Chapitre 15 : Se tourner vers l’avenir

J’aurais dû m’en douter. Un emploi avec un bon salaire, une maison confortable, plus de possessions neuves que mes parents n’en avaient jamais eues… Tout ça ne pouvait empêcher les quelques malheurs qui étaient susceptibles de bouleverser une vie. Ca n’enlevait pas les inquiétudes dues aux aléas de la vie. J’avais été ou soit trop naïf ou bien trop arrogant.
J’étais tellement grisé par l’euphorie qui avait suivi mon mariage, ce bonheur retrouvé, ce futur à construire que je ne m’étais pas préparé à ça. Le retour à la réalité avait été bien brutal.

Percy n’avait qu’à la base un petit rhume. Rien de bien affolant en ce mois de février particulièrement froid. Un peu de fièvre, une toux chargée. Rien d’insurmontable. Une bonne potion et ce serait vite réglé. Mais passée une semaine, cela commençait à devenir sacrément inquiétant. La fièvre atteignit 105°F et Percy commença à délirer. Je pris des jours de congés pour veiller sur lui. Je n’aimais pas voir mon fils souffrir, terrassé par la fièvre, la respiration douloureuse, son petit corps secoué par des tremblements incontrôlés. Il nous fallut faire appel à un médecin moldu. Je n’avais qu’une confiance toute relative quand à la médecine moldue mais il fallait bien reconnaître que c’était le mieux à faire pour Percy.
Le diagnostic tomba. Une pneumonie. D’habitude, ce genre de maladie se soigne assez bien, surtout de nos jours. Telles avaient été les paroles du docteur. Mais force était de constater que celle que Percy avait attrapée était d’une résistance affolante. Toute une semaine, nous nous relayâmes, Leila et moi, au chevet de notre fils. L’idée de le perdre s’insinua dans mon esprit. Je commençais à paniquer, impuissant, réduit à contempler ce visage aux lèvres bleuies par manque d’oxygène.

Parfois, Percy délirait. Il marmottait des choses incohérentes, incompréhensibles. Je ne pouvais que prendre sa petite main dans la mienne et tenter de le rassurer avec des mots maladroits.
Dans ce cas-ci, je me mis à maudire la magie et son incapacité à régler ce genre de problème. C’était idiot, je le savais. La magie ne résolvait pas tout.
Alors que je perdais le contrôle de moi-même, paniquant, Leila, elle, était d’un calme olympien. Elle s’était arrêtée de travailler également, le temps que Percy se remette. Tout comme moi, elle ne supportait pas l’idée de passer sa journée loin de notre fils. Pour que cette pneumonie soit si grave, Percy avait dû être affaibli par un rhume et avoir attrapé la bactérie responsable de son état. C’était ce que Leila m’avait expliqué. Sans doute avait-elle raison mais je ne pouvais m’empêcher d’être mortellement inquiet, envisageant le pire des scénarii.

Perdre Percy alors que je n’avais passé que trois années avec lui m’était insurmontable. Ce ne pouvait être possible. J’avais la gorge serrée en permanence, je mangeais à peine. Leila me le reprocha. Elle ne voulait pas d’un autre malade. Elle avait tellement raison. C’était à moi d’être fort, à moi de la soutenir. Pas le contraire. Je me reprochai cet excès de faiblesse.
La semaine suivante fut décisive. La petite main de Percy était si moite et il appelait sa mère lorsqu’il délirait. Je me surpris à penser que s’il devait mourir, autant qu’il le fasse maintenant pour ne plus avoir à souffrir autant.
Leila m’avoua que, nourrisson, Percy avait eu la santé très fragile et que sa première année de vie avait été difficile. Les années passant, son organisme avait parut se renforcer. C’était la première fois depuis longtemps qu’il était si malade.
Je ne dormais que très peu, angoissé à l’idée de ne pas me réveiller pour être à ses côtés s’il allait plus mal encore. Sa toux persistante le fatiguait encore plus.

Puis, petit à petit, les médicaments firent leur effet. Tout doucement, les lèvres de l’enfant se recolorèrent et les tremblements disparurent. Les délires se raréfièrent. Je ne pus m’empêcher de pleurer de soulagement quand il rouvrit enfin les yeux et me sourit.
Le médecin repassa pour constater l’amélioration de santé.
« Tu nous as fait une sacrée frayeur, mon bonhomme. » dit-il en remettant son stéthoscope dans sa mallette.
Il prescrit encore du repos et la continuation des médicaments. Je lui serrai la main avec reconnaissance même s’il n’avait fait que son travail. Il demanda également à voir Percy après sa guérison pour un bilan de santé complet.

Cette frayeur passée, ces quelques semaines où j’avais cru bien perdre quelque chose de précieux m’avaient fait réfléchir. Peut-être était là un signe qu’il me fallait dénouer le dernier nœud de mon passé. Ce nœud multiple, complexe, douloureux.

Mais encore une fois, le temps passa, effaçant cette préoccupation de mon esprit. Les jours passaient, les mois… L’hiver se termina, laissant place au printemps. Percy s’était assez bien remis de son mal et le voir profiter de la balançoire que j’avais installée pour lui me rendait heureux. Un léger pincement au cœur me poursuivait, cependant. Un pincement qui trouvait son origine dans une boite à chaussure remplie de coupures de journal. Je la ressortais parfois quand j’étais seul à la maison. Je lissais les coupures jaunies entre mes doigts, les classant de différentes manières : chronologiques, par thème, par personne. Je n’étais jamais satisfait de mon rangement. Parfois, j’avais envie de jeter la boîte au feu et de tout oublier. D’autres fois, je voulais Transplaner directement au Terrier. Quand je me surprenais à en rêver, je m’imaginais de grandes effusions pleines de larmes, de pardons et de « on efface tout », continuant comme si de rien était, sans explications, sans discussion. C’était si simple. Mais évidemment, ça ne pouvait pas se passer ainsi, c’était de la franche utopie.
Je repoussais sans cesse ces pensées mais elles apparaissaient traitreusement la nuit, au moment où j’étais le plus vulnérable. La journée, mon travail, ma vie de famille retenait toute mon attention, je n’avais pas le temps de ressasser des pensées de ce genre.

A bien y réfléchir, c’était un véritable exploit de pouvoir vivre ma vie sans croiser aucun membre de ma famille que nombre de gens qualifiaient de « tribu » au vu du grand nombre de ses membres et de la couleur rousse de leurs cheveux qui pouvait s’apparenter à un signe de ralliement ostentatoire. Une année recluse, quatre à vivre chez les Moldus, le reste en se tenant loin de Londres et du Ministère, j’avais développé une capacité d’esquive hors normes. Je m’étonnais moi-même. Cependant, il aurait été simple de provoquer la rencontre, ne serait-ce qu’en me promenant sur le chemin de Traverse pour faire des emplettes dans une certaine boutique. Mais voir George sans son éternel double me rendait malade. Je n’étais pas prêt, même si j’avais réussi à me faire à l’idée. La réalité était malheureusement plus difficile à observer. Y songer était surmontable, le voir m’était encore impossible.

Ma propre couardise m’écœurait mais parfois me confortait. A force de fuir, je n’avais pas à rendre de compte à qui que ce soit. Mais il m’arrivait de penser que la vie de Percy serait différente, entouré de cousins de son âge avec lesquels passer les vacances, plutôt que coincé entre ses deux parents, quelque peu exclu de leurs conversations. L’idée même d’envoyer un hibou, de passer devant la boutique de mes frères me donnait des palpitations. C’était d’un ridicule. Pathétique même… Après toutes ces années.

Mais un nouveau projet repoussa toutes mes idées de réconciliation. Une fois de plus, mon travail l’emporta sur une grande partie de ma vie personnelle. Fort du succès de La magie expliquée aux Moldus, guide pratique à destination des parents de sorciers spontanés, le Ministère décida de m’engager comme consultant extérieur. La modernisation du monde Sorcier était en train de prendre un nouveau tournant. Dix ans après la fin de la Seconde Guerre, le Ministère voulait aller encore plus loin dans son évolution. Bien entendu, il ne s’agissait pas de devenir quelque peu moldu mais d’adapter des techniques, des idées moldues à notre bonne vieille société sorcière. Avoir vécu quatre années parmi eux puis épouser l’une d’entre eux m’avait ouvert les yeux sur leur ingéniosité, bien loin des idées que j’avais conçues à partir de la galerie de curiosités de mon père. Aussi, savais-je me servir d’une bouilloire électrique, étais-je capable de comprendre leur système scolaire et quelques rudiments d’économie.
Cette mission de consultant me convenait parfaitement car elle me rapprochait du Ministère sans toutefois me faire entrer dans ses murs. A titre de consultation, les responsables de nombre de départements magiques me commandèrent maints rapports sur tel ou tel aspect de la société moldue, de l’intérêt du stylo bille aux moindres rouages de leur système judiciaire. Autant dire que la masse de travail était énorme. Cependant, cela me permettait de travailler à la maison et de profiter de la présence de ma petite famille tout en étant utile à quelque chose. Pour moi, ce projet possédait un sens fort, celui de pouvoir offrir du meilleur de mon monde pour lui. Je ne voulais pas qu’il grandisse dans un univers rétrograde et fermé. Pour moi, pour nous, pour tous les parents qui craignaient qu’un jour leur enfant leur échappe et qu’il disparaisse de leur vie, je voulais changer les choses, à mon échelle, avec mes possibilités. J’avais l’impression d’être utile, de pouvoir participer à l’effort collectif. Je repris confiance en moi.

La masse de travail qui m’attendait ne me faisait pas peur. Certes, je passais beaucoup de temps à travailler mais je gérais différemment mes besognes. Je ne restais pas des heures enfermé dans un bureau, je rapportais mon travail à la maison, ce qui me permettait d’aller chercher Percy à l’école, un petit plaisir que j’avais découvert avec bonheur. J’aimais à attendre l’heure de la fin des cours et ce moment où les enfants, ravis de terminer leur journée, se déversaient dans la cour bordée de marronniers avec rires et cris de joies. Percy venait de rentrer en quatrième année d’école primaire, il ne lui restait que deux ans et demi avant d’aller à Poudlard. Alors que les petits sorciers n’attendaient que ce moment décisif dans leur vie, qu’en pensait-il ? Serait-il déçu de ne pas pouvoir suivre le même parcours que ses camarades de jeu ? Pourrait-il garder contact avec eux ? Son univers élargi n’allait-il pas se restreindre, enfermé dans l’enceinte du collège de Magie ? Être sorcier était une fierté et que mon fils fasse partie de cette population en était une supplémentaire. Je songeais à faire part de mes réflexions à mes employeurs. Je songeais à une sorte d’école où les petits sorciers iraient apprendre à lire avec les petits Moldus, cultivant très tôt une ouverture vers les sorciers spontanés qu’ils pourraient côtoyer à Poudlard. J’en fis part à Leila qui trouva que ce pouvait être une bonne idée mais qu’il faudrait être plus attentif à la protection du Secret.

Le Secret.
Certes il était nécessaire de nous protéger pour diverses raisons. Je ne reviendrais pas sur les persécutions dont nous avions pu êtes victimes. Elle valait bien celles que les Mangemorts ont pu perpétrer. Le Secret, c’était ce qui permettait à nous tous, Sorciers comme Moldus, de garder une sorte d’équilibre. Nous nous mêlions de nos affaires. Il y aurait eu trop de risques à voir les Moldus nous demander de l’aide pour résoudre leurs conflits. Cela s’était déjà produit de par le passé, ce qui expliquait cette importante surveillance quand à tout acte de magie produit en zone moldue. Le rapport de forces était délicat et si jamais nous étions utilisés comme des armes, cela tournerait ite à une catastrophe sans précédent. Oui, le Secret était important vital. Cependant, étant donné que la Magie pouvait être aisément dissimulée, je ne voyais pas ce qui pouvait empêcher les deux populations de se mêler, si tant soit peu que l’on respecte certaines règles. Les enfants de Sorciers étaient les plus à même de baigner dans cette culture du Secret. Les sorciers spontanés posaient plus de problèmes. Tant qu’ils ne recevaient pas leur lettre de Poudlard, ils ne savaient pas. Le risque était le cas où un fils de Sorcier se rende compte de la magie latente et évente le Secret. Evidemment, il y avait de grandes chances qu’il ne soit pas crû par les autres.

Ces réflexions donnaient matière à débattre que ce soit avec Leila ou bien avec ceux qui m’avait donné cette mission. Je fus parfois rappelé à l’ordre par quelques frileux qui me ressassaient que je devais constituer des dossiers et non avoir des idées de réformes. Ces suggestions qui me cantonnaient à n’être qu’observateur et non penseur me firent grincer des dents. Où était-il interdit de réfléchir ? D’accord, je n’étais là que pour transmettre des informations mais j’avais bien le droit d’agrémenter mon rapport de quelques pistes de réflexion ? Je reconnus dans cette attitude légèrement rebelle, ne se cantonnant plus à simplement exécuter sans penser, l’influence de Leila. Avant, j’étais zélé mais je restais dans les rails, mon engouement se limitait à rendre plus tôt que prévu les rapports demandés. A bien y penser, ce n’était guère impressionnant, il m’avait juste suffit de dormir moins et de ne passer mon temps qu’à travailler pour aller plus vite. La dimension actuelle que je voulais donner à mon travail était différente car il me semblait intéressant d’approfondir ces pistes de travail et non de simplement les lancer.
La plupart des sorciers était très conservatrice et ne voyait que d’un œil méfiant l’arrivée de réformes et d’une politique bienveillante envers les Moldus. Il faudrait beaucoup de patience et de travail, une nouvelle génération de sorciers mêlés pour que les mentalités ne changeassent.

Leila m’aidait dans ma tâche avec bienveillance et pédagogie. Elle avait su comprendre bien vite les tenants et les aboutissants de ces demandes, et avait intégré la conception que les Sorciers avaient des Moldus. Je m’étais senti stupide et arriéré le jour où j’avais fini par lui faire une sorte de cours sur la mentalité sorcière. Cela me conforta dans l’idée que les Sorciers étaient dans l’obligation de s’ouvrir pour survivre dans la société moderne.

L’année se termina à une vitesse folle.

La vie n’est pas une ligne droite continue. Je l’avais appris à mes dépends, plus jeune quand j’étais imbu de ma personne. Elle n’allait pas sans cesse vers le haut. La vie n’est pas un vaste chemin vers un gouffre sans fin, ce fut un de mes apprentissages chez les Moldus quand je tentais d’oublier ma misérable existence.
Non… La vie, ce sont des hauts et des bas et il s’il fallait lutter dans le creux de la vague, il fallait aussi se rendre compte de l’importance que pouvait avoir les moments au sommet.
Alors, après la pneumonie qui avait failli emporter Percy, je m’étais dit que tout ne pouvait aller que pour le mieux. Même si cette vérité n’est pas absolue, elle avait une certaine constance dans une existence. Si tout allait mal, alors rien ne pouvait être pire. La suite donna raison à cette pensée quand au printemps suivant, Leila m’annonça qu’elle était enceinte. Cela faisait des mois que nous parlions de ce projet. Nous avions suffisamment recollé les morceaux de notre existence, nos nouvelles bases étaient solides. Nous avions donc décidé d’aller de l’avant. Caresser l’idée d’être parents à nouveau était une avancée de plus dans cette période foisonnantes de projets. Je m’étais réjoui à l’idée de pouvoir enfin assister à la grossesse de Leila, de partager avec elle les bons comme les mauvais moments de cette période.
Evidemment, un petit doute, comme une once de culpabilité vint m’habiter à cette nouvelle. Comment allais-je considérer cet enfant à venir par rapport à mon fils ? Ce que j’allais vivre pour ce futur enfant, je n’avais pas eu la joie de le vivre pour lui. Allais-je le considérer différemment ? L’aimer plus ? J’avais peur de me comporter d’une manière différente par rapport à Percy et de le blesser sans m’en rendre compte. Bien sûr, les sept mois de grossesse qui restaient à Leila me laissaient le temps de trouver la réponse à ces questions existentielles. Questions ridicules à y penser après coup mais elles m’assaillirent dès que je fus mis au courant. Sans doute avaient-elles préoccupé d’autres hommes avant moi et d’autres après moi. Je n’étais ni le premier, ni le dernier. Voilà qui m’aida à relativiser et à vivre pleinement ce nouvel événement.

Percy fut assez content. Il ne manifesta pas le moindre signe de jalousie. Bien au contraire, il s’enorgueillissait de ce petit frère ou de cette petite sœur à venir. Sans doute comprenait-il que c’était là un moyen de grandir encore. Anticipant son rôle d’aîné, il se mit aux petits soins pour sa mère, aidant dans les tâches ménagères, lui apportant son thé, lui demandant sans cesse si elle avait besoin de quelque chose. Leila trouva son comportant très positif et s’amusait parfois de l’air compassé que le petit garçon arborait quand il disait que c’était pour que le bébé grandisse bien. Air compassé qui me rappelait bien le garçon que j’étais à son âge. La mimique était identique. J’espérais grandement que cela n’aille pas plus loin dans la ressemblance. Je me surpris à en rire avec Leila. Quand Percy prenait mal la moquerie, je m’arrêtais et le félicitais de sa sollicitude en ébouriffant ses mèches cuivrées.
« Dis… Tu crois qu’il sera roux ? » demanda un jour Leila en s’asseyant près de moi pendant que je regardais les informations, nouvelle habitude que j’avais prise pour me tenir aux faits récents dans le monde moldu.
« Malheureusement, il y a de grandes chances… On est tous roux dans la famille… soupirai-je en prenant un air désolé.
— Ca ne me dérangerait pas, me rassura Leila. J’aime bien cette couleur. »
Ses doigts jouèrent avec mes boucles rousses. Elle disait les aimer. Aimer cette couleur. Ce roux si caractéristique. Le roux Weasley. Avec les années, les cheveux de Percy avaient pris une teinte plus foncée, tirant sur l’auburn. Il avait perdu la flamboyance de la teinte cuivrée. J’avais remarqué que les roux provoquaient soit la moquerie, soit la fascination. Leila se trouvait dans la seconde catégorie, elle trouvait cette couleur merveilleuse. Elle la désirait donc pour notre nouvel enfant. Pour ma part, j’aspirais à la diversité capillaire. L’uniformité de ma famille provoquait la lassitude. Rouquin équivaut à Weasley. Il fallait bien à ma génération mettre un terme à cette idée reçue.

Cet enfant fut un prétexte tout trouvé pour tenter de renouer le contact. Etait-ce la perspective de devenir père à nouveau avec toute l’angoisse que cela pouvait provoquer qui me poussa à chercher des interlocuteurs avec qui partager ce nouveau bonheur ? Je ne saurais le dire. L’été me trouva en train d’accumuler des brouillons de lettres, des débuts de missives, des catalogues d’excuses et de reproches. Tout ceci partait à la poubelle, déchiré en morceaux de tailles variées. Même si ma détermination me paraissait plus solide, je n’arrivais pas à franchir le dernier pas. Je me trouvais de nombreuses excuses, ma prose était mauvaise, je ne trouvais pas les mots exacts pour exprimer précisément ce que je voulais écrire (ce qui était la stricte vérité), il était tard pour envoyer le hibou, ce qui me faisait relire la lettre à tête reposée pour la trouver au mieux totalement pathétique. Je savais ce qui me retenait. La peur. La crainte de voir cet équilibre si difficilement acquis être bouleversé si jamais la missive était suivie d’un dialogue. C’était la simple peur du changement. Même s’il s’agissait de ma famille, j’avais l’impression de m’aventurer en terrain inconnu, avec beaucoup trop de données incertaines pour être sûr de moi. Reprendre contact, c’était s’exposer au risque que tous les griefs à tous les égards ne ressortent. C’était l’assurance de voir remonter toute l’amertume envers les comportements de chacun. Cela sentait la dispute, la colère, le ressenti. Je voyais déjà les larmes de ma mère, la déception de mon père, la rancune de ma fratrie. Je connaissais ma propre tristesse quand je pensais à ma mère, aux espoirs reniés que j’avais pour mon père, la rancœur que j’éprouvais envers mes frères et sœur. Mais je reconnaissais la tendresse que j’avais éprouvée pour ma mère, la fierté envers mon père, le devoir envers ma fratrie. Leila me glissa judicieusement que tous ces sentiments mêlés allaient un jour exploser et que le regret de n’avoir pas pu les exprimer me rendrait aigri. Je n’avais pas envie de vivre éternellement avec des regrets. Ils étaient déjà lourds à porter et la totalité ne concernait pas ma famille. Je pensais de plus en plus à alléger ce fardeau qui était le mien.
Mais la peur irrationnelle était là. Elle était pourtant basée sur quelque chose de probable. Le rejet. Le rejet net et définitif. Le fait d’être renié explicitement et de manière définitive. Etant donné que la rupture était survenue de mon fait et que j’avais été celui qui avait coupé tout contact avec qui que ce soit, je n’avais jamais vraiment ressenti qu’ils me rejetaient. J’avais entendu leurs tentatives pour soi-disant me raisonner, me faire admettre que j’avais tort. J’avais juste refusé de les entendre ou de les lire.

C’était un de mes principaux torts. La cécité, la surdité face à leurs arguments. Pas qu’ils aient forcément toujours raison. Mais je trouvais très manichéen de leur part de penser que si je n’étais pas avec eux, j’étais contre eux. C’était un constat tristement amer. Je sais que j’ai dû passer pour une personne égoïste mais j’avais besoin de me sentir être-moi-même et l’idée de ne pas suivre le même sens que le reste de ma famille m’avait donné une impression nouvelle, celle de ne plus être noyé dans cette masse. Plus jeune, je m’étais souvent demandé pourquoi mes parents s’étaient obstinés à faire sept enfants. Personnellement, après les jumeaux, je me serais arrêté là. Les jumeaux avaient demandé plus d’énergie à élever que Bill, Charlie et moi réunis. Après, pourquoi n’étaient-ils pas allés plus loin, puisque le nombre ne semblait pas les effrayer. Je crois que le fait que Ginny soit une fille a beaucoup joué. Sans doute le désir d’avoir une fille dans la famille, chose rare, avait été une motivation pour essayer jusqu’à tomber juste. Je connais le penchant de certains couples à s’obstiner à avoir un garçon, un héritier. C’était la pérennité du nom, la continuité du clan. Un concept assez ancien, une déclinaison de l’instinct de survie. Mes parents étaient servis de ce côté-là mais une fille était quelque chose de rare chez les Weasley, voilà ce qui accentuait leur marginalité. Si là était la raison, je la trouvais bien égoïste.

Je partais du principe qu’il valait mieux avoir peu d’enfants quand on avait peu de moyens pour qu’ils puissent vivre au mieux. Pas que je n’ai été très malheureux durant mon enfance mais je pense toujours que si nous avions été moins nombreux, nous aurions pu vivre plus confortablement et ma mère aurait été moins fatiguée tous les soirs, moins usée et son dos aurait été moins douloureux. De plus, une sorte de fierté qui n’appartenait qu’à elle lui faisait refuser toute aide. C’était une grande qualité que je ne pouvais nier chez mes parents. Malgré leurs faibles revenus, ils avaient toujours assumé notre nombre sans demander aucune aide. Cela devait être humiliant de se faire entendre dire de ne pas faire autant d’enfants si on ne s’en sort pas financièrement. Alors ma mère s’en sortait toujours. Oui, j’ai porté des vêtements hérités de mes frères, utilisé un matériel d’occasion pour aller à l’école mais nous ne vivions pas de mendicité. Je crois que je ne l’aurais jamais supporté et que mon ressenti n’en n’aurait été que plus grand. Mais on ne pouvait pas enlever à ma mère son ingéniosité dans la récupération d’objets et de vêtements. Même si, enfants, ce n’était pas très glorieux de porter quelque chose qui avait été reprisé maintes fois ou d’étudier sur un livre jauni, corné et gribouillé. Mais c’était à nous et on ne dépendait de personne.

Mes réflexions étaient de plus en plus contradictoires vis-à-vis de mes parents. Être père, avoir une famille à charge modifiait quelque peu mon point de vue. Avec les aléas de la vie, j’avais appris qu’une bonne situation financière ne me protégerait pas plus. Toutefois, je n’étais pas mécontent de pouvoir acheter des habits neufs, des cahiers et livres que personne n’avait jamais abîmés à Percy. J’étais indépendant financièrement mais à une échelle autre que celle de mes parents. Même si ma maison n’avait pas le côté fou et archaïque du Terrier, je m’y sentais bien et c’était mon foyer. Celui que j’avais pu offrir à ma nouvelle famille, celle qui restait à construire.

Le ventre de Leila commença à s’arrondir et elle me sembla plus épanouie même si ses traits étaient tirés. Les nuits n’étaient pas faciles pour elle, quelques douleurs dans le ventre l’empêchaient de trouver le sommeil. Je découvris avec effroi l’effet des hormones sur son humeur et les changements radicaux d’attitude dont elle pouvait faire preuve en l’espace de cinq minutes étaient déroutants. Il m’arrivait de me faire rabrouer rudement pour une broutille. J’en fus soufflé les premières fois puis quelques lectures judicieuses m’aiguillèrent sur la conduite à tenir. Je me mis à seconder Leila dans les tâches ménagères plus que de coutume, son dos commençant à la faire souffrir pour d’obscures raisons, son ventre n’étant pas si proéminant que cela.
Les lectures m’instruisirent tout comme elles m’effrayèrent. Je ne me doutais pas de toutes les incidences que pouvait provoquer la présence d’un organisme dans un utérus. Il y avait de quoi couper l’envie d’avoir des enfants. J’espérais de toutes mes forces que cette grossesse se passe au mieux pour Leila. Malgré les désagréments qu’elle subissait, elle se sentait relativement bien et continuait à travailler. Ce concept m’interpela. Leila m’expliqua alors le système de congé de maternité, expliquant que les premiers mois ne l’empêchait pas de travailler et qu’elle aurait un congé payé pour finir sa grossesse suivi de quelques mois après l’accouchement.
Ayant toujours connu Leila travaillant, il est vrai que cela ne m’avait pas traversé l’esprit. Nous avions déjà eu une discussion de ce genre où nous comparions les clichés sociaux entre les sorciers et les Moldus. Je savais que Leila aimait son indépendance et qu’elle était tout aussi épanouie dans son travail. Elle n’aimait pas l’idée de rester au foyer pour s’occuper de Percy pour plusieurs raisons. Percy était grand et allait à l’école donc passer ses journées seule ne l’enchantait guère. Leila aimait son travail et pour rien au monde ne cesserait d’y aller. Elle n’aimait pas non plus l’idée que je sois seul à assurer les finances de notre foyer, cela faisait femme entretenue et elle n’y tenait absolument pas. J’avoue que cette conception du rôle de la femme était assez inédite pour quelqu’un qui avait grandi avec sa mère en permanence à la maison, coincée avec sept enfants, dont l’emploi du temps n’avait rien à envier à un directeur de Département.

En tant que père, j’avais trouvé le rôle qui était le mien et cette conception me correspondait. Non pas que je reproche au mien de n’avoir parfois été qu’une ombre dans la vie familiale, mais j’aurais aimé une présence plus visible de sa part, même si son métier lui demandait parfois de rentrer tard, bien après que le sommeil nous ait emportés. Mais quand ce n’était pas son travail, c’était sa passion immodérée pour les fabrications moldues et là, c’était plutôt reprochable. Il avait bien essayé de nous transmettre son intérêt pour ces choses à défaut d’y apprendre quelque chose d’utile mais cela ne nous a pas accroché du tout et il cultivait son jardin secret tout seul. Pour moi, même si je rapportais du travail à la maison, je mettais un point d’honneur à m’occuper de Percy, l’aidant pour ses devoirs au même titre que sa mère et il n’était pas rare que je sois rentré bien avant Leila. Il lui arrivait quelquefois d’avoir des imprévus et je bénis plus d’une fois l’invention des miroirs de communication portatifs qui nous servaient à communiquer qu’en cas d’urgence, les portables moldus ne passant pas dans le monde magique à cause de l’absence de réseau et d’une trop forte concentration magique qui détraquait les appareils. Leila se réfugiait alors aux toilettes pour me prévenir qu’elle rentrerait plus tard. Je prenais alors mes dispositions rapidement, me libérant pour la sortie des classes. Percy était toujours content que je vienne le chercher et nous avions notre moment à nous, entre « hommes » et entre Sorciers et le petit garçon pouvait parler de choses auxquelles sa mère ne pouvait répondre.
Sa rentrée à Poudlard approchait de plus en plus et il nourrissait quelques angoisses comme le fait de ne pas être à la hauteur. Je le rassurais du mieux que je pouvais. Si le monde Sorcier évoluait, Poudlard restait une entité immuable et rassurante. Toutefois, il restait deux ans à Percy avant de basculer dans le monde sorcier, je voulais qu’il profite au mieux de son monde d’origine afin de pouvoir en être fier.
Leila rentrait et trouvait alors le repas prêt et avec un sourire et quelques baisers nous remerciait des petites attentions à son égard. La soirée se passait tous les trois par un moment de jeu de société, une partie d’échec, un thé siroté devant les informations du soir. Puis venait le moment de coucher Percy. Après, je prenais un moment pour boucler les dossiers de travail en cours et le reste de la soirée était consacrée à Leila. Nous lisions, nous conversions ou nous regardions un film, petit plaisir qu’elle m’avait fait découvrir en louant de ces vieux films en noir et blanc qu’elle qualifiait d’incontournables. Leila choisissait toujours avec soin le programme et je prenais beaucoup de plaisir à regarder ces histoires filmées.
C’était notre petite vie de famille, comme un cocon protecteur que nous avions tissé autour de nous. Et je n’avais aucune envie que ça s’arrête.

La rentrée avait demandé beaucoup de travail. Septembre était également la rentrée administrative et non seulement celle des enfants. C’était un mois faste, propre aux annonces et aux réformes. Les demandes de consultations au niveau des adaptations des mœurs moldues à notre système avaient doublé. Même si Octobre approchait à grands pas, cela n’allait pas calmer l’effervescence du monde sorcier, loin de là. Les élections qui avaient donné Shaklebolt une fois plus vainqueur avaient boosté son cabinet. Comme s’il fallait prouver que le monde sorcier allait toujours de l’avant sans pour autant renier sa nature. L’équilibre entre l’innovation et la tradition était encore à trouver. Ces élections avaient divisé le monde sorcier qui s’était retrouvé séparé entre les modernes et les conservateurs. Puis la population avait été amenée à réfléchir. Quelle direction donner à notre société ? Le passé avait montré que s’isoler n’était pas la meilleur des solutions. Les jeunes générations dont je faisais partie aspiraient à quelque chose de plus moderne, d’ouvert. La ségrégation dont nous avions voulu faire preuve à l’égard des Moldus n’avait pas apporté que de bonnes choses. Et c’était vers cette modernité bien sorcière que nous tendions actuellement. Je ne m’en plaignais pas du tout, bien au contraire, j’avais autant de travail que je voulais et j’aimais ça. Et si cela pouvait offrir un monde meilleur à Percy et à notre enfant à venir, je n’allais pas rechigner à la tâche.

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