Chapitre vingt-huit

Chaque membre du groupe regardait la projection de la Galaxie qui se reflétait sur leurs visages. Shepard, les sourcils froncés, se mordillait la langue.

« On dirait bien qu’ils mobilisent toutes leurs ressources, commenta Jacob les bras croisés.

— La question est pourquoi ? » rétorqua Kaidan, les doigts sur les lèvres, pensif. Il fit un geste pour marquer son interrogation.

Shepard ne répondit pas. Elle réfléchissait, cherchant à comprendre.

« Si vraiment leur but est de nous mettre des bâtons dans les roues, c’est la Citadelle qu’ils devraient viser. »

James grimaça suite au mouvement qu’il avait esquissé en direction de la carte. Sa jambe le lançait encore un peu.

« Je suis tout à fait d’accord avec vous, James », finit par dire Shepard. « Une idée de ce qu’ils sont encore en train de nous préparer ? demanda-t-elle la cantonade.

— Sais pas. Ils étaient quand même assez calmes depuis qu’on a mis Sanders hors d’état de nuire. Sans parler des grosses têtes qui nous ont rejoint. »

C’était rare d’entendre Jack parler sans aligner trois gros mots dans la même phrase. Shepard lui jeta un regard furtif. Le Sujet Zéro avait daigné se couvrir un peu plus la poitrine et avait une attitude tout à fait correcte, appuyé sur le bord de la table, les yeux fixés sur les points rouges qu’EDI affichait.

« D’après mes informations, il semblerait que Cerberus se soit décidé à se rendre dans le système solaire. Les activités de marché noir du groupe n’ont jamais été aussi actives.

— Quel genre ?

— Principalement de la technologie de pointe. Matériel médical en particulier. Il y a aussi du trafic de cadavres, ajouta Liara en grimaçant.

— Je n’ai même pas envie de savoir ce que Cerberus compte en faire, commenta Garrus en secouant la tête.

— Nous savons que l’Homme Trouble cherche à contrôler les Reapers. Se tourner vers l’étude du processus d’endoctrinement est le biais qui me paraît être le seul moyen de comprendre comment les Reapers fonctionnent, expliqua Liara. Il ne me semble pas impromptu de penser que Cerberus cherche à savoir comment les Husks sont créés et comment les Reapers gardent leur emprise dessus.

— D’après ce que nous avons découvert quand nous sommes allés chercher l’équipe scientifique dissidente, les recherches étaient bien avancées et ils avaient quelque spécimens aboutis, répondit Kaidan avec une grimace de dégoût.

— Quelle horreur ! s’écria Jack en tapant du poing sur la table. Putain ! Sont vraiment prêts à tout. Les pourris ! »

C’était la plus à même de faire ce genre de remarque au vu de ce que Cerberus lui avait fait. « Expérimenter sur les vivants, en faire des armes de guerre, ça leur suffit pas ? Il faut qu’ils transforment les gens en monstres ? » Elle fit un raclement de dépit, donnant des coups de pied dans le vide.

« Nous savons que Cerberus ne se pose plus de limites depuis longtemps, tenta de la calmer Jacob. L’éthique leur importe peu. La fin justifie les moyens, et si l’Homme Trouble pense que la meilleure solution pour son problème est de jouer aux apprentis sorciers, il ne s’arrêtera pas à des questions d’humanité.

— Donc, pour en revenir à ce qu’ils sont en train de faire, Cerberus mobilise ses troupes vers le système solaire, intervint Garrus. Est-ce que ça veut dire qu’il a trouvé un moyen de parvenir à ses fins ? Cela expliquerait pourquoi il ne s’en ait pas pris à la Citadelle.

— Il a pourtant envoyé des troupes sur Sur’Kesh, rétorqua James. Aurait-il trouvé ce qu’il cherchait là-bas ? »

Shepard secoua la tête. Ses yeux étaient toujours fixés sur la carte de la Galaxie qu’EDI avait annoté avec les troupes de Cerberus en mouvement.

« Ça ne sert à rien de réfléchir au motif de l’Homme Trouble. Notre problème, c’est que s’il atteint le Système Solaire, la situation là-bas va devenir encore plus désespérée qu’elle ne l’est déjà. Anderson et la Flottille ne feront pas le poids. »

Déjà qu’ils étaient en difficultés face aux Geths et aux Reapers. Ah, si seulement, elle savait où trouver le chef de Cerberus, ils n’en seraient pas là !

« Les troupes mobilisées sur le front Batarian ne vont pas tarder à grossir les rangs, fit remarquer Kaidan.

— Ça ne sera pas suffisant, objecta Shepard. D’autant plus que les Krogans vont retourner à l’assaut de Tuchanka. Ils ont tenu parole, alors il est légitime pour eux de retourner là-bas. Wrex n’arrivera pas à obtenir le soutien des clans une seconde fois. Ils veulent récupérer leur planète. Même si nous négocions la priorité quand le Système Solaire sera débarrassé des Reapers, nous n’obtiendrons rien.

— Il faudrait frapper un grand coup, continua à réfléchir Garrus. Si nous mettons la main sur l’Homme Trouble…

— Personne n’a jamais su où il se trouve. Sa base change constamment de place. Et il a toujours réussi à être intraçable.

— C’est quand même dingue, ça ! s’exclama Jack. Nous, on en chie pour cacher notre signature quand on passe les Relais et lui, il arrive à se balader, comme ça, tranquillement sans jamais se faire repérer ! J’comprends pas pourquoi c’est pas plus courant !

— Heureusement que cela n’est pas à la portée de tout le monde, tempéra Liara. Qui sait quel chaos deviendrait la Galaxie si n’importe qui pouvait disparaître comme l’Homme Trouble sait le faire. »

L’Asari reporta son regard sur Shepard.

« Je pense que nous pouvons toutefois prendre avantage de cette mobilisation des troupes de Cerberus pour tenter de localiser l’Homme Trouble. »

Le Commander se tourna vers elle. Si Liara avait une idée de comment coincer ce fils de pute, elle se devait d’être toute ouïe. Même si la manière l’intriguait. Cerberus avait tant de bases que les vaisseaux venaient d’un peu partout et retracer leurs trajectoires seraient quasiment impossible. Sans parler de la vérification de chacune des positions retrouvées.

« Je vais mobiliser toutes mes ressources sur ça. J’ai une idée de comment procéder. » Toutefois, l’Asari ne s’attarda pas dessus. Shepard hocha la tête.

« Si vous pensez que c’est ce qu’il faut faire, allez-y. » Liara n’attendit pas plus et prit congé du reste du groupe.

Il fallait espérer que ça fonctionne. Même si ce n’était qu’une bribe, un indice, il fallait quelque chose, une lueur d’espoir supplémentaire.

« Shepard, l’Amiral Hackett est en ligne. » La voix de Kelly la fit sursauter. D’habitude, c’était EDI qui se chargeait de transmettre les appels. Le Commander haussa les épaules. Peu importait. Elle prit l’appel dans la salle de réunion. L’image de Hackett était bien plus nette que les dernières fois. Il devait sans doute être revenu dans la zone sous influence du Conseil.

« Shepard. » L’Amiral hocha la tête dans la direction des autres pour les saluer avant de reporter son regard sur le Commander.

« Amiral. J’ai cru comprendre que les nouvelles étaient plutôt bonnes de votre côté. »

Un sourire fugace passa sur les lèvres du vieil homme. C’était assez rare de le voir se dérider. Cette victoire enlevait un gros poids de ses épaules. Et une menace de moins pour le reste de la Galaxie.

Hackett confirma donc ce qu’elle avait appris sur les quais. Les Batarians avaient finalement décidé de se rendre. Les termes de la trêve négociée étaient sans conditions. Le vaincu devait nourrir les différents fronts face aux Reapers. Pour l’instant, il n’était pas question de livrer Shepard ou de laisser les Batarians obtenir quoique ce soit pour la destruction du système de Bahak. Comme ils n’avaient pas voulu négocier et avaient préférer déclarer la guerre, ils n’étaient pas en mesure d’exiger quelque chose à l’heure actuelle. Toutefois, Hackett, dans sa mansuétude, avait quand même laissé entendre que cela serait réglé après la bataille contre les Reapers. C’était beaucoup s’avancer mais après tout, si victoire il y avait, Shepard savait qu’il faudrait repartir sur des bases saines. Réussir à parler sereinement de tout ça avec les Batarians ne serait pas rien. Mais il y avait tant de choses à remettre à plat. L’invasion des Reapers avait pas mal chamboulé l’ordre établi par le Conseil depuis des siècles.

Les pertes des deux côtés avaient été importantes mais les Batarians avaient bien plus souffert, retranchés sur eux-mêmes, sans alliés pouvant leur venir en aide. Qui aurait pu ? Tout le monde avait le regard tourné vers les Reapers. Les Vorcha avaient bien servi de chair à canon, mais ils s’étaient retirés d’eux-mêmes, également pris dans la tourmente, leurs planètes et colonies envahies par les Reapers.

Finalement, la victoire s’était faite à l’usure. Cela avait pris des semaines. Avec les moyens mis en œuvre, mettre à genoux une autre espèce se faisait sans que cela ne dure des années. De plus, ni l’invasion ni l’anéantissement n’avaient été le but de cette guerre. C’était simplement faire lâcher prise aux Batarians. En y mettant les moyens, même si ces derniers leur avaient donné du fil à retordre, cela s’était finalement réglé.

Désormais, c’était une nouvelle force spatiale qui allait venir en appui des troupes qui peinaient de plus en plus. Oh, cela n’allaient pas les mener à la victoire par la force des choses mais au moins cela permettait de gagner du temps supplémentaire. Voilà à quoi ils en étaient réduits. Gagner du temps. Les militaires servaient à ça pendant que les scientifiques se révélaient être leur seul moyen de lutte. La Science avait toujours été au service de l’armée mais là, c’était à l’armée de se rendre utile pour que la Science triomphe. Tributaire d’autres. Mais il n’y avait pas le choix. C’était une bataille qui ne pouvait se mener qu’ensemble.

Hackett termina son récit, puis Shepard lui demanda s’il était déjà au courant des mouvements de troupes de Cerberus. Elle lui résuma rapidement la situation actuelle. Omega, la récupération de l’équipe scientifique de Cerberus, l’attaque de Sur’Kesh, le sauvetage de Presalia, le transfert sur la Citadelle, l’engagement de Legion. Hackett la félicita pour le travail accompli.

« Espérons que notre équipe de chercheurs puisse trouver au plus vite ce qui manque. L’aide des Geths est quelque chose d’assez inattendu.

— Je pense que nous avons encore beaucoup à apprendre de leur manière de penser, admit Shepard. J’ai beau avoir côtoyé l’un d’entre eux assez longtemps, leur raisonnement m’échappe la plupart du temps.

— Aucun risque de contamination des données par les Geths appelés Hérétiques ?

—D’après ce que Legion affirme, non. Nous n’avons pas d’autre choix que de lui faire confiance.

— J’en ai bien peur. » Même si Hackett tentait de cacher une certaine inquiétude, elle était assez visible. Mais miser sur l’incertain pouvait s’avérer parfois payant. Il suffisait d’un peu de chance. Et de beaucoup d’audace.

« En attendant, je vais me rendre dans le Système Solaire préparer le terrain pour vous, continua Hackett. Avoir quelque peu affaibli l’ennemi vous serait d’une aide précieuse. Même si, je le crains, ce ne soit que dérisoire. J’ai reçu des messages d’Anderson, la situation est vraiment pire que ce que nous le pensions. C’est vraiment indescriptible. Nous avons revu l’objectif. Atteindre Mars serait un premier pas solide. Si nous pouvons établir une base d’opération sur cette planète, nous pourrons envisager plus sereinement l’assaut vers la Terre. »

Cela n’allait pas être simple. C’était sûr et certain. Shepard émettait même des réserves. Mars était la planète la plus proche de la Terre, position stratégique, certes mais vraiment aussi difficile d’accès que la planète bleue. Elle ne savait pas vraiment la situation là-bas, elle ne pouvait que l’imaginer, mais elle envisageait le pire.

« Shepard. Une fois là-bas, il me sera difficile d’entrer en contact avec vous. Les messages d4anderson sont de plus en plus inaudibles.

— Je le sais, Amiral.

— Pendant que Presalia termine l’arme, je pense que s’occuper de Cerberus serait productif.

— Nous cherchons à localiser l’Homme Trouble.

— Méfiez-vous de lui, Shepard. Méfiez-vous de lui. Un homme acculé peut se révéler être bien plus dangereux qu’on puisse le penser. »

Pas besoin de lui dire. Qui plus était qu’il s’agissait de l’Homme Trouble. Ce n’était pas n’importe quel homme. Il était capable de franchir les limites les plus reculées de la morale. Même elle ne pouvait savoir ce qu’il pouvait faire pour l’empêcher de réaliser son objectif.

« Si Cerberus converge effectivement vers le Système Solaire, la situation sera encore plus difficile à appréhender.

— Nous faisons tout notre possible pour localiser la base de l’Homme Trouble. Sans leur leader, Cerberus sera désorienté. »

Jacob avait bien fini par l’admettre et lui en avait fait part : d’après les scientifiques qu’ils avaient secouru, les troupes de Cerberus se réduisaient à des fidèles fanatiques, prêts à tout sacrifier pour aider leur chef à parvenir à ses fins. Que leur avait-il promis, Shepard n’en avait aucune idée. Mais toujours était-il que cela avait suffit à faire perdre toute raison à des gens qui s’étaient engagés dans le groupe parce que cela correspondait à un idéal pour eux. La suprématie de l’Humanité. Maintenant, Shepard trouvait que Cerberus servait juste à rendre l’Homme Trouble plus puissant. Il avait perverti sa propre organisation à ses fins personnelles.

Shepard n’avait jamais été en accord avec les principes de Cerberus, jugeant leurs méthodes trop extrêmes. Même si elle pouvait comprendre ce qui pouvait animer ses membres. A présent, elle ne cautionnait vraiment plus leurs actions. C’était une folie. Et l’Homme Trouble qui avait manipulé tout ce monde en faisant miroiter elle ne savait quel paradis où les Humains n’auraient pu à subir le joug de l’oppresseur, possédant l’arme ultime : les Reapers. La mégalomanie de l’Homme Trouble était pourtant visible. Mais il avait tellement embobiné ses fidèles que ces derniers le suivaient sans se rendre compte que leur chef ne les utilisaient que comme chair à canon ou comme cobayes. Un endoctrinement tout aussi pernicieux que celui des Reapers. Cela aussi retirait tout bon sens et toute perception de la situation. Des monstres à visage humain, aussi détestables que les hordes de monstruosités que fabriquaient les Reapers.

« Je suis certain que vous parviendrez à le localiser », poursuivit Hackett. S’il ne le pensait pas, alors il cachait bien son jeu. Shepard savait qu’il cherchait à la motiver, à la rassurer. Pour l’instant, elle avait tant la rage de trouver son ennemi qu’elle n’avait pas besoin de ses encouragements. D’ailleurs, elle était persuadé que tous dans le Normandy partageaient ce sentiment. Quand ils auraient mis la main sur l’Homme Trouble, il était clair que ce dernier allait passer un sale quart d’heure.

Vint le moment de prendre congé de Hackett. C’était peut-être la dernière fois qu’ils se parlaient. Cependant, Shepard n’en avait pas aussi gros que lorsque Anderson lui avait annoncé son départ pour le front du système solaire. Elle avait beaucoup de respect pour Hackett mais ce n’était pas le sentiment filial qu’elle avait pour Anderson. Ce dernier avait été son capitaine, son guide. Hackett avait toujours été un peu plus distant, même si elle le connaissait depuis l’enfance, sa mère ayant servi sous son commandement. Toutefois, elle était assez sereine. L’Amiral était un vieux soldat, elle savait qu’on ne pouvait pas avoir sa peau facilement. C’était un fin stratège et il n’allait sûrement pas passer la zone de Charon sans un plan préétabli avec plusieurs possibilités qui s’entrecroisaient.

L’Amiral la salua, droit comme un i, l’air grave et elle lui rendit se salut, toute rigide, tandis que Kaidan s’exécutait pareillement.

« Bonne chance, Shepard.

— Bonne chance, Amiral. »

La projection hologrammique se termina. Shepard ne put s’empêcher de soupirer comme souvent en ce moment. Elle jeta un regard circulaire à l’assemblée qui n’avait pas dit un mot de tout l’échange. Leur mine grave montrait qu’ils avaient bien conscience de la situation. Anderson et Hackett allaient tenter de faire le ménage pour que eux puissent aller au plus près de l’ennemi et frapper au plus fort. Avec l’arme. C’était un poids immense. Ils n’allaient pas avoir le droit à l’erreur.

Même Jack avait la tête baissée et la mine sombre.

« Il nous faut localiser cette base au plus vite. » Ce fut Garrus qui brisa le silence. « Nous n’allons pas nous reposer uniquement sur Liara et son réseau. C’est à nous de frapper. N’y a-t-il pas un moyen de mettre la main sur cette base ? Il y a bien un système de ravitaillement, des mouvements de troupes dans sa direction. Jacob, avez-vous une idée de ce qui pourrait nous mettre sur la piste ?

Le métis haussa les épaules.

« Difficile à dire… Je n’ai jamais été amené à rencontrer l’Homme Trouble. Même Miranda…

— Hé mais ! l’interrompit Jack. J’ai toujours les fichiers de la cheerleader ! »

Elle se tourna vers Jacob et lui demanda ce qu’il en pensait. Il avait l’air dubitatif. Mais le Sujet Zero ne lui laissa pas le temps de répliquer et le poussa vers la sortie. Un silence perplexe s’en suivit. Puis, Garrus se racla la gorge. Ne restait plus que lui, James, Shepard et Kaidan.

Joker fit craquer ses cervicales. Il regardait la jauge de tenue des barrières kinétiques qui remontaient doucement. Le Normandy avait essuyé pas mal de tirs et s’en était pourtant sortie sans dégâts majeurs. Ce qui était quasiment miraculeux. Même pour quelqu’un de son talent. Cerberus, les Reapers… Il n’était pas couard du tout. Il avait même une confiance absolue en ses capacités. D’aucuns disaient même un peu trop. Il était toujours capable de s’y retrouver dans les situations extrêmes. Extraire Shepard de Virmire alors qu’une énorme bombe allait exploser, larguer le Mako sur Ilos alors que la distance ne le permettait pas, l’assaut de Sovereign, le passage du Relais Omega, la fuite de ce même Relais, à fuir l’onde de choc de l’explosion à travers le dédale de débris et de météorites, aller chercher le Kodiak sur Tuchanka, slalomant entre les tirs des Reapers, la bataille de Palaven. La liste s’allongeait au fur et à mesure du temps et il savait que jamais il n’aurait eu l’opportunité de voler de cette manière s’il n’avait pas été le pilote du Normandy. Frôler la mort à chaque fois, mais sentir la toute puissance de son engin, au bout de ses doigts, la magnificence de son vaisseau, la fluidité des commandes. Elle répondait à la moindre pression, se coulait à travers le danger. Une telle machine… parfaite. Aucune autre vaisseau n’était capable de tels exploits. Joker savait qu’il y avait une alchimie particulière entre lui et le Normandy. Il ne trouverait ces sensations sur aucun autre vaisseau. Tout comme le Normandy ne se mouvrait jamais comme elle en était capable si c’était quelqu’un d’autre à ses commandes. Non, ce n’était pas de la prétention. C’était la vérité. Une évidence.

Rien n’était simple. Il y avait toujours cette partie de lui qui disait que c’était folie, qu’il allait tous les tuer mais la peur s’effaçait face à l’adrénaline que lui procurait ces vols dangereux. Frôler la mort ne l’effrayait qu’un temps. Quand il était au cœur de l’action, tout à ses commandes, à réfléchir à toute vitesse à la trajectoire, à l’angle, les doigts volant sur les écrans, glissant entre les commandes. Il ne pensait à rien d’autre, il ne faisait qu’un avec le Normandy. Et depuis qu’il y avait EDI, il se sentait au fur et à mesure en symbiose avec l’IA. Chose qu’il n’aurait jamais imaginé au début. Finalement, ils avaient fini par trouver leur harmonie. Lui, tolérant que l’Intelligence Artificielle le seconde et elle, ayant appris à composer avec le caractère imprévisible de cet être humain.

Là, au summum de cette guerre, Joker ne s’était jamais senti aussi maître de son art. Ce qu’il s’était passé dans le système d’Anos Basin était ce pourquoi il avait toujours voulu être pilote. C’étaient ces conditions de combat qui le faisaient se sentir plus vivant que jamais. L’estropié, le diminué disparaissait pour ne laisser la place qu’au pilote, au meilleur d’entre tous, celui en qui Shepard avait toute confiance, celui dont elle laissait volontiers sa vie et celle de son équipe entre ses mains. Joker se sentait à sa place. Il était tout aussi bien un équipier comme un autre pour le Commander. Car sur son terrain de jeu à lui, elle était impuissante. Cela le rendait vraiment fier. Entier. Parce qu’il protégeait la femme qu’il aimait. Bien plus que de protéger la vie de son Commander. Cela avait pris le pas depuis peu.

Toujours être opérationnel, ne jamais laisser les choses au hasard pour elle. Même si parfois, il s’en sortait sur un coup de poker. Mais cela ne devait pas être différent de ce qu’il se passait quand il y avait une bataille à terre. Shepard pouvait aussi parfois montrer un entêtement et une opiniâtreté qui la faisait passer pour une inconsciente, une tête brûlée. Mais il comprenait comment elle pensait. Parce qu’il réfléchissait pareillement. Ce qui pouvait passer pour de la folie pure était simplement du génie de combat, de l’instinct et cela payait la plupart du temps. Pourtant, il devait admettre que sur le coup, il se laissait emporter par l’inquiétude, il tempêtait face au peu de cas que le Commander pouvait faire de sa vie. Certaines de ses stratégies s’apparentaient à du suicide pur. Puis, avec le recul, Joker se disait qu’il en était de même pour lui. Combien de fois EDI lui rappelait que le pourcentage de réussite de certaines de ses actions frôlaient le zéro ? Combien de fois Pressley ou Miranda étaient remontés vers son cockpit et lui avait hurlé dessus pour qu’il arrête de n’en faire qu’à sa tête, qu’ils allaient tous y passer s’il continuait à faire ce qu’ils considéraient comme être n’importe quoi ?

Shepard et lui fonctionnaient pareillement. Finalement, sur le plan du caractère, ils étaient proches. Et c’était sans doute pour cela qu’ils se comprenaient autant. Pour cela qu’ils s’étaient finalement trouvés attirés l’un par l’autre. Pour cela aussi que leur duo pouvait se montrer explosif. Mais Joker avait appris à aimer vivre dangereusement. C’était comme ça qu’il avait envisagé de vivre quand il usait le fond de son froc sur les bancs de l’école de pilotage. Et maintenant qu’il était au cœur de l’action, il ne voyait pas ce qu’il aurait pu faire d’autre de sa vie. Il avait trouvé sa place en tant que soldat. Au côté de Shepard, sous ses ordres. Il avait aussi trouvé sa place en tant qu’homme. Aux côtés de Lucy. Il donnerait sa vie pour elle. Pas simplement celle d’un soldat. La sienne toute entière.

Quand ils arriveraient dans le Système Solaire, il faudrait garder tout son sang-froid. Il ne savait absolument pas ce qui les attendait là-bas. Le moindre faux pas pourraient s’avérer être fatal. Pas de paramètres connus pour le moment. Il savait qu’Anderson préparait le terrain pour eux. Sans doute Hackett allait le rejoindre, mais lui, Joker, ne le savait pas. Il avait une idée de l’ennemi ou plutôt des ennemis qu’il faudrait affronter. Les Geths, Cerberus, les Reapers.

Combien de temps faudrait-il encore attendre pour trouver le repaire du maître de Cerberus ? Combien de vaisseaux terroristes passeraient dans le Système Solaire en attendant que Shepard réussisse à éliminer l’Homme Trouble ? Hackett, avant de couper son appel, avait certifié que le moindre vaisseau au logo jaune qui se trouverait dans sa ligne de mire serait anéanti sans sommation. Mais cela ne ferait que retarder l’avancée de l’Alliance sur le véritable champ de bataille. Ah, si seulement Cerberus était resté un petit groupuscule. Comment pouvait-on suivre un homme qui avait de telles convictions ? Non… Jacob l’avait bien dit, il n’y avait que des fanatiques désormais. Ou des ignorants. Ou des personnes qui se voilaient la face. C’était pour « le plus grand bien », non ?

Toujours avec James, Kaidan et Garrus dans la salle de réunion, Shepard réfléchissait. Liara, Jack et Jacob s’était désormais tournés vers leurs propres moyens de traquer l’Homme Trouble. Eux trois… Ils ne pouvaient pas faire grand-chose. C’était frustrant. Mais il y avait toujours de quoi penser. Il fallait déjà envisager la suite, prévoir es coups à l’avance. Une fois qu’ils auraient localisé la base, comment agir, qui irait et pourquoi. Tous les quatre, c’était la stratégie militaire leur métier. Voilà quelle était leur tâche en attendant que quelqu’un vienne leur annoncé que ça y était, ils savaient où se trouvait la cible.

Omnitools reliés entre eux, les quatre militaires passaient en revue les différentes troupes de Cerberus qu’ils avaient été amenés à affronter. Il y avait une certaine diversité dans les corps qui composaient ce qu’on pouvait facilement définir comme une armée. Qu’un homme civil ait pu mettre sur pied une telle force de frappe par l’argent et la corruption fichait la chair de poule. Comme si cela pouvait être à la portée de n’importe qui, pourvu qu’il ait du charisme et un nombre de crédits suffisamment élevé.

Les troupes d’assaut représentaient la principale force de frappe. Ils étaient toutefois assez facile à maîtriser si l’on maintenait le feu nourri. Souvent, on trouvait avec eux des Ingénieurs qui se révélaient être redoutables s’ils parvenaient à mettre sur pied leurs tourelles. Ces dernières étaient de la véritable saloperie. Tirs indéfinis, sans intermittence avec une redoutable capacité de détecter les cibles avec une précision mortelle. C’était pour cela qu’il fallait prendre les ingénieurs pour cible dès le départ. Il y avait également les Centurions, plus lourdement armés et résistants. Il fallait un peu insister pour s’en débarrasser. Ceux qui progressaient cachés derrière un bouclier étaient plus embêtants. Shepard avait un moyen de les mettre à terre. La fenêtre du bouclier était un point faible. Avec du recul et un bon ciblage au fusil Sniper, elle arrivait sans peine à tirer dans cette ouverture et mettait à terre ces soldats-là. Cependant, en terrain fermé et sans doute exigu comme devait l’être la base de Cerberus, elle n’aurait pas le loisir de mettre en œuvre cette stratégie. Il faudrait sans doute miser sur les grenades dans ces conditions-là. Ces derniers temps, l’équipe du Normandy avait dû faire face à des nouveaux types de troupes. Les Dragoons étaient de ceux-là. Le plus redoutable avait été Sanders. Ses pouvoirs biotiques s’étaient montrés bien supérieurs à ce qu’on pouvait obtenir avec un humain en temps normal. Sans parler que contrairement à des biotiques de base, ils avaient une armure lourde ce qui les rendaient plus difficile à maîtriser. Les Dragoons misaient surtout sur la portée mi-longue, d’après ce qu’ils avaient pu observer. Leur résistance était aussi grande que les Centurions mais leurs pouvoirs biotiques en faisaient des ennemis un peu plus coriaces. Mais ce n’était pas la pire unité de Cerberus. Les Nemesis portaient bien leur nom pour Shepard. Comme elle, ils maniaient le fusil à lunettes et ils étaient très précis. Un tir placé correctement et c’était la fin. Toutefois, comme Shepard était aussi un sniper, elle connaissait très bien les points faibles de ces soldats. En combat rapproché, ils ne faisaient pas le poids. Surtout que Shepard avait fini par comprendre qu’ils ne changeaient pas d’arme, toujours avec le fusil à lunettes. Un peu trop sûrs d’éliminer la cible avant qu’elle ne s’approche. Trop confiants en leurs capacités, ils devenaient faciles à éliminer quand on les prenait au corps à corps. Shepard avait beau être un sniper, elle ne commettait pas l’erreur de ne pas avoir sur elle une arme à courte portée. Mais c’était encore là une preuve de l’arrogance de l’organisation terroriste. Cela leur portait préjudice, mais Shepard n’allait pas s’en plaindre.

Non… La pire unité, si on omettait les Atlas, était les Phantoms. Rapides, fluides, toujours en action, avec des pouvoirs biotiques redoutables. C’étaient des plaies. Shepard les haïssaient par-dessus tout. Que ce soit à mi-portée ou au corps à corps, ils savaient jouer sur les deux distances, et leur épée pouvait causer de lourdes blessures mêmes avec un bouclier. Ils étaient protégés par une barrière et étaient capable de rompre celle de leurs opposants. C’était une unité d’élite. En mêlée, elle blessait avec rapidité et force. A distance, il était difficile de les toucher, tant ils bougeaient vite. C’était pour cela que Shepard s’en remettait à ses cooéquipiers pour s’en occuper. Un fusil d’assaut était redoutable entre les mains de Garrus et un biotique avait de quoi les ralentir. C’était une équipe équilibrée.

Ce fut pourquoi pour avoir des groupes équilibrés, Shepard et Kaidan mèneraient deux équipes. Comme Kaidan était un biotique, il serait secondé de Jacob et James pour la mêlée. Quand à Shepard, elle reprenait le duo qui avait bien fonctionné sur Omega, Garrus et Jack. Liara serait en stand-by dans le Normandy pour les guider.

Cela parut convenir au quatuor. Avec deux équipes pour infiltrer la base, ils doublaient leurs chances de réussite. Toutefois, Shepard espérait, au fond d’elle-même, égoïstement, que ce serait elle qui en finirait avec l’Homme Trouble. Elle avait bien plus de comptes à régler avec lui que les autres.

Liara surgit dans la pièce alors que leur stratégie continuait à prendre forme. Elle était haletante et ses joues avaient une teinte particulière, comme un rougissement, mais qui rendait sa peau bleue violette. A son regard, Shepard devina tout de suite. Elle avait trouvé. L’Asari reprit son souffle, elle se retint au chambranle de la porte de la salle de réunion.

« Shepard ! »

Le commander lui fit signe de reprendre ses esprits avant qu’elle ne leur dise ce qu’elle avait trouvé. Même si Shepard brûlait d’envie de savoir, elle pouvait bien attendre quelques instants de plus.

« Désolée », dit finalement le Shadow Broker. Elle pianota fébrilement sur son Omnitool. 29« Cela n’a pas été évident mais le fait que Cerberus ait envoyé pratiquement toutes ses troupes m’a permis de recouper un tas d’informations. Notamment en ce qui concernaient leurs trajectoires. Avec EDI, j’ai recoupé toutes les informations et mis de côté les systèmes mis en évidence… »

Liara commençait à s’emballer dans son explication. Shepard trouvait cela intéressant, mais elle voulait vraiment savoir. Ce fut Garrus qui pressa l’Asari de couper court à ses explications pour aller droit au but. Parfois, elle donnait l’impression de ne pas avoir changé, d’être toujours celle qu’ils avaient rencontrés sur Therum, complètement absorbée par ses recherches, trop pour prendre conscience de ce qui l’entourait.

L’Asari s’excusa encore.

« D’après nos calculs… » Elle afficha la carte de la Galaxie au centre de la pièce. Elle pianota encore sur son Omnitool. Un petit point lumineux clignota. « La base se trouve ici. » Shepard fronça les sourcils. La forme qui se présentait sous le zoom la narguait. La Nébuleuse à tête de cheval. Le Commander serra les dents à s’en faire mal. La Nébuleuse n’était qu’à quelques parsecs de la Citadelle. Si près… Si près… C’était ce qui la faisait le plus rager. Il était là, presque sous leur nez.

Maintenant, il fallait faire vite. Chaque seconde était précieuse. Cerberus pouvait bouger à tout moment. Et si jamais cela se produisait, ils perdraient leur chance de pouvoir se débarrasser de son leader. Et ça, c’était hors de question.

Shepard donna donc ses premiers ordres. Kaidan alla se charger des préparatifs. Chacun devait se rendre à l’armurerie faire vérifier leur équipement. Cortez se chargerait des dernières customisations d’armes. Quand à elle, elle se dirigea, courant presque, en direction du cockpit. Elle voulait dire elle-même à Joker quel cap suivre.

Elle remonta rapidement la passerelle. Il avait anticipé le départ dès lors qu’il avait entendu ses pas. Elle eut un sourire qu’il lui rendit. Parfois, ils étaient vraiment sur la même longueur d’ondes.

« Alors, ça y est ? On a trouvé la cachette de ces enfoirés ? »

Shepard hocha la tête. EDI sortit de sa réserve. Elle avait déjà calculé le trajet. Pas surprenant puisqu’elle avait aidé Liara dans ses recherches. « Qu’est-ce qu’on attend, alors ? » s’écria Joker en commençant la procédure de demande d’autorisation de quitter l’espace aérien de la Citadelle.

« Les voyants sont au vert. Parés à décoller.

— Ne perdons pas plus de temps, alors. »

Délaissant Joker qui lui annonça l’ETA à moins d’une heure, Shepard repartit rapidement dans l’autre sens pour aller s’équiper. Elle se rendit d’abord dans ses quartiers pour revêtir son armure. Elle se coula parfaitement dans son équipement. Tout en ajustant les crans de sécurité, elle observa la pièce. Le Loft. Elle savait qu’elle devait à Cerberus cette seconde vie. Le nouveau Normandy également. Cet endroit, ce coin d’intimité qui lui servait de refuge, c’était aussi l’œuvre de Cerberus. Mais Shepard savait qu’elle ne pouvait pas simplement tout pardonner à l’organisation même si elle leur devait tout ça. L’Homme Trouble était allé trop loin. Il s’était enfoncé trop loin dans la folie et la mégalomanie. Lui qui l’avait endormie avec ses discours avait fini par montrer son jeu quand la situation ne lui avait pas laissé le choix. Shepard ne lui avait jamais réellement fait confiance. Les événements lui avaient donné raison. C’était presque malheureux. Les ressources dont disposait Cerberus auraient pu être un atout de taille. L’Alliance aurait pu bénéficier des avancées technologiques, des ressources intellectuelles. Tous ces scientifiques qui s’étaient abîmés dans la création de ce super soldat, Sanders, auraient pu utiliser leur savoir pour la lutte contre les Reapers. C’était un réel gâchis que d’avoir à détruire tout cela. Mais ils n’avaient pas le choix. La guerre était sans pitié, il y avait toujours des dommages collatéraux. En d’autres circonstances, d’autres temps, il aurait sans doute été possible de procéder autrement. Pas là. Pas dans cette course contre la montre. Il fallait se montrer le plus pragmatique. Voir les choses de manière manichéenne, certes. Soit être avec eux, soit contre eux. Pas le choix. L’ennemi réel était bien trop puissant. Tout ce qui n’était pas consacré à leur destruction était inutile, les conflits d’intérêt superflus. Il fallait donc éliminer cette gêne. Tout comme Udina avait été mis hors service. Mais Shepard savait que l’Homme Trouble ne se laisserait pas capturer. Que la seule option qui se présentait était de l’éliminer. C’était ainsi. Shepard savait qu’elle n’aurait pas remords.

Une fois équipée, elle se rendit à l’armurerie où Jacob et Cortez s’affairaient autour des armes. Les dernières améliorations venaient tout droit de la Citadelle et étaient en train d’être installées. Cortez lui désigna une table où trônait le Black Widow, le fusil à lunette préféré du Commander. Il y avait aussi son Carniflex, qu’elle gardait par goût personnel. Cortez lui expliqua qu’il avait quelque peu modifié l’arme.

« J’ai ajouté un magasin supplémentaire pour les clips et cette pièce, là, a permis d’alléger un peu le poids de l’arme. Pour le combat rapproché, j’ai préféré miser sur l’efficacité de la visée. J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénients. »

Aucunement. Cortez avait vite pris le pli des préférences du Commander et il avait correctement devancé ses désirs. C’était vraiment un bon soldat, flexible, qui s’adaptait rapidement. Elle était vraiment ravie de le compter parmi eux.

D’un hochement de tête, elle lui confirma sa satisfaction puis empoigna son fusil favori pour l’accrocher dans son dos. Elle vérifia le magasin du Carniflex, plus par habitude que par méfiance, puis le mis à sa ceinture.

Cortez pianota sur son Omnitool.

« Une petite nouveauté qui devrait vous plaire, expliqua-t-il face à son sourcil interrogateur. »

Il lui demanda de lever le bras face à lui et avec précaution activa l’Omnitool de Shepard. La manipulation dura quelques secondes.

« Voilà. »

Shepard regarda son bras, perplexe. Sous l’Omnitool se trouvait une lame virtuelle dont le bout aiguisé et pointu semblait bien dangereux.

« Lame d’Omnitool à vibrations microélectriques. » expliqua Cortez. Les mots étaient obscurs. « C’est une lame rétractable. Elle vous sera utile dans les combats contre les Phantoms. »

Shepard s’amusa à la rentrer et la sortir de son bras. « J’aime bien quand vous me parlez comme ça. » plaisanta-t-elle. Cortez eut un petit rire. « Je savais que ça allait vous plaire. » Il avait raison. C’était un petit plus intéressant. Et elle voyait déjà sa lame fendre le ventre d’un des Phantoms.

« Elle permet de percer barrière et bouclier, précisa Cortez. Un coup bien placé est fatal. Quand on est acculé au corps à corps, c’est une parade qui peut s’avérer être salvatrice. »

En effet. Pourtant, cela n’était pas si simple. Shepard avait bien conscience que le coup devait être placé correctement si elle ne voulait pas se découvrir et laisser une ouverture à l’adversaire. Et il fallait frapper vite et fort. Comme toute arme, cela demandait de la maîtrise. Toutefois, Shepard voyait que c’était une arme de dernier recours. Elle n’allait pas pourfendre tout Cerberus de cette manière.

Elle remercia Cortez qui la salua. Puis, ce fut au tour de l’équipement annexe d’être passé en revue. Cortez avait pensé à acheter des conteneurs à médigel plus grands. Là aussi, ce ne serait pas inutile. Les balles allaient sûrement finir par percer les barrières et boucliers et il y aurait sûrement des blessures. Et ils ne pouvaient pas se permettre d’être affaiblis. Shepard veilla à ce que tous soient équipés de suffisamment de médigel. Ils pouvaient se retrouver à être séparés, il ne fallait donc pas laisser tout le stock sur une seule personne. C’était de la stratégie de base.

Le Commander jeta un coup d’œil à chacun. Garrus avait troqué son fusil à lunettes pour un fusil d’assaut que Shepard avait acheté dans les fournitures réservées aux Spectres. Cela ne la choquait pas que Garrus en dispose. Elle n’était pas adepte de ce genre d’arme et ce modèle était ce qu’il y avait de mieux. Autant que cela serve. Un pistolet plus petit faisait également partie de son attirail. Jack avait toujours préféré miser sur ses pouvoirs biotiques mais la prudence, et l’insistance de James, lui avait fait prendre deux pistolets lourds à la cadence de tir peu élevée mais aux balles perforantes. Idéal pour achever une cible qui flottait dans les airs.

James, fidèle à son physique avait choisi une arme lourde, fabriquée par l’Alliance, le N7 Crusader, qui entre ses mains, était d’une efficace férocité. Prudent, il avait toutefois pris un petit pistolet plus léger, un Edge Line V. Le Crusader n’était pas très maniable à courte portée. En tant que biotique, Kaidan avait aussi privilégié le cadençage des tirs. Comme il pouvait maintenir les ennemis à distance avec ses pouvoirs, il fallait profiter du laps de temps où ils étaient vulnérables pour les éliminer. Facile à dégainer, rapide, précis. Voilà ce qu’il lui fallait. Jacob, avait pris un fusil d’assaut et un pistolet, histoire d’équilibrer sa force.

Profitant du temps qui restait avant l’assaut de la base, les deux groupes revirent plusieurs scénarii pour mener à bien leur mission. Tous les six, ils s’appuyèrent sur les divers meubles de l’arsenal et firent le point. Les visages fermés étaient attentifs. Ils n’avaient absolument pas le droit à l’erreur. Il faudrait agir vite, s’adapter rapidement à tout changement de situation, avancer en terrain inconnu. Liara avait déjà commencé à compiler des données sur cette base. Malheureusement, les informations étaient vraiment rares. Peu d’agent de Cerberus qui s’étaient rebellés connaissaient la base de l’Homme Trouble. Toutefois, le Shadow Broker avait réussi à trouver son nom : Chronos. Jolie métaphore.

« EDI. As-tu des informations sur Chronos ? » , se hasarda à demander Shepard. On ne savait jamais. L’Intelligence Artificielle mis un petit temps avant de répondre.

« Très peu. Une partie a été scellée, mais j’ai pu en extraire quelques données. Quand Cerberus a tenté de me couper après votre rébellion sur Omega-4, j’ai réussi à obtenir des informations. Après, je ne peux certifier leur exactitude actuelle. »

Mais Shepard s’était arrêtée d’écouter à « Omega-4 ».

« Comment ça, Cerberus a tenté de te couper ?  s’exclama-t-elle, outrée de ne pas avoir été mise au courant.

— Étant donné que j’ai rapidement coupé court à la menace, je n’ai pas jugé utile de vous en informer. D’autant plus que vous étiez suffisamment occupée par votre incarcération. Y revenir après n’était pas pertinent. »

Shepard se mordit l’intérieur des joues. C’était à elle de juger de la pertinence des informations que lui donnait. Pas à EDI. Toutefois, elle se retint de lui faire remarquer, elle n’avait pas le temps de rentrer dans un débat stérile avec l’Intelligence Artificielle. Par contre, elle était curieuse de savoir comme EDI s’y était pris pour couper l’intrusion de son ancien propriétaire.

« Quand Jeff a fait sauter les programmes qui me bridaient, j’avais plus de puissance de calcul et il a été facile de noyer les tentatives de piratages des ingénieurs de Cerberus. »

Shepard attendit la suite. Cela ne lui disait toujours pas comment elle s’y était prise. Mais EDI avait aussi appris l’humour et à ménager ses petits effets.

« Disons que sept zetabytes de films et images pornographiques ont eu raison de Cerberus. »

Sept zetab… Shepard resta muette, tout comme les autres. Avant que Jack ne se mette à hurler de rire. « Où t’as été pécher sept zetabytes de porno ? » demanda-t-elle en essuyant les larmes d’hilarité qui perlaient à ses yeux.

« Une grande partie appartient à Jeff. »

Shepard sentit le rouge monter à ses joues et tenta de se contenir. Elle savait que le pilote avait une passion immodérée pour ce genre de choses, mais de là à imaginer des zetabytes… Elle toussota pour se redonner contenance.

« Quoiqu’il en soit… » Elle jeta un regard de biais à Jack qui tentait de maîtriser son fou rire sous les yeux dépités de James. Jacob aussi aurait volontiers ri. Quant à Garrus… Il restait fidèle à lui-même.

« Même si les données que tu as récupérées ne sont plus bonnes, j’aimerais quand même savoir ce que tu as. Ne sait-on jamais. »

EDI projeta un hologramme parcellaire de la station Chronos. La taille de celle-ci était démesurée. Comment un engin de cette dimension pouvait-il passer inaperçu ? Il devait forcément y avoir autre chose. Des protections, un camouflage… Ou alors l’Homme Trouble était partisan du « plus c’est gros, plus ça passe. »

« D’après mes estimations… Si l’Homme Trouble se situe bien sur cette station, il devrait occuper le cœur. C’est l’endroit le plus protégé. »

Shepard n’en voulait pas à EDI de ne pas avoir donné ces infos plus tôt. Elle savait que Cerberus changeait tout aussi bien de location que de base, et cela aurait été une perte de temps que d’analyser toutes les structures appartenant à l’organisation terroriste. C’était ce que l’IA lui avait expliqué quand elle lui avait demandé, avec espoir, si elle connaissait la plaque de l’Homme Trouble. Maintenant qu’ils avaient un nom, c’était un peu plus simple. Même s’il y avait fort à parier que les informations n’étaient plus bonnes. Cerberus avait dû se rendre compte qu’EDI avait réussi à infiltrer leurs bases de données.

Il ne restait désormais qu’un quart d’heure avant d’atteindre le Relais de la Nébuleuse du Cheval. Shepard permit à chacun d’aller s’isoler s’il le désirait. Pour sa part, elle avait envie de répondre à son désir de passer ce laps de temps dans le cockpit. Même si elle ne lui parlerait pas, elle serait avec lui et cela lui suffisait.

« Shepard. » La voix de Kaidan l’interrompit. Elle se retourna vers lui, réprimant le soupir qui remontait dans sa gorge. Il se grattait la nuque d’un air gêné. Cela ne lui disait rien qui ne vaille.

« Je suis vraiment désolé d’avoir douté de vous… quand vous étiez… quand vous collaboriez avec Cerberus. »

Qu’est-ce que cela venait faire ici ? C’était bon, le Major s’était déjà excusé, il n’allait pas en rajouter à chaque fois. Mais c’était visiblement un de ses traits de caractère. Le Commander fit un geste agacé.

« Je vous ai déjà dit que c’était bon. Nous avons déjà parlé de tout cela. J’ai accepté vos excuses.

— Je n’ai pas eu l’impression que vous étiez honnête, rétorqua Kaidan. Mes excuses sont sincères, Shepard mais c’est comme si vous en doutiez. »

Shepard ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel. « Pour l’amour du ciel, Kaidan, qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? Je pensais qu’on était passé à autre chose.

— Je le pensais aussi. Mais… » Il marqua une pause, cherchant visiblement ses mots. « Mais, je ne sais pas… J’ai toujours l’impression que vous êtes distante… »

Bien sûr qu’elle l’était. Même en ce moment, tout ce qu’elle avait envie, c’était de couper court à la discussion et de s’en aller. Kaidan lui faisait peur avec son air de chien battu et ses excuses sans cesse renouvelées. Qu’est-ce qu’il lui voulait, bon sang ? Il ne pouvait pas changer de refrain ?

« Je trouve que nos rapports sont tout ce qu’il y a de plus cordial. » dit-elle sans laisser transparaître la moindre émotion.

Le visage de Kaidan se ferma. La jeune femme commença à douter du réel but de cette conversation et elle sentait instinctivement qu’il fallait y couper court avant de le regretter.

« Nous travaillons ensemble, nous pouvons nous trouver dans la pièce sans nous sauter à la gorge. Nous collaborons de manière plutôt efficace. Vous êtes bon dans ce que vous faites, Kaidan. Je comprends pourquoi on vous a fait monter en grade. Vous êtes un bon Spectre. »

Elle n’allait pas lui cirer les pompes, quand même ! Toutefois, elle resta prudente sur le choix de ses mots. Il ne fallait mettre en avant que son efficacité professionnelle. Pas de qualités personnelles même si le Major n’en était pas dépourvu. Mais elle sentait qu’il allait encore croire autre chose si elle lui vantait ses mérites en tant qu’homme. Ne le voir que comme un soldat. Voilà ce qui devait lui envoyer un signal fort pour qu’il arrête son cirque et qu’il se rende compte qu’il était en train de déraper.

Un sourire finit par se dessiner sur le visage de Kaidan mais il paraissait vraiment forcé.

« Je suis ravi de voir que vous reconnaissez mes capacités. C’est important pour moi. »

Shepard ne prit pas le luxe de soupirer de soulagement, mais c’était tout comme. Elle finit par prendre congé du Major s’il n’avait rien d’autre à dire. Il hocha la tête et Shepard pu enfin sortir de l’arsenal tandis qu’EDI annonçait que le Relais de masse se trouvait à cinq minutes. Et merde.

Les moments avec Jeff étaient rares et elle avait horreur de les perdre. Elle remonta la passerelle fissa.

Le pilote était tendu. Pas à cause du passage de Relais, c’était un jeu d’enfant pour lui.

Non, c’était la perspective d’avoir Shepard qui allait affronter Cerberus qui l’angoissait. Il connaissait suffisamment le Commander pour savoir qu’elle ne ferait pas de quartier. C’était bien ce qui lui faisait peur. Qu’elle perde la tête. Que la soif de vengeance lui soit préjudiciable.

Toutefois, il ne pouvait pas l’exprimer maintenant. Le passage de Relais, aussi simple était-il, demandait quand même toute sa concentration. Il enclencha la procédure, répéta ces mêmes phrases maintes fois dites. Une routine rassurante même si elle était superflue. Il parlait un langage que Shepard ne comprenait pas. Mais c’était pour lui, pour rester focalisé sur ce qu’il faisait.

Vu de près, la nébuleuse à tête de cheval ne portait pas son nom correctement. Ce qui frappa ensuite Joker, c’était cette immense étoile qui bouffait tout l’horizon artificiel créé par ses écrans de commande. Et tout à côté, une structure de métal en orbite. La station de Cerberus. Chronos. L’Homme Trouble avait vraiment le sens de l’esthétisme. Sa base actuelle n’était pas vilaine. Tout en courbe et en élégance. Cela aurait pu donner une belle station orbitale, si elle n’avait été destinée à servir de repaire au plus grand salopard de la Galaxie.

Shepard demanda toutefois à EDI de confirmer qu’il s’agissait bien de leur cible. Elle avait du mal à croire que sous ses yeux, son ennemi était si près. Mais il n’y avait pas de doute possible. C’était bien là.

Il était temps d’y aller. Shepard devait se rendre dans le Hangar où le Kodiak attendait ses six passagers. Elle prit quand même le temps de laisser Jeff lui souhaiter bonne chance. Elle le trouva pâle et lut dans ses yeux l’inquiétude.

« C’est rare de te voir comme ça, dit-elle.

— Ne fais rien de dingue, répondit-il doucement.

— Tu sais bien que je ne peux pas te le promettre. Je risquerais de manquer à ma parole et j’ai horreur de ça.

— Lucy, je déconne pas. Tu sais bien qu’il est capable de n’importe quoi. Qui sait ce qui se cache vraiment dans cette station… »

Elle se pencha pour être à sa hauteur.

« Hé… » dit-elle doucement, cherchant son regard. Il était vraiment inquiet. Après tout, c’était normal. Elle prouvait à chaque fois qu’elle n’en faisait qu’à sa tête. Comment pouvait-il rester serein ? Mais, elle lui avait fait une promesse. Elle ne voulait plus qu’il tremble à ce point, elle ne voulait plus lui faire de la peine. Ce n’était pas comme ça qu’elle devait agir.

« Cerberus n’est pas pire que d’affronter un Reaper avec un lance-roquettes », tenta-t-elle de plaisanter. Mais la moue sur le visage du pilote ne fit que se renforcer.

« Jeff. » Elle ne devait pas non plus laisser ses sentiments influencer la mission. Ils savaient bien tous les deux, dès le départ que la situation n’allait pas être facile à gérer. Qu’ils risqueraient de perdre l’autre. Elle n’était pas certaine de survivre à cette guerre. Ils s’étaient dit que leur relation n’allait pas changer ce qu’ils étaient sur le terrain. « Jeff. Tu ne peux pas m’empêcher de faire ce qui me paraît être juste sur le terrain. On est en guerre. Oui, y’a des risques. Et je dois les prendre. Je ne peux pas me dire à chaque pas qu’il faut que je me préserve. Je dois faire la mission. Il n’y a que nous qui puissions le faire. Cerberus est là. Il est là. A portée, on peut l’éliminer. Je ne veux pas être déconcentrée parce que je sais que tu as peur. Il ne faut pas que ta peur t’empêche d’être objectif. Tu le savais. Nous le savions. »

Bien sûr qu’il le savait. Mais… Non… Il voulait juste qu’elle fasse attention. Qu’elle pèse bien le pour et le contre de ses actions. Elle était si entêtée. Parfois si inconsciente de ce qu’elle faisait. Mais… Mais lui, il voyait ça de loin, il n’était pas là. Peut-être était-ce pour ça qu’il ne comprenait pas.

« Ce n’est pas parce que je suis suicidaire que j’agis de cette manière. C’est parce que la situation ne me donne pas le choix. Tu penses bien que je n’ai pas envie particulièrement d’y laisser la peau. »

Elle marqua une pause.

«Ne t’en fais pas. Je reviendrai. Parce que tu es là. Et c’est tout ce qui compte.»

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