Chapitre 10 : Errements

Le dernier cadre vint sur son clou, ornant mon nouveau petit coin de travail. Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti la satisfaction de ranger un appartement à la manière sorcière. Quatre ans. Quatre années chez les Moldus. J’eus un sourire pugnace en pensant que moi aussi, j’aurais de quoi fournir un best-seller de plusieurs tomes sur la vie de l’autre côté. Si devenir riche ne me dérangeait pas, la célébrité qui allait avec ne m’attirait pas.
Satisfait, je regardai d’un air contenté ma nouvelle pièce à vivre. L’appartement ne payait pas de mine mais j’avais l’impression que je m’y sentirais bien.
Nouveau travail, nouvelle vie… A bien y réfléchir, ce genre de redémarrage ne me déplaisait pas. Il était de mon libre choix, pris en toute connaissance de cause.

Rebasculer de l’autre côté du miroir ne fut pas si simple. Je sentais le monde magique en ébullition comme au milieu d’un grand chantier. J’avais fait mes adieux aux Moldus qui m’avaient accueilli pendant quatre longues années. Mactaggart s’était montré très compréhensif. Il m’avait souhaité bon vent et m’a affirmé plusieurs fois que la porte était toujours ouverte. Je m’étais attendu à de la déception de sa part mais il n’en montra rien. Comme je le pressentais, Agnès ne prit même pas la peine de me dire au revoir. Darren profita de ma dernière nuit à la ferme pour tenter de me faire l’aider à vider une bouteille de scotch bon marché. Evidemment, je refusai poliment l’invitation. Le grand écossais fut vite saoul et finit la soirée à pleurer en me bourrant de claques dans le dos et disant qu’il allait regretter son « pote Percy ». Je dus l’aider à se coucher. J’étais toujours autant étonné de son attachement à mon égard. Il était réciproque, Darren était un bon camarade, une sorte de frère.

Partant avec la promesse de revenir de temps à autre et d’inviter Darren à dîner, je me tournai vers la route et m’en allai dans la nouvelle direction que j’avais choisie.

Je ne m’étais pas résolu à jeter mes affaires moldues car trop de bons souvenirs y étaient désormais attachés, je les remisai donc dans un coin de mon placard. Une boite à chaussures servit à ranger les quelques souvenirs de cette période. Elle faisait partie de ma vie, je ne devais pas renier ces quatre années. Composé avec son passé faisait partie de mes résolutions. Enfin, un passé pas trop lointain pour l’instant.

Le tintement de la sonnette m’arracha à mes pensées. La structure moldue de mon nouvel appartement n’empêchait pas la magie. La réciproque n’étant pas vraie, j’avais choisi donc de vivre parmi les moldus. Leila pouvait ainsi me rendre visite avec le petit Percy.
Toutefois, la jeune femme arriva seule. Elle frappa d’une manière qui m’apparut comme timide à la porte de mon nouveau chez-moi. Je la saluai et la laissa entrer. Elle me jeta un regard incertain et entra d’une démarche peu assurée dans le couloir.

« Percy n’est pas là ? »
Leila hocha la tête.
« Il est à l’école. »
L’école ? Je fis mine de ne pas comprendre, quatre années chez les Moldus ne m’avaient pas permis de comprendre leur système scolaire. Et puis, les enfants en bas âge ne m’avaient pas intéressé jusqu’à présent.
« Il est en « Reception », expliqua Leila face à ma perplexité, l’an prochain, il rentre à l’école primaire en première année où il apprendra à lire et à écrire. Vous n’avez pas ça chez les sorciers ? »
J’expliquai le point de vue sorcier et précisai que c’était ma mère qui nous faisait la classe quand nous étions petits, ma fratrie et moi.

Mais Leila n’était pas là pour discuter éducation. Je lui fis faire donc le tour de mon appartement. Quelques cartons de meubles se trouvaient encore à demi déballés mais l’essentiel était là. Je n’avais que de modestes possessions et l’ensemble faisait bien vide.
« Ca m’a l’air bien. » finit par dire Leila du bout des lèvres.
« C’est encore un peu vide », murmurai-je comme pour excuser cette sobriété. J’avais envie de couleurs, de touches personnelles. De me sentir quelque part enfin « chez-moi ».

Je fis assoir Leila sur le fauteuil et tirai une chaise pour moi. Il me faudrait investir dans un sofa afin de rendre la pièce plus confortable.
« Et ton nouveau travail ? demanda-t-elle alors que je faisais apparaître des tasses et une théière.
— Je commence lundi. » Je ressentais une certaine fébrilité quand à l’idée de commencer ce nouveau travail.
Leila promena son regard au plafond comme pour chercher quelque chose à dire. De mon côté, je ne savais pas tenir une conversation. Surtout pas avec elle. Pas encore. Mes sentiments envers elle étaient confus. Une sorte de mélange de ressentiment, de pardon et de perplexité.
« Percy commence à se faire à l’idée », finit-elle par dire en me regardant droit dans les yeux.
Je détournai pudiquement le regard et lui servit sa tasse.
Elle souffla doucement dessus pour se donner contenance.
« Evidemment, il est en colère. Il m’a traitée de menteuse. Il a boudé pendant plusieurs jours. » Elle soupira.
« Je suppose que toi aussi, tu m’en veux… Je n’ai pas le beau rôle dans cette histoire. »
Je posai brusquement ma tasse. Amener ça sur le ton de la conversation…
« Evidemment, fis-je d’une voix froide qui fit se tasser Leila sur le fauteuil. Comment as-tu pu me cacher que j’avais un fils ? »
Elle se raidit et accusa le coup.
« Je… Je n’ai pas pu… » Son regard se posa finalement sur moi. « Comment aurais-je pu revenir vers toi après ce que je t’avais fait ? Je ne voulais pas que le fait d’être enceinte soit un prétexte pour tenter de renouer notre relation. Cela aurait été malhonnête.
— Oh, et attendre que Percy ait quatre ans pour venir m’en parler, cela ne l’était pas peut-être ? »
Leila passa une main sur son visage. Elle était livide.
« Je te jure que je voulais le faire depuis longtemps… » Sa voix se mit à trembler. « Mais, je n’y arrivais pas… Quand j’ai voulu reprendre contact, tu avais déménagé et depuis quelques temps déjà. Tu avais disparu dans la nature… Ce n’est que quand je me suis rappelée que vous aviez une poste particulière que je me suis décidée… avant de renoncer plusieurs fois. »
Je tentai de me calmer. M’acharner sur Leila n’apaiserait en rien mon ressentiment. Ses remords paraissaient sincères. Mais comment faire confiance à une femme qui vous avait trahi ?
J’exprimai cette pensée à haute voix.

« Je suis désolée. » Elle n’avait trouvé que cela à dire. Mais que devais-je attendre de plus ? C’était elle qui avait voulu me revoir, elle aurait très bien pu continuer à me cacher l’existence de son fils.
« Excuse-moi. » murmurai-je en me pinçant l’arrête du nez. Un tic dont je n’avais jamais réussi à me défaire.
« Oh, non… Tu n’as pas à présenter tes excuses, dit-elle. Non… A ta place, je penserais comme toi. » Je posai les yeux sur elle, sur son visage à présent baigné de larmes et ce regard flamboyant, ces yeux noirs embrumés qui me fixaient avec une culpabilité insondable.
Je rendis les armes. Tous les deux avions bien souffert. Etait-il encore utile de se torturer ? Il fallait aller de l’avant. Je m’étonnais moi-même à penser cela.

Ma préoccupation actuelle était encore pragmatique.
« Est-ce qu’il pourra venir ici ? Est-ce que je pourrais le voir autant que je le voudrais ? » demandai-je pour continuer notre échange tout en étant incertain de mon envie ou non de le voir autant.
Les yeux de Leila s’écarquillèrent.
« Bi-Bien sûr ! Evidemment ! » s’exclama-t-elle. « C’est tout ce que je souhaite pour lui. »
Je savais qu’en faisant la démarche de me retrouver, Leila avait conscience de ce que cela engendrerait sur la relation exclusive qu’elle avait avec notre fils depuis sa naissance.
Je ne voulais pas donner l’impression que mon nouveau costume de père ne me seyait pas du tout. Cependant, au fond de moi, je ne me sentais pas à l’aise dans ce rôle. Une part de moi-même était terrifiée.
Leila ne dit rien. Les larmes roulaient toujours sur ses joues. Elle les essuya rapidement et renifla. Je lui tendis un mouchoir.
« Leila. » finis-je par dire, le regard fixé droit devant moi. « J’ai peur. » Malgré moi, ces mots m’échappèrent.
Elle se tourna vers moi, le mouchoir à hauteur de ses yeux, prête à se moucher. Mon aveu l’avait stoppée net dans son élan.
Je regardai droit devant moi, mes mains serrant mes genoux noueux dans une crispation évidente.
« Je suis terrifié. Comment tout ceci va finir ? Quel sera notre avenir à tous les trois ? » Je soupirai. « Que dois-je faire ? Je ne sais pas ! »
Je lâchai cette dernière phrase presqu’en criant.

Je sentis la main de Leila sur mon épaule. Cette petite main qui m’avait soutenu quand j’allais mal, cette petite main qui avait effleuré d’autres hommes, qui m’avait trahi.
« Je suis désolée… Je n’aurais pas dû t’imposer ça. Tu n’avais rien demandé. C’est ma faute. J’ai fait irruption dans ta vie sans te demander ton avis. »
J’eus un rire désabusé.
« Oh ma vie, tu sais… Elle n’est guère passionnante ! »
Je secouai la tête.
« Elle était même pitoyable ! »

J’hésitai. Leila me dévisageait, avide d’en savoir plus. Etait-il venu, le temps des aveux douloureux, la réminiscence de ce marasme qui avait été ma vie durant près d’une année après son départ et qui m’avait fait renoncer à tout ce que j’étais ?
Je savais bien que j’en avais trop dit.
« Percy. Que s’est-il passé ? Parle-moi… »
Leila baissa les yeux quand je tournai le visage vers elle.
« Je… Je… C’est difficile. » articulai-je. « Je ne suis pas fier de ce que j’ai fait. »

La pendule affichait une heure avancée dans l’après-midi quand je terminai mon récit. Leila avait pleuré, elle s’était répandue en excuses, m’avait pris la main, avait ruiné mon mouchoir. De mon côté, je n’étais guère en meilleur état. J’avais fini par craquer au milieu de ma diatribe. Il n’y avait vraiment que devant cette femme que je me laissais autant aller. Face à elle, aucune pudeur, aucune retenue. Ma fierté avait fichu le camp.
« Comment pourrais-je un jour me faire pardonner de tout ce que je t’ai fait ? » murmura Leila. « Et voici que j’en rajoute en t’apprenant que tu as un fils que tu n’as pas vu naître… Oh… Comme je suis lâche, comme je suis lâche ! »
Je la retins alors qu’elle fit mine de se lever.
« C’est du passé. » dis-je en tentant de prendre un air dégagé. « On ne peut pas revenir en arrière. Percy est là et je dois apprendre à le connaître, à nouer une relation père-fils avec lui. C’est ainsi. On n’y peut rien, Leila. J’ai passé quatre ans à réapprendre à vivre… Je n’ai pas encore fait tout ce que devait faire pour être en paix avec moi-même… Mais Percy fait partie de ma vie maintenant et c’est toi qui en as décidé ainsi. »
La jeune femme secoua la tête, ébranlée. Je voyais bien à quel point ses remords la tourmentaient. Mais je n’étais pas capable de lui faire part du fait que ce n’était pas nécessaire pour elle de se torturer plus avant. Nous avions bien souffert comme ça. J’avais moins de rancune que j’aurais pu penser avoir. Je m’étonnais moi-même.

La jeune femme pris congé quelques instants après, l’heure de chercher notre fils étant proche. Je restai donc interdit, au milieu de la pièce principale, les yeux rougis, peu tranquille. Dans quelle direction orienter ma vie ? Le chemin à parcourir ne m’apparaissait pas clairement. J’étais perdu au milieu de milliers de possibilités possibles.

Le dimanche, je retournai pour la deuxième fois voir mon fils. J’avais soumis l’idée à Leila de faire une petite sortie au square, en terrain plus neutre, pour que Percy ne se sente pas obligé de m’adresser la parole. Pourtant, déambuler tous les trois me mit vraiment mal à l’aise. Percy tenait fermement la main de sa mère et je décidai de rester à l’écart quelques pas derrière pour ne pas les gêner. Mais ce qui me perturbait le plus, c’était le fait que, tous les trois, côte à côte, nous donnions l’impression d’une petite famille qui se promenait l’air de rien un dimanche après-midi. Un dimanche après-midi. Comme ces fameux dimanches pour lesquels, il y a longtemps, j’aurais donné mon âme. Je ne savais pas vraiment à quel point cela me perturbait, mais cela me perturbait. Vraiment.
Octobre était bien avancé. La pluie était tombée toute la matinée et quelques flaques subsistaient sur les trottoirs. Le petit Percy aimait, comme tous les enfants de son âge sans doute, sauter dedans à pieds joints. Prévoyante, Leila l’avait équipé de bottes de caoutchouc vertes ornées d’un petit dessin d’ourson. Il pouvait, sans trop se faire gronder, maculer ses pieds de gadoue.
Nous arrivâmes au square et Leila lâcha la main de l’enfant qui partit en trombe vers le bac à sable. Je suivis Leila jusqu’à un banc intelligemment placé pour surveiller les enfants déambuler dans la petite aire de jeu.
Elle me sourit d’un air gêné. Percy m’avait à peine dit bonjour. Son enthousiasme à mon égard avait bien refroidi. Sans doute parce que je lui avais expliqué que je ne pouvais pas faire de magie à tort et à travers.
« Il va s’y faire », me rassura Leila.
De mon côté, je ne savais pas si je voulais qu’il se fasse à ma présence. Tout n’aurait-il été pas mieux pour lui de ne rien savoir ? Mais sa nature de sorcier l’aurait amené à se questionner. Je pensais aussi que Leila avait besoin d’un appui pour faire face à cette situation inédite. Et sincèrement, sa motivation pour me trouver ne pouvait venir que de ça.
Nous restâmes un moment sans parler à regarder Percy faire des tunnels dans le sable. La conversation s’engagea ensuite sur des banalités. La pluie nous chassa. Leila m’invita à prendre le thé. Je déclinais l’invitation. Je n’avais pas envie de subir le mutisme hostile du petit garçon. J’étais trop mal à l’aise.

Ne voulant pas ritualiser la rencontre avec Percy, je refusais de le revoir le dimanche suivant. Leila et moi eurent une conversation téléphonique assez longue à ce sujet. Elle fut compréhensive. Elle répéta maintes fois qu’elle était désolée, qu’elle ne voulait pas imposer quoique ce soit. Ses excuses me fatiguèrent.

Les semaines passèrent et je retrouvais la routine solitaire d’autrefois quand j’habitais mon minuscule appartement londonien. Mon nouvel emploi commençait à me satisfaire même si mon salaire n’était pas mirobolant. Je me devais de retrouver un équilibre. Un équilibre entre ma vie de sorcier, de père incertain… Et peut-être, un jour, d’homme.
Etant dans le domaine des relations publiques, les rencontres ne manquaient pas. Je travaillais à rendre moins stéréotypée l’image que les sorciers se faisaient des Moldus. Je rassurais des parents non-sorciers au sujet de la future admission de leur enfant à Poudlard et de sa nouvelle appartenance à ce monde inconnu pour eux.
Voir des gens… C’était d’ailleurs la seule différence avec mon emploi du Ministère. Les vieilles habitudes ayant la vie dure, je travaillais avec zèle et application. On ne pouvait pas dire que j’avais grand-chose à faire d’autre.
Chaque problème à la fois, pensais-je. Et j’avais tout d’abord à cœur d’apprivoiser mon fils et de me sentir mieux dans ce nouveau costume de père qui m’avait été attribué. Le reste, le plus difficile sans doute, viendrait après. Quand je serais prêt à affronter ces fantômes du passé.
Fantômes qui revinrent d’une manière assez inattendue et qui, pour la première fois depuis des années, n’était pas liés à un événement douloureux. Enfin, cela dépend du point de vue où l’on se place. Pour ma part, cela fut une autre épreuve. Encore une fois, ma lâcheté me faisait rater un événement important dans la vie. Encore une fois, ce fut un tiers qui m’apporta la nouvelle. Et quelle nouvelle.
Je ne pus que difficilement détacher mon regard de la manchette de La Gazette, ce matin-là.
« La Harpie et le Survivant » s’étalait en lettres énormes sur la une.
Une photo de Harry Potter tenant par la main ma propre sœur, Ginny, recouvrait la majeure partie de la première page. Ils se promenaient, heureux, dans les rues de Pré-au-Lard. Ca alors… J’eus du mal à le croire mais les faits étaient là, dans le journal le plus lu de la communauté sorcière. Ma petite sœur, fiancée de celui que les journaux se plaisaient à appeler « Le Survivant ».
Je savais que, plus jeune, Ginny avait eu le « béguin » pour le meilleur ami de Ron. Mais je n’aurais jamais imaginé que cette petite histoire, à sens unique à première vue, se concrétise jamais.
Je ne savais pas si je devais être heureux pour eux ou triste pour moi. Le sombre crétin que j’étais était encore passé à côté de l’essentiel.
J’eus l’impulsion de vouloir prendre ma plume et du parchemin pour écrire un simple mot de félicitations. Cette pensée subite se volatilisa en quelques secondes. Ce serait ridicule et non avenu. Ma lettre serait jetée avant d’être ouverte. Et comment justifier cet envoi ? Parce qu’elle fréquentait le Survivant, ma sœur devenait subitement intéressante ? J’eus honte de moi-même.
Evidemment, mes collègues de travail firent vite le rapprochement entre la fiancée de Survivant et moi. Weasley était désormais trop connu. Je déclinais toute les questions en avouant que j’étais en froid avec ma famille. Je ne voulais pas en parler. D’abord déçus, mes interlocuteurs finirent par comprendre qu’il était inutile d’insister.
La fameuse une de la Gazette rejoignit les autres souvenirs que je gardais dans une boite au fond de ma penderie. Une sorte de mausolée témoin de ma stupidité qui contenait des lettres de ma mère auxquelles je n’avais jamais répondu, la coupure de journal où se trouvait le nom de Fred, la photo de notre famille en Egypte… Des tas de babioles sans valeur, vestiges d’une famille désunie.

Je soupirai et me saisis du combiné téléphonique. J’avais envie de parler. J’appelai la seule personne susceptible de m’écouter et de me comprendre un peu : Leila. Je tombais sur son répondeur, ne laissai pas de message. Il n’était pas bon de me laisser aller à la mélancolie. Je savais ce que j’étais capable de faire dans ces moments-là. Je me couchais donc, un livre à la main, cherchant à oublier l’absurdité de mon existence en vivant celle d’un autre par procuration.

Le téléphone me réveilla ce samedi-là. J’avais décidé de m’octroyer le droit de paresser quelque peu au lit mais mes plans furent contrariés par cet appel insistant. Les moyens de communications moldus étaient parfois peu enclins à vous laisser en paix. Bien avant de décrocher, je savais qui m’appelait. La seule personne à posséder mon numéro. Leila.
Ce fut d’une voix gênée et bredouillante qu’elle m’expliqua qu’elle devait se rendre urgemment à son travail. Elle n’avait personne pour garder Percy. Naturellement, elle s’était tournée vers moi et me demanda si je pouvais venir chez elle pour la journée.
Pris au dépourvu, je ne pus qu’accepter. Quand je raccrochais, mon estomac se contracta violement. J’allais passer la journée seul avec mon fils. Sans Leila. Sans aucune aide.
Je m’habillai à la hâte et me préparai à Transplaner à Cambridge.

Le souffle court, je sonnai à l’interphone. Tout en montant la volée de marches qui me séparait de l’appartement de Leila, je tentai de me raisonner. Passer cette journée n’allait pas être trop ardu pour moi. Après tout, plus jeune, je devais bien m’occuper de mes petits frères et sœur lorsque ma mère n’avait pas d’autre choix que celui de s’absenter en nous laissant seuls. Alors, maintenant adulte, je ne devrai avoir aucun mal. Je secouai la tête. Il ne s’agissait pas de garder les jumeaux ou Ron et Ginny. Il était question de mon fils. De cet enfant dont je ne connaissais rien. Lui, ne connaissait rien de moi, d’ailleurs. Et je ne devais pas lui inspirer confiance non plus.
Leila ne me permit pas de frapper. Elle attendait, anxieuse, sur le pas de la porte dans son tailleur à la coupe impeccable, ses cheveux relevés en un chignon qui lui donnait un air strict qui ne lui seyait pas vraiment.

« Je viens de le lever, expliqua-t-elle précipitamment. Il est dans la cuisine et prend son petit-déjeuner. Quand il aura fini, envoie-le se laver et insiste s’il refuse. Il y a des restes dans le frigidaire, il n’y a qu’à les réchauffer pour ce midi. » Elle me tendit un papier. « C’est le numéro de poste de la bibliothèque. Si jamais il y a un problème… »
Je parvins à calmer ce flot de paroles enchaînées d’un geste de la main. Je cherchai à paraître confiant.
« Ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer. » Je devais sans doute vouloir me convaincre de cela autant qu’elle. J’eus un sourire forcé.
« Tu sais, j’ai grandi dans une grande famille… » ajoutai-je.
Elle soupira profondément.
Je posai une main sur son épaule.
« Tout ira bien. Je t’appelle en cas de problème. Ne t’inquiète pas. »
Son pâle sourire ressembla à un rictus. Elle ramassa son sac à main et partit avec précipitation en direction des escaliers.
« A tout à l’heure ! » fis-je d’un air faussement enjoué.

Je refermai la porte derrière moi. Je me sentis ridiculement anxieux comme une jouvencelle effarouchée. Dans le silence de l’appartement, mes pas résonnaient lugubrement sur le sol en linoléum. J’inspirai un grand coup et entrai dans la cuisine.
Attablé devant un bol de lait recouvert de céréales, le petit Percy, mangeait paisiblement son petit-déjeuner, balançant les jambes sous sa chaise et tentant de déchiffrer les inscriptions de son paquet de corn-flakes.
« Bonjour. » me risquai-je.
Il leva le regard au dessus de son bol et me dévisagea un instant.
« Pourquoi c’est toi qui me garde ? Pourquoi pas Neela ? » dit-il en guise de salut. Charmant accueil. J’accusai le coup.
« Ta mère m’a demandé de venir. » fis-je, un peu agacé par le ton qu’avait employé l’enfant.
« D’habitude, c’est Neela ! » insista-t-il. Je soupirai. Ca commençait bien.
« Ecoute, lui dis-je. On va passer la journée tous les deux. Ne rends pas les choses plus difficiles qu’elles ne le sont. » Je tendis un index docte devant son nez. Je m’aperçus bien vite que je ne savais pas parler aux enfants. Enfin, je pensais qu’il devait y avoir une manière spéciale de communiquer avec des enfants. En tout cas, je ne la connaissais pas et je devais m’y prendre mal car il me regarda d’un air qui signifiait qu’il n’avait pas compris.
« C’est compliqué tout ça, ajoutai-je en essayant de faire simple. Je n’ai pas envie qu’on passe une mauvaise journée, je suis sûr que toi non plus, tu n’as pas envie que ça se passe mal. »
Il hocha la tête. Je souris. Il avait l’air de comprendre l’enjeu.

Je passai donc les minutes suivantes à le regarder terminer son petit déjeuner. Il prenait tout son temps, les sourcils froncés, son regard fixant le tableau des valeurs nutritionnelles des pétales de blé.
Une fois qu’il eut terminé, je débarrassai la table tandis qu’il s’enfuyait vers la salle à manger.
Je fis une vaisselle rapide, lui laissant un peu de répit avant l’épreuve du bain. Je savais par expérience qu’il ne ferait pas de cadeau sur la question.
Ce fut d’un air décidé que je me campai devant la télévision, poings sur les hanches.
« Allez, maintenant, tu vas te laver. » dis-je d’un ton sans réplique.
Il fit mine de ne pas avoir entendu et grogna à cause de ma position entre l’écran et lui.
« Percy, fis-je en prenant un air sévère. Au bain. Maintenant. »
Il secoua la tête, répondant par la négative. Je soupirai. C’était mal parti. Autant en finir tout de suite avec ce moment difficile. Je pris des mesures radicales, n’ayant pas du tout envie de lui courir à travers tout l’appartement s’il lui prenait l’envie de transformer cette discussion à sens unique en immense partie de cache-cache.
Bien évidemment, il me fallut ignorer les hurlements du petit garçon tandis que je le portais sans sommation jusqu’à la salle-de-bains. Je parvins à garder mon calme sous la vague de coups de pieds et de poings qu’il me lançait de toute sa fureur. J’avais oublié à quel point un enfant de cet âge pouvait hurler fort. J’avais ignoré à quel point leur force pouvait être impressionnante. Il se tortillait comme un dément dans mes bras et j’eus du mal à le contenir. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de ne pas être attendri par ses plaintes. Je le déposais sans douceur sur le tabouret de la salle de bain et verrouillais la porte.
« Tu crois vraiment que cela sert à quelque chose de faire une comédie pareille ? » lui lançai-je tout en commençant à remplir la baignoire d’eau chaude.
Il croisa les bras et me tourna le dos en faisant une moue contrariée.
« Oh, tu peux bouder. » fis-je d’un air pincé tout en surveillant le niveau de l’eau.
« J’veux de la mousse. » finit-il par dire au bout d’un moment.
Je soupirai et m’emparai de la bouteille de bain moussant. La mousse moldue n’avait rien de bien amusant pour un enfant à mon humble avis.
Le niveau et la température me paraissant satisfaisante, je fermai le robinet et me redressai.
« Allez, déshabille-toi. » ordonnai-je à l’enfant.
Il resserra ses bras autour de lui et secoua la tête, entrainant dans son mouvement tout son torse comme pour souligner son refus d’une manière plus intense.
Je m’accroupis près de lui, soupirant, agacé et découragé. Je ne pensais pas que Leila était victime de telles scènes quand elle le faisait se laver. Percy me testait. Je me résignai, peu décidé à épuiser mon énergie pour les caprices d’un enfant, fut-il mon fils.
« L’eau est chaude, tu as de la mousse. Je ne vois pas ce qui t’empêche de prendre ton bain. Si tu ne te dépêche pas, l’eau va refroidir. »
Il ne bougea pas d’un pouce. Machinalement, je me pinçai l’arrête du nez et pressai mes doigts contre mes paupières. J’avais l’impression de me trouver face à un dossier particulièrement tenace.
Autant tenter de négocier.
« Ecoute… » finis-je par dire le plus calmement possible. « Je n’ai pas envie de passer la journée ici ni toi non plus, d’ailleurs. Alors, tu rentres dans cette baignoire et je te montrerais ce qu’est un bain sorcier. »
Faire du chantage ne me plaisait pas spécialement. D’ailleurs, cette situation ne me plaisait pas du tout. J’étais un peu la contre mon gré et ni lui, ni moi n’étions satisfaits.
La curiosité fut plus forte que le ressenti qu’il semblait éprouver à mon égard et Percy consentit à se déshabiller et à rentrer dans le bain. Soupirant, j’attendis qu’il soit à l’aise et sortis ma baguette magique. Je fis sortir une myriade de bulles énormes du la baignoire. Elles se colorèrent en rebondissant sur les murs de la salle de bain.
L’émerveillement du garçonnet ne se fit pas attendre. La bouche bée, les yeux écarquillés, il contemplait cette magie si simple. J’eus un sourire fugace. Il tendit sa main vers la bulle. Elle rebondit sur sa paume ouverte, n’éclatant pas. Percy se risqua à lui donner une légère pichenette. La bulle resta intacte. Je le laissai donc jouer avec les bulles increvables le temps de laver. Il se laissa faire sans protester, amusé par un jeu qu’il venait juste d’inventer. Bientôt, la salle de bain résonna de ses éclats de rire. Inconsciemment, j’éprouvai un sentiment de légèreté.

Il secoua légèrement la tête quand le shampoing entra en contact avec le sommet de son crâne. J’entrepris alors de frotter ses cheveux, ces cheveux flamboyants et bouclés, d’une couleur rousse reconnaissable entre mille. Le roux Weasley. Sans doute Leila avait eu une ascendance rouquine pour que cette couleur puisse s’exprimer ainsi. Mon fils avait gagné le pire de moi : une couleur capillaire peu banale et souvent sujette à des ricanements, des taches de rousseurs sur le visage (moins nombreuses que moi, certes mais bien présentes), une myopie précoce, quelques tics qui ne présageaient rien de bon. J’espérai qu’il avait hérité du meilleur de sa mère, ne serait-ce que pour son bien.

Machinalement, je me servis de ma baguette pour lui rincer les cheveux. Il était temps de conclure la baignade. Cependant, comme on pouvait le deviner aisément, le petit Percy n’avait aucunement envie de sortir de la baignoire. Son jeu avec les bulles ne le lassait pas le moins du monde et ce fut au bout d’un bon quart d’heure de tractations, plaintes et finalement pleurs que je réussis à l’extirper de la salle de bains.
L’heure du déjeuner approcha et je suivis les instructions de Leila concernant le repas. Des années de célibat puis au bon soin des Mactaggart ne m’avaient pas transformé en cordon bleu mais je me débrouillais. L’absence de commentaires de la part de l’enfant me rassura, je n’avais pas envie de passer mon temps à négocier chaque chose. Nous mangeâmes en silence, ce qui me permit de réfléchir. La situation était loin d’être idyllique. Je m’y attendais, je savais que ce serait difficile pour lui comme pour moi. Il était évident qu’il n’allait pas m’accepter tout de suite, ni me tomber dans les bras en m’appelant « papa ». De mon côté, je n’étais pas prêt pour cela. Quelle relation voulais-je avec ce fils qui a déboulé dans ma vie d’une manière si soudaine ? Avec cette nouvelle vie qui n’en était qu’à ses balbutiements, comment intégrer ce nouveau paramètre, inattendu et totalement inédit ? J’avais l’impression de ne pas être moi-même, d’être détaché des événements comme si je les laissais gérer ma vie et que je ne parvenais pas à en capturer l’essence. Comment reprendre le contrôle ? Ce n’était pas la spirale infernale dans laquelle je m’étais enfermé, dans cette inexorable descente aux enfers. Ma vie me semblait hors de contrôle depuis que j’avais rencontré l’enfant. Je ne pouvais pas contrôler ses réactions, il me rejetait. Quoi de plus normal. Il me faudrait être patient et surtout parvenir à définir ce que moi, je voulais faire, quelle nature je voulais donner à cette relation, jusqu’où je désirais aller.

Il sauta à pieds joints de sa chaise, sans un mot, et fila dans le salon. Alors que je rassemblais la vaisselle en vue de la laver, j’entendis le son du poste de télévision résonner dans la pièce voisine. Je fis couler l’eau dans l’évier et le tintement des assiettes me parut rassurant. Je n’étais pas à l’aise, nous étions deux étrangers, forcés à passer un long moment ensemble. Deux êtres qui ne se comprenaient pas, qui se regardaient l’un l’autre comme des bêtes curieuses.
Je soupirai, frottant les couverts avec un excès de zèle. Je rinçai les ustensiles, me saisis d’un torchon. Rien ne laissait présager que Percy sortirait de sa contemplation du petit écran. Cet objet dont j’avais fait la connaissance durant mon exil chez les Moldus ne m’inspirait pas. Je le trouvais particulièrement chronophage et inutile. Sans doute parce que je n’avais pas les clés culturelles des Moldus pour apprécier les émissions qui passaient. Darren pouvait passer des heures à regarder le sport. Personnellement, je préférais suivre un véritable match ou les résultats sur la Gazette. Je n’étais pas particulièrement fondu de sport mais je suivais le mouvement lors des coupes du monde de Quidditch. C’était un moyen de me sentir comme les autres, un peu de temps en temps. De plus, il était difficile de résister à la fièvre qui accompagnait ce genre d’événements.
Je m’essuyai les mains sur un torchon propre et me les tapai machinalement sur l’arrière de mon jean. Un autre soupir m’échappa et je me dirigeai d’un pas incertain vers le salon. Comme je m’y attendais, Percy regardait la télévision, assis en tailleur, le dos bien droit mais totalement absorbé par l’écran qui se reflétait sur ses lunettes. Je m’assis à côté de lui, dans la même position. Il ne daigna même pas m’adresser un regard. Je fis mine de reporter mon attention sur l’écran où se déroulaient les aventures d’une souris aux grandes oreilles, affublée d’une culotte rouge à gros boutons. Percy rit de toutes ses dents lorsqu’un gros chien légèrement nigaud se coinça le museau dans un trou de mur, trop impatient de poursuivre un chat pour voir le danger. Je compris que la meilleure chose à faire était de ne rien faire justement, de rester là, à côté de lui, profiter de l’émission de télévision. Peut-être cet objet pourrait aider notre relation à se construire.

Leila rentra peu de temps après, tout doucement, comme si elle craignait de perturber quelque chose. Mais il n’y avait rien à déranger. Si Percy avait supporté ma présence à côté de lui, c’est parce que je ne lui avais rien demandé. Le petit garçon se rua alors sur sa mère, montrant une joie de la voir qui me fit légèrement de la peine sans que je puisse m’en empêcher. La jeune femme me lança un regard interrogateur auquel je répondis en haussant les épaules.
« Ca a été ? » demanda-t-elle alors à son fils. Comme il me tournait le dos, je ne pus voir son visage mais je devinai presque la moue qui devait s’afficher dessus. Leila lui renvoya un visage à mi-chemin entre la déception et la compréhension.
« Tu as été sage, au moins ? » Le petit garçon se contenta de hocher la tête. Leila soupira doucement. Elle se redressa et se débarrassa de sa veste tandis que je me mettais debout. Dès lors qu’elle était rentrée, ma présence n’était plus nécessaire. La jeune femme sembla deviner mon intention de partir car elle me proposa de prendre le thé. Je ne pus décliner. Percy partit alors dans sa chambre, sans doute pour ne plus avoir à me voir. C’est de cette manière que je le perçus.
Je suivis Leila dans la cuisine, ne voulant pas qu’elle se dérange pour que nous prenions le thé dans le salon. Alors qu’elle versait l’eau dans la bouilloire, elle me demanda le déroulement de ces quelques heures avec notre fils. Je lui fis part de mes sentiments. Cela allait être long et difficile. J’avouai ne pas savoir moi-même ce que je voulais.
D’un air sérieux et triste, Leila posa une tasse fumante devant moi avant de prendre place à la table de la cuisine.
« Tu sais, moi aussi, je ne sais pas ce que je ressens ni ce que je veux vis-à-vis de toi, dit-elle avant de rattraper sa phrase. Enfin, je veux dire… J’ai l’impression que j’ai peur que ma relation avec mon fils change… Ne plus avoir l’exclusivité de son affection… C’est idiot, je ne devrais plus être aussi possessive avec lui, j’ai comme l’impression que ce n’est pas bon pour son développement. »
Je l’écoutais sans mot dire. Je pensais comprendre ce qu’elle ressentait. Cette peur de partager cette relation unique qu’elle avait avec Percy depuis sa naissance. Elle avait peur du faux pas, du point de non-retour.

La soirée fut solitaire. Je m’occupais à diverses tâches domestiques afin de ne pas passer le temps à ruminer certaines pensées. Je n’en avais aucune envie.

Les semaines passèrent, ponctuées de petits moments passés avec Leila et Percy. Pour le moment, je n’avais pas émis le désir de rendre nos escapades régulières. Cette manière de vivre me paraissait surréaliste. Je ne savais pas vraiment ce qu’il allait advenir de cette situation. Ne pas pouvoir se projeter m’agaçait quelque peu. Je sentais bien le malaise de ces moments là pour nous trois. Que ce soit la culpabilité de Leila, ma gaucherie habituelle et l’attitude désagréable de Percy. Il n’y avait aucune sérénité et comment pouvait-il en avoir ? Etait-il possible de se positionner clairement après tout ce temps d’absence ? Et ce que nous avions vécu chacun de notre côté, fallait-il l’oublier ? Parfois, il m’arrivait de souhaiter que tout ceci n’avait pas eu lieu, que je continuais mon existence, seul, me réhabituant petit à petit à la vie sorcière, à raccrocher les morceaux de mon existence en douceur.

Je les comprenais, ces gens que je recevais parfois à mon bureau. Ces personnes qui pensaient avoir bien planifié leur avenir et celui de leur enfant et qui voyaient tout ceci partir en éclats le jour où ils découvraient la véritable nature de leur progéniture. Elle leur devenait inconnue, étrangère. Alors, je m’efforçais de les aider à recoller les bouts, à ne pas perdre totalement pied face à l’inconnu. Mais ce que je faisais pour les autres, je me sentais incapable de le réaliser pour moi. C’était tellement facile d’esquiver le travail que j’incitais les autres à faire avec leur enfant. J’en croisais aussi de ces enfants, tellement enthousiastes à la découverte de leurs pouvoirs, j’essayais de les rendre raisonnable, de leur expliquer que la magie pouvait être dangereuse et qu’ils avaient la chance de pouvoir toucher aux deux mondes pour comprendre l’enjeu de la mauvaise maîtrise de la magie.

J’aimais ce métier. Peut-être plus que mon ancien travail. Il me donnait l’impression de servir à quelque chose, quelque chose d’humain. Un domaine où je n’avais pas l’habitude d’opérer. J’avais plutôt été paperasses et décrets. Le côté humain m’avait d’abord effrayé mais je me découvrais, sans fausse modestie, un certain talent pour les relations entre communautés. Je n’avais jamais pu vraiment réaliser que le regard que les sorciers portaient sur les Moldus était aussi arriéré. L’ignorance de l’existence de la magie faisait passer les Moldus pour des êtres inférieurs et l’orgueil sorcier était d’une intolérance crasse. En contact avec nombre de ces gens, je nourrissais désormais un certain respect pour l’ingéniosité des Moldus. Leurs problèmes, qu’ils soient privés ou communautaires, ne me paraissaient pas si différent des nôtres.

Ma vie comprenait énormément de routine. Etrangement, je n’aimais pas ça. Le train-train solitaire m’effrayait depuis mes années d’enfer. Il me fallait me changer les idées. Le problème était ma timidité maladive et le fait que je trouvais l’idée de sortir seul saugrenue et légèrement pathétique. C’est alors que la pensée d’inviter Darren dans mon nouveau chez-moi me caressa l’esprit. Après tout pourquoi pas ? Cela faisait des mois que je ne l’avais pas vu, depuis mon départ de la ferme, à vrai dire. Je ne lui avais même pas téléphoné. Je décidai de réparer cette erreur et composai le numéro de téléphone de l’immense écossais.
L’enthousiasme de ce dernier me fit plaisir et je lui proposais de passer dîner le samedi suivant. L’impatience que je nourris cette-semaine là me conforta dans l’idée que cette invitation était bénéfique pour moi.

La sonnette interrompit la préparation d’un dessert sommaire et je m’essuyai rapidement les mains sur un torchon.
La vue de la colossale silhouette de Darren dans l’encadrement de la porte me fit sourire et je n’eus pas le temps de tendre la main pour serrer la sienne, qu’il m’étreignit avec cette force qui le caractérisait tant. Malgré moi, je me raidis à ce geste. Je n’avais pas vraiment l’habitude de telles effusions à mon égard. Deux grandes claques dans le dos plus tard, je menai mon invité au salon. L’écossais siffla d’un air admiratif. Modestement, je pensais qu’il n’y avait pas de quoi s’extasier. Mon intérieur était simple et propre, je tenais particulièrement à ce dernier paramètre.
« Jolie piaule. » commenta Darren.
Il s’assit dans le sofa, tout en continuant à regarder autour de lui. Je m’installai à mon tour et débouchai la bouteille de cidre que l’écossais avait amené. Délicate attention de sa part.

« Merci. » fis-je poliment. Une espèce de silence s’installa mais je savais que Darren n’allait pas manquer de parler, parler vite et fort comme il avait l’habitude de le faire.
« Bon, alors ? Raconte ! »
J’eus un sourire crispé et resserrai machinalement les mains autour de mon verre.
« Quoi ? fis-je en haussant les épaules.
— Je sais pas, tout ? » ricana-t-il en enfonçant un peu plus son immense carcasse dans les coussins du sofa.
— Je travaille dans le social, dis-je sans sourciller. J’aide les personnes en difficultés, qui ont des problèmes de famille… »
Darren eut un rit franc et jovial.
« Toi ? Le prend pas mal, vieux mais je pense que ça te va pas comme job ! »
Je me raidis et pris une mine offusquée. C’est vrai que le parallèle moldu que j’avais pris pour mon emploi n’était pas le meilleur et ne correspondait pas à mon image. Mais moi-même, je ne savais plus trop à quoi je ressemblais. J’aimais bien mon travail, certes, mais il manquait d’ambition. Avant, cela m’aurait mortifié, maintenant, je ne savais plus trop ce que je voulais. Je le prenais comme une sorte de thérapie.

Je ne me sentais pas encore guéri. Il me manquait toujours quelque chose. Une famille. Ma famille peut-être. Celle que j’avais fuie et vers qui je n’imaginais –pas encore- revenir. Trop douloureux. Cela demandait un travail que je ne me sentais pas encore capable de faire.
Voyant sans doute mon expression et la prenant peut-être pour de la vexation, Darren toussota et se resservit un verre.
Pour ne pas appesantir l’ambiance, je lui demandai des nouvelles de la ferme. L’écossais partit alors dans un récit enjoué, à force de grands gestes et d’exclamations enjouées. Les Mactaggart se portaient bien, un nouvel apprenti, que Darren qualifia de « gamin » car il avait à peine dix-huit ans, avait été engagé. Les moutons allaient bien, la routine n’avait pas vraiment changé, immuable dans ce coin reculé de l’Ecosse, vivant au rythme des saisons, de la transhumance des moutons. Darren expliqua en riant qu’Agnès était vite passée à autre chose après mon départ. L’allusion me fit sourire.

Au cours du repas, nous discutâmes de tout et de rien, revenant sur des moments communs, des souvenirs plaisants ou plus gênants, comme mes débuts dans la ferme. Je me déridais au contact de ce grand écossais bourru au rire tonitruant et communicatif. J’avoue que sa compagnie m’avait quelque peu manqué. J’avais des repères à reconstruire mais cela ne devait pas signifier qu’il me fallait effacer tout et recommencer. Pas cette fois-ci.
Puis, nous en vînmes au sujet brûlant qu’il, contrairement à son habitude, aborda de manière délicate, ce qui m’étonna fortement. D’une manière qu’il voulut faire passer pour anodine mais qui ne m’échappa pas, il fit mine de me demander des nouvelles de mon fils.
Je soupirai malgré moi et reposai ma cuillère sur le bord de mon assiette. Je lui racontai, simplement, sans alourdir le récit avec ma minutie habituelle, les quelques moments que j’avais passé avec le petit garçon. Darren écouta, ne voulant pas m’interrompre, laissant parfois échapper quelques exclamations pour montrer qu’il suivait mon monologue. Quand j’eus fini, il se gratta la tête avec perplexité, je voyais bien qu’il ne savait trop quoi dire et qu’il essayait de faire preuve de finesse.
« Bon sang, j’aimerais pas être dans ta situation, vieux. » finit-il par dire.
Je haussai les épaules. Peut-être bien. Ce n’était pas évidemment mais, en même temps, je n’étais ni le premier ni le dernier à vivre ce genre de situation. Je réalisais que le traditionalisme de la société sorcière ne m’avait pas préparé à ça. Chez les Sorciers, tout tournait autour de la famille : le nom, le sang, la magie, les traditions, la cellule familiale préservée… Les mœurs moldues étaient plus libérées et c’était très déstabilisant pour moi. Même si je m’étais séparé de ma propre famille, j’avais toujours eu l’idée de recomposer la mienne avec mes propres valeurs. Toutes ces belles idées n’étaient plus qu’un vague souvenir, une petite utopie fumeuse.
Darren repartit à la fin de la soirée en m’arrachant la promesse de passer faire un tour chez les Mactaggart. Je souris en fermant la porte. Après tout, pourquoi pas ? Je n’avais pas à m’encombrer de paramètres tels que la distance.

Le quotidien reprit son cours. Novembre s’écoulait paisiblement. Leila me contacta un mercredi pour que je passe chez elle voir Percy. J’acceptai sans manifester un grand entrain. C’était malgré moi. J’étais sur un dossier particulièrement difficile. Des parents refusaient que leur enfant sorcier vienne à Poudlard et ne l’avaient toujours pas scolarisé. J’essayais de trouver des trésors d’ingéniosité pour les convaincre du bien-fondé de notre société et que désormais leur fille y appartenait. Je comprenais ces parents abasourdis et farouches, effrayés de voir partir durant de longs mois leur fille. Pour eux, on leur arrachait leur progéniture. Mes supérieurs n’appréciaient pas que l’affaire ne fut pas réglée avant la rentrée. Pour eux, à situations extrêmes, solution extrême. Un bon sort d’Amnésie et de modification de mémoire aurait dû couper court à l’affaire. Je faillis me faire destituer du dossier ainsi que recevoir un blâme mais à force de persuasion de ma part, je leur fis comprendre que l’on arriverait jamais à rendre les relations entre les deux mondes saines si on s’efforçait de régler de manière aussi radicale ce genre de problème. C’était de la manipulation et pour moi, dans l’état d’esprit qui était le mien, je ne pouvais m’y résoudre. Je savais ce que cela faisait de voir grandir sa progéniture loin de soi, de rater des moments importants de sa vie et surtout quelle était la sensation de se sentir étranger face à son enfant. J’allais arriver à les convaincre en parlant. Il me fallait juste du temps.

Du temps. Il m’en fallait aussi avec Percy. J’avais l’impression d’être dans une impasse avec lui. Cela me fatiguait, me décourageait. Le fait qu’il soit lui aussi sorcier ne l’avait pas rapproché de moi. Cet enfant montrait de la curiosité à l’égard de la magie, certes, mais son hostilité envers moi n’avait pas bougé d’un iota. Il fallait dire que de mon côté, je ne savais pas comment m’y prendre avec lui. Le regarder m’horrifiait. Etre avec lui et Leila me glaçait le sang, je ne savais pas pourquoi mais je me sentais coupable. Et terriblement impuissant.

« C’est pas mon père ! »
La phrase résonnait encore dans ma tête alors que je m’asseyais à mon bureau, mon thé du matin dans la main. La pluie automnale battait les carreaux et le bruit se confondait avec le bourdonnement qui habitait mon cerveau.
Une porte qui claque. Des cris. Les pleurs de Leila. Ses excuses que je repoussais d’un geste ferme mais calme. La pluie. Le ruissellement des gouttes. Le klaxon d’une voiture alors que je cherchais à traverser sans regarder. La pluie glacée de Novembre. Les feuilles glissantes sur les trottoirs. Ces feuilles, cette pluie… Je détestais l’automne. Trop de douloureux souvenirs étaient raccrochés à cette saison.

Je soupirai en soufflant doucement sur mon thé. Je trempai mes lèvres dans le liquide. Trop chaud. Trop sucré. Je reposai la tasse d’un air agacé.
La porte grinça et je reconnus le petit pas pressé de la stagiaire qui m’apportait un nouveau dossier. Elle était quelque peu maladroite et son pas chancelant sous la pile de feuillets n’était pas très rassurant. Comme je le pressentais, elle trébucha sur son propre pied et avec un cri de surprise laissa échapper la liasse de parchemins.
Je soupirai à nouveau, plus par lassitude que par agacement, et me levai pour l’aider. Elle se répandit en excuses. D’habitude, je lui répondais machinalement que ce n’était pas grave. Pas cette fois. J’étais assez absent, perdu dans mes pensées de la veille. La nuit de sommeil avait été courte.
La jeune femme s’en rendit compte et, posant le dossier hâtivement reconstitué sur mon bureau, me demanda si je n’avais besoin de rien de plus. Je secouai la tête, pressé de commencer mon travail, histoire de ne pas recommencer à ressasser encore les mêmes choses.
Elle présenta à nouveau ses excuses puis se dirigea vers la porte. Je m’étais rassis à mon bureau, tasse à la main.
Dans mon champ de vision, la jeune stagiaire s’était arrêtée.
« Excusez-moi… » dit-elle doucement. « Est-ce que vous allez bien ? » demanda-t-elle en rougissant de son impudence.
Je relevai la tête vers elle, ne sachant pas quoi lui répondre.
« Parce que vous avez une petite mine. » expliqua-t-elle.
Je grommelai quelque chose avant de tenter à nouveau de boire mon thé. Je grimaçai. Trop froid. Je reposai ma tasse. La journée commençait bien.
« Tout va bien, merci. » dis-je simplement.
Elle hocha la tête. Je m’attendai à ce qu’elle parte et me laisse enfin tranquille mais elle s’adressa encore à moi.
« Est-ce que vous voulez que je vous refasse du thé ? » demanda-t-elle à nouveau.
Je regardai ma tasse.
« Et bien… Euh, oui, je veux bien. » dis-je.
Elle se précipita alors vers mon bureau, en retira la tasse puis fit demi-tour.
« Sans sucre, s’il vous plaît. » ajoutai-je avant qu’elle ne ferme la porte.

Elle réapparut quelque temps plus tard, alors que j’étais en pleine rédaction d’un formulaire particulièrement ardu. Fort heureusement, elle ne reversa pas la tasse qu’elle posa à côté de moi. Je la remerciai, toujours penché sur mon papier.
Je notai son hésitation. N’allais-je pas être tranquille ? Cette journée me paraissait déjà étrange, j’avais le cerveau cotonneux. Comme si j’étais un peu hors de moi-même et que je n’agissais que par automatisme pour ne pas penser.

« Que puis-je faire pour vous ? » finis-je par demander en posant à regret ma plume.
Elle passa une mèche de cheveux châtains derrière sous oreille d’un geste que je qualifiai de nerveux.
« Et bien, fit-elle en se mordant la lèvre de gêne, je vais vous paraître impertinente mais… J’aimerais beaucoup vous inviter à boire un verre ce soir » bredouilla-t-elle, le teint rouge.

Mes sourcils se haussèrent de surprise. Si je m’étais attendu à ça. Mon regard se posa sur la jeune femme à la silhouette élancée. Elle regardait ses pieds. Sa grande taille accompagnait sa gaucherie que je trouvais un tantinet agaçante. Cela faisait plusieurs mois qu’elle avait commencé son stage. Elle avait dix-huit ans, sortait à peine de Poudlard. Elle possédait toute l’énergie que l’on pouvait déployer lors de son premier emploi. Elle était maladroite, certes, mais pleine de bonne volonté. Elle était si jeune, même comparé à moi qui avais l’impression d’avoir vécu le double de ces dernières années.

Je n’osai pas être trop brutal avec elle en raison de son jeune âge. Je déclinai poliment l’offre en précisant que professionnellement, cela pourrait être une mauvaise idée. Elle hocha la tête, visiblement convaincue mais à sa précipitation à quitter la pièce, je sentis qu’elle avait été affectée par mon refus. Je soupirai. Quelle étrange journée. Je haussai finalement les épaules et me replongeai dans mon travail. La jeune femme en verrait d’autres sans aucun doute.

Le travail ne parvint pas à me faire oublier la soirée de la veille. Cela n’avait pas si mal commencé. Le dimanche après midi s’était passé à se promener en ville, à profiter de l’absence de pluie. Naturellement, Percy m’avait ignoré après que j’aie refusé de faire « de la magie ». Leila m’avait adressé un petit sourire navré. Nous avions passé les instants suivants à discuter de tout et de rien. Elle m’avait fait part des progrès du petit garçon à l’école et m’avait éclairé sur le système scolaire moldu. Puis, nous étions rentrés dès le début de l’averse. Le thé m’avait réchauffé les mains et le ventre. Percy buvait son chocolat chaud en regardant la télévision. J’avais discuté avec Leila, répondant à ses questions sur les manifestations de magie spontanées. Sa grande peur était que le petit garçon blesse quelqu’un. Je l’avais rassurée du mieux que j’avais pu.
Ce fut lorsqu’elle m’avait proposé de rester diner que l’incident s’était produit. Percy n’avait pas été du même avis que sa mère. Il avait piqué une crise mémorable, fulgurante et totalement imprévisible qui nous avait laissé cois. Leila s’était fâchée, l’avait menacé de représailles s’il ne se calmait pas. Le petit garçon n’en avait eu rien à faire. Il était devenu rouge, pleurait à chaudes larmes. Face à ce spectacle désolant, je n’avais pas su si j’étais triste ou en colère. Je m’étais senti profondément étranger à ce qu’il se passait sous mes yeux. Leila ne cessait de me jeter des regards désolés. Elle avait tenté de calmer Percy de manière plus douce en lui expliquant que nous devions faire connaissance tous les deux, parce que malgré le fait que j’étais son père, nous étions des étrangers. Bien sûr, elle ne l’avait pas dit comme cela. Elle s’était penchée vers le petit garçon et lui avait expliqué avec les mots que seules les mères pouvaient trouver pour parler à leur enfant et se faire comprendre d’eux pour les choses compliquées. Cette scène m’avait renvoyé l’image de ma mère qui venait nous dire bonne nuit durant la Première Guerre et qui nous disait avec des mots simples, qui ne faisaient pas peur, pourquoi papa n’était toujours pas rentré pour nous donner notre baiser du soir. C’était dans ce genre de cas que l’homme, le père se sentait toujours exclu et qu’il se rendait compte de la particularité de la relation entre une mère et son enfant.
Et la terrible phrase avait fusé. Leila en était devenue livide. Mon cœur s’était arrêté de battre pendant un instant.
« Percy… »
Ce prénom murmuré, l’avait-il été pour moi ou pour l’enfant ?
Toujours en colère, le garçonnet avait enchaîné, plus dur, avec la franchise qui caractérise les enfants de cet âge.
« Les papas, ça habite avec les mamans ! »
Bien sûr. C’était évident. Je compris donc ce qu’il s’était passé dans la tête de cet enfant. Les enfants sont très traditionnalistes. Une famille pour eux se résume à cette simple équation : deux parents et des enfants. Alors, moi, qui ne voyais que rarement l’enfant, en grande partie par lâcheté, je ne pouvais pas être considéré comme son père. Pas par lui. En jetant un coup d’œil à Leila, je m’étais aperçue qu’elle avait sans doute suivi le même cheminement de pensée que le mien.
J’avais eu un sourire figé, douloureux. J’avais esquissé un pas vers la porte, vers la sortie de cet endroit où je n’avais décidément pas ma place.
« Percy ! »
J’avais su à l’intonation de sa voix que cet appel m’était destiné. Je m’étais tourné alors vers Leila, toujours avec cet étrange sourire qui devait me déformer le visage. J’avais haussé les épaules comme pour signifier que le petit garçon avait raison. Je n’avais rien d’un père, je ne savais pas comment m’y prendre avec mon propre fils. Je n’étais qu’un étranger.
Alors, pour ne pas subir un instant de plus ce spectacle affligeant et pour rompre le pathétique de la scène, j’avais pris mon imperméable et étais parti.

« Les papas habitent avec les mamans. »
Même après avoir consigné cinq rapports, rangé deux boites à archives, bouclé un dossier, je n’arrivais pas à me défaire des mots de l’enfant qui repassaient boucle dans ma tête. Qu’aurais-je dû faire ? Est-ce que passer plus de temps, tous les week-ends avec mon fils m’aurait permis de l’apprivoiser ? Aurait-il alors pu considérer que, malgré le fait que je ne vivais pas avec sa mère, j’étais bel et bien son père ? Est-ce qu’au lieu de fuir cet enfant à cause de son comportement de rejet, j’aurais dû chercher à m’imposer à lui ? J’étais perplexe. La perspective de passer la soirée à ressasser tout ça ne m’enchantait guère.

La proposition saugrenue de la jeune stagiaire me revint alors en mémoire. Surpris de ma propre audace ainsi que de mon changement soudain d’avis, je jetai un coup d’œil à la pendule. L’heure de quitter le travail était proche. Je me mis donc à arpenter les couloirs à la recherche de la maladroite jeune femme.
Je la trouvai affairée à ranger ses affaires avant de partir. Toussotant pour me donner contenance, je l’apostrophai. Elle se tourna vers moi, sursautant et rougissant à ma vue. Mal à l’aise, je réussis pourtant à lui demander si elle était toujours disponible pour aller prendre un verre. Bégayante, elle acquiesça. Je ne pus m’empêcher de la trouver attendrissante. Elle était jeune et sans doute très naïve. Je me sentis un peu coupable de l’utiliser pour me changer les idées.
Je passai reprendre mes affaires. Elle m’attendit sur le pas de la porte. J’eus un sourire crispé.
« Où voulez-vous aller, hum… Miss… ? »
C’était tout moi, ça. Je n’avais jamais réussi à retenir son nom malgré le fait qu’on se côtoyait depuis deux mois.
« Audrey. » fit-elle simplement.
« Très bien, fis-je, légèrement amusé de cette familiarité. Alors, allons-y, Audrey. »

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