Chapitre trente-et-un

Arriver à la Tour avec le chaos ambiant ne fut pas aisé. Le C-Sec commençait à reprendre les choses en main, mais Cerberus avait pas mal progressé jusqu’au cœur de la Citadelle. Shepard devinait bien ce qu’ils cherchaient dans cette zone. Ils voulaient le Conseil. En observant la panique, le désordre, le Commander se demanda quand même à quoi cette entité pouvait encore bien servir ? Est-ce que le Triumvirat avait encore un poids politique et décisionnel en ces temps troublés ?

La population qui courrait, chacun cherchant à sauver sa peau… Comment se faisait-il qu’ils laissaient les choses dans cet état ? Que foutaient-ils ? N’étaient-ce pas leur devoir que de donner les ordres pour pouvoir reprendre le contrôle ? Le C-Sec agissait au nom du bon sens, Bailey lui ayant appris que l’Executor Chellick n’avait rien reçu comme directives. Il avait pris sur lui de mettre en place le protocole d’urgence. On ne pourrait pas lui reprocher de n’avoir rien fait. Et puis, Chellick n’était pas du genre à se faire marcher sur les pieds. Si un de ses subordonnés y trouvait quelque chose à redire, l’imbécile se trouvait vite remis en place. L’Executor y mettait volontiers les formes.

Heureusement qu’il existait des hommes comme lui. Qui n’hésitaient pas à agir au nom du bon sens et de la sûreté du grand nombre. Où en seraient-ils si elle, Shepard, n’avait pas enfreint les règles pour prouver à tous qu’ils étaient sous la menace ? Certes, cela n’avait pas été très efficace, mais au moins, elle ne pouvait pas dire qu’elle n’avait prévenu personne. Presalia se serait-elle intéressée aux Reapers si le Commander avait tenu sa langue et respecté les ordres du Conseil ? Shepard ne voulait pas paraître arrogante, mais il y avait là la vérité toute crue.

De son véhicule, elle vit les troupes d’élites du C-Sec sécuriser le Présidium. L’efficacité Turienne était vraiment redoutable. Cerberus ne tint pas longtemps et ceux qui comprirent vite que leurs opposants avaient l’avantage de la stratégie et du terrain, levèrent les mains en signe de reddition. Non… Heureusement que le C-Sec était ce qu’il était. Cela avait un côté rassurant. Un peu de stabilité quand ceux qui étaient supposer détenir le pouvoir n’assuraient pas.

Leur petit convoi se posa du mieux qu’il put au pied de la Tour. Shepard sortir la première pour sécuriser la zone. Il y avait encore du grabuge. La panique des civils était parfois plus redoutable que l’assaut des mercenaires. Rejointe par Garrus et James, elle se dirigea vers l’Officier du C-Sec qui semblait avoir pouvoir de décision ici-bas.

« Commander », le salua ce dernier et Shepard lui demanda sans préambule si la Tour était accessible. Ce dernier confirma. Le C-Sec avait fait le ménage et il n’y avait que des prisonniers là-dedans.

« Et le Conseil ?

— Les Commandos Asaris s’occupent du triumvirat. Ils se sont réfugiés dans l’Ascension. »

Shepard se demanda bien quel était leur intérêt à faire ça au vu de la situation à l’extérieur de la Citadelle. Les Reapers tiraient sans arrêt et c’était un miracle que le bouclier tienne encore. Mais combien de temps ? Il fallait vite atteindre le point le plus extérieur de la Citadelle, là où il était possible de faire feu.

A la base de la tour se trouvait une plate-forme extérieur à la Citadelle qui constituait la base où se repliaient les bras de la structure. Pour Presalia qui avait étudié quelque peu l’architecture de l’endroit, c’était le point stratégique d’où tirer avec son prototype. Cela évitait d’engager un vaisseau qui avait de forte chance de se faire détruire par les Reapers.

Shepard avait l’estomac noué. Elle ne savait pas si c’était son état mental, physique ou simplement l’appréhension. Là, tout se jouait. Si l’arme ne fonctionnait pas, si elle n’éliminait pas sa cible, ils —auraient beau résister autant qu’ils le pouvaient, elle savait que c’était foutu.

Tous leurs espoirs reposaient à présent sur le travail d’une équipe inter-espèce. C’était un message positif, quelque chose de beau, même. Se dire qu’acculés, finalement, on pouvait arrêter de ne penser qu’à ses petits intérêts et s’unir. Parce que c’était une force et non une faiblesse que de pouvoir trouver une aide chez les autres. Certaines races s’étaient spécialisées dans des domaines et cela entraînait forcément une dépendance. Il y avait la sagesse et la connaissance des Asaris, la science des Salarians, la débrouillardise des Volus, le savoir faire des Elcors, la maîtrise technologique des Geths. Races plus ou moins reconnues par l’autorité de la Citadelle s’étaient unies dans un même effort, vers un même but. Maintenant, cela avait-il été fait en vain ? La réponse n’allait pas tarder à se faire savoir.

« Shepard ? » C’était la voix de Jacob. Que se passait-il ? L’Officier l’informa qu’ils avaient trouvé Mordin et sa protégé. Avec tous ces événements, le Commander avait complètement oublié le Salarian et la Krogane !

« Comment vont-ils ?

— Plutôt bien. Mordin est surexcité. Je crois qu’il a trouvé le remède contre le Génophage.

— En voilà une bonne nouvelle !

— En effet, approuva Jacob. Bon, je lui ai fait comprendre que ce n’était pas trop le moment de faire un exposé et je l’ai redirigé, lui et Naxia, vers un refuge. Normalement, Bailey a dépêché une escouade rien que pour eux. »

Tant mieux. Ils n’auraient pas à s’en faire pour ces deux-là. La trouvaille de Mordin n’allait pas résoudre leur problème avec les Reapers mais cela devrait redonner du baume au cœur des Krogans et une plus grande inclinaison à partager leurs forces et leurs armes. Là, ce n’était plus qu’une simple question de faire confiance en la parole de Shepard. C’était du concret. C’était une preuve et un bon point d’appui pour formuler des alliances. Calmer les clans. Voir au-delà de la bataille.

Si tant soit-il qu’il y ait un après.

Shepard se tourna vers Presalia qui lui fit digne d’approcher.

« Nous sommes prêts. » Le Commander hocha la tête et contacta Kaidan pour qu’il prévienne Chellick qu’ils allaient tenter un premier tir.

Le Salarian chargé de la manœuvre commença à lancer le protocole mis au point par Presalia. Shepard échangea un regard avec Garrus. Le Turian partageait son appréhension.

Une nausée la submergea de nouveau. Et merde. Elle inspira et expira profondément. Il fallait que ça passe. Les acouphènes étaient très violents. Mais elle n’avait rien… A part les quelques pilules que lui avait filé la Doc. Discrètement, elle en avala plusieurs d’un coup. Toutefois, ce geste n’échappa pas à James qui lui lança un regard inquiet et sévère. Elle préféra ne rien dire. Ça passerait. Elle n’allait pas laisser son corps dicter son comportement. Elle avait un esprit plus fort que ça. Elle pouvait dépasser ses limites. C’était ce qu’un militaire avait le devoir de faire. Et y était habitué.

Presalia commença un décompte court. Le rythme cardiaque de Shepard s’affola malgré elle. Il fallait que ça marche, ça devait marcher. Elle serra le poing à s’en faire mal. Ses pensées dévièrent sur Jeff qui devait sans doute piaffer d’impatience, coincé sur les docks et impuissant. Elle savait qu’il voulait combattre, comme il l’avait fait pour Sovereign. Mais les conditions étaient bien différentes de la première attaque de la Citadelle. Il ne s’agissait pas d’un seul Reaper mais d’une dizaine. Et ils n’avaient pas une dizaine de Flottes prêtes à attaquer et à se sacrifier. Autant lui que elle devaient apprendre à se reposer sur d’autres, à comprendre qu’ils ne pouvaient pas tout faire tout seul. Que d’autres avaient bel et bien les compétences requises. Des compétences qu’ils n’avaient pas. Faire confiance.

Y croire.

Le canon expérimental fit feu et toucha le Reaper le plus proche. Tout le monde retint son souffle, les yeux fixés sur le monstre, guettant le moindre changement, la plus infime réaction. Suspendu à cet instant. Les secondes s’étirèrent comme si le temps avait ralenti.

Il ne se passa rien.

Shepard cligna des yeux. Merde. Merde.

Et soudainement, une onde de choc secoua le Reaper qui se désarticula comme un vulgaire pantin dont on aurait tiré excessivement sur les fils. Assister à ce spectacle coupa le souffle de l’assistance. Personne n’en croyait ses yeux. Le Reaper venait de se désintégrer. Ce qui signifiait…

« Nom de Dieu… Ca a marché. »

Le juron venait de James. Il avait encore le regard en l’air comme s’il pensait que détourner le regard romprait le charme et que ce n’était qu’une illusion.

Mais non. La douleur qui perfora le front de Shepard était bien réelle. Donc ça marchait. Putain ! Ça marchait ! Voilà qu’elle pensait avec les mots de Jack.

« Hé bien… On va pouvoir équiper les vaisseaux. » Presalia accueillait la nouvelle comme si elle n’avait jamais douté de la réussite de son expérience. Elle avait ce sourire un peu narquois mais victorieux, satisfaite d’elle-même. Et à sa place, n’importe qui en ferait de même. La scientifique et son équipe avait réussi l’impossible. Shepard lui posa la main sur l’épaule et la dévisagea sans mot dire. La victoire n’était certes pas acquise mais c’était une formidable avancée. Et un espoir nouveau. Il pouvait y avoir une possibilité concrète de voir l’Univers débarrassé des Reapers.

« Ne perdons pas de temps, alors. » se contenta de dire le Commander. Presalia hocha la tête et ordonna à son équipe de démonter l’engin.

Shepard contacta alors Kaidan pour l’informer de la réussite du prototype et de la suite des choses à faire. Elle lui demanda de la mettre en contact avec Chellick afin d’avoir le point sur la situation des civils et de Cerberus. Il fallut une poignée de secondes avant d’entendre la voix un peu métallique du chef du C-Sec. Après un court échange de saluts, Shepard le mit au courant de ce qu’ils avaient fait et s’enquit de ce qu’il se passait en bas. L’Executor lui résuma les faits. Cerberus avait été mis hors d’état de nuire. Il restait quelques récalcitrants mais le plus gros de la menace avait été circonscrit. Le Conseil était toujours en sécurité dans l’Ascension. Chellick lui rappela qu’il était tout de même de bon ton de l’informer de leur réussite afin de prendre les dispositions nécessaires. La priorité, lui rappela Shepard, était d’abord de se débarrasser de l’assaillant le plus dangereux, à savoir les Reapers. Le Bouclier allait lâcher et mettre la structure à nu et tous les efforts fournis allaient être en vain. En tant que Spectre, ce fut elle qui prit la décision de rouvrir les bras de la Citadelle afin de permette, une fois équipés, à plusieurs escouades de s’engager face aux Reapers.

« Combien de temps pour équiper tous vos prototypes ? Demanda Shepard à Presalia.

— Si on met plusieurs équipes en simultané, je pense que vingt minutes devraient suffire. Il fait juste s’assurer que Cerberus ou je ne sais qui ne viendra pas jouer les troubles fête. »

Ils retournèrent au labo à toute vitesse. Presalia avait déjà contacté son équipe et le travail de transfert de la dizaine d’armes avait déjà commencé. De son côté, Shepard était en liaison avec Johnson et lui faisait le topo de la situation. Il fallait qu’il contacte les autres groupes militaires en faction sur la Citadelle pour équiper quelques vaisseaux de l’arme. Laisser uniquement l’Alliance se charger de cela serait une erreur stratégique. Ce que voulait également prouver Shepard, c’était que l’union des races était le seul moyen de s’en sortir. Et si elle commençait à léser certains, elle ne pourrait pas compter sur leur appui au cas où. C’était un problème autant militaire que politique. Mais c’était moins obscur que les petits arrangements que l’on pouvait avoir dans le second domaine. Enfin, au moins, elle maîtrisait mieux la chose.

Une secousse plus forte que les autres ébranla la Citadelle, projetant Shepard au sol. Elle ne fut pas la seule à être déséquilibrée.

« C’était quoi, ça ? » demanda-t-elle à Johnson tout en se relevant.

A l’autre bout de la communication, un grésillement lui parvint. Plus rien. Et merde.

« Shepard ! » C’était Joker qui semblait paniqué, chose assez inhabituelle. « Ils ont fait une brèche ! »

Pas besoin de demander pour savoir de qui il s’agissait. Le bouclier avait lâché. Il fallait vraiment faire vite. A l’évidence, les vingt minutes estimées par Presalia allaient être un luxe. Mais il fallait à tout prix les obtenir. Appelant Garrus et James, elle les fit la suivre jusqu’à Presalia.

« On a un sérieux problème, dit-elle sans attendre plus. Les Reapers ont ouvert une brèche dans les docks. »

L’Asari ne se laissa pas démonter pour autant et hocha la tête avant de hurler à nouveau des ordres.

« On va faire au maximum, ajouta-t-elle plus calmement à l’adresse du Commander. Mais il faudrait que vous nous fassiez gagner un maximum de temps. Chaque minute compte. »

Shepard lui donna l’assurance qu’ils feraient au mieux. Suivie de Garrus et James, elle fit volte-face et se mit à courir. Il fallait rejoindre la première brèche en urgence. Rien ne disait que les Reapers n’allaient pas en ouvrir d’autres.

Si le C-Sec avait réussi à contenir les civils et à mettre un terme aux agissements de Cerberus, tous leurs efforts venaient d’être ruinés. L’Attaque des Reapers et leur réussite à toucher la Citadelle avait provoqué une panique qui était difficilement contrôlable. Il fut particulièrement ardu de se frayer un chemin parmi la foule désorientée jusqu’à l’élévateur. Ce dernier était submergé et Shepard dut renoncer à passer par là.

« Escaliers ». A nouveau. Mais c’était somme toute bien plus rapide que le lent ascenseur. La foule y était aussi amassée mais Shepard et son groupe firent pression pour qu’on les laisse passer. A vrai dire, un gros fusil et une voix plus forte que les autres aidaient pas mal. Sans parler de la menace. Le Commander, à cet instant, n’avait pas envie d’être tendre et la pitié ne faisait plus partie de son vocabulaire. S’ils voulaient vivre, ils devaient se pousser pour les laisser passer. C’était prétentieux mais ça fonctionnait.

Aussi, il ne s’écoula finalement que quelques minutes avant qu’ils n’atteignent les Docks. L’alarme leur parvint distinctement. D’une stridence à vous faire exploser le cerveau. Il fallait dire qu’une brèche dans la structure même de la Citadelle était un haut degré de danger. Shepard ne pouvait même pas dire si la Citadelle avait connu une telle situation.

Elle vérifia une dernière fois son casque et le système d’oxygénation et passa le sas de sécurité. Là, derrière la vitre, la dépressurisation s’opérait déjà.

« Kaidan ! hurla-t-elle dans son micro. Il faut que vous parveniez à rejoindre les quartiers de l’Alliance. J’ai perdu le contact avec Johnson.

— Bien reçu. J’ai mis au courant Chellick. Il fait son nécessaire. Par contre, au vu de la situation, les Commandos Asaris ne lanceront pas leurs vaisseaux.

— Peu importe ! Ce serait bien que les Volus, les Elcors ou les Hanars engagent leurs vaisseaux.

— Impossible de localiser Din Korlack avec toute cette agitation.

— Voyez ça avec EDI et Liara. Nous sommes à la brèche. Je ne pourrais pas vous contacter. Il nous faut gagner un maximum de temps pour que Presalia et son équipe arment les vaisseaux. »

Kaidan approuva et la communication se termina.

Shepard aperçut alors ce que la brèche vomissait. Les Reapers lançaient toutes leurs abominations. Marauders, Carnages, Brutes, Husks, Banshees… C’était une masse grouillante qui dégoulinait le long des quais. Heureusement, ce dock-là n’était occupé par aucun vaisseau.

Le nombre d’ennemi était largement supérieur à eux mais il n’y avait pas d’autres solutions que de commencer à les affronter en attendant des renforts. Après tout, il fallait rester stratégique. A force d’affronter les créatures générées par les Reapers, Shepard avait quelque peu l’habitude et savait dans quel ordre il fallait procéder. Du plus dangereux au moins menaçant. Évidemment, ceux qui se trouvaient très proches passaient en priorité. Les Husks étaient les plus rapides et comme gêneurs, ils jouaient bien leur rôle.

Les docks et leur configuration permettaient à Shepard de s’adonner à sa manière de combattre préférée. Là où elle excellait. Le tir à longue portée. Pendant que James et Garrus arrosaient copieusement la zone de tirs à répétitions, elle se fraya un chemin jusqu’à une position de tir qu’elle avait immédiatement repérée dès leur arrivée sur le terrain. De là, elle pourrait tirer à loisir. Elle s’installa rapidement mais efficacement, vérifia si les munitions et clips étaient en nombre suffisant. Elle s’allongea comme elle le put, posa son Black Widow bien en équilibre sur son trépied. L’œil dans le viseur, le cerveau complètement vidé, occultant les acouphènes, focalisée sur ses cibles. Elle était prête à tirer. Les Banshees d’abord. Elle voyait bien leur hideuse face dans son viseur. Comment pouvait-on faire cela à un être vivant ? Les Reapers n’avaient aucune morale. Ce qui en faisait des adversaires redoutables. On ne pouvait trouver un appui là-dessus. Pas d’éthique, pas de code d’honneur. Rien que de la destruction. Aucune considération. Aucune pitié.

La tête de la première Banshee explosa sous le coup du tir. Le Black Widow était le fusil sniper le plus redoutable que Shepard avait jamais eu à manier. Une arme de Spectre. Son arme de prédilection. Elle le trouvait pratique, maniable. Pas trop lourd. Le retour de force était un peu fort, mais l’habitude prise, c’était une arme destructrice. Capable de tuer la cible au premier tir. De la réduire en charpie. Une balle, un ennemi. Elle ne devait pas rater son coup. La configuration dans laquelle elle se trouvait était cependant idéale et il fallait à tout prix en tirer parti. James et Garrus faisaient ce qu’ils pouvaient pour contenir les monstres mais elle avait sa part à faire.

Deuxième tir. Deuxième Banshee. Le crâne fut réduit en bouillie et le reste du corps s’effondra piteusement pour finir piétiné par les autres qui n’avaient pas conscience de ce qu’il se passait. Une balle siffla à l’oreille de Shepard et elle ajusta rapidement sa lunette pour trouver celui qui avait fait feu. Un Marauder l’avait prise pour cible. Rapidement, elle inséra un nouveau clip dans le fusil, arma et tira. Le Marauder s’effondra.

Shepard devait rester prudente. Le fait d’avoir été à deux doigts de se faire défoncer le crâne fit revenir la réalité. La nausée la reprit. Bon sang ! Elle avala une autre pilule de Chakwas et se remit à l’ouvrage. Encore un. Deux. Dix… Elle ne comptait plus. Mais elle savait que les clips viendraient à manquer. Il n’y avait donc pas d’aide ?

La voix paniquée de Kaidan lui parvint. Bon sang ! Ce n’était pas le moment pour lui de flancher. Il était Major. Il était Spectre. Ce genre de ton ne pouvait plus lui aller. Il devait rester calme en toutes circonstances. Une autre brèche venait d’être percée. Merde ! Elle n’avait même pas senti la secousse, c’était dire combien tirer avec ce fusil l’enfermait dans une bulle où rien ne pouvait l’atteindre.

Une escouade du C-Sec s’était dirigée vers cette seconde zone, alors qu’initialement, ils venaient en renfort pour Shepard. Tant pis. A la rigueur, il valait mieux qu’ils s’occupent de ce nouveau problème. Elle ne pouvait pas être partout.

L’appel de Kaidan la fit revenir au but de cette mission. Où en était Presalia ? Cela faisait dix minutes qu’ils tenaient face au flot de monstres mais cela n’allait pas durer longtemps. Ils allaient être à court de munitions. Ils ne tiendraient donc plus très longtemps.

« Shepard ? Commander Shepard ? » Elle reconnut la voix de Chellick.

« Que puis-je pour vous Executor ? » demanda-t-elle, rechargeant encore son fusil. Elle ne pouvait se permettre de ralentir la cadence de tir. James et Garrus n’allaient pas s’en sortir tous seuls. Et elle pouvait les couvrir largement avec son fusil. Mais évidemment, elle était moins efficace qu’eux. Le but était qu’elle se débarrasse de l’ennemi avant qu’il ne s’approche trop d’eux.

« Nous allons envoyer une première escouade équipée », l’informa-t-il. Presalia avait vraiment fait vite. Chellick avait jugé bon d’envoyer un nombre de vaisseaux équipés mais de ne pas attendre que la totalité soit prête. Sans doute, y aurait-il des leurres. Des vaisseaux qui allaient être sacrifiés. Mais c’était un mal nécessaire. Ils n’avaient pas le choix. Il fallait miser sur le nombre pour réussir à atteindre la cible. La règle de la guerre. Stratégie classique. Mais au moins, au fur et à mesure, le nombre d’assaillant allait diminuer. Si tout se passait bien. Il fallait que ça réussisse. Le Commander avait de plus en plus confiance.

« Comment ça se passe de votre côté ?

— Un peu d’aide serait bienvenue, ironisa-t-elle.

— Je m’en doute, Commander mais vous avez vu. C’est le chaos ici. Je n’arrive pas à joindre les Commandos Asaris ni le Conseil et j’avoue ne pas aimer ça. Les civils sont hors de contrôle. »

C’était évident qu’après ça, il y aurait beaucoup de choses à revoir dans les protocoles et la manière de gérer les situations d’urgence comme celles-ci. Ce n’était quand même pas concevable que cela puisse dégénérer ainsi ! C’était ridicule et disproportionné. Indigne de la Citadelle.

« Commander Shepard ? » Maintenant, c’était sur son Omnitool qu’on l’appelait. Elle appuya précipitamment dessus. La silhouette du Major Tolan se matérialisa sous ses yeux.

« Première escadrille Salarienne, dit-il en préambule. Avons atteint cible. Reaper détruit. Continuons l’attaque. Ai entendu dire que vous étiez en difficulté. Vous envoie une escouade.

— Merci, Major. » Ce fut tout ce qu’elle trouva à dire face à ce résumé lapidaire de la situation. Mais leur assaut fonctionnait ! Et de l’aide arrivait. Elle n’allait pas s’en plaindre.

Elle en informa d’ailleurs Garrus et James qui luttaient à quelques mètres d’elle. « Tant mieux, répondit le Lieutenant. Je suis réduit à tirer avec un pauvre pistolet. »

Oui, il valait quand même mieux que les Salarians arrivent rapidement. Là, ça devenait vraiment critique. Même si les Banshees avaient été abbatues, les Maraudeurs en nombre réduits, il y avait encore une masse nombreuse. Ce fut avec soulagement que Shepard vit apparaître l’escouade Salarienne. Ils était une dizaine et avec une efficacité propre à leur espèce, ils finirent de nettoyer la zone.

Le Commander en profita pour se mettre à l’écart. Le mal de tête avait décidé de s’installer dans son crâne. Elle grimaça. Qu’est-ce que cela devenait pénible. Reportant son regard sur le champ de bataille, elle constata que les renforts ennemis avaient cessé de venir. Cela était le signe que le Reaper responsable de la brèche avait été repoussé.

Kaidan se manifesta par le biais de l’Omnitool.

« Les Reapers reculent ! » s’exclama-t-il, avec l’expression de quelqu’un qui avait du mal à croire ce qu’il disait. « Bon sang, Shepard ! Ca marche ! »

Elle fit un sourire. Elle aussi avait du mal à réaliser. Pour la première fois, ils remportaient une victoire sur l’ennemi invincible. C’était vraiment un tournant dans la guerre. Elle informa le Major qu’elle se rendait au Normandy. C’était plus pratique pour prendre part à ce qu’il se passait et faire le point sur le mouvement suivant.

Elle fit signe à Garrus et James de la suivre jusqu’aux docks réservés à l’Alliance.

Voilà que cela la reprenait. Elle fit un effort surhumain pour passer outre la nausée qui la submergeait. Elle ne comprenait pas. A force de combattre les Husks, elle n’était plus dégoûtée par leurs silhouettes décharnées. Qu’ils soient issus d’humains, de Krogans, d’Asari, de Rachnis, ce n’étaient plus que des cibles à abattre et il y avait longtemps qu’elle ne s’apitoyait plus sur le sort de l’être qu’ils avaient pu être auparavant. Pourtant, la nausée était là et la bile remontait dans sa gorge sans qu’elle ne puisse l’en empêcher. Elle savait que si elle vomissait dans son casque, c’était la fin assurée pour elle. Alors, elle lutta de toutes ses forces pour contrer les spasmes réflexes de son estomac et de son œsophage. Elle suivit péniblement Garrus et Vega jusqu’au Normandy. Il fallait qu’elle tienne.

« Shepard ? » Garrus venait de s’arrêter et s’était tourné vers elle. Elle put voir à travers sa visière son regard inquiet.

Elle fit un geste de la main pour qu’il ne s’en fasse pas et qu’il continue d’avancer. Vega, qui avait également stoppé sa course passa outre ce geste et l’attendit. Elle lui jeta un regard de biais mais il avançait tête baissée. Il lui emboîta le pas quand elle fut revenue à sa hauteur. Le Normandy n’était plus qu’à quelques mètres et elle y vit là son salut. Elle accéléra le pas, son corps s’était mis en mode survie. Elle était pressée par l’urgence. L’intérieur de son estomac brûlait à la limite du supportable. Elle se rua à l’intérieur du sas. La porte s’était à peine refermée sur son équipe qu’elle arracha son casque et chercha de l’air. Elle respira difficilement, avala une goulée d’air, tentant encore une fois de ravaler cette bile et contrer la nausée qui revenait.

« Commander ? » Vega posa une main dans son dos. « Vous êtes toute pâle », dit-il d’un air concerné. Elle le repoussa, détourna la tête et vomit devant la porte du sas qui venait de s’ouvrir côté Normandy.

« Hé ! » s’exclama Vega en reculant par réflexe.

Shepard, pliée en deux par la douleur, étouffa un gémissement entre ses dents serrées.

« Shepard, vous devriez voir le docteur Chawkas. » dit doucement Garrus en s’approchant.

« Ça va ! s’exclama-t-elle avec humeur. Ça va… » Elle se redressa, une main sur l’estomac. Elle sentit une bouffée de chaleur la saisir et la sueur perler à son front. Elle ne se sentait pas si bien que ça finalement.

« Sérieusement, Commander, allez voir la Doc. » Le ton pressant de Vega l’agaça. Elle s’extirpa du sas et remonta la passerelle en direction du CIC.

« Ce n’est rien, j’ai dû mal digérer quelque chose. La bouffe de Gardner est infecte en ce moment. » Cela semblait comme une fausse excuse, mais elle ne voyait pas d’autres explications possibles. Elle préférait penser que c’était ça. Oui, ce n’était que ça.

Et c’était vrai que Gardner ne cuisinait pas si bien que ça en ce moment. De son point de vue personnel.

« Pas plus que d’habitude, contra Vega. Allez voir la Doc, elle vous filera un truc pour votre estomac.

— J’y vais, j’y vais… »

Elle pesta entre ses dents, lâcha un juron sonore avant d’enfoncer le bouton de l’ascenseur. Elle était furieuse contre elle-même. Elle aura pu attendre un peu avant de rendre le contenu de son dernier repas dans le sas du Normandy. Elle sentait que cela allait inquiéter les autres. En plus, cela la rendait faible, atteignable. Elle n’aimait pas ça. Ce n’était pas le moment d’être malade. La nausée était peut-être due aux migraines, certes, mais elle sentait que c’était autre chose.

La bouffe. Ou n’importe quoi d’autre que sa rencontre avec le Reaper de Menae. Non, elle avait juste chopé un truc. Et ce n’était pas le moment. Même des simples aigreurs d’estomac ne pouvaient être tolérées en ce moment. Elle espérait que Chawkas lui donne de quoi tenir et que ses foutus maux de ventre cessent. Cela faisait la quatrième fois en trois jours qu’elle vomissait. C’était pénible. Elle avait autre chose à faire que d’être malade. Être malade… Cela devait faire… Depuis son retour d’entre les morts, elle n’avait pas été malade. En y réfléchissant, ce n’était pas très normal. A vrai dire, les soldats avaient droit à des cocktails de médicaments et de fortifiants pour éviter qu’ils ne soient sujets aux infections les plus bénignes. Elle-même les prenait régulièrement… Quoiqu’elle ne se rappelait plus de la dernière fois où elle avait eu son injection. D’ailleurs, elle l’avait peut-être zappée. Et pas qu’une fois d’ailleurs. Chawkas lui avait donné et… elle les avait oubliées. Elle se rappelait en avoir jeté plusieurs et Chawkas lui avait passé un savon. Ces cocktails devaient être pris à date précise sinon leur efficacité diminuait. Peut-être cela expliquait son mal-être. Elle avait attrapé un virus ou quelque chose comme ça parce qu’elle avait loupé plusieurs traitements préventifs. Affaiblie par le manque de sommeil et les migraines, son système immunitaire avait cédé à un virus. Trop habitué à être aidé par les médicaments, il n’avait pas tenu tout seul. Elle commençait déjà à le regretter alors qu’elle pénétrait dans l’infirmerie. Chawkas allait encore l’engueuler.

« Hé bien Commander, vous êtes livide, dit le docteur en se levant à son arrivée. Installez-vous là. Alors, comme ça, vous avez rendu votre repas ? »

Le sourire amusé de Chawkas agaça Shepard et elle s’assit en grognant sur la première table d’observation qui se présenta. La doctoresse ne montrait jamais d’inquiétude. Pas avec Shepard. En tout cas, elle avait pris l’habitude depuis qu’elles se connaissaient.

« J’ai juste mal digéré. C’est bon. J’ai eu un peu mal à la tête, mais je sens que c’est pas lié. Donnez-moi quelque chose et on en parle plus. »

Chawkas haussa les épaules d’un air désabusé. Elle fit signe au Commander de s’allonger, ne lui laissant pas d’autre choix que de se laisser ausculter.

« C’est bon ! râla Shepard. J’ai vomi un peu de bile et mon café. Ce n’est qu’une indigestion !» Elle rejetait l’idée que c’était dû aux Reapers. Étonnamment, Chakwas abonda dans son sens.

« Il est vrai que vous avez sciemment passé les dates de vos injections, ça ne m’étonnerait pas que vous ayez contacté un petit virus ou une bactérie. Vous avez trainé dans tant d’endroits grouillants de petits ennemis invisibles parfois bien plus redoutables que les Reapers eux-mêmes », expliqua Chawkas avec un ton maternel en saisissant son visage pour regarder ses yeux et palper ses ganglions.

Shepard soupira. Il ne manquait plus que ça, qu’elle ait chopé une saloperie de virus. Quelle ironie. Cela lui rappelait qu’elle était humaine malgré tout et qu’elle n’était pas à l’abri de ce genre d’inconvénients. Tout Commander Shepard qu’elle était.

« Quoique que ça puisse être, essayez de faire en sorte que ça ne dure pas, doc. »

Chawkas leva les yeux au ciel.

« Je ne fais pas de miracle, Shepard. Vous êtes bien comme les autres, vous confondez médecine et sorcellerie. Allez, ôtez votre combinaison que j’y voie plus clair. Je vous avoue que j’aimerais faire un chek-up complet. Ca fait un moment. Et puisque vous dites avoir de nouveaux symptômes… Même si vous pensez que ce n’est pas lié aux Reapers, je préfère voir ça de près.»

Avec un soupir, Shepard obtempéra. Elle perdait du temps. Ce précieux temps qui leur manquait. La Citadelle venait juste d’être attaquée, on demandait sûrement après elle.

«Je peux juste dire à Kaidan de s’occuper du commandement ?»

Chakwas hocha la tête et Shepard transmit quelques ordres lapidaires par intercom.

«Pour combien de temps en avez-vous ?, demanda le Major. C’est l’anarchie dehors.

— Kaidan, je pense que vous vous en sortirez très bien», intervint Chakwas d’un ton sans réplique. Cela eut pour effet de désarçonner leur interlocuteur qui se tut. Puis il obtempéra.

«Je fais le point avec Johnson et Chellick.»

La communication se termina et Shepard s’affaissa sur la table. Elle sentait des bouffées de chaleur étranges. Elle avait de la fièvre. Génial.

« Vous êtes fatiguée, notifia Chawkas, lassée. Mais il n’y avait rien à faire. Elle ne pouvait plus dse reposer. Pas à ce moment de la guerre. La doctoresse alluma son omnitool et commença son auscultation silencieusement.

« Redressez-vous. Relevez votre haut. »

Shepard frissonna malgré elle en sentant les mains glacées du médecin palper la peau de son ventre, appuyer sur la zone stomacale. Aucune douleur. Juste une gêne. Elle n’avait d’ailleurs plus vraiment mal depuis qu’elle avait vomi.

« Doc, c’est franchement nécessaire que vous me tripotiez là ?

— Dites-moi, ils ne sont pas douloureux ?

— Vous êtes en train de me les pincer, donc oui. C’est mon ventre qui me fait souffrir pas mes seins. Ils tirent un peu, c’est tout. Ce n’est pas important. »

Chawkas ne répondit pas.

« Vous avez des nausées depuis quand ? Vous êtes certaine qu’elles sont venues après Menae ?»

La question lui parût étrange.

« Je sais pas… Tout est flou… Vous savez bien dans quel état je suis, Doc… Mais je suis sûre que là, c’est juste une indigestion. Gardner fait une bouffe infecte en ce moment, je sais pas ce qu’il a. »

Chawkas la dévisagea un instant.

« La nourriture de notre cuisinier n’est pas celle d’un grand restaurant, mais je n’ai pas trouvé de changements significatifs dans ses plats, Commander. »

Ce fut au tour de Shepard de la regarder étrangement. « Attendez, manger me file la gerbe, il y a quand même quelque chose qui cloche, non ? Vous ne trouvez pas que c’est de pire en pire ? »

Voilà qu’elle déraillait aussi au niveau du goût… Cela faisait-il partie des symptômes de l’endoctrinement ?

Chawkas secoua la tête et pianota sur son omnitool.

« Allongez-vous, Commander. »

Son visage exprimait une gravité inquiétante. Shepard obtempéra. Est-ce que ca y était ? Elle passait de l’autre côté ? Cette perspective l’effraya. Et dire que Presalia avait fini l’arme, qu’ils n’avaient plus qu’à se rendre sur le Système Solaire ! Si près du but… Elle en aurait pleuré.

Elle soupira, laissa Chawkas passer son omnitool sur son abdomen.

« J’espère que vous pourrez me débarrasser de cette saloperie vite fait. Je n’ai pas le temps d’être malade.»

Elle s’obstinait. Refusait d’admettre qu’elle était en train de changer. L’inquiétude la faisait parler comme Jack. Voilà qu’elle déraillait.

Le docteur ne répondit pas et son visage fermé intrigua Shepard.

« Docteur Chawkas ? »

Soupir. Crispation des mâchoires.

« C’est juste un virus, n’est-ce pas ? Chakwas ?»

Non, non, non. Elle ne pouvait pas flancher maintenant. Impossible. Elle avait tenu jusque là !

« C’est un peu plus compliqué que ça, Commander. »

Chawkas pianota à nouveau sur son omnitool. Shepard commença à sentir l’angoisse l’étreindre. Elle ne voulait pas entendre quelque chose qu’elle refusait à tout rpix d’être. Elle ne voulait pas…

«C’est une petite maladie, n’est-ce pas ? Une qui donne seulement mal au ventre, non ?» Elle avait malgré elle, la voix d’une enfant.

Chawkas ne répondit pas, augmentant la panique qui commençait à monter chez Shepard. Sans un mot, la doctoresse transféra les données de son Omnitool à un moniteur.

Shepard se tourna vers l’écran qui montrait le contenu de son abdomen.

« Vous voyez-là ? » dit le médecin en désignant une espèce de forme minuscule qui semblait se trouver dans une sorte de cavité.

Le cœur de Shepard fit un bond.

« Qu’est-ce que c’est ? Une tumeur ? Ou ? »

Pire, un élément Reaper qui venait de s’activer. Et qui allait la transformer en pantin.

Chawkas eut un rire étrange. C’était quelque chose de vraiment saugrenu. Shepard ne plaisantait pas !

« Shepard, ce n’est pas votre estomac. C’est votre utérus.

— Mon quoi ? »

Elle avait peur de comprendre. Une sueur froide lui dégoulina dans le dos. D’un coup, elle oublia le reste. Toute ses élucubrations.

« Votre utérus. Et ça, ajouta le docteur Chawkas, c’est un embryon d’environ quatre semaines. »

Shepard se redressa d’un bond.

« Woh, woh, woh, Doc ! Qu’est-ce que vous racontez? »

Chawkas croisa les bras et dévisagea Shepard. Elle avait l’air bizarrement soulagée.

« Vous semblez avoir bien compris, Commander. Il n’y a aucun doute, vous êtes enceinte. »

Shepard bondit de la table et recula, mettant ce dernière entre elle et son interlocutrice.

« Doc… Si c’est une blague, ce n’est pas drôle et franchement, j’ai autre chose à faire, là. La Citadelle est en feu. Presalia a fini son arme. J’ai attrapé un virus. C’est tout. »

Chawkas secoua la tête. Elle partageait sûrement son opinion concernant la situation extérieure, mais il y avait une règle dans son infirmerie: dehors pouvait attendre.

« Allons, Commander, ne faites pas l’enfant. Comme vous dites, la plaisanterie serait douteuse. J’ai franchement autre chose à faire, moi aussi. Alors vous vous calmez et vous vous rasseyez. »

Le ton était sans appel. Chawkas était on ne pouvait plus sérieuse. Shepard obtempéra. Là, ce n’était plus son ventre, mais sa tête qui était sur le point d’exploser. A nouveau. Comment ? Impossible… Elle se rappela soudain que dans son cocktail de fortifiants, il y avait également un contraceptif, c’était un impératif des standards de l’Alliance. Ça se tenait.

« Maintenant que je dispose de cette nouvelle donnée, je pense fortement que vos nausées ne sont qu’un symptôme de la grossesse. Mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est l’auscultation de votre poitrine. Vos seins qui gonflent et où apparaissent ce que je reconnais être des tubercules de Montgomery ne trompent pas un médecin. »

Lucy passa une main sur son visage. Qu’est-ce qu’elle allait faire ? C’était bien pire qu’un simple virus qui lui donnerait mal à l’estomac et la ferait vomir sans crier gare. Limite… Limite, c’était pire que les migraines causées par les Reapers. Elle pâlit. La sueur froide coula de nouveau dans son dos. Quatre semaines… Merde.

« Bon sang… » maugréa-t-elle.

Pour elle, c’était la catastrophe. Elle qui avait tout fait pour préserver son secret… Voilà qu’elle le trahissait. Et de quelle façon ! C’était surréaliste. Dans la situation actuelle, c’était vraiment saugrenu. La Galaxie en guerre, les batailles qui se succédaient, la dernière qui se profilait et quelque chose d’aussi trivial lui arrivait. Non… Elle ne pouvait pas. Elle jeta un coup d’œil à l’écran puis détourna vite le regard. L’image était bien réelle. Elle était enceinte.

Merde.

Elle prit une grande inspiration. La question ne se posait pas.

« Débarrassez-moi de ça. » Le ton froid de sa voix la surprit elle-même. Après tout, ce n’était rien. Juste une petite opération, peut-être juste un coup d’aspiration et pfiou… On n’en parlait plus et personne ne le saurait jamais. Chawkas était tenu au secret, aucun problème.

« Prenez le temps de réfléchir, Lucy. »

Chawkas venait de s’asseoir à côté d’elle. Sa voix s’était radoucie.

« C’est tout réfléchi, docteur. C’est pas le moment, c’est un accident, on le répare. On est en guerre, c’est stupide… Soyez sérieuse cinq minutes.

— Lucy. Je sais bien tout ça mais… Ce n’est pas le genre de décision qui se prend à la légère.

— Ecoutez. Nous sommes en train de tenter l’impossible. Donc ça, je m’en fous.»

Le docteur Chawkas se leva et pianota à nouveau son Omnitool. Elle s’arrêta, hésita un moment puis se tourna vers Shepard qui ne comprenait toujours pas pourquoi le docteur ne voulait pas simplement lui retirer cette chose qui se trouvait dans son ventre. Ce n’était pas compliqué, pourtant ! Il était clair qu’elle ne pourrait pas combattre correctement en sachant dans quel état elle était.

« Je suis navrée d’insister, mais c’est une décision que vous ne pouvez pas prendre seule. Le père a son mot à dire.

— Le père ?

— Oui, le père, Commander . Vous n’êtes pas sans ignorer la manière dont on fait les enfants ? »

Lucy grogna. Elle se sentit rougir malgré elle. Voilà qu’elle se sentait infantilisée.

Chawkas s’approcha d’elle.

« Lucy. Qui est le père ? »

Le temps dans l’infirmerie semblait suspendu. De quel droit se permettait-elle de lui poser cette question ? Shepard leva un regard courroucé vers la Doc. Avant de se calmer. Elle reporta son regard sur ses pieds. Chakwas attendait, le regard doux.

Qu’est-ce qui incita Lucy à parler ? Elle ne savait pas.

« Joker… Enfin… Jeff », corrigea-t-elle de suite. A peine l’eut-elle dit qu’elle sentit comme un poids lourd s’envoler. C’était bizarre. Elle ressentait du soulagement. Le dire comme ça…. Cela donnait une réalité à leur relation.

Chawkas haussa les sourcils puis eut un sourire étrange.

Les épaules de Lucy s’affaissèrent et sa tête plongea vers l’avant. Elle se recroquevilla sur la table d’auscultation.

« Ne dites rien, marmonna-t-elle, la tête désormais entre les genoux. Je suis une grande fille. Je sais bien que je suis son supérieur. »

Elle releva la tête, inspira profondément.

« J’assume totalement. »

Elle regardait droit devait, les sourcils froncés. Elle assumait, là, face à Chakwas. Parce que c’était facile. Quelle hypocrite elle faisait…

Chawkas resta silencieuse mais Lucy savait qu’elle la regardait. Avec cette espèce de sourire bizarre. Qu’est-ce qu’elle avait derrière la tête ? Elle semblait… contente ?

Cependant Shepard ne pouvait pas le faire devant tout le monde.

C’était étrange, elle se sentait sur le point de craquer. Comme si tout ce qu’elle vivait était trop lourd à porter. La guerre, les Reapers, la fin qui approchait, sa liaison secrète et puis maintenant ça… C’était la chose de trop. Non… Si elle ressentait ça, c’était parce qu’elle avait ouvert une porte sur son secret et qu’elle savait qu’elle avait une oreille attentive qui saurait rester muette. Chawkas continuait à rester silencieux comme si elle attendait que Shepard se confie. Mais Lucy hésitait encore. C’était trop simple. Elle se confiant et Jeff continuant à vivre dans le secret sans se décharger de ce qu’il ressentait à vivre dans le mensonge ?

Elle jeta encore un coup d’œil à l’écran que le docteur s’obstinait à laisser allumé. Ce n’était franchement pas le moment de s’encombrer de cette chose qui avait commencé à grandir en elle. Sérieusement, ce n’était pas de bonnes conditions. Il valait mieux en finir maintenant.

«Mais sérieusement, Chakwas, je ne peux pas combattre avec ça. Vous avez de quoi le faire passer, non?

« Ca vous fait quoi, doc ? Vous devez bien avoir de quoi le faire passer, non ? »

Chawkas croisa les bras et son sourire disparut.

«Vous comptez cacher votre état à Jeff ?»

Lucy rejeta la remarque d’un revers de main. Elle avait repris consistance.

«Il n’a pas besoin de savoir ça. Je n’ai pas envie de l’embêter avec mes conneries. C’est ma faute. J’ai pas pris mes injections, je n’ai pas fait attention. Mon problème.

— Et mentir ? Vous voulez lui mentir ?

— Ca changera quoi, que je lui dise ? Le déstabiliser ? Le faire culpabiliser ? Je suis sûre que le résultat sera le même.»

La jeune femme était persuadée qu’il appuierait sa décision. Ils n’en avaient jamais parlé, parce que ce n’était pas du tout à l’ordre du jour, mais elle savait qu’il serait pragmatique.

«Je ne le ferais pas, insista la doctoresse. Vous devez lui en parler.

— Le temps manque ! Je dois retourner sur le terrain. Comment voulez-vous que je me batte correctement si je ne suis pas au maximum de ma force physique ?»

Elle savait maintenant que nombre de ses symptômes étaient dû à cette chose. S’en débarasser résoudrait bien des problèmes.

Chakwas secoua la tête une seconde fois. Shepard commença à s’énerver ? Il lui prenait quoi au doc ? Au pire, elle en parlerait plus tard ! Elle ne pouvait pas se permettre…

«De plus, ce n’est pas une opération qu’il faut prendre à la légère. Un curetage demande une période de repos. Sans parler de la perte du sang. Ca ne se fait pas en cinq minutes. Et comme vous le dites si bien, le temps manque.»

Shepard ouvrit la bouche pour répliquer. Mais ne trouva pas de contre argument. Sur ce terrain-là, Chakwas était maître. Elle ne pouvait que la croire.

« En tout cas, Lucy, vous ne pouvez pas prendre cette décision seule. Il faut que vous parliez avec Jeff. »

La jeune femme fut prise d’un fou rire incontrôlé.

« Ah, j’imagine bien la conversation ! » C’était difficile à concevoir. Les moments avec Jeff étaient de plus en plus rares, c’étaient plus souvent des étreintes et des baisers volés dans un recoin du Normandy, discrètement, sans attirer l’attention. Rien de plus car c’était impossible. Alors, réussir à avoir une discussion privée qui s’annonçait longue et douloureuse, il en était hors de question. Elle se voyait bien prendre un temps qui était précieux pour ce genre de préoccupation !

« De toute façon, je n’accèderais pas à votre requête aujourd’hui. Inutile d’insister. » Le ton de Chawkas était sans réplique et Lucy serra les dents.

« Tout ce que je peux faire, c’est de vous donner de quoi réduire les nausées, pour commencer. » dit calmement le docteur. Lucy ne voulait plus la regarder ni lui parler.

Elle s’empara des pilules que lui tendit Chawkas et sortit sans la remercier ni la saluer. Elle était hors d’elle. C’était de la colère dirigée vers le docteur mais une partie était tournée vers elle-même.

Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Certes, elle n’aurait jamais pu penser, au début, quand elle oublié ses injections que cela allait causer ce genre de désagrément. Après tout, elle n’était pas supposée avoir une activité sexuelle mais Chawkas avait quand même tenu à mettre un contraceptif car elle savait que Shepard, au fond, était une femme comme les autres. Mais bon, cela faisait partie du cadet des soucis de Lucy. Ce n’était pas le genre de choses auxquelles on pense en temps de guerre. Surtout quand l’avenir de la Galaxie était en jeu. Mais elle avait merdé. Royalement.

De rage, elle donna un coup de pied dans le tas d’affaires qui traînaient au pied de son lit. Et ce fut plus fort qu’elle, elle laissa les larmes couler sur ses joues.

Ce n’était pas tellement qu’elle ne voulait pas d’enfant. Elle ne s’était simplement pas posé la question. Elle n’avait jamais eu à se la poser. Pour elle, sa vie se résumait à une suite de combats, un enchaînement de missions. Elle n’avait jamais pris beaucoup de permissions. Pour quoi faire ? Elle se donnait juste le droit d’aller de temps en temps rendre visite à sa mère quand leurs moments de repos coïncidaient. Elle ne l’avait pas revue depuis son retour. Tout ce qu’elle connaissait de la vie, c’était les combats, sa quête insensée contre tout ce qui menaçait la Galaxie. C’était son boulot et son boulot était sa vie. Comme interactions sociale, il y avait la vie à bord du Normandy, c’était comme une sorte de grande famille ou une immense colonie de vacances. Malgré les missions, malgré la guerre, il régnait de temps à autre une ambiance bonne enfant, détendue. C’était quelque chose de nécessaire à l’équilibre mental de l’équipage. Elle s’était fait de bons camarades, avait lié des amitiés.

Garrus, Tali, Chawkas, Liara étaient ses premiers compagnons parmi son équipe actuelle. Même s’ils lui devaient obéissance, il y avait Jacob, Miranda… Mordin était devenu un bon ami ainsi que Thane. Même cette bourrique de Jack était attachante. Cette andouille de Vega aussi. Il y avait ceux qui étaient morts mais qu’elle avait eu le temps de connaître. Même parmi le « petit personnel » du Normandy, elle avait de bons moments. C’était différent de l’amitié, moins profond peut-être, mais il y avait cette connexion qui n’était possible que dans ce milieu militaire. Un respect envers les uns et les autres. Une certaine complicité, parfois. Elle ne considérait pas ses subalternes comme des sous-fifres juste bons à obéir. Le Normandy était une petite communauté qui s’était construite petit à petit. D’abord forcés de travailler ensemble mais satisfaits de vivre ensemble.

Bien sûr, tout n’était pas rose et plus ils approchaient de leur but, plus la tension était palpable. Quoi de plus normal ? Ils allaient se frotter à la plus grande menace que la Galaxie n’avait jamais eue. Ils avaient une petite chance de s’en sortir. C’était mieux que zéro chance, comme c’était le cas au début mais désormais, ils avaient une arme, un moyen de défense. C’était complètement fou, inespéré et elle ne voulait pas tout faire foirer à cause de son imprudence.

Qu’allait-elle dire à Jeff ? Elle se demandait comment il allait réagir. Après tout, il était comme elle. Il ne connaissait de sa vie que l’existence d’un militaire. Il aimait tant voler qu’avoir un enfant à élever le priverait de ses ailes. Elle savait qu’il ne supporterait pas ça. Autant ne rien lui dire. Cela reviendrait au même, il prendrait sans aucun doute la même décision qu’elle. Après tout, il s’agissait de son corps à elle. Elle ne voulait pas embêter Jeff avec ça. C’était un détail, quelque chose d’inutile puisqu’elle allait s’en débarrasser. Oui… Elle retournerait voir Chawkas jusqu’à ce que le médecin finisse par craquer.

Elle se saisit de la boite de pilules, en mis une dans sa bouche, l’avala puis la posa sur sa table de nuit. Elle déplia ses jambes, se leva et se dirigea vers l’élévateur, direction le CIC. Elle n’allait pas se morfondre dans ses quartiers alors que Kaidan gérait tout. De plus, cela allait lui mettre la puce à l’oreille quand à un éventuel problème. Et de ça, elle n’avait surtout pas envie d’en parler avec lui.

Étrangement, alors qu’elle descendait l’élévateur, elle se sentit soulagée.

Soulagée de savoir que finalement, tous ses problèmes de santé n’étaient sans doute dû qu’à ce problème trivial. Pas d’endoctrinement.

C’était bizarrement quelque chose de positif.

Elle finit par trouver Kaidan dans la salle de réunion. Ce dernier était en train de terminer une communication. Shepard eut à peine le temps de voir l’image de l’Amiral Hackett s’effacer. Qu’est-ce que cela signifiait-il ?

Le Major se dérida à sa vue.

«Vous allez mieux ?» s’enquit-il.

Elle fit un geste agacé de la main. Oui, elle allait bien. C’était bon. Elle prenait sur elle. Ce n’était qu’un problème de plus dont elle ne voulait pas se soucier pour le moment. Elle voulait des nouvelles.

«Vous avez eu Hackett ?»

Kaidan hocha la tête.

«Il semblerait que la voie soit ouverte pour que l’on puisse atteindre Mars.»

Et la Citadelle ? Ils n’allaient pas partir comme ça, non ? Même si maintenant qu’elle savait que le feu vert était donné, elle ne se voyait pas décamper en laissant un bordel monstre pareil.

«Le C-Sec s’occupe de la Citadelle. Il y a le Commando Asari qui prête main forte. Je ne pense pas que rester ici soit nécessaire, expliqua Kaidan. Sans vouloir être prétentieux, nous avons plus important à faire. La menace est partie, nous devons la combattre ailleurs.»

Il n’avait pas tord.

Ainsi, on y était. Étrangement, elle appréhendait. Elle peinait à y croire. Enfin, se rendre dans le système solaire.

«Nous devons contacter Anderson afin de coordonner notre arrivée.»

Shepard déglutit, hocha la tête. Elle mit de l’ordre dans ses pensées. Voilà quelle était sa priorité. Tout le reste, finalement, n’avait que peu d’importance.

«Allez-y.»

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