Epilogue

“Tiens, tu es là.”

Le jeune homme hocha la tête, perdu dans ses pensées. Le vide de son regard se posait à travers la vitre qui donnait sur la circulation affluente des heures de pointe. Il n’avait jamais vraiment aimé le faste de la Citadelle. Trop de monde, trop d’agitation, trop de superficialité. Il aimait les choses vraies. La simplicité.

Il ne se retourna pas à l’injonction du nouvel arrivant, mais il finit par porter les yeux sur le reflet massif qui se dessinait sur la baie vitrée. Le Turian avait subi le poids des années avec endurance. Il avait encore la prestance de ses années glorieuses, mais sur son visage se lisait parfaitement l’usure des ans. Et celle de la guerre. Des guerres. Cela ne laissait personne indemne. Le deuil aussi. La perte d’êtres que l’on estime profondément marquait l’âme.

« J’avais besoin d’être seul. » dit-il avec évidence. Le Turian hocha la tête. La lassitude prit le jeune homme. Il n’avait pas envie de pleurer. Il savait que ce jour devait arriver. Tôt ou tard. Le temps rattrapait les êtres, mais pour certains, c’était eux qui courraient après la mort.

Sa mère était de ceux-là. Non, elle avait été de ceux-là. Il devait s’habituer à parler d’elle au passé.

Un soupir douloureux remonta du plus profond de ses entrailles. Il ne devait pas verser de larmes. Pas maintenant. Il devait être digne. C’était ce qu’on attendait de lui. Combien il aimerait envoyer valser ces impératifs et se mettre à pleurer comme le petit garçon qu’il avait été ! Quand il avait peur ou qu’il était triste. A son âge, désormais, il savait que ce privilège ne lui était plus octroyé.

Il ferma les yeux, s’oublia dans le passé. C’était tellement plus sécurisant que ce présent terrifiant. Il n’était plus un enfant, mais perdre sa mère pouvait lui donner le droit de se laisser un peu aller, non ?

« Si tu veux pendre un peu l’air, je peux t’avoir un petit moment en faisant diversion. »

Le jeune homme ne put empêcher un sourire de naître sur ses lèvres. Il reconnaissait bien là son ami Turian. Le meilleur ami de sa mère. Toujours proche d’elle. Et de lui. Il avait veillé sur lui comme un oncle depuis sa naissance, de loin, certes, mais toujours.

« Ca va aller, assura-t-il. Il faut juste que… je me fasse à l’idée. C’est tout.

— Hum. Voilà une manière de voir les choses. Ce n’est pas la présence du gratin de la Galaxie qui devrait te dicter ta conduite, tu sais. Tes parents n’étaient pas du tout de ce genre-là.

— Je sais ! » s’écria le jeune homme en se retournant vivement vers son interlocuteur. Le ton de reproche blessa le Turian, cela se voyait à son regard, et il s’excusa doucement.

Finalement, la vue l’insupportait trop et il s’éloigna de la baie vitrée pour faire quelques pas dans la pièce vide. Quelques pas vers son ami. Il avait besoin d’un soutien. Parler, là maintenant. Evacuer la douleur. L’amertume.

« C’est juste que… je sais. Je sais comment ils étaient… Mais… Parfois, j’ai vraiment l’impression de ne pas les avoir connus… Et maintenant… » Son regard se perdit à nouveau dans le vide, dans la contemplation d’un point invisible entre le vieux Turian et lui.

« Je n’ai pas vraiment vécu avec eux, tu sais bien. C’est plutôt ma grand-mère qui m’a élevé. Toujours absents… Toujours en mission à l’autre bout de la Galaxie… Pourquoi s’encombrer d’un gosse ? »

L’amertume remonta dans sa gorge, il serra le poing. D’une certaine manière, il en voulait à ceux qui l’avaient engendré de ne pas avoir été plus présents dans sa vie. Et d’être partis si vite. Il rageait.

« Quand tu étais petit, ils étaient avec toi… Tu ne t’en rappelles peut-être pas. Mais moi, je m’en souviens. Après, les circonstances ont fait qu’ils n’ont pas eu le choix que de te laisser aux soins de ta grand-mère. »

Mais le Turian s’arrêta. Il y avait des choses qui ne lui disait pas. Comment le pourrait-il ? Il ne voulait pas alimenter la rancoeur qu’il sentait dans cet enfant. Il n’avait pas besoin d’entendre parler du rejet que sa mère avait eu les premiers mois de sa vie, traumatisée par la guerre. Ni de la maladresse de son père, qui finalement s’était laissé envahir par sa propre mère qui les avait infantilisés tous les deux, les tenant pour deux êtres irresponsables, n’ayant pas pesé les conséquences de leur comportement.

Le jeune homme ignorait tout ça. Et c’était pour le mieux.

Le ton du Turian sonnait comme une excuse et cela le mettait hors de lui. D’autres personnes auraient très bien pu prendre la place de ses parents. Les soldats ne manquaient pas.

« Oncle Garrus… »

Le Turian eut l’air surpris. Cela faisait des années qu’Edwin ne l’avait plus appelé ainsi. Oncle de cœur à défaut de l’être pour de vrai.

« Parle-moi encore d’eux. »

Quand ils étaient jeunes. Quand ils se battaient contre les Reapers. Quand ils veillaient encore sur lui alors qu’il n’était qu’un bébé. Il était trop petit pour se souvenir des heures qu’avaient passé son père à le bercer pour l’endormir, les promenades dans le jardin de la Villa dans les bras de sa mère. Ça, c’était Garrus qui lui avait dit. Tout comme les larmes de son père, la première fois qu’il l’avait tenu dans ses bras. Il voulait se souvenir de cela, même si parfois il doutait de la véracité de ces propos. Ses parents avaient été si distants avec lui, le plus loin qu’il se souvenait.

Garrus eut une grimace triste. C’était un jour difficile pour eux deux. Mais le jour idéal pour revivre de vieux souvenirs où il oubliait l’usure des années, où il revivait « le bon vieux temps » quand Shepard était encore en vie et qu’il la suivait sans se préoccuper de sa propre survie.

Le Turian fit un signe de tête en direction d’un sofa qui occupait la pièce, invitant le jeune homme à s’y asseoir avec lui. Ce dernier hocha la tête.

Quand il visitait le garçon alors qu’il n’était qu’un enfant, ce dernier lui demandait tout le temps de lui raconter ce que faisaient ses parents, qui n’étaient pas présents. C’était ses contes de fées à lui, les histoires qui nourrissaient son enfance. Peut-être n’y croyait-il qu’à moitié.

En ce jour où Shepard était honorée en tant qu’icône de la guerre, que Spectre de mérite et que soldat, Garrus savait qu’Edwin ne voulait pas entendre ce qui constituait les éternels discours des politiques ou des militaires concernant ses parents. Non, il voulait savoir des choses plus personnelles, plus intimes. Des faits et des phrases que l’Histoire n’a pas retenus, mais qui était bien plus importants pour le jeune homme que tout ce que les datapads historiques ou journalistiques pouvaient relater.

Cela, il ne pouvait l’obtenir que de quelqu’un qui avait été proche du Commander. Bien plus proche que le vieux Solus, qui avait pu lui raconter des anecdotes quand ils avaient fini leur journée de labeur, tous deux, dans la lumière phosphorée du laboratoire. Mordin était mort, un record de longévité pour son espèce, mais si jeune pour lui qui avait toujours été en forme malgré son bras manquant.

L’Oncle Garrus, qui n’avait d’oncle que le nom, était celui qui avait tant vécu avec sa mère qu’il en connaissait pratiquement tous les secrets. Surtout ceux qu’il tenait sous silence. Edwin savait que le Turian ne voulait pas le blesser. Sa petite enfance n’avait pas été aussi idyllique que Garrus voulait bien laisser entendre. Mais était-il prêt à l’accepter ? Etait-ce vraiment au Turian de lui dire la vérité ?

Il aurait pu demander à Liara de lui parler de sa mère, mais l’Asari ne le mettait pas à l’aise. Il avait toujours eu du mal avec les Asaris. Trop intimidantes. Et celle-là avait eu un petit faible pour sa mère. Et puis, Liara était toujours occupée. Toujours pleine de secrets. Ce qui ne le détendait pas non plus. Il la trouvait mystique.

Kaidan aurait tout aussi bien pu lui dire, mais il sentait que c’était un sujet délicat. Il savait qu’il avait eu le béguin pour sa mère. Il ne voulait pas peiner plus son « vrai » oncle, celui qui, au cours de ses nombreuses visites à la Villa pour prendre des nouvelles de sa mère durant sa convalescence, avait fini par tomber sous le charme de la sœur de son père, Amber, qui se reconstruisait après son divorce. D’après ce qu’il avait pu entendre, son père avait été scandalisé que Kaidan s’intéresse à sa sœur. Il avait mis du temps à comprendre qu’elle n’était pas un lot de consolation et que le Major était sincère. Toutefois, son père avait toujours été quelque peu mal à l’aise avec son oncle.

Tali aussi aurait pu parler avec lui. Sa mère la considérait comme une amie très proche. Mais la Quarianne avait un poste à haute responsabilité, elle ne rendait pas souvent visite à Shepard quand elle se trouvait sur Arcturus. De plus, sa grand-mère n’appréciait pas l’Amiral. Sa race la dégoûtait. Sans parler du fait que Tali ne se séparait jamais de Legion. Et avoir un Geth à la maison, Grand-mère avait vraiment du mal. Ils formaient un drôle de couple, ces deux-là, mais c’était leur force en tant que rebâtisseurs de Rannoch.

Jack n’était plus depuis des années. Elle avait péri en tentant de protéger « ses gosses » comme elle les appelait. Sa fondation qui prenait soin des orphelins de guerre continuait cependant d’exister, reprise par les premiers gamins qu’elle avait recueillis.

Le vieux Wrex avait péri au combat également, quand Edwin était à l’aube de son adolescence. L’immense Krogan l’avait impressionné petit. Il avait cependant un côté bourru qui lui avait beaucoup plu quand il était gamin. Il se rappelait de quelqu’un qui riait beaucoup. Et qui grognait beaucoup aussi.

Alors, de tous, c’était Garrus qui répondait toujours à l’appel. Toujours présent, proche, rassurant. Prenant de ses nouvelles quand il était à l’autre bout de la Galaxie. Edwin ne savait pas pourquoi ce Turian s’était autant attaché à lui. Cependant, il avait toujours senti que le guerrier était quelqu’un à qui il pouvait faire confiance. Alors il le sollicitait, lui réclamait ces récits d’avant sa vie, de pendant sa vie… Ce que ses parents faisaient sans lui, loin de lui.

Après la fameuse guerre, le Turian avait continué à barouder dans la Galaxie, refusant le poste à haute responsabilité que lui avait offert le Primarch Orinia. Refusant aussi ses avances, par la même occasion. C’était un solitaire. Mais de temps en temps, il venait rendre visite au fils de Shepard. Même quand cette dernière n’était pas là. Suivant de loin son parcours, le voyant devenir un homme. Le conseillant, le rassurant, le consolant, aussi.

Petit, Edwin buvait les paroles de ce Turian fascinant, à la voix douce et grave. L’admirant, le respectant. Maintenant âgé de presque trente ans, le jeune homme écoutait avec attention, cherchant des réponses à ses questions, à éclairer les zones d’ombre de la vie de ses parents, ces héros de guerre tant cités qu’il connaissait à peine, finalement. Il voulait savoir ce qui expliquait l’ambivalence de leur comportement à son égard.

Fils de héros. Ce n’était pas quelque chose d’évident à porter.

Fils de Shepard. C’était encore plus lourd.

Dès qu’il avait eu atteint l’âge de raison, il avait pris conscience de la pression que cela engendrait. Peut-être était-ce à cause de l’aura de sa mère que ses parents l’avaient mis à l’écart de leur vie. Garrus avait souvent parlé de cela. De leur volonté de le protéger. Au début, il ne comprenait pas. Mais les années passant, il avait fini par comprendre ce que le Turian voulait dire et il en avait pris conscience. Le savoir était une chose, l’accepter était tout autre et souvent, il avait reproché intérieurement à ses parents de ne pas être comme les autres. D’être trop célèbres. Il avait aspiré à plus de normalité.

Il avait toujours eu du mal à cerner le personnage de sa mère.

Comme si la fameuse guerre l’avait détruite. Pas seulement physiquement.

La mort de son père sans doute aussi avait joué pour beaucoup. Il ne l’avait jamais vue aussi dévastée que ce jour-là. Alors qu’ils s’étaient préparés à ce que cela arrive, qu’ils connaissaient l’échéance, ils avaient subi cette perte comme une tempête. Un choc de plein fouet. Le Vrölik n’était pas létal, mais le cancer qu’il avait contracté, si. Malchance. Sort qui s’acharne.

Sa mère s’était encore plus enfoncée dans son travail. Edwin avait longtemps soupçonné qu’elle cherchait tout simplement à perdre la vie aussi. Il lui en avait voulu. Parce que lui, il était vivant, il était là et qu’il faisait son maximum pour qu’elle le voie et qu’elle apprécie ce qu’il devenait.

Il savait que ses parents étaient tout l’un pour l’autre. Combien de fois avait-il constaté avec amertume que son père ne faisait pas vraiment attention à lui, quand sa mère n’était pas là ? Vers la fin de sa vie, quand son père acceptait qu’il l’aide à se mouvoir dans le jardin de la Villa, il avait le regard perdu. Il pensait à elle. Il voulait l’avoir près de lui. Combien de fois Edwin avait-il eu envie de hurler qu’il était juste là, sous ses yeux ?

Pourtant, il savait que c’était son père qui avait finalement pris la décision de le garder. Parce qu’il n’était pas comme lui. Parce qu’il s’était accroché jusqu’au bout. Jusque dans la couveuse qui avait vu ses premières semaines de vie. Alors, pourquoi finalement ce désintéressement ?

Quand sa mère était venue les rejoindre à la Villa pour les derniers mois de vie de son père, ils s’étaient souvent, trop souvent enfermés dans leur bulle. Tous les deux. Sans lui. Comme s’il n’existait pas. Lui aussi était révolté contre le sort. Encore plus quand il avait fini par comprendre que la douleur était trop forte pour qu’ils tiennent compte de lui.

Pourquoi ?

Garrus avait souvent évoqué le devoir. Mais le devoir envers qui ? Comment pouvaient-ils le laisser passer après ?

Pour qu’il vive dans une Galaxie en paix ? C’était ça leur excuse ? Lui s’en fichait, il voulait ses parents près de lui. Il voulait qu’ils soient ensemble, tous les trois.

Une vraie famille.

Il en avait pleuré. Il en avait ragé. Puis il s’était résigné.

Après la mort de son père, son souhait avait fini par être exhaussé et sa mère était revenue dans sa vie, l’aimant de cette manière maladroite, comme si elle ne savait pas comment agir avec lui. Une fois encore, Garrus lui avait confié qu’elle avait eu beaucoup de remords. Cela il n’en doutait pas. Mais les dernières années de la vie de sa mère, il n’avait pas vraiment eu le temps de rattraper le temps perdu.

Elle y était retournée. Sur le champ de bataille. Malgré l’âge qui commençait à se faire sentir. Malgré sa jambe invalide. Comme si elle le fuyait. Lui rappelait-il trop son père ? Ne se sentait-elle pas une bonne mère ? Elle avait toujours été mal à l’aise en sa présence, comme s’il n’était qu’un inconnu. Alors, elle avait fui dans les batailles. Comme si Shepard ne pouvait exister que dans le feu de la guerre. Et il lui en voulait pour cela. Sa grand-mère lui en voulait aussi pour cela. Il se rappelait des disputes qu’elles avaient eu parfois. Deux femmes de caractère, que la douleur n’avait pas rapprochées, au contraire.

Shepard était morte sur le champ de bataille, la fin qu’elle avait désiré jusqu’au bout, depuis qu’elle avait perdu sa jambe. Sa chute avait été confuse. Poids des ans ? De la douleur ? Toujours était-il qu’elle avait péri. Loin de son fils. Avait-elle eu seulement une pensée pour lui ?

Pour Edwin c’était une fin trop prématurée. Il était vraiment amer. Il avait envie de hurler. Un jour, il lui avait même dit qu’il la détestait. Qu’il n’aurait pas du naître. C’était après la mort de son père. Elle en avait pleuré et il avait regretté les mots durs qu’il avait eus. Son oncle Kaidan était même venu le trouver. Lui aussi était désolé de l’attitude de ses parents, parfois. Edwin savait qu’il avait même proposé de prendre en charge son éducation avec sa tante, mais son père avait refusé. Un relent de rancoeur, de veilles blessures s’étaient réveillées. Il avait tenté maladroitement de reprendre sa place de père. Mais il avait échoué, ne sachant pas comment s’y prendre. Edwin sentait qu’il y avait une ambivalence dans le comportement paternel. Avait-il regretté la décision d’avoir voulu le garder ? Des remords ?

Enfant, il lui était souvent arrivé de se demander pourquoi ses parents l’avaient mis au monde.
Période d’euphorie après la terrible guerre qui avait failli voir la fin de la race humaine et de ses alliés ? Envie d’un nouveau défi qu’ils n’avaient finalement pas assumé ? Ça, c’était le point de vue de sa grand-mère, cette femme stricte qui l’avait élevé, mais qui avait énormément d’affection pour lui. Lui, qui avait eu la chance de voir le jour en pleine santé, répétait souvent la vieille dame. Plus encore après la mort de son père. Edwin avait souvent eu de la peine pour elle. Ils vivaient tous deux le même délaissement de la part de cet homme.

Sa grand-mère avait toujours encouragé Edwin dans la voie qu’il s’était fixé et elle avait été fière de sa réussite. Malheureusement, elle n’avait pu assister à son triomphe, une crise cardiaque l’ayant emportée alors qu’il terminait son dernier cycle d’études. Il lui était toujours reconnaissant pour tout ce qu’elle avait fait pour lui et c’était pour ça qu’il était allé jusqu’au bout des choses, malgré le chagrin. Malgré la colère.

C’était peut-être pour cela qu’il n’avait pas suivi la voie des ses parents. Être militaire ne l’avait jamais intéressé. Sa grand-mère en aurait eu le cœur brisé. Peut-être était-ce là un moyen de se rebeller contre ses géniteurs. Mais il avait eu des rêves d’enfants, des rêves idiots. Comme celui de soigner son père. Pourquoi ? Pour montrer que son existence avait de la valeur ? Pour se rapprocher d’une façon ou d’une autre de lui ?

« Docteur Shepard. »

Un petit Volus venait d’entrer un datapad dans la main.

« Moreau-Shepard. », corrigea-t-il par réflexe. Il n’aimait pas qu’on réduise son nom de famille à celui de sa mère. Sur son état civil, les deux noms de famille avaient été accolés. Il savait que ses parents étaient tout l’un pour l’autre, mais ils ne s’étaient jamais mariés. Ils n’étaient pas à un paradoxe près, certes. Cependant, Edwin portait leur noms de famille à tous les deux. Alors, il tenait à ce qu’on les dise ensemble. Porter le nom de Moreau n’était pas honteux pour autant qu’il sache. Shepard tout court, c’était trop. Trop lourd, trop emprunt de symboles. Il n’y avait qu’un Shepard.

La Shepard.

Celle qu’on était en train d’honorer en ce jour. Celle pour qui il devait faire un discours. Mais il n’avait pas envie de seulement célébrer la mémoire de sa mère. Il voulait aussi parler de son père. Malgré la rancoeur et l’amertume, il voulait rendre hommage. Parler de ces deux êtres qu’il n’avait pas vraiment connu, trop occupés à voyager à travers les étoiles. Ceux qui avaient permis de construire un nouvel ordre galactique, plus apaisé, plus juste. Pas toujours en paix, mais vivable. Une Galaxie qui n’était plus menacée par une espèce qui voulait exterminer tout le monde. L’épée de Damoclès avait disparu grâce à eux.

Son discours, il l’avait écrit avec l’aide de Garrus. Parce qu’il voulait faire ça bien. Parce qu’il voulait qu’en ce jour, on pense à cet avenir à construire encore et toujours, à la paix qu’il fallait toujours préserver. Pour que ce que ses parents avaient fait, ce sacrifice énorme qu’il incarnait, ne soit pas en vain.

Finalement, il jouait son rôle à la perfection. C’est ça qu’il représentait.

Edwin suivit le Volus jusqu’au mémorial. Là où les noms de tous ceux qui avaient participé à la guerre contre les Reapers étaient affichés. Celui de son père était présent depuis des années. Il lui faudrait dévoiler celui de sa mère. A la fin de la liste, pour le moment. D’autres la rejoindraient encore.

Puis, ce ne serait qu’un souvenir. Un souvenir vivace que chacun porterait parce que c’était le témoignage que malgré tout, quand la Galaxie était menacée, il pouvait se produire des miracles.

Il savait qu’il en était un.

Lui et tous ceux qui étaient en vie et allait voir le jour.

C’était pour ça que finalement, au lieu de prononcer ce discours travaillé, il se ravisa et se contenta que d’un seul mot. Un mot qu’il n’adressa pas à l’assistance, mais à la stèle.

Un simple merci.

Il n’y avait pas besoin de plus.

Cela avait surpris l’assemblée, puis finalement chacun s’était recueilli à sa façon dans sa tête. Parce que Shepard n’aurait pas voulu de discours pompeux. Elle était de ceux qui gardaient au fond d’elle les pensées douloureuses. Si secrète… Comme il aurait voulu qu’elle lui parle de ce qu’elle cachait, qu’ils crèvent l’abcès tous les deux. Il aurait tant voulu la comprendre mieux. Mais c’était trop tard à présent. Il ne saurait jamais. Il devait faire avec. Continuer à se construire seul.

La Galaxie, à présent, devait se tourner vers un avenir sans son icône. Un avenir pour lequel elle s’était longuement battue.

Demain et les jours à venir, il faudrait vivre sans elle.

Et continuer à cheminer vers un idéal de paix et de justice.