Chapitre trente-deux

« Nous approchons du nuage d’Oort. » l’informa Joker. Shepard hocha simplement la tête, coude sur un bras, les yeux perdus dans le vague. Elle ne regardait rien de particulier. Même ses pensées n’étaient pas structurées. Elle se demandait ce qui les attendaient au-delà de l’amas d’objets spatiaux que le Normandy allait franchir. Elle se doutait bien que ce serait le chaos. Mais se faire une idée de la situation était sans doute en deçà de la réalité. Aucun doute à avoir là-dessus.

« Pas de Reapers dans le nuage ? »

EDI répondit par la négative. Atteindre Mars ne serait pas simple même si apparemment, Anderson et Hackett étaient parvenu à mettre en place une sorte de chemin sécurisé. Il était apparemment apparu que les Reapers ne semblaient pas intéressés par le fait que des vaisseaux s’aventurent dans le Système Solaire. Ils prenaient quelquefois les malheureux égarés en chasse. Le Commander eut l’intuition qu’ils allaient être dans ce cas. Elle comptait sur la vélocité du Normandy pour les tirer de là. Au pire, il y avait l’arme qui avait été montée à côté du canon Thanix. Mais Shepard ne voulait pas griller ses cartouches tout de suite. Elle voulait profiter d’un effet de surprise.

Le Conseil avait fini par trancher. Il avait ordonné le montage en série des armes pour équiper tous les vaisseaux sur le front. Un projet complètement titanesque. Sans parler du temps que cela prendrait. Mais le triumvirat avait même passé cela en priorité par rapport à la réparation des dégâts et la remise en ordre de la Citadelle. C’était dire. Il y avait même une place au conseil promise aux Elcors ainsi que l’assimilation des Batarians aux races concellaires. Shepard se demandait si les dirigeants de la Galaxie ne cherchaient pas à se racheter un peu de leur conduite et qu’ils ne voulaient pas admettre qu’ils avaient mal géré la situation. Mais bon, elle n’allait pas s’en plaindre. Presalia avait bon espoir de monter une centaine d’armes par jour. A peine produites, elle partiraient sur tous les fronts. Shepard, en sa qualité de pionnière dans le combat contre les Reapers avait eu le droit de prendre les prototypes qui n’avaient pas servi sur la Citadelle. Elle avait même eu le luxe d’obtenir une flotte composée de diverses races. Ca faisait un peu cowboy de l’espace, ce patchwork de vaisseaux complètement disparate. Mais c’était le symbole qui était important. Turians, Asaris, Salarians, Volus, Elcors, Batarians, Geths, Humains… Ils n’étaient pas d’accord entre eux, ils ne répondaient pas aux mêmes règles ni aux mêmes codes de conduite mais ils avaient accepté de se mettre sous le Commandement de Shepard.

Kaidan avait dit que c’était là que résidait la force du Commander. Sa capacité à rassembler. Même si elle ne faisait pas l’unanimité. Quand il lui avait dit ça, elle n’avait pu s’empêcher de le trouver un peu trop mielleux. Limite… joli cœur. Il lui faisait un peu de la peine quand même. Mais ce n’était pas de sa faute ! C’était lui qui ne voulait pas comprendre. Lui qui s’accrochait. Et elle avait déjà fort à faire avec ses problèmes personnels pour s’occuper de son cas à lui. Elle se contentait d’agir comme d’habitude. Tant pis pour lui s’il s’entêtait.

Lucy jeta un regard de biais à Jeff. Pauvre de lui. Pauvre d’elle. Elle culpabilisait un peu de lui cacher la vérité, mais il avait vraiment plus urgent et plus important. De toute façon, elle savait déjà ce qu’il convenait de faire. Lui demander son avis le ferait souffrir. Elle n’avait vraiment pas besoin de ça. Lui non plus, d’ailleurs. De toute façon, au vu de la situation et de son activité physique permanente et dangereuse, le problème allait sûrement se régler tout seul.

« Engagement dans le nuage d’Oort. »

Shepard se reconcentra sur la vue. Dans d’autres circonstances, elle aurait trouvé cet amalgame d’objets spatiaux agréable à regarder, harmonieux. Mais, elle n’avait pas la tête à admirer le paysage. Elle retint inconsciemment sa respiration. L’appréhension de découvrir l’état du Système Solaire la prit.

Kaidan remonta la passerelle dans sa direction. Il tenait un datapad qu’il lui tendit.

« Liara a réussi à obtenir un point sur la situation des autres systèmes où les Reapers sont présents. »

Heureusement qu’il y avait le Shadow Broker et tout son réseau d’information, bien plus efficace que les canaux officiels. Shepard ne cherchait même plus à compter le nombre de fois où elle devait passer par les réseaux parallèles pour mener à bien ce qui lui semblait juste. Mais c’était là l’avantage d’être un Spectre. On avait le droit à l’illégalité. Tant que la mission était accomplie, que les intérêts du Conseil étaient préservés. Pas de problème, on fermait les yeux. La fin justifiait les moyens. Et cela depuis l’intronisation du tout premier Spectre.

Le Commander se mit à parcourir le datapad du regard. Elle frémit en voyant le nombre énorme de Reapers qui s’était dispersé dans la Galaxie. La centaine d’armes par jour semblait être insuffisante pour arriver à bout de l’ennemi. Il fallait que la résistance tienne encore. Palaven était à la limite la moins touchée des systèmes d’où venait le Conseil. Les Turians avaient toujours prouvé qu’ils avaient la peau dure. Coriaces. Dangereusement efficaces. Tuchanka avait beau avoir été touchée dans les premiers, les Krogans résistaient ardamment. Ils prenaient les assaillants en tenaille grâce aux vaisseaux revenus de la guerre contre les Batarians. Thessia subissait de lourdes pertes. Était-ce parce que c’était là que Presalia avait résidé et trouvé les prémices de ce qui allait devenir l’arme qui pouvait venir à bout des Reapers ? Aucune idée. Toutefois, Shepard avait de la peine pour Liara. Sa planète natale était vraiment en mauvaise posture. Les Elcors et les Volus en prenaient aussi pour leur grade. Leur force de résistance était moindre que les principaux systèmes. Ce qui expliquait leur posture. Sur’Kesh semblait tenir le choc. Les Salarians étaient coriaces. Pas l’efficacité et la rigidité des Turians, mais ils s’en approchaient pas mal.

Alors qu’elle terminait sa lecture, l’horizon se dégagea. Les débris de vaisseaux avaient succédés aux amas naturels. Poussés par les vents solaires, il se dirigeaient vers le nuage pour le grossir. Cela prendrait des années pour qu’ils y parviennent. Mais là n’était pas le plus important. Le Normandy fila à toute allure, passant en vitesse plus rapide que la lumière pour atteindre Pluton. De là, ils verraient un peu mieux la situation et pourraient entrer en contact avec Anderson.

La promiscuité avec l’Amiral allait faciliter les échanges.

« Nom de Dieu… » Shepard poussa un juron quand un Reaper se dirigea vers eux. Joker prit les choses en main et accéléra pour échapper à leur redoutable adversaire. Jouer à la course avec les Reapers était un jeu dangereux. Passé Pluton, à l’intérieur du Système Solaire, au sein des planètes qui le composaient, il n’était pas possible de passer en mode « plus rapide que la lumière » au risque de percuter quelque chose. Le Normandy était véloce mais un Reaper était doté d’un redoutable rayon. Sans parler des vaisseaux satellites qu’il traînait dans son sillage.

« Ça va être difficile de ne pas utiliser l’arme, remarqua Kaidan. On va devoir se passer de l’effet de surprise.

— Laissez-moi une chance de montrer que le Normandy en a dans le ventre », intervint Joker. Il se tourna vers Shepard et la regarda dans les yeux. « Je peux le faire. Avec EDI, on peut y arriver. On peut les semer. »

Il en était persuadé. C’était quelque chose d’instinctif. Il savait que c’était à sa portée. Il connaissait son vaisseau, en savait les limites. Il espérait que le Commander lui fasse confiance. Elle hocha doucement la tête et il se permit un sourire avant de se replonger dans ses écrans. A partir de là, il fallait qu’il s’enferme dans sa bulle. Besoin d’une concentration maximale. Personne ne devait le déranger.

Au vu de son expression, Shepard comprit que Joker était dans un état second. Elle avait appris à reconnaître cette expression. Elle devait abandonner sa confiance, mettre leur salut entre ses mains. Même sans les sentiments qu’elle lui portait, elle savait qu’elle pouvait lui faire entièrement confiance. Sa vie, celle des autres, elle les lui confiait volontiers. Ainsi que la réussite de la mission. Il en était capable. Elle devait agir avec lui comme elle l’aurait fait avec n’importe lequel de ses équipiers.

C’était son domaine. Personne ne pouvait rivaliser avec lui.

Elle se recula un peu pour ne pas être dans son champ de vision et en profita pour parler à voix basse avec Kaidan. « Cerberus sera là aussi. Il faudra être prudent. Il y a un risque qu’ils cherchent à nous empêcher d’atteindre Mars. »

Le Major hocha la tête.

« Je vais voir avec Garrus pour qu’il puisse préparer les éventuels tirs des cannons.

— Faites-lui préparer le Thanix, au moins par mesure de sureté. »

Kaidan s’éclipsa silencieusement, non sans regarder par-dessus son épaule au bout de quelques pas, ce qui n’échappa pas à Shepard. Elle haussa les sourcils. Elle avait l’impression qu’il commençait à devenir suspicieux. Se doutait-il de quelque chose ? Jeff et elle étaient plutôt prudents, mais peut-être qu’ils ne l’étaient pas assez. Ils avaient toujours montré une certaine promiscuité, ça n’avait pas changé. Enfin, c’était ce qu’elle pensait.

Ne se posant pas plus de questions, elle demanda à EDI de localiser la Flottille Nomade. Maintenant qu’ils étaient dans le même système, il y avait des chances de pouvoir entrer en contact avec Tali. L’IA répondit qu’il lui fallait un peu de temps. Le Commander regarda encore Joker et l’obscurité de l’espace qui défilait à toute vitesse avant de faire quelques pas sur la passerelle. Elle voulait parler à Anderson sans déranger le pilote tout en gardant un œil sur l’avancée du vaisseau.

L’image hologrammique de l’Amiral se matérialisa sur son Omnitool. Étrangement la liaison était mauvaise. EDI expliqua qu’il y avait pas mal d’interférences dues à la présence de très nombreux Reapers ainsi que des Geths qui s’amusaient à brouiller les systèmes. Le Commander demanda à EDI de faire en sorte que Legion puisse s’informer sur la situation de ses semblables qui se trouvaient dans le Système Solaire. Ayant accompli sa part du marché concernant l’arme, il avait émis le désir de rejoindre l’équipe du Normandy pour prendre part à la bataille. Sa place, de toute façon, n’était pas ailleurs. Les Geths et les Quarians avaient choisi le système solaire pour mettre fin à leur querelle centenaire. Encore quelque chose qu’elle ne comprenait pas. En partie, cela était dû à la présence des Reapers que les Geths avaient vite fait de rejoindre dans leurs quête fanatique insensée. Mais les Quarians, au lieu d’attendre qu’une résistance digne de ce nom se soulève face à l’ennemi invincible, s’étaient jeté à corps perdu dans la bataille, entraînant leurs propres civils. Ils auraient pu au moins en profiter pour se réapproprier leur planète. Ils avaient perdu la tête, il n’y avait pas d’autre explication.

Shepard espérait que Tali arrive à s’en tirer. Sa situation était délicate. Et sans nouvelle d’elle depuis des jours, elle s’inquiétait vraiment pour elle. Elle avait grandi. Ce n’était plus cette jeune Quarienne qui commençait son Pèlerinage. Son caractère était plus affirmé. Comme Liara, désormais, il ne fallait pas lui marcher sur les pieds. Tali était très attachée à son peuple malgré ce qu’il avait pu insinuer lors du problème avec son père. Cette loyauté, Shepard savait très bien où elle pouvait mener. Se monter contre les siens, se rendre compte que les choses avaient empiré jusqu’à la folie était quelque chose de très douloureux.

Anderson la tira de ses pensées. Elle secoua la tête et s’excusa.

« Nous sommes en chemin pour Mars. Nous ne rencontrons pas spécialement de résistance pour l’instant mais je suppose que cela ne saurait tarder.

— En effet, Shepard. Nous faisons face au problème Cerberus, ici. Il y a deux heures, des vaisseaux terroristes sont entrés dans la zone spatiale martienne et cherchent à se poser sur la surface. Nous tenons face à eux, mais c’est une perte d’énergie et de temps.

— J’ai quelques alliés dans la Flotte qui me suis qui ne serait pas contre se frotter à Cerberus. » Après l’assaut de la Citadelle, Cerberus était devenu plus qu’un ennemi à abattre. Il y avait une soif de revanche assez vivace. Et elle n’était pas la dernière à partager ce sentiment. Après le coup de la Station Chronos, il allait sans dire qu’elle avait vraiment envie de régler ses comptes avec l’Homme Trouble.

« La Flotte commandée par Hackett est en difficulté, je l’avoue ; d’autant plus qu’une partie d’entre elle est allée prêter main forte aux Quarians. »

Tiens, ça c’était nouveau. Était-ce la culpabilité d’avoir cherché à duper le peuple nomade qui avait joué dans cette décision ? Après tout, le plan d’Udina de monnayer Rannoch contre l’aide des Quarians avait échoué. Ils avaient dû faire sans eux. Et son moyen de pression s’était avéré inutile. Au final, cela avait été une mission dispensable pour la Citadelle. Shepard cependant devait reconnaître que, pour elle, cela avait porté quelques fruits puisque Legion avait pu récupérer des données indispensables qui avaient permis de comprendre la situation des Hérétiques, de les circonscrire pour qu’ils arrêtent de propager leur idéologie aux Geths sains et, enfin, avaient été précieuse pour la finalisation de l’arme de Presalia. C’était quelque chose qu’il fallait bien concéder. Même si Shepard aurait préféré que cela se fasse avec les Quarians.

« Tenez bon, Amiral. Nous arrivons. »

Anderson hocha la tête et ils mirent ensuite au point une stratégie d’approche. La situation évoluait relativement vite et Cerberus était proche de pouvoir pénétrer dans l’espace aérien de Mars. Il était encore gérable qu’ils posent une partie de leur vaisseaux, le comité d’accueil se chargerait de les balayer, mais si la totalité venait à percer les défenses érigées par l’Alliance, les choses ne s’engageraient pas bien et cela mettrait en péril la préparation de l’assaut vers la Terre.

Et décidément, Cerberus avait déjà trop fait de dégâts. Mars était une place stratégique. C’était là que se trouvaient les premières installations que les Prothéens avaient mises pour étudier les Humains et leur développement. C’était là, que les Humains avaient pris conscience des autres civilisations, en tout cas celle des Prothéens. C’était le premier bond en avant de l’Humanité. La planète était donc symbolique à plusieurs titres. Et évidemment, un emplacement de choix. Puisque l’Homme Trouble se plaisait dans les effets théâtraux et la mise en scène, elle le voyait bien prendre part à cette bataille. Et qu’il serait l’un des premiers à fouler le sol de la planète rouge si son organisation parvenait à percer la défense d’Anderson. C’était parfois au cœur de la bataille que l’on était le plus à l’abri.

Une fois qu’Anderson et elle se furent mis d’accord sur la stratégie à adopter, elle coupa la communication et demanda à EDI de faire monter tout le monde dans le CIC. Elle voulait garder un œil sur la progression du Normandy et ne pas devoir courir dans tous les sens. Là, elle n’aurait que la passerelle à remonter.

A peine eut-elle fini sa requête que le vaisseau fit une embardée et elle se retint de justesse avant de finir les fesses par terre. Les festivités commençaient. Elle se rua vers le cockpit et n’eut pas besoin de demander ce qu’il se passait puisqu’elle avait leur assaillant directement sous les yeux.

Un Reaper.

De belle taille, en plus. Type Harbinger. Joker fit faire une nouvelle embardée au Normandy pour éviter le tir de justesse. L’ennemi se mit alors à vomir des vaisseaux par dizaines. Shepard commença à se dire que ne pas vouloir utiliser l’arme de Presalia était une idée complètement stupide. Leur but était d’éliminer les Reapers. Normalement, lui avait expliqué la chercheure, l’arme, en détruisant l’hôte dans lequel on l’introduisait, empêchait les données d’être transmises aux autres. Ainsi, il n’y avait pas de risque que les Reapers mutent rapidement pour s’adapter à cette nouvelle donnée.

Shepard soupira.

« EDI. Dis à Garrus qu’on va faire un premier tir avec l’engin de Presalia. »

Puis elle s’adressa à Joker. « On ne va pas avoir le choix », dit-elle, voyant qu’il ne réagissait pas. Là, ce n’était qu’un Reaper mais plus ils avanceraient vers Mars, plus les ennemis allaient être nombreux et variés. Il ne pourrait sans doute pas se faufiler. Cela lui semblait inconcevable. Ils avaient certes esquivé les Reapers jusqu’à la Ceinture d’astéroïdes mais passé cette limite…

« Laissez-moi essayer de l’esquiver. Si je rentre dans la ceinture d’astéroïde, je peux le semer. »

Shepard se mordit la lèvre. Était-il en train de lui tenir tête à nouveau ? Devinant ce qu’elle pensait, Joker jugea bon de se justifier.

« Ne gâchons pas notre effet de surprise. Là, il y a encore possibilité de faire autrement. »

Elle lui fit part du raisonnement qui lui avait sauté à la figure avant d’ordonner à Garrus de se tenir prêt.

« Je suis d’accord, contra le pilote, mais là, je trouve que c’est gaspiller notre cartouche pour pas grand-chose. »

Le Commander en était soufflée. Elle se sentit stupide. Elle devait admettre qu’il n’avait pas tort. Elle ne savait plus quoi penser. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Elle n’arrivait plus à discerner ce qu’il fallait faire pour être le plus efficace dans une bataille ? Elle avait besoin que son timonier lui explique les bases ? Alors, là…

Elle passa une main dans ses cheveux, hébétée. Elle devenait stupide ou quoi ? Heureusement, Joker lui avait remis un peu les idées dans le bon sens. Elle ne pouvait que lui en être reconnaissante. Elle devait se reprendre. Ce n’était pas parce qu’elle n’était pas dans son état normal qu’elle devait faire n’importe quoi. Et les erreurs stratégiques n’étaient plus permises. Aucune erreur. Pas à ce stade de la bataille.

Elle lui faisait donc confiance et ordonna à EDI d’annuler l’ordre. Mais que Garrus se tienne toutefois prêt. Passée la ceinture d’astéroïdes, il n’y aurait plus d’échappatoire possible.

Shepard entendit Kaidan l’appeler. Tout le monde était réuni dans le CIC. C’était donc le moment de donner le mot d’ordre d’Anderson et d’envisager la marche à suivre pour arriver sur Mars avant que Cerberus n’y foute le bordel.

Ce n’était pas la dernière ligne droite. Pas encore. Mais là, ils y étaient enfin. Dans le cœur de la tempête. Là où ils devaient être. Sauver le Système Solaire. Shepard n’était pas dupe. Elle savait que Liara et Garrus auraient sans doute préféré être sur Thessia ou Palaven. Mais leur place était ici. Avec elle. C’était ce qu’ils lui avait dit. Ils se trouvaient beaucoup plus utile à bord du Normandy, à parcourir les quatre coins de la Galaxie pour rassembler les peuples, trouver un moyen pour s’en sortir. Être en dehors des conventions. Marginaux. Mais cela avait fonctionné. Garrus lui avait dit qu’il était fier d’être dans son équipe. Cela avait ému la jeune femme. Elle avait été touchée par la sincérité des mots du Turian. Son ami. Fidèle, attentif. Elle n’aurait jamais cru, au premier abord, pouvoir lier une telle amitié avec lui, lorsqu’ils s’étaient rencontrés sur la Citadelle. Pas qu’elle se méfiasse des Turians. Il y avait la défiance due à la Guerre du Premier Contact, mais elle n’avait pas vécu ça. C’était une sorte de comportement que l’Alliance entretenait, enfin, certains vétérans qui avaient la rancune tenace. Le Normandy était un symbole de ce que l’entente entre Humains et Turians pouvait fournir de positif. Unir des énergies pour obtenir le meilleur. Alors, c’était à la limite naturel désormais de voir le Commander du Normandy déambuler avec son ami Turian, agissant d’égal à égal. Sans Kaidan, le Commandement en Second revenait à Garrus, même si cela n’était du goût de ce dernier. Modeste, Garrus. Mais s’ils remportaient cette guerre, il allait devoir se faire aux éloges. Et rien ne disait qu’Orinia n’allait pas lui proposer quelque chose de grand. Shepard avait comme l’impression que son ami lui avait tapé dans l’œil.

Liara avait montré plus d’affliction lors de l’assaut de Thessia. Mais après quelques larmes de rancœur, elle avait affirmé que non, sa place était là. Qu’elle était le Shadow Broker et que ses responsabilités, désormais, étaient si grandes qu’elle ne pouvait s’en défaire. Il y avait certes Feron qui la secondait, planqué dans une de ses bases secrètes, mais elle ne pouvait pas lui laisser tout endosser. Elle aimait être Shadow Broker. Elle avait eu une impulsion quand elle avait singé la voix de celui qu’ils avaient défait, mais elle y avait pris goût. Elle avait vu le potentiel d’un tel réseau d’informations et elle avait tourné cela à son avantage et à celui de ses alliés.

Même Mordin, même s’il n’était plus là avec eux, participait à sa manière à la guerre. Certes, il aurait pu être en ligne de front au vu de son passif militaire, mais lui avait vu les choses autrement. Pour lui, la lutte contre le Génophage était sa façon de lutter. Elle avait permis à Shepard ‘obtenir un appui des clans Krogans. C’était même aller contre les desiderata du Conseil, du gouvernement Salarian. Mais Mordin n’en était pas à sa première rebuffade envers sa propre espèce. C’était un marginal en puissance, qui ne voyait les choses différemment. Son dévouement envers Omega et sa population était déjà un signe. Elle l’avait senti quand elle l’avait rencontré, ce type allait lui plaire.

Shepard exposa la situation telle qu’Anderson la lui avait décrite. Jack pesta entre ses dents. Savoir que Cerberus était encore là où il ne fallait pas l’agaçait. Elle aussi avait une dent contre l’Homme Trouble. Il était vraiment temps d’en finir. Mais il n’était pas dit qu’une fois de plus, leur ennemi n’allait pas encore se jouer d’eux. Qu’est-ce que cela allait être un soulagement, s’ils parvenaient à enfin les mettre hors circuit.

Garrus partageait son avis. Il fallait profiter de cette opportunité pour évincer l’Homme Trouble. Ce n’était plus possible autrement. S’ils laissaient encore filer leur ennemi, il était certain que l’assaut sur Terre n’en serait que plus difficile.

« Voyons cela comme notre dernière chance », termina-t-il.

Jacob approuva. Au vu de l’organisation actuelle de Cerberus, il fallait donc appliquer la stratégie la plus basique. Couper la tête pour désorganiser le corps. Cela était la chose la plus simple. En théorie. Approcher l’Homme Trouble qui semblait vraiment avoir perdu la tête était difficile. Le coup qu’il leur avait fait sur Chronos…

Non… Plus de place à l’hésitation, aux questions. Il était temps de régler les comptes.

« Commander ! »

Joker l’appelait d’une voix tendue. Elle sauta sur ses pieds et se rendit à pas pressés vers le cockpit. Elle constata tout de suite qu’ils étaient sortis de la zone d’astéroïdes. Joker avait réussi à semer leur poursuivant. Mais face à eux… Un chaos encore plus important que les simples astres qui flottaient derrière eux.

« Mon dieu… » C’était Kaidan qui avait suivi Shepard. Les autres étaient derrière ses talons et Jack lança un juron sonore. James était trop abasourdi pour la reprendre.

Il fallait dire que même Shepard était soufflée. Elle en avait vu des choses dans sa carrière. Elle avait déjà vu Palaven, Tuchanka et même la bataille sur la Citadelle aurait dû la préparer. Mais ça…

C’était énorme. Trop. Partout. Devant. Derrière. Un véritable champ de bataille spatiale. C’était le genre de combat le plus impressionnant mais là, jamais Shepard n’avait vu ça. C’était pire que lors de l’assaut de Sur’Kesh. Il y avait les Reapers, il y avait Cerberus mais en prime l’Alliance et ses vaisseaux était présente. Mais on voyait bien que leur nombre était insuffisant. Que pouvait bien faire Shepard avec son simple vaisseau et les renforts hétéroclites qui se trouvaient à quelques distances derrière elle ?

Elle entra d’ailleurs en contact avec Tolan qui avait pris la tête de cette flotte. Elle lui fit part de la marche à suivre et attendit qu’il lui explique ce qu’il comptait faire. Elle lui transmit également le message d’Anderson concernant Cerberus. Le Salarian approuva.

Ils convinrent alors que la Flotte ferait diversion pendant que le Normandy passerait à travers la zone de combat pour se rendre sur Mars.

« N’hésitez pas à faire usage de l’arme, lui rappela Shepard.

— Aucun souci. Si, comme vous le dites, Cerberus a trouvé un moyen de contrôler les Reapers, nous n’allons pas prendre le risque qu’ils s’en servent contre nous. »

En effet, c’était une éventualité. Shepard n’y avait pas pensé. A vrai dire, l’idée était trop abominable. Si c’était le cas, alors la bataille allait être plus ardue. Toutefois, l’instinct du Commander lui dictait que Cerberus n’en était pas encore arrivé là. Il manquait quelque chose dans le plan de l’Homme Trouble et ce quelque chose, il était en train de le chercher sur Mars. Quoi au juste ? Elle ne le savait pas. Mais Mars renfermait les Archives, les documents laissés par les Prothéans. Sans doute voulait-il mettre la main dessus pour finaliser son plan. C’était évident qu’il n’avait pas pensé ou voulu demander de l’aide aux Hanars comme elle-même l’avait fait. Il avait bien trop de fierté pour ça et ça ne cadrait pas avec sa manière de voir les choses.

Son esprit étriqué, obtus et raciste se retournait contre lui, finalement. C’était tant mieux pour elle. Shepard réfléchit à toute vitesse. En effet, il avait bien un moyen de mettre directement la main sur l’Homme Trouble. Et elle venait de la trouver.

« Je ne pense pas qu’ils puissent encore se servir de leur système. Mais restons prudents. »

Ils terminèrent la conversation sur un accord quant à la marche à suivre. Shepard se tourna alors vers Kaidan, un sourire triomphant sur les lèvres. Le Major arqua un sourcil interrogateur.

« On va pouvoir lui mettre la main dessus à ce salaud. »

Elle fit part aux autres de ce qui lui était venu à l’esprit. En le leur répétant, cela lui semblait si évident que c’en était ridicule. Trop facile. Mais il fallait tenter. Ils n’avaient pas le choix de toute façon.

« Prêt à plonger, Commander. » lui signala Joker.

Elle lui fit signe qu’il pouvait amorcer la descente. Elle récupéra son casque dans le CIC. Ce coup-ci, elle irait avec tout le monde. Deux équipes de quatre. Il ne fallait rien laisser au hasard. Tout le monde se préparer à encaisser les éventuels chocs qui allaient secouer le Normandy. Passer en plein cœur de la mitraille n’était pas une promenade de santé. Les boucliers encaisseraient mais non sans provoquer des vibrations dans toute la carlingue.

Kaidan devança tout le monde jusqu’au hangar. Les autres lui emboîtèrent le pas et Shepard fit signe qu’elle ne viendrait qu’au dernier moment. Elle tenait à être présente dans le cockpit lors de l’infiltration. Il y aurait peut-être besoin de changer de plan en plein milieu. Elle ne pouvait pas laisser Joker seul si jamais il y avait des complications. Cortez achèverait les préparatifs du Kodiak.

« EDI, rééquilibre le bouclier gauche. »

Tout à son travail, joker était concentré. Ce n’était pas une approche facile mais il aimait la difficulté. C’était dans ces conditions qu’il montrait le meilleur de ses capacités. Il était aux commandes, Shepard dans son dos. C’était tout ce donc il avait besoin. Ses mains volèrent sur les claviers. C’était assez routinier mais en même temps, chaque mission était différente. Les paramètres à engranger étaient variables, il ne pouvait y avoir une seconde d’inattention. Même s’il était bien conscient qu’EDI pouvait rattraper ses conneries, il ne voulait pas totalement se reposer sur elle. Il n’avait jamais vraiment pu. Il devait cependant reconnaître qu’il l’avait fait une fois. Lors de l’extraction de Shepard avant que la base des Collecteurs n’explose. Mais c’était un cas d’urgence, le Commander n’était pas à bord, il avait fallu la récupérer in-extremis. Il n’avait même pas réfléchi et s’était emparé d’un fusil alors qu’il n’était pas très rompu aux exercices de tir. C’était comme ça, il avait perdu toute rationalité. Pour lui, il devait être à la porte à tirer sur les poursuivants de Shepard, à lui tendre la main quand elle avait sauté par-dessus le vide. N’importe qui aurait pu le faire à sa place, mais c’était lui qui s’était précipité le premier.

« Où en est la charge du bouclier arrière ?

— Soixante-dix-huit pourcent.

— Bascule tout ce qui n’est pas vital sur les boucliers.

— C’est déjà fait, Jeff. »

La priorité, c’était la barrière qui protégeait le Normandy. Elle devait tenir. Même si le vaisseau avait un mode furtif, il n’était pas à l’abri de se faire tirer dessus ou de prendre un tir perdu. Sans parler qu’il ne tenait pas éternellement. Mis à rude épreuve, il pouvait lâcher. Joker avait déjà fait sans. Il ne comptait pas absolument dessus. C’était un apport confortable mais il faisait comme s’il n’y avait rien. Cela évitait de se faire surprendre en cas de défaillance.

Sur le côté de son écran principal, les spots indiquant les vaisseaux ennemis clignotaient. Il y en avait tant qu’il était pratiquement impossible d’en faire le décompte.

Inspirant profondément, il reporta son attention sur ce qu’il se passait face à lui. Il n’avait pas à regarder les vitres, de toute façon, elles étaient à la limite inutiles tant son travail était lié à ce qu’affichaient les écrans et les senseurs. La vitre n’était là que pour le visuel direct mais en situation de combat, c’était inutile. Trop d’informations et il fallait se fier à sa propre vue, ce qui était forcément biaisé par rapport à l’exactitude des calculs de distances procurés par l’Intelligence Artificielle. Évidemment, il était capable de piloter « à l’ancienne » si les conditions l’exigeaient, mais ce n’était pas le cas ici.

Pas le droit à l’erreur quand il était question de traverser un échange de tirs avec des vaisseaux qui partaient dans toutes les directions.

« Vaisseau de l’Alliance à deux heures. »

Joker réajusta la trajectoire et le Normandy rasa l’allié sans que ce dernier ne s’aperçoive de quoi que ce soit. Il y eut quelques vibrations dues au frottement des deux boucliers entre eux, interférence tout à fait normale à cette distance entre deux barrières. Le Normandy repartit sans être vu, comme si rien ne s’était passé. A peine sorti du sillage du vaisseau allié, deux tirs frôlèrent à nouveau le bouclier et s’abîmèrent sur celui de ce dernier. Ça n’était pas passé loin.

Joker soupira encore. Sa respiration était largement plus tendue, il était dans une semi-apnée. Il savait comment gérer le stress de ce genre de manœuvre. Et ce n’était sûrement pas avec Shepard qui se trouvait à côté de lui qu’il allait flancher. Hors de question. Le Commander ne bougeait pas un muscle depuis le début. Elle regardait à travers la vitre, les sourcils froncés, mais n’avait montré aucun signe de tension ou de crainte. Elle lui faisait totalement confiance et cela lui faisait du bien, attisait quelque peu la rancœur qu’il ressentait parfois malgré lui. C’était dans ce genre de manœuvre qu’il montrait toute l’étendue de son art et qu’il prouvait qu’il n’avait pas volé sa place de pilote d’élite du Normandy. Même le titre qu’il s’était auto-attribué n’était pas ridicule. Meilleure pilote de la Galaxie. Cela prenait effectivement tout son sens dans ce genre de situation.

« Le camouflage montre des signes de faiblesse, commenta EDI. Dois-je dériver des sources d’énergies auxiliaires ? »

Joker jeta un coup d’œil à la répartition de l’énergie dans le Normandy et des systèmes prioritaires et secondaires. Le maintien du bouclier pompait pas mal d’énergie, mais c’était le camouflage le plus gourmand. De plus, le pilote savait qu’utiliser les canons serait moins coûteux que de maintenir ce dispositif. Il fallait toutefois faire une estimation des chances d’atteindre la cible avec ou sans le camouflage. Il demanda donc à EDI de s’atteler aux calculs de probabilités. Il ne pouvait le faire lui-même, étant occupé à cent pourcent de ses capacités.

EDI annonça deux résultats différents. L’avantage allait à la progression avec camouflage optique, mais la différence avec sans était si infime que Joker prit la décision de couper. Ils étaient passés dans le plus gros sans encombre. Le reste de la course pouvait se faire à découvert. De toute façon, la vitesse du Normandy était telle qu’il était assez difficile de le prendre en chasse. Du moins, quand on n’était pas un vaisseau des Collecteurs.

Toutefois, le timonier se hasarda à jeter un regard à son supérieur. Shepard le regardait, les bras croisés et haussa les sourcils face à son air interrogateur.

« Si vous pensez que c’est la meilleure option, je vous fais entièrement confiance. »

Et elle le pensait vraiment. Elle était stratège, avait un bon instinct qui ne la trahissait presque jamais, mais sur ce terrain-là, elle n’était pas capable de dire ce qui était le mieux. La prudence lui dictait de garder le camouflage optique, mais rien ne disait qu’une avarie n’allait pas survenir et pomper de l’énergie sur des choses plus vitales ne l’enchantait pas plus que ça. Si Joker estimait qu’il était capable de faire atterrir le Normandy sans essuyer de dégâts alors elle s’en remettait à lui. D’autant plus qu’EDI n’avait pas hurlé à l’aberration, ce qui était plutôt bon signe.

Joker hocha la tête et pianota sur les claviers. Il mit toutefois en garde Shepard, cela allait devenir un peu plus sportif et mouvementé. Mais ce n’était pas comme s’ils n’avaient pas l’habitude de ce genre de rodéo.

Tout en faisant sauter le système, Joker fit plonger le Normandy. Là, il faudrait la jouer fine. La concentration devait être totale. Pas moyen d’être déconcentré. Dès que l’ennemi allait constater la présence de ce petit vaisseau parmi les autres, qui passait à travers les mailles du filet sans problème, il allait le prendre en chasse.

Cela ne se fit guère attendre et EDI signala deux vaisseaux de Cerberus à leurs trousses. Joker fit jouer du canon arrière. Sans succès. Il demanda à EDI de gérer les tirs des tourelles afin de brouiller la vue de leurs poursuivants par une nuée de faisceaux lasers. Une fois que l’Intelligence Artificielle s’était exécutée, il fit partir le Normandy en vrille.

« Oups. Désolé, Commander, j’aurais dû vous prévenir. » dit-il alors que Shepard, surprise, s’agrippa à son fauteuil pour ne pas tomber. En règle générale, la pesanteur qui régnait dans le Normandy permettait de ne pas trop ressentir ce genre de manœuvre. Mais là, il avait été trop brusque pour que ça passe inaperçu. Pas de quoi tomber à la renverse, mais ça secouait quand même un petit peu.

Shepard restait sans mot dire. Malgré la pirouette, elle restait le regard fixé droit devant elle. Là où régnait le chaos du champ de bataille. Le Normandy filait à travers ce désordre sans à-coup, avec une facilité déconcertante. C’en était vraiment… impressionnant. Elle ne savait pas comme décrire cette sensation mais c’était un sentiment de toute puissance et d’émerveillement. Elle savait que Joker était doué, même le plus doué et que sa maîtrise du Normandy en faisait vraiment l’unique pilote, celui qui avait su dompter la belle.

Ce vaisseau était une merveille technologique, un joyaux, un bijou parmi les vaisseaux de l’Alliance. On en avait fait même le symbole de la Résistance face aux Reapers. La perte du premier du nom avait été quelque chose de difficile mais ce modèle-là, même s’il sortait des ateliers de Cerberus, était un aboutissement de tout ce qui se faisait à la pointe de la technologie. Sans parler des derniers ajustements faits par l’Alliance. Elle n’aurait pas vu d’autre vaisseau capable de la prouesse qu’ils étaient en train de faire. Non… la prouesse que Joker était en train d’accomplir. Le vaisseau ne faisait pas tout. Le pilote était vraiment un élément qui garantissait l’efficacité du vaisseau. Donner ce petit bijou à n’importe quel quidam de base n’apporterait pas les mêmes performances. C’était une alchimie délicate entre le pilote et son vaisseau. Entre Joker et le Normandy. C’était quelque fois idiot, mais la jeune femme ne pouvait s’empêcher d’être quelque peu jalouse quand elle voyait à quel point il était capable de faire abstraction de tout ce qui l’entourait quand il pilotait le Normandy. Comme si plus rien n’existait. C’était là qu’elle voyait pourquoi elle aimait cet homme. Il n’en était que plus beau. Son art le transcendait. Le voir accomplir ces prouesses faisait naître en elle des sentiments puissants. Une sorte… d’admiration. Quelque chose qu’elle ne pouvait pas ressentir pour un autre. Une fascination quelque peu ridicule, comme une groupie qui admirerait son héros.

Parfois, il s’amusait à se donner le surnom de chevalier. Le Normandy était son destrier. Cela l’amusait de se comparer à ces idiots en fanfreluches des contes des temps anciens, si lointains qu’on les avaient presque oubliés. Maintenant, les princes avaient des vaisseaux de haute technologie et les princesses vivaient dans des tours de verre et de métal, perdues sur des planètes au nom inconnu.

« Attention ! » Joker lança cette exclamation pour qu’elle se préparer au léger choc avec un bouclier. Le vaisseau de Cerberus était apparu de nulle part et Joker évita la collision de justesse. Il lâcha un juron mais Shepard ne sut dire à qui il était destiné. Sans doute à lui-même. Il se morigénait de ne pas avoir anticipé la chose.

« Zone d’atterrisage en vue. »

Si près était la cible. Il fallait pourtant encore tenir. Le nombre de vaisseaux qui les avaient pris en chasse avait augmenté et il n’y avait pas que Cerberus. Les Reapers aussi. Sentaient-ils à quel point désormais, ce petit vaisseau qui ne semblait être qu’une mouche, était une menace si grande pour eux ? Savaient-ils que les vaisseaux fraîchement débarqués emportaient avec eux une arme mortelle qui mettrait fin à leurs agissements ? Avec l’attaque de Sur’Kesh, ils devaient se douter que les mouches insignifiantes qu’ils tentaient d’écraser étaient en train de préparer quelque chose. Mais savaient-ils que cela avait abouti à quelque chose d’efficace ?

Même s’ils ne s’en doutaient pas, Shepard avait bien conscience que leur but était de les écraser de toute façon. Arme ou pas. Sans doute s’estimaient-ils suffisamment supérieurs pour ne pas avoir à craindre ce que leurs victimes pouvaient être capable de faire.

« Missiles anti-aériens en approche. »

Mince ! Cela voulait dire que Cerberus avait foulé le sol martien et en avait profité pour mettre des tourelles un peu partout. Il faudrait envisager une résistance à terre. Ce n’était pas la meilleure configuration mais il fallait faire avec. Parvenir à recevoir Cerberus allait être un peu compliqué.

« Situation au sol ? demanda-t-elle toutefois à EDI.

— L’Alliance opère déjà une opération pour mettre hors d’état de nuire l’ennemi. Une escouade terrestre est déjà sur place et les hostilités sont bien entamées. »

Shepard hocha la tête. Mars n’allait pas se livrer facilement, c’était quelque chose de sûr et certain. Elle se demanda juste qu’est-ce qui pouvait bien empêcher l’activation du système de défense de la planète rouge. Protéger les Archives avait nécessité l’installation d’une batterie anti-invasion. Était-ce la présence des Reapers qui faisait tout foirer ?

Reprendre Mars avec Cerberus dans les pattes était moins simple. Mais Shepard gagea que L’Homme Trouble se trouvait déjà au sol. Premier arrivé, premier en sûreté. Le chaos était moins pesant sur la Planète que tout autour. Et avec les tempêtes de sable qui parcouraient sa surface, il était simple de progresser en tirant partie de ce désordre naturel. Tout l’Homme Trouble. Il était vraiment fort. Et cela ne rendait que son envie de le dégommer plus ardente. Un adversaire de valeur… si on mettait de côté ses moyens de parvenir à ses fins qui la débectait.

Joker fit virer le Normandy. Il lui fallait aller à l’écart des batteries installées par Cerberus. Shepard sentit qu’il était temps de se rendre au Kodiak. L’atterrissage allait être bref avec un largage à la volée. Elle s’empara de son casque.

« J’y vais », dit-elle simplement.

Elle s’attendait à ce que Jeff la retienne un peu, quémandant une marque d’affection, mais il était plus que concentré sur ses manœuvres. Elle enfila donc son casque avant de se détourner.

« Lucy ? »

Elle marqua une pause. Il ne la regardait pas mais ses traits étaient durs.

« Bute-le. »

C’était bref. Lapidaire. Mais à travers cette directive, il y avait une demande. Celle d’être prudente. Mais en même temps, il lui demandait d’en finir. Car il en serait soulagé. L’Homme Trouble était devenu une obsession pour la jeune femme que se débarrasser de lui allégerait considérablement son fardeau. Et cela était nécessaire. Surtout dans la situation actuelle. Elle cumulait les problèmes. Se débarrasser de celui-là serait vraiment bénéfique pour son bien-être. Et il ne resterait en lice qu’un seul ennemi. Mais pas des moindres.

Shepard se rendit à petites foulées dans le hangar. Elle sentait son cœur cogner rudement dans sa poitrine. Maintenant que les nausées s’étaient estompées grâce aux médocs de Chakwas, elle était dans de meilleures dispositions pour combattre. Elle se focalisa sur l’ennemi. Peut-être aurait-elle encore mal à la tête, mais elle préféra cela à l’envie irrésistible de rendre le contenu de son estomac. C’était beaucoup plus gérable.

Cortez l’attendait à la sortie de l’élévateur et lui tendit son Black Widow avec un sourire. Il avait aussi adjoint le fusil d’assaut qu’il avait préparé pour elle. Il avait fait en sorte de lui donner le plus maniable. Elle n’était pas très douée avec ce type d’arme.

Elle le remercia et monta dans le Kodiak. Cortez lui emboîta le pas et prit place au siège de pilotage. Ce coup-ci, elle avait préféré qu’il soit en backup, si jamais il fallait les récupérer en catastrophe. Kaidan lui avait assuré que le soldat était très efficace dans le maniement du Shuttle et qu’elle pouvait lui faire confiance. Là-dessus, elle ne doutait pas des capacités de ce nouveau venu. Dans le choix des armes et des améliorations, il en connaissait un rayon et même plus que Jacob. Les deux hommes s’étaient d’ailleurs liés d’amitié assez rapidement et il n’était pas rare de les voir ensemble en train de se restaurer dans le mess.

Gardner avait d’ailleurs fait une plaisanterie à ce propos. Tout le monde savait que Cortez avait un penchant pour les hommes. Mais avec Jacob, il ne semblait pas entreprenant. Gardner avait donc ravalé ses allusions quand Chakwas lui avait expliqué avec ce ton très maternel, doux mais ferme, que c’était une manière très clichée de voir les homosexuels. Et comme à chaque fois que la doctoresse sermonnait quelqu’un, Gardner avait baissé la tête et s’était excusé. Mais Cortez était trop gentil pour s’en formaliser. D’ailleurs cette douceur et cette gentillesse avait du mal à cadrer avec le métier de soldat. Cortez était trop doux. Toutefois, Shepard l’appréciait. Ce n’était pas un utopiste, un doux rêveur ou même une mauviette. C’était juste qu’il était gentil avec tout le monde et qu’il n’élevait jamais la voix. Elle ne l’avait jamais vu se fâcher. C’était… rafraîchissant en fait. Discuter avec Cortez était reposant.

La tension régnait à l’intérieur du Kodiak. Personne ne parlait. Pas un mot de prononcé, même pas un raclement de gorge. Chacun s’était enfermé dans sa petite bulle. Shepard savait que tout le monde était focalisé sur ce qui allait se passer une fois le Kodiak lâché. Le tumulte du combat, l’adrénaline qui allait grimper d’un coup. Mais pour l’instant c’était le calme avant le déchaînement. Tout le monde avait besoin de se recentrer ou de bouillir, comme cela semblait être le cas de Jack qui se mâchouillait la lèvre, le regard fixé droit devant elle. Garrus, Jacob, Kaidan et James montrait plus de sérénité. L’un vérifiait son arme, tandis qu’un autre pianotait sur son Omnitool. Legion était indéchiffrable, ce qui n’était pas quelque chose d’extraordinaire. Liara ne bougeait pas. Elle regardait l’écran par-dessus Cortez, les sourcils froncés. Shepard savait qu’elle était en train d’engranger des données sur la situation actuelle.

EDI commença le décompte avant le largage. Shepard s’agrippa à l’une des nombreuses prises disponibles pour assurer une stabilité aux occupants du Kodiak. Cortez s’activa sur les commandes, indiqua les procédures de routine.

« Dépressurisation du hangar, mise en place de la barrière kinétique. »

La porte du hangar s’ouvrit. Shepard sentit les vibrations puis le Kodiak avança jusqu’à atteindre l’extrémité du plateau. Cortez fit accélérer l’engin les vibrations s’intensifièrent avant de cesser brutalement. Ils étaient dans le vide. Pour un court instant. La secousse ébranla le véhicule alors qu’il se posait sur le sol martien.

« Désolé, s’excusa machinalement Cortez.

— Ce n’est rien, comparé à ce que Shepard est capable de faire », ironisa Jacob. L’éternelle plaisanterie détendit quelque peu l’atmosphère. Il était clair que Cortez s’en était bien mieux sorti qu’elle. Elle ne pouvait oublier le nombre de fois où ce genre de manœuvre lui avait fait planter le Mako dans un cratère. Ashley avait fini par en avoir assez et lui avait demandé s’il n’était pas possible que le Commander s’abstienne de piloter le Mako.

Cortez interrompit ses souvenirs en demandant confirmation de l’emplacement de la cible. Sans savoir vraiment la situation au sol priorité était de sécuriser la zone d’entrée des Archives. La tâche allait s’annoncer être compliquée. Dans son oreillette, Joker lui signala qu’il cherchait une zone de backup d’où il pourrait intervenir sans trop de délai. Désormais, il fallait composer avec le seul Kodiak et les armes qu’ils avaient sur eux.

« La fête commence. » commenta Garrus en regardant l’un des écrans. Un des Hammerhead de Cerberus venait de les prendre en chasse. James fila aux commandes du canon et commença à arroser le poursuivant. Tant qu’ils n’avaient pas rejoint l’objectif, il était hors de question de sortir pour combattre à pied. En d’autre temps, Shepard l’aurait fait volontiers, si l’ennemi était un simple ver des sables ou quelques Geths isolés. Pas au milieu d’un tumulte pareil.

« Trois véhicules à cinq, sept et neuf heures. » continua Garrus. James commença à faire des tirs de balayage mais la vitesse de l’ennemi semblait être plus importante que la leur. Shepard pesta entre ses dents. Bon, il fallait envisager une stratégie plus agressive.

« Cortez, ouvrez le vantail gauche.

— Que comptez-vous faire ? demanda Kaidan tout en se levant.

— Donner un coup de main à Vega, dit-elle sans le regarder. Jacob, sortez donc votre fusil d’assaut. Garrus, vous vous en sortirez avec le fusil à pompe de James ? »

Jack, qui avait compris la manœuvre, s’empara du fusil mitrailleur qui se trouvait près d’elle.

« Vous comptez tirer par le vantail ?  demanda trivialement le Major.

— Tout à fait. »

Kaidan ne répondit pas. Il se contenta de secouer la tête mais son expression était à mi-chemin entre la désapprobation, l’amusement et la lassitude.

Garrus se cala pour encaisser les retour du fusil.

« Une technique de ce bon vieux Wrex, n’est-ce pas ? »

Shepard acquiesça vivement avec un sourire. Le vieux Krogan manquait dans cette bataille. Mais il avait sa propre guerre à mener. Elle ne pouvait pas lui en vouloir. Même si cela aurait été vraiment bien de l’avoir parmi eux. Son style de combat inimitable avait du style et de l’efficacité. Et ce genre de manœuvre lui plaisait. Foncer dans le tas tout en tirant. Pas de chichis. Cela avait quand même quelques effets secondaires comme des dommages collatéraux, mais Wrex n’était pas du genre à s’en formaliser.

Tous ensemble, ils arrosèrent la zone de tirs groupés. Liara était en soutien avec un bouclier biotique qui les protégeaient d’éventuels tirs. Le véhicule le plus proche finit par exploser sous l’impact des blasters. Le suivant rendit l’âme quelques instants plus tard. Ça se profilait bien. Cependant, le troisième s’avéra être plus coriace.

« Des renforts ! » s’exclama Liara.

En effet, sur les côtés, d’autres véhicules revêtant le logo jaune du groupe terroriste fonçaient droit sur eux. Avec leur cadence de tir actuelle, Shepard et son équipe n’allaient pas tenir longtemps. Il fallait donc être méthodique. Y aller un par un et non pas épuiser les munitions avec des tirs inutiles.

« Je vais tenter de les semer, l’informa Cortez qui misait plutôt sur une manœuvre efficace du véhicule.

— Faites ce que vous pouvez. » Shepard ne comptait pas arrêter de tirer pour l’instant. Ils allaient simplement adapter leur manière de faire aux mouvements et aux changements de direction du Kodiak. Cependant, faire mouche allait être un peu plus corsé, mais pas impossible.

Le rodéo commença. Cortez n’avait pas précisé qu’il ferait faire autant de zigzags au véhicule et Shepard fut quelque peu surprise. Elle ne fit cependant aucun commentaire car elle s’aperçut vite que ces brusques changements de direction ainsi que les embardées que faisait le Kodiak avait un petit effet sur l’ennemi. Toutefois, il y avait fort à parier que ce petit stratagème n’allait pas être efficace longtemps.

Un tir finit par atteindre le véhicule, l’ébranlant quelque peu. Jack poussa un juron. Personne ne lui en tint rigueur, tout le monde était quelque peu secoué. Ils perdaient confiance. Shepard se demanda s’il n’était pas temps d’appeler Joker pour qu’il puisse leur balayer la zone. Elle ne voulait pas y avoir recours mais force était de constater qu’elle n’avait pas vraiment le choix. C’était rageant mais il fallait atteindre l’objectif.

« Commander, je détecte un mouvement à trois heures. D’autres véhicules. »

Merde, ça sentait vraiment le roussi. Ils étaient pris en tenailles et Cerberus allait leur faire la peau. Shepard pesta entre ses dents. Il fallait une idée et vite. Elle posa son regard sur Kaidan, mais il avait l’air aussi désemparé qu’elle. La situation devenait critique. C’était vraiment mauvais. Ah, qu’est-ce qu’elle pouvait en avoir marre de ces terroristes aux moyens disproportionnés ! D’où tenaient-ils autant de véhicules et d’effectifs ? Des pots de vin d’Udina ? Même l’Alliance n’arrivait pas à en venir à bout. Ils avaient fermé les yeux bien trop longtemps sur les agissements de Cerberus et maintenant, ils en payaient le prix fort !

Mais elle n’eut pas le temps de morigéner à haute voix. Un nouveau tir ébranla le Kodiak et elle perdit l’équilibre. Ce fut Jacob qui la rattrapa avant qu’elle ne tombe.

Dès qu’elle en aurait l’occasion, elle leur ferait tous la peau à ces salauds. Mais pour l’instant, au rythme où allaient les choses, ils allaient se retrouver au beau milieu d’une zone de tirs, tous dirigés vers eux.

Merde, elle n’était pas venue sur Mars pour y crever !

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