Chapitre trente-six

Des sifflements. Un bruit sourd comme un bourdonnement incessant. Les sons allaient et venaient de manière intermittente, comme s’ils s’approchaient et s’éloignaient d’elle. La première sensation qui lui revint après fut la douleur. Fulgurante. A l’arrière du crâne.

Douleur. Bruit. Élancement. Confusion. Chaos. Souffrance.

Tout se déroulait autour d’elle comme quelque chose de confus et d’incohérent. Les sons ne lui parvenaient qu’étouffés comme une sorte de brouhaha inaudible, incompréhensible. Tout était flou. Sa vision n’arrivait pas à s’accommoder à l’environnement. Elle ne distinguait que des tâches de couleurs mélangées à travers le prisme de son casque.

L’inconfort, cette sensation d’étouffement la reprit. Elle porta les mains à son cou. La nausée était violente.

Non !

Elle ne devait pas vomir dans son casque. Il ne fallait pas. C’était la mort assurée. L’impératif de cet acte de survie surgit net à travers le brouillard de ses pensées et de ses sensations. Son cerveau se focalisa sur cette nécessité. Elle ravala instinctivement la bile qui lui montait à la bouche, aspira une goulée d’air artificiel.

Elle sentit un impact sur son bras. Le choc d’une chute ? Non, elle était déjà au sol. Le choc se répéta. Non… C’était une secousse. Elle se focalisa sur la sensation. Une main. On la secouait. Elle tenta de diriger le regard vers le propriétaire de la main. Ce fut quelque chose de douloureux. Elle fit abstraction de ses autres sens. L’ouïe ne lui permettait de ne distinguer qu’un amalgame de sons indistincts. Elle attendit quelque peu que sa vue se stabilisa. Le visage lui était familier. Bleu. Elle ne voyait que du bleu. Et cet éclat rouge, artificiel.

Garrus.

Ses mandibules bougeaient au même rythme que l’impulsion qu’il donnait au bras de la jeune femme. A nouveau, toute la concentration du Commander se focalisa sur ce mouvement répété. Puis elle comprit ce qu’il disait.

« Shepard ! »

Et tous les sons revinrent en même temps. Ce fut comme une déflagration si violente qu’elle en laissa échapper un râle de douleur.

Les tirs fusaient dans tout les sens. Le sifflement des blasters, la vibration sourde des Reapers qui bougeaient autour d’eux. Des cris. Kaidan qui hurlait des ordres. Et Garrus, accroupi à côté d’elle qui l’appelait.

Elle réussit à lever la main dans sa direction pour lui montrer qu’elle était revenue à elle. Le soulagement se lut dans les yeux gris du Turian.

« Vous pouvez vous lever ? » demanda-t-il. Elle hocha la tête. Elle savait d’instinct qu’il ne fallait pas faire de vieux os à cet endroit. Il fallait être mobile dans ce genre de situation. Garrus lui tendit une main secourable qu’elle saisit non sans grimacer. Se remettre sur pied lui demanda plus d’effort qu’elle ne le crut.

Elle sentit ses muscles se contacter sous l’effort. Chacune des fibres de la chair qui entouraient ses os se tendaient et se détendaient avec douleur. Elle se mordit la lèvre. La plainte douloureuse s’étouffa entre ses mâchoires serrées.

Elle chancela cependant et ne trouva son salut que grâce à l’appui de Garrus.

La tête la lançait tellement qu’elle avait l’impression qu’elle allait exploser. Bourdonnements. Sensation de fourmillement. Tempête dans son crâne. Elle savait d’instinct qu’elle ne pouvait pas rester plus longtemps comme ça.

Tout lui semblait être ralenti. Pourtant, il ne fallut qu’une poignée de secondes pour que Garrus la remette sur pied et la tire vers un lieu sûr. A couvert derrière un amas de rochers. Toutefois, cela ne constituait qu’un abri temporaire. Il faudrait bouger à nouveau dans peu de temps.

Shepard focalisa toute son attention sur ce que disait le Turian. Elle ne parvenait pas à récupérer assez vite ses sens et ses capacités mentales. Merde. Elle n’aimait pas ça. Une déferlante de blasters passa près d’eux, couvrant les mots du Turian. Shepard parvint à voir tout de même les vaisseaux Geths s’éloigner de la zone. Pour mieux y revenir sans doute.

« Kaidan a suivi vos ordres, répéta Garrus, et est parti en avant vers la station. Il faut qu’on sorte de là ! »

Shepard hocha la tête mais elle voyait bien que son ami montrait une inquiétude grandissante.

« Vous pouvez marcher ? » Elle hocha la tête de nouveau mais il ne sembla pas convaincu. Elle le poussa avec toute la rudesse dont elle était capable. Mais elle ne parvint qu’à appuyer son bras avec une impulsion molle. Garrus secoua la tête et avant qu’elle n’ait pu protester, il se saisit d’elle et la chargea sur son épaule.

De toute façon, à peine avait-il fait quelques pas elle sentit à nouveau le lancinant dans douloureux dans sa tête, une intense douleur explosa dans son cerveau. Peu à peu, elle perdit toute sensation de ce qui l’entourait. Les images redevinrent opaques, les sons lui brillaient les tympans. Elle perdait peu à peu connaissance. Elle tenta de lutter de toutes ses forces. Non… Non, elle ne devait pas se laisser aller. Elle devait lutter contre cette implacable envie de tout relâcher, de laisser la douleur l’envahir, et de fermer les yeux.

Garde s’avançait d’un bon pas. Cependant, Shepard comprit qu’il essayait d’atténuer le balancement de ses épaules afin qu’elle encaisse le moins de chocs possible. La jeune femme était partagée entre l’agacement et la reconnaissance. D’un côté, elle ne voulait pas qu’il la considère comme une petite chose fragile malgré son état ûu au choc reçu à la tête. De l’autre, elle savait que c’était dans le tempérament du Turian. Elle tenta donc de profiter de ce répit pour reprendre ses esprits. Elle ferma les yeux, se concentrant exclusivement sur son oreille. À nouveau, elle entendit le sifflement des tirs, le rugissement de vaisseaux qui survolaient la zone, les hurlements des créatures qui les assaillaient, et le bourdonnement qui ne s’estompait pas. Ayant à présent récupéré son ouïe, elle se focalisa sur sa vue. Elle ouvrit les yeux, força sur ses pupilles pour distinguer à travers le prisme de son casque les formes qui les entouraient. Elle commença par regarder le ciel parcouru par divers vaisseaux qu’elle eut du mal à identifier. Elle reconnut les vaisseaux des Geths à leur silhouette d’insecte. Il lui fallut quelques secondes de plus et que sa vue se stabilise pour reconnaître les fameux vaisseaux de seconde main, amas de bric et de broc, maintes fois réparés.

« Quarian » murmura-t-elle, la voix rauque.

Garrus sembla surpris qu’elle se mit à parler, car elle le sentit sursauter. Il sembla se ressaisir et confirma ce qu’elle avait vu.

« Oui, il semblerait que nos amis aient décidé de poursuivre leur ennemi séculaire jusqu’ici. »

Autant dire que c’était une sacrée aubaine, cela leur laisserait plus de chances de rallier leur objectif même si plus de combattants apportaient plus de chaos. Rassurer sans doute par le fait qu’elle aille mieux, Garrus accéléra le pas et se mit à slalomer à travers les amas rocheux. À cet endroit, le terrain était fortement accidenté et Shepard se sentit ballottée dans tous les sens, telle une poupée désarticulée, sur l’épaule de son massif ami. Mais elle s’en foutait, elle concentrait son regard exclusivement sur les vaisseaux de la Flottille Nomade. Parmi eux, elle sentait, elle le savait : Tali était là-haut. Elle voulait croire que sa jeune amie Quarienne se trouvait là-haut parmi ceux qui s’étaient lancés à l’assaut des Geths hérétiques.

Une rafale la ramena à la réalité du terrain. Maraudeurs, Banshees et autres monstruosités déferlaient sur eux. Ils furent fauchés par l’onde biotique de Jack. La jeune femme lança son cri de guerre. À côté d’elle, Jacob tentait tant bien que mal de soigner Mordin avec son Omnitool.

« Pas trop tôt ! S’écria le Sujet Zéro. On a bien cru que vous y étiez passés. » Garrus ignora la remarque et déposa Shepard à terre. Le Commander, récupérant son sens de l’équilibre, hocha la tête et se dirigea sans plus tarder vers le Salarian. S’adressant à Jacob qui était penché sur le blessé, elle demanda ce qu’il en était. Le métis avait le visage fermé, concentré. Mordin était inconscient. Jacob lâcha un juron.

« Je fais ce que je peux, Shepard, mais j’ai bien peur que ça ne serve à rien. Il a prit un coup direct de blaster… Saleté de Geth. Je ne sais pas si on pourra sauver son bras. »

Merde. Shepard se détourna et jura entre ses dents. Le Salarian geint en reprenant conscience. Il ne parut pas très ému par sa blessure et repoussa aimablement Jacob pour s’occuper lui-même de son bras.

« Ca va aller. » dit-il en pianotant sur son propre Omnitool. Son bras pendait lamentablement mais cela ne sembla pas le gêner.

« Le Major Kaidan a pris de l’avance, signala le scientifique. Il ouvre la voie avec le docteur T’Soni et Legion. Beaucoup, beaucoup de Geths.

— Pas mal de Maraudeurs et de Banshees, ajouta Jacob. On ferait mieux d’avancer, qu’ils ne nous séparent pas plus des autres. »

« KAidan ? » appela Shepard en reprenant les choses en main. Le Major lui répondit difficilement. A entendre les bruits de fond, ils étaient fortement entourés par l’ennemi. Elle ne distinguait pas très bien ce qu’il tentait de lui expliquer.

Secouant la tête, elle se tourna alors vers Jacob.

« Vous avez une idée de leur position exacte ? »

Le métis termina de recharger son fusil et lui désigna la voie empruntée par le trio d’éclaireurs.

« Ils sont partis en direction du Nord-Est. »

Cependant, cela ne permettait pas d’affirmer véritablement leur progression. Ils pouvaient très bien avoir bifurqué à un moment où à un autre.

« Il nous faut quand même les suivre, ce sont eux qui ont le brouilleur. »

Mordin affirma avec force hochement de tête et frémissements de narines qu’il pouvait tout à fait les suivre. Son bras était désormais enveloppé dans une sorte de champ biotique généré par son Omnitool.

Shepard chargea Jack d’ouvrir la marche. Grâce à ses capacités, le Sujet Zéro était tout à fait à même de faire le plus de dégâts en un temps limité. Ce que cette dernière ne se gêna pas de faire. Elle en voulait. Elle semblait toujours avoir désormais cette rage qui ne l’avait pas quitté depuis la mort de James. Shepard n’aimait pas spécialement jouer là-dessus mais il fallait dire que la situation exigeait de ne pas faire de sentimentalisme. Jack voulait tout déglinguer sur son passage ? Fort bien, elle n’allait pas l’en empêcher. Jacob suivait la jeune biotique tandis que Shepard et Mordin se trouvaient juste derrière lui. Garrus fermait la marche et couvrait l’arrière. C’était la meilleure formation que l’on pouvait faire dans ces conditions.

Sitôt sortis de leur cachette, le chaos recommença. Shepard accusait encore le contrecoup de son malaise mais elle se concentra au maximum pour passer outre. Chaque cellule de son être était vouée à sa survie. Avancer, avancer. Les tirs croisés sifflaient à leur tête. A travers les montagnes et les abords rocheux, résonnaient les hurlements de rage de Jack qui rugissait pour donner de la puissance à ses attaques. Elle balayait tout ce qui se trouvait à portée. Même Shepard fut impressionnée par ses capacités. Elle savait ce dont était normalement capable la jeune femme mais à cet instant, c’était comme si le Sujet Zéro avait trouvé une source formidable et inépuisable de pouvoir. Son visage montrait aucun signe de fatigue ou de douleur, alors qu’elle aurait dû déjà faiblir après plusieurs salves. Mais non. Jack continuait à renverser l’ennemi, à dévier les tirs et rares étaient ceux qui atteignaient ses compagnons. Garrus n’avait que peu de travail à effectuer, les poursuivants étaient également contrés par le Sujet Zéro. C’était limite incroyable et le Commander se demanda à plusieurs reprises si elle n’avait pas à nouveau perdu connaissance et était en train de délirer.

Elle tenta à nouveau de joindre Kaidan. La réception était toujours aussi mauvaise et cette fois-ci, Shepard ne pouvait compter sur EDI pour lui nettoyer le signal. Penser à l’Intelligence Artificielle fit dériver ses pensées vers Joker. Et…

« Shepard ? »

Cette fois-ci la voix de Kaidan était vraiment audible, ce qui la fit sursauter. Elle bredouilla, prise au dépourvu, avant de reprendre contenance immédiatement.

« Kaidan ? » dit-elle sottement avant de lui demander la situation. Il y eut un silence puis le Major lui fit un rapide compte-rendu. Ils se trouvaient à un kilomètre de leur position actuelle et essuyait une vilaine escarmouche des Geths.

« Les Quarians sont arrivés sur zone, dit-il. Par contre pas d’atterrissage, ils contrent les vaisseaux ennemis du ciel. Cela nous soulage un peu, mais il y a de plus en plus de créatures et nous sommes sub… »

Un crachouillis interrompit la conversation. Une sorte de détonation résonna dans les oreilles de Shepard. Elle se mit à appeler Kaidan à plusieurs reprises, enfonçant l’oreillette dans son conduit auditif.

« Kaidan ? Kaidan ? »

Elle fit un signe vers Mordin, mais lui non plus n’arrivait plus à entrer en liaison avec le Major. Pas plus qu’avec Liara ou Legion.

Merde.

Merde. Merde. C’était le seul mot qu’il parvenait à penser à l’instant. Joker n’était que rarement sous pression. Rejoindre Anderson n’était pas quelque chose de simple. Loin de là. Il avait immédiatement reconnu les vaisseaux dépareillés de la Flottille Nomade. Il aurait pu être soulagé de l’appui des Quarians face aux Geths, mais à vrai dire, cela foutait un peu plus le bordel. Il se demanda ce que les Amiraux Quarians avaient dans la tête. Les mouvements de leur vaisseaux étaient vraiment limites, ils fonçaient sans logique, comme s’ils menaient une sorte d’attaque suicide. Étaient-ils à ce point là désespérés de voir leur ennemi héréditaire détruit ?

De plus, EDI semblait peiner à joindre le vaisseau d’Anderson. Trop de vaisseaux dans ce secteur envahi par les Reapers et les comm boys subsistants étaient submergés de messages. Ils ne parvenaient pas à relayer et tout était sûrement estampillé urgent, alors cela ne servait à rien de faire de même. Pas le choix, il faudrait se rendre auprès de la Flotte humaine pour espérer avoir quelque chose. Shepard n’avait rien dit d’autre que de se joindre à eux.

« Surtout, et en aucun cas, ne vient pas me chercher. »

Cette phrase revenait sans cesse à la surface malgré toutes ses tentatives pour la repousser dans un coin de son esprit et se concentrer sur son travail.

Ne pas aller la chercher ?

Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Il savait que c’était risqué, mortel. Une mission dont on ne revenait pas. Ou alors avec une petite probabilité. Mais il aimait savoir qu’elle existait, cette petite probabilité. Et il misait dessus. Il avait gardé un écran qui affichait les positions de l’équipe à terre. Ces points bleus accompagnant un point rouge. Il savait précisément où ils se trouvaient. Et surtout, qu’à cet instant, ils étaient séparés. Kaidan avait pris la tête avec Liara et Legion.

Pourquoi ? Il ne voulait pas appeler. Il ne devait pas le faire. Il savait que cela ne faisait pas partie de sa mission actuelle. Et surtout, il se doutait que cela allait déstabiliser le Commander. Surtout parce qu’elle lui avait bien dit de ne pas le faire. Lui désobéir allait générer un stress supplémentaire dont elle n’avait pas besoin. Et ça, c’était bien la dernière chose que Joker avait envie de faire. Alors, il prenait sur lui. Il engrangeait le stress.

Et si ça se trouvait, c’était tout à fait normal, ce qu’il se passait en bas.

« Jeff. Nous sommes pris en chasse. »

Ça, il l’avait bien vu. Quelques petits vaisseaux Geths s’étaient détachés de leur vaisseau mère et s’étaient lancés à sa poursuite. Rien d’affolant. Rien d’insurmontable pour le Normandy. Le pilote donna quelques indications à Gaby et Ken qui assuraient la défense et géraient les armes. Il n’y avait pas vraiment d’officier qui avait pris le pont en l’absence de toute l’équipe. Ils se géraient donc en coopération. Toutefois, en cas de litige, Joker avait la latitude pour décider. Shepard avait décidé de lui faire confiance, à lui et à sa tête brûlée.

Se débarrasser des poursuivants fut un jeu d’enfant, malgré le tumulte ambiant. Le Normandy continuait sa course à travers la haute atmosphère terrestre, à la recherche d’alliés. Mis à part les Quarians, il semblait que personne d’autre n’avait réussi à atteindre la Terre d’aussi près.

Il demanda à EDI de calculer le temps que pouvait prendre la mise hors service des Reapers du périmètre grâce aux vaisseaux équipés de l’arme. La réponse mis un peu de temps à lui parvenir et elle n’était pas optimiste. Cela ne confirma ce que Joker craignait. Il fallait absolument que Shepard réussisse. Et que l’engin du docteur Presalia fonctionne et tienne ses promesses. Si la première partie des conditions ne lui semblait pas insurmontable, la seconde l’inquiétait. Et si malgré la réussite de Shepard, ça ne fonctionnait pas ? Et si tout cela avait été en vain ? Shepard et les autres faisaient peut-être tout ça pour rien.

« Jeff. Ne pensez pas à la possibilité d’échouer. Cela ne vous ressemble pas. »

Ah, parfois, il se demandait si EDI n’avait pas un lecteur d’onde cérébrales tellement elle était capable de deviner ce qu’il pensait. Mais cela n’était peut-être encore une fois une histoire de fréquence cardiaque et de signes physiques.

Il secoua la tête, jeta un coup d’œil au moniteur qui montrait Shepard et son groupe avancer vers celui de Kaidan, et fit zigzaguer le Normandy à travers les lignes ennemies. Anderson devait sans doute se trouver sur l’avant front. Il connaissait suffisamment l’Amiral pour savoir qu’il ne se planquait pas. Il ressemblait trop à Shepard pour ça. Non… c’était plutôt Shepard qui lui ressemblait. Elle avait eu un bon mentor.

Ca sentait le roussi. Ni Kaidan, ni Liara, ni Legion ne répondait. Shepard n’aimait pas ça du tout. Comme il était inutile de continuer à appeler dans le vide, elle fit accélérer la cadence de son groupe. Jack commençait à montrer des signes de fatigue. Ils ne pourraient plus compter sur l’efficacité de ses pouvoirs bien longtemps.

A en croire la dernière position connue des trois éclaireurs, ils n’étaient pas très loin d’eux.

« Jack ?  Vous pouvez tenir quelle cadence ? » demanda-t-elle toutefois.

« Peu importe ce que vous demanderez, Shepard, je peux le faire. » Le sourire que lui adressa la jeune femme avait quelque chose de douloureux mais le Commander ne voulait pas casser la motivation du Sujet Zéro. Si elle estimait qu’elle pouvait le faire, elle n’allait pas la contredire. Ce serait perdre du temps. De plus, Shepard était la moins bien placée pour donner des leçons à ce genre de sujet. C’était bien la première à dire tout le temps qu’elle pouvait tout réaliser malgré les limites physiques.

« Alors, on accélère le pas. » dit-elle simplement en commençant à courir parmi les amas rocheux. La formation se resserra et chacun calqua son pas sur celui des autres. Ils ne devaient faire qu’une seule entité pour passer au travers de l’ennemi dans ce genre de terrain accidenté le plus rapidement possible et en limitant les dégâts au minimum.

Ils aperçurent d’abord Kaidan qui, recroquevillé derrière un amoncellement rocheux, tentait de tirer de manière efficace sur l’ennemi. Il n’était pas facile à atteindre, perché sur une veine rocheuse, en surplomb de leur chemin. Ce n’était pas possible d’ailleurs de s’en approcher. La petite plate-forme sous ses pieds était si étroite qu’un seul faux pas lui serait fatal. Shepard tenta à nouveau de le joindre par radio. Elle le vit tressauter. Signe qu’il avait reçu l’appel.

« Nous sommes juste en dessous de vous, dit-elle, pour qu’il n’ait pas à se détourner de l’ennemi. Où sont les deux autres ?

— Aucune idée. On a été séparés.» dit-il sans s’étaler sur le sujet. Plutôt mauvais signe. Shepard n’aimait pas ça du tout.

« Et le brouilleur ?

— Dans une veine rocheuse à sept heures, cinquante mètres. Au vu de la densité de l’ennemi dans la zone, j’ai préféré le mettre à l’abri en attendant de déblayer le passage. »

Shepard nota mentalement l’endroit. Vite, vite. Il fallait que son cerveau trouve la meilleure stratégie. Ce passage là semblait être cerné. Y avait-il un autre chemin ?

« Shepard. »

La voix de Kaidan interrompit son cheminement mental et elle pesta entre ses deux. La pause dans la voix du Major était savamment orchestrée.

« Vous prenez le brouilleur et vous vous barrez de là. »

La jeune femme leva les yeux vers le Major, mais il était toujours aussi concentré sur ses cibles. Il ne voulait quand même pas jouer les héros ?

« Hors de question de vous laisser, vous, Liara et Legion. » risposta-t-elle toute en sachant pertinemment qu’il n’allait pas l’entendre de cette oreille.

« Vous l’avez dit vous-même, non ? Pas la peine de s’occuper de vous si jamais il arrive quelque chose. Vous n’avez jamais pensé que cette règle pouvait s’appliquer à n’importe lequel d’entre nous ? »

Ah.

En effet. Shepard pensait toujours comme cela. Qu’elle n’avait pas d’importance. Mais elle était prête à tout pour ses compagnons. Ce comportement nihiliste n’échappait à personne. Kaidan tentait donc, pour une fois, de lui faire comprendre qu’elle n’était pas la seul à raisonner comme cela.

« Je peux m’occuper de récupérer Liara et Legion. C’est moi qui ai décidé de faire ce groupe, moi qui suis parti en reconnaissance avec eux. Moi qui ai voulu avancé. Je les assume. Vous, vous avez l’objectif à remplir. »

Ce genre de discours grandiloquent lui ressemblait bien, à Kaidan. Shepard en aurait ri si la situation avait été propice à ça.

Garrus posa une main lourde sur son épaule.

« Kaidan a raison, Shepard. Nous ne pouvons nous permettre de perdre du temps. »

Quoi, du temps ? Perdre du temps que de soulager ses compagnons sous le tir ennemi ? Perdre du temps… Le regard métallique du Turian lui fit reprendre ses esprits.

C’était elle qui pétait les plombs. Elle qui perdait de vue l’objectif. Elle savait. Elle savait pourtant qu’elle n’avait pas le choix. Ce n’était pas une mission comme une autre. C’était comme lors de l’attaque de la base des Collecteurs. Quand Zaeed était tombé. Elle avait alors réalisé que les pertes ne pouvaient ne pas qu’être théoriques. C’était exactement le genre de situation semblable.

Qu’est-ce qui lui prenait ? Comment pouvait-elle se laisser aller à tant de sentimentalisme ? Ce n’était pas ça qui l’avait hissée à ce statut, ce n’était pas ça qu’on attendait d’elle à cet instant. Et..

Et qui était-elle pour prétendre qu’elle était la seule à pouvoir tirer ses compagnons de ce mauvais pas ? Kaidan en était tout à fait capable. Elle le connaissait. Elle savait ce dont il était capable. Et maintenant, elle savait aussi qu’il n’avait pas volé son grade. Elle avait suffisamment combattu à ses côtés. Même si ses méthodes étaient quelque peu différentes, ainsi que leurs caractères, elle ne pouvait nier son professionnalisme.

Il n’avait pas pu s’en empêcher. Il savait qu’elle lui en voudrait si elle savait. Mais il avait mis son orgueil, ce foutu orgueil de côté. Pour une fois. Une seule fois. En tout cas, sans doute pas la dernière. Mais vraisemblablement la première. Étonnante chose que d’être entiché de quelqu’un à un tel point que cela vous met le cerveau à l’envers et que l’on ne vous reconnaît plus. Certes, il avait brisé le serment. Pas vraiment, mais cela était tout comme. Enfin, c’était comme cela qu’elle le percevrait si elle en avait vent, ce qui ne l’étonnerait pas. De toute façon, il semblerait que c’était déjà trop visible, d’après ce que lui avait répondu son interlocuteur. Merde. Lui qui croyait être discret.

A vrai dire, la réaction de Kaidan l’avait assez surpris. Dans le bon sens, en plus. Mais malgré tout, il avait eu un peu de peine pour lui. Il avait vu dans la manière de répondre, dans ses mimiques et son regard, qu’il s’était résigné. Tristement. Qu’il avait simplement rendu les armes et qu’il ne chercherait pas à se battre. Il en était même un peu déçu. Mais cela aurait été mesquin que de chercher à se moquer de lui. En fait, Joker n’en avait pas du tout l’envie.

C’était pendant que Shepard se préparait, là-haut, dans ses quartiers.

« Tu feras gaffe à Shepard, hein ? » lui avait-il dit sans préambule. Directement au sujet. Il n’avait jamais aimé prendre de gants.

Kaidan avait eu un petit sourire tordu accompagné d’un rire étouffé.

« Tu t’inquiètes pour Shepard ? » avait-il dit ensuite.

Joker avait simplement haussé les épaules. « Tu la connais… » Il savait qu’il n’avait pas besoin d’en dire plus, Kaidan savait très bien comment était le Commander. Pourtant, dans son regard et son attitude, Joker savait qu’il avait envie d’en dire plus. La situation allait être pesante si chacun ne disait mot.

« Ça se voit, tu sais. » avait subitement dit Kaidan, croisant les bras et regardant ailleurs. Il était là aussi inutile de demander des précisions. Il avait senti qu’il piquait un fard. Tout ce qu’il trouva finalement à dire fut une espèce de gargouillis inintelligible. Quel con.

Putain.

Et merde aussi, tiens.

Shepard n’aimait pas ça, elle n’aimait pas ça du tout. Elle suivait Garrus d’un pas rageur. Ce dernier, aidé de Mordin, portait l’émetteur de Presalia. Savoir que Kaidan, Legion et Liara étaient dans une mauvaise posture… Devoir les laisser…

Non. Non. Ils étaient tout à fait capables de s’en sortir. Faire confiance. Y croire. Avancer. La mission. Cette putain de mission. Tout devait être mis en œuvre. Pas de seconde chance. Pas de droit à l’erreur.

Jack avait repéré un sillon à suivre. Pas trop d’ennemis. Ils avançaient donc assez rapidement malgré la situation. Mais pas assez vite. Pas assez vite. Merde ! Qu’il était loin, l’objectif !

« Ici, le SSV Normandy. »

Entendre la voix d’Anderson et y répondre lui redonna du baume au cœur. Putain, ça faisait du bien de se retrouver au sein de la Flotte. Pas qu’il n’aimait pas jouer les filles de l’air et les casse-cou, mais là, entre les Reapers et les Geths, il ne se sentait pas très à l’aise.

Mais Anderson ne l’entendait pas forcément de cette oreille. Vu le gabarit et les caractéristiques du Normandy, il n’allait pas le placer parmi les croiseurs. Mais en éclaireur sur le front. Tiens, il allait jouer au rodéo ! Trouver la faille, percer, s’infiltrer et permettre au gros des troupes de détruire chaque escadron qui se présentait. Parfait, c’était tout à fait dans ses cordes. Et quel bon prétexte pour ne pas penser à ce qui se passait sur Terre.

« Permission de poser une question ? » demanda-t-il tout de même avant de couper la communication. Anderson hocha la tête dans le moniteur.

« Qu’est-ce qu’il se passe avec les Quarians ? Ils mettent encore plus le chaos et franchement, Monsieur, on n’a pas besoin de ça ! »

Anderson se gratta l’arrière du crâne et admit qu’il n’en savait rien. Impossible de les contacter. Comme si la Flottille Nomade était devenue complètement folle. « On avait le contact avec Tali’Zorah, mais plus rien. »

Ça sentait mauvais. Joker espéra que le jeune Quarienne n’avait rien. Est-ce qu’il y avait eu mutinerie ? Que foutaient donc les Amiraux ? Là, il était clair que l’espèce de dégoût envers les Quarians n’allait pas s’arranger. Anderson avait donc laissé un de ses seconds se charger de rétablir le contact mais là, vu la situation, à part esquiver et éviter le contact, il n’y avait pas grand-chose à faire.

« Notre objectif reste les Reapers. Malheureusement, nous n’avons pas le temps de nous occuper de ça. » conclut l’Amiral avant de clore la discussion.

Joker prit une grande inspiration avant de mettre le cap sur sa nouvelle position.

« J’espère que Tali n’a rien. » laissa-t-il échapper à haute voix. EDI ne répondit pas. C’était rare qu’elle ne fasse pas de commentaire. Ou de remise en place. Joker fit craquer ses cervicales et pianota sur son écran. Il était temps d’y aller.

« Putain mais putain ! »

Du sang coulait sur l’œil droit de Shepard, mais elle continuait tout même à avancer. Il était juste là ! Juste là, l’objectif. En visuel, à midi. Il suffisait de foncer tout droit vers lui…

« Vous allez crever, oui ?! »

Jack épuisait à nouveau tout son répertoire de jurons personnels. Le Commander savait que cela l’aider à puiser dans ses dernières ressources. La rage. Il ne leur restait plus que ça. Et pourtant, il était si près cet objectif !

Mais avant, une mer d’ennemis à franchir. Geths hérétiques que Legion n’avait pu atteindre, Husks, Abominations, Scions, Praetorians, Maraudeurs, Brutes, Cannibals, Ravagers et Swarmers, Banshees… Comme si les Reapers avaient rassemblé en ce même point toutes leurs forces. Il en vomissait de partout. Pour un à terre, deux autres apparaissaient.

Shepard essuya d’un revers de main rageur le sang qui collait à son œil. Son casque avait été touché. Sur le dessus du crâne, fort heureusement, mais cela lui avait égratigné le cuir chevelu et ça saignait assez abondamment. Mordin s’approcha d’elle et de sa main valide lui appliqua une dose de Medigel. Il avait désormais un rictus de douleur qui ne le quittait plus.

« A terre ! »

Jacob plongea. Shepard sentit Garrus la pousser contre le sol. La tête de Mordin heurta le roc à quelques centimètres d’elle. Jack évita le rayon mortel de la Banshee in extremis.

« Elles commencent à me faire gravement chier, celles-là » marmonna la jeune femme, en griffant le sol de ses doigts rageurs.

Tous les quatre à terre, ils ramèrent jusqu’à la niche où ils avaient laissé le transmetteur de Presalia.

« Ça sent vraiment mauvais. » hasarda Jacob.

Shepard le fixa en se faisant la réflexion que malgré tout, ses compagnons avaient une manière assez optimiste de voir les choses. Ils agissaient comme si… comme s’ils pensaient qu’ils allaient vraiment y arriver.

Parce que… elle… elle n’en était vraiment pas sûre. Tout son être lui disait qu’ils étaient tout simplement foutus et qu’ils allaient tous crever là. Ils étaient trop peu nombreux. Trop impuissants. Il y avait bien la solution de l’émetteur, mais Shepard savait qu’ils ne devaient l’activer que grâce à l’antenne pour que cela fonctionne pleinement. Si ça fonctionnait.

Et cette foutue antenne se dressait là, si près. Et si inaccessible.

« On est foutus. »

Ca lui avait échappé.

D’un seul mouvement qui aurait pu être comique, ses quatre comparses tournèrent la tête vers elle. Adossée contre un roc, le sang qui coagulait contre sa joue, elle eut un rire brisé.

« On n’y arrivera pas. »

« Shepard… » Garrus semblait profondément choqué. Elle vit dans son regard qu’elle venait de le décevoir.

On va crever ici. Barre-toi, barre-toi. C’était ce que son instinct lui disait. Une part étrange de son instinct. Celui qui voulait survivre. Mais même se tirer était peine perdue. Encerclés. Pris au piège. Elle était tellement prisonnière de cette pensée qu’elle ne vit pas le poing de Jack lui arriver dessus. Malgré le casque, sa tête oscilla sous le choc amplifié par un champ de force.

« Jamais j’aurais cru entendre ça de vous… » La jeune femme la dévisageait avec colère. « Comment vous pouvez baisser les bras ? »

Jack ne criait pas et c’était peut-être ça le pire. Elle avait le regard brillant, clair. Déterminé.

« Putain, je ne veux pas croire que j’ai entendu ça. » Elle pinça les lèvres et frappa le sol. « Y’en a qui sont morts pour vous ! Pour que vous soyez là ! Et p’t’être que Kaidan et les autres, y vont y passer aussi, pour vous, pour que vous avanciez vos miches vers cette putain d’antenne ! »

Shepard n’arrivait pas à lui répondre. Elle savait tout ça. Elle le savait bien. Ashley, Zaeed, Kasumi, Grunt, Samara, Thane, James… Sans parler de tous ces milliers d’anonymes.

Mais finalement, ce qu’elle réussit à faire, ce fut de rire doucement. A vrai dire, voir Jack dans le rôle de la moralisatrice avait quelque chose de saugrenu.

« Arrêtez de rire, ou je vous en colle un autre ! »

Shepard secoua la tête. Jack avait raison. Quelque part. Ce n’était pas à elle de baisser les bras. Et s’il fallait qu’ils y restent… Autant qu’ils y passent avec honneur. Comme n’importe quel soldat. Même s’il risquait de ne plus avoir personne pour s’en souvenir…

« Merci. »

Elle rassembla ses jambes contre elle et s’accroupit.

« On ne va pas se rendre sans combattre. »

Chacun hocha la tête. Ils avaient l’air grave. Ils le savaient. Ils savaient qu’ils n’y avait pas grand espoir qu’ils y arrivent. Shepard n’avait pas le cœur à faire un grand discours. Pas là. Pas dans ces conditions. Il n’y en avait d’ailleurs pas besoin. Tous les cinq, ils étaient en quelque sorte connectés. La situation dans laquelle ils se trouvaient permettait ce lien viscéral. Celui de compagnons de combat qui allaient donner le dernier assaut avant de mourir.

Ils se partagèrent le reste des clips et les munitions. Chacun prit le temps de vérifier l’arme qu’il avait au poing. Jack fit craquer ses doigts. Mordin tira un peu sur le bandage sommaire qui retenait son bras blessé. Jacob fit cliqueter le cran de sécurité de son arme. Garrus souffla doucement sur son fusil pour en retirer la poussière qui était collée sur le viseur. Shepard en fit de même. Chacun alla se poster à un coin de la corniche. Accroupis, dos à la roche, ils se regardèrent. Le Commander fit mentalement le tour de tous ceux qui lui étaient proches et chers.

Elle s’excusa de ne pas tenir sa promesse.

Jeff.

Elle espérait qu’il s’en sorte. Un peu. Du moins, qu’il ne souffre pas trop.

Inspirer profondément. Faire le vide. Occulter le bruit et la fureur alentour.

Et d’un seul mouvement, tous les cinq se mirent sur leurs pieds et visèrent dans le tas agglutiné tout autour de leur retraite provisoire.

Dans son viseur, tout n’était qu’une masse mouvante. Elle ne distinguait même pas les individus dans lesquels elle tirait. Peu importait. Tant qu’ils tombaient. Jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de balles.

Elle réussissait à rester pleinement concentrée. Comme si elle avait finalement atteint une certaine plénitude et qu’elle était en paix avec l’univers entier. Juste à viser sommairement et à appuyer sur la détente. La masse était toujours aussi compacte, mais elle ne ressentait pas la désespérance qui l’avait prise quelques instants auparavant. Non. Elle était calme.

Encore un à terre. Deux autres encore debout. Peu importait sur quoi elle tirait, c’était simplement l’ennemi à abattre. Juste une pensée machinale de soldat. Descendre le plus d’ennemi. Même si c’était inutile. Mais cela lui permettait d’être sereine.

Ce fut d’abord quelques petits cailloux qui tremblèrent. Agités par une vibration légère.

Puis, un vrombissement formidable retentit.

Ce fut l’apocalypse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *