la maison où m’attendait mon fils qui ne me semblait pas plus vivant que sa mère.

Les derniers préparatifs de départ durèrent jusqu’au soir et la nuit tombait quand j’en eus terminé. Percy s’était endormi. Tant mieux, songeai-je. Il supporterait mieux le Transplanage.
Rassemblant les affaires autour de moi, je contemplai une dernière fois la maison désormais vide. Un soupir de soulagement mêlé d’angoisse m’échappa.
Je n’avais pas écrit de lettre depuis douze ans.
Je n’avais pas prévenu mes parents de mon arrivée.
J’appréhendais ce qui m’attendait là-bas.
J’eus une pensée saugrenue à propos de l’horloge de grand-mère qui trônait dans le salon, me demandant sur quelle indication pointait mon aiguille.

Je fermai les yeux, concentré sur cette image. C’était mon point d’ancrage pour le Transplanage. Je commençais à tourner sur moi-même.

Je me focalisai sur cette horloge, sur mon aiguille.

Sans doute allait-elle se remettre sur « à la maison ».

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