Chapitre 13 : Détours

C’était presque devenu simple, dans mon esprit, du moins. Je savais ce qu’il me fallait faire pour mettre toutes mes chances de mon côté. Il me fallu cependant régler certaines choses. A commencer par mettre fin à ma relation avec Audrey. Je ne voulais pas détruire mes chances de renouer avec le bonheur à cause d’un écart.
La pauvre jeune femme versa quelques larmes mais il m’apparut qu’elle ne m’en voulut pas autant que j’eus pu le croire. Elle qui avait été attirée par mon côté triste, avec ce côté secret, était tombée amoureuse d’un homme quelque peu « cassé ». Pas de celui qui commençait à reprendre pied, qui plus est, sans elle. Audrey fit preuve de plus de sagesse que je l’aurais cru capable. Malgré tout, nos relations professionnelles restèrent teintées d’une certaine gêne. J’avais quand même quelque remords à l’avoir utilisée ainsi. Cependant, elle n’en montra rien.
Ce fut donc réglé, à mon grand étonnement, sans disputes ni heurs. Cela me parût horriblement simple. Mais j’en fus heureux.

N’allez pas croire que tout était devenu naturellement normal. La première entrevue avec Leila se fit à Cambridge et ne donna pas le résultat escompté. Elle m’avait appelé pour me voir. J’avais Transplané après mon travail, après avoir enfilé des vêtements moldus et m’être donné une apparence plus agréable, sans encre sur mes doigts ou sur mon visage.
Leila m’attendait seule sur un petit banc du square où nous nous étions revus pour la première fois.
Je m’avançai d’un pas mal assuré, le cœur battant en prévision de ce qui allait se passer. La jeune femme me sourit quand j’arrivai à sa hauteur. Elle se leva. Je ne savais pas que faire, j’avais terriblement envie de la serrer dans mes bras. Cela faisait deux semaines qu’on ne s’était pas vu, le temps pour nous de mettre de l’ordre dans nos têtes et pour moi, dans ma vie sentimentale.
« Percy est chez Neela » expliqua-t-elle en faisant quelques pas.
Je hochai la tête pour me donner contenance. Leila était élégante, ses cheveux châtains relâchés tombaient en cascades sur ses épaules. Elle les avait de nouveau fait pousser, constatai-je. Elle s’était maquillée de manière plus soutenue que d’habitude.
« J’ai réservé chez Browns, ce n’est pas très loin d’ici. » dit-elle.

Nous cheminâmes en silence jusqu’au restaurant. Leila me semblait tendue. Tout comme moi d’ailleurs. De quoi avions-nous l’air ? Je la remerciai mentalement d’avoir choisi un terrain neutre comme lieu de rencontre. Tout comme la première fois que nous nous étions revu, c’était la meilleure chose à faire. Je ne me voyais pas chez elle, seuls. J’avais peur de ce dont j’étais capable. Je ne voulais pas la brusquer, lui faire peur. D’ailleurs, je ne voulais pas me faire peur.
Nous nous installâmes à la table réservée. Le restaurant était plutôt une brasserie, à l’ambiance chaleureuse. Leila avait délibérément choisi quelque chose d’impersonnel, une ambiance normale, pas de restaurant huppé. Cependant, je me sentais aussi mal à l’aise que dans l’antre au lourd parfum capiteux de Mme Pieddodu. Comme un adolescent à son premier rendez-vous. Stupide, n’était-il pas ? Dans ce cas, nous étions deux, pensai-je pour me réconforter.
Je me perdis dans la carte pour ne pas être le premier à entamer la conversation. Je ne voulais pas paraître empressé mais je l’étais intérieurement. Toutefois, Leila n’avait pas non plus l’air décidée. Il était certain que nous allions faire avancer notre problème en restant muets comme deux collégiens.
La seule chose que Leila demanda fut si j’avais choisi. Je décidais d’un plat au hasard, quelque peu découragé par l’immobilité des choses. Renonçant soudainement à mon désir de ne rien brusquer, j’ouvris la bouche. Etrangement, le serveur choisit ce moment-là pour venir prendre nos commandes que j’énonçai donc avec toute la galanterie et la bonne éducation dont je pouvais faire preuve. Une fois le garçon reparti, le silence revint à notre table. Il m’avait coupé dans mon élan de courage et j’en étais mortifié.
Leila regardait la décoration de la brasserie. Je me demandais si elle ne regrettait pas cette soirée qui commençait mal de mon point de vue.
« Comment s’est passé ta journée ? »
Cette phrase d’une banalité affligeante venait de sortir de ma propre bouche. La jeune femme posa sur moi un regard surpris, puis rougissante, elle me répondit que cela avait été une journée ordinaire. Personnellement, j’aurais pu dire la même chose de la mienne. Si l’on exceptait le moment où j’avais renversé mon thé sur des dossiers urgents, quand je m’étais trompé d’adresse de Cheminée et que je m’étais retrouvé aux Trois Balais à la place du lieu d’un rendez-vous. Ma nervosité était extrêmement expressive, c’était désespérant. Heureusement, j’étais parvenu à me calmer avant la fin de la journée.
Face à Leila, j’étais désormais redevenu anxieux. En attente de quelque chose de sa part.
« Et toi ? »
Ne surtout pas lui avouer que j’avais pensé à cette entrevue tout la journée. Cela la mettrait sûrement dans l’embarras plus qu’elle ne le montrait.
Je me mis à discourir sur mon travail comme j’en avais l’habitude. Je savais que je monologuais la plupart du temps. J’en avais l’habitude. C’était toujours comme ça. Bill m’avait fait remarquer, un jour, que j’avais tendance à rendre n’importe quelle conversation soporifique. Il n’avait pas tort, songeai-je, alors que je vis le sourire poli de Leila qui contredisait son regard. Le garçon arriva à point nommé avec nos plats. Cette fois-ci, je n’en fus pas mécontent.
Le repas débuta dans un silence extrêmement pesant. A l’autre bout de la brasserie, un groupe d’individus conversait joyeusement et bruyamment, accoudé au bar. Heureusement qu’il y avait de la chaleur dans ce restaurant.
Il me fallait prendre les devants. La première fois, c’était moi qui avais fait le premier pas. Leila m’avait juste sorti de ma solitude, de mon marasme. Certes, la situation était différente mais dans mon esprit perturbé, je me disais que je devais assumer ce que j’avais fait dans ma cuisine, un dimanche de novembre.
« Leila. » Le ton que j’eus me parut un peu trop solennel. Elle arrêta de couper sa viande et me regarda.
« On ne pas passer la soirée à ne pas se parler, n’est-ce pas ? » commençai-je, exprimant mon malaise.
« Non, bien sûr que non. » me répondit-elle doucement en reprenant son découpage.
J’eus un rictus douloureux. Aborder le sujet me paraissait soudainement plus compliqué que je n’avais prévu. Pas que je m’imaginais que nous allions tomber dans les bras l’un de l’autre et finir la soirée de la manière la plus agréable qu’il soit mais je m’étais figuré que j’allais avoir plus de courage que ça. Bien sûr, je m’étais vu flamboyant, magnifique avec une Leila subjuguée qui se pâmerait devant moi. Des idioties, en somme.
« Tiens, la neige s’est arrêtée de tomber. » remarqua Leila. Je regardai par la fenêtre et constatai qu’effectivement, c’était le cas. Le silence recommença. Je fis mine de me concentrer sur ma nourriture. Leila me rendrait fou. Etait-ce parce que j’étais complètement perdu face à elle que je la désirais ? J’avais rompu avec Audrey pour elle. Certes, c’était une relation perdue d’avance, je le savais mais peut-être aurais-je fait plus d’effort si je n’avais sans cesse préoccupé par mes sentiments renaissants envers Leila.
Il me fallait trouver quelque chose pour nous détendre. Je changeai d’angle de discussion. Ce qui nous rapprochait le plus : la littérature. Lui ayant fourni, comme je me l’étais dit, un exemplaire de l’Histoire de la Magie, je m’attendais à ce qu’elle l’ait lu. Nous n’avions pas eu l’occasion d’en discourir la fois précédente. Leila me sourit, comme on remercie quelqu’un de sa délicatesse. Le repas se termina d’une manière plus agréable, plus sereine. Je notai pour moi-même qu’il valait mieux ne pas précipiter quoique ce soit. Ca viendrait. Tout doucement. Je prendrais le temps qu’il faudrait mais cela viendrait. A notre rythme.

Nous sortîmes vers vingt deux heures de la petite brasserie. L’air glacial de décembre m’engloutit et je frissonnai. Galamment, j’offris mon bras à Leila pour l’aider à progresser sur le trottoir glissant.
« Je peux nous faire Transplaner, si tu veux. » proposai-je, voyant qu’elle grelottait.
« Non, dit-elle doucement. J’ai envie de marcher. Mon quartier n’est pas très loin, tu sais. » Je n’insistai pas davantage.
Nous cheminâmes en silence, serrés l’un contre l’autre. J’aimais le contact du corps de Leila contre le mien. Je me rendis compte qu’il m’avait manqué. Je sais bien ce que vous pensez. Comment étais-je capable d’éprouver cela à nouveau ? Ce n’était pas rationnel. Mais raisonnable, je l’avais trop été de par le passé et cela m’avait fait perdre ceux qui m’étaient chers. Plus j’avais été carré, indifférent, coupant court à mon instinct et à la petite graine de folie qui dormait en moi, plus j’avais plongé. Mais j’avais changé. J’étais capable de pardonner. De lui pardonner.
Après une dizaine de minutes de marche dans le froid, nous arrivâmes dans la rue où résidait Leila. Elle avait laissé sa tête reposer sur mon bras et avait souri. Arrivés devant la porte de l’immeuble, nous nous arrêtâmes, toujours silencieux.
J’attendais qu’elle me propose de monter. Je ne voulais pas m’imposer. Je savais que c’était un moment délicat.
« Je… C’était un dîner agréable. » dit-elle doucement.
Je grimaçai. Si l’on exceptait que l’on avait soigneusement évité le sujet épineux de toute la soirée, oui, on pouvait dire ça. J’avouai être déçu de son attitude tout comme de la mienne, bien évidemment. Mais je savais que le moindre faux pas serait fatal.
« Bon… hésita-t-elle, je vais y aller… Bonne nuit. »
Je fermai les yeux. J’avais sans soute un peu trop compté sur cette soirée. Je laissai échapper malgré moi un soupir exaspéré.
« Percy ? »
Je croisai le regard de Leila. Elle semblait inquiète.
Je finis par comprendre. D’un seul coup, comme un éclair de lucidité. Leila voulait que je fasse le premier pas. Cela m’apparut de manière très claire. Elle savait que la première fois, elle m’avait trompé. Etait-elle en train de se dire qu’elle ne voulait pas passer pour une aguicheuse ? Elle attendait que je vienne, que je prenne la responsabilité de ce qui se passerait ensuite. Un peu trop facile, n’est-ce pas ? Pourtant, j’étais prêt à le faire.
Mais je ne savais pas le formuler, les mots ne venaient pas, tout simplement. Ma famille, mes amis, mes proches m’avaient souvent reproché de trop parler. La grandiloquence de mes discours agaçait et n’était pas aussi percutante que je l’avais pensé autrefois. A vrai dire, qu’y avait-il encore à dire ? Leila et moi avions longuement parlé du passé, de nos erreurs. Nous avions tout mis sur le tapis, discutant, criant, pleurant. Maintenant, y avait-il encore besoin de parler ? Si les mots ne venaient pas, n’était-il pas parce qu’il n’y en avait plus besoin ?
« Cesse de parler, agis, Perce ! » Combien de fois avais-je entendu cette phrase ?
Professionnellement, prendre des initiatives ne m’avait jamais posé problème. Personnellement, c’était beaucoup plus délicat pour moi. Pourtant, je l’avais déjà fait ce premier pas avec elle. C’était moi qui avais tout provoqué.
Devant cet immeuble, il me fallait réitérer ce premier pas.

Leila restait devant moi, attendant. Son regard s’était fait interrogateur. Son souffle provoquait une petite buée devant sa bouche. Elle posa sa main sur mon bras comme pour vérifier que j’allais bien. Ce contact me sortit de mes pensées. S’il fallait agir, alors c’était maintenant ou jamais. Je ne m’imaginai pas rentrer chez moi sans avoir l’assurance que nous n’allions pas nous égarer et que nous voulions bien la même chose. Je n’en dormirais pas de la nuit.
Je me penchai à nouveau vers elle et l’embrassai. Je sentis son sursaut de surprise. C’était un baiser timide mais elle ne me repoussa pas. Encouragé par ce manque de réaction, je l’étreignis. Je me rappelai que la première fois, j’avais dû être aussi maladroit. Je relâchai la jeune femme qui rouvrit les yeux. Elle me sembla encore égarée. Comme la première fois. Je m’en voulus d’avoir agi de la sorte. J’avais dû mal interpréter son regard.
« Pardonne-moi, Leila. » articulai-je. « Je n’aurais…
– Non, me coupa-t-elle en levant la main pour m’interrompre. Tu n’as pas mal fait. C’est juste… »
Elle chercha ses mots.
« Je n’osai pas le faire moi-même. » avoua-t-elle. « J’ai un peu de mal à réaliser que nous en sommes là.
– Ca n’a pas été simple pour moi non plus. » tentai-je de la rassurer.
Elle eut un sourire forcé. Elle me semblait avoir perdu l’assurance qu’elle affichait en tant que mère. Je comprenais ses inquiétudes puisqu’elles étaient miennes. Mais nous avions changé, nous étions plus vieux. C’était différent. Cependant, je pensais que discuter de ça maintenant sur le trottoir verglacé n’était pas du tout approprié. J’avais compris que Leila avait besoin de temps. Mais cela ne me dérangeait pas, j’étais persuadé que nous aurions tout le temps qu’il faudrait pour reconstruire quelque chose ensemble.
« Tu veux monter ? » me demanda-t-elle soudainement.
Je savais qu’elle avait fait garder Percy exprès pour avoir toute la soirée à me consacrer. Cependant, je songeai que ce n’était pas une bonne idée d’accepter. Je savais qu’une fois là-haut, nous finirions tôt ou tard dans son lit. Je me connaissais. Je ne voulais pas que le schéma de la première fois ne se reproduise. C’aurait été trop étrange. Je ne suis pas superstitieux mais répéter exactement la même chose ne me disait rien qui vaille.
Je secouai doucement la tête.
« Non. Je ne pense pas que ce soit la chose à faire pour l’instant. » dis-je tout doucement.
Leila afficha une moue surprise mais ne dit rien.
« Je comprends. » Elle resta le regard fixé sur le sol, ne sachant que dire de plus.
Je l’attirai à moi et la serrai à nouveau dans mes bras.
« Je… je veux que tu sois sûre de toi, lui dis-je. Je ne veux pas répéter les mêmes erreurs. » Je passai ma main sur sa joue. « J’aimerais qu’on prenne notre temps. »
Elle hocha la tête. Même quand je ne le voulais pas, j’arrivais à être grandiloquent. Je crois qu’il était vraiment trop tard pour que je change ce trait de caractère-là.

Nous nous revîmes assez souvent, dès lors. Neela était une amie compréhensible et elle encourageait même Leila. Je ne remercierais jamais assez cette femme de nous avoir permis de nous retrouver. Il me fallait du temps pour rendre les choses meilleures. Je voulais séduire Leila. Me montrer sous mes meilleurs jours comme pour effacer le reste, effacer mes doutes. J’étais de plus en plus certain de ce que je voulais. Je voulais mettre toutes les chances de mon côté. Ce n’était plus comme la première fois où je m’étais laissé porter par les événements où, une fois le premier pas fait, Leila avait pris les rênes de notre relation. Non, maintenant, c’était à moi de nous guider, de lui prouver que nous ne faisions pas d’erreur monumentale. J’étais sûr de moi. Certes, cela ne voulait pas dire que j’avais raison. Mon histoire m’avait prouvé que je ne détenais pas la vérité absolue et qu’il m’arrivait de me tromper. Si la première soirée m’avait agacé du fait de sa lenteur à passer à l’action, les moments suivants, pourtant tout aussi incertains, m’apparurent plus positifs. Je m’étais donné un but et cela me permettait de me dire que tous les efforts que je faisais allaient porter leurs fruits. Etrangement, Leila ne se donna pas aussi facilement que la première fois. Oh, avant, elle était une jeune fille, adulte trop vite, perdue, instable. Sa nouvelle vie lui avait-elle appris à se méfier, à faire un pas après l’autre ? Cela ne me déplaisait pas et, dans un sens, me rassurait. Cela me permit de bien peser le pour et le contre de nos actes.

Il y avait bien Darren pour me dire que je faisais une grosse erreur. Il disait qu’il ne comprenait pas ce qui me poussait à renouer de manière plus intime avec celle qui m’avait trahi.
« Si c’est pour le gosse, c’est une très mauvaise idée, vieux ! Les mômes, ça soude pas les couples par magie ! »
Oh, que j’étais hypocrite ! Percy a sûrement dû peser dans la balance même si je m’obstinais à le nier. Il n’aurait pas existé, jamais Leila ne m’aurait retrouvé et je n’en serais pas là. J’aurais sûrement rencontré un jour ou l’autre une gentille sorcière qui aurait rendu mes vieux jours pas trop difficiles à supporter. Ou j’aurais fini vieux garçon. Mais c’était comme ça, complètement irrationnel et ça me plaisait quand même.
« Le grand amour éternel, ça n’existe pas, mec. C’est un truc de gonzesse, et encore… » Je ne croyais pas non plus à l’amour éternel. Pour preuve, j’invoquerais le cas Pénélope. Elle est quand même restée la plus longue relation que j’aie eue avec une fille. Quand j’avais appris qu’elle s’était mariée, cela ne m’avait pas fait grand-chose, j’étais même plutôt content pour elle.
Je n’y pouvais pas grand-chose si j’aimais de nouveau celle qui m’avait fait souffrir. J’en avais plus qu’assez des faux semblants, de faire ce qui paraissait juste. J’avais fait ça pratiquement toute ma vie. Sauver les apparences. Faire ce que l’on attendait de moi. J’avais été un fils brillant et sage parce qu’il fallait bien un peu de rationalité dans cette maison bruyante. J’avais été un excellent préfet parce qu’on comptait sur moi pour veiller sur mon exubérante fratrie. J’essayais toujours de briller, de me mettre en avant.
Rationnel, parfait.
Prévisible, ennuyeux.
Mais pour moi, ce Percy-là était mort le jour où j’avais failli perdre la vie sous les roues d’une voiture. Etait-ce un mal de vivre pour soi-même ? J’avais appris que ma vie était une sorte de chemin ivre. Je voulais que mon errance personnelle cesse enfin.
Face à mon entêtement, l’Ecossais avait préféré ne pas insister. J’avais toujours été du genre à m’aplatir devant les volontés des autres. J’avais toujours aimé la tranquillité. Pas cette fois-là. J’avais réussi à m’imposer et je m’étais surpris moi-même.

Les rendez-vous avec Leila étaient très conventionnels. Restaurant, promenades, sorties…. Leila fut surprise de mes connaissances nouvelles du monde Moldu. Quatre années sans magie, c’est très formateur. J’étais assez fier de moi. Je n’étais plus le jeune Sorcier perdu dans Londres, effaré de prendre l’ascenseur ou de faire du vélo. Je me retrouvais à présent dans le rôle du professeur, faisant découvrir mon monde à la jeune femme. Je retrouvais sur son visage une douceur et un émerveillement enfantin. Elle devenait de moins en moins réticente à recevoir quelque Sortilèges d’usage. Elle se mit d’ailleurs à apprécier les sorts de Réchauffement en ces jours de grands froids.
« Je peux essayer ? » me demanda-t-elle un jour en désignant ma baguette du doigt.
Cette demande m’avait fait hausser les sourcils. Je n’avais jamais prêté ma baguette à qui que ce soit. Même à Percy. Ce n’est pas conseillé de laisser sa baguette à portée d’un petit sorcier. Alors à quelqu’un d’autre… Une baguette, c’est trop personnel, trop intime. Pourtant, je tendis l’objet à Leila qui le saisit délicatement, du bout des doigts, comme si elle touchait quelque chose de précieux. Une fois qu’elle l’eut prise en main, elle la regarda sous toutes les coutures, détaillant l’objet du regard. Je profitai de cet instant pour la dévisager tout mon saoul. Je ne savais pas ce que je ressentais de savoir qu’elle tenait ma baguette. D’un geste enfantin, elle fit mine de lancer un sort. Bien évidemment, rien ne se produisit mais je crus voir une moue furtive sur le visage de Leila. Elle me rendit la baguette et remonta ses genoux vers sa poitrine.
« C’aurait été tellement plus simple… » l’entendis-je murmurer.
Je tournai vers elle un regard interrogateur. Elle n’alla pas plus loin dans son propos, se contentant de soupirer et de garder ses pensées pour elle. Je n’insistai pas. Nous étions ce que nous étions, pas la peine de tergiverser dessus. Ce débat, nous l’avions déjà eu.
« Il y a beaucoup de sorciers spontanés, tu sais… Les parents s’en sortent très bien », fis-je, pensant finalement qu’elle faisait allusion à son fils et le fait qu’elle se sente exclue de ce qu’il devenait.
« Je sais… Mais heureusement que tu es là… Pour lui, c’est bien. »
Cette phrase me fit l’effet d’une douche glacée. J’eus soudainement une pensée horrible qui étrangement ne m’avait jamais traversé l’esprit. Et si ? Et si Leila acceptait tout de moi pour l’enfant ? Et si elle n’avait pas de sentiments mais que c’était une manière pour elle de sécuriser sa vie familiale et l’équilibre de notre fils ? Je déglutis douloureusement. Doutant à présent, je devais savoir ce qu’il se passait dans sa tête. Je voulais entendre que ce n’était pas pour ça. Même si elle pouvait me mentir, je voulais qu’elle le dise. Bon sang, que n’avais-je été naïf…
« Leila… » commençai-je, la bouche désagréablement pâteuse. Elle tourna la tête vers moi. Je lui fis alors part de la pensée qui venait de m’effleurer, cette pensée sournoise qui s’installa à une vitesse monstre dans mon esprit pour écraser tout le reste.
Leila pâlit, je la sentis s’enfoncer un peu plus dans mon canapé.
« Non… Je… Percy ! » Elle tourna son regard vers moi, un regard effrayé avant de se recomposer un visage plus résolu.
« Peut-être que ça joue, bien sûr mais… » murmura-t-elle, se parlant plus à elle-même qu’à moi. Mon estomac se contracta.
« Mais… Je n’ai jamais pensé à ça quand j’ai voulu te revoir… Je… C’est vrai que c’est à cause de lui que j’ai voulu te recontacter mais… Après, je n’attendais rien de plus de toi… Rien ! » Elle se redressa et passa une main sur son visage troublé. « Je… Voyons, soyons honnêtes, je n’ai pas passé cinq ans de ma vie à t’attendre, j’ai essayé de reconstruire ma vie. J’ai fréquenté plusieurs hommes. Mais je… »
Elle leva la main vers mon visage et me caressa la joue. « Je crois que j’ai toujours recherché quelqu’un comme toi. Pas un sorcier, rassure-toi ! ajouta-t-elle avec un rire forcé, mais… quelqu’un qui me montre que je vaux quelque chose… »
Son regard se perdit dans le vague, sans doute repensait-elle aux moments sombres de son passé.
« Oh, ils étaient gentils les autres… Certainement. Mais bon, ça n’a jamais marché. Et ce n’était pas parce qu’avais Percy, je pense… Non, je crois que c’est moi qui n’allais pas… »
Elle se renfonça dans le canapé, leva la tête pour contempler le plafond. Je n’osai pas parler de peur de mettre fin à ses confidences. J’avais quelque impression qu’il fallait que je l’écoute, tout simplement.
« Quand je t’ai revu, je… Tu m’avais l’air changé. Je ne savais pas à quel point. » Leila passa encore une fois la main sur son visage. Une sorte de soubresaut souleva sa frêle silhouette. « Oh, comme je m’en veux, tu sais… Je m’en veux encore d’avoir détruit ta vie ! Si j’avais su… » Les larmes se mirent à couler sur ses joues. « Si j’avais su… Mais j’avais peur, j’avais si peur… Je me sentais être une voleuse, je me disais que je ne méritais pas d’être heureuse, que je n’étais faite que pour souffrir… »
Je me sentis plus désemparé que jamais. Je n’avais jamais été quelqu’un de très doué pour consoler les gens. J’avais toujours des phrases toutes faites, des formules que j’avais entendues ou lues. Même si je ne doutais pas de leur efficacité dans le contexte dans lequel je les avais apprises, elles me paraissaient creuses, vides de sens, une fois sorties de ma bouche.
Je tendis bêtement mon mouchoir à Leila. J’avais beau être un adulte, je réagissais toujours aussi gauchement. Mais Leila me sourit quand même à travers ses larmes qu’elle essuya avec le bout de tissu à carreaux.
« C’est fini, maintenant… » murmurai-je, essayant de nous convaincre tous les deux. Je savais bien que ce serait difficile à oublier mais il fallait avancer. Désormais, nous n’avions pas le choix.

Je soupirai en la regardant se moucher et reprendre consistance. Ainsi, elle m’avait toujours recherché à travers les autres hommes. Je me demandais si Leila croyait à l’amour éternel. Non… Elle était réaliste malgré sa passion dévorante pour la littérature. Même dans les histoires, les fins heureuses étaient rares dans son domaine. Leila ne confondait pas réalité et fiction. Elle se comportait souvent de façon très pragmatique. Un peu comme moi. Pourtant, je ne trouvais pas ce qui pouvait bien faire qu’elle se doit accrochée à ce point à mon souvenir. La vue permanente de notre fils avait-elle eu un impact sur ce sentiment ? Elle m’avait dit un jour qu’il avait été son moteur pour reprendre sa vie en main. Elle s’était donné comme but de lui offrir la meilleure vie possible. Elle affirmait que Percy avait besoin d’une figure paternelle mais un autre homme aurait fait l’affaire sans doute. Qu’est-ce qu’un père après tout, si ce n’est celui qui guide, qui aime et chérit son enfant ? Quelle importance d’être le véritable père ? Moi, je n’étais qu’un géniteur avant de commencer à coller à cette figure paternelle. Enfin, je m’efforçais d’être le mieux possible dans ce rôle-là.
Rassuré quelque peu sur les raisons de Leila, je proposai de passer à table afin de dîner. J’entrevis là le moyen de changer quelque peu de discussion. Je ne voyais rien de bon à ressasser le passé. Je le trouvais déjà bien lourd à porter. J’apportai les plats que j’avais minutieusement préparés. Ce n’était pas notre premier diner en tête à tête dans notre sphère intime mais j’y mettais à chaque fois tout mon talent magique que je savais modeste en la matière.
Séduire Leila. Pas si simple malgré ses aveux. Si, plus jeunes, nous étions allés vite, maintenant nous prenions tellement le temps que Percy rentrerait à Poudlard avant que nous ne soyons devenu un couple à proprement parler. Nous n’avions échangé alors que quelques baisers dont j’étais le principal instigateur. Leila ne semblait pas plus vouloir prendre les devants que lors de notre premier dîner à Cambridge. Mes sentiments envers Leila étaient plus raisonnables que lorsque j’avais dix-neuf ans. J’étais plus jeune, j’avais perdu la tête. J’étais tellement mal dans ma vie que je m’étais laissé estourbir. Âgé de désormais de vingt-sept ans, je n’étais plus ce jeune homme incroyablement naïf en amour. Je devais me comporter en homme. Je savais ma cause acquise mais nous n’avions pas franchit le pas et notre relation restait étrangement platonique. J’étais en train de devenir fou. Comment faire pour que tout aille pour le mieux ?

« Je n’arrive pas à croire qu’il se soit battu ! » m’exclamai-je, déçu.
Leila soupira lourdement. « Il s’est senti agressé…
– Cela n’excuse rien ! Tu imagines si sa Magie s’était manifestée ! »
Je passai nerveusement une main dans mes cheveux. Cela n’avait été qu’une courte bagarre avec peu d’échange de coups mais j’avais honte de mon fils.
« Il n’a pas supporté ce que son camarade lui a dit… Il a réagi instinctivement, c’est tout. Je l’ai déjà assez grondé, Percy.
– Et que lui a dit son camarade qui justifie son attitude ? rétorquai-je d’une voix impérieuse.
– Oh, ce ne sont que des mots d’enfants… »
Je sentis de la gêne dans la phrase de Leila. Son regard fuyant ne me dit rien qui ne vaille.
« Alors ? Si ce ne sont que des mots d’enfants…
– Eh bien, je crois qu’il t’a insulté.
– Pardon ? Je ne connais aucun camarade de classe de Percy, je n’ai jamais mis les pieds à son école ! argumentai-je.
– Ce n’était pas direct… » Leila soupira. Qu’y avait-il de si difficile à répéter un quolibet d’enfant ? Même si cette moquerie avait conduit mon fils à se conduire comme un malpropre, cela n’excusait rien.
« Oh… Il a juste dit que Percy n’avait pas de père parce qu’il était roux et laid. » Je me figeai.
Je savais bien que le physique de mon fils n’allait pas lui attirer que des compliments. Roux, étrangement petit pour son âge et myope de surcroit… Mais l’entendre était douloureux… Même si cela venait d’un enfant. Je compris ce que Percy avait du ressentir, surtout si l’on avait associé son physique avec le célibat de sa mère.
Leila posa sa main sur mon bras. Elle me regardait d’une lueur inquiète. « Ce ne sont que des mots d’enfant… » murmura-t-elle.
Je levai les yeux vers elle. Bien sûr mais… Les yeux de Leila me regardaient. Les mêmes yeux que Percy, la même fragilité corporelle…
« Notre fils… Il est beau. » murmurai-je. Peu m’importaient les moqueries qu’il risquerait de subir toute son enfance et adolescence, je trouvais qu’il n’y avait rien de plus beau que lorsqu’il me souriait. Le même sourire que sa mère, comme celui qu’elle m’adressait même si je rougissais d’avoir dit quelque chose d’aussi ridicule.
J’enlaçai soudainement Leila.
« C’est parce que sa mère est très jolie. » continuai-je. Leila rosit sous l’effet du compliment. Je l’embrassai doucement. Je sentis ses bras glisser autour de mon cou. Notre étreinte devint quelque peu passionnée. Je voulais faire mienne la mère de mon enfant. Je ne l’avais plus touchée depuis notre rupture. Les mois qui venaient de s’écouler, passés à se chercher mutuellement, m’avaient soumis à une torture physique redoutable. J’étais un homme de presque trente ans, en pleine possession de ses moyens et complètement amoureux. Alors, il fallait bien un jour en arriver là.
« Percy… » Leila se raidit sous mon étreinte. Je réprimai un grognement. Je lui avouai que j’avais envie d’elle.
« C’est de plus en plus difficile pour moi de ne pas y penser… » marmonnai-je, gêné par une telle trivialité dans mes propos.
Leila rougit de plus belle. Malgré ses vingt-cinq ans, elle me faisait penser à la jeune fille fragile qu’elle avait été.
« Leila… Tu me rends fou. On ne va passer notre temps à éviter d’aborder ce sujet, n’est-ce pas ? »
Elle ne me répondit pas, son regard perdu dans le mien, attendant la suite.
« Tu m’as dit que tu voulais essayer, n’est-ce pas ? » continuai-je. Elle hocha la tête. « Alors, pourquoi hésiter ? Après tous ces mois…
– J’ai peur… »
Le regard de Leila me fuit mais elle ne chercha pas à se dégager de mon étreinte.
« Moi aussi, tu sais. Peur de refaire les mêmes erreurs… » dis-je en essayant d’être celui qui avait confiance alors que ce n’était pas vraiment le cas. « Mais ce n’est pas en tournant autour du problème que nous allons y arriver.
– Je ne m’en remettrais pas si ça devait mal se passer. »
Je relevai le menton de Leila pour qu’elle me regarde. D’où venait cette pseudo-assurance ? J’avais l’impression de ne pas être franchement moi-même. J’étais fatigué de tourner en rond. Des mots, des mots, combien en avions-nous échangés ? Pour toujours revenir au même point. Notre peur mutuelle. Un peu de courage Gryffondor me revint et j’embrassai à nouveau la jeune femme. Je crois que cela valait tous les discours que j’aurais pu inventer.
Je fis preuve d’audace et prolongeai mes baisers dans le cou de Leila. Elle me laissa faire, frissonnante sous le contact de mes lèvres sur sa peau. J’avais oublié son odeur, la souplesse de son épiderme.
« Percy, le petit… »
Mais le petit dormait comme je le fis remarquer à Leila. Elle n’avait plus d’excuse pour ne pas se laisser aller sous mes caresses.
Même si nous étions dans son appartement, ce fut moi qui la guidai vers sa chambre et qui l’allongeai délicatement sur le lit.

« Je n’aurais qu’un regret » murmura Leila en remontant le drap sur son corps dénudé.
Je me levai sur un coude, appréhendant la suite.
« C’est que Percy n’ait pas tes yeux » acheva la jeune femme en passant le bout de ses doigts sur ma tempe. Je n’osai rien dire. J’aimais les yeux de Leila et cela ne me dérangeait pas que Percy les ait.
« Tes yeux sont si beaux… » sourit encore la jeune femme.
Le sentiment d’allégresse qui avait suivi nos ébats semblait être très fort chez Leila. Pour ma part, je me sentais… soulagé. Oui, c’était le mot qui m’était venu à l’esprit.
Tout semblait aller dans la bonne direction. J’embrassai le front de Leila et lui sourit.
« Cet enfant me ressemble trop. » notai-je. Trop pour son propre bien. Cependant, et je trouvais ça heureux, il ne semblait pas avoir le même caractère que moi. Le contexte de son enfance devait aussi jouer. Il n’avait pas grandi au milieu d’une fratrie envahissante, trouvant souvent un prétexte pour l’humilier.
« Hey… » Leila me regardait d’un air inquiet. Ressasser des pensées sur ma famille avait durci mon expression. Je fis un geste de la main pour écarter les pensées parasites et serrai Leila contre moi. Sentir son corps chaud contre le mien me remplit de béatitude. Leila soupira. Son regard se promena sur la tache lumineuse que projetait la lampe de chevet.
« Tu es sûr de ce que nous faisons ? » murmura-t-elle comme si elle ne voulait au final que je ne l’entende pas.
J’embrassai son épaule.
« Tu regrettes ? »
Elle marqua une petite pause avant de tourner son regard vers moi.
« Non. »
Je lui souris et serrai sa petite main entre mes doigts.

Et le temps passa. Je m’investis autant que possible dans cette relation à reconstruire. C’était important pour moi. L’équilibre que je recherchais me semblait à portée de main. Je me sentais capable de reprendre les choses en main sur tous les fronts. Je retrouvais un certain plaisir à aller au travail le matin et un enthousiasme teinté d’impatience à en revenir. Mes soirées solitaires me pesaient moins car je savais que je retrouvais Leila peu de temps après.
Cependant, je ne délaissais pas le fils pour n’être qu’avec sa mère. J’avais toujours mes principes. Nous avions décidé de ne pas mettre Percy au courant pour ne pas le brusquer. Nous attendions d’être sûr que notre relation était solide, durable, qu’elle se reconstruisait sur des bases saines même si, quelque part, nous nous voilions la face.
Toutefois, le petit garçon était loin d’être stupide. Il avait senti que quelque chose avait changé dans la vie de sa mère. Sa mère était son univers et tout ce qui la concernait le touchait. Se trouver souvent séparé d’elle le soir ne le trompait pas. Je me sentais de plus en plus égoïste à devoir le mettre de côté de cette façon. Mais, une fois encore, ni Leila, ni moi ne nous montrâmes bien courageux.
« Dis… est-ce que maman a un nouvel amoureux ? » me demanda Percy un jour, alors que je l’initiais au jeu d’échecs sorcier.
Une rougeur de malaise colora mes joues. Je déplaçai mon cavalier, le temps de trouver une manière de répondre appropriée.
« Pourquoi me demandes-tu ça ? finis-je par demander, espérant pouvoir éviter un impair.
– Je vais souvent dormir chez Neela. C’est toujours comme ça. Après, elle me montre son amoureux et après, il ne vient plus la voir. »
Je haussais les sourcils, étonné, une fois encore, de la perspicacité des enfants de cet âge.
« Je sais pas si ça me fait plaisir », songea le petit garçon à haute voix.
Il me regarda, attendant une réponse, un signe de ma part. Je me contentai de capturer un de ses pions.
« Ta mère attend sans doute le meilleur moment pour te le présenter sans qu’il ne s’enfuie après avoir fait ta connaissance », murmurai-je sans grande conviction.
Je n’aimais décidément pas lui mentir. D’ailleurs, mentir n’avait jamais été une de mes habitudes.
« Elle est gentille, Neela, mais… »
Oui, Neela était gentille, serviable, une bonne amie compréhensible envers qui j’avais des scrupules. J’avais l’impression de l’utiliser à mes fins et cela ne me plaisait pas. Voyant que Percy ne terminait pas sa phrase, je levai les yeux vers lui. Il rougissait furieusement tout en prenant soin de ne pas me regarder. Je connaissais ce rougissement pour en être moi-même la victime. Visiblement, la pensée qui devait traverser l’esprit du petit garçon le gênait. Je l’encourageai à formuler sa question.
« Pourquoi ce n’est pas toi qui me gardes quand maman est avec son amoureux ? s’exclama-t-il à toute vitesse. Tu habites loin, je sais, mais tu as juste à te téléporter pour venir à la maison.
– Transplaner, corrigeai-je machinalement.
– Oui, c’est pareil, continua-t-il. Comme ça, tu m’emmènerais avec toi ! »
Le regard qu’il me lança, ce regard qui ressemblait vaguement à une supplique, me fendit le cœur.

« Il faut lui dire. » attaquai-je sans préambule le dimanche suivant, alors que Leila et moi faisions la vaisselle.
Leila se figea net, son torchon à la main.
« Tu es sûr ? » demanda-t-elle sans oser me regarder.
Je lui relatai la discussion autour de la partie d’échecs.
La jeune femme soupira, posa son torchon sur la table.
« Je sais que je dois le faire, mais…
– Mais quoi ? murmurai-je en m’approchant doucement. Je la saisis par la taille avec une assurance nouvelle que je cultivais depuis quelque temps déjà. Je m’étais découvert résolu. Avant, j’avais plutôt tendance à être indécis. J’aimais à peser le pour et le contre de chaque décision. Ne pas se précipiter. Par peur, couardise, pourrait-on dire.
« Il va m’en vouloir. » Je cachai à demi ma surprise mais la jeune femme continua sur sa lancée.
« Il va se poser des questions. C’est vraiment absurde ! » s’exclama-t-elle. « Tu es son père ! »
Elle se dégagea de mon étreinte et me regarda.
« Combien de fois il m’a supplié de te demander de le garder. Il en a même pleuré. » Je vis les larmes poindre à ses yeux. « Je lui ai menti, je lui ai dit que tu avais trop de travail, que ce n’était pas facile pour toi. » Elle eut un rire étrange, comme un hoquet.
« N’avons-nous pas été ridicules, finalement ? » continua-t-elle. Je baissai les yeux vers le sol, incertain. Bien sûr, qu’avec du recul, nous n’avions pas agi finement. N’étions-nous pas adultes ? Nous avions fait preuve d’immaturité, d’irresponsabilité et cette situation, au lieu de nous apporter du bonheur, nous mettait dans une situation d’inconfort malsain.
Je me secouai, le cœur battant. J’avais décidé de changer, d’être un nouvel homme. Alors, il me fallut prendre les choses en main. Leila avait si forte à élever seule son enfant, je la sentais vaciller. Je devais lui montrer qu’elle pouvait se reposer sur moi, que je pouvais être aussi solide qu’elle. Je pris Leila contre moi.
« Allez, on va le faire tous les deux… » lui chuchotai-je. « Je suis là. »
Elle acquiesçât, reniflant légèrement. Je déposai un baiser sur ses cheveux.

Mai arriva sans que nous n’ayons pu aborder le sujet. Reculer, reculer mais il fallait bien sauter un jour.
J’avais envie d’éviter la manière d’amener le sujet un peu comme Leila m’avait présenté. Cela sentait le cliché. Je n’aimais pas les clichés. Pourtant je sentais que ma vie n’en était qu’une succession. Le pire, peut-être étant celui de m’être remis à fréquenter la mère de mon enfant. Ou peut-être pas. Toujours était-il que le problème n’avait encore trouvé de solution. Problème que nous avions nous-mêmes créé, en fait.
C’était sans compter l’observation et l’intelligence dont pouvait être capable un enfant de presque six ans.
On aurait dit qu’il avait attendu patiemment son moment. Car son intervention n’en fut que plus surprenante. Il avait attendu que nous soyons seuls tous les deux. Sans sa mère. Et rien que par sa manière d’aborder le sujet ne laissa aucun doute possible quand à sa préméditation.
Le repas est toujours le moment que l’on attend pour les grandes déclarations. Au moins si la nouvelle est mauvaise, les interlocuteurs ont de plus grandes chances de s’étouffer sous le coup de la surprise.
« Papa. » commença-t-il le plus sérieusement du monde. J’avais bien remarqué qu’il semblait très soucieux en début de repas, qu’il n’avait pas décroché un mot dès l’entrée. Le pli qui barrait son front aurait du me mettre la puce à l’oreille. Ma première réaction fut de tousser afin d’expulser de ma gorge la purée de panais qui s’était trompée de chemin. J’avais toujours imaginé ce moment, la première fois qu’il m’appellerait « papa », d’une manière plus… enfin moins imprévue, genre grand moment émouvant mouillé de larmes de fierté paternelle. Lui et moi ensemble, submergés par l’émotion. A ce moment, j’étais plutôt submergé par les larmes de douleur d’avoir trop toussé. Mon cœur s’était emballé, certes, mais impossible de dire si c’était dû à l’émotion ou à la détresse respiratoire dont j’étais victime. Le regard que ne cessait de poser Percy sur moi ne calma pas mon rythme cardiaque. Et ce mot prononcé ne l’avait même pas fait ciller. A croire qu’il avait préparé tout son discours.
« Dis… Pourquoi t’habites pas à la maison ? »
La surprise m’empêcha de me demander comment cette question avait bien pu arriver dans sa tête de petit garçon.
J’avoue que sur le moment, je ne sus quoi répondre. La stupéfaction m’avait coupé la parole. Je préférais donc attendre que le petit garçon finisse de parler. Mais il me regardait, les sourcils froncés, paraissant mécontent.
« Mais Percy, je… je ne peux pas… »
« Pourquoi tu mens ? » s’écria-t-il, ce qui me fit sursauter. « T’es qu’un menteur ! » L’ambiance avait drastiquement changé.
« Je sais que c’est toi l’amoureux de maman! Je sais! Je vous ai vu! »

Je ne pus que laisser ma mâchoire s’affaisser bêtement. Les yeux de mon fils dardaient sur moi un regard accusateur. J’y lu de la colère, de la déception aussi. Ce que je ne voulais pas voir dans ces yeux là. Ce que j’avais craint. Je fermai les yeux et soupirai.
« Vous vous faisiez un bisou. Sur la bouche! me parvint aux oreilles la voix scandalisée de mon fils. C’est les amoureux qui se font des bisous sur la bouche ! »
Je daignai poser à nouveau mes yeux sur l’enfant. Sa boue formait une moue dépitée. « Ecoute, Percy… » commençai-je maladroitement, ne sachant en fait pas du tout par quoi débuter mon explication. Surtout pour lui faire comprendre l’incompréhensible, l’irrationnel.
« Pourquoi maman a menti ? » murmura-t-il. « Je ne comprends pas. T’es mon papa, pourtant. »
Sa logique était cohérente. Il ne pouvait pas entrevoir les errements, les remises en question, les égarements de la pensée adulte qui compliquaient tout. Comme tous les enfants, Percy pensait simplement. Rien n’était compliqué, tout était logique. J’enviais parfois sa simplicité de raisonnement tout en sachant qu’elle ne durerait pas et que Percy, grandissant, apprendrait à dissimuler, à errer mentalement, à faire prendre des chemins tortueux à son esprit.
Il jeta un regard surpris sur moi.
« Pourquoi t’es triste ? » Je haussai les sourcils. L’expression de mon visage pensif avait été mal interprétée par l’enfant.
« Moi, je suis plutôt content. » Mon incrédulité laissa le temps à Percy de continuer à suivre le fil de ses pensées.
« Comme ça, on dira plus que j’ai pas de papa et puis tu vas venir à la maison comme ça ! » babilla l’enfant.
Je ne pus m’empêcher de tordre ma bouche en un sourire crispé. Finalement, ma connaissance des enfants était partielle. Notre vision à Leila et moi, d’ailleurs. Nous avions fondé nos théories sans tenir compte de sa manière de nous percevoir. Pour lui, un père et une mère sont fait pour s’aimer malgré tout ce qu’on avait bien pu lui expliquer sur notre passé, notre relation détruite, notre manière de vivre séparés. La simplicité d’un enfant de six ans. Cette simplicité que nous avions perdue, tout comme nous l’étions dans la conduite de nos propres vies. Quel genre de parents étions-nous, si nous étions incapables de deviner ce que notre fils était capable de ressentir ?
Dire que je me sentais infiniment soulagé était un euphémisme. Alors que nous avions tant redouté cet instant, il venait de passer, presque le plus naturellement du monde.
J’osai lever la main vers Percy et lui ébouriffai les cheveux. Ses cheveux roux et bouclés. Ses cheveux qu’il avait malheureusement hérités de moi.
« Je suis désolé. »

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