Chapitre trente-sept

Elle ne comprit pas tout de suite ce qu’il se passait. Il y eut comme un bruit sourd, suivit d’une immense clameur. Ou bien cela avait-il été simultané ? Son cerveau n’arrivait pas à décoder ce qu’il se passait. Elle était sourde et aveugle à la fois. Elle voulut se tourner vers l’un de ses compagnons mais elle n’en vit aucun.

Où étaient-ils ? Elle ne voyait plus rien.

Et cette chaleur…

Cela ne dura qu’une fraction de seconde et pourtant, elle eut l’impression que le temps s’était suspendu et qu’il n’y avait plus rien.

Elle était dressée au milieu de l’enfer. Elle sentait la chaleur malgré sa combinaison. La fournaise. Et à travers la perforation de son casque elle sentait l’odeur de chair grillée. C’était à soulever l’estomac. Elle eut d’ailleurs un haut-le-cœur qu’elle réprimanda derechef.

Elle leva la main devant ses yeux pour se protéger des cette luminosité trop agressive. Que se passait-il ? Étrangement, elle restait calme alors qu’autour d’elle régnait un chaos indescriptible.

Sa vue finit par s’accoutumer, à distinguer. Les flammes. Une pluie de flammes qui tombaient du ciel. Des milliers de flammes qui s’abattaient sur la masse grouillante de l’ennemi.

« C’est la fin. C’est la fin et je vais finir grillée comme un vulgaire morceau de viande… »

C’était vraiment une mort qui ne lui plaisait pas. Elle aurait préféré une balle dans la tête. Même de dos. Pas finir rôtie comme de la vermine. Pathétique.

Où étaient donc les autres ? Pourquoi ne pouvait-elle pas les voir ? La fumée sans doute. La fumée qui émanait désormais des corps calcinés, de ceux qui venaient les remplacer, encore et encore…

Mais comment se faisait-il que ces créatures synthétiques brûlent ? C’était donc si simple ? Il y avait quelque chose qui clochait.

Si ça se trouvait, elle était déjà morte.

Mais morte, pouvait-elle encore sentir cette odeur épouvantable qui lui brûlait les narines et la gorge ?

Une toux rauque lui déchira les poumons. Elle eut une violente quinte qui la plia en deux.

Non…

Apparemment, elle n’était pas morte. Pas encore. Qu’est-ce qui allait la tuer en premier ? La toux ou la fournaise ?

Et ainsi périt Shepard…

Elle commençait à délirer. C’était clair qu’elle délirait. Surtout quand elle entendit la voix de Tali dans son oreille, qui lui demandait, avec son accent bien reconnaissable, si elle allait bien.

Oui… Elle allait bien.

Tout allait pour le mieux.

Après tout, mourir, ça repose, non ?

Comment cela pourrait-il aller mal ?

« Shepard »

Une main sur son bras. Elle se retourne, arme son Omintool. Réflexe de survie.

Garrus.

Elle parvient à retenir son geste.

Une fraction de seconde.

Pourquoi elle a cette impression que cela dure, dure ? Elle imagine déjà le coup partir. Elle imagine que…

« Shepard »

Son épaule est en sang. La douleur la plonge dans l’instant présent. C’est bien réel. Ce déluge de flammes, l’odeur insoutenable. La douleur dans l’épaule. La main de Garrus sur son bras. L’odeur. La fournaise. La douleur.

Sans qu’elle n’ait vraiment conscience de ce qu’elle fait, elle avança. A demi recroquevillée, mais elle avança, poussée par Garrus.

Et les autres ? Où étaient-ils ?

Elle savait qu’elle n’avait pas le temps de se retourner et de poser la question. Le dernier sens qu’elle avait occulté lui revint avec violence. Le vacarme assourdissant. Il fallait hurler pour se faire entendre. Et cela n’arrêtait pas. Des sifflements, des hurlements. C’était la fin.

Avait-elle rêvé de la voix de Tali dans son oreille ?

A tâtons, elle trouva un orifice pour s’y recroqueviller avec son compagnon d’infortune. Sa respiration était rauque et douloureuse. Elle reprit petit à petit ses esprits.

Quand est-ce qu’ils allaient enfin y parvenir à ce foutu objectif ? C’était vraiment tout ce qui lui importait. Même son épaule blessée n’était que le cadet de ses soucis. Elle laissa tout de même Garrus regarder. Mais sans Medigel, cela ne servait à rien. Il fallait simplement encaisser la douleur, faire abstraction. De toute façon, elle n’avait presque plus aucune sensation. Tout son esprit était complètement brouillé.

L’objectif.

L’objectif.

Merde ! Juste là !

Garrus finit tout de même par capter son attention. Il devait sans doute avoir répété plusieurs fois le même mot pour qu’elle finisse par comprendre.

Les Quarians.

Elle suivit du regard le bras tendu de Garrus vers le ciel. Un ciel rouge, bardé de nuages de flammes et de fumée. Mais bien présents, bien visibles, se trouvaient les vaisseaux de la Flottille Nomade. Comment ignorer ces carcasses de métal rafistolées de toutes parts, ces associations improbables de vaisseaux amalgamés ?

« Tali ? »

Shepard n’aurait pu reconnaître sa propre voix. Une voix suraiguë, éraillée, abîmée par la fumée. Comme une voix de petite fille timide, impressionnée par la vision qui s’offrait à elle. Garrus eut un sourire grimacier. Puis, il acquiesça. La cavalerie était arrivée.

Pas celle escomptée, mais les renforts étaient tous bons à prendre.

Le Commander recouvra pleinement ses esprits. La partie n’était pas finie. La bataille n’était pas perdue. Elle porta sa main à son oreillette.

« Tali ? »

Ce fut bien la voix de la jeune Quarienne qui lui répondit. Entendre ses inflexions particulières eut un effet réconfortant. Les inquiétudes étaient désormais derrière elle. Son amie était bel et bien en vie. Et opérationnelle.

« Heureuse d’entendre votre voix, Shepard. J’ai eu peur que vous n’ayez fini comme ces vulgaires bosht’et.

— Vous n’avez pas grande foi envers vos tireurs.

— Longue histoire à raconter, expliqua la Quarianne en laissant transparaître la lassitude dans sa voix.

— J’ai hâte de l’entendre », répondit Shepard avec un sourire forcé. Elle marqua une pause puis demanda la situation vue du ciel.

« Nous faisons diversion pendant que vous continuez votre petite excursion », expliqua simplement Tali.

Simple et logique. Mais elle s’inquiéta tout de même des autres. Et de ce qu’ils étaient supposés apporter tout en haut du monticule qui leur faisait face, les narguant depuis bien trop longtemps à son goût. Là, avec elle, il n’y avait que Garrus. Se pourrait-il que…

Mais quelques mots de Tali la rassurèrent tout de suite. La Quarianne avait bien planifié son approche.

Planifié son approche ?

Shepard tiqua sur les termes employés. Elle prit tout de même le temps de demander des explications.

Tali sembla ennuyée de la question mais répondit tout de même. Elle lâcha le mot amiral sur le ton de la plaisanterie sérieuse. Cela ne lui semblait pas être quelque chose de positif. Shepard la connaissait suffisamment pour comprendre sa réserve. Mais ce n’était pas le moment de s’épancher plus sur le sujet. Tali changea d’ailleurs de conversation en indiquant la position du reste de l’équipe. Jacob avait pris la tête du groupe de trois. Mordin semblait en sale état. Jack devait d’ailleurs le soutenir pour qu’il avance. Quand au module de Presalia, il se trouvait avec le trio.

« Est-ce que vous avez vu Kaidan et son groupe ? » osa toutefois demander Shepard.

Tali répondit par la négative.

« Nous avons privilégié votre zone d’action. Je suis désolée, Shepard, mais la situation est vraiment chaotique. Dès que je peux, j’enverrai une escouade à leur rencontre. »

La Quarienne se voulait sans doute optimiste mais ce n’était pas le sentiment du Commander.

« Shepard. » Garrus secoua la tête. « Il nous faut rejoindre Jacob, Mordin et Jack. » Certes. Il fallait rester concentré sur l’objectif. Toujours. Kaidan s’en sortirait. Les autres aussi.

« Concentre-toi » se morigéna-t-elle. La situation, alors qu’elle semblait désespéré, avait trouvé un revirement inespéré . L’occasion était trop belle. Il ne fallait pas passer à côté. C’était leur unique chance. C’était si soudain, si incroyable. Mais c’était bel et bien réel. Ne pas s’engouffrer dans la brèche serait folie.

Shepard secoua la tête, se remettant les idées en place. Elle risqua un coup d’œil hors de leur cachette, en plein chaos. Illisible. Elle se repositionna, inspira profondément en fixant droit devant elle, droit sur Garrus qui se contentait de la regarder retrouver ses esprits. Il était tendu, son visage fermé. Fatigué.

Contact visuel.

Finalement, ce fut ça qui la fit reprendre pied. Elle savait où elle était, elle savait ce qu’elle avait à faire. Là, avec Garrus. Comme au bon vieux temps.

Foncer droit devant.

Elle pianota sur son Omnitool, repéra le groupe de Jacob. Elle échangea un autre regard avec Garrus qui n’avait pas besoin de mots pour comprendre ce qui allait se passer. Une décharge familière d’adrénaline parcouru le corps de la jeune femme. Elle la connaissait bien cette sensation. Celle qui lui disait qu’il fallait tout donner. Là. Maintenant. Qu’il n’y aurait pas d’autre chance. Cette poussée, cette décharge qui la faisait courir toujours plus vite, aller toujours plus loin, tuer toujours plus d’ennemis. Toujours au moment où on se sentait acculé, elle venait. Et c’était ça qui la faisait avancer. Encore.

Hochements de tête simultanés.

Ils se dressèrent à l’unisson sur leurs pieds. Elle partit devant, il la talonna. Droit devant. Faire abstraction de ce qu’il se passait. La fournaise, les hurlements, l’odeur, les flammes et les décharges. Droit devant. Enjamber les corps, piétiner les cadavres.

Éviter les tirs.

Shepard savait que son casque était fissuré. Que l’air qui rentrait à chaque inspiration lui brûlait un peu plus les poumons. Mais qu’importait. Ce n’était qu’une douleur de plus, qu’elle allait refouler le plus loin possible. Ce qui comptait, c’était d’avancer.

Garrus était derrière elle. Tali la couvrait par la voie des airs. Jacob, Jack et Mordin l’attendaient. C’était une simple équation.

« Banshee ! » C’était un cri réflexe de sa part. Elle sauta en avant en même temps que de hurler. Le rayon passa à côté. Un hurlement. Puis plus rien. La créature venait de se consumer.

Tout en se relevant, Shepard s’assura que Garrus était toujours sur pieds. Affirmatif. Ils continuèrent leur course à travers le défilé.

Son regard se posa sur le radar. Ce fut le bruit de l’éboulis qui l’alerta. Elle se laissa tomber sur le flan, roula sur elle-même en évitant les quelques roches qui s’effondraient.

La séparant de Garrus.

Oh non.

« Garrus ! » Le cri lui arracha la gorge.

Pas de réponse.

Elle répéta plus fort.

« Garrus ! »

Elle se précipita vers l’éboulement, chercha un interstice avec frénésie.

Merde !

Sa respiration s’accéléra de plus belle, lui donnant un goût ferreux dans la bouche. Elle ahana. Inutilement, elle chercha à arracher les blocs de pierre du monticule nouvellement formé. Ce n’était pas possible ! Elle ne pouvait pas concevoir que…

« Shepard. »

Cela grésilla dans son oreille mais c’était bel et bien la voix du Turian. Cela eut pour effet de stopper ses mouvements désespérés et inutiles.

« Shepard, je crois bien que je vais avoir un petit contretemps. »

Elle eut un rire rauque et brisé. Oh que oui. Un contretemps.

« Vous n’êtes pas blessé ?

— Si cela peut vous rassurer, je suis juste de l’autre côté des rochers. Rien de cassé. »

La jeune femme sentit un poids s’envoler. C’était déjà ça.

« Par contre, je crois qu’il va falloir que je fasse un détour. »

Certainement.

Cela voulait donc dire… Continuer sans lui. Le laisser là.

« Je peux sans doute faire sauter ces cailloux », proposa-t-elle. Solution radicale. Dans ses cordes.

Garrus l’en dissuada. On ne savait ce qu’une explosion pouvait faire dans ce genre de configuration. Il y avait un énorme risque de provoquer un éboulement encore plus important.

Garder la tête froide. Continuer seule.

C’était le plus raisonnable.

Mais Shepard était loin d’être raisonnable. Et surtout pas en ce moment. Elle n’arrivait pas à gérer. A gérer l’angoisse qui la prenait à cet instant. Pourquoi ? Pourquoi ? Où était donc son sang-froid ? Son esprit cartésien ? Elle se donnait l’impression d’être complètement hystérique. Ce n’était pas le moment, ce n’était plus le moment. Elle ne se reconnaissait plus. Elle en avait conscience.

Paradoxalement, elle s’obstinait à trouver une solution pour que Garrus la rejoigne tout de suite.

« Shepard. »

C’était la voix de Tali.

« Je vais guider Garrus pour qu’il rejoigne votre position. Mais il faut que vous avanciez. »

Il fallait qu’elle continue.

Elle ferma les yeux. S’engueula intérieurement. Qu’est-ce qui lui prenait ? Elle savait bien comment Garrus était. Elle le connaissait bien. Il ne voulait pas qu’elle l’attende. Elle savait qu’il trouverait un moyen de les rejoindre. Elle savait comment il fonctionnait. Qu’est-ce qui lui prenait ?

Depuis combien de temps déraillait-elle ?

Depuis l’attaque de Tuchanka ?

Depuis celle de Menae ?

Depuis qu’elle écoutait plus ses aspirations de femme ?

Depuis que Chakwas lui avait parlé ?

Etait-ce vraiment le moment de penser à tout ça ? Si près de la fin, quelle qu’elle puisse être ?

« O.K. »

O.K. Simplement.

« Ne traînez pas trop. » Elle souffla. Grimaça sous l’effet de la douleur. Jeta un dernier coup d’œil au monticule qui la narguait. Tourna les talons et reprit la course.

« Jacob. »

Depuis un moment, la seule réponse qu’elle avait de chacun des trois acolytes qui continuaient devant était un grésillement. Les transmissions étaient brouillées entre eux. Sans doute l’effet de l’arrivée des Quarians qui s’arrangeaient pour que les discussions ne se fassent qu’à courte portée. Ou que vers eux. En tout cas, pas de réponse d’aucun des trois mais elle voyait qu’ils continuaient à avancer. Tali les avait informé de la situation et du fait qu’elle tentait de les joindre le plus rapidement possible.

L’ascension parut moins difficile. L’ennemi semblait enfin se raréfier. Shepard accéléra encore sa course. Son épaule la lançait à présent. Heureusement, ce n’était pas son bras principal. Elle aurait eu du mal à utiliser une arme. Et franchement, elle n’avait pas envie d’un handicap de plus. Il ne fallait pas non plus trop penser à l’état de cette épaule. Sans Médigel, la blessure n’allait pas être jolie à guérir. Elle n’aimait pas ça. Elle se risqua à tordre son cou pour regarder. La combinaison était plus qu’éraflée. Le shrapnel avait du avoir une taille assez et une vitesse assez conséquente pour faire un trou pareil dans son armure. Faisait chier.

Elle entendit le cri du Husk avant de le voir, lui permettant d’anticiper l’attaque. Sur le côté. Elle l’esquiva et tira en pleine tête. A plusieurs reprises. Il s’écroula.

Secouant la tête, elle continua son chemin. Chaque pas lui arrachait désormais une grimace. Mais elle tenait bon. Sur son radar, le signal était tout proche. Le trio n’avançait pas très vite non plus. Elle n’allait pas tarder à les avoir en visuel. L’objectif l’était déjà. De plus en plus près. Cela lui donna un coup de fouet. Elle jeta tout de même un autre coup d’œil à son radar. Pour voir où en était Garrus. Il avait entamé le contournement de la zone accidentée. C’était quelque chose qu’elle ne pouvait pas franchement anticiper. Le moment où il les rejoindrait. Mais elle voulait y croire. Tali le guidait. Il allait le faire.

« Shepard. La voie est dégagée à trois heures. » Le commander aussi suivait les indications de la Quarienne. Heureusement qu’elle était là. Cette aide inespérée mais finalement indispensable. Elle n’y aurait pas cru si on lui avait dit. Elle pensait que les Quarians étaient complètement déboussolés, pris entre deux ennemis. Leur comportement était énigmatique depuis le début. Est-ce qu’elle aura les explications de cette situation ?

Ses pensées furent interrompues par un juron. A l’évidence, même au milieu du chaos, Jack ne perdait pas de sa verve. C’était quelque chose de rassurant. La jeune femme restait constante dans sa façon d’être. En toute circonstances.

Presque.

Shepard secoua la tête. Ce n’était pas le moment de repenser à la mort de James. Elle accéléra le pas.

Effectivement, Mordin n’était pas au meilleur de sa forme. Mais même malmené par Jack qui le soutenait sans douceur aucune, il semblait tenir bon sans broncher. Jacob ouvrait la marche et s’occupait de convoyer le dispositif. Ils n’avançaient pas très vite, en effet. Mais au vu de la configuration du terrain et de l’état des membres, c’était prévisible.

Quelques mètres et elle héla le groupe. Jacob se retourna et elle lui fit signe de se replier dans une saillie. Le feu continuait de tomber tout autour d’eux.

« Shepard. Bon de vous revoir entière. » commença Jacob sans s’encombrer de protocoles. Le Commander se contenta de hocher la tête. Jack posa Mordin sans ménagement mais le Salarian ne contenta d’une grimace. « Pas très belle, votre épaule. » marmonna-t-il.

Elle ne rétorqua pas que son bras n’avait pas meilleur aspect. Ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur les blessures. Il fallait maintenant plutôt envisager la suite des choses. Là-haut, Tali et son escadron s’occupait de nettoyer la zone. Eux n’avaient qu’à avancer. C’était limite trop simple. Mais il n’y n’était pas question de philosopher sur la facilité ou pas. Même si instinctivement, elle n’aimait pas vraiment ça. Il y allait encore avoir autre chose. Ses tripes n’étaient pas tranquilles. Mais il fallait avancer.

« Je vais prendre la tête. » dit elle. Jacob resterait au centre avec l’émetteur. Mordin et Jack fermeraient la marche. Il ne manquait que Garrus en couverture arrière. Il faudrait faire sans. L’objectif n’était plus qu’à quelques centaines de mètres. Un dernier sprint. Un dernier effort. Il fallait tenir. Chacun avait pu reprendre un peu de souffle et de forces pour cette dernière ascension.

« Go ! »

Shepard s’élança en premier. Ouvrir le chemin. Les Quarians continuaient le nettoyage mais il y avait toujours un ou deux monstres qui échappaient à la purge. Ou ce qu’il restait de ces corps dénaturés qui n’avançaient plus que par automatisme. Ils n’avaient pas de volonté propre. Il aurait été si simple de déployer le système dès le début. Mais, hors de question de gâcher leur seule chance pour la piétaille. Jacob avait encore suffisamment de munitions pour contrer les quelques Husks et Maraudeurs qui arrivaient à leur hauteur.

« La zone est plus dégagée en amont, précisa Tali dans l’oreillette.

— Compris. Au niveau de l’objectif, statut ?

— Pas de difficulté majeure. Quelques Brutes peuvent poser problème. On s’en occupe.

— Bien reçu. »

Autant avoir le moins d’ennemis possible face à eux. Il ne restait plus que quelques dizaines de mètres. Dans les éboulis. Dans les trous. Dans la masse informe des cadavres de monstres.

« A gauche. » Elle guida le groupe à travers les amas rocheux. Son cœur accélérait au fur et à mesure de ses pas. Presque.

Ils y étaient presque.

Elle stoppa le groupe juste avant d’être dans la ligne de mire de l’objectif. Accroupie contre une roche, elle jeta un coup d’œil. Les Quarians avaient fait le ménage de manière efficace. Plus aucune trace vivante. La voie paraissait libre. La main sur son oreillette, elle demanda cependant confirmation d’une intuition qu’elle avait en ayant le bâtiment en visuel.

« Pouvez-vous me décrire ce que vous voyez, Tali ? »

La Quarienne confirma ce qu’elle pensait. Une partie du bâtiment s’était effondré. Quand à savoir la progression à l’intérieur, la vue aérienne ne permettait pas de faire des pronostics. Shepard regretta EDI et la Normandy. Jeff, surtout. Jeff aurait pu lui remettre rapidement les idées en place quand elle était prise de panique et de pensées parasites. Mais il n’était pas là. Elle l’avait envoyé loin d’elle. Pour se concentrer. Tu parles.

« Merci, Tali. » répondit-elle après le compte-rendu succinct de la situation. Elle reprit position auprès de ses équipiers.

« Très bien. » fit-elle avant de commencer à établir la stratégie d’approche finale. L’entrée du bâtiment était accessible, c’était à l’intérieur qu’il faudrait y aller progressivement. Déjà, pénétrer la station. Ensuite, ils aviseraient. Shepard jeta un regard à son radar. Garrus semblait venir effectivement vers leur position mais son avancée était lente. Il y avait un véritable champ d’éboulis entre eux et lui. Y progresser n’était pas chose aisée.

Jacob fut dépêché comme éclaireur. A lui d’ouvrir la porte et de vérifier les lieux. Le métis s’élança, arme au poing. Il ne fallut que quelques instants pour qu’il fasse signe qu’il avait accompli sa mission. Shepard envoya d’abord Jack et Mordin avant de les suivre en couverture tout en s’occupant de l’émetteur. Le Salarian représentait malheureusement leur point faible. Il était encore vaillant, mais la douleur lui arrachait des grimaces de plus en plus fréquentes. Sa blessure n’était pas létale mais elle était assez importante. Pourvu qu’il tienne le coup. Il était important qu’il soit complètement opérationnel pour la mise en route de l’engin qu’ils transportaient.

Le bâtiment leur procura un abri bienvenu. Le boucan était quelque peu assourdi, ce qui soulagea quelque peu l’équipe. Se concentrer serait plus facile.

« R.A.S. » confirma Jacob qui avait déjà commencé à avancer au cœur de la station. « Les murs ont tenu bon mais il semblerait que la salle à deux heures de moi soit impénétrable. Trop d’éboulis. »

Shepard afficha le plan de la station qu’Anderson lui avait fourni. La salle de contrôle se trouvait à l’étage. Pour y accéder, il fallait traverser le rez-de-chaussée. Heureusement, la salle indiquée par Jacob n’était pas sur leur chemin. Bonne nouvelle.

Il n’y avait qu’à espérer que ça reste comme ça.

« On avance. » La station n’était pas immense non plus. Il ne fallut pas longtemps avant que le groupe n’atteigne l’escalier. Ou l’endroit où il était supposé se trouver. La béance du trou ne laissa pas de doute. Un tir perdu des Quarians, sans doute. Et merde. La salle de contrôle était-elle intacte ? Pouvaient-ils utiliser l’antenne du relais ? Elle était encore là, la fameuse antenne, Tali le confirma derechef. Quand au panneau de contrôle, il n’y avait pas d’autre solution que de voir par eux-mêmes. Shepard pesta entre ses dents. Tout cela était peut-être vain. Sans le contrôle de l’antenne, leur escapade ne servait pas à grand-chose.

« Il faut trouver un moyen de monter. » Jacob n’avait jamais rien dit de plus trivial.

Shepard balaya l’espace du regard. Monter. D’accord. Une partie du bâtiment était pulvérisée, malgré le fait qu’il soit creusé dans la roche. L’explosion avait été violente, très clairement. Pas moyen de passer facilement. Elle pianota sur son Omnitool. La salle de contrôle était se situait au dessus de trois salles du rez-de-chaussée. Elle avisa un angle de la pièce, le moins névralgique possible. Si elle faisait sauter une partie du plafond à cet endroit, ils pourraient progresser vers leur objectif. Pas le temps de faire dans la dentelle.

« Qui a des charges explosives ? » demanda-t-elle à la cantonade. Au vu de l’état de Jack, il valait mieux y aller de manière plus conventionnelle. Ne savait-on jamais. Toute économie de forces était bonne à prendre.

Mordin lui en tendit une. Avec la sienne, cela faisait normalement de quoi faire un joli trou. Shepard chargea Jacob de les installer, pendant que le reste du groupe se mettrait à l’abri. La détonation serait suffisante pour percer le plafond sans affaiblir la structure du bâtiment, si Mordin ne racontait pas de conneries débitée à sa manière habituelle, mais entrecoupée de grimaces douloureuses. Il avait quand même un peu perdu de son humeur survoltée. Jacob se faufila jusqu’à eux et attendit le signal de Shepard qui ne patienta qu’une seconde. La déflagration retentit non loin, soulevant un nuage de poussière qui envahit leur retraite. Ils en sortirent pour aller constater le résultat de la manœuvre.

Effectivement, le trou était bel et bien assez grand pour passer en se contorsionnant un peu. Le reste de la station avait l’air d’avoir tenu le coup. En même temps, pensa Shepard, si elle avait tenu après avoir été bombardée par les Quarians, ce n’était pas une petite explosion qui allait la faire s’effondrer.

Ce fut Jack qui ouvrit le passage. Plus mince que tous les autres, elle se faufila sans souci dans l’ouverture. Shepard attendit qu’elle hurle que rien n’était à signaler pour la suivre. Aidée par le sujet Zéro, elle tira Mordin pour qu’il puisse accéder à l’étage. Puis Jacob se chargea de passer l’émetteur. Ce fut la partie la plus délicate. Shepard et Jack attiraient le module vers elle, guidant le mouvement pendant que Jacob poussait. Le trou s’avéra finalement un peu juste.

Merde.

Agrandir le trou par une autre explosion n’était pas une bonne idée. Mordin insista dessus plusieurs fois en hochant la tête, toujours avec ses grimaces. Pas d’autre choix que de prendre du temps pour la raboter jusqu’à ce qu’il fasse la taille adéquate. Commença alors un délicat travail qui consista à assouplir la matière qui servait de revêtement de sol, à casser ce qui se trouvait en dessous. Sans matériel vraiment adapté. Autant essayer de scier du métal avec une cuillère. Ce furent de longues de minutes de labeur, où Jack marmonnait entre ses dents à propos de cette « putain de perte de temps ». Shepard n’allait pas la contredire.

Jacob recommença à pousser vers le haut. Ça passait. Juste mais ça passait.

Une secousse ébranla le sol. Sans doute un bombardement proche. Il ne fallait pas se laisser impressionner. La situation exigeait concentration sur ce qu’il se passait à l’intérieur de la station. Shepard avait confiance en Tali. Si la Quarienne avait dit qu’elle tenait l’ennemi en respect, elle le ferait. Elle lui gagnerait du temps. Autant qu’il en faudrait. Ce n’était que de la piétaille et elle avait déjà bien fait le ménage.

Centimètres par centimètres, le module passa dans l’ouverture. Doucement, doucement. Jacob ahanait comme un forcené. Il n’était pas dans la meilleure position qu’il soit, mais personne d’autre que lui n’était apte à soulever l’engin. Mordin n’avait pas attendu pour commencer à tripoter les panneaux de commande. Shepard remarqua qu’il était plus lent que d’habitude. Son bras inerte pendait à son côté. Elle n’aimait pas ça. Le Salarian, cependant, n’en montra rien, la concentration avait remplacé toute autre expression de son visage.

« Dernière poussée ! » prévint Jacob. Elle l’entendit pousser un long cri rauque sous l’effort. Jack tirait avec elle, et un bon cri, bien bestial, était un bon moyen de soulager les tensions du corps pendant que le module se libérait progressivement du passage. Jack finit de le tirer sur le sol, tandis que Shepard tendait son bras non blessé à Jacob pour qu’il puisse les rejoindre.

« Shepard. » Le ton de Mordin ne présageait rien de bon. Reprenant à peine son souffle, le Commander se dirigea vers le Salarian. Que se passait-il encore ?

« Le déploiement de l’antenne ne fonctionne pas. » Rare que le Salarian soit si évasif. Elle le laissa se ressaisir quelques secondes avant de continuer. « Normalement, ce module de commande sert à déployer l’antenne de façon optimale pour que le signal puisse couvrir la zone souhaitée. » Jusque là elle suivait à peu près. « La commande ne fonctionne pas. Problème électrique. Activation manuelle nécessaire. »

Ah. Activation manuelle. Cela ne lui disait rien qui ne vaille. Allons bon. A la réflexion, ils n’étaient pas à ça près.

Activation manuelle. Ça voulait dire sortir à nouveau dans le tumulte.

« Comment accède-t-on à la commande manuelle ?

— Je cherche. » Le Salarian pianota à toute vitesse et mis moins de deux secondes à lui montrer le chemin d’accès. L’antenne n’était pas vraiment au dessus de la station. Elle se trouvait sur un aplomb rocheux à quelques dizaines de mètres de là. Pas simple d’y accéder dans les conditions actuelles.

Shepard jeta un coup d’œil à Jacob et Jack qui était en train de desceller le module et de le sortir de son container de protection. Le métis semblait en meilleure condition physique que la jeune femme. Jack était rapide, ses pouvoirs biotiques pouvaient être efficaces sur le terrain, mais elle paraissait être au bout de ses pouvoirs. Jacob avait les traits tirés mais n’était pas blessé. Shepard fit rapidement des plans mentaux. Et la conclusion fut rapide. Elle irait. Jacob resterait avec Jack et Mordin pour veiller sur la station et en protéger le contenu.

« Comment ça marche ? » se hâta-t-elle de demander avant que les deux autres n’entendent leur conversation et cherchent à la faire changer d’avis. Le Salarian lui donna la marche à suivre pour réactiver la liaison. Elle se concentra afin de bien retenir chaque instruction, chaque commande. Ce n’était pas compliqué dans l’ensemble, mais il ne fallait pas avoir à se recontacter en cas de problème. Elle ne savait si la liaison entre eux fonctionnerait une fois qu’elle serait dehors.

Une fois que Mordin eut fini, elle vérifia son armement. Il ne lui restait vraiment pas grand-chose. A peine de quoi tenir quelques instants si jamais l’ennemi lui tombait dessus. Elle inspira profondément. Mordin lui tendit ses derniers clips. Elle le dévisagea. Il hocha simplement la tête. Elle ne dit rien et glissa son don dans ses affaires.

« Le module est prêt. » annonça sobrement Jacob en s’approchant. Mordin prit le relais. Shepard expliqua à Jacob ce qu’il en était.

« Je vais aller reconnecter l’antenne » dit-elle sans lui laisser le temps de dire quoi que ce soit. « C’est la meilleure option. » Jacob chercha quand même à protester. Il argumenta qu’il était en meilleure condition physique que tous les autres.

« Justement, Jacob, j’ai besoin de vous ici. Il faut assurer les arrières.

— Mais, Shepard, je peux le faire. Pas besoin de munitions ! » C’était Jack. Elle avait le regard dur et déterminé.

Shepard le soutint et lui rétorqua qu’elle n’était pas dupe et qu’elle avait bien vu que la jeune femme était au bout de ses forces.

« Ce n’est pas le moment de discuter. On n’a pas le temps. J’ai besoin de vous ici pour couvrir Mordin. Il faut gagner un maximum de temps. » Elle ne leur laissa pas le temps de protester plus avant. Elle tourna les talons et sauta à travers le trou qu’ils avaient percé dans le sol.

Il fallait aller vite. Elle sprinta à travers la station puis s’engouffra dans la porte.

Joker se demanda ce que pouvait bien faire Shepard. A la distance à laquelle il se trouvait, il n’avait plus le signal du Commander sur ses écrans. C’était anxiogène. Il avait tellement l’habitude de suivre la jeune femme quand elle était au sol qu’il lui manquait quelque chose pour se sentir pleinement en mission. Suivre Shepard, la sortir du pétrin quand elle appelait le Normandy à la rescousse, c’était un peu sa routine de travail.

EDI le rappela à l’ordre de sa voix digitale. Lui aussi était au milieu de l’enfer. Il ne devait pas se déconcentrer. Il était d’ailleurs convaincu que de son côté, Shepard était à cent pour cent.

Il avait l’habitude des situations extrêmes. Larguer le Mako sur Ilos alors que la distance n’était pas bonne. Attendre le Relais Omega-4 dans l’autre sens alors que tout explosait derrière eux. Facile pour lui. Ce qu’il se passait là faisait quand même partie de son top dix. Non, de son top cinq des situations de merde. Ça tirait de partout. Des vaisseaux se faisaient littéralement pulvériser devant ses yeux. Difficile de distinguer l’ennemi de l’ami. Anderson l’avait envoyé rejoindre la Flotte dirigée par Orinia. La Primarch n’avait pas hésité avant de l’envoyer en reconnaissance plus en avant sur le front. Il fallait en savoir plus sur la situation Quarienne. Percer le front des Reapers lui avait paru plus simple que de cheminer dans cet imbroglio de vaisseaux si divers qu’il parvenait à peine à identifier l’origine de la moitié d’entre eux. De plus, il n’avait pas apprécié le ton sur lequel on l’avait trimbalé de front en front. Il avait eu l’impression de n’être qu’un simple troufion. Il pilotait le Normandy, merde ! A bien y réfléchir, et sans tomber dans le subjectif à outrance, il ne supportait maintenant que les ordres de Shepard. Elle avait toujours eu une manière de se faire obéir qui lui était propre. il ne savait pas trop comment l’expliquer. Mais cela ne lui avait jamais vraiment donné l’impression d’être sous estimé. Bon, il fallait quand même tenir compte de la situation. Tout le monde était usé, las et tendu. On avait vraiment la sensation que chacun donnait le tout pour le tout, dans une ambiance « fin de l’Univers ».

Il se sentait quand même un peu seul malgré le nombre incalculable de vaisseaux autour de lui. Personne de la fine équipe dans le Normandy. Il y avait tout le reste de l’équipage, mais tout le monde était à son poste, bien concentré et réactif. Il était vrai qu’il se gaussait toujours d’être le meilleur, que toute la réussite de ce qui touchait au pilotage du Normandy reposait sur ses seules épaules. Mais c’était mentir. Sans tous les techniciens qui se trouvaient dans le ventre du vaisseau, sans Kenneth et Gaby, sans Chakwas, Patel, Rolston, Goldstein, Hawthorne, Hadley… même Gardner et sa bouffe insipide, il n’y arriverait pas. Chambers était restée sur Mars, prêtant main-forte pour la logistique en arrière garde.

La seule chose qui lui avait mis un peu de beaume au cœur était la présence de Wrex dans son escouade. Le Krogan n’avait d’ailleurs pas hésité à le saluer à sa manière. Lui et sa Flotte devaient assurer la percée, le Normandy en éclaireur. Donner la situation exacte ? Wrex usa d’humour noir en essayant de décrire le bordel ambiant. De toute façon, un Krogan est plus à l’aise à terre. Il avait hâte d’en découdre avec l’ennemi.

« Shepard a intérêt à se dépêcher. » avait-il dit. Vu son impatience, Joker comprit pourquoi Orinia l’avait envoyé à l’avant-garde. Il y avait plus d’action et ce seraient les premiers à atterrir. Mais pour le moment, c’était parvenir à comprendre la situation. Et Joker n’y comprenait rien. EDI calculait à tout va en identifiant les nombreux vaisseaux en visuels mais même reportés à l’écran, ça ne ressemblait à rien. Il n’était pas forcément rompu aux stratégies en bataille spatiale, vu que ce n’était pas la place habituelle du Normandy, mais il ne fallait pas être un grand stratège pour voir que ça n’allait pas du tout. Cette guerre ne ressemblait à rien d’ordonné. Il y avait les Reapers et leurs escouades qui canardaient tout le monde. Ça, c’était établi et logique. Ensuite, les Geths qui attaquaient les Quarians et vice-versa. Encore logique. Puis des Geths qui attaquaient des Geths. Là, il fallu que Joker se rappelle cette histoire d’Hérétiques expliquée à sa manière par Legion. Mais ce que Joker avait du mal à comprendre, c’était que des Quarians attaquaient leurs propres vaisseaux. Là, il y avait quelque chose qui n’allait pas.

« Mutinerie ? » demanda-t-il à Wrex à qui il faisait son rapport. Il avait plus de liberté à parler avec le Krogan que le Primarch. Wrex avait l’habitude du franc-parler du pilote et ne s’en était jamais formalisé. De toute façon, il avait toujours dit que Shepard avait de drôles de relations avec ses subordonnés. Ah, s’il savait…

« Possible, répondit Wrex après un moment de réflexion. Je n’ai jamais comment fonctionnaient ceux-là. » Les Quarians n’étaient pas la race la plus appréciée de la Galaxie. Méprisée, c’était certain. Pour nombre de personnes, ils avaient mérité leur sort. Et leur création emmerdait tout le monde.

C’était quand même étrange, pensa Joker. Qu’est-ce qui pouvait bien expliquer qu’ils en viennent à s’entretuer ? Du piratage ?

Mais il n’y avait pas le temps de penser à cela. Même si ça posait souci de savoir quels Quarians étaient vraiment de leur côté, si tant soit peu qu’ils puissent être d’un autre côté que du leur. C’était comme s’ils ne s’occupaient que de leurs affaires sans tenir compte du contexte ambiant, c’est-à-dire un conflit ouvert et total. Une attitude hautement égoïste, selon Joker, qui certes, pouvait s’expliquer, mais pas vraiment se comprendre.

Pour le moment, de toute façon, à part faire le point sur une situation qui changeait toute les secondes, il fallait être honnête, ils attendaient. Ils attendaient que Shepard active le signal qui immobiliserait les Reapers sur Terre. Si ça fonctionnait. Si le miracle arrivait.

Il fallait qu’elle le fasse.

Il fallait qu’elle y arrive. Elle n’arrivait pas à déterminer si le chaos ambiant était pire qu’avant ou pas. Elle n’aimait pas vraiment la situation dans laquelle elle se trouvait, mais pas le choix. Pas le choix, il fallait y aller, avancer, plonger en avant, se faire discrète, tenter d’avancer en économisant au maximum les munitions et les clips. Cela lui rappelait Akuze. Tant de morts. Des cadavres à perte de vue, une odeur épouvantable de mort, partout, partout. Sauf qu’ici, ce n’était pas vraiment quelque chose de vivant, ce qui se trouvait en face. C’étaient de pauvres hères et les tuer ne pouvait que leur rendre service. Abréger leur souffrance. Mais ce n’était pas à elle de faire ça. Là, elle devait avancer à travers le courant de pourriture qui jonchait le sol, ça et là, quelques résistants qui continuaient à avancer malgré leurs corps brûlés, la douleur qui déformait ce qui leur servait de visage. Et ce bleu, cette putain de lueur bleutée qui leur servait d’yeux et qui brillait, montrant qu’ils étaient encore opérationnels, qu’ils pouvaient encore nuire. Que ce n’était pas fini. Salopards de Reapers. Aucune race de la Galaxie n’aurait jamais pu imaginer pousser le vice de transformer son adversaire en… en quelque chose d’aussi répugnant.

Ah.

Si.

Eux.

Mais Cerberus n’était pas un exemple. Pas après ce que l’Homme Trouble était devenu. Lui aussi, un monstre comme les autres.

Non.

Elle donnerait tout pour ne pas les laisser vaincre. Pour ne pas que d’autres vivent ce que James a vécu. Cette peur de perdre le contrôle, de n’être plus qu’une marionnette, tout en gardant la conscience de ses actes…

La jeune femme poussa plus fort sur ses jambes, puisant encore plus profond dans ses forces. Il fallait avancer. Il fallait avancer. A tout prix. Son radar lui indiquait qu’elle n’était plus très loin. Il y avait une cavité qui protégeait l’accès à une gaine où passaient ventilation et alimentation électrique de la station. Elle avait la bonne morphologie pour se faufiler dans cet étroit boyau. Il fallait juste qu’elle y arrive.

Elle tira par réflexe dans le crâne du Husk qui venait juste d’essayer de lui bondir dessus. Ah, saloperie. Il était allongé parmi les cadavres et c’était comme si sa présence l’avait éveillé, comme si elle avait appuyé sur une commande qui l’avait fait sauter sur elle. Il n’avait pas agi par instinct de survie ou quoi que ce soit. Non, ce n’était plus qu’une machine qui obéissait à un ordre jusqu’à qu’il soit accompli ou que cela entraîne sa propre destruction.

Cette pensée raviva encore sa haine des Reapers. Où étaient-ils d’ailleurs ? La zone devait en compter trois dans les parages. Rien au radar depuis qu’ils étaient à terre. Qu’attendaient-ils ? Est-ce que le remue-ménage généré par Tali les tenaient suffisamment en respect pour qu’ils la laisse tenter le tout pour le tout qui visait à les détruire ? Elle voulait bien le croire. La situation était profitable pour elle. Mais elle savait d’instinct qu’il fallait rester sur ses gardes. Rien n’était facile à prévoir avec cet ennemi-là.

Enfin, Shepard arriva à la cavité. Elle sortit son Omnitool et court-circuita le verrou qui défendait l’accès à la trappe. Ce n’était pas un code difficile à craquer. Cette antenne, normalement, n’assurait rien de particulièrement vital. La protection était donc faite en conséquence. Elle ouvrit la trappe avec précipitation. Le conduit n’avait pas l’air large mais suffisamment pour qu’un humain passe. En plus, il y avait une échelle. Normalement, Shepard n’aurait pas dû y avoir recours. Mais le terrain avait subi quelques modifications majeures ces derniers temps. Qui des Reapers ou des Quarians avaient changé la géographie du lieu, personne n’aurait pu le dire.

L’air se mit à vibrer. Le sol à trembler. Un vrombissement formidable retentit. Une plainte déchira l’air. Ce bruit, cette sensation, Shepard ne la connaissait que trop bien. Elle resta figée sur place, ses tripes se contractèrent. Peur. Paralysie. Elle resta statique une seconde. Puis son instinct de survie reprit le dessus.

Dégage.

Dégage de là.

Elle risqua un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle le devina au loin. Et merde.

Le répit n’avait finalement été que de courte durée.

Il était là.

Enorme. Gigantesque. Un type Sovereign.

Dégage, dégage de là.

Ses jambes agirent à son insu, son corps se plia de lui-même. Elle s’engouffra dans le boyau.

Dépêche-toi.

Dépêche-toi, putain.

Sa cage thoracique se souleva par à-coups rapide et une fois dans le conduit, elle put entendre sa respiration faire vibrer ses cordes vocales tellement elle était erratique. Panique. Crise de panique.

Elle devait se calmer. Elle devait se calmer.

Se calmer, malgré le mal de tête qui l’avait repris. La migraine. Les acouphènes. Encore ce murmure dans son esprit.

Il approchait. Elle le savait. Et il allait mette tous leurs espoirs à néant si elle restait là, pendue à son échelle sans bouger le moindre muscle.

Faire abstraction de ce qu’il se passait dans sa tête.

« Tali. Foutez-le camp. Foutez-le camp. » se murmura-t-elle.

Les acouphènes étaient insupportables. Les murmures. Elles les reconnaissait. C’était parce que le Reaper était là. Il tentait de la rendre dingue.

Elle secoua la tête et actionna sa radio. Il fallait qu’elle dise à la Quarienne de dégager de là. La Flotte qu’elle commandait pouvait tenir en respect les troupes des Reapers, mais pas un type Sovereign. Il fallait qu’ils se tirent.

Sa première tentative de parler eut pour résultat un coassement médiocre. La jeune femme passa sa langue sur ses lèvres, inspira une goulée d’air et débuta son ascension.

« Tali ? Tali, vous m’entendez ? Foutez-le camp. Foutez-le camp de là. »

Pas de réponse. Juste un crachotis.

Cela ne la découragea pas. Elle répéta. Encore et encore. Au fur et à mesure qu’elle progressait dans le conduit.

Foutez le camp. Tous. Cela ne servait à rien de résister face à ça. Juste des morts inutiles. Retraite. Attendez. Attendez qu’on active le signal.

Il fallait qu’elle se dépêche. Personne d’autre qu’elle ne pouvait faire avancer les choses.

Elle ne devait pas se laisser avoir. Elle devait résister. Reprenant sous souffle, elle fit le vide dans son esprit.

Elle avait paniqué deux secondes.

En montant l’échelle, désormais, elle n’affichait plus qu’une froide détermination. Un barreau à la fois, mais elle grimpait. Elle n’était plus très loin de l’objectif.

Soudain, tout se mit à trembler. Elle rata un barreau, reprit sa poigne sur le précédent. Son pied glissa. Elle se rattrapa, suspendue par un bras au dessus des quelques mètres qu’elle avait déjà franchis.

« Merde. »pesta-t-elle entre ses dents. Elle força sur son biceps, reprit de l’autre main le barreau et remis ses pieds en position.

Ce salaud était en train de pilonner la montagne. Elle poussa un cri de rage qui libéra ses dernières forces et lui donna assez de hargne pour doubler sa vitesse. Putain, vivement qu’on en finisse et qu’ils puissent les dégommer bien copieusement. Elle en avait assez d’être à la merci de ces monstres qui profitaient de leur faiblesse générale pour les écraser sans pitié.

Elle continua néanmoins ses tentatives de joindre Tali.

Une demi-seconde, elle pensa à Garrus à pied, nu sur le terrain. L’arrivée à la trappe d’accès à l’antenne lui permis de ne pas y penser plus.

Il fallait agir. Ne plus penser. Suivre les instructions données par Mordin et croiser les doigts pour que ça fonctionne.

« J’y suis. » dit-elle inutilement à voix haute.

Il n’y avait personne au bout. Personne qui répondrait. Communiquer à terre dans la proximité du Reaper et dans les conditions actuelles était inutile. Mais elle le fit quand même. C’était une routine qui la rassurait. C’était jouer pour ne pas se sentir seule. C’était un moyen de penser et d’enchaîner les gestes expliqués par Mordin, tout en étant sûre de bien les exécuter.

Elle était seule. Isolée de son équipe. Isolée du tout le monde.

Concentre-toi.

Elle ferma les yeux une demi-seconde, le temps de faire abstraction du boucan alentour et du chaos qui régnait autour d’elle. De la migraine. Des sifflements dans sa tête. Elle ne perdit pas de temps à contempler le carnage à ses pieds. Certes, elle ne pouvait pas avoir meilleur point de vue sur la bataille, mais ce n’était pas le moment.

Non, le moment était encore à la concentration. Repérer le panneau de commande. L’ouvrir. Repérer la panne. Elle tapota son Omnitool. Mordin avait eu raison, ce n’était pas si compliqué une fois qu’on avait le nez sur le problème. C’était limpide et si facile qu’elle trouvait la situation ironique par rapport à ces quelques petites actions qu’elle allait faire pour rétablir le contact.

Ce furent les conditions extrêmes qui rendirent la tâche difficile. L’ai vibra à nouveau et Shepard savait que le Reaper préparait une nouvelle attaque. La montagne s’ébranla. Elle devait faire vite. Tout en restant de marbre. Pas évident. Elle se sentait hors d’elle-même. Avec une concentration et un calme qu’elle ne pensait pas être possible à atteindre pour elle. Comme si savoir simplement qu’elle n’avait que quelques commandes à rentrer et que tout serait fini lui avait permis d’atteindre cet état de grâce. Elle n’était plus que le bout de ses doigts qui volaient sur l’écran tactile de son Omnitool. Elle n’était plus que la commande qui allait tout terminer.

Un cliquetis se fit entendre, signe, d’après Mordin que le contact était rétabli entre l’antenne et la station.

« Mordin ? » tenta-t-elle. « Ca y est. »

Ca y était.

Il ne restait plus au Salarian qu’à faire le reste.

La jeune femme ne put réprimer un immense soupir de soulagement qui secoua la moindre de ses cellules. Pour autant ce n’était pas fini…

La salve du Reaper toucha de plein fouet le surplomb rocheux où elle se trouvait. Elle savait qu’il rechargeait mais elle pensait avoir un peu plus de temps. Tout se déroba sous ses pieds comme si le sol n’était plus solide.

Merde.

Le Commander parvint à garder son aplomb et se mit à courir au hasard parmi les rochers. Reprendre le conduit était inutile, elle le devinait complètement pulvérisé. Plus elle progressait, plus son corps sentait la gravité appeler les rochers toujours plus bas. Le sol s’effondrait. Tout ce qui était autour d’elle s’affaissait. Elle ne pouvait que sauter au hasard des zones qui lui paraissaient stables. Il fallait à tout prix qu’elle se dégage de là.

Nouvelle salve.

Merde !

Mordin avait-il reçu le signal ? Ça ne fonctionnait pas ? Tout ce qu’ils avaient accompli était donc vain ? Elle sentit l’abattement la submerger sans pouvoir le retenir. Merde, merde ! Elle ne voulait pas y croire, elle ne pouvait pas y croire. Tout ceci… Pour rien ? Cela la stoppa net dans son échappée.

Grave erreur.

Elle perdit pied et le sol s’effondra sous son poids, la happant dans son sein.

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