Chapitre trente-quatre

Shepard salua le cercueil dans lequel reposait désormais James Vega. Elle se tenait droite, digne. Anderson avait consenti à une petite cérémonie d’hommage rapide. La situation exigeait de ne pas pouvoir en faire plus, mais le Commander lui en était reconnaissant. James méritait cet honneur.

Cerberus avait fini par soit battre en retraite, soit par se rendre pour un certain nombre quand l’annonce de la mort de leur leader avait été confirmée. Liara avait retransmis ce qu’elle avait enregistré dans la salle des Archives quand elle était sortie de son évanouissement. C’était une stratégie de communication agressive, mais elle eut son petit effet et comme Shepard l’avait prédit, une fois la tête coupée, le groupe était désorienté. En voyant ce que leur leader était devenu, nombre d’agents avait préféré s’enfuir ou rendre les armes. Désormais, Mars ne subissait que les assauts répétés des Reapers, mais Anderson trouvait cela déjà plus vivable.

Le Normandy avait pu atterrir sur la surface martienne sans encombre. Était venu le temps des derniers préparatifs avant l’assaut vers la Terre. L’équipe était un peu secouée par cette mort brutale, mais tout le monde s’était concentré sur le travail. Shepard était elle-même assez affectée, mais elle avait décidé de ne rien en montrer. Le meilleur moyen de ne pas trahir la loyauté de James était de se préparer à fond pour éliminer le dernier ennemi.

Jack, elle, était vraiment touchée. Elle était partie se réfugier dans la soute du Normandy et n’avait pas voulu en bouger. Shepard se donna pour consigne de trouver un instant pour aller lui parler. Pour le moment, la jeune femme avait envoyé chier tous ceux qui avaient tenté de l’approcher. Chambers s’y était tout de suite collée, mais elle était remontée dans le CIC fissa, les joues rosies par la colère.

Dans la salle de réunion des Archives, Anderson avait monté le QG de ce qui allait être la dernière opération de reconquête de la Terre. Shepard et lui regardaient avec attention les derniers schémas de la situation. Hackett, toujours aux prises avec les Reapers leur envoyait régulièrement des mises à jour afin qu’ils puissent planifier au mieux cet ultime bataille.

Les projections hologrammiques n’étaient pas forcément très réjouissantes. Les Reapers tenaient vraiment la Terre. Il fallait d’abord débarrasser les alentours de la haute atmosphère pour réussir à atterrir afin de déployer les opérations sur la planète. Les Geths étaient aussi un sacré problème. Tenant en respect la Flottille Nomade, ils s’attaquaient aussi aux vaisseaux qui s’en prenaient aux Reapers et les dégâts qu’ils faisaient ralentissaient la progression de l’Alliance.

« Si on parvient à mettre les principales forces des Geths hors d’état de nuire, les Quarians pourraient nous prêter main forte, suggéra Kaidan.

— Ce serait une perte de temps et d’énergie. Il faut que les Quarians s’occupent des Geths. Ainsi ils font diversion pour que nous puissions nous occuper de la Terre. »

Shepard n’était pas vraiment d’accord avec Anderson, mais il n’y avait pas trente-six solutions. « L’Amiral Hackett continue à exercer une pression sur les Reapers autour de la Terre. Cette arme que Presalia a mis au point…  C’est vraiment impressionnant. Pour l’instant, la Flotte que vous avez amenée a permis de faire un peu le ménage, mais pour un Reaper détruit, nos pertes sont encore trop importantes. A cette cadence, nous n’allons pas faire le poids et ces salauds vont nous avoir à l’usure. »

Il était vrai que la Flotte hétéroclite composée des forces de la Citadelle n’était pas si importante que cela. Pour venir à bout des Reapers dans cette zone, il fallait vraiment un nombre de vaisseaux plus important… Sans parler des armes.

« Mais il nous faut faire avec ce que nous avons, se résigna à dire le Commander. Il doit bien y avoir une tactique qui nous permette d’économiser les vaisseaux. Vous êtes ici depuis bien plus longtemps que moi, Anderson. Vous avez les données, vous avez analysé la situation. Qu’est-ce que vous feriez ? »

Anderson ne répondit pas, le regard fixé sur les différents hologrammes. Personne ne disait mot. Kaidan avait les bras croisés, il réfléchissait aussi. Garrus, qui s’était joint à eux, penchait la tête sur le côté, cherchant à voir les choses sous un autre angle. Seul le bruit extérieur du fourmillement des soldats en train de sécuriser le périmètre rompait le silence. Au loin, le grondement des tirs des Reapers se faisait entendre. Ils s’approchaient. Petit à petit. Le répit que l’Alliance avait encore pour préparer l’opération s’amenuisait. Il fallait réussir à trouver quelque chose.

Sentant son Omnitool vibrer, Shepard s’écarta du groupe. C’était Joker.

« Presalia cherche à vous joindre, je vous la transmets ?

— Oui. Merci. »

Elle était assez sobre dans sa réponse. Jeff soupira en appuyant sur la touche qui transmettait la communication. Ils n’avaient pas pu échanger de paroles seul à seul depuis que Cerberus avait perdu son leader. Il sentait bien qu’elle était plus affectée par la mort de James qu’elle ne le montrait. Lui aussi, d’ailleurs. James était un chic type même s’il avait toujours cet air coincé. Il s’était déridé petit à petit et Jeff lui avait trouvé un bon fond et un adversaire de poker redoutable. Tout le monde avait du mal à digérer la manière dont cela s’était passé. Il n’avait pas eu de compte rendu de la part du Commander, mais Jacob lui avait raconté l’essentiel. Il s’était simplement tiré une balle dans la tête après avoir présenté des excuses à Shepard pour s’être fait avoir. Lucy devait être intérieurement dévastée. C’était la pire chose qu’il puisse arriver à un chef d’escouade. Il savait combien elle s’était vite habituée à avoir le Lieutenant dans son sillage et elle tissait des liens forts avec son équipe. La liste des morts commençait à devenir longue. Joker soupira. C’était ça, la guerre. Il aurait été complètement utopique et enfantin de croire que tout le monde allait s’en sortir. Mais la mort de James, c’était un peu comme si Ashley mourrait encore une fois. Lucy n’avait pu rien faire et il savait que son impuissance était la chose qu’elle haïssait le plus.

Joker avait cependant eut la surprise de découvrir qu’il y avait quelqu’un qui semblait bien plus affectée que tous les autres, plus que Shepard : Jack. Il connaissait depuis un moment le caractère explosif de l’ancien cobaye de Cerberus. Il savait combien elle exécrait ses anciens geôliers. Mais la mort de celui qu’elle avait déclaré être son ennemi numéro un ne l’avait pas réjouie du tout. La perte de celui qu’elle s’était amusée à surnommer le boyscout l’avait… bouleversée. C’était bien la première fois que Joker employait un tel mot pour qualifier Jack, la femme qui n’exprimait ses émotions que par des explosions de jurons plus colorés les uns que les autres, qui ne montrait rien d’autre que de la hargne.

Même si ce n’était pas vraiment dans son caractère, le pilote avait tenté de lui parler depuis qu’elle s’était recluse dans son antre. Mais tout ce qu’il obtint fut une flopée de jurons et un « fous-moi la paix, merde ! » bien senti. Cortez qui, pour une fois, ne hantait pas le hangar, avait aussi tenté de raisonner la jeune femme. Le pilote du Shuttle connaissait bien Vega, ils avaient roulé leurs bosses ensemble sur quelques champs de bataille. Il gardait cependant sa tristesse pour lui car Jack le préoccupait beaucoup et Joker était de son avis, il n’avait pas envie qu’elle pète un câble alors qu’ils allaient partir à l’assaut de la Terre. Le gentil et doux Cortez avait également eu le droit à une salve d’insulte, qui dans son cas, étaient assez blessantes. Cependant, le soldat ne s’en formalisa pas. Ce fut lui qui mit les mots sur ce mal-être, mais Joker avait eu du mal à y croire. Ça ne cadrait pas avec Jack, enfin l’image que Jack renvoyait. Cortez, toujours dans sa bonté naturelle, avait eu un pâle sourire face à son indignation. Toutefois, Joker finit par lui concéder qu’il avait des arguments solides. Jack avait une personnalité entière, elle réagissait toujours pleinement à ce qu’il se passait autour d’elle, mais c’était sa personnalité, il fallait que tout soit fort sinon ça n’était rien de bien important.

Alors que Joker, Jacob et Cortez partageaient un maigre repas qui ne leur faisait pas vraiment envie, le pilote du Kodiak avait fini par confier aux deux autres ce qu’il avait compris à propos de Vega. Cette personnalité marginale, explosive lui avait pas mal plu. La situation n’aurait pas été si grave que Joker aurait pu en rire tellement cela paraissait saugrenu. Mais il se raisonna rapidement. Lui, il avait bien plu à Shepard… Mais c’était vrai qu’ils avaient une personnalité qui s’accordaient bien. James et Jack, c’était plutôt le jour et la nuit.

La jeune femme avait donc fini par fendre son armure en présence de ce grand gaillard très à cheval sur les règles.

« Dire que je pensais qu’il avait le béguin pour Shepard… » commenta-t-il toutefois pour rompre le silence pesant. Comme quoi… tout le monde pouvait se tromper.

Ah, ça faisait chier. Jack n’était prête à revenir vers les autres après ça. Quelle pitié !

Joker continua à triturer les restes de son repas. Il pouvait peut-être comprendre un peu ce que Jack ressentait. Qu’est-ce que cela lui ferait de perdre Lucy ? Il ne voulait pas l’imaginer. Mais c’était une grande probabilité. A la limite, il n’était pas très optimiste. Il ne croyait pas au karma ou au destin mais cette guerre-là… C’était si lourd, si dangereux, si incertain qu’il ne serait pas étonnée que Shepard finisse par y laisser la peau. Même lui n’était pas à l’abri. Mais il savait bien ce que c’était… Ce sont ceux qui restent qui souffrent le plus. Il avait bien vu à quel point sa mère avait sombré quand son père était mort. Avant de reprendre un tel poil de la bête qu’elle en était devenue effrayante.

Shepard retourna près des autres une fois sa conversation avec Presalia terminée.

« Une cargaison d’une centaine d’autres armes va nous parvenir de la Citadelle », dit-elle à Anderson.

Même si ce dernier hocha la tête avec satisfaction, elle n’arrivait pas à s’en réjouir. Elle ne tournait pas vraiment rond. Tout était désormais réuni pour que la bataille entre les Reapers et le reste de la Galaxie soit un peu plus équilibrée, mais elle ne pouvait pas s’en réjouir. Elle tenta de se reprendre. Il fallait qu’elle soit pleinement concentrée sur la suite de la guerre. Chasser les images de James retournant son arme contre lui et se faisant sauter la cervelle. Son «désolé». Ce regard résolu. Les cris de Jack. Les jurons de Jack. Le visage hideux de l’Homme Trouble.

Seraient-ils devenus tous comme lui si elle l’avait laissé faire ? Cela lui donna la chair de poule. Non… Elle ne voulait pas finir esclave de ces monstres. Jamais. C’était hors de question de leur laisser la victoire. Il fallait se battre. Jusqu’au bout. Jusqu’au dernier. Que ce soit dans un camp ou dans l’autre.

« Amiral ! »

L’un des soldats responsable de la surveillance de la zone arriva en courant, Omnitool allumé. Il brandit son bras sous le nez d’Anderson qui ne se formalisa pas du manque de salut réglementaire et de l’attitude peu cavalière de son subordonné.

«Plus d’une centaine de vaisseaux vient de franchir le nuage d’Oort ! »

L’Amiral fronça les sourcils et transféra l’information sur l’écran principal qui leur faisait face. Les images étaient d’assez mauvaise qualité avec toute ces interférences, mais le soldat n’avait pas eu la berlue. C’étaient au moins cinq ou six Flottes qui arrivaient. Shepard reconnu le design de vaisseaux Turians, Asaris et même… des Krogans ! Elle en manqua une ou deux respirations.

Anderson se dépêcha d’entrer en communication avec l’un de ces vaisseaux. La voix d’Orinia s’éleva dans la tente.

« Ici le Primarch Orinia de la Hiérarchie Turiane. Amenons renfort équipés, prêts à entrer dans la bataille.

— Quelle… surprise de vous revoir, Primarch, répondit Shepard sans feindre l’étonnement.

— Ah… Shepard, vous êtes là. Nous venons prêter main forte. Presalia a équipé tous nos vaisseaux, ainsi que ceux des Asaris. Je commande les renforts.

— Ne vous emportez pas, Primarch. »

Le cœur de Shepard manqua un battement.

« Wrex ?! C’est vous ? »

Le chef du clan Urdnot eut un de ces rires qui le caractérisait tant.

« Évidemment ! Qu’est-ce que vous pensez ? Que j’allais vous laisser vous amuser toute seule ?

— Mais… Et Tuchanka ?

— Nous avons de quoi les tenir en respect avec les petits joujoux de votre copine Asari. J’ai laissé les rênes à cette femelle, là, Naxia. Sacrement persuasive. »

Shepard ne put s’empêcher d’éclater de rire. C’était étrange mais elle se sentait devenir légère, comme si une vague d’euphorie s’était emparée d’elle.

« Flotte Salarianne au rapport », dit la voix de Kirrahe. Encore une fois, le commander exprima sa surprise et sa joie de les voir ici.

« Nous n’allions pas vous laisser seule. Vous avez beaucoup fait.

— Combattre contre les Reapers est notre but à tous.

— Mordin !

— Présent, Shepard. »

Cela voulait dire qu’il avait vraiment trouvé le remède contre le Génophage et que sa mission auprès de Naxia était finie. Voilà pourquoi cette dernière avait pris le commandement sur Tuchanka, laissant Wrex aller avec quelques vaisseaux sur Terre. En effet, elle avait des arguments convaincants.

« Nous sommes ravis de vous voir », renchérit Anderson, qui d’un seul coup, s’était redressé et apparaissait beaucoup moins las que quelques instants auparavant. Là, Shepard put voir toute l’étendue de son aura et de sa prestance, celle qu’il avait renforcée en devenant Amiral. Il donna des indications aux nouveaux venus, distribua des ordres aux soldats présents sous la tente. Un fourmillement, une effervescence s’empara des troupes. Il fallait maintenant tenir en compte des nouveaux paramètres et ce fut Shepard, Kaidan et Garrus qui se penchèrent sur les diagrammes et cartes en attendant qu’Anderson organise l’arrivée des renforts. Ce n’était pas certes de quoi assurer une victoire totale et complète, mais les probabilités de réussite avaient cependant fortement augmenté avec l’arrivée de cette aide inespérée.

Garrus regarda la carte et montra à Shepard une idée qu’il venait d’avoir.

« Si on prend sur le flanc avec la Flotte d’Orinia et celle de Kirrahe, ici, alors on peut mettre les Flottes de Wrex et celle d’Anderson là. »

Kaidan hocha la tête, partageant son approbation du plan proposé par le Turian qui continua à noter des endroits stratégiques un peu partout, aidé du Major qui lui donnait son point de vue, ajustait quelques paramètres. Shepard n’avait jamais douté que Garrus soit un grand stratège. Elle ne trouvait rien à redire à ses idées. S’il avait été un peu moins timoré, il serait sans doute à la tête d’une Flotte. Mais ce n’était pas le genre de son ami de chercher la gloire dans les rangs militaires.

Quand Anderson revint vers eux, ils exposèrent leurs idées. L’Amiral hocha la tête, rectifia deux trois paramètres.

« Les principaux dirigeants des Flottes vont venir nous rejoindre, dit-il. Nous pourrons ainsi terminer les préparatifs. Chaque instant compte. »

Se tournant vers Shepard, il ajouta que Presalia avait mis au point quelque chose qui leur ferait gagner encore plus de temps. Orinia était restée évasive, mais il n’y avait pas à douter que c’était quelque chose d’énorme. Qu’est-ce que le Docteur était encore allé inventer ?

Shepard profita donc de l’attente pour se rendre dans le Normandy. Ils n’avaient pas débriefé entre eux de ce qu’il s’était passé dans les Archives. C’était quelque chose de difficile mais il fallait le faire. La mort de Thane ne lui avait pas pesé autant. Sans doute parce qu’elle s’y était préparée depuis qu’ils s’étaient rencontrés. De plus, elle n’en était pas responsable.

Ressassant encore ces mornes pensées, elle se rendit dans le mess où, comme elle s’y attendait, elle trouva Jacob et Cortez assis, silencieux. Elle allait donc commencer par ceux-là. Prenant un café, elle prit place parmi eux et leur demanda comment ils se sentaient. Jacob haussa les épaules. Ce n’était pas la joie, mais il était soulagé de voir que Cerberus avait été débouté, enfin. Certes, ils n’en avaient pas fini avec eux, mais le plus gros de la menace avait été mis hors d’état de nuire. Il ne doutait pas que quelqu’un puisse prendre le relais de l’Homme Trouble. Il n’y avait ni remplaçant ni héritier, fort heureusement. L’officier évoqua la mort de James avec tristesse.

« C’est Jack que vous devriez aller voir, Shepard. » Le Commander acquiesça. Ça, elle le savait bien. Elle savait aussi qu’approcher le sujet Zéro n’allait pas être facile. Maintenant qu’un de ses buts, à savoir réduire l’Homme Trouble en miettes, avait été atteint, voudrait-elle continuer à se battre à leurs côtés ? Personne n’était plus imprévisible que cette jeune femme.

Cortez appuya les dires de Jacob. Il expliqua à Shepard qu’il avait tenté de descendre, mais qu’il avait été reçu comme Jack savait si bien le faire.

« Jack vous fait confiance, bien plus qu’à nous tous. » continua le pilote. Ca, Shepard le savait bien mais au vu de la situation… Elle se sentait tellement responsable de la mort de James qu’elle craignait que Jack nourrisse du ressentiment à son égard. Elle était cependant prête à l’accepter. Si c’était là un moyen de la punir pour son manque de clairvoyance, elle s’y plierait.

Soupirant, elle acheva de boire son café avant de se lever. Elle passa tout de même voir Liara qui s’était à nouveau enfermée dans sa pièce. Avec les événements, les informations affluaient et l’Asari peinait à mettre à jour la situation tellement elle évoluait vite. Toutefois, Shepard voulait savoir si l’Asari s’était bien remise de son évanouissement. Ce serait un sujet délicat à aborder aussi. Elle connaissait suffisamment Liara pour savoir que son ego en avait pris un coup et qu’elle digérait difficilement le fait de s’être fait avoir aussi facilement.

« Shepard. » L’Asari avait le regard focalisé sur ses écrans. Les images et les données défilaient si rapidement que le Commander ne pouvait suivre. Pour Liara, cela ne semblait pas poser de problème.

« Comment vous sentez-vous ?

— Bien, Shepard. Ne vous en faites pas pour moi, répondit le docteur tout en ne lâchant pas des yeux ses écrans.

— Je sais que ça n’a pas été une partie de plaisir pour vous… »

Liara la coupa.

« Je vais bien. Si vous deviez vous inquiéter de quelqu’un, ce serait de Jack. Et de vous-même… » Le Shadow Broker avait abandonné ses écrans pour darder son regard bleu sur la jeune femme.

« Shepard… Je vous connais et je sais que vous culpabilisez pour James. »

Lucy n’avait pas voulu que la conversation aille sur ce terrain-là. Elle n’avait pas besoin de parler de ça. L’état de son équipe lui importait plus. Elle, elle gérait.

« Oh… Je sais ce que vous pensez, Shepard, continua Liara en s’approchant d’elle. Que ça va. Que vous en avez vu d’autres et que ça n’a pas d’importance. »

L’Asari soupira en secouant la tête.

« Mais vous vous trompez… C’est important… Si vous n’allez pas bien, ça se voit et nous en sommes tous affectés.

— Allons, Liara… Ne tombez pas dans le sentimentalisme larmoyant. »

Mais son vis-à-vis se contenta de croiser les bras d’un air sévère. Mimique exacte de la sienne.

« Et vous, ne soyez pas aussi butée. Ce que je veux vous dire, c’est que nous sommes avec vous jusqu’au bout. Si vous flanchez, nous flanchons aussi. Alors… Dites-moi… Comment vous gérez ça ? »

Au tour de Shepard de soupirer. Elle n’avait pas prévu de se faire analyser. Elle ne voulait pas parler, mais elle voyait bien dans l’expression de Liara qu’elle n’aurait pas le dernier mot cette fois-ci. Elle croisa les bras à son tour, comme pour se protéger. Mais c’était vis-à-vis d’elle-même qu’elle voulait se préserver. Elle se savait pas loin du point de rupture et penser à l’assaut final lui permettait de ne pas prendre de recul sur le passé et cela lui allait très bien pour l’instant.

« Je fais avec, Liara… Je me dis… que j’aurais dû faire quelque chose, l’en empêcher peut-être. » C’était tout à fait ça. Elle restait cependant évasive. Elle n’allait pas déballer toutes ces sensations, ces sentiments, cse doutes qui s’emparaient d’elle et se mêlaient dans son esprit. La plupart ne pouvait être dévoilés. Même si Liara était une amie, elle ne pouvait pas lui en parler.

Liara lui sortit des banalités. Que c’était normal qu’elle s’en veuille, mais qu’elle ne pouvait pas ressasser ça éternellement. La situation avait été inédite et imprévisible. James était mort dans l’honneur et il avait servi une cause juste qui méritait qu’on meure pour elle. Shepard était un peu déçue d’entendre un tel discours de la part de Liara, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas dire autre chose. C’était le genre de phrases toutes faites, mais qui était sans doute nécessaire d’entendre de vive voix.

Elle savait que l’Asari cherchait à la réconforter. Après tout… Elle était partie dans l’optique d’aller voir Jack, mais que lui dirait-elle si ce n’était que des banalités de ce genre ? Sans parler que si elle, elle était plutôt encline à écouter les paroles des autres, ce n’était pas le cas du Sujet Zéro. Il n’y avait qu’à entendre ce qu’elle avait dit à tous ceux qui avaient cherché à lui parler.

Elle finit par prendre congé de Liara et la remercia quand même. Certes, ses paroles ne changeaient rien à la situation, mais elle avait compris que l’Asari, en lui disant cela, cherchait aussi à panser son propre sentiment de culpabilité.

Shepard finit par se rendre dans la soute. Comme elle l’avait pressenti, elle trouva Jack allongée en boule sur la couchette qu’elle était allée piquer dans la réserve. Connaissant le caractère explosif de la jeune femme, Shepard attendit quelques instants, en silence. Le Sujet Zero faisait semblant de dormir, mais le Commander savait qu’elle avait les yeux grand ouvert et il ne faudrait que quelques minutes pour qu’elle ne finisse par dire quelque chose. Ce qui ne manqua pas.

« Qu’est-ce que vous voulez, Shepard ? J’ai pas envie de causer. Foutez-moi la paix. »

Ça, elle se doutait bien qu’elle ne voulait pas avoir une discussion même un échange de banalités. En terminant sa phrase, Shepard entendit un reniflement peu distingué.

« Je voulais juste vous présenter des excuses, Jack. »

Reniflement. Mais celui-là était plutôt méprisant. « Vous pouvez vous les carrer où je pense, je m’en fous. »

Shepard laissa la jeune femme exprimer son fiel. C’était son moyen de décompresser, elle l’avait bien compris. Alors, elle ne dit. De toute façon, quoiqu’elle puisse dire, Jack allait lui balancer des mots durs à la figure. Le silence s’installa, mais Shepard ne voulait pas lâcher. Elle lui devait bien ça.

« Il méritait pas ça, c’est tout. »

Que Jack prenne la parole la fit sursauter. Elle ne répondit cependant pas. Si elle avait fait le premier pas, il ne fallait surtout pas qu’elle la décourage.

« Mais qu’est-ce qu’il était con. »

Shepard se demanda bien ce que Jack entendait par là. Ce mot, elle l’attribuait à tout le monde pour tout et n’importe quoi.

« Il avait pas besoin de passer son temps à vous lécher les bottes. S’il avait été moins… loyal. »

Nouvelle pause.

« On aurait eu le temps de trouver quelque chose pour le tirer de là. Vous auriez été capable de le maintenir, non ? »

Shepard ne répondit toujours pas.

« Vous auriez pu faire ça ? Hein ! »

Jack se redressa et se tourna vers elle. Le sujet Zéro faisait peine à voir. Elle avait les traits tirés. Mais pas vraiment de la tristesse. De la rage, de la rancœur.

« J’aurais voulu agir… Il ne m’en a pas laissé le temps. » dit doucement le Commander en baissant la tête. Elle se sentait mal. Bien sûr qu’elle aurait contenu James, qu’elle aurait réfléchi à un moyen de lui rendre son self-control. En éliminant celui qui avait emprise sur lui. Cela n’aurait pas été impossible. Mais James avait décidé qu’il en serait autrement.

« Pourquoi vous faites cette tête ?, continua Jack. Vous l’avez dit, il est mort en faisant son putain de devoir ! Et c’est pour sauver vos miches, Shepard, comme moi, je sauverais les vôtres ou n’importe qui ici. »

Jack se leva et fit quelques pas titubants vers elle.

« Z’avez pas le droit de vous relâcher, Shepard ! Pas le droit ! Arrêtez de perdre votre temps avec moi et allez botter le cul à ces connards ! J’vaux pas la peine que vous perdiez du temps.

— Vous vous trompez, Jack. Vous en valez la peine. Vous n’allez pas bien et c’est l’équipe qui ne va pas bien.

— Tsss. Foutaises. Sont venus me voir pour se donner bonne conscience. J’suis même sûre qu’ils se foutent de ma gueule. »

Shepard décroisa les bras et fit un pas vers Jack.

« Non, Jack. Tout le monde est inquiet. Même si la guerre n’est pas finie, même s’il nous faut nous concentrer sur ce qu’il reste à faire, nous nous inquiétons quand même pour vous. » Elle crut bon d’ajouter que personne ne se fichait d’elle. Tout au plus étaient-ils surpris. Jack n’était pas du genre à montrer des émotions positives, même si Shepard savait qu’elle avait bon fond et bon cœur.

Jack commença à ouvrir la bouche, sans doute pour sortir à nouveau une réplique cinglante mais rien ne sorti. Juste son poing qui alla s’écraser sur une paroi.

« Et bah, si vous vous inquiétez, c’est sympa, merci. Mais je suis une grande fille. Feriez mieux de vous occuper des Reapers.

— Êtes vous toujours prête à vous battre ?

— Peuh ! Que oui ! Plus je butterais de Reapers, plus je me sentirais mieux ! »

Shepard eut un sourire amusé. Elle avait douté de Jack et de sa capacité à rebondir. Finalement, elles n’étaient pas si différentes. Elle comprenait qu’elle cherchait l’oubli dans la bataille. Tout comme elle.

Échange cordial de poignée de main. Pas d’hypocrisie, un vrai soulagement de voir les alliés face à elle. Une bouffée d’espoir revenait encore plus fort. Qui aurait pu croire à cet instant ? Asaris, Turians, Krogans, Salarians, Hanars, Elcors, Volus… Il y avait même quelques Batarians et des Geths !

Pratiquement toutes les espèces étaient représentées sous la tente qui semblait bien minuscule pour accueillir autant de monde. Wrex avait fendu le groupe pour venir saluer Shepard à sa façon, une accolade solide, puis il l’avait arrachée du sol en manquant de l’écraser sous la force de son étreinte.

Il s’était mis à rire au vu de la tête surprise que fit le Commander. Il lui tapa sur l’épaule.

« Content de vous revoir en un seul morceau Shepard, dit-il.

— Moi aussi, Wrex. Moi aussi.

— Alors ? On y est, hein ? Enfin ! »

Il se dandinait d’un pied sur l’autre, montrant son impatience d’en découdre avec l’ennemi. Les conseils de guerre n’étaient pas le fort du Krogan.

« Ah. Votre ami Salarian. » dit-il en faisant un mouvement de tête en direction de Mordin qui s’avançait pour saluer le Commander. Shepard était contente de le revoir, lui aussi. Elle n’avait pratiquement pas eu de nouvelles de lui et avec tous les événements récents, elle n’avait pas vraiment chercher à savoir autre chose que s’il était en vie ou non. « Naxia a insisté pour que je le prenne avec moi… Les femelles. » Le soupir contrastait avec l’espèce de rictus qui ornait la face du chef de clan. Apparemment, l’argument utilisé par la Kroganne n’avait pas déplu à Wrex. Shepard lui glissa un sourire de connivence avant de se faire happer par le discours de Mordin qui lui aussi était ravi de la revoir en un seul morceau. Et de commencer son récit sur ce qu’il avait accompli depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vu sans prendre le temps de reprendre son souffle. Shepard n’osa d’ailleurs pas l’interrompre. Elle avait fini par oublier à quel point le Salarian était capable de débiter des mots sans s’arrêter.

Toutefois, Mordin dût se taire. L’Amiral Hackett venait d’apparaître en version hologrammique. Comme tout bon chef de guerre, il prit la peine d’adresser un salut respectif à chaque représentant présent. Il continua ensuite par des phrases très alambiquées, pleine de fierté et d’espoir.

« La plus grande menace que la Galaxie ait jamais eu à affronter se dresse face à nous. Mais maintenant, grâce à l’effort de tous, nous pouvons espérer vaincre. Asari, Salarian, Krogan, Turian, Humain, Hanar, Elcor, Volus, Batarian… Peu importe votre origine, vous êtes là, unis comme une seule force, dans le même but : pourvoir assurer la survie de ce que nous sommes. »

Du grand Hackett dans toute sa splendeur. Shepard avouait que ces discours étaient vraiment motivants et il lui était souvent arrivé d’avoir la chair de poule en les entendant. C’était d’ailleurs le cas. Hackett avait le don de faire gonfler de fierté les cœurs de ses soldats et, après la dernière phrase, personne ne voulait rien de plus que de se lancer dans la bataille.

Oriana prit la parole après Hackett. Elle résuma les forces en présence. Chaque Flotte n’avait pas le même nombre de vaisseaux et chaque représentant avait rassemblé ce qu’il avait pu sans dépouiller les autres fronts. Elle tapota sur son Omnitool et la simulation du champ de bataille s’anima au centre du cercle formé par les chefs de troupe. Anderson plaça les différentes Flottes selon la configuration suggérée par le Primarch. Les murmures dans l’assemblée étaient plutôt positifs. Tant mieux, il n’y avait pas de temps à perdre à opposer les différentes manières de mener la bataille. Étant donné la réputation des Turians dans les combats spatiaux, chacun savait qu’il n’y avait pas mieux comme stratégie.

Shepard regarda attentivement le plan de bataille qui était en train de se finaliser sous ses yeux. Elle croisa les bras, plissa les yeux. Quelque chose lui paraissait étrange. Elle se tourna vers Kaidan qui affichait la même expression perplexe. Puis elle écarquilla les yeux et se tourna vers Orinia.

« Que faisons-nous, équipage du Normandy ? »

Hors de question de se tourner les pouces et de ne pas prendre part à la bataille. Le Primarch leva la main, sans doute pour anticiper la réplique saignante que Shepard s’apprétait à sortir.

« J’ai un message de Presalia pour vous. Et une mission que mes confrères et moi ne pouvons donner à personne d’autre qu’à vous, Commander. »

L’omnitool de Shepard se mit à clignoter et elle l’activa pour prendre connaissance de ce message de la scientifique. Cette dernière n’avait pas perdu son temps, en effet. Avec son sourire acide, elle lui fit part d’une amélioration pour son arme qui allait leur faire gagner énormément de temps.

« Le mérite de l’idée revient à votre ami Salarian qui m’a parlé de la méthode de propagation du Génophage.»

Alors il n’avait pas fallu longtemps pour que l’équipe du docteur se mette à la tâche d’améliorer la portée du prototype pour garantir un brouillage des fréquences cérébrales des Repears à l’échelle d’une planète. Cela n’entraînait certes pas la destruction des ennemis mais au moins, il semblait que cela les empêchent tout simple d’attaquer. Désorientés, la théorie voulait que soit, ils deviennent vulnérables, suffisamment pour pouvoir les abattre de manière plus conventionnelle, soit qu’ils battent en retraite dans l’espace où les Flottes pourraient en venir à bout avec sa première version de l’arme.

Shepard ne sut pas quoi dire. Elle était vraiment impressionnée par l’intelligence de la chercheure, sa capacité à rebondir et la vivacité de son esprit. Cela avait été une excellente chose que de l’avoir trouvée et d’avoir assuré sa survie. Évidemment, elle n’était pas seule et le mérite revenait autant à son équipe multiraciale qu’à elle.

C’était quelque chose d’indescriptible à éprouver. Certes, ils n’avaient pas gagné. Mais jamais Shepard ne s’était sentie aussi confiante qu’en cet instant. Elle leva les yeux et promena son regard vers cette assemblée aussi hétéroclite qu’improbable. Était-ce là son œuvre ? Était-ce à elle que l’on devait ce patchwork ? Anderson semblait y croire, mais lui donner entièrement ce mérite la mettait mal à l’aise même si cela était assez proche de la vérité. Pourtant, dans le salut de Presalia à la fin de son message, il était facile de comprendre que même la fière Asari lui prêtait cet honneur. Shepard éteignit rapidement son Omnitool pour dissimuler son malaise.

Hackett hocha la tête et déclara que la réponse à la question de Shepard était on ne pouvait plus claire. Il lui donna donc son ordre de mission. Ainsi, les derniers préparatifs pour l’assaut de la Terre se poursuivirent. Si les Flottes étaient sous commandement de leur propre chef d’escadrille, l’arrière front situé sur Mars était sous la responsabilité d’un contingent composé de Hanars, de Volus et d’Elcors. Ces trois races étaient peu à l’aise dans les batailles de grande envergure et assuraient le backup. C’était la meilleure utilisation de ces énergies-là, les Elcors étant connus, malgré leur lenteur, pour concevoir des IV et des armes de pointe. Avec la capacité des Volus à dénicher des matériaux rares, ils pouvaient encore concevoir d’autres armes ou soutien efficaces pour les futures batailles à venir. Quand aux Hanars, le simple de fait de savoir qu’ils se trouvaient en présence des Archives Prothéennes les comblaient au plus haut point. Toutefois, ils assuraient également, en vue de leur morphologie, une partie de l’Assaut dans le Pacifique où ils seraient bien plus efficace que les véhicules conventionnels.

Au final, les derniers préparatifs stratégiques ne prirent pas plus d’une heure. Chaque minute comptait et tout temps gagné était précieux. L’assaut n’était de toute façon pas quelque chose que l’on pouvait calculer à la seconde près. Trop de paramètres inconnus.

Shepard, de son côté, s’était attelée avec Mordin et Kaidan à mettre au point leur tactique d’infiltration. Parce que c’était bien le profil de cette nouvelle mission. Cela tombait bien, le Normandy était le vaisseau le plus à même d’effectuer ce genre d’approche. Le Commander ne doutait aucunement que Joker leur ferait traverser le Front tenu par les Reapers avec efficacité et discrétion. La zone de largage nécessitait toutefois réflexion. Où cet immense émetteur allait pouvoir être implanté pour être le plus efficace ?

Vue par le biais d’un hologramme, la Terre avait vraiment l’air paisible. Malheureusement, ce n’était absolument pas le cas. Les données avaient beau être le plus d’actualité possible, rien n’était moins sûr que de l’état des choses à l’instant où elle regardait cette image virtuelle.

« Bon. Je ne vois pas autre chose que la plus évidente, dit-elle en détournant son regard.

— Le Mont Everest ? jugea utile de dire Kaidan, afin d’expliciter pour les autres.

— Hum. Plus haute altitude terrestre. Très peu d’activité. Pas facile d’accès mais pas impossible. » commenta Mordin, bras croisés, les narines frémissantes. Il se tourna vers le Commander. «Hum. Oui. C’est vrai. Pas d’interférences possibles à cette altitude. Hum… Ne vois pas de meilleur endroit. »

Très évident. Trop peut-être. Mais si Mordin n’y voyait pas d’objection scientifique, elle n’allait pas y réfléchir à deux fois. Puisqu’ils étaient décidés, autant accélérer la cadence.

Anderson veillait à ce que chacun soit bien au fait de ce qu’il avait à faire. Ce n’était pas une situation évidente. Même si l’enjeu concernait principalement l’humanité, c’était les peuples de la Galaxie qui s’unissaient. Toutefois, même s’il paraissait naturel que ce soit un Amiral de l’Alliance qui commande l’assaut, Anderson semblait montrer qu’il ne voulait pas agir en despote.

Chaque minute, chaque instant comptait. Les équipes d’ingénieurs étaient au taquet, il fallait équiper les vaisseaux de l’Alliance avec l’arme dans un délai très court. Shepard, suivie de Mordin et Kaidan, sortit de la tente pour superviser le chargement de la balise inventée par Presalia. La chercheur avait bien précisé qu’il s’agissait là d’un test. Rien ne garantissait la réussite de ce prototype-là, les conditions d’installation étaient un paramètre non négligeable et pouvaient nuire au bon fonctionnement de l’engin. Mordin, cependant semblait confiant. Cela réconfortait quelque peu le Commander. Ce n’était pas son domaine d’expertise. Elle devait s’en remettre au jugement des autres. Cela ne la dérangeait pas franchement de se fier à son ami Salarian. Elle avait fait confiance à Presalia qui n’était qu’une inconnue. Liara lui avait certifié sa fiabilité et elle ne s’était pas trompée. Mordin n’était pas du genre à traiter les problèmes par-dessus la jambe. Il était parfois expéditif, mais c’était un trait caractéristique des Salarians que la radicalité. Elle savait apprécier ce comportement à sa juste valeur car c’était un de ses traits de caractère aussi. Ils s’étaient souvent trouvés sur la même longueur d’onde. Et le pauvre Garrus s’était retrouvé à tempérer deux caractères similaires. Cela n’avait pas entamé sa patience. Toutefois, le Commander se doutait bien que réfréner deux fonceurs avait été une difficile épreuve pour lui.

La soute était déjà grande ouverte et Cortez supervisait le chargement de l’émetteur. L’engin n’était pas très grand. C’était un objet assez banal, cylindrique. Rien de bien extraordinaire. Shepard s’était attendue à quelque chose de plus tape-à-l’œil avec des lumières clignotantes et des antennes partout. Mais non, c’était plutôt sobre. Et cela n’avait pas du tout l’air d’un prototype artisanal.

« L’émetteur est à l’intérieur, expliqua Mordin qui semblait avoir deviné ce qu’elle pensait. Le cylindre protège. Sera retiré lors de l’implantation. »

Shepard se sentit un peu idiote. Bien sûr que Presalia avait pris des précautions pour protéger le fameux et unique prototype de sa nouvelle invention. Ce n’était pas ce cylindre. C’était dedans. Elle se gratta la nuque pour se donner contenance et se hâta d’aller voir Cortez pour s’assurer du bon entreposage de l’arme dans la soute. Il ne valait mieux pas qu’il soit abîmé pendant le transport. La précaution était inutile, Cortez savait très bien ce qu’il avait à faire, mais Shepard ne pouvait s’empêcher de donner son aval sur la chose. Perfectionnisme. Cela lui occupait aussi l’esprit.

La pression sur ses épaules était en permanence présente. A cet instant plus que tout, se dit-elle. Elle avait cette mission et c’était vraiment bien plus important que tout le reste. Le droit à l’erreur n’existait pas. Ce n’était pas quelque chose qui leur était permis. Si la mission réussissait alors la bataille s’annonçait gagnée. Enfin, le rapport de force serait largement plus équilibré, corrigea-t-elle machinalement, ne voulant pas crier victoire trop tôt.

C’était pour cela qu’elle voulait vérifier deux fois plutôt qu’une que tout allait être pour le mieux. Malgré la fatigue accumulée, le doute, son état qu’elle devait cacher aux yeux de tous et renier de tout son être, elle devait tenir bon. Ils le devaient tous d’ailleurs. Ils formaient une équipe. Un peu une famille. Chaque personne était importante et la défaillance de l’un d’entre eux se répercutait sur tous les autres. Et ça, ça n’était pas quelque chose qu’ils pouvaient se permettre. Pas maintenant. Et elle, plus que tous les autres, se devait de montrer l’exemple.

« C’est bon, Cortez ? » demanda-t-elle au Lieutenant qui opina du chef. Elle jeta un dernier coup d’œil à l’amarrage du prototype. Il ne fallait pas non plus qu’un excès de précaution les retarde.

« Prête à partir, Shepard ? »

C’était Anderson qui s’approchait d’un pas assuré. Ses traits étaient tirés, bien plus que quelques instants auparavant. Lui aussi devait sentir ce poids énorme sur ses épaules. Non… Lui, bien plus qu’elle. C’était le dirigeant des opérations. Elle n’était qu’un soldat en mission. Rien de plus. Elle opina du chef pour lui répondre. L’homme eut un sourire crispé. Il lui paraissait avoir pris pas mal de rides depuis le début de la guerre. Il semblait vouloir lui dire quelque chose. Hésitant, cherchant des mots qu’il n’arrivait pas à dire. Soudain, elle prit conscience qu’une fois à bord du Normandy, lorsque les lignes ennemies auront été franchies, il y avait de fortes chances que ce moment soit le dernier où elle le verrait en chair et en os. Cela lui fit l’effet d’un énorme poids qui vint se loger directement dans ses entrailles. Elle avait toujours considéré Anderson comme un mentor, une sorte de père de substitution, à la place de celui qu’elle avait perdu. Elle secoua la tête. Ce n’était pas le moment d’être aussi sentimentale. Cela ne lui ressemblait pas. Elle mit cela sur le compte de cette chose qui grouillait à l’intérieur d’elle.

Chasser cette pensée. Cela n’existait pas. Elle repoussa la sensation tout au fond de son être.

Anderson ôta la casquette qui ornait son front et essuya ce dernier d’un revers de main. Ce geste, Shepard le reconnaissait bien. C’était un tic propre à l’amiral quand il avait quelque chose à dire et qu’il cherchait ses mots. Un signe de gêne. Il réajusta son couvre-chef, s’éclaircit la gorge puis fini par tendre la main vers le Commander.

« Bonne chance, Shepard. »

Finalement, il n’y avait rien de plus. Pas de grand discours paternaliste. Juste une pudeur qu’ils partageaient mais la poignée de main transmit bien plus que ce que les mots d’Anderson auraient pu faire. Une tape sur l’épaule et la jeune femme se retourna vers son vaisseau. Il ne voulut pas regarder une dernière fois par-dessus son épaule. Cela sonnerait trop comme des adieux définitifs et elle ne voulait pas de ce poids-là sur ses épaules. Le nœud dans sa gorge était bien assez suffisant. Dans un chuintement, le sas du Normandy se referma. Alors que la pressurisation du vaisseau était en cours, Shepard sentit petit à petit les émotions partir. Elle retrouva sa pleine concentration. C’était là, maintenant, qu’elle devait faire prendre de la meilleure maîtrise d’elle-même. Elle se dirigea vers le cockpit où Joker attendait le signal du départ.

« Tout le monde est à bord, Commander. »

Lui aussi était tendu. Et pour cause. La majeure partie de la mission reposait sur les épaules du pilote. Franchir le tumulte, les lignes ennemies, s’infiltrer et rejoindre une zone difficile d’accès à propos de laquelle les données étaient désormais quasi-inexistantes. Quelle était la situation en bas ? Aucune idée. Joker n’était pas d’un naturel inquiet, mais cela le préoccupait. Ce n’était pas la première fois qu’il se posait en aveugle, pourtant. Peut-être parce qu’il s’agissait de la Terre, il y avait une portée symbolique. Il secoua la tête. Ce n’était pas le moment de débiter des conneries sentimentales.

Il risqua un regard vers Shepard. Il la savait tendue, sur le qui-vive, les nerfs à vif. A vrai dire, elle l’inquiétait furieusement. Elle avait beau ne rien montrer à personne, il savait, lui. Il savait ce que signifiait ce regard, ces mâchoires crispées et cet air fermé. Derrière l’impassibilité, la fragilité. Pourtant, il avait l’instinct de penser qu’il y avait autre chose qui n’allait pas, mais il ne savait pas quoi. Shepard avait un comportement fuyant depuis quelques temps mais il avait mis ça sur le compte du stress. Après tout, il n’aurait pas aimé être à sa place. Qu’elle ne se confie pas à lui l’agaçait un peu. N’était-ce pas là un rôle qu’il pouvait avoir ? L’écouter, la soutenir ? Toutefois, elle ne s’était pas confié à d’autres, d’après ce qu’il pouvait analyser, ce qui faisait un peu passer la pilule. Il ne voulait cependant pas la brusquer, ce n’était pas le moment de se prendre la tête pour quelque chose qui n’était pas vraiment étayé par des faits.

C’étaient surtout les migraines et les vomissements qui l’inquiétaient. Le Doc avait fini par filer quelque chose à Shepard parce qu’il ne l’avait plus vue malade, mais cela avait laissé place à une humeur changeante et un repli sur elle-même. Joker n’aimait pas la voir comme ça. Malgré tout, il avait préféré ne pas lui en parler. Il connaissait sa susceptibilité et le stress qu’elle ressentait faisait qu’elle avait les nerfs à vif. Non, pas le moment pour ça. L’important, c’était qu’elle semblait vraiment à fond dans la mission et il serait franchement mal venu de venir la faire chier et la distraire. On verrait ça après.

Lui aussi, il devait se concentrer. Là, il n’y avait pas seulement que sa vie mais aussi celle de l’équipage qui était en jeu. S’il voulait être un petit peu prétentieux, il dirait même que le sort de toute la Voie Lactée reposait sur ses épaules. Ce n’était plus le moment de fanfaronner. Ce titre de meilleur pilote de toute la Galaxie qu’il s’était décerné… C’était bien le moment de montrer que ce n’était pas du flan.

Shepard croisa les bras. Joker savait que c’était le moment pour elle de formuler un de ces grands discours d’avant mission. Alors il attendit. Mais la jeune femme ne dit rien, elle avait le regard perdu, regardant à travers le cockpit l’étendue rougeâtre de Mars. Peut-être cherchait-elle ces mots. Mais c’était bien la première fois que ça arrivait et cela ajouta une inquiétude supplémentaire dans l’esprit du pilote. Il n’osa toutefois pas lui faire de remarques.

Cela ne venait pas. Il n’y avait pas de mots pour décrire ce qui les attendait. Elle n’en savait rien. Comment aurait-elle pu pondre un discours grandiloquent alors que ses entrailles se nouaient à l’intérieur d’elle ? Pourtant, elle n’avait pas peur. Elle connaissait l’enjeu, elle savait que peut-être ce serait leur dernière mission. Un peu sentimentale, mais réaliste. Elle avait déjà perdu des compagnons, alors il y avait de grandes chances qu’il y en ait d’autre. Ou bien que ce soit elle qui y passe. À vrai dire elle s’en foutait complètement.

Non.

La trouille. En fait, elle ressentait cette foutue trouille. Mais il fallait la repousser loin, tout au fond. Ne rien montrer. Qu’est-ce que foutait là cette trouille ? Ce n’était pas son genre d’avoir peur. Était-il possible que ce soit… Non. Cela n’existait pas. Cela finirait bien par disparaître. Y penser serait reconnaître son existence et ça, elle ne voulait pas. Y penser c’était décupler la trouille et ce n’était pas permis. Elle secoua la tête. Il fallait se ressaisir. Ne plus penser à rien d’autre que la mission.

Fermant les yeux, elle prit une grande inspiration. Expiration. Le va-et-vient incessant de l’air à travers ses poumons. Se focaliser.

Elle sentait le regard de Joker sur elle et elle savait que son mutisme l’inquiétait. De là à ce qu’il lui demande ce qu’il lui arrivait, cela ne serait qu’une question de secondes. Et entrer dans une telle conversation avec lui était la dernière chose qu’elle voulait faire. Inutile de surcharger son cerveau de préoccupations inutiles pour l’instant. Ils devaient tous deux être opérationnels tout comme chaque membre de l’équipage devait l’être. Personne ne pouvait flancher. Personne ne devait flancher.

Elle s’éclaircit la gorge et se décida à lui donner les instructions de décollage. Il avait déjà rentré les paramètres du point de largage du Kodiak. Pour lui, la trajectoire était définie. Restait juste à suivre plus ou moins cette ligne en pointillée sur l’un de ses écrans. Moins plutôt que plus, il le savait déjà. Mais ce n’était pas quelque chose que l’on pouvait précalculer. Là était toute la puissance et la suprématie de ses talents sur la vitesse de calcul d’EDI. Il avait débattu longuement de ce sujet avec l’Intelligence Artificielle. Mais ils n’avaient jamais réussi à tomber d’accord, bien trop têtus l’un et l’autre. Pourtant, il avait déjà prouvé avec Tuchanka qu’il avait surpassé la machine. Le culot n’était pas quelque chose de paramétrable.

« C’est parti. »

Il avait la bouche plus pâteuse qu’il ne l’avait cru et ces mots furent prononcés d’une voix un peu trop éraillée pour que ce soit naturel.

Comme au ralenti, le Normandy s’éleva de la surface martienne, soulevant des nuages de poussière rouge. Ce fut presque avec nostalgie que Joker jeta un dernier coup d’œil au campement d’Anderson. L’Amiral dont il avait apprécié le commandement avant que Shepard ne le relève. Une relation formelle de subordonné à supérieur, mais qui avait eu pas mal de bons côtés.

Le pilote se concentra sur ses manœuvres. Pas le temps d’être sentimental. Dès que le Normandy aurait quitté l’atmosphère martienne, le chaos régnerait. Pas le droit à l’erreur.

A sa droite, Shepard frottait son menton avec insistance. Elle finit par toussoter puis prendre une inspiration profonde avant de demander à EDI d’activer l’intercom général. Sa voix se montra un peu hésitante, coassante, comme si l’émotion était trop forte.

« Je demande l’attention de chacun. »

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