Chapitre 16 : La fin du rêve

La journée avait bien été remplie. Il était tard quand je quittais le travail, la réunion entre les différents chefs de projet avait été plus longue que prévue.
Pas qu’elle avait trainé en longueur de manière ennuyeuse.
Bien au contraire. Elle avait été prolifique d’idées et de débats. J’avais été de nombreuses fois sollicité de par ma position matrimoniale. C’était un atout que je n’hésitais plus à mettre en avant.
Je ne me cachais plus de mon union avec une Moldue. Ce n’était pas une honte, j’en étais même fier car elle montrait mon évolution personnelle et prouvait que même un sorcier issu d’une famille de Sang-Pur depuis une infinité de générations n’avait aucun problème à fréquenter les Moldus. Il était vrai que les Weasley étaient connus pour être des traîtres à leur sang, appellation répandue pendant la seconde guerre par les Sang Purs partisans de Voldemort.

Malgré la pluie battante, je me risquai à faire un détour par une petite pâtisserie fabriquant les Banbury Cakes, gâteaux dont raffolait Leila.
Ces derniers temps, elle en réclamait sans cesse et je devais la fournir en douceurs. La tyrannie d’une femme enceinte pouvait être redoutable.
Je fis docilement la queue sous la pluie battante me disant que mon amour pour mon épouse pouvait bien supporter ce genre de facéties. Je payai la commerçante qui me tendit les fameux gâteaux auxquels j’y avais ajouté des scones pour Percy et moi. C’était une rétribution satisfaisante pour ma part.
La nuit été tombée depuis un moment, toujours sous la pluie froide de ce mois d’octobre.
Je me dirigeais donc à grandes enjambées jusqu’à la maison où m’attendaient sûrement un repas bien chaud ainsi que quelques baisers.
Leila était désormais à la maison, mise en congés plus tôt que prévu car sa grossesse s’était avérée fatigante.
Ce fut donc d’un pas léger, anticipant la délicieuse soirée que j’allais passer avec ma petite famille, entouré de mon fils et de mon épouse, sentant les petits coups que le bébé donnait déjà dans son ventre, que je me dirigeai chez moi.
J’eus un sourire ému en pensant à mon futur enfant. Nous avions voulu garder la surprise du sexe malgré l’ingéniosité de la technologie moldue qui permettait de tout savoir à l’avance.
Voilà encore une chose qui m’avait étonné, tout ce soin médical qui pouvait entourer une femme enceinte.
Chez les Sorciers, la grossesse était une affaire de femmes et elles cultivaient leur savoir faire ancestral de façon mystérieuse et efficace. L’implication masculine se bornait à voir les rondeurs prendre de l’ampleur et se faire houspiller au gré des humeurs de la principale concernée.
Avoir la possibilité de suivre la croissance intra-utérine de mon futur enfant avait été une surprise laissant place à une joie mêlée de larmes. La tête remplie de souvenirs d’une vague silhouette floue en dégradées de gris sur un écran, je poussai la grille du jardin que Percy avait dû oublier de fermer correctement.

La pluie ruisselait sur le perron et je dus me montrer prudent, slalomant entre les flaques d’eau qui s’étaient formés sur le passage menant à la porte.
Porte qui, étrangement, était restée ouverte.
Intrigué, je la poussai.
Je n’aimais pas ça. Cette porte ouverte.
J’eus comme un mauvais pressentiment.
L’estomac noué d’appréhension, je pénétrai dans la maison.
Tout était calme.
Trop calme.
Peut-être que Leila était sortie faire une course avec Percy…
Mon regard se posa sur le désordre qui régnait dans le couloir. Les tiroirs du guéridon avaient été arrachés au meuble et reposaient sur le sol, au milieu de leur contenu épars. Mon cœur se mit à battre plus fort et plus douloureusement.

Mes yeux rencontrèrent un motif sur le mur face à moi. Je lâchai le sac de pâtisseries qui s’écrasa sur le sol dans un bruit de papier froissé. Un petit cri étranglé m’échappa.
Comme attiré par un sort d’Attraction, je m’approchai de la trace.
C’était une empreinte de main.
Une main ensanglantée.
La panique s’empara de moi.
Je me dirigeai vers le salon d’un pas précipité, perdu parmi le désordre chaotique qui régnait dans la maison.
Et ce calme, ce silence oppressant…

« Lei… Leila ? » réussis-je enfin à articuler, les cordes vocales bloquées par la peur qui commençait à me paralyser.
Je pensai tout de même à sortir ma baguette.
Je renouvelais mon appel.
Le silence me répondit.
Leila était sûrement sortie avec Percy et des voleurs en avaient profité pour nous cambrioler… Oui, sûrement.

La pièce principale était sens dessus dessous. C’était comme si un ouragan avait traversé l’habitation. Il n’y avait pas vraiment d’objets de valeur dans nos possessions et s’ils avaient cherché de l’argent, ils n’en avaient pas sûrement trouvé assez pour les satisfaire. Cela pouvait sans doute expliquer pourquoi ils avaient retourné la maison.
Je continuai mon exploration, la gorge toujours nouée. J’essayais de me convaincre qu’ils n’étaient pas dans la maison même si à cette heure, il n’y avait aucune raison qui les fasse sortir.
Peut-être Leila avait-elle oublié quelque ingrédient pour le dîner…

Un bruit de verre brisé me fit sursauter.
Je regardai mon pied.
J’avais marché sur un éclat de miroir.
Le grand miroir d’antiquaire que Leila avait ramené un jour d’une vieille boutique poussiéreuse qui sentait le produit pour tuer les mites. Leila avait toujours montré un goût immodéré pour les choses anciennes.
Le miroir était tombé par terre, fracassé en gros morceaux, déformant désormais l’image qu’il reflétait.
Je ne saurais dire pourquoi mon regard se focalisa sur ce miroir. Peut-être parce qu’il me montra quelque chose que je n’aurais pas voulu voir.
Hypnotisé par le miroir, je retins mon souffle. Je venais d’y deviner une forme.
Je sentis mon cœur s’arrêter.
Puis, poussé par une montée d’adrénaline, je me retournai et mon regard se posa sur ce que reflétait le miroir.
Quelqu’un était allongé sur le sol.
Des cheveux noirs…
Mon sang ne fit qu’un tour et un goût amer envahit ma bouche.
Je me précipitai, baguette au poing.
Ma vue se brouilla quand je reconnus Leila.

Elle gisait sur le flanc, recroquevillée, inconsciente. Ses quelques mèches de ses cheveux collaient à son visage, poissés par du sang.
Je saisis son épaule, la secouai, paniqué.
Faiblement, je l’appelai.
Puis de plus en plus fort, submergé par la terreur, je répétai son prénom.
Mais elle ne bougeait toujours pas.
Aucune réaction.
Pas un gémissement, ni un soupir.
Je n’arrivai pas à réfléchir, je ne pouvais pas croire ce que je voyais, c’était une horreur indescriptible, quelque chose que mon imagination même au pire de ma névrose n’avait jamais pu concevoir.
Impossible.
Ce ne pouvait être vrai.
La peur me glaçait les entrailles. Je me sentis que ma respiration devenait de plus en pus douloureuse comme si mes poumons étaient traversés de milliers de petites épines, comme si on m’avait lancé un Doloris particulièrement puissant.
Ce ne fut que lorsque je sentis mes larmes couler que je pris conscience qu’il me fallait me préoccuper d’autre chose.
Toujours agenouillé à côté du corps de Leila, cloué au sol par la panique, je parcourus la pièce du regard.

Dans le brouillard des diverses émotions qui me submergeait, une idée fixe sortit.
Percy.
Où était-il ?
Où était mon fils ?
D’une voix rauque, je me mis à appeler de nouveau.
Il me fallait bouger. Je devais me lever, je devais le chercher. Mon corps refusait d’obéir mais il me fallait dépasser l’angoisse qui me paralysait.
Rassemblant ce qui me restait de volonté, tel un pantin sous Imperium, je me remis debout. Après quelques pas chancelant, je continuai à chercher, baguette dressée devant moi.
Mes pas me guidèrent vers la chambre de Percy. J’enjambai prudemment ce qui restait de la petite étagère à disques de Leila qui barrait le couloir. Mon cœur, qui m’avait paru paralysé avec le reste, se remit à battre frénétiquement.
Etait-ce mon instinct qui me poussait à aller vers cette chambre ?
Ma logique, ma rationalité, tout cela était parti en éclat face à l’horrible spectacle qui s’était affiché devant mes yeux.
Leila gisant sur le sol du salon.
Percy…

Sa chambre était restée intacte. Je jetai quelques coups d’œil dans la pièce mais je sus rapidement que le petit garçon n’y était pas. Je me mis à appeler désespérément l’enfant, la voix brisée par la panique et les larmes. Je continuai mon exploration, l’angoisse grandissante face au silence oppressant.
Soudain, un léger bruit me fit sursauter.
Mes sens se mirent en alerte, j’étais prêt à lancer n’importe quel sort, fut-ce sur un Moldu, peu m’importait à ce moment-là.
Cela venait de la cuisine.
Pas après pas, baguette au poing, je rentrais dans la pièce.
Malgré tout, un espoir ténu restait. La cuisine était dans état épouvantable, bien pire que celui du salon.
La table était renversée, une chaise était éventrée.
Des débris de vaisselles parsemaient la pièce.
Rien ne semblait expliquer ce capharnaüm. Il me semblait peu probable que de simples cambrioleurs en soient arrivés à mettre une telle pagaille dans une pièce qui ne montrait que peu d’intérêt pour un vol.
« Percy ? »
Il ne semblait pas être là. Pourtant, en regardant la chaise éventrée, j’eus un pressentiment. Je m’en approchai pour vérifier l’hypothèse que mon cerveau engourdi était parvenu à établir. Le bruit que je ne saurais définir se renouvela.
Je me figeai.
Je parvins à identifier la source du bruit.
Je m’accroupis.
Cela venait de sous l’évier.
Le sang battant violemment dans mes tempes, je retins mon souffle. La baguette toujours brandie devant mon visage, j’ouvris la porte du placard d’un coup sec.

Percy était recroquevillé, tremblant de tous ses membres, le visage barbouillé par les larmes, la respiration saccadée.
Immédiatement j’abaissai ma baguette.
Un soulagement indescriptible s’empara de moi.
Il était là.
Vivant.
Apparemment indemne.
Les traits de son visage se détendirent brutalement quand il me reconnut.
Sortant de sa cachette, il se jeta dans mes bras. Je sentis son corps d’enfant trembler et il me semblait bien plus fragile qu’il ne le paraissait.
« Papa… » bredouilla-t-il avant de se mettre à sangloter, évacuant ainsi sa peur et exprimant son soulagement. Moi-même, je laissai les larmes couler, tant j’étais heureux de voir qu’il n’avait rien. Je le serrai le plus fortement que je pus, bien plus fort que je n’en avais l’habitude.
J’avais besoin de sentir qu’il était bien là.

Puis, le moment passa et le petit garçon sembla rassembler ses esprits. J’en fis de même et, toujours l’enfant dans mes bras, j’observai plus attentivement la pièce.
Et je compris ce qui l’avait rendu dans cet état. L’état dans lequel était les chaises, la disposition des objets brisés… tout indiquait une explosion de magie non contrôlée. Le récit parcellaire de Percy confirma cette hypothèse.
Il m’expliqua de sa petite voix d’enfant tremblante quelques bribes de l’horreur qu’il venait de vivre. Il avait simplement obéi aux injonctions de sa mère lui disant de s’enfuir mais il s’était trouvé pris au piège dans la cuisine. Après, il ne se souvenait pas très bien.
En tout cas, il semblait incapable de me dire ce qu’il s’était passé à partir du moment où il avait senti un des hommes qui avaient pénétré dans la maison lui attraper le bras jusqu’à leur fuite.
Je reconstituai mentalement la scène. La peur panique avait sûrement dû déclencher une réaction de magie offensive qui avait fait fuir les cambrioleurs, mettant sens dessus-dessous la cuisine. L’étendu des dégâts montrait bien à quel point le petit garçon avait été terrorisé. Ayant fait fuir les intrus mais à demi sonné par sa propre magie, il s’était caché sous l’évier jusqu’à ce que je l’y trouvai.

« Je suis désolé. » se mit-il soudain à sangloter. « Je… Je n’ai pas protégé maman… Ils lui ont fait du mal et je n’ai pas pu… Je n’ai rien pu faire. Je n’ai pas protégé maman… »
Je le serrai à nouveau contre moi, tentant maladroitement de le consoler.
« Ce n’est pas grave… pas grave… » dis-je, ne sachant quoi dire de plus.
Il avait déjà réussi à sauver sa propre vie.
Mon cœur se serra à nouveau. Se pouvait-il que Percy… ? Je secouai la tête. Il me fallait revenir au salon. Il me fallait faire face à ce qui s’y trouvait.
« Où est maman ? » demanda Percy, anticipant toute réponse.
Mon sang se glaça, ma gorge se serra et malgré moi, je me mis à trembler.
« Papa ? »
Percy tira sur ma main, me secouant. Ses yeux noirs se posèrent sur moi avec un reflet de pure panique, comme s’il comprenait mais qu’il refusait d’admettre.
« Je sais qu’il lui ont fait du mal ! Ils avaient comme un bâton. Ils l’ont tapée. » bafouilla Percy à toute vitesse.
Il fit mine de me pousser pour passer et cela me fit réagir. Trop tardivement. Mon fils me devança jusqu’au salon.

Déjà le cri qu’il poussa me fendit le cœur, enfin, ce qui en restait. J’avais l’impression que l’on avait vide mon corps de toutes ses entrailles, arraché un à un tous mes organes.
« Papa ! »
L’appel de Percy me réveilla. Son regard semblait être moins paniqué que je me l’imaginais. Et puis, je compris ce qu’il me répétait depuis un moment sans que je sois capable de l’entendre.
« Faut appeler les pompiers. Et puis la police, Papa ! »
Les pompiers… La police… C’était des réflexes moldus dont je n’avais même pas eu l’idée en arrivant.
Qui aurait pu croire que je sois un jour confronté à ce genre de situation ? Dans le monde Magique, on était du genre à appeler la famille puis les Aurors. Cependant, cela ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Dès que j’étais entré dans la maison, je savais que ce ne pouvait être l’œuvre de Sorciers. Les Moldus avaient leurs propres criminels et je ne m’en étais jamais inquiété, pensant que cela n’arriverait jamais à ma petite famille. Maintenant, je me sentais d’une idiotie sans fin.
« Appelle-les ! »
L’ordre de Percy m’arracha à mes pensées ainsi qu’à la contemplation de ce corps gisant à terre.
« Elle est peut-être encore vivante ! » insista Percy et j’admirais son sang-froid qui devait sans doute beaucoup de chose à son espoir enfantin.
Dès la vue de l’état de Leila, j’avais abandonné. Mais cette folle espérance d’enfant me secoua quelque peu et ce fut d’une main plus ferme que je saisis le combiné. Combien étais-je stupide… Peut-être était-elle simplement inconsciente.
Je n’avais même pas pris la peine de vérifier… La panique m’avait ôté toute logique. J’avais perdu mon sang-froid trop vite. Et c’était à Percy de penser et réfléchir pour moi. Je devais me ressaisir, ce n’était pas son rôle. Si une fois dans ma vie, je devais assurer pleinement mon rôle de père, c’était bien en ce moment.
Je rassemblai toute ma concentration et mon sang froid et composai les numéros que Leila m’avait appris. Je me sentis stupide face à mon interlocutrice et bredouillai les informations demandées. Tout commençait à devenir flou. La montée d’adrénaline avait cessé d’agir et je devais sans doute en subir le contrecoup. Je me laissai glisser sur le sol et entendis à peine la voix de Percy qui m’appelait.

Je me réveillai à l’hôpital. Le flou qui m’entourait me fit chercher mes lunettes que je mis sur mon nez. Je reconnus Neela dont le visage était tendu. Percy s’était endormi sur la jeune femme.
Comme les souvenirs des heures précédentes me revinrent brutalement en mémoire, je me redressai, mu par une poussée de peur panique.
Non, je n’avais pas rêvé.
L’horreur de la réalité était bien là.
Je m’étais évanoui au milieu du carnage de ma maison, près du corps de ma femme.
« Leila ! » m’écriai-je.
Je sentis la main de Neela sur mon épaule, exerçant une douce pression qui m’ordonnait silencieusement de me recoucher. Mon cri fit bouger Percy qui se mit à marmonner dans son sommeil.
Neela secoua la tête douloureusement et je sentis mes entrailles se glacer.
« Elle est en salle d’opération » m’expliqua-t-elle finalement. Salle d’opération ? Je me mis à comprendre. Cela voulait dire qu’elle était encore en vie. Je maudis ma stupidité et mon incapacité à garder la maîtrise de moi-même.

Une infirmière passa, constata mon état. Puis, ce fut un officier de police qui vint m’interroger. Je regrettai de plus en plus mon évanouissement car il m’avait privé de baguette. Les mille et une questions que l’agent me posa me mirent mal à l’aise mais j’avais préparé mes réponses.
J’avais pris les précautions nécessaires quand j’avais épousé Leila. Mes papiers étaient en règle, j’avais fait même établir un faux contrat de travail ainsi qu’une carte professionnelle bidon.
Je savais que certaines vérifications allaient poser problème, alors il me fallait au plus vite trouver un moyen de mettre la main sur ma baguette.
Ce fut l’intelligence déjà avérée de mon fils qui me sauva la mise. Je l’avais tellement conditionné sur les risques de briser le Secret qu’il avait pris ma baguette et l’avait caché sous ses vêtements lorsqu’il avait compris que j’allais être déshabillé et fouillé. Son expérience malheureuse avait développé un certain instinct de conservation chez lui.

Percy se réveilla.
Il sortit ma baguette de sa cachette et me la tendit discrètement. Son visage avait un sérieux qui me mit mal à l’aise. Il serait marqué à vie par les événements. J’eus un pincement au cœur à cette idée.
Je n’eus des nouvelles de ma femme qu’après que l’officier en ait fini avec moi.
J’avais fini par perdre patience, exigeant des réponses, angoissé.
Comment pouvait-on laisser un époux sans nouvelle de sa moitié qu’il avait retrouvé inconsciente chez lui, apparemment agressée ? Comment ces gens pouvait-il ne pas montrer la moindre compassion à mon égard à celui de mon fils ?
Comme mon état ne nécessitait pas d’hospitalisation, et ce, à mon grand soulagement, je fus autorisé à rejoindre la salle d’attente. Là encore, je n’eus que peu d’informations sur l’avancement de l’opération que subissait Leila.
Je me mis à maudire ce corps médical sans émotion, inhumain. De ce point de vue-là, les Sorciers n’avaient rien à envier aux Moldus.

Un médecin finit par nous renseigner.
Leila avait été sauvagement molestée et le coup qu’elle avait reçu sur la tête avait privé son cerveau d’oxygène pendant un certain moment.
Parmi tout le jargon médical, je compris qu’ils tentaient de sauver le bébé.
Le bébé…
Je l’avais presque oublié. J’étais égoïstement resté focalisé sur les êtres vivants, négligeant le sort de celui à venir.
Toutefois, je mets au défi quiconque d’avoir un semblant de raisonnement logique dans ce genre de situation.

La longue attente commença.
Les heures défilaient dans ce qui semblait être un défilé de minutes insurmontables, angoissantes. Je savais que chaque minute qui s’écoulait était un mauvais signe, un pas de plus vers la mauvaise fin.
Neela insista pour rester. Je ne me montrai guère inflexible. A vrai dire, c’était le seul soutien que j’avais et c’était quelque chose qui importait beaucoup.
Percy finit par s’endormir mais je sentis dans la rigidité de ses membres et l’expression tendue de son visage que son sommeil était peuplé de cauchemars. Il revivait sans doute malgré lui la terrible soirée.
La nuit se termina lentement et le jour se leva timidement. La pluie se remit à tomber, battant les baies vitrées de la salle d’attente et son grondement sourd n’avait rien de rassurant.
Je regardais distraitement les grandes coulées pluvieuses qui descendaient le long de la fenêtre. Je tentais de focaliser mon esprit sur quelque chose d’abstrait.
Puis, les aléas de mes pensées me menèrent à une image.
Je me revis jeune étudiant à Poudlard, assis à la bibliothèque, penché sur un parchemin, composant un devoir quelconque à la lueur des bougies. Une autre pluie, un autre jour où le soleil descendait. Qu’il me semblait loin, surréaliste, ce temps-là.
Je fis le parallèle entre ma vie passée et celle que je vivais.
Plus jeune, bien ancré dans ma vie de sorcier, tout de même bien protégé par les murs de Poudlard, dorloté par une famille aimante malgré tout ce que l’adolescence pouvait bien me leur faire reprocher.
Maintenant, tiraillé entre deux mondes, incertain et pas à l’abri des incertitudes de la vie, apeuré à l’idée de perdre celle que j’aimais et notre futur enfant.
Cette salle d’attente me parut plus qu’étrangère, j’eus l’impression de sortir de mon propre corps, de me sentir étranger à tout cela. Je ne devais pas être là, je n’avais pas ma place ici.
Pourquoi étais-je parti, hors de la sécurité que mon statut me procurait ?
Cette sensation me donna le vertige.

Je sentis contre moi Percy qui remuait.
Mes pensées revinrent à l’instant présent, la sensation de flottement s’en alla.
Je remontai la couverture sur les épaules de mon fils. Je laissai ma main lui ébouriffer les cheveux.
Une ombre se pencha au-dessus de moi. Je levais la tête.
Neela me tendait un gobelet de café avec un sourire tendu.
« Tu devrais dormir », me suggéra-t-elle.
Je secouai mollement la tête.
« Je ne peux pas. »
Cela m’était impossible. Je savais que je ne trouverais pas le sommeil tant que je ne serais pas fixé. Je voulais savoir. Il m’était inconcevable de dormir comme un bienheureux alors que Leila était suspendue entre la vie et la mort par un fil ténu.
Neela eut un sourire crispé puis vint s’asseoir à mes côtés.
« Tu n’es pas obligée de rester, murmurai-je.
– Leila est mon amie, répondit-elle tout simplement. On a pas mal galéré ensemble. »

Je haussai un sourcil interrogateur. Je n’avais jamais vraiment interrogé Leila sur son amitié avec Neela, cette jeune femme d’origine indienne qui était sa meilleure confidente. Cela faisait partie de ce qu’elle gardait pour elle, son jardin secret, sa vie dans laquelle je n’avais pas à m’immiscer. Pourtant je sentais que Neela avait besoin de parler. De parler de Leila.
Cette constatation me fit froid dans le dos. Si l’on commençait à parler de Leila comme ça, à parler d’elle au passé… C’était, pour moi, comme si elle était déjà morte.
Neela semblait être perdue dans ses souvenirs quand elle raconta sa rencontre avec Leila, sur les bancs de l’université.
Elle m’avoua son admiration sans bornes face à cette fille mère qui se battait de toutes ses forces pour décrocher son diplôme tout en jonglant avec un petit boulot pour payer la nourrice de son fils. Elle me narra les heures passées dans la minuscule chambre de bonne que parvenait à peine à payer Leila, assises autour d’une vieille table de cuisine, à réviser les examens ensemble.
Elles étaient restées bonnes amies après leur diplôme.
Quand Neela s’était retrouvée enceinte et que le père de l’enfant l’avait honteusement abandonnée, elle avait trouvé en Leila un soutien inconditionnel.
Puis leurs vies avaient pris un envol et chacune avait pu enfin se permettre d’assurer un loyer pour un appartement décent. Toutes deux partageaient la même passion pour la littérature même si leur spécialisation était différente.
Les bribes de souvenirs de Neela s’entrelaçaient avec les récits que Leila m’avait faits. Les pièces du puzzle s’imbriquaient plus précisément et je compris mieux les déboires de mon épouse à cette époque.
Epoque où elle se construisait alors que je partais en pièces puis avais tenté de me réparer.
Neela termina son récit la voix rauque. Elle pencha la tête vers moi et je vis les larmes poindre à ses yeux. Je me sentis tout à fait incapable de la consoler, au vu de l’était de désolation complet dans lequel j’étais. Je sentis alors qu’elle allait me questionner.
Donnant pour donnant.
Confidence contre confidence.
Je n’avais pas la force d’inventer des mensonges surtout sans savoir ce que Leila lui avait raconté à mon sujet.
Mais je n’eus pas à me donner cette peine.

Je n’avais pas entendu le chuintement de la porte de la salle d’attente.
La voix du médecin me fit sursauter mais l’expression de son visage ne laissa pas à mon cœur le temps de s’affoler.
Je me levai mais je n’avais pas eu l’impression de penser à le faire.
J’étais mu par une volonté autre que la mienne.
J’entendais ce qu’il me disait.
Je n’arrivais cependant pas à écouter.
Comme si les sons n’étaient plus décodés par mon cerveau.
J’avais l’impression que tout s’était figé autour de moi.
Je n’avais pas entendu mais pourtant je savais ce qu’il me disait.
L’inconcevable.
L’horreur.

Au début, j’avais compris qu’ils n’avaient pas sauvé l’enfant. Privé d’oxygène en même temps que sa mère, il était trop petit, trop faible pour survivre à ce manque.
L’affliction me gagna.
Je passai ma main sur mon visage, me pinçai l’arrête du nez.
Je me surpris à agiter la main devant moi comme pour chasser l’information.
Arythmie. Prématuré. Non-viable.
Le jargon du médecin ne m’atteignit pas une fois de plus. Je demandai des nouvelles de Leila.
Le regard interloqué du médecin me surpris.
« Percy. » fit doucement Neela en posant une main sur mon épaule. Je posai les yeux sur elle.
Son visage était baigné de larmes. Elle secoua la tête, étouffa un sanglot.

Je ne comprenais pas.
Je ne voulais sans doute pas le comprendre.

Neela éclata en pleurs et me prit dans ses bras.

Je ne voulais pas comprendre.
Je n’étais pas capable de comprendre.

Autour de moi, le temps s’était arrêté, le monde devenait flou, blanc.
Le médecin évita mon regard et ce fut la seule preuve d’humanité de sa part que je vis. Il posa sa main sur mon bras et secoua tristement la tête.

Mon cœur s’arrêta.

J’eus la sensation d’avoir été jeté dans le vide et que toutes mes entrailles remontaient vers le haut. Comme lors d’une chute vertigineuse.

Puis l’idée vint.
L’insurmontable pensée.

Elle était morte.
Leila.

Leila était morte.

Et j’eus l’impression de mourir à mon tour.

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