Chapitre vingt-quatre

« Ce film est vraiment stupide », soupira Lucy d’un air amusé, le buste émergeant à peine des oreillers.

« Oui, mais c’est ça qui est drôle ! » protesta Jeff qui désactiva son Omnitool pour éviter un arrêt brutal de la vidéo.

Installés tous deux dans le lit du loft, ils appliquaient le conseil, ou plutôt l’ordre du docteur Chakwas concernant Lucy : du repos pour quelques heures, pas de réunion, pas de rencontre, pas de surmenage, rien !

Kaidan assurait donc le commandement et était donc parti glaner des nouvelles à propos de l’interrogatoire d’Udina. Oh, Shepard avait bien protesté, elle s’était carrément énervée, mais lorsqu’elle avait cherché à se lever pour montrer que non, elle n’était pas affaiblie, et que ce n’était pas le moment de se reposer, elle fut prise de vertiges et sans la présence de Garrus, elle aurait embrassé le sol de l’infirmerie.

Repos forcé.

Alors autant le passer agréablement. Donc, comme elle se l’était promis, elle avait fait monter Jeff discrètement pour une petite séance cinématographique. Elle lui avait même laissé le choix du film, avant de le regretter… un peu.

Un bon nanar ne faisait pas de mal, sauf aux zygomatiques, avait argumenté Jeff, coupant court à toute discussion. Alors, ils s’étaient installés dans le lit du Commander devant un film dont les héros devaient exterminer des Asaris lesbiennes et vampires. Ce qui était complètement idiot compte tenu de la sexualité des Asaris, qui n’étaient pas vraiment lesbiennes. C’était juste leur apparence féminine qui était trompeuse.

Mais comme l’avait dit Jeff, on ne cherchait pas à être réaliste dans un navet. Le but était de ne pas se prendre au sérieux.

Malgré tout, elle riait bien. Installée dans son lit, calée par une pile d’oreillers, Jeff affalé à côté d’elle, appuyé sur un coude, grignotant ce qu’il était allé piquer dans les réserves de Gardner.

A cet instant, ils passaient un moment agréable comme n’importe quel couple. Lucy appréciait vraiment ça. C’était plaisant. Comme si le temps s’était arrêté, qu’il n’y avait pas Cerberus, les Batarians, les Reapers… Rien… Juste eux deux et ce stupide film que Jeff avait sorti d’elle ne savait quel recoin sombre de l’Extranet.

Elle avait fini par rendre les armes. De toute façon, plus elle protesterait, plus on allait la mettre au repos forcé.

« Kaidan tient la boutique. » avait répété Jeff, martelant chaque mot comme pour les faire entrer dans sa tête. Cela voulait dire qu’elle devait, pour un peu de temps, ne pas penser à ce qu’il se passait partout dans la Galaxie. Mettre le devoir en pause. Se relâcher.

Pour mieux affronter l’ennemi. Elle savait que c’était un repos essentiel. Que si elle ne prenait pas ce qu’on la forçait à prendre, elle allait tomber tôt ou tard. Et peut-être ne pas se relever. C’était bien cette épée de Damoclès qu’elle avait consenti à prendre en compte.

Lucy s’enfonça un peu plus dans les oreillers. Elle arrivait même à trouver cela quelque peu agréable de se faire dorloter par Jeff. Juste l’un contre l’autre, sans arrière pensée. C’était bien comme ça.

Mais la guerre ne pouvait se mettre sur pause. Le film avait peut-être passé son dernier quart d’heure et Lucy n’en verrait pas la fin. Pas que cela soit quelque chose d’insupportable car c’était un vrai navet. Ce fut EDI, leur complice, qui leur donna l’alerte. Kaidan montait en vitesse vers le loft.

« Merde ! »

Jeff sauta du lit, empoigna les traces de son forfait alimentaire, et se dirigea vers le seul refuge possible dans les quartiers du capitaine, à savoir la salle de bains. Lucy ne perdit pas de temps, elle coupa la vidéo depuis son Omnitool, froissa les draps pour faire disparaître la trace d’une deuxième personne allongée.

Jeff grimaça sous l’effort de sa retraite rapide dans la salle de bains. Il ferma la porte derrière lui. Il se passa à peine quelques secondes que Kaidan demandait la permission d’entrer. Lucy inspecta rapidement alentour pour vérifier qu’aucune trace du pilote n’était visible.

Avec horreur, ses yeux se posèrent sur l’accessoire le plus identifiable. La casquette de Joker. Alors qu’elle répondait au Major par l’affirmative, elle s’empara du couvre-chef et le fourra sous les draps pour le cacher. Elle se recomposa rapidement un visage normal, fit mine d’éteindre un datapad particulièrement ennuyeux.

« Je suis vraiment désolé de faire irruption comme ça dans vos quartiers, Shepard, mais c’était urgent.

— C’est le moins qu’on puisse dire », ironisa le Commander.

Le Major ne répondit pas et préféra se gratter l’arrière du crâne. Shepard se redressa sur son lit, lui laissant le temps de reprendre consistance.

« Udina a fini par craquer. » Il lui tendit un datapad qu’elle prit avec intérêt. Elle parcouru la liste des noms.

« Ce sont ses contacts ?

— Exact. Il y a plus d’une vingtaine de noms qui sont des hauts placés dans la cellule terroriste. Ah… Certains ne devraient pas vous être inconnus. »

En effet. Parmi les noms figurait celui de Miranda… Alors elle donnait aussi des informations à l’ancien Conseiller. Dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir directement livrée ? Non, la jeune femme était bien plus maligne que cela… Elle devait sûrement utiliser le fait qu’elle fasse partie du Normandy pour tenir Udina sous le contrôle de Cerberus. Qui finalement utilisait l’autre ?

« Le C-Sec s’occupe de retrouver la trace de toutes ces personnes. Ainsi, nous pouvons nous concentrer sur ceux que nous n’avons pas encore trouvés, expliqua Kaidan. Je me suis entretenu avec Jacob Taylor. Il a aussi des contacts d’anciens de Cerberus. L’Homme Trouble ne fait pas l’unanimité. Taylor s’occupe de les contacter. »

Shepard hocha la tête. Voilà qui était encourageant. Avec Liara qui tentait toujours de trouver où le chef de file de Cerberus pouvait bien se terrer, ils avaient vraiment de nombreuses pistes de travail. Cerberus finirait bien par rendre les armes. Au moins, s’ils parvenaient à entraver ne serait-ce qu’un peu leurs actions néfastes, cela serait vraiment bénéfique pour la guerre.

Kaidan lui fit également part d’une tentative de contact de la part d’Aria T’Loak. Shepard frémit. Elle savait bien que le Major n’allait pas converser avec l’ancienne maîtresse d’Omega. Ce n’était pas une fréquentation recommandable, en quelque sorte. Pas le genre de Kaidan que de s’enquérir d’une possible aide à apporter. Il n’y avait que Shepard pour s’acoquiner avec tout et n’importe qui. Pourtant, le Major devait savoir que parfois, cela payait.

Le Commander nota dans un coin de sa tête de reprendre contact rapidement avec Aria. Elle avait sûrement quelque chose à lui dire pour qu’elle prenne le risque de se faire repérer.

« Alors, Kaidan ? Que devons-nous faire ? » lui demanda-t-elle.

La question prit au dépourvu le Major. Peut-être pensait-il que la jeune femme allait reprendre les rênes. Mais ce qu’il se passait était du fait de Kaidan. Pour Shepard, il était normal qui prenne la décision de la route à prendre. Elle savait déjà qu’il faudra se rendre sur Omega. Que l’Homme Trouble ait voulu s’en emparer cachait sûrement quelque chose.

« D’après ce que je sais sur Cerberus… Il faut chercher désormais à les atteindre de plein fouet. A leur montrer qu’ils ne sont pas en position de gagner quoique ce soit… Il faudrait mener une opération sur les bases avérées…

— Tout en prenant le risque que l’Homme Trouble bouge ses pions avant que l’on puisse monter une mission. Cela mobilisera trop de monde. C’est un luxe que nous ne pouvons nous permettre. Hackett ne donnera pas le feu vert pour une telle opération. »

Kaidan soupira malgré lui, apparemment.

« Je sais bien…

— Il nous faut toucher Cerberus quelque part où ils se sentent forts. Quelque chose qui a marqué.

— Vous pensez à Omega, n’est-ce pas ? »

Shepard se redressa complètement. Elle plongea son regard dans celui du Major.

« Tout à fait. Reprenons Omega. Cela montrera à Cerberus qu’ils n’ont pas à se déclarer maître d’un endroit de manière aussi arbitraire. De plus, il y a fort à parier qu’il s’agit d’un endroit stratégique pour l’Homme Trouble. Je ne pense pas qu’il se soit frotté à Aria T’Loak sans avoir quelque chose derrière la tête. »

Kaidan sembla hésiter avant de lui répondre, il cherchait ses mots. A le regarder, cela ne semblait pas particulièrement l’emballer.

« Omega est un repaire de hors-la-loi et de brigands… Que gagnerons-nous à vouloir le conquérir ? »

Évidemment. Omega, c’était la lie de la Galaxie. Là où le Conseil n’avait aucune main mise. Il était normal que Kaidan, Spectre et Major de l’Alliance n’ait pas forcément envie de s’en occuper. Mais c’était là où il se trompait.

« Nous pouvons rallier les forces des concellaires à coup d’alliances et de promesses. Pas le système Terminus. Il faut des faits. Et la racaille qui habite Omega, comme vous le dites, c’est une force de frappe. Ils sont très remontés contre Cerberus. Ce ne serait pas un luxe que de compter sur leur aide pour occuper ces terroristes pendant que nous nous concentrerons sur l’Homme Trouble, les Geths ou les Reapers. »

Kaidan ne dit rien. Les arguments du Commander commençaient à trouver un écho chez lui, au vu du pli qui lui barrait le front. Il était en pleine réflexion.

« Si vous ne voulez pas traiter avec Aria T’Loak, je m’en charge, continua Shepard. On a quelques… atomes crochus et il semblerait qu’elle ait besoin de mon aide. Je peux convenir d’un accord avec elle. Si nous aidons les habitants d’Omega à se débarrasser de Cerberus, je pense qu’il n’y a aucun problème à ce qu’elle renvoie l’ascenseur. De toute façon, comme elle le dit : Aria est Omega. Les habitants s’ajouteront probablement à nos alliés. Sans parler de leur marché parallèle… Il suffira de fermer les yeux sur la circulation du Sable Rouge et on pourra profiter de prototypes et autres composants dont a sans doute besoin Presalia. »

Elle savait que ce genre de combine ressemblait fort à de la corruption. Qu’elle fermait les yeux sur des activités illégales pour profiter de choses tout aussi peu légales. Mais, comme elle l’avait dit, Omega était hors du contrôle de la Citadelle. Il fallait jouer selon les règles de la station. Au vu de la situation, il valait mieux s’asseoir sur certains principes.

« A moins que vous n’ayez une autre idée ? » demanda Shepard, cherchant à ne pas être trop incisive avec le Major. Celui-ci secoua mollement de la tête. Très bien. Ils étaient donc d’accord.

Shepard décréta qu’il était temps de se remettre en piste. Elle congédia Kaidan au prétexte de devoir s’habiller, ce qui n’était pas faux. Restait ensuite à faire sortir Joker de ses quartiers sans que personne ne se doute de quelque chose. Ça, c’était plus difficile à appréhender. Même si leurs petits intermèdes étaient peu fréquents, quelqu’un d’observateur pouvait remarquer qu’il se tramait quelque chose. Shepard recevait peu de monde dans ses quartiers, préférant se déplacer elle-même.

Avec Kaidan à bord, il faudrait redoubler de prudence. Le Major était loin d’être un imbécile. D’autant plus que le Commander était amené à travailler avec lui. Ce qui signifiait qu’il pouvait la solliciter à n’importe quel instant. Le fait d’être monté sans y avoir été invité montrait que ce genre de scène allait se reproduire.

Alors qu’elle enfilait son uniforme, Jeff risqua un œil en dehors de la salle de bains.

« Tu peux sortir », lui fit-elle savoir.

Le pilote s’extirpa de sa cachette avec soulagement.

« Je n’aurais jamais pensé devoir me planquer dans un placard…

— Ce n’est pas franchement un placard, le corrigea Lucy.

— Laisse-moi mon délire de l’amant dans le placard, veux-tu ? » gémit-il avec mélodrame. « Ne me détruis pas mes fantasmes ! »

La jeune femme se mit à rire. Elle sortit la casquette de sous ses draps et la lui jeta.

« Tiens, ne laisse pas d’indice compromettant dans ma chambre, on ne sait jamais… »

Elle reprit son sérieux et lui exposa le problème qui se présentait à eux. Jeff fit la grimace. C’était on ne pouvait plus clair qu’il fallait désormais redoubler de prudence. Peut-être qu’il leur faudrait la complicité d’EDI pour réussir à ne pas se faire prendre. Cela ne devrait pas être compliqué. L’Intelligence Artificielle semblait nourrir un grand intérêt à la situation et cherchait à comprendre le principe de la relation secrète. Il se chargerait de lui expliquer.

Le pilote sortit en premier. Il croisait les doigts pour ne rencontrer personne dans l’élévateur. Jusqu’à présent, la chance avait été de son côté. Il espérait que cela dure. Heureusement que le CIC se trouvait à l’étage du dessous. Les portes s’ouvrirent et il tomba nez-à-nez avec Jacob.

« Tiens, c’est rare que tu sois là, se contenta de dire le métis.

— Oh… Le Commander voulait un… datapad sur les nouvelles améliorations du Normandy… Il semblerait qu’elle n’écoute pas les conseils du doc, ajouta Joker, maîtrisant du peu qu’il pouvait son mensonge. Je ne sais pas ce qu’elle prépare, mais je parie que ça va encore être à bibi de sortir tout le monde du pétrin où elle va nous fourrer. »

Voilà, embrayer sur une petite boutade concernant les plans foireux de Shepard pour noyer la conversation.

« C’est sûr que Shepard a le chic pour se fourrer dans de ces situations, renchérit Jacob avec un sourire entendu. Je montais justement la voir parce qu’elle ne répondait pas à l’intercom et comme le Major Alenko m’a dit s’être entretenu avec elle, j’en ai déduis qu’elle était prête à entendre ce que j’ai à lui dire.

— Je crois qu’elle ne va pas tarder à descendre…  En tout cas, c’est ce qu’elle m’a dit. » Jacob hocha la tête. Il hésita à appuyer sur le bouton de l’étage des quartiers du Commander puis se ravisa et enfonça celui du mess. « Je vais l’attendre avec un café. EDI, tu pourras lui dire que je voudrais lui parler dans le mess ? »

L’Intelligence artificielle répondit par l’affirmative. Joker put enfin sortir de l’élévateur et se diriger vers son cockpit. D’après ce qu’il avait compris, Omega serait la prochaine destination. Autant commencer à préparer les contrôles de routine et à vérifier encore une fois les boucliers avant de se jeter dans cette bataille. En tout cas, Jacob avait l’air d’avoir repris du poil de la bête et c’était vraiment rassurant de le voir se concentrer à fond sur ce qu’il faisait. Il avait besoin d’exorciser la trahison de Miranda. Affronter son ancien groupe lui permettrait de crever un abcès, sans doute.

Shepard avait compté cinq bonnes minutes avant de sortir du loft. EDI lui fit savoir, alors qu’elle franchissait la porte de ses quartiers, que Jacob voulait s’entretenir avec lui. Décidément… Il avait sûrement eu du nouveau concernant les défections des agents de Cerberus. Les retrouver n’était pas simple. Ils étaient sans doute traqués par l’Homme Trouble. On ne quittait pas ainsi une organisation terroriste. C’était les pieds devant ou rien. Un mode de fonctionnement bien vil, mais propre à ce genre de groupuscule. Rien de bien étonnant. Tant que Jacob était parmi l’équipage du Normandy, il n’était pas tant visé que cela, surtout par rapport à elle.

Alors que l’élévateur amorçait sa descente, elle essaya d’estimer le nombre d’individus qui auraient pu se rebeller contre l’Homme Trouble et surtout quel genre de personne… Les scientifiques ayant contribué à sa reconstruction et à toutes les expériences que Cerberus avait opérées sur des humains seraient une précieuse aide pour Presalia…

Malgré tout ce qu’on pouvait dire sur le groupe, le degré d’expertise de ses membres dans certains domaines avait de quoi forcer l’admiration même si l’éthique n’était pas vraiment respectée. Encore une fois, faire des concessions était nécessaire. Fermer les yeux sur l’abject pour pouvoir envisager quelque chose de positif.

Comme EDI le lui avait dit, elle trouva Jacob assis en train de boire un café. Il la salua avant de lui en proposer un autre qu’elle refusa poliment. Elle avait craché de la bile dans le lavabo quand Jeff était parti et elle préférait ne rien avaler pour l’instant. Décidément… Ce Reaper lui avait fait plus de dégâts qu’elle ne l’avait pensé. Quelle pitié.

« Alors, Jacob, vous avez du nouveau ? »

Il hocha la tête avec certitude, limite non peu fier de ce qu’il avait fait.

« J’ai demandé de l’aide à Liara parce que ce n’est pas simple de retrouver ce genre de personnes. Nouvelles identités, parfois nouveau visage…

— Vouloir se cacher de Cerberus demande quelques sacrifices…

— Tout à fait. » Jacob activa son Omintool et tendit un datapad à Shepard.

« J’ai retrouvé la piste de quelques réfugiés. Il semblerait que certains se soient assemblés en communauté.

— L’illusion que le nombre servira à les protéger… Comment les blâmer ? »

Le Commander regarda la liste. Il y avait environ presqu’une cinquantaine de déserteurs encore en vie. Certains vivaient parmi cette communauté, mais nombre d’entre eux s’étaient éparpillés, espérant s’échapper dans des régions qui échappaient encore à Cerberus. Soit ils se fondaient dans une population humaine importante, soit ils se cachaient parmi des populations aliens qui n’intéresseraient peut-être pas les appétits de l’Homme Trouble.

« Évidemment, retrouver la trace de ces gens implique de croiser ceux qui les poursuivent. Cerberus a une unité d’élite pour cela. Ce sont les unités Phantom.

— Le nom est particulièrement adéquat, remarqua Shepard.

— Ce sont des guerriers issus d’expérimentations. Vitesse, acuité, réflexes accrus. De véritable machines à tuer… » Jacob lui montra un hologramme à l’aide de son Omnitool. « Et vicieusement intelligents. »

La silhouette élancée ne dit rien qui ne vaille à Shepard. Cela n’allait pas être facile à abattre pour elle qui était plutôt rompu à l’attente de son rôle d’infiltrateur. Le fusil à lunettes serait inutile. Peut-être faudrait-il se passer de Garrus sur ce coup-là… Jacob était plus indiqué pour le job, de même que James.

Enfin, il faudrait songer à la stratégie plus tard… A moins que… Elle avait bien une idée mais préférait voir déjà avec Aria ce qu’il faudrait envisager pour Omega. Si l’ancienne maîtresse d’Omega avait bien le caractère qu’elle affichait, elle choisirait une infiltration de la station orbitale avec une phase de guérilla urbaine. Pas forcément le travail d’un grand groupe. Au pire, s’ils devaient affronter frontalement Cerberus, l’équipage du Normandy au complet ne changerait pas grand-chose. Sans parler de Kaidan. Shepard n’était pas certaine que l’Asari tolère le Major dans son antre. Elle savait qu’il n’était pas de la même trempe que Shepard.

L’idée d’assigner, avec son accord bien sûr, Kaidan sur la mission d’extraire le groupe dissident de Cerberus avec Jacob et James et une petite escouade qu’elle arrivait bien à convaincre Hackett de lui donner lui parût donc être finalement une bonne idée. Cela pourrait avancer grandement leur affaire et arrangerait les susceptibilités de chacun. D’ailleurs, elle appela Kaidan pour lui soumettre tout de suite cette proposition. Autant ne pas perdre de temps. Si cela se réglait comme elle le pensait, elle aurait de quoi négocier avec Aria.

Le Major accueillit l’idée avec calme. Il lui parut même enthousiaste. Ah, si facile à prédire, Kaidan. La perspective de gagner du temps était la bienvenue. De plus, il aurait un œil sur Jacob, puisqu’il ne semblait pas lui faire confiance, et Shepard lui confiait James, qui était un véritable soldat de l’Alliance, ce qui n’était pas pour déplaire au Major. Ainsi, le Commander pourrait amener Garrus avec elle. Elle était sûre qu’Archangel serait ravi de retourner dans son ancien bac à sable.

« Je me charge de contacter Aria T’Loak. »

Laissant les deux hommes en pleine échange d’information et élaboration d’un plan, elle se dirigea vers la pièce occupée par Liara. L’Asari serait à même de retrouver la trace de la patronne de l’Afterlife.

Liara avait les traits soucieux. Il était normal qu’elle se fasse du souci pour Thessia. Mais Shepard ne pensait pas qu’elle se minerait à ce point. Elle se rappela d’une Liara déterminée, qui avait essuyé ses larmes d’un revers de main pour se jurer de tout faire pour que les Reapers soient défaits. Mais, après tout, la jeune Asari avait bien le droit de craquer un peu. C’était juste que Shepard s’était habituée à la nouvelle Liara qui fichait parfois froid dans le dos.

« Shepard. Ravie de voir que vous êtes à nouveau sur pied, dit l’informatrice en se levant à son arrivée.

— Merci, Liara.

— Vous vous sentez mieux ? »

Shepard répondit par l’affirmative. Elle était encore vaseuse en position debout, mais bon, elle n’allait pas jouer les petites natures. C’était largement supportable et elle savait faire abstraction de la douleur quand la situation l’exigeait.

« Et vous, Liara ? demanda le Commander qui voyait bien les traits tirés du Shadow Broker. Vous prenez le temps de vous reposer un peu ? »

Liara eut un faible sourire et haussa les épaules. « Autant que vous lorsque vous n’êtes pas sujette à d’affreuses migraines. Mais moi, je n’ai pas affronté un Reaper. »

L’Asari soupira et posa ses deux mains à plat sur son bureau. « Mes recherches sont multiples. Anciens de Cerberus qui ont quittés l’organisation, un moyen de rallier les Elcors de manière efficace, les ressources technologiques dont le docteur Presalia a besoin, sans parler des Geths… » Un nouveau soupir s’échappa de la bouche de Liara.

Trop de choses reposaient sur ses épaules. Et elle se mettait une telle pression… Liara était comme Shepard. Perfectionniste. Persuadée que si ce n’était pas elle qui faisait le boulot, personne ne le ferait ou bien, il ne serait pas fait correctement. C’était égocentrique… Oui, bien égoïste. Mais c’était aussi ce qui faisait qu’elle était vraiment impliquée dans leurs missions.

Le Commander regretta presque de devoir lui donner du travail supplémentaire… Mais retrouver Aria T’Loak était plus essentiel que le reste pour l’instant. C’était aussi cela que Liara devait comprendre pour ne pas s’épuiser. Échelonner les tâcher. Faire des priorités.

Shepard présenta donc sa requête au Shadow Broker qui afficha un sourire fatigué, mais certain.

« Oh, cela ne devrait pas être difficile, dit-elle comme s’il s’agissait juste de faire une recherche sur l’Extranet. Avec la trace de son appel, je peux la retrouver aisément. » Tout en disant cela, elle pianota sur son clavier virtuel et Shepard n’eut même pas le temps de prendre congé en lui demandant de l’avertir quand elle aurait trouvé la maîtresse d’Omega que Liara lui disait que c’était déjà fait.

« Impressionnant, » ne put s’empêcher de dire le Commander. Liara se mit à rire doucement avant de demander, retrouvant son sérieux dans la seconde : « Je vous transmets le signal dans la salle de réunion ?

— Si cela ne vous dérange pas, je peux lui parler ici.

— Comme vous voulez. »

Liara pianota encore un peu et l’image d’Aria apparut sur le mur d’écran qui remplissait la majeure partie de la pièce.

« Shepard. »

Tout en hochant la tête pour répondre à la salutation lapidaire de l’Asari, le Commander détailla son visage. Elle ne perdait pas de sa vergne qui caractérisait ses traits, mais on voyait clairement qu’elle était fatiguée, acculée. Tout en montrant cette rage qui la rendait si redoutable. Aria était énervée et cela ne disait rien qui ne vaille pour ses ennemis. Shepard s’était toujours douté que pour tenir Omega sous son joug, l’Asari était une fine stratège, doublée d’une despote qui savait juste tirer sur les bonnes ficelles pour camoufler cela par la liberté qu’elle offrait aux habitants de sa station. La règle « Ne pas faire chier Aria » était valable dans toute la Galaxie.

« J’ai cru comprendre que vous en étiez venue aux mains avec un Reaper, dit Aria en guise d’introduction. C’est ce que j’apprécie chez vous, Shepard. Vous ne faites pas dans la dentelle. Ce n’est pas votre genre de rester sur le côté à regarder ce qu’il se passe. »

Le Commander croisa les bras et la laissa continuer. Pour l’instant, la laisser mener le dialogue et repérer où s’engouffrer si jamais une brèche se présentait.

« Mais venons-en à ce qui m’intéresse. Je n’aime pas les connexions non-sécurisées. J’aimerais que nous nous rencontrions pour discuter. »

C’était à prévoir. Mais Shepard n’avait pas peur de voir Aria. Ce n’était pas une ennemie. L’enjeu était de tirer une alliance bénéfique à toutes les deux. Personnellement, se voir en face était ce que préférait Shepard. Elle savait que les communications n’étaient pas sûres, même en temps de paix. Restait juste à savoir où et comment se transmettre l’info de manière détournée.

« Je ne suis pas une petite trafiquante, mais les Asaris sont dures en affaires, continua Aria. N’oubliez pas que nous vendons de tout… Tout se qui est monnayable se vend… N’est-ce pas ? »

Là, Aria regardait parfaitement Liara avec un sourire en coin. La jeune Asari déglutit et hocha la tête. Shepard et elle échangèrent un regard. Elles avaient compris. Illium.

« Allons, bon… Vous voulez me monnayer vos services ? , enchaîna le Commander avec désinvolture comme s’il n’y avait rien de plus banal comme conversation. Je ne roule pas sur l’or, vous savez.

— Vous verrez bien… » continua Aria avec le même ton.

Un hochement de tête servit de signe de fin de conversation. Les écrans affichèrent à nouveau les informations cryptées qui faisaient le quotidien du Shadow Broker.

« Illium n’a pas encore été envahie par les Reapers, mais la Nébuleuse du Croisant Rouge est encerclée.

— Le Relais est encore actif dans le système de Tasale ? »

Liara pianota quelques instants.

« Oui. »

Alors il faudrait agir vite. Aria prenait des risques mais bon, Shepard n’était pas à ça près. De toute façon, la menace était partout à présent. Liara lui fit part de sa volonté de se renseigner sur les potentiels Reapers qui pourraient se trouver sur leur chemin. Elle se lança aussi dans tout un tas de calcul compliqués, entrant en grande conversation avec EDI. Shepard s’éclipsa doucement. Ce n’était pas du tout dans son champ de compétences. Liara disposait encore de temps. Shepard savait exactement comment gérer la suite. Tout d’abord, avant de se rendre où que ce soit, il fallait laisser l’équipe Kaidan sur la Citadelle. Le Major aurait tout à fait loisir de réquisitionner un vaisseau pour sa mission.

Elle se mit en quête des deux hommes qu’elle avait laissés dans le mess. Ils ne s’y trouvaient plus, alors il fallut qu’elle demande à EDI de lui donner leur localisation. Ce fut donc dans le hangar qu’elle retrouva Kaidan et Jacob qui avaient rejoint James en grand bichonnage du Kodiak avec Cortez. C’était quelque chose de voir Kaidan avec sa carrure de biotique en plein milieu de deux soldats physiquement plus avantagés que lui. Surtout James. Une vraie carrure de soldat de première ligne. Au moins, Kaidan pourrait compter sur lui pour le couvrir pendant qu’il se servirait de ses pouvoirs. Cortez, qui se trouvait sur le côté, avait une constitution moins massive. A vrai dire, il était taillé pour la logistique sur le terrain même si Anderson lui avait vanté ses mérites en tant que fusilier. C’était un homme très discret et elle n’avait pas eu vraiment l’occasion de parler avec lui. En tout cas, lui et James semblaient se connaître. Ce qui avait grandement facilité l’intégration du nouveau et diminué la solitude que devait parfois ressentir Vega dans ce vaisseau où tout le monde ne faisait pas partie de l’Alliance.

Shepard était toutefois étonnée que James ait finalement trouvé une place. Au départ, il avait été bien trop rigide, guidé, trop militaire. Pas que Shepard ait perdu l’habitude du code de l’Alliance, mais disons que son équipe ne se comportait pas trop comme ce que l’on aurait pu attendre de subordonnés dans le sens strict de l’armée. C’était plutôt des camarades alors personne ne s’encombrait vraiment des protocoles et des titres. Sauf les soldats de l’Alliance. L’équipage qui faisait fonctionner le Normandy, dont une bonne partie étaient des anciens de Cerberus, n’avaient pas l’habitude de toutes les manies officielles militaires mais ils avaient toutefois une attitude déférente envers elle mais elle ne s’en formalisait pas pour autant. S’ils préféraient la voir comme le Commander… Peut-être avaient-ils tout simplement envie d’appartenir à ce groupe militaire et d’oublier leurs anciens patrons. En tout cas, Shepard n’était pas dépaysée.

Il n’y avait que Chambers qui semblait se dérober à ce genre de chose. Tout en étant à la limite de l’obséquiosité, elle dépassait souvent les bornes et oubliait à qui elle parlait. C’était parce qu’elle s’était attribué le rôle de psychologue du Normandy qu’elle se permettait une indiscrétion sans limites. Shepard n’aimait pas trop qu’on se mêle de sa vie privée, mais Chambers avait ses avantages : des qualités d’observation de l’humain que Shepard n’avait pas et cela lui permettait parfois d’aborder des problèmes avec un peu plus de tact que d’accoutumée. Chambers était une analyste du groupe Normandy et Shepard savait que le moral était une donnée trop importante pour être négligée. Surtout dans ce combat. C’était pourquoi elle fermait les yeux sur les excentricités de son quartier-maître. Tant qu’elle n’en faisait pas les frais. Chambers avait bien tenté sa chance, mais Shepard lui avait fait comprendre que ce n’était pas du tout son truc. Elle n’avait même pas cherché à lui dire qu’elle était flattée, cela n’était pas vrai. Chambers lui avait fichu la trouille. Tout simplement. Il fallait dire que, toute psychologue qu’elle pouvait être, il lui arrivait de manquer de finesse et de tact. Elle lui avait carrément rentré dedans. Pas étonnant que Jack hurle comme une vierge effarouchée. Le Sujet Zéro ne lui avait pourtant pas refait le portrait. Mais Shepard se doutait bien que la menace d’une Jack enragée avait sans doute suffit à calmer les ardeurs du quartier-maître. Cette dernière était allée voir ailleurs. Shepard se fit la réflexion que Chambers était peut-être fascinée par les caractères forts et explosifs. Et les Aliens…

James ne semblait pas avoir été trop perturbé par l’attitude caustique du quartier-maître. Pourtant, malgré sa carrure de machine de guerre, c’était quelqu’un de délicat, paisible. Un peu trop emprunté parfois. Concerné, sûrement. Protecteur… Ça, Shepard avait fini par le comprendre. James s’était donné pour mission personnelle de toujours agir pour le bien du Commander, quitte à être parfois un peu trop présent. Mais il avait fini par comprendre que Shepard était une grande fille et surtout qu’elle était bien entourée. Qu’elle n’avait pas besoin d’attention exclusive. Garrus surveillait ses arrières, freinait parfois sa vergne, mais partageait aussi son goût de balles bien placées entre deux yeux et d’un bon nettoyage de l’ennemi avant d’avancer. Liara était un soutien important. Elle aussi amenait à penser différemment. Elle voyait parfois ce que Shepard ne voyait pas ou ne voulait pas voir. Chakwas, tout médecin qu’elle était, veillait de près à sa santé, avec parfois un ton maternel qui ne gênait pas Shepard. Sa propre mère avait toujours été plus ou moins distante. Militaire de carrière. Le métier faisait sans doute cela. Shepard ne s’imaginait même pas avoir des enfants. Elle n’avait jamais été intéressée par eux. Elle avait autre chose à penser. Même si, d’un côté, elle se battait pour que tous les enfants de l’Univers aient un avenir. C’était là le seul lien qu’elle pouvait avoir la génération future.

Jacob était moins proche de Shepard que les autres, mais c’était aussi quelqu’un sur qui elle pouvait compter. Ils partageaient les mêmes idées, le même idéal de la fonction militaire et de son rôle. Le Commander pensait toutefois que James devait sûrement le surveiller. Tout comme Legion. Le Geth était désormais reclus dans son antre et il était toujours en pleine exploration des données accumulées. C’était difficile à se représenter et Shepard avait fini par abandonner l’idée de comprendre ce qu’il faisait.

Tali n’était plus là, mais James avait bien compris que le Commander la considérait comme une amie et que la Quarienne n’agirait pas pour lui nuire. Elle s’était carrément proposée pour une mission que certes, elle seule pouvait réussir, mais qui était ô combien difficile.

Shepard comprenait qu’il avait été bien difficile pour James de trouver une place parmi cet assemblage hétéroclite. Elle était assez inconsciente pour s’acoquiner avec les Krogans.

Mais tout ce qu’elle avait fait avait sans doute montré au Lieutenant que, malgré les différentes appartenances raciales qu’il pouvait exister entre tous les membres de l’équipage du Normandy, il y avait une entente, une alchimie, certes, fragile mais existante. Et que c’était une preuve que l’on pouvait se battre pour la même chose même si les intérêts personnels étaient différents.

Même Jack avait sa place, alors pourquoi pas le timoré James Vega ? Le Sujet Zéro était d’ailleurs l’élément le plus instable de tout le groupe, malgré la présence d’un Geth. Shepard savait que la jeune femme voulait se donner une image de femme forte, qu’il ne fallait pas faire chier, ce qui était vrai, mais elle l’avait suffisamment percée à jour pour comprendre que ce n’était qu’un moyen de se protéger. Les quelques missions faites ensemble lui avait appris bien plus que toutes leurs discussions dans l’espèce de trou où le Sujet Zéro avait établi ses quartiers.

Jack et James… Les rares fois où Shepard les avait vus évoluer ensemble, la jeune femme pétait littéralement les plombs. Elle avait du mal à comprendre l’attitude de celui qu’elle avait fini par surnommer le « Boyscout », tellement son dévouement était sans faille. Trop gentil, trop mou, James ? Si Jack avait été un tant soit peu attentive, elle aurait retenu que sur le terrain, un bon fusil d’assaut entre les mains, le Lieutenant Vega faisait son petit effet et était d’une efficacité à toute épreuve. Surtout, il ne faisait pas de sentiments. Tout ce qui était estampillé ennemi était abattu sans pitié. Alors, certes, le petit nouveau était sans doute maladroit au civil mais c’était une véritable machine à tuer. Alors que Jack arrête ses cris d’orfraie. Ce qui était étrange, c’était son attitude lorsque Miranda avait viré sa cuti. Le Sujet Zéro avait littéralement fait exploser tout ce qui se trouvait dans le périmètre proche du Normandy. Une vraie boucherie. Shepard se souvenait encore bien de l’immense onde de choc qui avait envoyé valser tout ce qui se trouvait sur son passage. Une belle démonstration des pouvoirs du sujet expérimental.

Était-ce la trahison de Miranda qui l’avait perturbée à ce point ? Elle n’avait jamais aimé le Commandant en Second. Peut-être qu’elle avait malgré tout commencé à l’apprécier pendant leurs sessions de travail communes et qu’elle n’avait fait qu’exprimer son dépit de s’être fait avoir ? Ou bien…

Shepard s’arrêta net dans sa marche. Non… Elle se surprit à rire toute seule. James n’avait eu qu’une éraflure sur le bras… Et si…

Et si derrière toute cette attitude dramatique, Jack tentait de masquer que le Lieutenant Vega était à son goût ? Que son attitude surprotectrice ne l’agaçait pas mais, au contraire, l’attirait ? C’était énorme ! Elle songea à demander à Joker ce qu’il en pensait avant de reprendre sa route. Le quatuor masculin commençait à la dévisager étrangement. Sans doute l’avaient-ils entendu rire toute seule. Elle n’allait pas rajouter « désordres mentaux » à la liste des symptômes qu’elle présentait à la suite de son affrontement contre le Reaper.

« Commander. » James et Cortez firent le salut réglementaire auquel elle répondit machinalement. Elle se tourna vers Kaidan.

« Alors, Major ? Vous avez préparé votre prochaine mission ?

— Nous nous sommes mis d’accord sur une approche de la colonie où se trouvent les anciens membres de Cerberus. Ce sont ceux qui présentent un plus grand potentiel d’aide et qui malgré tout plus facile à trouver et à ramener. Cela ne mobilisera qu’un vaisseau et une frégate de soutien, ce qui n’est pas à négliger. Sans parler que, vivant en groupe, leur intégration à l’un de nos projets ou une des missions en cours sera plus évident.

— Il y a fort à penser que ces membres dissidents agissent à leur manière contre Cerberus, intervint Jacob. Certains ont travaillé avec moi, je sais qu’ils ont dû sûrement continuer leurs recherches mais vers un moyen de contrer celles de Cerberus. »

C’était donc le point le plus stratégique. Et donc, le plus difficile à atteindre.

« Il semblerait que Cerberus ait déjà repéré les lieux où ce groupe se cache. Il y a fort à parier que les hostilités auront commencé quand nous arriverons. D’où l’utilité du soutien de la frégate. Après, il nous faudra sans doute s’en servir comme moyen de diversion afin de s’infiltrer dans la colonie.

— Il vous faudra donc un véhicule léger pour passer la zone de combat, conclut Shepard.

— Oui, avoua Kaidan. C’est pour cela que je voudrais vous emprunter Cortez. Le pilotage des véhicules légers est donc son champ d’expertise. Il nous faut un quatrième homme pour assurer la manœuvre. J’aurais besoin de Vega sur le terrain, alors Cortez peut prendre sa place et rester en stand-by. »

Le Commander ne vit pas de souci à accéder à sa requête. Cortez partirait donc avec le groupe Kaidan. Shepard s’enquit ensuite de leurs besoins en armement.

« Pas la peine. J’ai obtenu l’accès à l’armurerie du C-Sec. Nous nous approvisionnerons là-bas. Vous pourriez avoir besoin de ce qu’il y a à bord du Normandy. »

Shepard fut touchée par l’attention. C’était du Kaidan tout craché. Bonne idée.

« James, vous ne voyez pas d’inconvénient à vous mettre sous les ordres du Major ? demanda-t-elle tout de même au Lieutenant.

— Non, M’dame. C’est un honneur. »

Shepard secoua la tête avec un sourire en coin. Toujours aussi guindé, finalement. Mais la présence de Kaidan y était sans doute pour quelque chose. Ce dernier était un peu plus formel qu’elle. Pas à bord du Normandy car il était convenu que le vaisseau reste sous son commandement. Mais, il n’y avait pas à douter que durant la mission, James allait retrouver des attitudes plus familières pour lui.

Si tout était bon pour Kaidan, alors il pouvait se mettre en route. Il fallait juste ajuster deux-trois petites choses.

« Nous nous rendons sur Illium afin de convenir d’un arrangement avec Aria T’Loak, informa-t-elle. Suite à cela, la reprise d’Omega risque de prendre du temps. Dans tous les cas, nous nous retrouverons à la Citadelle. Je laisserais le commandement du Normandy à Liara pendant mon absence. Il y a fort à parier que nous aussi, aurons à nous infiltrer dans la station volante. La guérilla urbaine est ce qui se profile là-bas.

— En effet, cela risque de prendre du temps.

— Je me charge juste de rendre à Aria ce qu’elle réclame être sien. Après, je ne me mêlerais pas des exactions internes. Tant que Cerberus fout le camp de là-bas… C’est mon objectif.

— Il faut toutefois qu’elle consente à vous donner quelque chose en contrepartie, insista Kaidan.

— Évidemment. »

Mais Kaidan n’avait pas l’air convaincu. Il fit la moue, mais Shepard décida de l’ignorer. Ce qu’elle allait faire avec Aria ne le concernait pas. C’était son problème. Sa négociation.

Le groupe mené par le Major finit les derniers préparatifs de leur mission, ce qui fut assez rapide. Ils sortirent du Normandy, talonnés par Shepard.

« Bonne chance.

— Vous aussi, Shepard. Je vous contacte dès que nous serons prêt à partir. Je suppose que vous n’allez pas tarder à vous en aller ?

— Dès que vous aurez franchi les portes de ce fichu élévateur, on fiche le camp. Les réserves sont refaites, le Normandy est prêt à repartir. »

Kaidan hocha simplement la tête. Il resta un léger instant à dévisager le Commander avant de se détourner pour redescendre le quai. James et Cortez saluèrent militairement Shepard qui leur répondit de la même manière. Quand à Jacob, un signe du menton lui suffit. Il avait l’air grave, déjà concentré sur la tâche à accomplir.

Shepard regarda le quatuor s’éloigner. C’était stratégiquement le mieux à faire. Cerberus était trop dangereux désormais. Il fallait agir à plusieurs endroits. Elle n’aurait pas mis quelqu’un d’autre sur cette mission. Une bonne alchimie devrait découler de cet ensemble. Quelque chose d’exploitable sur le terrain qui jouerait en leur faveur. Shepard n’était pas spécialement inquiète. Cerberus avait beau avoir grossi ses rangs avec des sujets expérimentaux, les terroristes n’en restaient pas pour le moins humains. Plus faciles à abattre que les Reapers. Quelque chose de bien plus familier.

Comme elle l’avait dit à Kaidan, elle attendit que l’élévateur avale le petit groupe avant de réintégrer le Normandy. Direction Illium et il n’y avait pas de temps à perdre. Elle se dirigea vers le cockpit.

« Dites-moi tout, Commander. » dit Joker en réajustant sa position sur le fauteuil.

Shepard lui sourit. Elle aimait cet enthousiasme qui émanait de lui, toujours prêt à partir où que ce soit, peu importait la distance, le nombre de Relais à passer. Toujours prêt à voler.

« Illium, dit-elle simplement. Aria T’Loak nous attend là-bas.

—OK ! Mais pour Kaidan…

— Il part rejoindre une colonie où Jacob a trouvé un groupe d’anciens membres de Cerberus. Apparemment, leur ancien patron n’apprécie pas leur défection.

— Et des personnes ayant été dans les petits papiers de Cerberus seraient une aide précieuse pour nous autres… Mais une équipe de quatre… C’est peu, non ? Il va s’en sortir ? » ajouta-t-il le plus innocemment du monde.

La moquerie n’échappa pas à Shepard. Elle secoua lentement la tête mais lui répondit tout de même que Kaidan n’était sans doute pas Major pour rien. Et puis, avec Jacob et James, il avait un bon soutien.

« Kaidan n’apprécie pas Aria, de toute façon. Et elle n’aurait pas aimé voir un Spectre trop droit à ses yeux pour gérer ses affaires. Ils ne se connaissent pas et seraient méfiants l’un envers l’autre. Je connais assez Aria pour savoir qu’elle n’aurait pas toléré sa présence et Kaidan n’aurait pas arrêté de faire remarquer ô combien ses méthodes ne lui plaisent pas.

— Vous vous êtes débarrassée de lui, en quelque sorte.

—On peut dire ça. Si je veux obtenir un arrangement avec Aria, il faut que je montre que je suis de son côté. Ce qui est le cas même si j’aurais aussi à redire quant à la façon dont elle considère les habitants d’Omega et les trafics qui s’y passent. Mais bon… Disons qu’il faut bien comprendre qu’Omega est quelque chose à part dans notre Galaxie. »

Ce qui était vrai. Shepard ne voulait pas s’occuper des affaires d’Aria. Omega tournait très bien sans qu’elle n’y fourre son nez. De toute façon, il était de notoriété publique que ce vivier de malfrats était une précieuse source d’information pour tout Spectre qui voulait évoluer sans trop de casse dans le système Terminus. Alors, certes, les lois du Conseil n’étaient pas en vigueur du tout, la loi du plus fort régnait, mais il y avait un équilibre. Équilibre que Cerberus avait brisé avec son invasion brutale. L’Homme Trouble allait cependant regretter de s’être mis Aria sur le dos. Même Shepard avait bien compris que c’était la chose à ne absolument pas faire. Il fallait vraiment qu’il y ait quelque chose de particulier à vouloir à tout prix prendre la station d’assaut.

Et là, cela sauta aux yeux de Shepard. Évidemment. Elle avait été bien stupide de ne pas y avoir pensé avant. Omega. Il y avait la proximité avec le Relais éponyme. Ce fameux Relais qu’elle avait dû franchir au petit bonheur la chance avec un IFF douteux. Là, derrière, elle avait failli y laisser sa peau. Tout le Normandy aussi d’ailleurs. Là où elle avait laissé des compagnons d’armes dont la vie avait été sacrifiée. Oui… Cerberus devait encore frayer quelque coup bas par cette promiscuité avec ce Relais-là. Avait-il finalement convenu quelque chose avec les Collecteurs ? Au vu de la soudaine collaboration entre Cerberus et l’ennemi, cela ne l’étonnait pas. Et toutes les expériences que l’Homme Trouble menait sur les humains, toute cette technologie… Oui, elle ne sortait pas de n’importe où. Bon, sang, jusqu’où irait l’Homme Trouble pour assouvir son ambition ? Comme si les Reapers étaient dupes… Ils l’utilisaient comme ils avaient utilisé Saren. Ce dernier avait au moins reconnu, à la toute fin, qu’il n’était plus lui-même. L’Homme Trouble aurait-il la même intelligence ? Shepard ne saurait même pas dire qu’elle estimait plus Saren en tant qu’ennemi que l’Homme Trouble.

« Allons-y. »

Joker hocha la tête et se lança dans les routines de lancement du Normandy. Il connaissait cela par cœur. Shepard sentit la première secousse, signe de la reprise d’activité du Core puis il ne fallut que quelque instants pour qu’elle sente les attaches libérer le vaisseau et cette sensation de flottement familière qui précédait le départ.

« Normandy à contrôle, demande autorisation de décoller. »

L’autorisation fut accordée et Joker se mit à pianoter sur quelques panneaux.

« C’est parti. »

Le Normandy fit une embardée et s’élança à toute vitesse, libérée de ses entraves, vers l’infini de l’espace.

« ETA six heures. » précisa EDI qui venait de terminer les calculs de distances et de trajectoire.

Parfait. De quoi établir une stratégie de négociation avec la redoutable maîtresse d’Omega.

Comme cela pouvait être prévisible au vu de la situation, la sécurité d’Illium avait été renforcée. Shepard ne put cependant s’empêcher de trouver ces troupes et ces commandos mobilisés complètement dérisoires mais cela permettait aux populations de se sentir quelque peu en sécurité. Tout au moins étaient-elles prises en considération même si la protection n’était qu’un écran de fumée.

Il fallut donc montrer patte blanche à tous les contrôles et le Commander commença à se demander si Aria avait finalement réussi à se rendre à leur lieu de rendez-vous.

Aussi, fut-elle un peu surprise de la trouver assise sur un banc, complètement à découvert comme s’il était tout naturel pour elle de se trouver là. Elle semblait vraiment ne rien craindre ici. Shepard prit naturellement place à ses côtés, comme un passant qui voulait simplement s’asseoir pour se reposer un peu de la fièvre qui caractérisait la planète commerciale.

« Shepard. »

Le Commander rendit le salut lapidaire d’un coup de tête appuyé.

« Vous me surprendrez toujours, Aria, dit-elle pour entamer la conversation. Moi-même, j’ai dû perdre un temps fou à passer tous les postes de sécurité mis en place.

— Disons que j’ai des relations… ». L’Asari resta évasive, ce qui était tout à fait compréhensible. « Mais venons-en à nos affaires, vous n’êtes pas venue pour connaître mes petites astuces concernant l’élision de certaines démarches contraignantes. »

Aria se laissa aller sur le dossier.

« J’ai réussi à mettre la main sur un vaisseau marchand utilisé par Cerberus, commença-t-elle à expliquer. En maquillant quelques frégates, je peux m’approcher le plus possible de ma station sans éveiller de soupçon. Nous montrons patte blanche et nous nous infiltrons.

— Une stratégie un peu grossière, si je puis me permettre. Je ne pense pas que Cerberus se laisse prendre. » contra rapidement Shepard qui entrevoyait déjà une bataille inévitable.

« C’est là que notre arrangement commence, Commander. Votre vaisseau jouera les troubles fêtes en faisant diversion avant que nous nous fassions repérer. Je crois savoir que vous avez un bon pilote qui peut jouer les mouches enquiquinantes.

— J’ai le meilleur pilote, rétorqua Shepard en essayant de ne pas trop s’en enorgueillir. Cela est largement dans ses cordes.

— Parfait. Je n’arrive toutefois pas à savoir ce qui nous attend là-bas, Shepard», continua Aria en prenant une pose réflexive, coudes sur les genoux, mains jointes. « Je peux envisager combien Cerberus peut être invasif et recourir à des méthodes abjectes… » Elle se redressa.

« Je sais que je ne tiens pas ma station d’une main délicate. Je sais que mes méthodes paraissent brutales. Mais… Omega, c’est ça. Et les gens étaient libres à la manière d’Omega. Tant qu’on ne vient pas me chercher, tout se passe bien. Je ne pense pas que Cerberus laisse une telle marge désormais. »

Shepard ne répondit pas. Le pire à craindre était que Cerberus se serve des habitants de la station comme chair à canon ou encore comme cobayes pour ses petites expériences. Après tout, c’était la lie de l’Univers et L’Homme Trouble devait sans doute les considérer comme rien du tout. De la pitance, des moins-que-rien. Cela faisait froid dans le dos. Elle n’aimait pas particulièrement ce qu’il se passait sur la station, elle n’avait pas d’intérêt ni de compassion avec les habitants d’Omega, les magouilleurs et les malfrats, mais personne ne méritait d’être un sujet d’expériences horribles. Elle espérait que Cerberus n’en était pas arrivé à là. Rien n’était moins sûr.

Shepard sentait bien qu’Aria était vraiment sur les nerfs. Des semaines qu’elle avait été chassée de son trône. Des semaines à ruminer une vengeance. Et voilà qu’elle pouvait entrevoir de mettre son plan à exécution.

« Je n’aime pas quémander, Shepard, reprit l’Asari, interrompant le flux des pensées du Commander. Mais je n’ai pas le choix. Vous êtes la seule qui, je pense, ne me poignardera pas dans le dos. Sans parler que je peux évidemment vous apporter de l’aide pour combattre les Reapers. »

On y arrivait. Finalement, Shepard n’eut pas besoin de mener une joute verbale pour tirer quelque chose de la Reine d’Omega. Elle y venait toute seule. Un signe évident qu’elle avait besoin de son aide et qu’elle était une sorte de dernier recours.

« Si vous m’aidez à reconquérir ma station, je peux vous fournir ce dont vous avez besoin : troupes, armes, matériel de pointe, élément zéro. Tout ce que vous voulez, je vous le donne. »

Shepard ne put qu’afficher sa surprise. Alors… Même pas besoin de négocier ? Elle était quelque peu déçue. Où était Aria et son assurance ? Où était celle qui ne démordait jamais de rien ? Mais l’Asari qui se tenait près d’elle avait le visage tiré et les traits durs. L’expression de quelqu’un qui était près à tout pour parvenir à ses fins. Quitte à lâcher prise.

« Hé bien , Aria… Si je m’étais attendue à…

— Gardez votre pitié pour vous, Shepard. Je ne suis pas stupide. Vous avez besoin de ces ressources, j’ai besoin de votre aide. C’est donnant-donnant. Je ne me couche pas pour vos beaux yeux. J’ai besoin d’une main forte pour un résultat probant. »

Aria n’avait pas changé. Elle savait juste ce qu’elle voulait et surtout qu’il n’y avait pas de temps à perdre en discussions stériles. Si seulement, les interlocuteurs à qui le Commander avait eu à faire étaient de la même trempe. Les choses seraient vraiment plus simples.

« Alors, c’est entendu. »

Toutefois, Shepard s’assura de quelque chose.

« J’ai de bons éléments qui ne seraient pas contre en découdre avec Cerberus. Ce sont des personnes de confiance. Je pense qu’ils ne seraient pas de trop dans le groupe. »

Aria la dévisagea. Il était évident qu’elle était en train de réfléchir à la question. Shepard savait que l’Asari n’accordait pas facilement sa confiance.

« Soit. Tant que je ne suis pas gênée par eux. De qui s’agit-il ? »

Shepard eut un rictus.

« Garrus Vakarian et Jack, le Sujet Zéro. »

Aria n’exprima rien de particulier.

« Un Turian, ancien C-Sec et un ex-sujet expérimental de Cerberus… Pourquoi pas ? De plus, je suis sûre qu’Archangel se fera un plaisir de nettoyer à nouveau les rues d’Omega. »

Garrus allait sûrement être ravi de retrouver son ancien terrain de jeu.

« Je pense que je peux vous croire sur le jugement que vous portez à vos équipiers. Même si j’ai tendance à croire que vous faites trop facilement confiance… »

Si Shepard avait choisi Garrus, c’était parce que c’était une évidence pour elle. Garrus, c’était certain qu’elle pouvait lui confier sa vie. Ils avaient suffisamment travaillé ensemble et vu tout ce qu’ils avaient vécu, comment ne pas se fier à lui ? Le choix de Jack semblait le moins évident mais là, c’était plutôt pour profiter de la puissance du Sujet Zéro et sa capacité à semer le chaos. D’autant plus que la jeune femme commençait à montrer des signes de nervosité évidents. Si Shepard lui refusait le plaisir de botter le train à Cerberus, elle n’allait pas rester calme très longtemps. Et puis… il fallait se rendre à l’évidence, elle n’avait plus qu’elle sous la main. Shepard ne se voyait pas emmener Legion dans cette mission.

L’accord était donc scellé. Pas de poignée de main échangée mais un regard et un hochement de menton suffirent. Aria n’était pas collet monté et Shepard non plus. Pas de temps à perdre en mondanités et autres fioritures. Illium n’était plus très sûre.

Se donnant rendez-vous en bordure du système Terminus, les deux complices se séparèrent, ressassant mentalement le plan de bataille.

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