Chapitre 11 : Tentatives

« Voilà ta tasse. Je n’ai pas mis de sucre.
– Merci. »
Je ne pus m’empêcher d’adresser un sourire gêné à Audrey qui me répondit par une timide rougeur sur ses joues.

Cela avait été rapide. L’invitation à « aller boire un verre » n’avait pas été innocente. Audrey, malgré ses airs gauches et timides, n’était pas ingénue. Elle avait la fougue naïve des jeunes filles qui sortent de l’école, celles qui découvrent la vie d’adulte avec enthousiasme et sont grisées par la liberté qu’elle offrait après sept années d’internat.
Dans l’état d’esprit dans lequel je me trouvais, il n’a pas été difficile d’être séduit par la jeune femme. Après l’avoir raccompagnée à son appartement, le classique « prendre un dernier verre » m’avait entrainé jusque dans son lit. Pas qu’une fois, d’ailleurs.

Notre relation était frivole, simple. Nous nous retrouvions après le travail pour un simple dîner qui se terminait de façon très agréable. C’était sans complications, juste quelques moments partagés. Pour moi, il n’y avait pas vraiment d’amour. De mon côté du moins. Je trouvais juste Audrey de bonne compagnie, je ne voyais pas plus loin que ça. Je n’avais pas envie de me compliquer encore plus l’existence.

Leila m’avait recontacté pour s’excuser de la soirée désastreuse. Je lui répondis avec diplomatie que ce n’était pas de sa faute. Je la persuadai aussi de laisser le temps passer. Je ne voulais pas revoir Percy. Pas après ça. Pas encore. Je lui expliquai de manière la plus détachée possible que je ne savais pas trop à quoi m’en tenir avec lui pour l’instant. Le dire au téléphone était quelque peu lâche. Mais Leila se montra compréhensive. Elle était raisonnable. Je savais qu’elle ne voulait pas me forcer à quoique ce soit. Cependant, je me demandais si elle ne commençait pas à regretter de m’avoir recontacté. Avant nos retrouvailles, elle coulait une vie paisible avec son fils et tout allait bien. Maintenant, même le petit garçon exprimait parfois sa mauvaise humeur contre elle. J’étais prêt à tout abandonner pour qu’elle puisse retrouver sa vie d’avant.

La vie d’avant…
Est-ce que ma vie d’avant était plus préférable ?

Noël approchait à grands pas. Je vis Manchester se parer de milles couleurs dorées. Un pincement au cœur me saisit. Noël. La fête familiale par excellence. La famille. Imaginer mes parents, mes frères et sœurs partager la soirée ensemble, autour d’un bon repas concocté avec amour par ma mère était trop douloureux. Je me demandais si tout le monde allait venir au Terrier, peut-être y avait-il déjà une nouvelle génération qui serait cajolée et noyée sous les cadeaux.
Les enfants.
Les vitrines des magasins de jouets regorgeaient de présents prêts à être offerts et qui raviraient petits et grands.
Quelques mères de famille, des couples de tous âges sortaient des magasins, les bras chargés de paquets aux rubans multicolores. J’eus un soupir déchirant.
« Tout va bien, Percy ? »
La voix d’Audrey me ramena vers d’autres pensées. Nous nous dirigions vers un immeuble d’un quartier proche du centre-ville pour visiter quelques familles moldues afin de les préparer au retour de leur enfant pour ses premières vacances hors de Poudlard. L’enthousiasme de ces jeunes sorciers devait être canalisé malgré leur désir de montrer leurs talents et les sorts appris lors de ce premier trimestre de cours. Nous devions expliquer les mesures de sécurité afin que le Code du Secret Magique ne soit pas brisé. Normalement, quels rappels d’usage et la mise au fait des lois sur le Secret suffisaient. Les parents comprenaient assez vite les enjeux.

Les visites furent donc rapides, les parents nous accueillirent avec entrain, les fêtes de fin d’années et le retour proche de leur progéniture décuplaient leur bonne humeur. Ravis pour la plupart de recevoir des sorciers sous leur toit, ils nous gavaient de petits gâteaux et je finis la soirée avec une dizaine de thés dans l’estomac et la vessie pleine à craquer.
La neige se mit à tomber lorsque nous finîmes notre tournée d’inspection. Audrey souriait de toutes ses dents. L’euphorie de Noël sans doute. Chaque appartement visité possédait cette petite touche festive, le sapin, les guirlandes. Sorciers comme Moldus préparaient avec entrain cette fête millénaire.
« Que vas-tu faire pour Noël ? » demanda soudainement la jeune femme.
La question me fit sursauter. J’avais eu l’habitude de passer Noël avec les Mactaggart, ces dernières années. Mes autres Noël avaient plutôt été solitaires, passés à travailler depuis que j’avais quitté ma famille. Excepté celui passé avec Leila. Un Noël douloureux. La mort de Charlie. Je n’avais pas envie d’y penser.
« Je ne sais pas. » dis-je tout simplement.
Audrey ne dit rien, elle se contenta d’hocher la tête. Elle devait savoir que je refuserais son invitation à passer Noël avec sa famille. Je rechignais à être présenté. Je n’étais sans doute pas très honnête avec elle. Je savais que je n’arrivais pas à éprouver de l’amour pour elle. Elle était pourtant charmante, j’appréciais de passer quelques moments en sa compagnie mais ça s’arrêtait là. Elle semblait s’en contenter. Pour l’instant. Je me doutais bien qu’elle finirait par en vouloir plus, cela semblait être dans son caractère.
Nous passâmes la soirée ensemble sans évoquer plus le réveillon de Noël.

Allongé sur mon lit, éveillé au côté d’Audrey qui dormait paisiblement, je réfléchissais. Dans mes lointains souvenirs, je me rappelais de Leslie, la première après Leila. Stagiaire sortante de Poudlard comme Audrey. Une passade pour me consoler. J’étais suffisamment lucide pour m’apercevoir qu’Audrey servait de même prétexte. A nouveau perdu dans ma vie, n’étais-je pas en train de recommencer les mêmes erreurs ? Je ne buvais plus la moindre goutte d’alcool. Mon travail me plaisait même si parfois je me surprenais à regretter l’effervescence du Ministère. Et puis, cette société à reconstruire me donnait souvent l’envie de participer à l’effort commun. Il y avait tant de choses à faire ! Avec Shaklebolt comme Ministre, je sentais le vent des réformes souffler plus que jamais. La société sorcière avait bien changé depuis mon départ. Je m’étais remis petit à petit à jour des nouvelles lois et des nouveaux décrets. J’adorais les procédures, les normes.

Ma vie d’avant. Tout ça me paraissait loin maintenant.
Quand j’étais adolescent, j’avais des rêves, des convictions. Je m’imaginais Chef d’un grand département, peut-être celui de la Justice Magique, occupant une fonction indispensable, avec un bon salaire. Je m’imaginais avoir des enfants avec Pénélope, deux de préférence, pour qu’ils puissent pleinement occuper une place dans la famille.
Mais maintenant ?

Je vivais loin de ma famille. J’étais employé dans les Relations avec les Moldus, je vivais une relation sans futur avec une gamine de dix-huit ans. J’avais un fils dont je n’avais appris l’existence que récemment et qui ne m’acceptait pas. Quand à sa mère…

Je ne pouvais m’empêcher parfois de comparer Audrey à Leila. Quand j’avais fréquenté cette dernière, j’étais plus jeune, pas encore trop abîmé par la vie. Nous partagions des blessures, ce qui nous avait pas mal rapprochés. Audrey avait l’innocence de ceux qui n’avaient vu la guerre que de loin, protégés par leurs parents. Elle avait l’insouciance insolente. J’avais l’impression qu’elle était avec moi parce que j’avais besoin d’une présence. J’étais un peu l’ours solitaire qui fascine et qui attire. Mon attitude grave était souvent ce que cherchaient les jeunes filles chez les hommes plus mûrs, fatiguées des gamineries des garçons de leur âge à qui elles reprochaient de n’être pas prêts à s’engager. Audrey n’était pas comme Leila. Peut-être était-ce bien.

Leila. Je n’avais jamais su déterminer ce que j’avais ressenti à la revoyant. Mes sentiments étaient confus, partagés entre la colère et la compassion. Je me souvenais lui en avoir terriblement voulu, au point même de me détruire puis j’avais reporté la faute de ma situation sur elle. Même maintenant, je la tenais responsable de la stabilité vacillante de ma vie. Mes doutes se concentraient principalement sur notre fils. Fils qu’elle m’avait finalement forcé à voir, connaissant mon caractère loyal et mon sens aigu des valeurs.
Son air coupable et désolé m’agaçait et me mortifiait.
J’étais encore perdu à cause d’elle.

Quand elle était partie, je m’étais retrouvé plus seul que jamais. Désormais sa compagnie me faisait sentir être étranger, comme si je ne l’avais jamais connue. Elle avait changé, sa maternité l’avait rendue radieuse. Elle avait su se réparer seule. Pas moi. Elle était vraiment forte, cette femme. De cette force de celles qui avaient vécu le pire. Non, Audrey n’avait pas ce caractère là. Etait-ce bien ?

Il restait quelques jours à passer avant les congés de Noël. J’aurais préféré ne pas avoir de vacances forcées mais Mrs Cooper avait été intransigeante.
« Reposez-vous, c’est Noël ! » avait-elle dit d’un ton sans réplique, l’index pointé vers moi comme pour appuyer son propos.
J’étais donc désœuvré. Audrey était partie dans sa famille. Je me promenais donc, errant dans les rues de Manchester, cherchant à retrouver un peu de la magie de Noël à travers les vitrines et les décorations. Les magasins de jouets débordaient de peluches, de jeux de toutes sortes. Des enfants, emmitouflés dans leurs écharpes et leurs bonnets rêvaient devant l’étal, formulant des vœux secrets de cadeaux extraordinaires.

Le Réveillon arriva. Je décidais de le passer seul, face à la chaleur du feu de cheminée, un bon livre à la main, en regardant de temps en temps la neige tomber.
La RITM présentait ses traditionnelles émissions de Noël et une publicité annonça l’éternelle retransmission des tubes de Célestina Moldubec en fin de soirée. Je souris malgré moi. Certaines choses ne changeaient pas.
Malgré le son crachotant du poste de radio, j’entendis dans les rues, les Christmas Carols qu’entonnaient les petites chorales d’enfants.
J’eus soudainement envie d’une ambiance sorcière, beaucoup plus magique que celle que les Moldus pouvaient mettre en scène avec leurs moyens. Transplanant à Pré-au-Lard, je me retrouvais au milieu des rues du village, parcourues par toutes sortes de sorciers qui bouclaient leurs achats de dernière minute avant le fameux diner du Réveillon. Les mains dans les poches de ma cape, je parcourus les rues. De milliers de petites étoiles enchantées illuminaient les devantures des magasins. Des rires et des chants s’échappaient des Trois Balais. Je continuais ma route, esquivant une troupe de farfadets chanteurs. Au centre de la petite placette du village, un gigantesque sapin orné de milliers de rubans, bougies et lumières scintillantes trônait, attirant irrésistiblement les badauds. Les enfants s’amusaient à essayer d’attraper les petites lumières qui retombaient en pluie colorée sur eux.
En passant devant la vitrine de Honeydukes, je ne pus m’empêcher de m’arrêter pour contempler les confiseries qui étaient savamment disposées pour attirer le chaland. J’eus la soudaine envie de m’acheter quelques douceurs pour agrémenter ma soirée. Je rentrai donc, choisis plusieurs paquets de bonbons de diverses sortes. Les odeurs sucrées firent remonter des souvenirs de mon adolescence, des sorties de Pré-au-Lard en compagnie d’amis ou de Pénélope, seules occasions pour moi de sacrifier mes modestes économies en m’autorisant quelques gourmandises et, avec Pénélope bien sûr, quelques baisers à la saveur sucrée.

Mes achats à la main, je sortis de la boutique avec un air satisfait. Piochant dans mon sac, je pris au hasard un fizwizbiz et le suçotai tranquillement tout en continuant de déambuler dans les rues festives. Je me sentais étrangement léger malgré ma solitude en ce soir de Noël. Mes pas m’amenèrent vers la vitrine d’un magasin de jouets. Noël était et resterait la fête des enfants, quelque soit la société à laquelle on appartenait. J’imaginai les sourires ravis des enfants à la vue des jouets qu’ils allaient découvrir en ouvrant leur cadeau cette nuit-là ou bien au petit matin, sortant leurs parents du lit avec des cris de joies comme mes frères et moi l’avions fait étant petits. Mon visage s’assombrit. Je ne goûterais pas ce plaisir, celui de voir un sourire sur le visage de mon fils. Pas cette fois-là. Sans doute jamais. Je soupirai et m’écartai de la vitrine lumineuse. J’eus dans l’idée de m’arrêter à Scribenpenne pour faire l’effort d’offrir quelque chose à Audrey mais le cœur n’y était pas. Je choisis sans grand entrain un assortiment de plumes et quelques encres colorées. Je payai la note puis ressortis dans le froid. La neige s’était mise à tomber. Mes pas me ramenèrent vers la boutique de jouets. Prenant mon courage à deux mains, je me décidai à entrer. Après tout, cela ne coûtait rien de rentrer.
Le tintement de la sonnette me fit sursauter.
Une fois à l’intérieur, j’errai dans la petite boutique qui sentait bon l’odeur du bois neuf et du vernis. Des boîtes de jeu côtoyaient des peluches ainsi que des répliques de joueurs de Quidditch animés qui voletaient au dessus de leurs rayons. Je ne pus m’empêcher de me demander quel genre de présent pouvait convenir à un enfant de quatre ans. Je n’arrivais pas à me souvenir à quels jeux je jouais à cet âge-là. Il était hors de question pour lui d’avoir un balai-jouet. Trop dangereux. Les jouets pour filles furent bien entendu écartés. Il était encore trop jeune pour les échecs sorciers. Dommage.
Un vendeur d’un âge difficilement estimable vint à ma rencontre. Une chevelure argentée et bouclée accompagnait un visage ridé et de petites lunettes rondes et dorées. Un air malicieux sur le visage, il me demanda d’une voix douce s’il pouvait m’aider. Je me mis à bredouiller.
« Je cherche un jouet.
– C’est un bon début », fis le vieil homme d’un ton amusé.
Réalisant la trivialité de ma tirade, je marmottai un mot d’excuse.
« Pouvez-vous m’en dire plus ?, ajouta le vendeur sans se laisser démonter.
– C’est pour un petit garçon de quatre ans », répondis-je, les oreilles rougies de gêne.
Quelques instants plus tard, je ressortai de la boutique avec un paquet dans les bras. Je me sentais étrange, mon cœur battait la chamade comme si ce que je venais de faire était extraordinaire. Ainsi chargé, je ne pus que Transplaner chez moi. Je posai mes paquets de bonbons sur la petite table et m’assis dans le fauteuil, fixant le cadeau destiné à Percy d’un air hébété. Je ne savais pas ce qui m’avait pris. L’esprit de Noël sans doute. Je sortis un mouchoir à carreaux de ma poche et m’essuyait le front. J’avais l’impression d’avoir fait quelque chose d’un peu fou.

Mais je n’allais pas m’arrêter là. Cette journée qui était devenue surréaliste allait continuer sur sa lancée. Il fallait bien l’offrir, ce cadeau. Qu’en aurais-je fait, sinon ? Je me préparai alors à aller à Cambridge. Je me contentai de modifier quelque peu mes vêtements. La nuit étant tombée depuis un bon moment, ma tenue passerait très bien chez les Moldus. Je Transplanai dans le petit square puis, paquet sous le bras, me mis en route vers l’immeuble où résidait mon fils. Mon doigt hésita quelque peu à appuyer sur le bouton de l’interphone puis je l’écrasai malgré tout. Aucun grésillement ne rompit le silence de la nuit. Je regardai ma montre : 23h40. Je retentai mon coup. Pas de réponse. Je n’avais pas pensé que Leila serait absente de chez elle le soir du Réveillon. Peut-être était-elle partie le fêter avec des amis. Ou bien dormait-elle déjà. Je tentai une troisième fois. Rien.
Je soupirai. Je n’avais pas prévu cela. En un sens, je me sentais soulagé. J’étais venu sur un coup de tête et je savais que chez moi, ce genre d’impulsion finissait souvent mal. Je quittai donc le hall de l’immeuble. Je repasserai le lendemain. Je me mis donc à marcher sur le trottoir couvert de neige, pensif. J’eus envie de marcher un peu dans le quartier pour m’aérer un peu. La montée d’adrénaline m’avait un peu tourné la tête. Marcher me ferait du bien.
Minuit sonna alors que je revenais vers l’immeuble de Leila, espérant qu’elle soit revenue. Je tentai encore une fois ou deux de sonner. Tant pis. Je ressortis pour la deuxième fois. J’espérai que mon comportement n’allait pas attirer l’attention de quelque voisin.
« Percy ? »
La voix de Leila me fit me retourner. La jeune femme me faisait face, emmitouflée dans son lourd manteau couvert de neige. Sa silhouette légèrement penchée laissant deviner le petit garçon qui dormait dans son dos.
« Euh… Bonsoir. » fis-je sottement.
Leila ne répondit pas, le regard fixé sur le paquet que je tenais dans mes bras. Elle ne dit rien mais laissa échapper un petit sourire attendri. Elle se redressa pour éviter au petit Percy de glisser. Me ressaisissant, je posai le paquet sur une marche et je m’approchai d’elle et sans un mot, entrepris de prendre le garçonnet dans mes bras pour la soulager de son poids. Elle me sourit, reconnaissante, passa devant moi, récupéra le paquet et nous empruntâmes les escaliers qui menaient à l’étage. Leila déverrouilla la porte, me laissa passer avec Percy. Le petit garçon dormait profondément, la tête penchée, un léger ronflement s’échappant de son petit être. Je fus touché par cette image paisible, qui contrastait violemment avec son comportement habituel envers moi.
Je suivis Leila jusqu’à la chambre du garçonnet et je l’allongeai sur son lit. Leila entreprit de le déshabiller. Je la regardai sans mot dire. Ses gestes étaient doux, précautionneux pour ne pas l’éveiller. Il grogna légèrement. Enfin, la jeune mère borda l’enfant, déposa un baiser sur son front, puis nous sortîmes de la chambre. Je la suivis instinctivement jusqu’au salon. Elle avait l’air fatiguée mais m’invita quand même à prendre le thé.
« Nous étions chez Neela », expliqua-t-elle, chuchotant presque pour ne pas faire trop de bruit.
Je hochai la tête puis bredouillai que j’étais passé comme ça, pour voir si Percy et elle étaient là.
Elle ne dit rien mais me sourit. Je me surpris à penser que j’aimais bien ce sourire, il différait de celui qu’elle avait plus jeune. Ce sourire-là était serein, maternel.
« Merci. » dit-elle alors que la bouilloire chantonnait. « Tu n’étais pas obligé », ajouta-t-elle pour la convenance.
Je marmottai quelque chose, les joues rougies. C’était toujours comme ça quand j’étais gêné. Je m’étais fait à l’évidence, cela ne changerait jamais. Ma gêne serait à jamais lisible sur mon visage.
Le thé arriva à point nommé.
Leila me regarda par-dessus sa tasse. Ses yeux noirs me fixaient, curieux.
« Tu as passé Noël tout seul ? »
Mon regard se perdit dans la contemplation de la porcelaine bon marché que je tenais entre mes mains.
Mon absence de réponse ne laissa pas de place au doute. J’entendis le soupir de Leila. Je relevai la tête vers elle et pu voir sur son visage une expression de tristesse.

Depuis que nous nous étions retrouvés, nous n’avions pas eu vraiment l’occasion de parler seuls, si l’on exceptait le déballage de ma rancœur à son égard la première et seule fois où elle était venue chez moi. Après, les quelques fois ou j’étais venu voir Percy, nos conversations n’avaient été que banalités ou centrées autour de l’enfant.
Quand nous étions encore un couple, elle arrivait toujours à trouver les mots pour me réconforter ou me faire aller de l’avant. Elle était forte, Leila. Plus forte que moi. Elle aurait fait une bonne Gryffondor. Je crois que je m’étais déjà fait cette réflexion à l’époque.
« Tu pourrais venir demain » proposa-t-elle doucement.
« Je… Je ne sais pas si c’est une bonne idée. » fis-je, en évitant toujours son regard.
« J’ai discuté avec Percy, tu sais. » fit-elle, devinant ce qui causait mon refus. « Je… Je lui ai expliqué. »
Malgré moi, je la dévisageai avec espoir. Ce fut à son tour de détourner le regard.
« Ca n’a pas été facile… Il est petit, tu sais. Je ne sais pas s’il a bien compris. Mais, il s’est excusé. Il… il a beaucoup pleuré. Je lui ai dit qu’il t’avait faite de la peine… Parce que ce n’est pas de ta faute, Percy. » Leila soupira de nouveau, trop lourdement pour paraître détendue.
« C’est de ma faute… Je suis désolée de t’avoir imposé tout cela. »
Je n’avais pas envie qu’elle continue. Leila était fatiguée. Je l’étais également. L’heure était avancée, ce genre de discussion n’avait pas lieu d’être, pas tout de suite.
« Leila… murmurais-je. Nous avons déjà parlé de tout cela. Nous étions d’accord… » Pas la peine d’en rajouter. Les aléas de la vie, les mauvais choix, les décisions hasardeuses… Le chemin pour arriver jusque là avait été sinueux, tordu, juché d’ornières et d’embûches, d’impasses et de détours.
Je me levai et fis le tour de la table basse pour m’asseoir à ses côtés. Je sentais la jeune femme aussi perdue que moi. La connaissant, elle avait envie de tout porter sur ses frêles épaules. En attendant, je posai une main sur une de ses épaules, maladroitement. C’était le seul geste réconfortant que j’avais trouvé. Elle releva la tête et me sourit malgré ses yeux légèrement humides. Moi aussi, j’avais besoin d’être un peu porté. Disons que nous cherchons à nous rassurer l’un l’autre.
La petite pendule du salon indiqua plus d’une heure. Je décidai qu’il était temps de partir avant que les larmes ne coulent vraiment et que la scène ne soit encore plus pathétique. Je me levai donc et repris mon manteau que j’avais posé sur le dossier du fauteuil. Ce geste sembla réveiller Leila qui reprit un visage plus paisible, peut-être un peu résigné.
Elle me raccompagna jusqu’à la porte.
« Pas demain, alors ?
– Non.
– Mais tu vas revenir, n’est-ce pas ? murmura-t-elle.
– Sans doute. Je crois qu’il me faut un peu de temps… pour digérer. »
Elle hocha la tête, le regard perdu dans la contemplation de la moquette du couloir.
Il ne fallait pas éterniser les au-revoir, pensai-je et pour me donner contenance, je farfouillai dans mes poches. Je sentis le paquet que je destinais à Audrey sous mes doigts.
Pris d’une inspiration subite, je le sortis et le tendis à Leila dont les yeux s’écarquillèrent.
« Tiens, dis-je en lui fourrant dans les mains. Joyeux Noël. »
Elle balbutia un remerciement. J’en profitai pour m’éclipser dans le couloir mais elle me retint pour m’éteindre. Je me raidis à ce geste.
« J’aimerais tellement que tout aille mieux… » murmura la jeune femme.
Je la repoussai délicatement.
« Un jour ? »
Puis ne voulant m’éterniser plus, je m’en allai, la démarche rapide, légèrement troublé.

Le sommeil m’échappa encore un moment. Je repassais les dernières heures de la journée dans ma tête. Je n’avais jamais été très instinctif. L’instinct, j’avais toujours trouvé ça dangereux car incontrôlable. Les conséquences n’étaient pas calculables. Pourtant, j’avais agi sous impulsion de nombreuses fois ce jour-là et je n’arrivais même pas à en être agacé. Je trouvai que je ne m’en étais pas trop mal sorti. Après tout, un cadeau de Noël n’avait pas vraiment de conséquence. Ma conscience s’amusa pourtant à me faire culpabiliser. Si un simple présent de Noël suffirait à me racheter auprès de mon fils, ce n’était pas très honnête. C’était comme si j’avais acheté son affection. J’espérais qu’il n’en serait rien. Que personne ne percevrait ça comme cela. C’était déjà difficile pour moi à admettre même si je savais au fond de moi que mon acte n’avait pas été motivé.

Je ne me présentai pas au repas du vingt-cinq décembre. Je n’avais pas changé d’avis sur la question. C’était prématuré.

Mon congé de Noël achevé, je retournai au travail avec un certain entrain. Je n’avais jamais aimé l’oisiveté et le sentiment de passer mes journées à ne rien faire de productif.
Audrey revint et la boîte de chocolats lui fit plaisir. J’avais choisi un cadeau impersonnel. Un signe sans doute. Plus le temps passait et plus elle devenait pressante. Et sincèrement, je n’avais pas envie de plus. Je savais que le pseudo équilibre que j’avais établi n’était que précaire mais pour l’instant il me suffisait.
Enfin, c’était ce qu’il me semblait.

Les mois passèrent et je n’eus pas grand-chose à faire, autre que de remplir des formulaires, rappeler à l’ordre quelques parents Moldus un peu trop enthousiastes. Il faudrait bientôt préparer la rentrée et les nouveaux arrivant du monde non magique. C’était une période faste et pleine de travail qui nous attendrait au printemps. Mais nous n’y étions pas encore et Audrey et moi ne croulions pas sous le travail.
Malgré son affirmation de Noël, je n’eus pas plus de nouvelles de Leila mis à part un appel suivant Noël pour me remercier encore du cadeau que j’avais fait à Percy. Elle m’affirma non sans une certaine émotion qu’il passait beaucoup de temps avec malgré le fait qu’il savait qu’il venait de moi. Elle trouvait tout cela positif. Je ne parvins pas à partager son début d’enthousiasme.

Malgré ma quiétude toute relative, je n’arrivais pas à être satisfait de ma vie. Je ne me sentais pas heureux. Je vivais jour après jour sans avoir de réelles motivations. Je me questionnais encore. En fait, il me manquait quelqu’un à qui faire part de mes errements mentaux. Audrey ? Mauvaise idée. De plus, elle ne connaissait pas mes petits secrets. Darren ? Ma condition exacte lui était inconnue et je n’allais pas briser le Secret que j’étais censé protéger.
En fait, je n’avais pas d’autres proches. Les collègues restaient les collègues. Audrey était une exception. Le constat était amer, je n’avais pas d’ami. C’était vraiment pathétique.
A bien y réfléchir, il ne me restait, à l’heure actuelle, que Leila. Pouvais-je considérer qu’elle était une amie voir une proche ? Notre relation était bien étrange, une sorte d’entente cordiale. Nous connaissions l’un de l’autre les épreuves traversées. Pourtant, il y avait une grande gêne entre nous à chaque rare entrevue. Comment aurait-il pu en être autrement ? Après tout ce qu’il s’était passé, c’était déjà une bonne chose que nous puissions communiquer. J’étais suffisamment raisonnable pour ne plus lui en vouloir. Peut-être une once de rancœur mais la cause était autre. Elle avait désormais plus de quatre ans et je n’arrivais toujours pas à m’y faire. Oh, j’aurais pu ignorer cet état de fait, dire à Leila que je ne voulais pas le voir et passer mon temps à me dire que je n’avais pas de fils. Mais ce n’était pas ma manière d’envisager la chose. Maintenant que je savais, je ne pouvais faire sans. Où était mon sens de l’honneur ? Même piétiné pendant des années, j’avais réussi à retrouver un peu de mes valeurs. Rien n’était définitivement perdu.

Une nuit, alors que le sommeil me fuyait encore, j’eus l’illumination, si je pouvais me permettre cette expression. C’était évident. Evident mais difficile. Il me fallait faire la paix avec mes propres démons. Il me fallait crever l’abcès avec la mère avant de me tourner vers le fils. Curieusement, je me sentis serein. Pas du tout angoissé à cette idée. Elle n’était pas si mauvaise que ça, sans doute. C’était la meilleure solution à mes yeux. J’avais assez fui. Il me fallait enfin me retourner et raccrocher les morceaux de ma vie pour lui donner un peu de sens.

« Il faut que nous parlions. » Telle était la phrase que je lâchais au téléphone à une Leila surprise. « Seuls. »
Face à son manque de réaction, je me demandai si elle n’avait pas raccroché.
« Allô ? » fis-je d’une voix faible.
« Je suis là. » répondit-elle.
Mais elle n’ajouta rien, elle semblait attendre que je dise quelque chose.
« J’en ai besoin… je crois » avouais-je.
Le silence au bout du fil se fit pesant. J’avais comme l’impression que la jeune femme était réticente.
« Leila ?
– Excuse-moi, j’étais en train de me remémorer mon emploi du temps. »
Elle marqua une autre pause.
« Je te rappelle pour te dire quand je suis libre ? Il faut que je voie quand Neela pourra garder Percy. »
J’acquiesçai et la remerciai. Je posai le combiné avec un soupir. Etrangement, j’avais hâte.

Leila me recontacta. Je décidai de l’inviter courtoisement pour le déjeuner du samedi. Audrey avait voulu que l’on se voie mais je l’avais éconduite avec fermeté.
« Une affaire de famille » avais-je prétexté. Ce n’était pas si loin de la vérité.

Le samedi arriva très lentement. J’étais anxieux mais de manière positive, finis-je par analyser en me regardant dans la glace pour vérifier la précision de mon rasage. Je marquai une pause face à mon reflet. Je n’étais pas du genre à passer du temps à me contempler dans un miroir. Cependant, je pouvais quand même constater que j’avais vraiment changé d’apparence. Mon visage avait repris des couleurs et du volume ces quatre dernières années. Mes cheveux avaient retrouvé leur rousseur et leurs boucles. Je les lissai par habitude mais je savais bien que c’était peine perdue. La guerre était vaine de ce côté-là. Tout comme l’embrasement de mes joues quand j’entendis la sonnette retentir. Quelque soient les émotions qui me parcouraient, ma réaction épidermique était toujours la même. Un véritable livre ouvert.

Leila se tenait sur le pas de la porte, portant un petit panier. Elle avait relâché ses cheveux, ce qui lui donnait un air moins strict et plus apaisant. Je remarquais le léger maquillage qui ornait ses traits. C’était vraiment quelque chose de nouveau chez elle, différent de la Leila que j’avais fréquentée plus jeune. Elle eut un petit sourire et je m’effaçai pour la laisser entrer. Elle me tendit un petit paquet encore chaud. Des scones, précisa-t-elle. Je constatai qu’elle n’avait pas oublié que j’aimais beaucoup les pâtisseries de ce genre.
Je la débarrassai de sa veste et la conduisis dans la pièce principale. Je n’oubliai pas les bonnes manières et je vis que cela la faisait sourire. Le repas que j’avais préparé était à la hauteur de mes talents culinaires : simple. Malgré mes années de célibat, je n’avais jamais vraiment excellé en la matière, me contentant de plats faciles à préparer. Même avec l’aide de magie, je n’étais pas un cordon-bleu. Mais la viande était correctement cuite et les légumes goûteux. C’était le principal pour moi. Et Leila n’était pas venue pour la qualité de la cuisine.
Le début du repas fut ponctué d’un échange de banalités : temps, travail, actualités… Naturellement, elle s’orienta dans un second temps sur le sujet épineux : Percy.
« Je ne veux pas entendre des excuses, Leila, la devançai-je. Ce qui est fait est fait, ce n’est pas vraiment la peine de revenir dessus. »
C’était se faire du mal, pensai-je. La jeune femme ouvrit la bouche, sans doute pour protester, puis elle se ravisa.
« J’aimerais juste que tu m’écoutes, que tu essayes de comprendre ce que je ressens, ce qu’il se passe dans ma tête vis-à-vis de cet enfant. »
Leila posa sa fourchette et me regarda de ses yeux noirs attentifs.
Il me fallait commencer. Mais par où ? Ce n’était pas un dossier à défendre avec un cheminement préétabli où je pouvais m’appuyer sur des rapports ou des documents à montrer. C’était la parole du cœur, le déballage de l’esprit. La livraison de son être. Je n’aimais pas me découvrir ainsi mais je présentais que cela ne pouvait qu’améliorer ma situation qui était dans une impasse.

Je commençai doucement, lui fis part de ce que j’avais ressenti quand j’avais appris l’existence de ce fils. Je lui expliquai l’abîme de perplexité dans laquelle je m’étais enfoncé, me demandant quoi faire, quoi dire, comment agir. Je lui décris mon envie de connaître le petit garçon, de créer un lien avec lui parce que je ne pouvais désormais pas vivre en ignorant son existence.
Leila hochait de temps à autre la tête, n’intervenant que rarement, juste pour m’inciter à continuer ma diatribe.
J’abordai, à la fin du dessert, le ressenti que j’avais éprouvé quand il m’avait rejeté, la première fois. Mon désarroi face à son attitude, le fait que je me sente perdu face à cette hostilité. Et puis, le coup de grâce, la crise de colère et ces deux phrases cinglantes qui m’avaient marqué. Leila baissa les yeux à ce moment-là.
« Il a raison, n’est-ce pas ? fis-je amer. Après tout, qu’ai-je à lui apporter ? Quel père pourrais-je faire moi qui n’ai pas connu sa naissance, ni ses premiers pas et mots ? J’arrive tel un étranger dans son univers bien balisé.
– Il est perdu, tout simplement… » murmura finalement Leila en prenant place à mes côtés sur le sofa. Je fis apparaître deux tasses d’eau chaude et des sachets de thé.
« Tu sais, fit-elle en faisant tourner sa tasse entre ses mains, j’ai beaucoup cherché à peser le pour et le contre avant de te recontacter. Tu dois penser que c’est parce que j’ai pris peur en découvrant ce qu’il était. Mais, ce n’est pas ce qui a complètement orienté ma décision. »
Elle souffla sur son thé. J’attendais qu’elle continue.
« Je me disais qu’il avait besoin d’un père. Et le mieux, que ce soit le sien… » finit-elle par dire. Elle me regarda rapidement. Je ne sus que dire. Je l’observais, me questionnant sur l’effort de conscience qu’avait du être le sien. Elle avait agi en plein doute mais avait tenté le coup.
« Et si j’avais refusé ? » demandai-je.
La jeune femme rentra la tête dans ses épaules. Posture typiquement défensive et je m’y connaissais.
« Alors… Et bien tant pis. » avait-elle fini par dire sur un évident ton de regret. « Je n’aurais pas voulu insister… Et crois que je t’aurais compris. Après tout, c’était moi qui venais t’embêter et mettre le bazar dans ta vie paisible.
– Elle n’était pas si paisible que ça, tu sais, fis-je pour ne pas la mettre davantage dans l’embarras. Je comptais déjà revenir dans le monde sorcier. J’avais besoin de revenir. »
Elle se tourna vers moi, montrant qu’elle voulait en savoir plus.
« Il est difficile de vivre sans magie, quand on est un sorcier, expliquai-je. La Magie a besoin de s’exprimer. Même si, adulte, on la contrôle largement mieux que lorsqu’on est enfant. »
Leila avait sans doute besoin d’être rassurée de ce côté-là. Je lui dis que je prendrais le temps de lui expliquer tout cela en détail. De préférence, en présence de Percy. Il devait savoir ce qui l’attendait, lui aussi. Après tout, c’était quand même le premier concerné.

« Maintenant que j’ai fait connaissance avec lui, j’aimerais… » Un petit pic d’angoisse me vrilla les entrailles. « J’aimerais… j’aimerais ne plus rater les moments les plus importants de sa vie… Même si je les observe de loin. » Je dévisageai Leila, les joues rosies qui trahissaient mon emportement. Elle eut un sourire heureux, compréhensif.
« Il faudrait déjà que tu le voies plus souvent. » trancha-t-elle d’un ton docte.
Ce fut à mon tour de rentrer ma tête dans mes épaules.
« Je sais » marmottai-je.
Je me décidai à prendre un scone pour éviter d’en ajouter plus. Je mordis dans la pâtisserie à pleine dents. Elle était délicieuse et je ne pus m’empêcher de me remémorer de nombreux bons moments incluant ces douceurs. Je me perdis légèrement dans mes pensées. C’était tout de même d’excellents souvenirs même s’ils restaient douloureux après tout ce qui s’était passé ensuite. Je devinai à son silence que Leila m’observait. Je bus une gorgée de thé pour reprendre contenance.
« Je pense qu’il faudrait s’y prendre autrement », dit-elle enfin.
Je me tournai vers elle sans comprendre.
« Pour qu’il t’accepte vraiment, précisa-t-elle. Il faudrait que tu le prennes un peu chez toi. »
Je ne pus m’empêcher de sursauter. Chez moi ? Seuls ?
Je lui fis part de mes doutes sur la question.
Leila m’expliqua qu’elle pensait que Percy me considérait comme un intrus sur son territoire quand je venais chez elle et que changer de décor permettrait peut-être à son comportement de changer. Je n’étais pas particulièrement emballé par cette idée parce qu’elle m’effrayait. Je savais garder un enfant car ayant vécu dans une grande fratrie. En général, ça se passait pas trop mal sauf que plus les petits avaient grandi plus je m’étais retrouvé enfermé dans un placard, ligoté sur une chaise ou victime des horribles farces des jumeaux. La difficulté d’être l’aîné quand les grands frères sont partis et que la suite de la fratrie n’est pas très coopérative. La situation était nettement différente, pensai-je avec raison. J’étais l’adulte, il n’avait que quatre ans. Le rapport de force était considérablement inversé. Cependant, je savais que Percy pouvait me mener la vie dure et que ses mots d’enfants étaient capables de m’atteindre. Plus que les horreurs qu’avaient bien pu me faire subir les jumeaux.
Je fis part de ma réticence à la jeune mère. Elle soupira. Je devais donner l’impression de ne pas vouloir faire beaucoup d’efforts.
« Il faut que tu fasses des choses avec lui, expliqua Leila d’un ton docte. Ce n’est pas comme si tu gardais tes frères et sœurs. Si tu veux nouer une relation avec lui, il faut que vous fassiez des activités communes, des promenades… Vous avez sûrement des points communs ! »
Hormis un physique légèrement ingrat, une myopie handicapante, l’appartenance au monde sorcier.
La logique implacable s’empara de moi. Je ne devais pas prendre la place de sa mère, c’était indéniable. Mais je pouvais lui apporter ce que sa mère n’était pas en mesure de faire. Les clés du monde sorcier. Mon fils était un Sang-Mêlé. Pour en faire un être épanoui et entier, il devait tirer parti du meilleur des deux mondes.
Je voyais toutes sortes de parents et d’enfants. Il y avait ceux qui laissait leur enfant leur « échapper » et renier leurs origines. Il y avait ceux qui refusaient de voir leur enfant ne plus être sous leur contrôle et les espoirs qu’ils avaient mis entre eux s’envoler et qui refusaient le monde sorcier. Il y avait évidemment les enthousiastes, envieux et fiers. Mais pour beaucoup, la scission était évidente. Il y avait l’avant et l’après. Et l’après n’était souvent que rejet et honte ou résignation. Les enfants devaient sans aucun doute pâtir de ces comportements. C’était également valable pour les enfants Cracmols. J’avais un oncle comptable et on n’en parlait pas dans la famille malgré la grande ouverture d’esprit que voulaient bien montrer mes parents. Je me demandais étrangement ce qu’avais dû ressentir cet oncle, ainsi écarté du reste de sa famille parce qu’il était différent. Les enfants n’étaient pour rien dans l’apparition ou non de pouvoirs magiques. Je m’étais toujours dit que chaque enfant devait avoir sa place, malgré ce qu’il était. Même si la fierté d’être un sorcier faisait que l’on éprouvait toujours un sentiment de soulagement lorsque les enfants manifestaient leurs premiers pouvoirs.
Ma situation était quelque peu différente des familles que j’avais l’occasion de rencontrer. Nous étions des parents mixtes. J’avais connu des camarades où cet état de fait avait provoqué également une scission. Les parents divorçaient et la moitié moldue disparaissait. L’éducation devenait alors exclusivement sorcière.
Bien entendu, ces situations que je jugeais extrêmes n’étaient pas la panacée. Etant donné que Percy était là, avec sa mère moldue et son père sorcier, j’émettais le souhait de conserver cette hétérogénéité. Je n’allais pas arracher un enfant à sa mère sous prétexte qu’il était différent d’elle. La société moldue avait aussi tellement de choses qui n’existaient pas chez les Sorciers. Des choses enrichissantes, ne serait-ce que leur immense culture et leur ingéniosité. Je ne me voyais pas priver de cela mon enfant.
De ces réflexions, je n’en fis pas part à Leila. Aussi, hochai-je tout simplement la tête.
« Je vais essayer de faire de mon mieux. »
La jeune femme sourit et me tapota le genou. Je vis cela comme un geste d’encouragement. Je me mis alors à me nourrir d’un fol espoir. Petit, faible mais existant quand même.

Le printemps arriva et je me dis que c’était une excellente période pour se promener au Chemin de traverse. J’étais prêt à mettre ma réticence à fréquenter cet endroit. Je n’avais jamais pratiquement remis les pieds là-bas depuis l’ouverture de Weasley, Farces pour sorciers facétieux. Leur fantastique devanture colorée me rappelait à ma stupidité. La réussite de ce que j’avais toujours considéré comme imbécile et inutile me narguait et me mettait face à ma vantardise ambitieuse qui ne m’avait menée nulle part.

Mais je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était un bon début pour une découverte du monde sorcier. De plus, c’était le seul lieu sorcier où je pouvais mener Leila. Il fallait juste la faire pénétrer au Chaudron Baveur et ouvrir le passage. Les Moldus ne franchissaient jamais d’eux-mêmes la porte d’une ruine sur le point de s’effondrer.
Je choisis cependant un dimanche pour cette escapade. La plupart des magasins étaient fermés mais on évitait l’agitation habituelle des rues le samedi. Je me disais qu’il valait mieux faire les choses en douceur. C’était préférable. Même pour moi.

Ce fut donc non sans appréhension que je sonnai chez Leila le premier dimanche d’avril, un paquet sous le bras. J’avais pensé à apporter un petit quelque chose pour leur visite dans le monde sorcier.
Leila m’ouvrit, visiblement enjouée. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas vue ainsi. Ses pommettes roses trahissaient une certaine excitation. Je ne pus m’empêcher de rougir à l’accueil qu’elle me fit. Percy attendait dans le salon, l’œil sur l’écran de télévision. Il me salua à peine et Leila dut se fâcher pour qu’il daigne se lever. Le petit garçon évita mon regard et fixa ses pieds.
Leila me dit d’un air gêné qu’elle avait cherché à s’habiller le plus simplement possible. Je lui fis un sourire en ouvrant le paquet que j’avais ramené.
« Je vous ai acheté des robes sorcières. » dis-je tout simplement, mes oreilles trahissant la satisfaction quand à mon petit effet. Leila avait simplement ouvert la bouche de surprise. Percy lui passa devant et tendit la main vers la robe que je lui avais prise. Je laissai la mère et le fils se changer. Je m’assis sur le fauteuil, pensif. Je n’avais pas eu vraiment le choix quand à l’achat de ses robes, n’ayant personne à qui demander de me prêter des effets, sans éveiller quelque soupçon. Etrangement, j’avais éprouvé un certain plaisir à choisir une robe pour chacun. Je les avais choisies simples comme la mienne.
Percy fut le premier à sortir de la chambre. Je fus plus que saisi à sa vue. De loin, on aurait dit vraiment moi à son âge. Pauvre gamin. Heureusement qu’il possédait quelques caractéristiques de sa mère comme ses yeux ou ses oreilles et quelques rondeurs sur le visage.
Cette dernière apparut à son tour, un sourire rayonnant sur le visage. Elle tira sur les manches de sa robe.
« C’est amusant, dit-elle, en regardant le vêtement. Nous imaginons toujours les sorciers dans des robes noires et sales… Mais je dois dire que j’aime beaucoup votre code vestimentaire. Comment tu me trouves ? » demanda-t-elle en écartant les bras face à moi.
Ma foi… Je ne pus m’empêcher de penser qu’elle était particulièrement charmante. Les robes de femmes étant désormais plus diversifiées, la vendeuse m’avait fait choisir un de ces modèles d’avant-garde, aux découpes savantes et plus féminines. Et je devais dire que c’était très réussi comme mise en avant des attributs féminins.
Leila eut un petit rire alors que je rougissais comme un collégien.
« Tu passeras inaperçue », finis-je par dire pour ne pas paraître impoli.
Je me mis ensuite à leur expliquer les principes du Transplanage d’escorte. Percy écouta attentivement, ses petits sourcils froncés. Malgré sa réticence à mon égard, il avait compris l’enjeu de la chose. Il était important qu’ils suivent tout deux les instructions, je n’avais pas envie qu’un de ces deux-là se retrouve désartibulé.
Quand je me fus assuré que tout avait été bien compris, je demandai à Leila de prendre mon bras et Percy ma main. La jeune femme me serra étroitement, l’inquiétude, sans nul doute. Le petit garçon, malgré sa réticence à m’approcher, s’accrocha également à ma jambe. Je me mis à tourner sur moi-même, initiant le mouvement.
« Ne me lâchez surtout pas. » recommandai-je une dernière fois.
Je Transplanai, visualisant l’ère de Transplanage du Chemin de Traverse, dans l’arrière cour du Chaudron Baveur.
Ce fut, à mon grand soulagement, une véritable réussite. Leila resta quelque peu sonnée, me serra le bras. Elle secoua finalement la tête et reporta son attention sur le petit Percy qui s’était assis sur le sol. Je m’accroupis à côté de lui et lui souffla un peu d’air frais sur le visage à l’aide de ma baguette.
Je rassurai la mère en lui affirmant que les premières fois étaient toujours difficiles et que d’habitude les escortés vomissaient. Le petit garçon repris ses esprits et se releva, tenant étroitement la main de sa mère. Il n’avait pas l’air trop bouleversé. J’avais eu peur qu’il se mette à pleurer.
De mon point de vue, le Transplanage m’avait paru être la meilleure solution. Rapide, fiable quand bien exécuté. Le passage par cheminée était plus difficile pour un non-initié. C’était le meilleur moyen de garder le contrôle de la situation.

Je guidai mon petit monde vers le mur qui séparait le Chaudron Baveur du Chemin de Traverse. J’exécutai les gestes de rigueur sous l’œil un peu sceptique de Percy. Quand les briques s’effacèrent pour laisser place au passage qui menait vers la rue commerçante, j’entendis avec satisfaction les exclamations étonnées et ravies de Leila et Percy. Certes, beaucoup de magasins étaient fermés en ce dimanche mais la Magie qui provenait de partout en ce lieu ne pouvait déjà qu’émerveiller le novice. Malgré le fait que j’étais profondément habitué au Chemin de Traverse, le sourire qui illumina le visage de Leila et Percy alors que nous parcourions la première rue me fit très plaisir.
Je les laissai regarder les vitrines des différents magasins, expliquant de temps à autre un terme magique. Evidemment, ce fut la devanture de Fleury et Bott et ses innombrables ouvrages qui attira Leila. Son regard s’alluma alors et elle avait une expression que je ne lui avais jamais vu, passionnée et envieuse. Je notai mentalement de lui acheter un livre, notamment la dernière édition du Monde Magique expliqué aux Moldus, livre que le Ministère avait fait paraître dans une volonté d’ouverture contrôlée à l’autre monde. Percy s’arrêtait devant chaque enseigne. Il se figea devant la boutique d’accessoires de Quidditch ainsi que, de bien entendu, devant la vitrine du magasin tenu par mes frères. A la vue de l’enseigne, Leila me jeta un regard mais je détournai les yeux, ennuyé par sa question muette. Il était vrai que la devanture des Sorciers Facétieux faisait envie. Un petit sourire se dessina sur mon visage. Malgré tout, j’étais soulagé que la réussite sourie à ce magasin. Après un petit tour, j’invitai Leila et Percy manger une glace chez Florian Fortarôme. Evidemment les parfums les décontenancèrent mais je pris les rênes de la commande et ils se délectèrent de ces goûts inédits.
Sur le chemin de retour vers le Chaudron Baveur, nous croisâmes un gobelin. La vue de la créature fit sursauter Leila qui me prit la main de peur. Percy se figea et s’agrippa à ma robe. Le gobelin passa sans daigner nous jeter un regard. Quand il fut parti, j’expliquai à Leila et Percy quelques rudiments sur la communauté gobeline et leur rôle chez les Sorciers. D’un geste de la main, je leur montrai Gringotts et leur parlai du système de garde de l’argent chez les Sorciers. Percy râla quelque peu, signe qu’il commençait à être fatigué.

Nous retournâmes au Chaudron Baveur et je signalai à Leila que je les inviterais à manger là-bas quand nous retournerions sur le Chemin de traverse. Elle parut enchantée de cette perspective. Nous nous préparâmes au Transplanage et rentrâmes à Cambridge. Le retour fut moins brutal pour mes deux invités. Leila tituba légèrement jusqu’au fauteuil où elle s’effondra, tandis que je fis asseoir Percy sur le sofa. Je préparai un thé d’une main experte ainsi qu’un chocolat chaud pour le petit garçon. Percy semblait ravi malgré sa fatigue. Il me sembla qu’il me regardait différemment et mon impression fut confirmée quand il demanda d’un ton surexcité quand on reviendrait chez les Sorciers. Je souris à Leila qui me répondit par la même mimique. Je venais de marquer des points. Ce n’était pas encore tout à fait gagné mais c’était déjà ça.

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