Chapitre trente-cinq

Elle avait décidé de ne pas le déconcentrer et avait quitté le cockpit sans un bruit. Elle aurait bien aimé rester là, près de lui. En première ligne. Tel un capitaine sur le pont de son navire. Elle ne pouvait pas. Il y avait les derniers préparatifs de cette ultime mission. Enfin, ce qu’elle percevait être son ultime mission.

Sur la passerelle, elle croisa Kaidan qui venait sans doute la chercher. Elle hocha la tête dans sa direction. Sa bouche était pâteuse d’avoir tant parlé. L’émotion aussi. L’étreinte dans sa gorge qui se faisait de plus en plus présente. Elle ne devait pas la laisser l’étouffer.

« Shepard. » se contenta de dire le Major. Lui aussi avait sur le visage une appréhension visible. Il déglutit difficilement puis ouvrit la bouche, se ravisa finalement. Elle se demanda bien ce qu’il voulait lui dire. Mais le geste esquissé vers elle lui fit comprendre qu’il avait cherché à la rassurer. Elle se redressa. Elle ne voulait pas qu’il pense qu’elle allait flancher maintenant. Un sursaut de fierté revint et elle le dépassa à grands pas.

Il la talonna jusqu’à l’élévateur. La descente vers le hangar resta silencieuse. Quoi dire ? Un stéréotypé « On y est enfin, hein ? » ? Pas besoin de le dire pour le savoir. Cela transpirait même à travers les parois de la cabine qui descendait doucement vers les entrailles du Normandy.

Cortez avait déjà préparé les armes avec Jacob. La même scène qui s’était déroulée avant l’assaut de la station Chronos se répéta. Mais Shepard sentit que son lieutenant mettait plus de cérémonial dans les gestes et les paroles. Elle sentit sa main trembler quand il montra ce qu’il avait mis de côté à la demande de chacun. Pour l’instant, il n’y avait qu’elle et Kaidan pour contrôler l’équipement. Le moment de prendre les armes n’était pas encore venu.

Shepard remercia le lieutenant avant de s’avancer vers le Shuttle qui attendait aussi d’être largué. Cortez y avait fait des réparations hâtives.

« Est-il vraiment opérationnel ? » demanda le Commander. Il n’y avait pas le choix, le Kodiak devait tenir. Il avait subit des dégâts sur Mars. Rien de grave assura Cortez. Mais cela ne pouvait pas l’empêcher d’avoir quelque inquiétude quand à la fiabilité de l’engin. Il avait pas mal servi. Et dans des conditions d’exercices assez extrêmes. Cortez tapota la carlingue recouverte de poussière rouge.

« Il peut encore assurer. » certifia-t-il. Alors, s’il le disait… Elle ne pouvait que lui faire confiance. S’en remettre à lui. Jamais il ne lui avait fait défaut. Même s’ils ne se connaissaient que depuis peu de temps, au final. Elle croyait en lui. Elle hocha la tête, le salua et repartit dans l’élévateur. Toujours en silence. Elle ne trouvait pas de mots.

Dans la salle de réunion, tout le monde l’attendait. Elle ne put s’empêcher de laisser son regard balayer la pièce. Se poser sur chaque visage. Ils avaient tous un air grave, presque solennel. Même Jack. Surtout Jack. Les dog-tags de James brillaient sur sa poitrine, tel un étendard.

Mordin toussota un peu, rompant la tension du moment. Il était temps de mettre au clair les dernières instructions et le plan de mission.

Il avait été décidé que le Salarian accompagnerait évidemment Shepard pour l’implantation et la mise en route de la sonde. Le Commander, qui ne voulait surtout pas se défaire de Garrus, avait demandé au Turian de faire partie de son groupe, chose qu’il n’avait pas refusé. Liara serait aussi de la partie, son expertise était un appui solide. En cas de complication, Kaidan mènerait une équipe de soutien composée de Jacob, Jack et Legion.

Deux équipes. Cela se répétait. Cela leur avait porté deux fois la poisse. Pas le choix pourtant. Elle se voyait pas huit personnes tenter l’ascension. Certes, ils n’escaladaient pas vraiment l’Everest . Ils se rendaient à la station climatique qui se situait à six mille mètres d’altitude. En théorie. Par personne ne savait vraiment l’état de la zone. Hackett avait dépêché un vaisseau éclaireur pour prendre des photos de la région, mais il n’était jamais parvenu à franchir suffisamment les lignes ennemies pour réussir sa mission.

Shepard déglutit avec difficulté. C’était aussi un sacré problème, ça. Personne n’était parvenu à se poser sur la Terre depuis que les Reapers avaient pris le Système Solaire. Toute tentative s’était soldée par un échec. Un certain nombre de vaisseaux avaient été désintégrés à l’approche de la planète. L’Amiral n’avait pas voulu risquer plus d’unités. Cet éclaireur avait été l’exception. Encore un échec.

C’était donc complètement aveugle que l’équipage du Normandy allait se rendre au point de chute. Shepard n’aimait pas ça. Cela lui rappelait Azuke. Malgré le temps qui était passé, ce souvenir lointain était encore puissant et douloureux. D’autres batailles, d’autres victoires, d’autres défaites s’étaient succédées depuis lors, mais parfois, elle sentait le petit tiraillement propre aux mauvaises réminiscences. Et comme toujours, elle refoulait cela de tout son être.

Elle faisait confiance à Joker. Aveuglément. Elle lui avait tant de fois confié sa vie et jamais il ne lui avait fait défaut. Une fois encore, elle s’en remettait à lui. Se dire qu’elle avait vraiment toute foi en lui, qu’elle lui faisait confiance de tout son coeur était un cliché à vomir. Et pourtant… Si quelqu’un devait réussir cet exploit, cela ne pouvait être que lui. Elle ne connaissait aucun pilote capable d’une telle prouesse. En tout cas, elle cherchait à s’en persuader. Si elle-même ne pouvait pas croire qu’il y arrive, alors personne ne pouvait. Certes, elle n’était vraiment pas objective, elle le savait. Mais en tant que Commander, elle se devait de montrer sa foi en ses hommes, sinon la confiance des autres en serait ébranlée. Elle devait être la première à y croire et la dernière à renoncer. De toute façon, si Joker n’y arrivait pas, c’était la fin. Encore une fois, il n’y avait personne d’autre pour le faire à leur place. Encore une fois, un poids immense reposait sur les épaules de celui qui se disait « le meilleur pilote de la Galaxie ».

C’était pour cela qu’elle ne voulait pas être à ses côtés. Chaque cellule de son être le désirait mais, elle devait se montrer raisonnable. Cependant, être aux premières loges de la bataille n’était pas une aberration. Ce fut donc pour cela qu’elle se dit finalement, elle montrait sur le pont une fois le rôle de chacun bien clair pour tout le monde.

Elle laissa donc Mordin dévoiler le plan qui avait pris forme dans son esprit tordu. À vrai dire, il ne s’agissait là que d’une simple mission d’infiltration, sauf que l’ennemi était les Reapers. Et qu’il n’avait aucune idée de ce qui les attendait là-bas. La situation était déjà suffisamment compliquée qu’y aller à l’aveuglette était presque du suicide. Alors le Salarian s’était approprié les dernières cartes satellites de la zone et, tenant compte de l’objet à implanter sur site, avait bricolé un semblant de plan.

« Si j’en crois les informations que j’ai obtenues, le meilleur endroit pour poser le Kodiak se situe à cet endroit. » expliqua-t-il en illustrant son propos d’une projection hologrammique de la situation. « Cette chaîne de montagnes ne procure pas un terrain d’atterrissage optimal, mais ce n’est rien à côté de ce que nous avons déjà connu. »

Certes, quelques siècles auparavant, l’Himalaya représentait ce qu’il y a avait de plus extrême comme terrain montagneux. Depuis que les Humains connaissaient le reste de la Galaxie, le discours avait radicalement changé. Oui, ce n’était pas l’endroit le plus pratique pour se rendre en Shuttle mais franchement, ce n’était qu’un détail. Rien que Cortez ne puisse faire. Maintenant, Shepard ne pouvait plus confier le volant à James. Elle sentit son estomac se contracter. Elle avait vraiment perdu un bon élément. Pire, un ami.

Mordin termina son petit exposé par une clause disant qu’il y avait de fortes chances que tout ceci ne puisse être mis en œuvre. Trop d’inconnues. Personne n’objecta. Tout le monde s’en doutait.

« Maintenant…, commença Shepard. » Elle ne put poursuivre sa phrase. Le Normandy fit une telle embardée que la jeune femme fut projetée au sol, imitée par tous les êtres vivants de la pièce. Une alarme retentit dans tout le vaisseau. Shepard accepta la main secourable de Jacob pour se remettre sur ses pieds. La lumière rouge du signal d’urgence rendait son visage déformé et effrayant.

« Bon sang ! s’exclama Kaidan. Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Rien de bien compliqué à deviner, pensa le Commander. Le Normandy venait de pénétrer au cœur de la ligne ennemie. La protection que lui avait procuré la Flotte qui l’avait accompagnée sur le front n’était plus. Désormais, le vaisseau filait seul à travers les nuées de Reapers et de toutes leurs unités.

« Je vais voir. » dit la jeune femme, tentant de maîtriser au mieux sa voix. « Vous autres, retournez à vos postes. » Elle se tourna vers Garrus et Legion.

« Préparez les canons. Le Thanix, en particulier.

— Je croyais que l’engin de Presalia pouvait contrôler les Reapers, commenta Jack.

— Pas tant à la fois, je présume. Et nous nous enfonçons loin à travers les lignes ennemies, répondit calmement Liara. »

C’était bien pour ça que Shepard avait préféré penser qu’ils y allaient avec le plus grand risque possible. Pas envie de se faire de faux espoirs. L’arme de Presalia n’était pas un miracle absolu. Toujours des limites. Et c’était quelque chose de normal.

Elle laissa les autres pour se précipiter en courant dans le cockpit. Kaidan n’eut pas le temps de lui dire quelque chose qu’elle avait déjà disparu dans l’élévateur. Elle profita de l’ascension pour calmer les battements erratiques de son cœur. Cette sonnerie stridente, cette lumière rouge clignotante. Une situation de crise comme elle en avait déjà vécu une. Celle qui lui avait coûté la vie. Encore une fois, elle se ruait vers le cockpit pour rejoindre son pilote.

« EDI ? » appela-t-elle lorsque les portes s’ouvrirent. « Des dégâts ?

— Un bouclier kinétique est endommagé à 80%. J’ai basculé les postes d’énergie les moins vitaux pour réalimenter le circuit de protection. Le camouflage optique est hors service.

— Ils nous voient… » De toute façon, le Commander avait toujours été sceptique quand à l’efficacité de ce gadget avec les Reapers. Avec une petite escouade, peut-être bien que cela avait fonctionné comme lors de l’assaut de Sur’Kesh, mais avec une armée complète… Et ces salopards-là avaient sans doute déjà mis à jour leurs programmes pour détecter le vaisseau malgré son camouflage.

« Quoi d’autre ? » Qu’est-ce qui justifiait bien une telle cacophonie d’alarmes ? Sûrement pas un simple bouclier foutu.

« Jeff a désactivé la majorité des systèmes de guidage de navigation » EDI venait sûrement de lire dans ses pensées.

« Il a quoi ? » Cela lui coupa le souffle pendant une demi-seconde avant que, comme projetée, elle se rua hors de l’élévateur et se mit à courir à toutes jambes vers la passerelle. EDI prit le temps de lui expliquer que ce n’était pas la première fois. Tuchanka avait été le principal exemple de la conduite suicidaire du pilote.

Shepard jura entre ses dents. Qu’est-ce qu’il foutait bon sang ? Il était devenu complètement cinglé ou quoi ? Tête brûlée… Putain de tête brûlée ! Ils voulaient leur mort à tous ?

Elle pila net derrière le fauteuil du pilote, prête à lui hurler dessus lorsqu’elle se ravisa immédiatement. La vision à travers les vitres du cockpit lui avait retiré les mots de la bouche. Les pulsations cardiaques s’emballèrent, elle pouvait même sentir ses propres pupilles se dilater tellement elle sentait la peur la submerger. Elle n’arrivait pas à détacher son regard de ce spectacle effrayant. C’était horrifiant.

« EDI, réduis la puissance du bouclier réflecteur 5. »

La voix de Joker ne pouvait pas être plus calme. Cela fit lentement dériver le regard de Shepard vers lui. Il avait les traits tirés, la mâchoire contractée mais une paix relative émanait de sa personne. Comme si le chaos ambiant ne l’atteignait pas. Shepard aurait elle-même du mal à se repérer entre ce chassé-croisé de vaisseaux, amis, ennemis. Tout allait trop vite, tout partait dans tous les sens. C’était comme un enchevêtrement de tirs, quelque chose d’inextricable. Mais depuis l’embardée qui l’avait faite choir, le Normandy n’avait pas tremblé. Elle rassembla les particules de calme qui s’étaient dispersée dans son être et se concentra sur ce qu’il se passait.

C’était ça.

Le Normandy filait d’une manière fluide à travers l’enfer. Sans heurt, sans accro.

Shepard comprit. Pas besoin qu’EDI lui explique.

S’étant d’abord fié à sa routine désormais habituelle de pilotage avec EDI, Joker avait fait avec l’IA. Cela n’avait pas empêché le vaisseau de percuter un ennemi, bousillant un bouclier au passage. Alors, Joker fit ce qu’il faisait d’habitude quand il n’était pas d’accord avec EDI : couper tous les appareils qu’il jugeait entraver son pilotage. D’où l’alarme hurlante qui n’arrêtait pas depuis. Shepard usa de son accès pour la couper. Elle ne put s’empêcher de soupirer de soulagement.

Joker n’avait pas bougé un muscle, ni émit un seul son. Elle l’admirait. Ce n’était pas donné à tout le monde de piloter un vaisseau dans de telles conditions. Elle sentit quelque chose la submerger. Comme une bouffée de fierté. Ces fourmillements qui remontaient le long de sa peau, l’air qui manquait. Elle était vraiment fière de l’avoir comme pilote.

Elle savait.

Elle savait pourquoi.

D’un seul coup, le Normandy s’extirpa du chaos. Brutalement, le nombre de vaisseaux ennemis avait diminué. Ils n’y avait que quelques unités qui composaient ce qu’on pouvait appeler une arrière-garde. Mais rien à voir avec ce qu’ils venaient d’affronter.

Ils étaient passés.

Un vrai miracle.

Toujours aussi concentré. Joker demanda posément à EDI de réactiver les systèmes les plus vitaux. Il avait fourni un effort considérable. Son corps était douloureux. C’était comme fournir un effort physique intense. Les courbatures le lançaient déjà. Tout son squelette était fragilisé. Il avait encaissé le choc avec le vaisseau qui leur avait coûté un bouclier sans trop broncher mais, il sentait qu’il y avait une ou deux côtes qui s’étaient fêlées. Malgré le traitement. Cela ne lui disait rien qui ne vaille. Cependant, il chassa la pensée de voir à nouveau son corps le lâcher. Les circonstances n’étaient pas les meilleures. Merde. Il inspira profondément. Ce n’était pas le moment de laisser son corps lui dicter ce qu’il devait faire. Il pouvait tenir encore un peu. Pas le choix.

Le pilote prit alors conscience de la présence de Shepard dans le cockpit. Le Commander était sans aucun doute venu après qu’il ait coupé les senseurs, déclenchant par là-même les alarmes principales. . Il fit plonger le vaisseau dans l’atmosphère terrestre. Il risqua un petit coup d’œil dans la direction de la jeune femme. Son teint livide reprenait peu à peu des couleurs. La peur se lisait sur son visage. Il pouvait le comprendre. Lui-même avait eu les entrailles qui s’étaient tordues tout au long de la traversée des lignes. Virer à gauche, à droite, slalomer entre les vaisseaux principaux, les énormes Reapers, les tirs qui fusaient de tous côtés. Il n’avait pas voulu riposter avec la grosse artillerie car cela aurait été une perte d’énergie inutile et n’aurait fait que ralentir sa progression. Aussi s’était-il contenté de quelques tirs de couverture pour s’ouvrir un passage un peu difficile ou se débarrasser d’un ennemi un peu trop collant. Dans ce genre de situation, il valait mieux privilégier la vitesse. Stratégie de fuite. Couvrir l’arrière et foncer.

« Ils nous ont pris en chasse. »

Merci EDI. Il le savait déjà.

Passant sa langue sur ses lèvres qu’il découvrit sèches, il demanda à Shepard de donner le feu vert à Garrus pour un tir de Thanix. Le Commander secoua vivement la tête, comme s’il venait de la réveiller en sursaut. Elle se racla la gorge et obtempéra sans même chercher à discuter.

Le Normandy se mit à vibrer sous le coup des frottements de l’atmosphère avec sa carlingue. C’était là où le vaisseau était le plus fragile. Là-haut la situation était la plus délicate. L’épaisseur des couches faisait que les vibrations étaient très importante. Rien n’était joué. Une course-poursuite dans ces conditions… Ce n’était pas franchement idéal. Mais Joker avait largement plus pire. Et ce n’était pas quelques petites escouades agressives qui allaient entraver la bonne avancée du Normandy vers son but.

Shepard regarda l’un des écrans de contrôle. La nuée de vaisseaux était reconnaissable entre mille. Geths. Ces lécheurs de bottes se trouvaient encore sur leur chemin. Quelle merde ! Quand allaient-ils être enfin débarrassés de ces putains de robots ! ? Elle savait bien que ce n’était qu’une poignée d’hérétiques qui avaient suivi les Reapers, mais elle ne pouvait s’empêcher de pester à haute voix contre ces soi-disant Intelligences Artificielles qui n’avaient pas plus de libre arbitre que le distributeur de café du Normandy. Puis, elle pensa à Legion et s’arrêta de vociférer pour demander à l’artillerie de nettoyer la zone arrière. Hors de question d’amener des invités sur la zone d’atterrissage. Ce qui les attendait en bas devait être suffisamment gros pour ne pas en rajouter davantage.

Elle eut quand même pitié de Legion, condamné à combattre ses semblables, avant de se rappeler que, pour lui, ce n’était là que le résultat d’un consensus qui avait approuvé la démarche et que, en tant que bon Geth, il n’éprouvait aucun sentiment. Mais quand même… Ah, elle devenait trop sentimentale. C’était à se faire vomir soi-même.

Petit à petit, les vibrations s’estompèrent, signe que la pénétration dans l’atmosphère était terminée. Mais ce n’était pas une partie de plaisir pour autant. Leurs poursuivants leur tenaient le train. Et commençaient à être sacrément nombreux. De plus, il ne se contentaient pas d’attaquer physiquement le Normandy. EDI luttait de toutes ses ressources contre un piratage de masse de ses systèmes. C’était quelque chose de fulgurant au point d’inquiéter Shepard à propos de la résistance de l’Intelligence Artificielle. Le Commander fit mander Legion pour qu’il soutienne EDI. Ils ne seraient pas trop de deux. Oui, quoiqu’on puisse en penser, pour elle, EDI et Legion étaient comme des personnes. Ils faisaient partie de l’équipage au même titre que Garrus ou Mordin. Cela était plus évident à concevoir pour le Geth qui disposait d’un corps. Toutefois, EDI, au fur et à mesure du temps avait su se faire accepter. Même si elle était physiquement un vaisseau.

« Tiens le coup, EDI», dit-elle machinalement.  Il ne manquerait plus que le Normandy échappe à leur contrôle. Sans EDI, Shepard était persuadée que la situation serait pire. Évidemment, elle n’aurait pas pensé cela au début de leur « relation ». Maintenant, elle occultait parfois qu’EDI était une IA. Parfois. Mais EDI était surtout le Normandy. Et perdre son vaisseau était quelque chose qui n’était pas à l’ordre du jour.

« Joker, vous pouvez les semer ? »

Le pilote avait les sourcils froncés. Évidemment, il était concentré sur la situation. Mais il devait aussi pouvoir lui donner l’information. Histoire qu’elle sache à quoi s’en tenir. Kaidan, qui se trouvait à ses côtés et n’avait pas pipé mot depuis qu’il était arrivé, se permit de l’ouvrir.

« Alors, Joker ? »

Ce dernier se retint de lui faire une remarque cinglante. Du genre à lui dire de fermer sa gueule car il avait bien entendu la question. Mais le moment n’était pas très bon pour répondre. A vrai dire, il ne savait pas s’il pouvait ou non semer les vaisseaux qui les poursuivaient. Pas qu’il en était incapable. Non. Il lui manquait encore des paramètres. Comme la configuration du terrain.

Ils percèrent la couche nuageuse. Il ne fallut que quelque seconde d’analyse de ce qu’il avait sous les yeux, paysage comme indications qui s’affichaient sur ses écrans, pour répondre à Shepard qui n’avait plus rien dit après sa question, sachant pertinemment qu’il allait lui répondre quand il serait sûr de ce qu’il dirait. Kaidan n’avait pas assez d’osmose avec lui pour comprendre ça. Et ce n’était pas qu’une question d’intimité. Mais une relation de confiance basée sur le travail. En premier lieu. Ça, il n’y avait pas à douter là-dessus. Ce serait malhonnête de penser autre chose. Ils étaient d’abord des professionnels.

« Je peux le faire. »

Et de virer de bord. Shepard accusa la secousse en agrippant le bord du fauteuil de Joker qui marmonna une excuse. Kaidan faillit se retrouver au sol et se remit d’aplomb en serrant les mâchoires, drapé dans sa dignité. Le pilote n’avait pas fait exprès. Non. Il n’avait pas prévenu parce que son cerveau était principalement concentré sur ce qu’il faisait et le fait d’avoir déjà prononcé quatre mots l’avait un peu déconcentré. Il n’aimait pas cette situation. Il savait qu’il ne lui fallait que quelques instants encore pour s’adapter. Et reprendre un air dégagé. D’habitude. Pas là. Pas pour cette mission qui était bien plus capitale que toutes les autres qu’il ait pu faire. Même face à Sovereign, aux Collecteurs… Là, il sentait vraiment cette pression énorme sur ses épaules. Et c’était quelque chose de très lourd. Et cela suffisait à ce qu’il garde son sérieux à chaque instant.

L’orbe bleu d’EDI refit surface. Elle clignota quelques instants, ce qui inquiéta Shepard. Non, ce n’était pas possible qu’elle se soit faite pirater. Ils seraient déjà planté quelque part dans une montagne.

« La menace a été contrée. » Dit-elle simplement. « En quoi puis-je être utile, Jeff ? »

Joker resta silencieux quelques secondes puis se mit à jargonner avec l’IA. Il demanda qu’elle balance les circuits non vitaux sur les boucliers kinétiques qui protégeait le bas du Normandy afin de profiter de l’effet de répulsion pour prendre de la vitesse. Rapport à la configuration du terrain.

Shepard fit la grimace. Le terrain était vraiment accidenté, ce qui était on ne pouvait plus normal puisqu’ils se situaient dans une chaîne montagneuse. Cela signifiait que Joker recherchait un effet de rebond pour rendre la trajectoire du Normandy très aléatoire. Dangereux. Très dangereux. Il fallait vraiment qu’il maîtrise le vaisseau pour ne pas qu’il finisse dans un pic rocheux. Mais il était le pilote et elle n’avait pas envie de le déconcentrer en commençant une argumentation avec lui. Kaidan ne semblait pas de cet avis mais, quand elle le vit ouvrir la bouche pour protester, elle leva la main pour qu’il se taise. Il lui lança un regard noir auquel elle répondit par un hochement de tête qui lui signifiait qu’il avait intérêt à fermer sa grande bouche. Il fit une grimace mais ne pipa mot.

« Accrochez-vous. » dit-elle simplement dans l’intercom afin de prévenir les autres.

Le rodéo commença.

Malgré tout le professionnalisme qu’exigeait la situation, malgré le fait qu’elle savait qu’il lui fallait garder les yeux ouverts, elle ne put s’empêcher de les fermer. Voir le paysage défiler sous ses yeux, sentir les secousses et les embardées secouer le Normandy lui secoua l’estomac et elle sentit son cœur au bord des lèvres. Elle fut prise de hauts-le-cœur qui l’incitèrent à ne plus rien regarder. Merde. Merde.

EDI signala que deux vaisseaux ennemis venaient de se planter. Très bien. Il était difficile de vraiment savoir combien de poursuivants les canardaient.

« Oh, putain ! » jura Joker en faisant vriller le Normandy. Le vaisseau esquiva de justesse le rayon mortel qui alla fracasser une montagne.

Évidemment. Ils étaient aussi ici. La vue se dégagea quelques instants et ils purent voir l’étendue de la menace au sol. Les montagnes, même si elles étaient les plus hautes de la planète semblaient si ridicules à côté de leurs statures imposantes. Trois types Sovereign. Imposants, menaçants. Comment faire ?

« Où sommes-nous par rapport au point de rendez-vous ? » demanda Shepard en commençant déjà à ébaucher un plan B.

EDI projeta une simulation de leur situation. Il y avait une bonne distance à parcourir pour atteindre la station. Si elle était encore debout. Le Commander se gratta l’occiput. Merde. C’était pas gagné. Elle jeta un coup d’œil de biais à Kaidan dont l’expression d’intense concentration montrait qu’il songeait lui aussi à un autre moyen d’arriver à l’endroit prévu. Évidemment, cela aurait été trop beau qu’ils puissent s’y poser directement.

« Très bien, dit-elle à haute voix, plus pour elle-même que pour les autres. La priorité est de dégager ces connards de Geths du périmètre le temps qu’on se pose quelque part. Joker ?

— Aye, M’dame.

— Nous risquons de devoir partir au plus tôt.»

Shepard fit alors volte-face, un signe de tête en direction de Kaidan et partit à vive allure vers le CIC. Ne voulant pas déranger le pilote, c’est du CIC qu’elle annonça à tous de se tenir prêt pour un largage en catastrophe. Bien sûr qu’elle aurait voulu que ça se passe autrement. De pouvoir prendre un peu de temps pour éviter la précipitation, le stress. Mais quelle idée était-ce là. Ce n’était pas une bataille lambda, une guerre comme une autre. Rien ne pouvait être prévu à l’avance, surtout pas l’ampleur de la menace.

Elle signala à Kaidan qu’elle partait se préparer et lui ordonna de faire de même. Alors que l’élévateur montait vers le loft, elle demanda à Cortez si tout était paré pour la manœuvre, ce à quoi le lieutenant répondit par l’affirmative. Tant mieux. Il était efficace, ce pilote. Il ne remplacerait pas James mais elle comptait sur lui pour les mener à destination.

La porte de ses quartiers chuinta doucement. Quelque chose qui ressemblait à un étranglement lui serra la gorge. C’était étouffant, cela bloqua une fraction de seconde sa poitrine. Puis, elle se précipita vers son armure qui l’attendait sur son lit. Les mêmes gestes, plusieurs milliers de fois répétés. Les jambières, le plastron, les protections de bras. Elle clipsa lentement les jointures des articulations. Chaque «clac» la remplit d’un sentiment étrange, oppressant. Elle vérifia avec son cérémonial habituel, la position et le bon enclenchement de chaque pièce de son armure. Toujours dans le même ordre que d’habitude. Rien ne devait perturber cette petite routine, elle avait un peu peur que cela lui porte la poisse. C’était stupide et superstitieux, mais cela faisait partie de ses tics. Elle n’allait pas modifier ça aujourd’hui. Tout était bien comme il le fallait. Elle fit craquer ses cervicales par un petit mouvement latéral de tête. Un autre rituel. Elle l’avait toujours fait sans y penser. Là, elle se rendait compte de l’importance de chaque petit geste. Ils avaient comme un goût de dernière fois. Cependant, elle se sentait sereine. C’était quelque chose d’étrange, elle n’arrivait pas à définir vraiment ce qu’il se passait dans son esprit. Les gestes, rien que les gestes. Et toute leur symbolique.

Elle jeta un coup d’œil dans le miroir. Voir encore une fois son reflet. Ces cernes sous les yeux. Ces traits tirés par la fatigue. Mais la franche résolution dans toute son expression. Pas le moment de flancher. De repenser à son parcours, à tout ce qu’il s’était passé.

C’était ici et maintenant.

Hochant la tête comme pour saluer son reflet dans le miroir, elle se détourna et se dirigea vers la porte du loft. Malgré tout, malgré elle, elle se donna quelques secondes pour regarder ses quartiers. Son bureau jonché de datapads. Ses maquettes de vaisseaux spatiaux soigneusement entreposées. Le luxe de sa salle de bains privative. Ce lit qu’elle a partagé à la sauvette avec Jeff. L’aquarium dont elle n’avait jamais vraiment su s’occuper de ses habitants.

Tout semblait appartenir au passé. Un arrière goût un peu amer, qui restait dans la gorge. Ce n’était pas son genre de s’appesantir sur le passé, les souvenirs. Tant de sentimentalisme ne lui ressemblait pas. Elle secoua la tête une dernière fois avant de s’engouffrer par la porte. Ce fut la tête vide de toute pensée qu’elle redescendit dans le CIC, pleinement concentrée sur la prochaine bataille.

Kaidan l’attendait déjà, le visage grave, avec son air solennel des jours importants. Shepard avait toujours pensé que cela lui donnait un air constipé. C’était Kaidan. Elle avait fini par s’y faire. En ces circonstances, elle comprenait parfaitement qu’il puisse être si fermé. Elle n’allait pas lui chercher des poux dans la tête.

« Commander. » C’était la voix de Joker qui résonnait par le biais des enceintes dans le CIC. Aucune panique dans le ton employé. Juste une plate détermination et un peu de jubilation. Shepard se fit la réflexion que les vibrations du Normandy avaient quelque peu cessé, tout comme les embardées que pouvait avoir le vaisseau.

« Nous pouvons atterrir sur une zone dégagée à deux kilomètres au nord-est de la position initiale. Pas de Reapers dans le périmètre. »

Et les Geths ?

« Nous possédons une fenêtre d’une bonne dizaine de minutes avant que la salve ne reprenne, expliqua EDI comme si elle avait lu ses pensées, ce qui arrivait quand même souvent.

— Comment ça ?

— Legion et moi avons fait en sorte de dérouter les serveurs principaux des Geths en brouillant le signal descendant entre… »

Shepard coupa court aux explications d’EDI qu’elle ne comprendrait pas de toute façon. L’important était de savoir qu’ils avaient environ dix minutes de répit. Qui venaient de commencer. Autant ne pas traîner.

« Kaidan, allez voir Cortez et terminez les derniers préparatifs d’armement, dit-elle sans préambule. Je regarde avec Joker la zone d’atterrissage et comment nous pouvons rallier l’objectif. Rassemblez aussi tout le monde dans le hangar. »

Le Major hocha la tête et se précipita vers l’élévateur tandis que Shepard remontait la passerelle en quatrième vitesse. Décidément, elle courait tout le temps en ce moment. Et il y avait de quoi. Elle se sentait alimentée par une énergie intarissable. L’adrénaline faisait des miracles sur un corps meurtri et fatigué.

« Alors ? » Joker pianotait fébrilement sur ses claviers mais elle vit dans l’absence de crispation dans ses épaules qu’il était beaucoup plus détendu que lorsqu’ils avaient pénétré l’atmosphère terrestre. Le pilote fit glisser un écran à part des autres qui géraient ses commandes et désigna un point clignotant du doigt.

« Là. On sera à cinq mille trois cent mètres d’altitude ce qui vous fera encore un dénivelé d’un kilomètre environ à grimper. Deux kilomètres linéaires. Ça va être assez pentu. »

Rien de pire que ce qu’ils avaient pu affronter sur d’autres planètes, quand le Mako leur servait de moyen de transport pour effectuer leurs missions à terre, à rechercher des balises ou des terroristes illuminés.

Shepard jeta un coup d’œil par la vitre. Elle n’avait pas le temps de s’extasier sur le paysage immaculé de l’Himalaya et ses pics rocheux. Il lui fallait réfléchir rapidement. Elle regarda à nouveau la destination calculée par EDI. Même si elle savait que l’Intelligence Artificielle avait trouvé sans doute la seule possibilité mathématique, le Commander aimait ne pas se reposer systématiquement sur les machines. Elle voulait rester maître des décisions. Mais encore, une fois, EDI avait vu juste. Elle avait beau regarder la carte et toutes les données affichées par Joker, elle ne pouvait que se ranger à l’avis de l’IA.

« OK. On fait comme ça. » Elle signala ensuite à Joker qu’elle descendait dans le hangar pour voir les derniers préparatifs. Une fois au sol, il ne s’agirait pas de traîner. Il faudrait partir tout de suite.

Joker hocha la tête sans dire un mot. Maintenant que la pression était retombée pour un temps et qu’il n’avait plus à se concentrer à cent pourcent sur la manœuvre, il y avait un peu de place pour autre chose. Pour cette boule dans la gorge qui s’était formée. Pour l’inquiétude. Pour la résignation. Ainsi, il le savait, quand il se poserait, il laisserait Lucy partir. Et il y avait de fortes chances qu’elle ne revienne pas. C’était certain. Il en avait le sentiment, l’intuition. Merde. Cela lui foutait une trouille monstre. Il savait que c’était le boulot, que c’était ce combat, cette guerre qui voulait ça mais non, il y avait toujours une petite part de lui-même qui ne voulait pas voir la réalité en face. Qui se débattait. Qui hurlait.

Qui voulait se lever et la suivre.

Qui voulait la serrer contre lui. Peut-être pour la dernière fois.

Sentir son odeur.

Sentir la texture de sa peau.

La fragance de ses cheveux.

Mais elle était déjà partie. Avait franchi la passerelle au pas de course. Était dans l’élévateur.

Il déglutit et une goût de bile amère se déversa dans sa gorge.

Il s’en voulait de n’être pas plus téméraire. D’être trop professionnel. Pas assez impulsif pour une fois.

Et merde.

Merde.

EDI lui annonça que le point d’atterrissage était en vue et qu’il lui faudrait faire la manœuvre avec elle. Le pilote secoua la tête, cligna des yeux pour se reconcentrer. Allez, il devait y arriver. Ce n’était qu’une petite manœuvre de routine. Juste une fois comme une autre. Il devait se dire ça. Il n’y avait rien d’autre. Cela ne devait pas avoir le goût d’une dernière fois. Cela ne devait pas être vu comme une dernière fois.

Il prit une grande inspiration. Ses côtes, fragilisées par les vibrations et les impacts, se rappelèrent à son souvenir. Il était temps d’en finir. Son corps ne supporterait pas plus. Il n’avait pas eu le temps d’aller voir Chakwas pour sa dernière injection, ce qui en faisait trois de ratées. La douleur n’était donc pas partie. Elle ne partirait jamais. Pas sans ces foutues drogues. Il ne fallait pas se voiler la face. Le Vrölik lui collerait à la peau jusqu’à la fin. Et ce serait sans doute de pire en pire.

Machinalement, il posa le Normandy sans grande difficulté. Le terrain avait beau être accidenté, ce n’était rien à côté d’Ilos. C’était presque aussi simple que poser une voiture sur une plate-forme de la Citadelle. Un amas rocheux un peu abrupt représentait la seule difficulté. A la limite, il aurait préféré une situation plus extrême. Cela lui aurait permis de ne pas penser à autre chose qu’au boulot.

EDI décomptait les mètres qui séparaient le Normandy du sol. Cela sonnait comme un compte à rebours morbide. Les nombres résonnaient au même rythme que les battements du cœur de Shepard. Elle sentait un bourdonnement dans ses oreilles et déglutir ne changeait rien. C’était juste psychosomatique. Elle ferma les yeux. Se réfugia dans sa bulle. Se concentra. Repoussa tout ce qui était extérieur.

C’était étrange. Elle ne craignait pas ce qui pouvait lui arriver. A vrai dire, elle s’en foutait un peu. C’était quelque chose qui lui venait souvent à l’esprit depuis quelques temps. Depuis sa dernière discussion avec Chakwas. Oui. C’était bien là qu’elle trouvait que son propre comportement avait changé. Plus distante. Avec tout le monde un peu. Avec Jeff, surtout. Elle mettait ça sur le compte de la situation. Elle ne voulait pas affronter la réalité en face. Leur réalité. Celle d’une relation qui allait sans doute se terminer abruptement par la mort de l’un ou de l’autre, voire des deux. C’était pour cela qu’elle avait préféré ne pas s’attarder dans le cockpit. Pour ne pas faire des adieux. Elle savait qu’elle risquait de le regretter, mais cela était au dessus de ses forces. Elle n’en était pas capable. Un au-revoir dans ces conditions, cela aurait un goût de définitif. D’adieux. Et ça, non. Elle voulait affronter cela comme une mission de routine, mais elle savait bien que ce n’était pas du tout une banale bataille. Son attitude trahissait bien cet état d’esprit. Mais le regarder dans les yeux, lui parler comme si cela serait la dernière fois, elle ne pouvait pas. Cela la perturberait trop et ce n’était pas bon pour la mission. Elle ne pouvait pas se permettre une telle chose.

Une secousse accompagnée de la fin du décompte annonça que le Normandy venait d’atteindre le sol. Sans plus attendre, Shepard ordonna l’ouverture de la porte du hangar et Cortez n’attendit pas qu’elle le lui demande pour se rendre au poste de pilotage du Kodiak. Mordin avait émit le désir de profiter des quelques minutes qu’ils restaient avant que l’ennemi se repointe pour terminer les calibrations de l’émetteur à l’air libre afin de paramétrer au plus près des conditions extérieures. Shepard n’avait pas pu le lui refuser, il ne manquerait plus que tout foire à cause d’un problème dû à la précipitation. Il ne fallait pas faire prendre d’un manque de négligence. Ils avaient un peu de temps, qu’il serve.

« Shepard. »

Garrus s’avança vers elle. Il avait la mine préoccupée. Cependant, il se contenta de revoir une dernière fois leurs directives communes. Kaidan vint les rejoindre avec Jack. Quand à Liara et Jacob, ils prêtaient main forte à Mordin qui s’agitait autour du Kodiak.

Cortez devait les mener au plus avant possible. Au vue du repérage effectué à la va-vite par Liara à l’aide de Glyph, la station était difficile d’accès. Le terrain était très accidenté et il ne serait pas étonnant que le Kodiak ait du mal à passer. La probabilité de terminer le trajet à pied était importante. Le transport de l’émetteur poserait sans doute problème. Garrus avait commencé à résoudre le problème en trafiquant avec Legion une sorte de système roulant qui faciliterait la tâche. Ce n’était pas forcément du dernier cri technologique mais le Turian et le Geth avaient fait ce qu’ils avaient pu avec ce qu’ils avaient trouvé à bord du Normandy. Les pièces de rechange du Kodiak y étaient passées. C’était bien ce qui préoccupait Garrus. En cas d’avarie, il serait difficile pour Cortez de réparer l’engin. Mais il avait pesé le pour et le contre et il s’était avéré qu’il n’y avait pas vraiment le choix.

Shepard ne dit rien de particulier. Elle avait bien compris. La situation était compliquée. A ce stade de la guerre, cela n’allait pas être du gâteau non plus. Elle détailla son équipe du regard. Il n’y avait qu’eux dans cette galère. Ils devaient se montrer fiables et solidaires. Les initiatives étaient nécessaires, mais la prudence aussi. Elle demanda à Kaidan de lui redire ce qu’ils avaient décidé pour son groupe si certains cas de figure se présentaient. Elle connaissait suffisamment le Major pour savoir que s’il arrivait quelque chose à son propre groupe, il foncerait tête baissée pour aller la secourir. Mais la mission était claire. Il fallait réussi à brancher l’émetteur. Si jamais il fallait la laisser en arrière, personne ne devait hésiter.

Toutefois, elle savait, au fond d’elle, qu’aucun d’entre eux ne lui obéirait pour cet ordre là.

Mordin fit signe qu’il avait terminé. Shepard regarda le temps qu’il restait. Trois minutes. Très bien.

L’équipe se rassembla autour d’elle. Elle les regarda tous, un par un, comme pour fixer leur image bien dans sa mémoire. Cette équipe. Son équipe. Ses amis fidèles.

Garrus, toujours présent à ses côtés, sa fière stature de Turian fidèle au poste, la soutenant, l’encourageant mais aussi sachant la freiner quand elle avait des idées de plan tordues et suicidaires.
Liara, douce et mordante à la fois. Admirative au départ, plus pondérée par la suite. Un appui fiable. Elle avait changé depuis leur rencontre et Shepard appréciait beaucoup ce qu’elle était devenue.
Jacob la suivait par loyauté, parce qu’ils partageaient la même notion de justice. Elle avait eu du mal à lui faire confiance au départ et elle savait que cela avait été réciproque. Maintenant, elle n’hésitait pas à le solliciter.
Jack, instable mais étonnement toujours là, alors qu’elle avait de nombreuses raisons de ne plus suivre l’aventure. La fragile silhouette contrastait énormément avec le caractère. C’étaient deux versants opposés d’une personnalité retorse. Elle n’avait rien à gagner à la suivre et pourtant elle était encore là. Son regard affichait encore une déterminante envie de vengeance mais c’était plus résigné, plus las.
Mordin, l’intarissable Salarian, un peu difficile à suivre parfois, mais dont les méthodes implacables et sans détour avait plu dès le départ au Commander. Il traînait aussi une responsabilité lourde, un bagage dont elle comprenait la teneur.
Legion, l’étrangeté du groupe. Un Geth qui s’était révélé être un compagnon loyal. Un désintéressement total mais une curiosité réciproque. Parfois, c’était complètement fou de savoir qu’il y avait un de ses viscéraux ennemis dans son équipe. Mais, celui-là était différent.
Kaidan. Confiance et défiance mêlées. Elle savait qu’il avait encore des sentiments pour elle. Mais elle ne pouvait pas satisfaire ses désirs. C’était ainsi. Lui aussi, les années l’avaient quelque peu changé. Sauf pour son indéfectible désir de justice et d’équité. Une même vision des choses qui ne pouvait qu’être ce qui les reliait à présent, après les différents qui les opposaient.
Cortez était en retrait mais elle le comptait parmi les autres. Cet homme discret l’avait séduit par son professionnalisme et sa douceur. Un vrai médiateur et un pilote efficace. Il savait tempérer les choses quand la situation était extrême.

Tous les huit composaient à présent le seul appui pour donner encore un poids plus important à la résistance. S’ils parvenaient à faire aboutir la mission, la victoire serait vraiment une possibilité. Pas que ce ne fut pas le cas actuellement, mais le combat allait sans doute s’éterniser. Là, on pouvait prendre les Reapers de vitesse. Paralyser l’ennemi pour mieux l’achever. Ce n’était pas une mission à prendre à la légère. Elle serait également sans doute la dernière pour certains d’entre eux.

Ce fut ces mots qu’elle adressa à ces autres qui la regardaient, attendant le départ. Elle n’avait pas pu s’empêcher de faire ce petit discours.

« Battons-nous pour ceux que nous avons perdus. »

Ashley. Samara. Grunt. Thane. James.

Elle aurait tant voulu que Tali soit parmi eux, mais la Quarienne avait son propre combat. Qui avait également son importance. Elle savait aussi que Wrex aurait bien voulu être là, mais botter le cul des Reapers à bord d’un vaisseau lui plaisait sans doute aussi.

« C’est ici et maintenant ! »

Elle tapa du poing dans sa main pour appuyer son propos et cela déclencha hochements de tête et grognements d’approbation.

« Deux minutes, Shepard. » l’informa EDI. Shepard secoua la tête et invita l’équipe à monter dans le Kodiak. Il lui fallait donner les instructions d’extraction à Joker. Sans doute ne serviraient-elles à rien. Mais cela faisait partie du protocole. Et comme toute routine, Shepard ne voulait pas y déroger. Par superstition d’officier. C’était ainsi.

Joker l’attendait devant l’élévateur. Il était parvenu à redescendre au hangar pour économiser du temps à Shepard pour le départ. EDI pouvait très bien assurer le décollage sans lui. Et puis, il voulait faire cet effort pour la jeune femme. Il avait serré les dents à chaque pas, mais il avait tenu bon. Il ne fallait pas que le Commander se doute de quelque chose. Il n’allait pas ajouter une inquiétude supplémentaire à la longue liste qui devait déjà lui occuper l’esprit. Il s’adossa à la paroi métallique et observa Shepard qui venait vers lui. Il resta le regard fixe pour imprégner dans ses rétines l’image de cette femme qui comptait énormément pour lui. Qu’il aimait sincèrement. Sans artifice et sans mensonge. Sa démarche assurée, sa stature fière, sa détermination. Il réussit tout de même à observer la lassitude et le doute dans sa manière de venir vers lui. Après tout, c’était un être humain.

Il remarqua qu’elle fuyait son regard alors qu’elle commençait à lui parler. Il essaya de ne pas laisser trop aller la déception de voir que leur dernier échange de paroles allait être aussi superficiel. Si au moins, elle pouvait le regarder dans les yeux.

Elle n’arrivait pas à poser son regard sur son visage. C’était trop. Si elle se laissait aller à ça, elle allait craquer, elle en était certaine. Elle préféra fixer les yeux sur le datapad qu’elle lui tendait avec les instructions à suivre. Que ce soit en cas de réussite, qu’en cas d’échec. Surtout, ne pas venir la chercher si jamais ça sentait le roussi pour elle. Si elle devait y rester, il ne devait pas tenter l’impossible. Même si la mission était une réussite, la bataille ne serait pas finie. Le Normandy aurait encore des choses à accomplir. Elle devrait rejoindre la Flotte d’Anderson en soutien. Elle sentit dans la crispation des épaules du pilote qu’il ne partageait pas son avis. Elle prit sur elle de hausser le ton pour qu’il comprenne.

Ce fut là qu’elle commit l’imprudence de le regarder en face.

Ses yeux hurlaient qu’il ne la laisserait jamais tomber alors que sa bouche émit l’habituelle « Aye, M’dame ». Pas de protestation hurlante. C’était ce silence et cette approbation qui se révélèrent bien plus difficiles à encaisser. Elle prit le coup sans flancher. Une partie d’elle-même aurait voulu lui dire, le supplier de venir la sauver. Comme à chaque fois. Elle brûlait de lui dire de venir à son secours, de lui sauver la mise in-extrémis, de l’arracher au danger. Mais elle ne pouvait pas se permettre de risquer de perdre le Normandy s’il s’avérait qu’elle était en danger. Elle préférait d’un côté la survie de cet homme qu’elle aimait. Qu’elle y reste lui importait moins. C’était sans doute quelque chose d’égoïste, mais moins que de vouloir sa propre survivance.

Elle savait qu’il était temps de se détourner et de se diriger vers le Kodiak. Donner les instructions à Joker ne devait pas prendre autant de temps. Elle n’allait pas mettre en danger tout le monde parce qu’elle n’arrivait pas à le laisser. Il voyait bien qu’elle hésitait. Qu’elle aurait voulu qu’ils se quittent autrement que de manière aussi formelle. Mais si elle tardait trop, Kaidan allait sûrement rappliquer.

Elle finit par faire un pas de côté. Lui souhaita bon courage. Il vit son regard dévier, fuyant à nouveau le sien. Il la vit fragile, malgré cette armure épaisse censée la protéger. Le corps de la jeune femme fit une légère rotation. Elle lui tourna le dos.

Non.

Il refusait.

Il ne voulait pas que la dernière chose dont il se souviendrait soit cette image de la jeune femme en train de se détourner de lui.

« Lucy. »

Jeff fit abstraction de la douleur. Il s’avança vers elle et lui attrapa le bras.

Pour la retenir encore un peu. Le temps pressait, il le savait. Il était bien au courant que ce n’était pas raisonnable. Imprudent. Complètement fou.

Mais il s’en foutait. Putain qu’il s’en foutait alors qu’il l’attirait vers lui pour une étreinte.

La dernière, peut-être. Il ne voulait pas y penser, le nez enfoui dans son cou. Il ne se préoccupa pas de la froideur de l’armure et de son contact rude. Il ne pouvait pas ressentir la chaleur du corps de la jeune femme alors il s’enivra du parfum de sa nuque et de ses cheveux.

Qu’est-ce qu’il pouvait bien en avoir à foutre que Kaidan ou qui que ce soit voit qu’il se passait quelque chose entre eux ? A cet instant, pourquoi y prêter autant d’importance ? Qu’est-ce que ça pouvait faire à ce stade ?

Elle resta figée une demi-seconde avant de répondre à son appel désespéré. C’était timide, hésitant et finalement ne dura qu’un court instant, le temps d’une respiration.

Il aurait voulu hurler quand elle le repoussa, mais ce n’était que pour l’embrasser et non le rejeter. Un baiser un peu rude, un peu sauvage, précipité.

Il aurait voulu la supplier de revenir en vie, quitte à s’embourber dans le pire des clichés. Mais avant qu’un son n’ait pu franchir ses lèvres, il comprit qu’il n’avait pas besoin de parler. Que ce serait des mots de trop. Le regard qu’ils échangèrent lui suffisait amplement.

Qu’elle pouvait se sentir idiote. Comment avait-elle pu vouloir partir comme ça, en le laissant derrière sans autre chose qu’un ordre froid et sec ? Et elle disait qu’il comptait pour elle ?

« Regarde-le. Regarde-le bien » si dit-elle. Ancrer son visage dans son esprit. Ses yeux verts où perçait une inquiétude qu’il ne pouvait pas dissimuler ici. La ligne du nez, les lèvres entrouvertes dans une moue quelque peu hébétée, encadrée dans cette barbe qui cachait ses traits et mettait une certaine distance avec l’extérieur. Elle en apprécia la rugosité sous ses doigts alors qu’elle lui caressa la joue comme pour lui dire qu’il était temps de partir.

Il hocha simplement la tête. Ils se détournèrent l’un de l’autre en même temps, afin de ne pas avoir en tête l’image du dos de l’autre ou même l’idée de son regard le regardant s’éloigner.

Shepard accéléra le pas. Il ne restait qu’une minute.

Cortez avait déjà allumé le Kodiak et il n’y avait plus qu’à attendre qu’elle monte pour partir. Dans l’habitacle, il n’y eut pas un mot de proféré les premières minutes. Kaidan avait juste haussé un sourcil dans sa direction. Jack l’avait un peu dévisagée mais sans plus. Elle ne devait rien montrer de plus que sa détermination et non pas le fait que quitter le Normandy dans ce contexte la touchait plus que de raison.

Cortez poussa le Shuttle à fond dès le départ, clouant tout le monde sur son siège. Mordin s’était posté derrière le siège de pilotage et suivait la progression mètre par mètre en donnant quelques instructions au Lieutenant afin qu’il anticipe la trajectoire au vu des desiderata de la mission. Cortez supporta le babillage entrecoupé d’exclamations du Salarian avec une patience d’ange.

Liara, les doigts croisés, fixait le vide devant elle. Petit rituel de concentration. Ils en sont tous là. Prendre son mal en patience et réguler l’adrénaline qui court dans les veines. Se calmer mais rester sur le qui-vive, prêt à bondir au premier signe.

Les cahots de la piste que se frayait le Kodiak secouait tous les passagers. Cramponné à 35son siège, Kaidan continuait à ruminer quelque chose dans sa barbe. Shepard reconnut cette manie. Il était en train de se répéter mentalement tout ce qui avait été dit pour préparer la mission. C’était quelque chose qu’elle avait appris en faisant ses classes. Un vieux truc qui permettait de rester focalisé sur la mission. Elle, préférait faire le vide. Et pourtant, en cet instant, elle n’y parvenait pas. Elle se sentait électrique, sa respiration était douloureuse tant elle cherchait à la contenir pour ne pas montrer son état de stress. Elle devait recomposer sa bulle mais n’y parvenait pas. Dans ce genre de cas, elle savait que se retrouver au cœur de la bataille suffisait à lui rendre tout sa concentration. Elle espérait que cela serait le cas.

Le Kodiak fit une embardée et Mordin ne put que glapir lors du choc.

Tout alla très vite, si vite que Shepard ne put rien analyser de ce qu’il se passait. Les passagers du véhicule se retrouvèrent sens dessus-dessous, projetés les uns sur les autres sans pouvoir faire grand chose. Le Kodiak était en train de se retourner comme une vulgaire tortue. Le chaos régnait dans l’habitacle.

Shepard reçut quelque chose sur le crâne.

Elle perdit connaissance.

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