Chapitre 14 : La normalité des choses

« Voilà! » me félicitai-je, réjoui. Je passai la tête par l’entrebâillement de la porte et appelai. « Percy ! J’ai fini de monter ton bureau. »
Une cavalcade me répondit et une petite tornade rousse entra en trombe dans la chambre.
« Chouette ! » s’exclama le petit garçon en grimpant sur la chaise. « Merci, Papa ! » J’ébouriffai ses boucles cuivrées.
D’un petit coup de baguette, je lui montrai le motif de son papier peint s’animer. Une horde d’hippogriffes surgit de derrière l’armoire et entreprit de faire le tour de la pièce. Percy s’était trouvé une passion pour ces animaux chimériques et avait réclamé d’en pourvoir sa chambre.
« Les garçons ! nous parvint la voix de Leila. Je viens de terminer de vider le dernier carton! Vous voulez boire quelque chose de chaud ? »
Percy glissa de sa chaise et courut vers sa mère. Je souris en posant un dernier regard à la chambre d’enfant que je venais de finir d’aménager. La pluie battait les carreaux en ce mois de novembre particulièrement pluvieux. Le temps n’était pas surprenant pour cette saison mais il pleuvait depuis des jours sans s’arrêter et nous avions eu peur de devoir reporter notre emménagement.
Un emménagement… Le dernier, espérai-je, en fermant la porte. Leila et moi avions eu un coup de coeur pour cette petite maison en banlieue de Cambridge. Une vieille maison moldue, aux goûts de Leila et à la praticité agréable. Il valait mieux une maison moldue qu’une sorcière car électricité et magie n’ont jamais fait bon ménage. C’était le meilleur compromis. Percy avait facilement accepté le déménagement car il signifiait pour lui la réunion de ses parents. Et puis, il y avait un jardin. Pas très grand, certes mais suffisamment pour qu’il puisse jouer tranquillement. Il y avait un grand chêne tout au fond. Je songeai déjà à y installer une balançoire sur une branche solide. Pour le moment, il arborait une parure rousse et nombre de feuilles étaient déjà tombées.
Une tasse de thé fumant m’accueillit au salon. Percy s’était déjà jeté sur son chocolat chaud. Je le trouvais de plus en plus jovial. Le changement d’école avait semblé lui faire du bien. Il s’était fait de nouveaux camarades de jeu qu’il songeait déjà à inviter à la maison. Mon incorporation à la cellule familiale avait cependant dû s’accompagner de quelques consignes élémentaires en matière de Secret. Percy avait vite compris les enjeux de ne pas divulguer notre nature à qui que ce soit. Il n’avait fallu qu’une sérieuse discussion père-fils pour régler le problème. Le fait que mon fils se sente mieux dans sa peau avait aussi évité la manifestation spontanée de sa magie. J’étais particulièrement vigilant sur la question, ne sachant pas comment réagir si jamais cela se produisait. Ayant toujours vécu dans un milieu sorcier, mes parents ne s’en étaient pas soucié le moins du monde et accueillaient chaque expression magique avec fierté et ravissement. Pour ma part, même si j’étais fier, j’étais constamment inquiet. Mais je savais que nombre de parents passaient par là, qu’ils soient d’unions mixtes ou pures moldues, alors j’essayais de relativiser.

Les derniers mois avaient été riches en événements. En démarches, surtout. Reconnaissance de paternité chez les Moldus, filiation chez les Sorciers avec déclaration de mon nouveau domicile et mise en règle de celui-ci, conformément aux lois sorcières afin qu’aucune manifestation magique ne vienne déclencher une invasion de brigadiers de la Police Magique chez moi. Je dus cependant me résigner à jeter quelques sortilèges de Confusion pour obtenir des papiers officiels moldus. Je déplorais que rien n’ait été fait pour faciliter la tâche à ceux qui désiraient faire des démarches administratives côté moldu. D’après ce que je savais, il fallait jouer de ruse pour obtenir certains sésames. Les quelques sorciers que j’avais pu fréquenter dans le cadre de mon travail m’avait expliqué plusieurs fois ce qu’ils avaient dû faire pour obtenir les divers papiers pour se marier. Il fallait réussir à obtenir la nationalité anglaise et avoir une carte d’identité pour devenir Sujet de sa Gracieuse Majesté. Au vu de la longueur de la démarche et de l’indiscrétion qu’elle supposait, il fallait se résoudre à manipuler quelques personnes bien placées pour les obtenir. Il n’y avait pas le choix. Voilà un point à améliorer pour le futur des sorciers. Que de barrières ! En tout cas, cela expliquait le nombre de sorciers qui ne se révélaient qu’après mariage.

Les divers feuillets et formulaires s’étaient étalés sur mon bureau. Rendez-vous, signatures. Diverses étapes importantes de ma vie s’étaient succédées en quelques mois. La paperasse, c’était un peu mon domaine et je pus faire en sorte que les délais ne soient pas mirobolants. J’avoue avoir été pressé de mettre toute ma situation personnelle au clair. L’euphorie sans doute. Leila m’avait aussi poussé et je me rendais compte que seul, je ne prenais souvent que de mauvaises décisions. A croire que je n’avais jamais vraiment été capable de prendre vraiment les choses en main. La monotonie de mon existence avait été bouleversée et je sentais bien qu’à présent, je n’allais plus rester à contempler ma routinière existence de célibataire. Vivre à trois était une source de surprises au quotidien. Je posais un regard sur la notion de famille bien différent de celui que j’avais eu autrefois. Plus jeune, la famille c’était bruyant, envahissant mais aussi précieux malgré tout ce qu’elle pouvait me faire subir. J’avais toujours pris soin de mes plus jeunes frères et sœur. Pas seulement parce que c’était mon rôle de grand frère. Aussi parce que j’avais des principes. Ces principes avaient été largement ébréchés par les divers événements qui avaient perturbé mon existence. Mais désormais, ma ligne de conduite m’apparaissait clairement. Je me devais de bâtir un futur solide que ce soit pour moi mais aussi pour ceux qui faisaient désormais partie de ma vie.
Devais-je faire pour autant abstraction de mon passé ? Cette pensée me faisait parfois ouvrir les yeux au beau milieu de la nuit. La bruine murmurait doucement au dehors, avec un léger chuintement parfois recouvert par la respiration régulière de Leila. Je me glissais alors hors du lit, sortais de la chambre et errais dans la maison, se sachant pas trop si je devais chasser ces pensées ou les laisser m’envahir une bonne fois pour toutes pour enfin les affronter. Je savais bien que je ne pouvais pas fuir éternellement. C’était un principe que j’avais cherché à suivre le plus possible depuis que j’avais appris l’existence de mon enfant. Ne pas fuir, ne plus fuir. Il restait une brèche énorme dans mon existence. Je ne saurais pas dire si ma famille me manquait. Huit années s’étaient écoulées depuis le soir où j’étais parti de chez mes parents, que j’avais quitté le Terrier. Si au début, je ne voulais plus rien avoir à faire avec les miens, l’année qui venait de s’écouler avait montré que je ne désirais plus tellement ne plus rien savoir. Je suivais de très loin les carrières et vies de mes frères et sœur. Comme un inconnu aurait pu le faire en lisant les nouvelles dans le journal. Moi, cependant, je découpais les articles, les entrefilets et les conservais dans la boîte à chaussures qui reposait au fond du placard. C’était une sorte de jardin secret, un peu honteux mais je ne saurais dire dans quel sens. Même Leila n’avait pas le droit de l’ouvrir. Désormais, je n’y pouvais rien, c’était plus fort j’avais envie de savoir. Parce qu’un sentiment filial était en train de revenir. Je ne pouvais pas me dire que je ne venais de nulle part, que je n’avais aucune racine. Je gardais aussi, pensai-je, ces bribes de ma famille pour Percy, pour le jour où j’arriverais à me décider à lui parler de sa famille sorcière. Pour l’instant, j’esquivais toujours le sujet. L’enfant n’insistait pas, il devait sentir que je n’avais vraiment pas envie d’en parler. Leila ne disait rien mais je sentais parfois son regard posé sur moi qui me faisait quelques reproches. Elle qui n’avait plus de famille proche aurait au moins souhaité que Percy ait connaissance de la mienne. Elle savait néanmoins que ce sujet m’était encore douloureux. Je laissais au temps faire son œuvre, n’osant pas le faire moi-même. Peut-être ne le voulais-je pas.

Encore une nuit déambuler dans la maison. Je soupirai et ouvris doucement la porte de la chambre de Percy. Je posai les yeux sur la forme roulée en boule sous la couette portant le motif d’un héros de dessin animé que le petit garçon adorait. Ne méritait-il pas connaître ses grands parents ? Je savais au fond de moi-même que ma mère l’aurait gavé de douceurs avec son tendre regard, ses formes généreusement maternelles débordant d’amour sous son tablier maculé de farine. Je me surpris à me demander ce que les années lui avaient fait. La mort de deux de ses fils, la disparition d’un troisième avait sans doute marqué sa chair et elle devait peut-être parfois éprouver un mal être, seule dans sa cuisine, attendant que mon père rentre du travail. Mais je savais aussi que désormais une petite fille, qui devait alors avoir trois ans, égayait sans doute quelques dimanches par mois dans son existence. La naissance de l’héritier Potter n’était pas arrivée inaperçue et ce nourrisson devait la ravir autant que le reste de ma famille. Moi même, j’en avais été heureux. Je n’avais jamais vue Ginny aussi épanouie que sur la Une de la Gazette.

Percy se retourna dans son sommeil. Mes parents ne savaient même pas que leur premier petit fils existait. Un soupir m’échappa malgré moi et je sentis un léger trouble. Seraient-ils prêts à me pardonner si un jour je parvenais à les recontacter ? Et moi ? Leur pardonnerais-je ? Avec le recul de huit années que j’avais pu avoir, je savais que les torts étaient partagés. Je n’avais pas eu une enfance malheureuse même si j’aurais voulu en avoir plus. Plus… Est-ce que mon fils aurait le même inconfort que moi si nous n’étions pas bien riches ? Ce n’était pas forcément le cas car le travail de Leila était assez confortablement payé. Mais je savais que la vie réservait parfois un tel lot d’imprévus que nous ne serions jamais trop prudents. Mon emploi n’était pas des mieux payés. Je me sentais utile à quelque chose mais parfois j’avais envie d’aller plus loin. Comme si mon ancien personnalité refaisait surface et me disais que ce n’était toujours pas assez. Toujours plus haut. Toutefois, je pressentais que c’était quelque peu différent. Désormais, je voulais aider à changer la société avec mes moyens, modestes, certes mais participer à ce chantier qui avait commencé sans moi. J’avais pu voir ce que les préjugés envers les Moldus pouvaient avoir de pire, que la méconnaissance de cette population qui formait tout de même l’immense majorité de l’espèce humaine entrainait une sorte de racisme, souvent involontaire, mais réel. Et pour mon fils, issu de la mixité, je ne voulais pas d’une société sorcière qui montrerait du doigt la moitié de ses origines. A force de côtoyer des Moldus, de travailler au service de liaison avec cette population, je me disais que cette mixité ne devait pas être un handicap mais au contraire sa plus grande richesse.
J’avais aussi conscience que la ségrégation sorcière ne se limitait pas aux Moldus. Les créatures, bien qu’elles soient qualifiées de magiques étaient tout aussi dénigrées. Je me rappelais que Bill et Charlie m’avaient autrefois parlé des différentes formes de magies et de leur puissance. Je n’avais écouté que de manière formelle, peu intéressé à cet âge par ces choses-là, tout à mon envie de m’élever moi-même, et ce, même au détriment des autres choses. J’étais assez nombriliste, obsédé par ma future carrière au sein du Ministère pour être assez ouvert au monde. Si cela ne me servirait pas, cela ne m’intéressait pas vraiment.
Je me rendais compte à présent que j’avais beaucoup changé. Mais que ce changement me correspondait plus. Je n’étais plus étranger à moins même ; j’avais les pieds bien ancrés dans la réalité.
Mes pensées avaient déviées loin de mon problème initial. Ma famille. Mais un bâillement me signala que l’heure avançait et que j’avais encore besoin de sommeil.

Les mois passèrent encore et le quotidien prenant de la vie de famille me fit quelque peu oublier mes considérations philosophiques au sujet de ceux que j’avais voulu renier. A vrai dire, cela m’arrangeait quelque peu. Huit ans, ce n’est pas rien et peut-être était-il déjà trop tard. Nous fêtâmes notre premier Noël tous les trois avec la neige dehors et un bon feu de cheminée dans le salon. Je réappris les rituels propres à cette période: l’achat du sapin, sa décoration arrangée avec quelques coups de baguette magique, les cadeaux, le plaisir d’offrir. J’appris aussi l’importance des célébrations de Noël pour Leila, la messe sacrée le jour du Réveillon. Je n’avais jamais vraiment réfléchi à l’existence d’un dieu quelconque. Je savais que les Sorciers du passé vénéraient certaines divinités qui trouvaient leurs racines dans la nature et les rites ancestraux. Mes parents n’avaient jamais cherché à nous convertir à quelque religion que ce soit. Ils croyaient plutôt en la puissance de l’amour et de l’unité familiale même si j’avais tenté de leur faire croire que ce n’était qu’une chimère pour se voiler la face. Mais je respectais les croyances de Leila bien que quelquefois, je pensais cyniquement que si Dieu existait, il ne l’avait pas vraiment remerciée pour sa piété quand elle était plus jeune. Cependant, au vu du bonheur qui nous entourait à présent, je me disais que tout pouvait s’arranger et que finalement, il y avait une justice. Pour elle, en tout cas. Je n’étais pas encore au bout de mes peines de mon côté.

On pouvait dire que j’aimais la difficulté. Les défis. N’était-il pas stimulant de se donner des objectifs qui nécessitaient un dépassement de soi-même ? Comme ma petite vie de famille s’était bien stabilisée, je décidais de chambouler mon existence professionnelle. Enfin, d’évoluer. Je ne voulais pas tout plaquer pour faire n’importe quoi et vivre en dilettante. J’avais envie de réorienter ma carrière vers mon objectif initial : le Ministère. Je ne pensais plus que le Ministère était le nec-plus ultra du futur cadre Sorcier, l’indispensable passage pour une carrière brillante qui en mettait plein la vue et les poches mais comme un moyen de pouvoir participer à la construction d’une société meilleure, d’être au coeur de l’action. J’avais le sentiment qu’il fallait y être. Que c’était le moment. Shaklebolt avait été réélu, ce qui était le signe que la société sorcière aspirait au changement. Six ans après la guerre, les stigmates causés par la dernière ascension du Lord Noir n’étaient pas encore cicatrisés. Il y avait encore beaucoup à faire pour effacer les traces de la corruption qui était présente. De mon côté, je réfléchissais beaucoup à la dimension législative de notre société. De nombreuses injustices avaient encore lieu et elles trouvaient majoritairement leurs racines dans le racisme et la ségrégation envers ce que les Sorciers considéraient comme les castes inférieures. Sans parler de notre système judiciaire, qui, dès que l’on connaissait un peu le fonctionnement de son homologue moldu, était profondément archaïque.
J’avoue que le petit pouvoir que le statut de Préfet à Poudlard m’avait proféré ne m’avait absolument pas déplu. Je m’étais senti investi d’une sorte mission, prêt à traquer les petits malins qui voulaient enfreindre le règlement. Je ne voulais pas spécialement jouer les justiciers, je n’avais vu là qu’un moyen de me faire remarquer de manière honorable en vue de ma future carrière ministérielle que j’avais vu brillante. Mon histoire personnelle m’apporta force désillusions comme vous le savez déjà.
Pourtant, briguer un poste dans le Département de la Justice Magique m’apparut désormais comme un objectif de carrière à atteindre. Je fis part de mon projet professionnel à Leila qui me regarda avec un sourire. Je savais qu’elle m’encouragerait. J’avais déjà un peu œuvré dans la défense de la culture moldue et de sa société en signant la préface de quelques ouvrages sur le sujet notamment le Guide Pratique de la Magie à destination des parents d’élèves moldus. Il me fallait désormais aller plus loin. Je décidais de me lancer dans la législation qui encadrait le Secret et toutes les lois qui référaient à cette population.

Je savais que retourner au Ministère signifierait recroiser mon père dans les couloirs. C’était une chose à laquelle je ne voulais pas penser. Je connaissais la désagréable sensation que cela faisait que de prendre l’ascenseur en sa compagnie et de sentir son regard posé sur moi. Un regard dont je n’avais su dire s’il était courroucé ou déçu. Je n’avais jamais vraiment osé le regarder dans les yeux. J’avais toujours évité son regard. Seul trouble visible : une rougeur soutenue de son crâne dégarni à laquelle mes oreilles répondaient avec le même ton. Communication épidermique.
Cette décision de vouloir changer de vie professionnelle tomba bien. Il s’avéra qu’un poste était disponible à la Coopération magique Internationale au Bureau International des lois magiques. Pas tout à fait l’unité à laquelle j’aspirais mais c’était à bien y réfléchir un poste qui m’intéressait. De plus, ce département se situait à un étage différent de celui de mon père. Mon courage légendaire me dit que finalement, il était sans doute trop prématuré de rentrer dans la même unité que celle de mon père. Les chances de le croiser étaient divisées. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de songer à ce qu’il se passerait si jamais cela se produisait. Me reconnaitrait-il ? A ne pas en douter, nos caractéristiques physiques ne passaient pas inaperçues. Cette perspective était un frein à mon évolution. Je ne voulais pas que nos retrouvailles se fassent au détour d’un couloir ou au hasard d’une ouverture d’ascenseur.
Je retournais sans cesse des hypothèses, des stratégies. Comment aborder le problème ?
Je n’eus pas à me poser la question bien longtemps. Ma candidature fut rejetée. Ma déception fut à la hauteur de mon soulagement. Je n’étais pas encore prêt.

L’hiver laissa place au printemps. Les jours se suivaient tranquillement. Je me sentais à l’abri de tout problème. En sécurité. Serein. Entier. Le premier été passé en famille arrivait. Leila et moi avions réussi à mettre suffisamment de côté pour nous payer de jolies vacances avec Percy. Nous choisîmes le bord de mer dans le sud de l’Angleterre. Du soleil, la mer, de quoi passer de bons moments en famille. Se détendre, penser à autre chose, se vider la tête, savourer les instants ensemble. Tout ce dont j’avais été privé durant les premières années de ma vie d’adulte. Je réalisais que nous étions rentrés dans le standard de la famille anglaise : un petit repos familial dans un petit gîte sur le front de mer. Un enfant. Ne manquait plus que le chien et la grosse voiture pour rejoindre les poncifs moldus. J’en ris intérieurement. C’était idiot mais le simple fait de pouvoir voir Percy courir après les mouettes tandis que nous nous promenions main dans la main avec Leila, de pouvoir payer et savourer un cornet de glace assis sur une digue tous les trois me rendait heureux. Ce n’était pas l’étalage de luxe que j’avais toujours rêvé mais ces choses humbles me suffisaient à présent. Rien que pour cela, le trajet en voiture jusqu’à Portmellon valait le coup. Même avec Leila au volant, je n’étais jamais rassuré dans ces engins. Je m’étais décidé de passer ces vacances comme un simple moldu mais cela ne m’empêchait pas, lorsque personne n’était en vue de faire quelques sorts simples pour agrémenter notre séjour avec un confort Sorcier non négligeable. Je n’aimais pas spécialement faire passer la Magie pour quelque chose de simplet et d’accessoire mais j’avais envie de préserver Leila de ce qu’elle pouvait produire de plus mauvais. Percy apprendrait les arcanes de la puissance magique bien assez vite mais il m’arrivait parfois de parler avec lui entre nous des dangers qu’une mauvaise utilisation de ses pouvoirs pouvait entrainer. Je m’étais senti investi d’une mission particulière envers lui comme si c’était de mon devoir de lui transmettre certaines choses. Nous nous asseyons alors l’un à côté de l’autre et je lui parlais. Il fronçait alors les sourcils dans toute la concentration dont il était capable, les mains sur les genoux, le dos bien droit. Je lui parlais alors de gobelins, de batailles, de mages noirs. Ce n’était pas un discours très plaisant mais il était important pour moi qu’il sache. Ces discussions ne duraient pas longtemps pour ne pas qu’elles soient une corvée pour Percy. Mais je voyais dans son regard qu’elles le laissaient pensif. Je sais bien que je devais faire bondir plus d’un avec ces notions. Après tout, il n’avait que sept ans. Cet âge est pourtant celui qu’on appelle « âge de raison ». Je voyais bien que l’enfant était demandeur. Il voulait tout savoir. Sa curiosité ne se tournait pas exclusivement vers le monde sorcier. Sa mère aussi était sans cesse assaillie de questions sur divers thèmes sur lesquels je ne pouvais qu’avouer mon ignorance. J’avais du alors expliquer à Percy que le monde sorcier était replié sur lui-même et qu’ayant grandi dans un village perdu au sein d’une famille entière de Sang-Pur, j’ignorais encore nombre de choses sur les Moldus malgré la passion démesurée de mon père pour eux et mes quatre années passées au sein de cette communauté, sans parler de cette année de vie commune. J’avais encore nombre de choses à apprendre et je trouvais ça très plaisant et très motivant de les découvrir en compagnie de mon fils.
La réalité était que ni l’un ni l’autre des deux mondes n’était meilleur que l’autre. Ni l’un ni l’autre n’était une sorte d’eldorado. Chacun avait ses propres réalités et des vérités pas très agréables à entendre ni voir. Percy apprenait la méchanceté à l’école et le fait que tout n’était pas rose. Il apprendrait la même chose à Poudlard. Cette école valait bien les autres en matière de vie sociale. Mais il savait qu’à la maison, il pouvait trouver sécurité et amour.

Ma vie, à présent, était on ne pouvait plus normale. Un travail, une famille, une maison. La stabilité. Le quotidien, la routine. Mais d’ennui, aucun. J’avais trop erré dans ma propre vie pour avoir envie que tout soit chamboulé. La normalité des choses, finalement, était devenue mon but. J’y étais enfin parvenu. Et tant pis si je n’étais pas riche ou reconnu. J’étais vivant, assez heureux pour ne pas désirer autre chose.
Quoique, il manquait quelque chose à faire pour que tout soit le plus normal du monde.

Ce ne fut ni pompeux et cela ne se passa pas au restaurant comme on pouvait le voir dans certains de ces films dont je soupçonnais Leila d’être une fervente spectatrice quand elle et Neela se retrouvaient entre amies lors de ces soirées où les hommes étaient exclus. Ce fut à la hauteur de mon existence. Simple. L’étape suivante, dans la continuité normale des choses. Quoique nous n’avions pas vraiment suivi l’ordre des étapes. Normalement, cela aurait dû être la première de toutes. Mais cela n’avait plus aucune importance car elle m’avait quand même noué l’estomac. Pas parce que je la redoutais, non, mais c’était suffisamment important pour ne pas qu’elle soit prise à la légère.
Je ne fus pas original mais le moment où cela se passa était le bon, c’était tout. Je n’avais pas voulu faire de mise en scène particulière. Leila n’aurait pas été surprise. Le demander tout simplement, mine de rien eut beaucoup plus d’effet.
Percy faisait ses devoirs, penché sur le bureau de sa chambre pendant que nous préparions le repas. Je mettais un point d’honneur à seconder Leila dans les tâches ménagères. C’était un bon moyen de passer du temps ensemble et qui nous permettait de converser de manière utile.
Leila était en train de plier le linge. Je m’emparai à mon tour de quelques vêtements et l’imitait. Certes, tout aurait été plus vite avec un bon coup de baguette mais cela nous permettait de nous poser un peu. Leila me raconta sa journée, un sourire sur le visage. Elle aimait son travail d’autant plus que je lui avais dit que c’était la seule bibliothèque moldue fréquentée par des Sorciers. Depuis le jour où je lui avais fait la remarque, elle tentait de repérer les quelques individus possédant un accoutrement peu singulier. Elle me dit que qu’elle en avait repéré deux ce jour. Elle me décrit les choix vestimentaires insolites avec un petit rire enfantin. J’aimais ce rire.
Je posai la dernière serviette sur le tas à ranger et Leila récupéra la pile. Je la suivis dans le couloir.
« Tiens, il pleut… » murmura-t-elle en regardant par la fenêtre.
Son regard se perdit dans la contemplation de la pluie qui coulait sur les carreaux. Je la saisis par la taille et enfouis ma tête dans le creux de son épaule. Elle sursauta quelque peu puis eut un petit rire.
« Percy fait ses devoirs. » me mit-elle en garde.
Je poussai une protestation sourde.
« Je n’avais pas cette idée là. » fis-je, en posant mon menton sur le haut de son crâne. Nous restâmes un instant blottis, suivant des yeux les arabesques que laissaient les gouttes sur les vitres.
Je déglutis malgré moi sentant que c’était un bon moment. Je pris une grande respiration, mon cœur battant la chamade. Je me sentis ridicule et bête. C’était tout de même à moi de le faire, non ? C’était comme ça que cela devait se passer en temps normal, n’est-ce pas ?
« Dis… » commençai-je, assez maladroitement. Non, je n’avais pas répété devant mon miroir une phrase toute faite. Pas cette fois. Je ne voulais pas que cela sonne faux.
« Oui ? » m’encouragea-t-elle, les bras toujours chargés de vêtements, je sentis sa tête se relever vers moi.
« Qu’est-ce que tu dirais de… qu’on se marie ? » me mis-je à bredouiller. Pour l’éclatante assurance, je pouvais repasser.
Mais je fis quand même mon petit effet. Leila poussa un petit cri et laissa échapper le fruit de notre travail qui s’éparpilla sur le sol.
Elle se précipita pour tout ramasser. Je vis le rouge colorer ses joues. Ce fut à elle de bafouiller.
« Percy ! Euh… Je… »
Je m’agenouillai près d’elle.
« Ne serait-ce pas normal ? » lui murmurai-je, en sortant ma baguette pour réparer les dégâts.
« Si ! s’exclama-t-elle un peu vivement avant de se reprendre. Enfin, oui… Mais je ne m’attendais pas… Enfin, c’est si soudain… »
Je ne partageais pas son avis. Après tout, cela allait faire un an que nous étions installés et on ne pouvait pas dire que notre union, bien que non officielle, n’était pas consommée. Le mariage n’était pas forcément obligatoire au vu de notre situation mais cela faisait partie de mes principes. Ne serait-ce que pour assurer l’avenir de Leila et celui de Percy. On était loin du romantisme inhérent à ce genre d’événement mais il y avait quand même une sacrée part de pragmatisme dans ma décision. Il ne fallait pas se voiler la face.
Leila dut suivre un cheminement de pensée similaire car elle se ravisa soudainement.
« Tu as raison… Enfin… Oui, c’est normal. Bien sûr. »
Je la sentis troublée, ailleurs. Son regard me fuyait, elle rougissait. Je m’étonnais qu’elle paraisse aussi surprise. Elle se redressa, serrant son linge contre elle.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je légèrement paniqué à l’idée qu’elle refuse. J’aurais eu cependant du mal à comprendre sa logique. Après tout, cela ne nous engageait pas plus que de vivre ensemble. Personnellement, au point où nous en étions, cela revenait plutôt à une simple formalité. Rien qui puisse faire rêver.
« Rien. » me répondit-elle enfin. « C’est juste que je suis surprise que tu me demandes ça comme ça… »
Oh. Aurait-elle voulu d’une demande grandiloquente ? Nous vivions et apprécions notre simplicité qui, avec le recul, était une manière de vivre qui me convenait tout à fait. Rien n’avait été facile entre nous alors un peu de calme sans fioriture était tout à fait appréciable. Il n’y avait pas besoin de voir les choses en grand. Ce fut ce que je lui expliquai. Pas de réception et de froufrou. Juste nous deux et quelques amis. Amis qui se comptaient sur les doigts d’une main pour tous les deux.
Mais ce n’était pas ce qui préoccupait Leila.
« Et ta famille ? » me demanda-t-elle abruptement. Je sentis mon sourire s’effacer. Je n’y avais pas pensé. Quel intérêt ? Je n’avais été invité à aucune noce de mes frères et soeur, de Bill à Ginny. Je n’avais appris leurs unions que par le biais des journaux dans la rubrique état civil de la Gazette pour Bill et George, dans un copieux article pour Ron (le mariage des deux meilleurs amis d’Harry Potter avait fait sensation mais n’avait surpris personne) et à la Une additionnée d’un dossier spécial de quinze pages pour Ginny. Epouser le Survivant n’était absolument pas passé inaperçu. Alors mon mariage, je pensais bien qu’ils n’en auraient rien à faire. Je n’avais pas besoin de leur bénédiction. Je n’avais pas besoin d’eux. Je n’avais besoin que du consentement de Leila.
Je secouai la tête en guise de réponse. Elle soupira. Elle me comprenait même si elle ne m’approuvait pas entièrement. Elle n’avait pas changé d’avis sur la question depuis la mort de Charlie.
« Alors ? » insistai-je, me demandant bien pourquoi sa réponse se faisait autant attendre.
« Oui. » murmura-t-elle timidement en baissant les yeux et rougissant. Je ne pus m’empêcher de soupirer de soulagement avant de l’embrasser comme pour sceller notre accord.

Bien évidemment, il fallut consulter Percy afin d’avoir sa bénédiction. Il ne parut pas tellement saisir l’importance de la chose, étant donné que cela ne changerait rien à son quotidien. Ensuite, tout se passa assez vite. Je dus user de quelque malice pour obtenir certains papiers moldus. Nous décidâmes d’une unique union moldue. La simple et bonne raison pour laquelle une cérémonie sorcière nous parut impossible était que nous ne pouvions pas rassembler de témoins. Je n’avais pas vraiment d’amis. Les seules relations que j’avais étaient des collègues. Pas assez proches pour être témoins à mon mariage. Je savais que je payais là le prix de mon retranchement sur moi-même. Je n’avais pas gardé d’amis de Poudlard, je restais très secret dans mon milieu professionnel. Il n’y avait que Darren que je pouvais considérer comme ami. Mais c’était un Moldu. Je n’avais pas osé recontacter mes anciens camarades de chambrée même Olivier Dubois, avec qui, malgré nos différences évidentes de caractère, je m’étais bien entendu pendant nos sept années de scolarité. Le fait de passer sept ans dans le même dortoir y avait sans doute été pour quelque chose. Je n’arrivais pas à m’imaginer débarquer comme ça dans sa vie, sans crier gare. Renouer avec lui aurait été me tourner vers le passé, ressasser des souvenirs et inévitablement ma famille ferait partie des sujets de conversation. Dubois avait été assez proche des jumeaux, étant leur Capitaine. Je n’avais pas envie d’aborder tout ce pan de ma vie. Ni avec lui, ni avec qui que ce soit, d’ailleurs. Non, intérieurement, je n’avais pas envie de replonger dans le passé. Pas encore. Je regrettai quelque peu de ne pas officialiser mon union au cœur de ma société d’origine mais c’était ainsi. Tant pis pour moi.
Ce fut une cérémonie simple.
Pas de fioritures. Juste elle, moi et Percy, avec Neela et Darren comme seuls témoins. L’officialisation fut suivie d’un simple dîner entre amis. Neela venant avec ses deux enfants qui jouèrent avec Percy. La soirée se déroula de manière sympathique, Darren me félicitant à coup de grandes claques viriles dans le dos. Le robuste écossais avait fini par se ranger à mon avis et je le surpris à converser amicalement avec Leila.
Je regardais par la fenêtre tandis que Leila préparait le thé qui accompagnerait la fin de la soirée. L’automne allait s’effacer pour laisser place à l’hiver. La pluie glaciale battait les carreaux. Cependant, la chaleur du feu de cheminée me permettait d’apprécier le temps extérieur. Je fis machinalement tourner mon alliance autour de mon annulaire.

Les choses étaient enfin devenues normales.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *