Chapitre quarante-et-un

Décidément, elle n’aimait pas se réveiller avec une douleur lancinante à la tête. D’abord parce qu’il lui fallait toujours un bon moment avant de se rendre compte de ce qu’il se passait. Et puis, parce que d’expérience, elle ne se trouvait jamais au même endroit que celui où elle avait perdu connaissance.

Une fois encore, c’était le cas. Sensation de déjà-vu très désagréable.

Cependant, elle se remit plus vite les idées en place que la dernière fois. Peut-être parce que ce n’était qu’un sédatif et non le fait qu’elle était tombée dans les pommes.

« Ah, vous revoilà. »

Et sans doute parce que ne s’était pas réveillée d’elle-même.

La voix, c’était Chakwas. La Doc n’avait pas perdu de temps et lui plongea dans les yeux une lumière vive qui la fit grogner. Shepard leva le bras et tenta de la pousser.

« Suis où ? »

Pas dans son préfabriqué sur Terre.

Elle sut même avant que la Doc ne lui confirme qu’elle était bel et bien sur Mars.

Ah.

Cela voulait dire qu’ils avaient profité de son sommeil pour l’emporter.

Elle eut une soudaine bouffée de rage.

Putain.

Elle n’avait pu voir personne avant de partir.

Personne.

La panique remonta d’un seul coup. Elle sentait qu’on la plaquait contre son lit. Pas question de se laisser faire ! Merde ! Ses hommes, ses coéquipiers… Elle ne pouvait pas les laisser, elle ne pouvait pas rester en arrière. La colère lui donnait une force nouvelle. Cependant, insuffisante pour repousser le bras de la doctoresse. Les yeux clos, Shepard commencer à ruer dans son lit.

« Hé ! »

Elle n’avait pas vu qu’il y avait une autre personne. Une autre personne qui aida la toubib à la maintenir.

« Doucement. »

C’était Chakwas.

Mais l’autre…

L’autre, elle eut du mal à en croire ses oreilles. Cela fit d’ailleurs tout arrêter. Ses yeux s’ouvrirent et s’écarquillèrent de stupeur.

Le soulagement fut tel qu’il l’emporta comme une vague qui fit trembler tout son corps. Elle cessa de pousser Chakwas. Elle n’avait d’yeux que pour lui. Sa voix, rauque, cassée, laissa passer une question.

« Ils t’ont laissé venir ? »

La voix tremblait, hésitante. Elle ne voulait y croire. La sédation l’avait rendue plus groggy qu’elle ne l’avait cru au départ.

« Ouais. Tu remercieras Chakwas de… »

Mais Jeff n’eut pas le temps de finir sa phrase. Lucy vint se réfugier contre lui, le serrant aussi fort qu’elle le pouvait, cherchant juste à se rassurer qu’il était bel et bien là. Cela le fit sursauter. Mais il n’hésita pas plus d’une demi-seconde pour lui rendre son étreinte. Cela lui paraissait une éternité de la sentir contre lui. C’était une sensation étrange. Il se sentait gêné. Comme un gamin qui hésitait à avoir des gestes d’affection avec sa copine devant sa mère. Bon Chakwas n’était pas à ça près.

« Merci. »

Le murmure était faible, le visage en larmes. Shepard était méconnaissable. Lors du voyage vers Mars, La doctoresse lui avait parlé de syndrome post-traumatique. Quoi de plus normal après tout ce que la jeune femme avait vécu ? Cependant… Cela était très déstabilisant.

Ils avaient beaucoup parlé avec la toubib dans cette navette. De Shepard, de lui. De choses et d’autres. Des décisions à prendre. De l’avenir à envisager. Car désormais, il fallait y songer. Cet avenir, ce possible auquel personne n’aurait pensé quelques jours auparavant.

Mais avant, que Lucy se remettre sur pied. Et le reste. Ils auraient bien le temps d’en parler tous les deux.

Pour le moment, il profitait d’un peu d’intimité avec elle. Chakwas s’était éclipsée. Tant mieux. Il préférait être seul avec Shepard. Avec un public, il se sentait niais.

«Comment te sens-tu ?» demanda-t-il doucement.

Un long soupir lui répondit. Shepard se ressaisissait peu à peu. Sa question était triviale. Il était certain que ça n’allait pas du tout. A sa question, il sentit de la colère dans la crispation de ses épaules. Partir comme ça. Bien sûr qu’elle ne digérait pas.

«On pourra avoir plus facilement des nouvelles des autres, ici, chercha-t-il à la rassurer.

— Je devrais être avec eux.»

Elle se buta. Ça aussi, ça faisait partie du processus. Nier. Marchander. Ça, Chakwas le lui avait bien expliqué. Il faudrait encaisser. Le premier en ligne de mire allait être lui.

«Je sais. Mais en même temps, tu ne peux pas être partout à la fois.» Il fallait qu’elle arrête de ressasser ça. Elle devait se concentrer sur son état. Voilà qu’elle était son rôle, à lui, lui faire entendre raison. Il était bien placé pour savoir que cela n’allait pas être facile. Pour lui, c’était assez simple. Rien qu’en la regardant, il savait bien qu’aller au front dans son état était juste hors de question.

Même si la guerre n’était pas finie. Même si on la chercherait sans doute sur les lignes de front. Il comprenait tout à fait qu’elle veuille être avec Wrex pour reprendre Tuchanka et une revanche sur les Reapers qui les avaient forcés à fuir. Ou bien à l’assaut de Palaven, pour aider Garrus, son ami très cher. Ou bien encore, prêter main forte aux Asaris sur Thessia, afin de redonner le sourire à Liara.

Mais Shepard n’était qu’une femme. Son corps avait été mis à rude épreuve. C’était bien normal qu’il finisse par lui lâcher. C’était déjà un miracle qu’elle soit en vie. Il fallait qu’elle en prenne conscience. Elle était bornée. Lui aussi.

«Je suis heureuse que tu sois là.»

Elle avait dit ça dans un murmure. Et un sourire un peu éteint. Chakwas l’avait prévenu que son humeur allait être changeante. Le jour et la nuit alternant en deux secondes. Il ne l’avait jamais vu si lasse. Comme si les dernières heures l’avaient vidée de son énergie. Son regard était presque éteint. Il se sentait mal à l’aise. C’était si étrange. Il avait l’impression d’avoir face à lui une autre personne.

Il eut un pincement au coeur. Comment avaient-ils pu croire qu’ils pouvaient la laisser seule, la jeter comme une chose désormais devenue inutile ? C’était douloureux pour elle.

C’était pourtant la réalité.

Il fallait cependant faire avec. La réalité de la guerre dans toute son horreur. Shepard avait beau être le symbole qu’elle était, la bataille n’allait pas l’attendre. Il y avait d’autres priorités. Le pragmatisme avant tout. Elle devait en avoir conscience, mais qu’est-ce que cela était difficile à admettre !

Alors, voilà pourquoi il devait être là. Pour qu’elle puisse déverser sa tristesse. Sa hargne. Qu’il encaisse tout ce qu’elle avait à sortir. Sa peur. Son ressenti. Chakwas lui avait dit, les prochains jours allaient être difficiles. L’humeur changeante, le rejet, le besoin. Un véritable ouragan émotionnel. Mais il était là. Et c’était tout ce qui comptait.

C’était plus facile à présent qu’ils étaient sur Mars, se dit-il alors qu’il sortait de la chambre de la jeune femme à la recherche de café pendant que Chakwas était revenue pour lui faire encore des prises de sang. Lucy bénéficiait de l’infirmerie de la base martienne. Il était plus simple pour lui de la voir. Il n’avait pas non plus les regards des autres. Même si lui n’ont plus n’aurait jamais imaginé partir comme ça, sans saluer qui que ce soit. Pas qu’il soit sentimental, mais il trouvait cela un peu surréaliste, de s’être tiré comme ça, de ne plus avoir dans le secteur Ken et Gaby et les autres. Shepard avait pris le pas sur tout le reste. C’était comme ça, il ne pouvait rien y faire.

Mars était plus calme que la Terre. Un peu mieux sophistiqué, aussi. Il se sentait moins écrasé. Plus serein, maintenant qu’il avait bien discuté avec la doc et qu’il avait fait le tri de ses propres pensées lors du trajet.

Il avait juste croisé Chambers, mis à disposition sur Mars, qui s’était mise à pouffer de rire derrière sa main. Il avait simplement haussé les épaules. Pas envie d’en faire plus. Qu’elle rigole. Il s’en fichait un peu à présent. Il avait bien d’autres sujets de préoccupation à présent. Il se sentait responsable de Shepard. C’était à lui de veiller à ce qu’elle ne manque de rien. Il se donnait donc à fond dans son rôle de compagnon. Plus simplement le pilote. Juste un homme.

De toute façon, il avait eu l’assurance de Chakwas qu’on ne le réquisitionnerait pas. Elle avait énormément grossi le trait de son mal. Il était supposé ne pas réussir à piloter. Trop de chocs dans ses os. Squelette trop fragile. Trop risqué.

C’était vrai quelque part, mais pas à ce point-là. Mais bon, personne n’irait vérifier. De plus, il semblait que Kaidan avait également glissé qu’en plantant le Normandy, Joker méritait une mise à pieds. Il avait fait assez de conneries comme ça. Là encore, une exagération qui avait été utile. Même un insubordonné comme lui pouvait servir à la guerre, surtout à cette guerre là. Mais personne n’avait pas émis d’objection. Il était là. Et c’était tout ce qui comptait.

D’ailleurs, il n’avait pas été le seul à suivre Shepard.

Kaidan aussi était présent. Pas pour être avec la jeune femme, cependant. Il allait prendre la tête d’une escouade pour venir en aide aux rescapés terrestres avant de partir soutenir le front sur la Citadelle.

Mordin, amputé d’un bras, avait également souhaité venir. Rester sur Terre ne lui disait rien. Il pensait être plus utile dans le camp logistique martien avec son bras en moins. En attendant qu’on puisse lui fournir une prothèse. Mais pour ça, il lui faudrait retourner sur Sur’Kesh. Quand Kirrahe aura fait le ménage. En attendant, le Salarian profitait de meilleures communications pour prendre des nouvelles de sa protégée qui se battait sur Tuchanka. Parfois, Joker se demandait s’il ne s’était pas passé un truc entre eux. Avant d’avoir un frisson de dégoût. Il ne fallait pas quand même déconner.

Des fois, il se demandait où il allait pêcher des idées pareilles.

Le Salarian était cependant bien plus utile comme conseiller technique sur le prototype de Presalia. Il pouvait assurer le relais entre les diverses équipes chargée de régler l’arme et d’améliorer le signal en vu des autres assauts.

Jacob n’avait pas pu venir. Son état était encore trop incertain pour qu’il soit transportable. Joker n’aimait pas ça. Cela ne lui disait rien qui ne vaille pour l’ancien agent de Cerberus. Ça le peinait un peu. Il appréciait beaucoup Jacob. C’était devenu un bon camarade de beuverie et de jeux de cartes. Il aimait sa douceur, sa tranquillité. C’était un peu Kaidan sans tout le côté mièvre. Il espérait qu’il s’en sorte.

Joker croisa Kaidan qui remontait le couloir. Le Major s’arrêta à sa hauteur. Sans le regarder, il dit :

« Je vais saluer Shepard avant de partir. »

Le pilote haussa les épaules.

« La Doc est avec elle, précisa-t-il toutefois.

— Et comment va-t-elle ? s’enquit le Major, sans poser les yeux sur lui. Qu’est-ce qu’il pouvait être irritant, parfois. Mais Joker n’était détendu non plus.

«Tu sais comment elle est. »

Kaidan acquiesça. Shepard restait Shepard malgré tout. C’était parfois difficile à dire. Si elle se sentait bien ou pas. En tout cas, quand il l’avait laissée aux mains de Chakwas, ça allait à peu près. C’était d’ailleurs pour cela qu’il s’était autorisé une sortie pour aller chercher un café. Il en avait bien besoin. Sur Terre, la boisson était rare mais ici, il y avait encore du stock.

Il se dandina sur un pied. Il n’était franchement pas à l’aise avec Kaidan ces derniers temps. Une once de remords, peut-être. Mais il ne donnerait sa place pour rien au monde.

« Ca va, toi ? » Kaidan s’était finalement décidé à le dévisager. Avec cet air concerné qui le caractérisait si bien. Kaidan restait aussi Kaidan.

Depuis quelques heures, depuis qu’ils étaient arrivés sur Mars, Jeff se sentait soulagé. Il ne savait pas à quoi c’était dû, peut-être son coup de sang avec Liara, la discussion reposante avec Kaidan, celle plus longue avec Chakwas. Sans doute un peu des trois.

« Je vais bien. »

Il le fallait de toute façon. Maintenant qu’il était là, il n’allait pas se remettre à débloquer. Elle avait besoin de lui. Et il allait assurer.

Kaidan se gratta la nuque, ne sachant pas comment prendre congé, apparemment. Joker l’aida en lui disant qu’il ne devait pas traîner s’il ne voulait pas se prendre un savon.

« Mes temps de permission sont très courts » lança-t-il pour blaguer. Kaidan eut un faible sourire mais c’était déjà ça. Amant de Shepard ou pas, Joker était bien décidé à montrer que cela ne changeait rien à son caractère. Plus maintenant. Il avait retrouvé les idées claires. Il avait juste fallu qu’il accuse le coup. Maintenant, il tiendrait le choc, quoiqu’il arrive.

Shepard ne put s’empêcher de verser quelques larmes amères.

Chakwas était revenue la voir.

Le visage fermé.

Pas bon signe.

Elle avait commencé à jargonner un peu avant que Shepard lui rappelle qu’elle n’y entendait pas grand-chose.

Les faits.

Le fait.

S’il y avait quelque chose à dire, il fallait le dire maintenant. Et sans faire de détour. Franchement, elle n’était pas du genre à vouloir être ménagée. Même si ces derniers temps, ce n’était pas trop ça, au niveau du moral.

Alors la Doc y alla. Direct.

La progression de la gangrène était bien plus rapide que prévue.

Sa jambe était foutue. Ça ne cicatrisait pas.

Chakwas craignait la septicémie.

Merde.

La Doc semblait vraiment désolée.

C’était donc fini.

Oui… C’était la fin. Son corps qui avait déjà bien assez souffert, reconstitué, malmené, amené au bout de ses limites, la lâchait.

Elle n’irait pas plus loin pour le moment. En fait, elle pensait vraiment qu’elle n’irait pas plus loin tout court. Elle ne connaissait pas l’existence d’un militaire haut gradé unijambiste.

Il y avait certes Joker.

Mais Joker était une exception.

Elle ne pourrait pas faire comme lui. Une jambe en moins.

Une jambe en moins.

Elle ne pouvait pas l’accepter. C’était… dur. C’était son corps. En perdre un morceau, c’était… Elle ne voulait pas.

Mais Shepard n’eut pas d’autre choix que de ravaler ses larmes. Elle avait aperçu Kaidan par la vitre de l’infirmerie. Il avait bien choisi son moment, celui-là. Elle savait très bien qu’il venait lui dire au –revoir avant de partir là où on avait besoin de lui.

Le moment était vraiment mal choisi. Elle lui fit signe d’attendre.

« Combien de temps ? demanda-t-elle, pragmatique.

— Il va falloir amputer rapidement. » reprit Chakwas.

Rapidement.

Cela voulait dire dans quelques heures, au pire le lendemain. Elle en eut la nausée. Et Kaidan qui faisait le pied de grue devant la porte. Elle avait juste envie d’étouffer.

« Je peux lui dire de passer plus tard, proposa Chakwas.

— Non, non, c’est bon. On continuera cette discussion plus tard.»

Elle n’allait pas le retarder plus. Il fallait qu’il y aille. Qu’il prenne le relais. Elle n’était plus en état. Maintenant, c’était sûr et certain.

Shepard inspira profondément, serrant le drap de son lit de ses poings crispés. Elle ne devait pas montrer l’amertume de sa situation. Une jambe en moins, qu’est-ce que c’était ? Mordin ne semblait pas plus affecté que ça par la perte de son bras. Il fallait qu’elle arrive à faire la part des choses. Comme lui. Mais cela faisait partie du caractère du Salarian. Pas du sien.

Kaidan entra donc. Elle se redressa un peu. Elle n’aimait pas accueillir les gens en étant alitée comme une malade.

« Alors, ça y est ? » lui demanda-t-elle avant qu’il n’ait commencé à parler. Elle le voyait chercher ses mots et là, sur le coup, ça l’agaçait. Parler d’autre chose lui permettrait d’oublier ce que Chakwas venait de lui dire. La toubib s’était d’ailleurs levée vers ses perfusions et injectait des produits. Des antidouleurs à ce qu’elle crut voir sur les étiquettes. Tant que ça ne la collait pas dans les vapes, ça lui allait. Elle en avait marre d’être sans cesse inconsciente.

Kaidan hocha la tête.

« Finalement, on a confié les rênes de l’expédition de sauvetage des rescapés à quelqu’un d’autre, dit-il. Il semblerait qu’il y ait urgence du côté de la Citadelle.

— Je vois.

— Hackett m’a confié une escouade afin d’infiltrer la structure qui est toujours en mode de défense. Impossible de contacter qui que ce soit. Pas de nouvelles du Conseil. »

En effet, c’était inquiétant. Quand ils avaient quitté la Citadelle, le Conseil était revenu, l’assaut avait été repoussé. Les Reapers avaient donc retenté leur chance. Peut-être que, pour eux, prendre le coeur de la Galaxie allait désorienter la résistance. C’était mal connaître leur ennemi. Shepard se tortilla sur son lit. En temps normal, ce serait le genre de mission dont elle aurait eu la charge. Maintenant, on se tournait vers Kaidan. Après tout, c’était un Spectre. Et lui n’allait pas se faire amputer.

« Et vous allez très bien vous en sortir. »

Kaidan hocha la tête. Il ne dit plus rien. Elle voyait bien qu’il voulait parler plus, mais il se retenait. Elle le voyait jeter des coups d’œil vers ce foutu moniteur que Chakwas s’entêtait à laisser fonctionner. Comme si ça allait la faire changer d’avis.

« Faites pas attention à ça. » grogna la jeune femme. Cela le fit sursauter. Peut-être se croyait-il discret. Qu’est-ce qu’il pensait donc, dans sa tête d’indécrottable romantique ? Qu’elle aurait pu faire une bonne mère ? Même sa propre mère n’avait pas tellement participé à son éducation. Elle n’était pas en froid avec elle, mais parfois elle se disait qu’elle aurait aimé, plus jeune, que ses parents s’intéressent un peu plus à elle qu’à leur carrière. Cependant, les années avaient passées et son ressentiment s’était éteint. Après tout, elle était devenue ce qu’elle avait voulu. Embrasser la même carrière qu’eux. Et les surpasser sans y faire attention.

Kaidan savait pourtant qu’elle n’aimait pas les au-revoir qui s’éternisaient. Cela lui fichait le cafard. Encore plus dans sa situation actuelle. Là, elle avait juste envie de pleurer. Encore. Qu’est-ce que fichait Joker ? Où diable était-il allé chercher son café ? Elle avait envie qu’il revienne. Qu’il ne la laisse pas toute seule avec Kaidan. Pas envie de se mettre encore à verser des larmes devant lui.

« Shepard. »

Kaidan la tira de ses pensées, il se tripotait le bas de sa veste d’uniforme. Signe évident de gêne. Trop facile à décrypter.

« Je crois que j’ai des excuses à vous présenter. »

Des excuses ? Pourquoi ? Elle pensait qu’il l’avait déjà fait. Ce n’était pas le cas ? Avait-elle la mémoire qui flanchait ?

« Je me suis comporté comme un imbécile depuis le début. Depuis que j’ai commencé à… à vous apprécier autrement qu’un simple subalterne. »

Elle se doutait bien qu’il ne devait pas avoir l’habitude de se faire éconduire. Mais bon, cela lui avait donné une bonne leçon. Enfin, elle croyait. Il avait juste très mal digéré la chose. Tellement mal qu’il en avait nourri une extrême méfiance à son égard jusqu’à ce que, enfin, comme les autres, il comprenne. Elle avait quand même tendance à trouver que son attitude avait été vraiment disproportionnée. Mais bon, pour elle, c’était du passé. Et ils en avaient déjà parlé. Pourquoi rvenir sur tout cela maintenant ? Enfin… Si cela pouvait faire en sorte que Kaidan vide son sac une bonne fois pour toutes… Après tout, elle ne savait pas quand ils se reverraient. Encore, une fois, la bile lui monta à la gorge. C’était difficile de penser qu’elle ne pourrait pas se joindre à l’assaut.

« J’ai vraiment dépassé les limites. J’ai joué le jeu des médias. En même temps… Quand vous êtes revenue et que j’ai eu l’impression d’être le dernier au courant, sans nouvelles… j’ai vraiment eu la sensation d’avoir été mis à l’écart. Je l’ai très mal pris. »

C’était peu dire.

« J’avais encore des sentiments pour vous. je vous ai pleuré. Longuement. » Elle voyait la douleur sur ses traits. Mais il n’avait pas été seul à se morfondre. Elle savait que Joker avait eu du mal à s’en remettre. Tellement de mal que Cerberus n’avait pas eu beaucoup de difficultés à le recruter.

« J’ai eu du mal à vous refaire confiance… Parce que… me rendre compte que vous n’aviez pas changé… cela voulait dire que je m’étais trompé. Que j’avais été un imbécile.

— Mais c’est ce que vous avez été. » Elle était un peu dure. C’était toutefois la vérité. Et Kaidan l’acceptait. Sans doute mettait-il son humeur massacrante sur le compte de sa situation et ne s’en formalisa pas.

« Shepard. »

Peut-être allait-il se décider à arrêter de tourner autour du pot. Elle sentait bien qu’il ne voulait pas parler de ça.

« Faire le deuil de mes sentiments pour vous a été très difficile. Je trouve que vous êtes une femme exceptionnelle. »

Allons bon. La jeune femme se sentait gênée. De plus, Kaidan ne semblait pas perturbé plus que ça par la présence de Chakwas. Sans doute, cette dernière avait joué le rôle de la confidente. Cela ne l’aurait pas étonnée. Jusqu’à quel point la doctoresse connaissait-elle les secrets de ses hommes ?

« Joker a bien de la chance. » dit-il avait un sourire un peu étrange.

Ah, c’était donc ça. Il voulait lui donner sa bénédiction. Toujours le même, si vieux jeu.

« C’est moi qui ait de la chance de l’avoir. » répondit-elle sans y réfléchir. Cela lui fit piquer un fard. C’était étrange de pouvoir en parler librement. Une drôle de sensation. Elle se sentit légère. Comme si le poids du secret avait finalement été trop lourd.

Kaidan était stupéfait. Elle pouvait deviner ce qu’il pensait très facilement. Joker était un connard fini avec la plupart du monde. Même s’ils avaient été proches tous les deux, il mettait quand même de la distance, d’une façon ou d’une autre. Et puis, il s’était quand même pris le poing de Kaidan dans la gueule. Leur relation ne serait plus jamais la même.

« Il a un caractère difficile, c’est clair, se mit à rire Lucy. Mais c’est vraiment quelqu’un de bien. Oui. Quelqu’un sur qui je peux compter. »

Kaidan ouvrit la bouche mais ne dit rien. Joker avait toujours été l’homme de Shepard. Fidèle sans hésitation. Peut-être pensait-il qu’il aurait pu avoir sa chance s’il avait été moins aveugle.

« Je vous aime bien, Kaidan. Mais sincèrement, je ne pense pas que nos caractères soient jamais compatibles. Vous êtes trop… conciliant. » Elle avait eu envie de dire vieux jeu, mais c’était un peu vexant. « J’aime les choses directes. Vous mettez trop les formes. »

Le sourire qu’il lui adressa était serein. Il acceptait ce qu’elle lui disait.

« C’est sûr que Joker, ce n’est pas son genre. »

Elle opina du chef.

Ils n’étaient certainement pas là pour parler sentiments.  Kaidan se redressa, prêt à prendre congé.

« J’espère que vous parviendrez à retrouver la sérénité. »

Avec la nouvelle concernant sa jambe, ce ne serait sans doute pas pour tout de suite.

« J’ai hâte d’y retourner. » dit-elle sans trop y croire.

Kaidan sourit à nouveau.

« Je n’en doute pas. »

Cela sonnait faux. Il savait bien qu’elle ne reviendrait pas sur le front. Pas celui-là. Mais que pouvait-il lui dire ? Il n’y avait rien à dire, sauf se désoler sur le gâchis.

« Bon vent à vous, Kaidan. » dit-elle. « J’espère que vous allez bien leur botter le train, à ces salauds.

— Je le ferais en pensant à vous. Histoire qu’ils le sachent. Ils ne vont ont pas eue. »

Shepard acquiesça encore.

Ca y était. Kaidan était sur le départ. Ils n’avaient plus vraiment rien à se dire. Juste à se séparer jusqu’à une prochaine fois. Qui serait quand ? Personne ne pouvait le dire. Elle avait quand même les boules.

« A bientôt, Shepard. »

Elle n’osa pas lui répondre. Elle ne sentait aucune tranquillité. Une fois Kaidan parti, elle serait encore plus déconnectée de ce qu’il se passait. Sa convalescence débuterait. Le début de son tourment.

Joker revint de sa pause café. Croisant Kaidan sur le pas de la porte, il lui tendit la main. Le Major fut un peu surpris mais le sourire de Joker était sincère.

« Bonne chance, lui dit le pilote, alors que Kaidan lui serrait la main. Botte-leur le cul de ma part.

— Je n’y manquerais pas. »

Poignée de main échangée puis Kaidan s’en alla. Joker referma la porte et se dirigea vers Shepard. Cette dernière n’avait vraiment pas l’air dans son assiette. Le départ d’un camarade de plus, sans doute. L’envie à crever de faire partie de la fête.

« Tu es pâle, s’enquit-il. Tu veux manger quelque chose ? »

Il tourna la tête vers le doc qui n’avait pas l’air contre le fait que Shepard se nourrisse. Cependant, il nota qu’elle une expression étrange. Triste. Que se passait-il ? Le départ de Kaidan qui la secouait aussi ?

« Non. » Shepard baissa la tête. Ce n’était quand même pas le départ de Kaidan qui la mettait dans cet état ? Non. Il voyait bien à son air pâle que ce n’était pas ça.

Il y avait autre chose.

« Que se passe-t-il ? » demanda-t-il de but en blanc.

Il fallut un moment à la jeune femme pour lui dire.

Lui dire que sa jambe était foutue.

Qu’on allait l’amputer.

Il accusa le choc. Il avait toujours cru que Chakwas allait réussir à la remettre sur pied. Certes, leur discussion dans la navette n’avait pas été très optimiste, mais il pensait qu’il y avait de l’espoir. Que c’était un processus lent que l’on pouvait enrayer.

Shepard n’avait pas eu de chance.

Maintenant, il fallait vite contrôler la gangrène. Avant d’avoir autre chose à couper. Ou pire.

Il lui prit la main. Il ne savait pas quoi lui dire. Il voyait bien qu’elle voulait pleurer. Pleurer de rage. Pleurer tout court parce que c’était trop dur, parce qu’elle voulait retourner au front. Ce corps qui l’abandonnait, ce corps dont elle avait perdu le contrôle… Elle en avait assez. C’était trop difficile.

C’était vraiment difficile à avaler. Elle ne pouvait pas. Simplement pas imaginer ce que serait sa vie avec uen jambe en moins. Comment allait-elle continuer ? C’était impossible ! Elle refoula la bile qui lui montait à la gorge, fixant un point invisible dans le vide. Elle en vint à regretter que Garrus l’ait sortie de son trou. Putain… Depuis ce moment-là, tout n’était que mal en pis. Une dégringolade qui ne semblait pas vouloir s’arrêter. Elle aurait préféré ne pas s’en sortir.

Jeff devinait le cheminement de ses pensées et cela ne lui plaisait pas. Il voyait clair dans son esprit.

Non.

« N’y pense pas. N’y pense jamais. »

Son ton était dur. Volontairement.

« Je t’interdis de me laisser. »

Mais elle ne le regardait pas. Elle avait le visage tellement défiguré par la colère. Elle retenait sa crise de larmes. A ce train-là, c’était une crise d’angoisse qui allait la saisir.

« Lucy. » Il la força à relever le menton.

« Regarde-moi. »

Elle refusa un premier temps puis fixa son regard au sien. Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui dire ? Qu’elle devait s’accrocher ? Pour quoi ? Pour qui ? Elle était fatiguée. Si fatiguée.

« Je suis là. Je suis là. Et je vais rester là. Quoiqu’il t’arrive. D’accord ? J’ai toujours été là. Je ne vais pas m’enfuir parce que tu vas avoir une jambe bionique. »

Mais cela ne la fit pas rire. Il jeta un coup d’œil à Chakwas qui haussa les épaules et secoua la tête. L’humour foireux n’était sûrement pas la meilleur façon d’aborder le sujet.

Joker tenta donc une autre approche. Négocier. Encore. Parce que c’était comme ça qu’il pourrait gagner du terrain. Petit à petit.

« Ecoute… Je te demande une faveur. Laisse-toi opérer. Qu’ils te la coupent. Ça ne coûte rien, non ? Après, si tu veux te foutre en l’air… » C’était douloureux de lui dire ça. Mais il devait oser. Oser la révolter, encore une fois, parce que c’était comme ça qu’elle avançait. Il serra sa main avec violence.

« Mais s’il te plaît… Fais-le. Fais-le pour moi. »

C’était presque une prière. Après tout, qu’avait-elle à perdre ? De toute façon, sa jambe, elle ne pourrait pas la garder. C’était se condamner.

Il vit qu’elle réagissait un peu car son regard avait changé. Elle ne le regardait pas, mais il sentait qu’elle l’écoutait.

« Je sais que tu es fatiguée. Mais vois ça comme une nouvelle bataille. Un combat contre toi-même. » Shepard aimait les challenges. Il fallait juste titiller son côté compétitif.

Se battre contre soi-même était le plus difficile des combats. Elle le savait. Elle ferma les yeux. Signe qu’elle rendait les armes.

« Pardonne-moi. » dit-elle soudainement. Elle ne pouvait pas envisager d’être si diminuée. Mais lui… Lui, il était là, il était le meilleur dans ce qu’il faisait alors que ce n’était pas une jambe qui l’handicapait ,mais tout son corps.

« Je suis idiote », dit-elle en laissant finalement les larmes couler. C’était vraiment égoïste de se dire que le monde s’arrêtait pour elle, alors que lui avait vécu ça toute sa vie sans jamais avoir d’espoir de guérison. Elle n’avait vu que sa propre peine, ne pensant pas à lui.

Idiote.

Elle devait composer avec lui. Comment avait-elle pu oublier. A quoi rimait son attachement à lui si elle abandonnait face à la difficulté. Elle savait que quoi qu’il arrivait, il serait là. Ils avaient tellement traversé d’épreuves que cette amputation semblait triviale.

« Non. Vous n’êtes pas idiote, Lucy. »

C’était Chakwas qui s’était approchée avec un datapad. Lucy tourna le regard vers la doctoresse. Elle savait qu’elle allait lui déballer son discours médical. Que ce moment marquerait le tournant. Le moment décisif.

« Votre corps est meurtri. Vous avez vécu des moments de stress intenses. Vous souffrez d’un syndrome post-traumatique important. Cela va être difficile, très difficile pour vous. Il va y avoir des hauts et des bas. Pour le moment, nous allons nous concentrer sur votre remise en état physique. »

La doctoresse montra le datapad et se mit à expliquer l’opération, son déroulement et les conséquences. Une opération de ce type ne durerait au maximum que deux heures. C’était court, pensa Shepard, surprise que ce soit si rapide.

« Nous allons vous amputer au dessus du genou. Cela signifie qu’il va vous falloir une prothèse avec articulation. La récupération est un peu plus longue.»

Allons bon, elle n’allait plus avoir de genou non plus. Cela réduisait ses chances d’y retourner. Instinctivement, elle s’en doutait.

Chakwas parla également de douleur fantômes, des stades d’acceptations de la perte du membre. Shepard écoutait mais n’était pas vraiment à ce que la toubib disait. C’était comme si on parlait de quelqu’un d’autre qu’elle. Elle avait du mal à l’accepter. Trop brutal. Elle sentait cependant la main de Jeff qui serrait la sienne. Lui, buvait les mots de la doctoresse. Il arborait un air sérieux qui était rare chez lui. Cela la secoua un peu. Le voir si concerné alors qu’elle même…

Il avait raison, elle devait au moins essayer. Baisser les bras maintenant… C’était ridicule, non ?

« Doc, est-ce qu’il y a une chance que j’y retourne ? »

Elle voulait savoir.

Elle voulait qu’on lui dise qu’elle pourrait toujours combattre. Même si elle en doutait. Même si la doc allait lui retirer la jambe jusqu’à la cuisse…

« De nombreux sportifs de haut niveau ont une prothèse. Je ne suis cependant pas spécialiste, Shepard, mais je peux quand même vous assurer que vous remarcherez. Quand au reste, je peux contacter des collègues plus informés. »

Ce n’était pas la réponse qu’elle attendait mais c’était déjà ça. Elle dut s’en contenter pour le moment. C’était dur. Elle aurait voulu une réponse plus précise. Savoir tout de suite. Elle avait des doutes quand à la possibilité de retourner sur le terrain. Sportif de haut niveau n’était pas soldat.

Et puis… Il n’y avait qu’à regarder Joker. Pour une maladie qui diminuait la mobilité à ce point, il n’y avait rien. Pourquoi existerait-il des prothèses qui pourraient lui redonner accès au champ de bataille ? Si Cerberus n’avait pas chercher à améliorer sa condition, il ne pourrait plus faire grand chose. Même si elle savait que son état se dégradait. Il fallait être aveugle pour ne pas le voir. Jeff souffrait de plus en plus souvent. Et ce n’était pas bon signe.

« Ne cherche pas à comparer avec moi. » dit-il, devinant à son regard ce qu’elle pensait. « Le Vrölik touche tout le corps. Et est dégénérescent. Ça évolue. »

Oui, ça évoluait. Et de mal en pis. Mais ce n’était pas le moment de penser à cela. Il fallait que Lucy s’accroche. Il sentait ses doigts trembler. Elle allait se décider. Et ce n’était pas si facile que cela même si elle n’avait, au final, pas le choix.

« D’accord. dit-elle finalement. Coupez-la. Faites ça bien. »

Chakwas eut un sourire discret. Elle tapota le bras de Shepard. C’était difficile pour elle aussi. Elle avait de l’affection pour le Commander. Devoir lui faire subir ça était sans aucun doute déchirant.

« C’est moi qui vais me charger de l’opération.»

Joker savait que c’était elle qui s’était également occupé de Mordin. Un médecin militaire avait souvent affaire à ce genre d’opération. Que ce soit Chakwas qui s’y colle était important pour Shepard.

« Merci. »

Chakwas ajouta que deux assistants la seconderait. Elle avait tapé dans les membres de réserves qui étaient encore sur Mars. Un Salarian et un Turian. La salle d’opération était prête, aménagée dans une pièce qui avait été longuement stérilisée. Chakwas préparait l’opération depuis leur arrivée sur Mars. Intuition de médecin. Qui avait été malheureusement bonne.

« Pendant que vous y êtes, vous ne pouvez pas aussi me débarrasser de… vous savez… »

Lucy avait un ton désinvolte mais elle avait senti un léger tressautement dans la main de Jeff et tourna la tête vers lui. Il ne la regardait cependant pas, fixant la doc des yeux, attendant qu’elle dise quelque chose.

« Cela va devoir attendre. Une amputation n’est pas une opération à prendre à la légère. Je ne peux pas non plus vous faire subir un curetage. Vous perdrez trop de sang. »

Ah.

Shepard espérait juste qu’il ne faille pas attendre trop longtemps. Ça aussi, c’était quelque chose qui modifiait son corps et elle n’en voulait plus. Au moins, si elle pouvait redevenir comme avant de ce côté-là…

Joker lui adressa un sourire inquiet. Son regard était concerné. Mais soulagé. Elle s’en voulait un peu de lui avoir fait de la peine. Comment pouvait-elle le laisser seul ? Elle s’était mise elle-même dans un état impossible quand elle avait cru qu’ils seraient séparés. Quel égoïsme.

Elle ne se sentait plus vraiment elle-même depuis son réveil. Comme si tout était devenu étranger. C’était pesant.

Il était désormais temps d’endormir Shepard.

Cette dernière eut un moment d’appréhension. Elle n’aimait pas être dans un sommeil artificiel. Trop de mauvais souvenirs.

« Ne t’en fais pas. Je reste avec toi. »

Elle savait bien que c’était un mensonge. Jamais il ne serait autorisé à rentrer dans le bloc. Mais il promit d’être là dès qu’elle sortirait. Jusqu’à ce qu’elle se réveille, il ne bougerait pas.

Chakwas prépara la perfusion. Elle allait l’endormir ici. Jeff se pencha vers la jeune femme et posa ses lèvres sur son front.

« Tout ira bien. »

Il mettait toute la conviction dont il était capable. Il aurait bien aimé lui dire qu’il l’aimait encore une fois, mais ça sonnait trop niais et aussi trop lugubre. Il aurait bien le temps de lui dire après. Des « je t’aime » dans une situation comme ça, c’était comme un adieu et ce n’était pas le moment. Cela lui pesait sur l’estomac. Même l’embrasser sur les lèvres lui semblait de trop. En plus, avec Chakwas dans la même pièce, il n’osait pas. C’était comme se faire épier par sa mère. Tout de suite, ça tuait l’ambiance. Lucy ne s’en formaliserait pas.

« A tout à l’heure. » dit-elle toutefois. Il leva le pouce, sourit de toutes ses dents. Ça, il savait le faire. Jouer la comédie pour briser la tristesse. Il la vit papillonner des yeux une fois ou deux puis, doucement, elle s’endormit.

On emmena le lit hors de l’infirmerie. C’était là que Jeff devait laisser Lucy. Il resta encore longtemps le regard sur la porte où elle avait disparu.

Il se sentit vide d’un seul coup.

Maintenant il fallait attendre. Et il ne savait pas quoi faire pour tuer l’angoisse sourde. En tout cas, ce n’était pas en restant ici que ça irait mieux. Il se mit en quête d’un autre café. Quelque chose lui disait qu’il en aurait bien besoin.

D’ailleurs il n’était pas le seul ayant besoin de caféine. Mordin aussi. Le Salarian avait toujours son air habituel, malgré son bras manquant. Il avait épinglé la manche de son vêtement sur son épaule, pour ne pas à avoir à laisser trainer la manche vide.

« Ils ont emmené Shepard. » dit-il d’un ton informatif. Il les avait croisés. Joker opina du chef. Il se servit une grande tasse de café noir.

« Ils doivent l’amputer. »

Mordin ne répondit pas. Il resta silencieux un instant.

« Difficile. Très difficile. » Il inspira et expira. Joker brûlait de lui demander comment il prenait le fait d’avoir un membre en moins. Pas son bras dominant, mais quand même.

« Colère. Négociation. Fatalisme. Acceptation. »

Il était en train de lui énoncer les stades de deuil. Où en était le Salarian ?

« Il y a de bonnes prothèses, dit Joker pour se rassurer.

— Oui. Oui. Oui. Les Volus, de bons fournisseurs. Prix sans doute prohibitifs après cette guerre.

Ça n’étonna pas Joker de savoir que ces petits êtres avaient aussi la mainmise sur le commerce de matériel médical de pointe. Et qu’ils aient même dans l’idée de gonfler les prix. Vu la demande qu’il risquait d’y avoir…

« Il n’y a pas de petits profits. »

Le Salarian acquiesça. Bon. Il avait l’air de prendre ça du bon côté.

« J’ai eu des nouvelles. » Dit-il, changeant de conversation.

Joker lui en fut reconnaissant. Cela lui éviterait de cogiter sur ce qui était en train de se passer, là-bas, à quelques mètres de lui.

Les communications étaient en train d’être réparées, mais cela demandait un temps important. Seules les conversations à but militaires étaient relayées dans le Système Solaire. Priorité à la guerre.

« Bonnes nouvelles, précisa le Salarian. Moins bonnes aussi. »

Ah.

Joker et Mordin s’assirent sur des tabourets qui traînaient dans le local où se trouvait la machine à café. Le Salarian avait réussi à collecter des nouvelles des fronts. Les Geths hérétiques étaient désormais neutralisés. Le Front du Système Solaire était en train d’être pleinement terminé. Apparemment, Palaven s’en sortait bien aussi. Le Salarian avaient évidemment eu plus de nouvelles de Sur’Kesh ou Kirrahe faisait le ménage avec enthousiasme. Il tenait bon la ligne, comme à son habitude. De Thessia, Mordin ne savait rien. Liara s’y était rendue, endossant son rôle de Shadow Broker, afin d’aider au mieux son peuple. Pas de nouvelles non plus du côté des Volus, Hanars et Elcors. Leur situation n’était pas fameuse, mais les renforts étaient aussi dirigés vers leurs systèmes. Peut-être qu’un jour, les autres races les considéreraient mieux. Sans doute, après la guerre, au vu du rôle qu’ils y avaient joué.

C’était tout ce que Mordin avait pu avoir comme nouvelles. Il n’avait pas fallu longtemps avant que l’équipe ne se sépare, une fois que Shepard avait été transférée sur Mars. Il serait difficile d’avoir des nouvelles de tout le monde. Mais ce qui était sûr, c’était que ça semblait prendre la bonne direction.

C’était étrange de ne pas y être. Il voyait bien que ça démangeait aussi Mordin. Le Salarian ouvrait convulsivement les doigts. Il était encore capable de tenir une arme. Mais bon, lui aussi était relégué ici. En attendant. Quoi ? Joker ne savait pas. Tant que la Citadelle n’était pas libérée, il prenait un peu la place de Presalia, le support technique en moins. Un rôle attribué dans l’urgence, précaire et tributaire des communications fluctuentes.

Le reste de l’attente se fit dans le silence. Jeff se cala contre le dossier inconfortable du fauteuil. Laissant errer ses pensées. Il était anxieux. Ce n’était pas une opération engageant la vie de Lucy, mais il ne pouvait s’empêcher d’être inquiet. Il n’avait pas aimé son regard quand elle lui avait annoncé que sa jambe était fichue. Comme allait se dérouler la suite. La convalescence serait longue… Et ce n’était pas dans le caractère de la jeune femme que d’attendre sans rien faire.

Les souvenirs remontèrent sans qu’il ne puisse les en empêcher. La première fois qu’il avait vu Shepard, alors qu’elle n’était qu’un lieutenant sous les ordres d’Anderson. Une jeune femme bien frêle dans son uniforme. Mais un sacré caractère. Elle n’avait jamais tenu compte de ses remarques déplacées et ses sarcasmes. Sans doute parce que c’était une femme et qu’elle en avait vu d’autres, un pilote un peu abrupt ne devait sans doute pas l’impressionner.

Il revit le moment où Anderson les avaient fait sortir de la Citadelle, quand Shepard avait commis le premier acte qui allait marquer le début de sa «légende». S’en suivaient alors toute une suite de moments marquants, de souvenirs forts.

En tant que soldat sous ses ordres.

L’atterrissage sur Ilos, une preuve de ses capacités et de la confiance que Shepard était prête à lui accorder. La bataille de la Citadelle, lui affrontant Sovereign et elle aux prises avec son pantin, Saren. Il se rappelait la poignée de main chaleureuse qu’ils avaient échangée après la bataille et les félicitations de Shepard pour avoir défait le Reaper. Maintenant, il se rappelait qu’elle avait réussi à lui couper le sifflet. Il n’avait pas trouvé de réplique cinglante à ce moment-là. La chaleur des mots de Shepard avait quelque peu percé sa carapace.

Sa capacité à se retrouver dans des situations impossibles l’avait toujours stupéfié. Il la revit courir comme une dératée alors que la base des Collecteurs était sur le point d’exploser, quand tout s’effondrait autour d’elle. Il n’avait pas réfléchi, s’emparant de son fusil, ouvrant la porte et tirant sur tout ce qu’il pouvait. Il savait qu’il n’était pas capable de la hisser lui-même, mais il n’avait pas hésité, tendant la main vers elle alors qu’elle était agrippée au Normandy. Revivre sa perte une seconde fois était au-delé de ce qu’il pouvait supporter. Et cette idée l’avait beaucoup fait réfléchir. Encore et encore.

En tant qu’homme, la perte de Shepard avait été plus lourde à encaisser qu’il ne l’aurait cru. Il en avait carrément fait une dépression. Quelque chose dont seule la promesse de l’Homme Trouble l’avait fait sortir. Ridicule de se mettre dans cet état pour une femme, cela l’avait étonné lui-même. Mais ce n’était pas n’importe quelle femme. C’était celle qui avait sacrifié sa vie pour qu’un crétin comme lui s’en sorte. Le simple fait de l’avoir vu lâcher son emprise sur l’entrée du vaisseau de sauvetage l’avait traumatisé. Cela revenait encore de temps en temps dans ses cauchemars. Cette peur de revivre ça l’avait sans doute poussé à lui dire ses sentiments.

Son regard devint flou alors qu’il se remémorait le moment où il avait dérapé. Il n’avait jamais été quelqu’un d’expressif, pas du genre à être sentimental. Les grandes déclarations d’amour n’étaient pas son truc. Pourtant, c’était parti tout seul. Il aurait pu attendre avant de lui dire ça. Commencer une relation avant de déballer quelques sentiments. Mais des années à mûrir tout cela justifiait largement son dérapage verbal. Avec le recul, il avait finalement pas si mal fait. Sans ça, peut-être qu’il serait encore en train de se torturer avec le fait d’aimer Shepard et de ne pas pouvoir lui dire avant la fin.

La conversation avec Chakwas dans le vaisseau les amenant sur Mars prit le pas sur les souvenirs de Shepard et lui. Cependant, il n’eut pas le loisir de ressaser les mots de la doctoresse. Un des assistants de Chakwas vint le trouver. L’opération s’était bien passée et on avait remis Shepard dans l’infirmerie. Joker se leva. Il avait promis.

« Je vous dirais quand elle se sera réveillée. » dit-il à Mordin avant de suivre l’assistant.

Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas vu une telle sérénité sur le visage de la jeune femme. C’était certes complètement artificiel, mais cela le soulageait un peu. Après, il savait que la douleur viendrait, que la colère remonterait. Qu’il faudrait encore chercher à l’apaiser, la tempérer. Lui dire de s’accrocher. C’était sans doute égoïste de vouloir qu’elle reste avec lui. Qu’elle se batte pour lui. Chakwas avait dit qu’il fallait du temps. Beaucoup de temps. De la patience. Il ne savait pas s’il en aurait tous les jours, mais il ferait de son mieux.

La respiration de Lucy était calme et régulière. Sous le drap, appairaissait clairement le vide laissé par la jambe amputée. C’était quelque chose d’étrange. Ce n’était pas que ça le mettait mal à l’aise mais il faudrait qu’il s’y habitue. Il l’avait toujours connue en forme, athlétique. La convalescence prendrait du temps. Il y avait toute une rééducation à faire. Du repos. Du calme. Et la Galaxie, après cette guerre qui ne la laisserait pas indemne, ne serait pas calme. Ce serait une effervescence extraordinaire. Il y avait tant à reconstruire. Tant à faire et à défaire. De nombreux bouleversements arriveraient, il n’osait même pas y penser. Cela lui donna le tournis.

Il faudrait du calme. Un endroit serein. Loin du tumulte mais pas trop, car il connaissait Shepard, elle voudrait toujours être informée. Il ne voulait pas la couper du reste de l’Univers non plus. Il ne connaissait pas vraiment de lieu où ils seraient bien, mais il pensait de plus en plus à se rendre chez sa mère. Il savait qu’il lui faudrait prendre beaucoup sur lui pour lui demander ce service. Mais plus il y pensait, plus la Villa lui semblait être une bonne idée. Un endroit pour se reposer mais aussi idéal pour savoir ce qu’il se passait au sein de l’Alliance.

Il était prêt à ramper devant sa mère. Après presque trois ans sans nouvelles, elle n’allait sûrement pas l’accueillir chaleureusement. Il allait sûrement se prendre une engueulade. Il soupira en prenant la main de Lucy dans la sienne. Non. Au moins deux engueulades. Il connaissait sa mère. Elle était stricte mais aussi terriblement maternelle. Une sorte d’ambivalence qui lui valait un caractère explosif. Il ne savait pas ce que cela allait donner entre elle et Shepard. Mais il ne voyait pas d’autre endroit pour eux. Lui, pourrait demander à bosser pour l’entreprise de sa mère, tester ses engins, faire les vols de rodage, n’importe quel job. Il se doutait que sa boîte de vaisseaux civils allait très bien s’en sortir après la guerre. Être sous les ordres maternels… Il était prêt à cela, si ça pouvait le faire rester auprès de Shepard. Elle n’aimerait sans doute pas être entretenue mais il ne lui laisserait pas le choix. Elle devrait récupérer et…

Il laissa son regard errer sur les moniteurs. Le rythme cardiaque de Shepard était régulier, lent comparé à l’autre qui était toujours enregistré. Il s’attarda longuement sur ce second graphe qui signalait qu’il était toujours là. Toujours vivant.

Il repensa à sa conversation avec Chakwas dans la navette. Il lui avait lancé le datapad que Kaidan lui avait donné en lui demandant ce que voulait dire tout ce chariabia et en quoi ça pouvait le concerner. Si elle croyait pouvoir le faire changer d’avis concernant la chose… D’ailleurs, il ne comprenait pas pourquoi la doc s’entêtait. Elle n’avait qu’à avoir ses gosses à elle.

« Ca veut dire quoi, caryotype normal ? »

Chakwas avait pris la peine d’expliquer.

« Vous savez que, l’ostéogenèse imparfaite, que l’on appelle communément maladie de Vrölik, est une maladie génétique. Elle est donc visible si on observe les chromosomes, en particulier ceux des gènes situés sur les chromosomes 7 et 17.

— Me dites pas que vous avez pu faire ça avec le matériel du Normandy.

— Celui de l’infirmerie, non. Mais le docteur Solus est bien mieux équipé que moi. »

La doc avait donc vendu la mèche au Salarian ? Cela voulait donc dire que Mordin était au courant depuis longtemps. Et qu’il avait réussi à tenir sa langue, un exploit pour le Salarian. Sur le coup, Joker n’avait pas su s’il devait être impressionné ou en colère qu’au moins deux personnes l’aient su bien avant lui et sans qu’il ne se doute de rien.

« Et donc ? » Il s’était douté de plus en plus de ce que Chakwas avait voulu lui dire, mais il avait voulu l’entendre de vive voix par la doctoresse.

« Et donc, rien. Tout est normal. »

Normal.

Normal, comme normal ?

« Pas de Vrölik. »

Pas de Vrölik.

Ah.

« Pas de trisomie, ni d’autre anomalie génétique décellable in-utero. Ce fœtus est en bonne santé. Aujourd’hui encore. Malgré tout ce que Shepard a fait pour s’en débarrasser, y compris l’alcool qu’elle a ingurgité. »

Et donc ?

Qu’est-ce qu’elle voulait au juste, avec son insistance ?

« Doc, elle n’en veut pas. »

Tiens, il avait dit « elle ».

Il avait regardé Chakwas par en-dessous. Elle l’avait agacée avec son sourire de mamie bienveillante.

« Qu’est-ce que vous aviez comme idée derrière la tête en me faisant lire ça ? Que je la fasse changer d’avis ?

— Je voulais juste que vous ayez toutes les cartes en main pour prendre une décision posée. »

Une décision posée. Elle y avait cru vraiment. Qu’ils allaient le garder. Non, mais… Avoir un gosse.

« Vous arrivez à nous imaginer avec un môme ? » lui avait-il dit avec un rire, tant l’idée lui avait parue saugrenue. La perspective d’imaginer l’ancien Spectre affublé d’un tablier à dentelles et d’une casserole lui avait arraché un sourire. Sans blague.

Chakwas avait soupiré.

« J’ai beaucoup d’affection pour vous deux. C’est juste que… » Son regard s’était promené sur le moniteur fœtal.

« Quand la vie s’accroche ainsi, je pense qu’on doit lui laisser sa chance. C’est quelque chose d’inespéré, non ? »

Il ne la savait pas réticente à l’idée de l’avortement. Etonnant pour un toubib. Il pensait qu’ils étaient un peu en dehors de la morale.

« Je pense à l’après… Je ne sais pas si Shepard pourra combattre à nouveau un jour.

— Alors vous pensez qu’un môme va lui faire oublier le champ de bataille ? »

Chakwas avait secoué la tête.

« Non, ce n’est pas ça mais… Je pense qu’elle mérite… de connaître autre chose. Qu’en pensez-vous ? »

Jeff savait. Il savait que la doc était en train de l’embobiner. Que ses bons sentiments allaient le faire craquer. Il avait de l’affection pour elle, même si parfois, elle lui faisait furieusement penser à sa propre mère.

Il ne savait pas trop quoi faire. C’était quelque chose qui lui faisait peur. Complètement inconnu.

« Je suis d’accord avec vous, doc. Mais… Mais… On ne s’est jamais vraiment posé la question. Penser à l’avenir, ça paraissait si saugrenu. On pensait vraiment ne pas s’en sortir, même si on gagnait. Elle avait vraiment l’idée qu’elle y laisserait la vie. »

Mais maintenant ?

Ils étaient en vie tous les deux.

Et il était normal.

En bonne santé.

Il s’était accroché.

« Vous n’êtes pas dans le délire que c’est un signe d’espoir ou des conneries comme ça, doc ? »

Chakwas avait eu un rire doux.

« Non, mais franchement, je trouverais dommage qu’un si petit être qui survit à tout ce que Shepard lui a fait subir ne voit pas le jour. »

Ah, si on commençait comme ça.

« Et si vous voulez mon impression, je trouve que vous ne ferez pas de trop mauvais parents. »

Il avait plissé les yeux. C’était un compliment ?

Maintenant, il était là, avec toutes ces nouvelles infos et il ne savait pas quoi faire. Il savait que dès son réveil, Lucy réclamerait qu’on l’avorte, histoire d’être tranquille une bonne fois pour toute.

Pas de trop mauvais parents ?

Les siens n’étaient pas forcément un bon exemple, mais lui était un cas particulier. Malade, il avait été surprotégé jusqu’à saturation. Quand aux parents de Shepard… Ils avaient été très absents et dès qu’elle avait eu l’âge, il savait qu’elle avait passé sa vie dans des internats.

Alors, que feraient-ils avec un gosse ? Il ne saurait pas s’en occuper. C’est tout petit, c’est fragile. Ca lui faisait peur.

Mais en même temps, le discours de Chakwas commençait à faire son petit effet. Et ce qui changeait la donne pour lui, c’était ce mot : « normal ».

Une chance qur laquelle il n’aurait pas parié.

Et ça chambouillait ses certitudes.

Il regardait Lucy qui dormait encore.

Qu’elle en profite.

Le réveil serait dur.

Les jours d’après seraient difficiles.

Les mois aussi.

Cette guerre-là terminera sans elle. Les amis éparpillés combattant sans celle qui les cimentait ensemble. Des victoires, nombreuses. Des morts, encore.

Il y aura la reconstruction, difficile, sans aucun doute. Avec de nouvelles alliances, de nouvelles tensions.

Il y aura d’autres guerres.

Mais en attendant, Shepard avait bien le droit de se reposer un peu.