Chapitre vingt-deux

Comment étaient-ils retournés au Normandy, elle ne s’en rappelait plus. Elle était juste certaine qu’elle avait bien joué le rôle de celle qui offre une main secourable à un ami en difficulté physique. Même si le regard de ce dernier valait bien un coup de fusil en plein estomac. Même s’il protestait, honteux de se montrer aussi faible, incapable de se mouvoir sans un appui.

Il en aurait pleuré de rage. Sa dignité ? Elle n’existait pas. Il n’en avait pas. Comment ne pas se poser la question de se voir un jour repoussé par une femme fatiguée de devoir être le soutien sans cesse ?

La tête lui cognait, signe que son raisonnement était biaisé. L’alcool avait distillé dans ses veines ces idées noires. Il était encore en train d’inquiéter Shepard. Elle n’avait pas besoin de ça. Quel compagnon faisait-il… Franchement quelle idée il avait eu. Il aurait vraiment dû fermer sa grande gueule. Pour une fois. Tourner sept fois sa langue dans sa bouche, comme le répétait souvent sa mère.

Shepard savait qu’elle avait encore un peu de temps avant son entrevue. Alors avant que Joker ait pu protester, elle avait enfoncé le bouton de l’élévateur et ils se rendaient dans le loft. Aucune discussion possible. Elle n’allait pas le laisser se débiner. Même avec quelques verres dans le nez.

Sans doute plus rudement qu’elle n’aurait voulu ou dû, elle l’avait fait asseoir dans le sofa. Elle s’était ensuite dirigée dans la salle de bains et avait imbibé une serviette d’eau glacée qu’elle ne prit même pas la peine d’essorer. Sans ménagement, elle lui avait jeté le linge humide sur le visage, lui arrachant un cri involontaire.

Retrouvant ses esprits, il la regarda.

« Ca ne va pas ? !

— C’est plutôt à toi qu’il faut demander ça », lui répliqua-t-elle en croisant les bras. Elle avait fini par opter par sa méthode de résolution de problèmes fétiche : ne pas faire de détour et mettre les pieds dans le plat. La manière musclée. Tant pis. Jeff la connaissait suffisamment bien pour savoir comment elle était. Elle-même était persuadée qu’il ne voudrait pas qu’elle se conduise de manière différente avec lui. De manière artificielle en tout cas.

Ce fut pourquoi elle ne le laissa pas répliquer.

« Kaidan, je m’en fous. Il a tenté de me séduire, il ne m’intéressait pas, je lui ai dit, point barre. Qu’est-ce que tu veux que j’ajoute à ça ? »

Contre toute attente, Jeff baissa la tête, ne répondit pas de manière sèche.

« Ce n’est pas parce qu’il revient dans mon secteur que je vais soudainement le trouver à mon goût… J’ai déjà quelqu’un et c’est toi. J’ai choisi le pilote boiteux. »

Les mots étaient blessants mais Joker se dit qu’il l’avait bien mérité. Mais…

« Mais… Tu ne m’as jamais dit… » Il laissa la phrase en suspens.

Il savait que c’était ridicule. Que l’entendre ne changerait rien entre eux. Cependant, il avait besoin d’être rassuré.

Elle ouvrit la bouche. Oh. C’était donc ça… Juste qu’il voulait entendre ça.

Mais…

Elle n’arrivait pas à lui dire… Et ce n’était pas honnête de lui dire juste parce qu’il lui avait demandé. Il le savait. Et comprenait son silence éloquent.

« Jeff… » Elle se laissa tomber sur le sofa à côté de lui. Il ne rendait pas les choses simples. Elle le regarda, le regard terrifié d’un gosse, une goutte qui roulait le long de son nez, la barbe dégoulinant de gouttelettes, l’haleine encore chargée par le whisky. La serviette trempée avait échoué sur ses genoux, dessinant une auréole sur son pantalon.

Lucy leva la main, lui caressa la joue. « Pourquoi tu compliques tant les choses ? »

Il ne répondit pas.

Il se sentait stupide. Il n’avait pas d’autres mots. Lucy avait raison. Pourquoi il doutait tant ?

« Regarde-la, sombre crétin. Si franchement, tu n’étais rien d’autre qu’un plan cul, se prendrait-elle autant la tête avec toi ? Non… C’est Shepard, elle peut avoir n’importe quel subordonné pour assouvir ses pulsions, même des civils si elle le veut, si franchement elle n’était intéressée que par ça… » se morigéna-t-il intérieurement. Il détesta l’image qu’il se faisait d’elle. Elle n’était pas comme ça.

Pas comme ça.

Pourtant…

Ce n’était pas qu’ils parlaient beaucoup, mais les rares instants qu’ils passaient ensemble se résumaient la plupart à une petite passe et parfois, cela lui donnait l’impression qu’il n’était qu’un prostitué de luxe. Il savait que Shepard, tout autant que lui, il fallait être honnête, n’était pas très conversation mais… des fois, il aurait bien aimé qu’elle soit un peu plus comme avant. Ils continuaient à plaisanter ensemble mais… c’était souvent dans le cockpit, parce qu’il ne fallait pas laisser transparaître que quelque chose avait changé et ils montraient toujours la même image à la face de l’univers.

Jeff devait se montrer raisonnable. Il savait que le temps passé rien que tous les deux était rare et précieux. S’il se résumait à agir comme à l’extérieur de leur petite bulle, cela ne servait à rien de se voir en cachette, non ?

Oui, il se sentait stupide, le visage trempé, la main froide de Lucy sur sa joue. Il voulait… Il voulait juste l’avoir pour lui seul. Satisfaire son égoïsme. N’avait-il pas réussi ? Elle était là, avec lui, alors qu’elle avait une entrevue importante à préparer et qu’elle aurait très bien pu faire autre chose.

La seule chose qu’il pouvait faire…

Il tira sur son bras et l’attira à lui, l’embrassant un peu rudement. Il n’était qu’un égocentrique. Il se détestait. Ce n’était pas le sentiment de risquer de la perdre parce qu’elle risquait sa vie en permanence qui le motivait. C’était la jalousie. Le plus trivial des sentiments. La possessivité. Il ne voulait pas être ainsi. Pourtant, il ne pouvait s’en empêcher. Et il se trouva encore plus détestable. Surtout quand elle se mit à lui rendre son baiser, l’agrippant par l’uniforme pour lui donner plus d’intensité. Plus elle rompit l’étreinte, reculant quelque peu.

« Viens. »

Et elle le guida jusqu’à la salle de bains. C’était l’endroit qu’elle préférait. Elle appréciait leurs douches communes, surtout après leurs ébats.

Il était trop sonné pour réagir, alors, il la laissa faire. Il ne dit rien, ne bougea pas quand elle lui retira son haut.

Cela n’allait pas. Elle sentait qu’il était ailleurs, préoccupé. Elle suspendit son déshabillage.

« Jeff. » Elle avait, malgré elle, un ton de reproche. Elle soupira. « Qu’est-ce que je dois faire pour que tu cesses de te poser toutes ces questions ? Qu’est-ce que je dois faire pour que tu arrêtes de te croire inférieur aux autres ? »

Elle lui releva le visage.

« Je vais te dire, moi, ce que je vois quand je te regarde. »

Lucy prit une grande inspiration. Elle ne voulait pas rendre ce discours creux. Elle craignait qu’il sonne faux, qu’il sonne de manière ridicule.

« Je vois l’homme pour lequel je n’hésiterais pas à sacrifier ma vie. Je n’ai jamais regretté de t’avoir poussé dans cette capsule de secours. Ça m’a paru si évident… »

Tout ce qu’il pouvait se passer était qu’il se mette à rire devant tant de mièvrerie. Mais il ne dit rien. Elle sourit faiblement, ébouriffant ses cheveux, laissant ses doigts descendre sur sa joue.

Ce jour-là… Elle n’avait pas seulement sauvé son subordonné. Elle avait préservé la vie d’un ami. Un précieux ami. Ce ne fut qu’après l’avoir retrouvé qu’elle s’était rendue compte que…

« Quand je te vois… Je sais pourquoi je me bats. »

N’y avait-il pas plus grande preuve d’amour ? Plus que n’importe quel « Je t’aime » qu’elle aurait pu lui dire ?

Il était si stupide de vouloir entendre ces mots-là.

Elle se releva, alla chercher une serviette sèche et entreprit de l’essuyer.

« Je suis con, hein ?  finit-il par dire.

— Pas plus qu’un autre, rétorqua-t-elle avec un sourire narquois. Mais cela fait partie de ton charme… »

Il tenta un sourire timide.

« Franchement arrête le whisky. Ça ne te réussit vraiment pas.

— Aye, M’dame. »

Lucy lui planta un baiser en plein sur le front.

Enfantin, réconfortant.

Elle le laissa seul, afin qu’il reprenne ses esprits. A part se sentir ridicule, il ne pensait pas à grand-chose. La crise était passée. Maintenant, les paroles acerbes qu’il avait prononcées lui revenaient et il lutta pour chasser ces pensées. Quel imbécile !

Il trouva Shepard assise à son bureau, relisant un datapad. Retour au professionnalisme. Il pesta contre lui-même. Il lui avait fait perdre du temps avec ses états d’âme. Il avait même perdu du temps lui-même. Il savait pourtant que chaque instant passé avec elle était plus que précieux et que le gâcher était franchement idiot.

Jeff s’avança vers elle et passa ses bras autour de ses épaules, enfouissant son visage dans son cou.

« Je suis désolé. »

La jeune femme posa le datapad, posa ses mains sur ses bras.

« N’en parlons plus », dit-elle, le regard fixé vers le vide. Elle jeta un coup d’œil à l’heure. Il lui fallait partir. A regret, elle se leva, se défaisant de son étreinte.

« Je voudrais juste que tu me promettes quelque chose, dit-elle alors qu’elle prenait le datapad. Je ne veux pas que tu broies des idées noires tout seul dans ton coin. Si jamais tu doutes, parle-moi avant d’aller lever le coude dans un bar. »

Il hocha la tête, penaud. Finalement, et il le savait, dialoguer avant aurait peut-être évité tout ce mélo. Toutefois, c’était si facile de se laisser aller et d’éviter… ce qui finalement se révélait être inévitable.

« Je dois y aller. »

Bien sûr. Il y avait d’autres priorités. Sauver la Galaxie, par exemple.

Elle partit sans se retourner. Elle n’avait jamais trouvé de bonne manière de se séparer, de retrouver le chemin du professionnalisme. Et elle savait que si elle se laisser aller à l’étreindre, elle aurait du mal à s’en aller.

Descendant dans l’élévateur, elle se laissa réfléchir. Qu’est-ce que Jeff voulait ? Ils ne pouvaient avoir une relation normale, c’était pourtant clair dès le début. Hors de question de le compromettre, elle ne voulait pas qu’il souffre et pourtant… Il semblait ne pas être heureux. Elle arrivait à comprendre les raisons qui le poussaient à se sentir… indigne d’elle, mais ne les cautionnait pas pour autant. Ah, que cela aurait été si simple qu’il n’avait pas été son subordonné… Pas pour autant qu’elle le considère ainsi. Pour elle, il était aussi son égal, au même titre que n’importe quel membre de son équipe. Elle savait d’autant plus que ce n’était pas ce que verraient les autres.

Elle était paradoxale. Elle le savait. Elle avait beau se dire qu’elle se foutait des autres, de ce qu’ils pourraient bien penser, qu’ils pouvaient la blâmer, elle ne parvenait pas à mettre en pratique ses pensées. Elle avait choisi la clandestinité. Comme si elle n’assumait pas. Mais là n’était pas le problème… Elle n’était pas seule dans la situation. Jeff ne pouvait pas se permettre d’être compromis. Lui, paierait sans doute plus cher qu’elle. Elle n’avait pas changé sa manière de voir les choses. Même si cela paraissait si futile par rapport à la situation.

Non… Shepard, même si elle détestait cette idée, devait être un exemple. Les paroles de Miranda lui revinrent en mémoire… Quand cela lui chantait…

Avant que l’élévateur ne la vomisse au CIC, elle nota mentalement que lorsque les événements leur laisseraient un peu de répit, elle regarderait un film avec Jeff. N’importe quoi, ce qu’il voudrait. N’était-ce pas ce qu’ils étaient supposés faire en tant que couple ? Cela leur donnerait le sentiment d’être comme les autres. Oui… C’était une bonne idée. Restait à croiser les doigts pour avoir le temps.

Elle ne savait pas ce qui allait ressortir de l’entrevue avec Din Korlack. Kaidan l’attendait face à la carte de la Galaxie. Un pli soucieux barrait son front.

« Un problème ? » demanda-t-elle alors qu’elle s’approchait de lui.

Il prit un temps avant de répondre.

« Je regardais simplement… Dieu… Que c’est difficile de voir tant de systèmes sous la coupe des Reapers… Tous ces gens que nous ne pouvons pas aider…

— Réussir à obtenir cet accord avec les Volus est tout ce que nous pouvons faire de mieux. Nous n’avons pas le choix. »

Ils ne pouvaient être partout à la fois. Elle avait fini par le comprendre. Il ne répondit pas. Malgré tout, Kaidan restait Kaidan. Toujours à sentir concerné par tout le monde. A vrai dire, ils étaient un peu pareils. Pourtant, il fallait dire que son empathie profonde avec n’importe quel être de l’univers l’agaçait parfois. Peut-être parce qu’il lui faisait penser à elle-même.

« Allons-y, finit-elle par dire. Nous n’allons pas faire attendre Din Korlack. »

Le Major hocha la tête et arracha son regard de la carte de la Galaxie.

Shepard savait que l’entretien allait être serré. Il lui faudrait jouer fin jeu, être subtile. Le seul souci, c’était qu’elle n’avait pas forcément eu de bons rapports avec l’Ambassadeur par le passé. Le mercantilisme des Volus avait tendance à lui taper sur le système même si elle comprenait bien que c’était là leur seul moyen de pression. Toutefois, au vu de l’état actuel des choses, il ne valait pas qu’il rechigne à donner des garanties. Il n’avait pas intérêt à faire la fine bouche. Pas avec l’offre qu’elle avait à lui faire.

Empruntant un moyen de transport rapide, ils ne mirent que peu de temps à atteindre l’ambassade que les Volus partageaient avec les Elcors. Après s’être annoncés, Shepard et Kaidan patientèrent dans le hall d’entrée. Une bonne dizaine de minutes s’écoula en silence avant que Shepard ne se mette à pester contre leur hôte. A croire qu’il le faisait exprès. Ce ne pouvait être autrement. Qu’est-ce qu’il avait à gagner à les faire poireauter ainsi ? Oh, elle ne le savait que trop bien. Korlack voulait simplement montrer qu’il n’était pas à leur disposition et qu’il allait dominer l’entretien. Qu’il s’y croit ! Shepard n’entendait pas se laisser faire.

Kaidan leva la main en signe d’apaisement.

« Jouons son jeu, dit-il. Cela ne sert à rien d’envenimer les choses à cause de ce genre… d’indélicatesse. »

Shepard voulut répliquer mais elle n’en eut pas le temps. L’Ambassadeur Volus venait à leur rencontre.

« Navré de vous avoir faits attendre, Clan Terrestre, dit-il sans exprimer le moindre regret, mais vous savez ce que c’est… Avec ce qu’il se passe… Nous sommes débordés. »

Chaque phrase était ponctuée par le bruit caractéristique de l’appareil respiratoire du personnage.

Shepard se retint de dire quoique ce soit. C’était bien la manière de Din Korlack de se rendre intéressant. Il ne facilitait pas vraiment les choses. Mais ce n’était pas à elle de les empirer. Il lui fallait prendre son mal en patience. Le Volus les invita à le suivre. Ils se calquèrent sur son pas balancé. Il les amena jusqu’à son bureau et leur montra à chacun un siège où ils prirent place.

« Commander Shepard, je ne vais pas faire de détour. Je sais très bien ce que vous attendez du Protectorat Vol. Vous n’êtes cependant pas sans ignorer la situation militaire de notre race. Nous dépendons grandement du la Hiérarchie Turienne.

— Je sais tout cela, Ambassadeur, le coupa toutefois Shepard. Mais ce n’est pas d’une force d’attaque dont nous avons besoin. Non… Ce sont des ressources que vous êtes capables de mobiliser qui seraient utiles. Vous êtes la nation qui maîtrise le commerce des technologies militaires. » Elle devait le flatter, vanter les mérites de sa race.

« Et puis… Vous sous-estimez vos capacités… Ce sont les Volus qui ont conçu le plus puissant des cuirassés… Le Kwunu que vous avez offert à la Hériarchie Turienne et qui est une de leur pièce maîtresse. »

Restait à compter sur l’égo du Volus. Et qu’il se laisse prendre à la flatterie. Ce qui n’était pas difficile. Et cela fonctionna quelque peu. A entendre le changement de rythme du respirateur, Shepard sut qu’elle était dans la bonne direction. Mais cela ne suffit pas. Le Volus était gourmand. En même temps, elle ne lui avait rien proposé.

« Ce qui serait vraiment bénéfique pour notre lutte c’est l’accès à ces ressources.

— Vous ne pensez pas à… ce serait nous priver de nos revenus, de ce qui nous permet de subsister… Ce serait réduire notre économie à néant… » Il fit une pause. « A moins que vous n’ayez de quoi payer tout ce que vous nous demanderez. »

On y était. L’argent. Les crédits, le seul moyen d’intéresser les Volus. D’abord, il fallait quand même ne pas tout lâcher. Elle tenta de les amadouer, de faire ressortir l’intérêt de leur coopération. Il en allait quand même de l’avenir de la Galaxie. Le mercantilisme avait des limites !

« Allons bon… Ambassadeur Korlack… Vous n’allez pas vous abaisser à ce genre de procédé… Certes, je sais qu’il est important de payer pour le matériel acheté. Mais je pensais faire appel à vos ressources… » Elle marqua une pause, il fallait y aller doucement. « Je ne suis pas sans ignorer que vous fournissez certaines organisations… peu légales en matériel de pointe. Du matériel non approuvé par le Conseil…

— Vos insinuations sont scandaleuses ! s’insurgea le Volus dont la respiration devint sifflante. Vous ne pouvez prouver ce que vous avancez. Le Protectora Vol ne supportera aucune autre insulte de votre part ! »

La réaction de l’Ambassadeur était plus que prévisible. Shepard leva la main pour couper les sifflements erratiques du petit être.

« Korlack. Vous réalisez la situation dans laquelle la Galaxie se trouve ! Si nous ne joignons pas nos forces…

— Le Conseil n’est-il pas l’autorité compétente pour négocier ce genre de choses ? Pourquoi devrais-je me contenter de deux représentants du clan terrien ? »

Din Korlack avait-il volontairement oublié que les « deux représentants du clan terrien comme il le disait », étaient des Spectres ? Qu’ils étaient donc la voix et les yeux du Conseil. Bien évidemment que ce dernier avait d’autres chats à fouetter ! Le Volus connaissait le Conseil depuis suffisamment de temps pour savoir que le Triumvirat adorait déléguer.

« N’est-ce pas le Conseiller Udina qui a tenté de supplanter l’autorité suprême de la Galaxie et qui est désormais sous haute surveillance dans une des cellules du C-Sec ? » continua le petit personnage, jouant visiblement la carte de la provocation. Shepard savait qu’elle ne devait pas s’engouffrer dans la brêche, elle se raidit sur sa chaise, prête à bondir sur son vis-à-vis. Ce n’était pas bon, elle perdait son sang-froid et il ne fallait surtout pas. Ce fut Kaidan qui intervint, posé, calme.

« Ambassadeur Korlack, dit-il d’une voix douce, ce n’est pas en tant que représentants de l’Alliance que nous avons souhaité que vous nous receviez. C’est en tant que Spectres du Conseil. Que deux d’entre nous se déplacent et s’entretiennent avec vous n’est-ce pas là une preuve de la considération du Conseil à votre égard ? Nous ne négligeons aucunement l’importance du Protectorat Vol dans la Galaxie. »

Cette dernière phrase valu un petit sifflement méprisant. Shepard ne pouvait le lui reprocher. Kaidan allait un peu trop loin dans la condescendance. Le Conseil n’avait jamais vraiment considéré les Volus. Pas plus que les Elcors, d’ailleurs.

« Vous plaisantez, finit par répliquer Korlack. Le Protectorat a joué un rôle important lors des Révoltes Kroganes. Dès notre rencontre avec les Turians, nous les avons approvisionnés en troupes de support et en matériel de pointe. Et quelle récompense ? Rien. Même pas une Ambassade digne de ce nom ! »

Korlack marquait un point. Les Volus étaient forcés de partager une ambassade avec les Elcors. Le Conseil aurait quand même pu faire un geste. Mais à l’époque, les Volus venaient à peine de rentrer en contact avec les autres races. Puis le temps passant, le Conseil n’avait sans doute pas jugé utile de donner plus d’importance à cette race de marchands.

« Alors, prouvez au Conseil qu’il a eu tort de vous traiter de la sorte, rebondit Shepard. Donnez-nous le soutien de votre marché parallèle. »

Le Volus ne répliqua pas à propos de cette nouvelle insinuation. Les sources de Liara étaient fiables, les Volus avaient un marché noir qu’ils approvisionnaient avec du matériel de haute technologie, souvent rapportés par les mercenaires Batarians qui se déplaçaient en bordure du système Terminus. Du matériel illégal circulait et d’après les informateurs du Shadow Broker, il semblerait même que de la technologie Reaper fasse partie des marchandises convoitées. Cerberus figurait d’ailleurs parmi les clients des Volus. L’Homme Trouble pensait sans doute exploiter la petite race mercantile à coup de crédits. Au moins arrivait-il à des résultats. Mais c’était un luxe que l’Alliance ou même le Conseil pouvait se permettre. Udina avait saigné les ressources pécuniaires de la Citadelle en détournant les crédits pour son propre compte. Doucement, sans se faire prendre, de l’argent sale blanchit, du détournement de subventions par là… Quand bien même les finances de la Citadelle seraient au beau fixe, le Conseil ne permettrait pas de jeter l’argent par les fenêtres pour se payer de la technologie qu’il refusait d’homologuer.

« Qu’est-ce que nous y gagnerons ?

— Le geste est noble, murmura Shepard qui ne voulait toujours pas jouer sa dernière carte.

— La noblesse n’a jamais rempli les caisses, Commander. Elle ne permet même pas d’avoir une bonne réputation. Vous en savez quelque chose. »

Bien joué. Le Volus était dur en affaire et bon orateur. Ça, il n’avait pas volé sa place. Shepard eut un sourire crispé, hochant la tête toutefois.

« Nous ne sommes pas venus les mains vides, Ambassadeur », intervint Kaidan qui avait pris le silence de Shepard pour une ouverture à sa propre parole. Il jeta cependant un regard au Commander. Elle hocha la tête. Faire appel à la noblesse d’esprit ou à la bonne volonté des Volus ne servait à rien. Ils tourneraient en rond et, à part perdre du temps, ils ne gagneraient pas. Assurer la protection d’Irune ne suffirait pas. Les Reapers s’empareraient du cluster d’Aethon aussi facilement que du Système solaire, de Thessia ou de la Zone Démilitarisée des Krogans. Ça, Korlack le savait très bien. Ils n’étaient qu’en sursis et le soutien militaire du Conseil n’y changerait rien.

« Ambassadeur… Le Conseil est prêt à faire une offre qui devrait vous intéresser. » commença-t-il avant de laisser la parole à Shepard.

Galanterie ? En tout cas, elle apprécia sa décision. Comme si c’était à elle de remplir ce rôle. Diplomate galactique. Cela la ferait presque rire si la situation n’était pas aussi désespérée.

« Je me demande bien ce que le Conseil pourrait bien proposer au Protectora Vol. Je ne peux que constater que la gestion de la crise des Reapers a été un fiasco total. Le nombre de planètes envahies augmente de manière exponentielle et cela sans que la moindre opposition fasse au moins stagner l’envahisseur. »

Toujours ce même ton provocateur. Cela allait faire regretter tantôt à Shepard l’idée qu’elle avait eue. Toutefois, la présence d’un Volus au Conseil, s’il possédait la même vergne que Korlack, promettait des débats enflammés. Peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée que cela.

« Allons, Ambassadeur, vous n’êtes pas sans ignorer que Palaven tient encore le coup… »

Le Volus balaya l’argument d’un geste de la main.

« Ah oui… J’ai entendu parler de votre petite escapade sur Menae, ainsi que votre marché conclut avec Urdnot Wrex. Les Krogans peuvent peut-être se satisfaire d’un remède de fortune pour soigner le Génophage mais nous, Volus, n’allons pas nous contenter de pareille chose. »

Shepard serra son poing sur sa cuisse. Elle devait garder son sang froid. Ne pas se laisser tenter par l’envie de se lever et d’envoyer rouler à terre ce petit Ambassadeur qui n’avait rien d’autre à faire que de dénigrer la plus grande entente que la Galaxie avait sans doute jamais eue. Elle était tentée de planter le Volus là et d’aller voir ailleurs, de trouver une autre solution pour avoir accès à ces fournitures, quitte à ce que ce soit plus long ou plus difficile. Elle commençait à n’en avoir pas grand-chose à faire. Korlack savait-il à quel point cela était difficile. Elle détestait les politiciens.

Kaidan posa une main sur son épaule, tenant par ce geste de calmer la colère qu’il avait sans doute senti poindre derrière la rigidité du corps du Commander.

« Sans vouloir être trop présomptueux, Ambassadeur, je crois que le Commander Shepard a réussi là où le Conseil a échoué, non ? Elle a obtenu l’aide de trois races qui se détestent cordialement. Les Salarians acceptent de soutenir celle qui a permis aux Krogans d’entrevoir une lueur d’espoir dans leur situation. Les Turians et les Krogans qui se sont affrontés durant les Rébellions combattent côte à côte. Les Asaris ont même donné des ressources pour que le Génophage soit étudié. C’est quand même quelque chose que la Galaxie n’a pas vu depuis la Guerre contre les Rachnis, si je ne me trompe. » Le Major marqua une pause savamment étudiée. Kaidan avait parfait ses aptitudes à débattre et à négocier. Après tout, son rang militaire nécessitait ces capacités-là. On ne met pas à un poste pareil quelqu’un qui ne sait ni négocier, ni manier le verbe.

« Que diriez-vous plutôt de traiter directement avec nous plutôt qu’avec le Triumvirat ? Nous avons une proposition. Nous avons obtenu quelque chose du Conseil mais nous sommes les seuls à être en mesure de vous le garantir. Shepard a engagé sa parole.

— Et que vaut la parole de celle qui a de nombreux chefs d’accusation sur le dos ? Major Kaidan, n’est-ce pas vous qui étiez celui qui la poursuivait jusqu’à récemment ?

— N’êtes vous pas au fait des dernières nouvelles ?

– Ah, oui… » Le Volus se mit sans doute à rire mais son système de survie avait transformé cela en une suite saccadées de sifflements particulièrement agaçants. « Votre démenti était… touchant, Major… Allons bon… Qu’en penser ? Votre petite stratégie avait pour but de faire sortir Udina de ses gardes ? De mettre le doigt sur sa complicité avec Cerberus ? »

Le Volus reprit son souffle et les sifflements reprirent un rythme normal.

« Tout cela ne sont que des problèmes qui ne concernent que le Clan Terrestre. Nous ne sommes pas concernés par les querelles internes. Je concède cependant que si votre Conseiller avait continué ses petites affaires en toute impunité, l’équilibre du Conseil aurait été bien plus ébranlé. En tant de guerre, cela ne peut que servir à l’ennemi. Je vous reconnais un certain mérite au nom de la stabilité du système, même si toutefois, je suis parfois enclin à souhaiter un bon renversement gouvernemental pour vraiment faire entendre certaines voix.

— Justement, Ambassadeur… »

Shepard avait retrouvé suffisamment de sang-froid pour reprendre la parole. Même si elle ne partageait pas ses méthodes et n’avait pas beaucoup de sympathie pour l’Ambassadeur Volus, elle ne pouvait que concéder qu’elle souhaitait de temps à autre qu’il y ait un bon coup de pied dans les idées préconçues du système gouvernemental de la Galaxie. La conception du partage du pouvoir n’était pas vraiment égalitaire. Même si chaque race conciliaire possédait un Ambassadeur, cela ne donnait pas autant de pouvoir qu’un Conseiller et le poids des demandes et des décisions que pouvaient prendre les représentants de chaque race était faible comparé à la toute puissance des Conseillers.

Un peu d’égalité ne fera pas de mal à la Galaxie. Même si pour cela il fallait accepter que les Elcors prennent la parole… Elle n’osait imaginer les réunions des Ambassadeurs. Cela devait être quelque chose… Sans doute reportaient-ils à la prochaine séance la prise de parole de la race la plus lente de toute la Galaxie.

Mais l’heure n’était pas à la divagation de son esprit. Shepard se redressa sur sa chaise. Il était temps d’en venir au fait et de cesser de tourner autour du pot. Même si elle ne promettait rien si jamais le Volus se montrait encore méprisant. Là, elle sortirait les moyens musclés. Il ne fallait pas pousser non plus. Sa patience avait des limites, surtout en ce moment.

« Ambassadeur Korlack, je me suis portée garante de votre bonne volonté, de votre coopération… »

Le petit être voulut rétorquer, sans doute pour dire que ce n’était pas son problème, mais le Commander ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche.

« En échange de quoi, le Conseil offre une place en son sein aux Volus. »

Elle ne dit plus un mot. Le système respiratoire de l’Ambassadeur ne fit plus de bruit. A croire qu’il s’était arrêté de respirer. Shepard savoura intérieurement son petit effet. Finalement, elle avait réussi à lui clouer le bec. Pas si difficile que cela. Elle aurait dû être plus directe. Cela leur aurait épargné bien des palabres inutiles.

Kaidan et elle attendirent que le Volus ait repris ses esprits.

« Je… C’est.. Ridicule. »

Le sourire intérieur de Shepard s’envola. Non… Il devait être sous le coup de l’émotion et avait mal choisi ses mots.

« Commander Shepard… » commença l’Ambassadeur, la respiration quelque peu irrégulière, répandant dans la pièce des sifflements insupportables. « Je ne… Vous êtes en train de me dire que… le Conseil… offre une place à mon peuple en échange de matériel qu’il désapprouve ? »

Ah… Voilà ce qui le chagrinait…

« Les conditions de négociation ne sont pas vraiment… connues du Conseil, Ambassadeur, expliqua Shepard. Je pense que ce dernier n’est pas très au fait de votre petit trafic. Disons que… Sans vouloir vous offenser… que le Conseil ne s’y intéresse pas vraiment. D’autres problèmes à régler… C’est sans doute pour cela qu’aucun Spectre ne s’est jamais vraiment mis en travers de votre chemin. »

Din Korlack resta silencieux. Digérait-il l’offre ou bien cherchait-il encore une réplique saignante pour contrer la tirade de Shepard qui prouvait, une fois de plus, que le Conseil n’avait que peu de considération pour le Protectorat Vol ?

« Pourtant, moi, votre marché noir m’intéresse. Pas personnellement, mais je connais quelqu’un qui aimerait avoir en sa possession des pièces de Reapers que je sais que vous avez vendues aux Batarians et aux Geths. Sans parler de Cerberus. Je ne veux pas savoir où vous vous fournissez, ça je m’en fous. Mais si vous pouvez fournir le même genre de matériel au Docteur Presalia, je pense que nous pouvons trouver un terrain d’entente. Sans parler d’équiper la plupart de nos cuirassés de systèmes identiques au Kwunu. L’argent n’est pas un problème, quand on possède un Conseiller ? » termina-t-elle avec un sourire amusé.

Si Korlack refusait une telle offre, il méritait mal sons titre d’ambassadeur.

« Je prends le temps de converser avec vous, Korlack. Toutefois, si vous ne consentez pas à approuver notre accord, je trouverais bien une oreille plus sensible que vous à notre proposition. »

Voilà. Lui faire miroiter qu’il n’était pas le seul à pouvoir lui fournir ce dont elle avait besoin.

« Comme si vous pouviez trouver ce genre d’équipement par d’autres biais… marmonna Korlack.

— Rien n’est impossible quand on a les réseaux d’informations du Shadow Broker », rétorqua Shepard, toujours avec un sourire.

Elle marquait un autre point. Si Korlack comprenait qu’elle avait dans ses alliés le Shadow Broker, et qu’il comprenait entre les lignes qu’elle arrivait à obtenir toutes les informations qu’elle voulait sans débourser le moindre crédit, alors elle avait gagné. Comme elle l’avait prévu, la discussion tournait à son avantage et si Korlack refusait, il portait un énorme préjudice au Protectorat qu’il était censé représenter. Elle avait cerné son adversaire et maintenant qu’il était acculé, il n’avait d’autre choix que d’accepter.

« Commander… A qui d’autre avez-vous fait cette proposition ? » demanda l’Ambassadeur Volus.

« Vous avez l’honneur d’être le premier… Peut-être le seul… Qui sait ? »

« En tant qu’Ambassadeur, je suis à même de prendre des décisions qui pèsent sur tout mon peuple au sein de la Galaxie. Toutefois… Je dois informer le Protectorat de votre proposition… Vous y voyez un inconvénient ? »

Mis à part faire perdre un peu plus de temps, Shepard ne voyait pas en quoi cela allait leur porter préjudice. Le Protectorat n’aurait pas d’autre choix que d’accepter. Après… Savoir qui allait prendre la place convoitée n’était pas de son ressort. Et elle s’en fichait royalement. Tant qu’elle obtenait ce qu’elle voulait.

« Toutefois, avant de conclure, j’aimerais que nous voyons les modalités de cet accord… » Elle n’allait sûrement pas lui laisser la main là-dessus.

« Finalement, Shepard… Cela n’a pas été si difficile que cela », relativisa Kaidan alors qu’ils empruntaient un élévateur pour rejoindre le Normandy.

Adossée à la paroi, les bras croisés, Shepard ne répondit pas. Certes, ils avaient remporté une petite victoire, mais elle n’aimait pas ça. Jouer les négociateurs… Ce n’était pas son rôle.

Certes, il lui arrivait de devoir obtenir quelque chose, une coopération sur le champ de bataille, mais cela se faisait au gré des rencontres, elle ne planifiait pas ça. C’était instinctif, c’était inhérent au combat. Venir prêter main forte à quelqu’un dans le besoin, protéger un escadron en difficultés face à l’ennemi qui se présentait. Pas rester assise le cul sur une chaise à devoir user de rhétorique pour parvenir à ses fins.

La cohésion et la coopération sur le terrain, les gratte-datapads ne pouvaient pas comprendre cela. C’était du lien de soldat à soldat. Du devoir de protection d‘un soldat envers un civil.

Voyant qu’elle ne réagissait pas à sa tentative de lier la conversation, Kaidan se contenta de la regarder. Curieusement, elle se sentit mal à l’aise. Elle pensait qu’il était sans doute en train de la détailler, de se faire une dissertation intérieure sur combien elle avait sans doute changé depuis la dernière fois qu’ils s’étaient côtoyés ou elle ne savait encore quelles niaiseries il pouvait bien penser à son égard. Enfin… Si niaiseries, il pensait. Pourquoi penserait-il à des choses niaises ? Elle se faisait des idées. Mais ce regard de chien battu en disait long. Elle avait hâte que l’élévateur les laisse sur le quai où était amarré le Normandy.

Le silence était à la limite plus pénible que la discussion. Elle aurait dû rebondir sur ce qu’il avait dit. Maintenant, elle ne pouvait plus, cela serait étrange. Finalement, elle se sentait encore mal à l’aise avec lui. Des résidus de ressentiments… Ou bien, l’inquiétude de Jeff qui avait commencé à la faire douter aussi.

Mais non, c’était ridicule. Kaidan avait tourné la page. Il lui avait parlé d’une doctoresse qu’il fréquentait. Même s’il s’était montré infect avec elle sur Horizon, c’était quand même bien qu’il soit passé à autre chose.

« Shepard. » Elle releva la tête vers lui, l’encourageant à parler. « On pourrait… Je vous invite à boire une bière. Je pense qu’on l’a bien mérité, non ? »

Ah.

Une bière.

Aller boire un verre. Parce qu’on l’avait bien mérité. Parce qu’une pause était bienvenue après ce bras de fer musclé entre eux et la plus grande tête de mule que l’Univers ait jamais connu. Certes…

En d’autres circonstances, elle n’aurait rien eu contre. Mais ils n’avaient pas le temps pour ce genre de fantaisies. Maintenant, il fallait entrevoir le prochain mouvement, la prochaine décision. Voir ce que les Reapers avaient fait pendant que Korlack faisait son malin. Décider ensuite quoi faire. Voir où en était Presalia.

Mais surtout, elle n’allait pas aller prendre du bon temps avec Kaidan alors que Jeff était pétri de jalousie. Alors qu’elle n’avait toujours pas profondément pardonné au Major son attitude. Elle n’était pas du genre à balayer d’un revers de main toute la souffrance et la perte de temps que son manège avait généré. Elle était quelque peu rancunière. Kaidan l’avait sans doute oublié.

« C’est très tentant, Major, dit-elle en pesant ses mots. Mais je me dois de refuser. Nous ne pouvons nous permettre une pause. Il faut rendre compte de l’entrevue à qui de droit. »

Très bien. Elle rappelait à son vis-à-vis qu’il y avait autre chose à faire et qu’ils étaient de service en permanence. Qu’ils avaient un devoir.

« Plus tard, alors ? » tenta tout de même Kaidan alors que l’élévateur ouvrait ses portes sur les docks.

Shepard ne répondit pas.

Elle ne voulait pas ni paraître trop cassante, ni lui donner trop d’espoir.

La jeune femme secoua la tête. Ce n’était qu’une bière. Elle buvait bien des coups avec James de temps à autre dans le mess. Bon, c’était juste histoire de décoincer le Boyscout. Jacob aussi avait eu le droit d’être son compagnon de boisson quelquefois.

Oui, mais Jacob n’avait jamais espéré n’être plus qu’un bon ami.

Lucy soupira. Elle était comme Jeff, finalement. Elle n’arrivait pas à se défaire de ce qu’il s’était passé juste avant que le Normandy première du nom n’atteigne Ilos. Il ne s’était pourtant rien passé. Elle avait repoussé la déclaration de Kaidan. Rien de plus. Il était passé à autre chose. Certainement et c’était tant mieux. Cela aurait rendu les choses plus difficiles à gérer. Elle n’avait pas besoin de ça.

A peine le pied posé dans le vaisseau, le Commander ordonna à EDI de la mettre en relation avec Anderson et Hackett. L’Alliance d’abord, le Conseil plus tard. D’ailleurs, elle préféra donner tout de suite ce dernier travail à Kaidan. Après tout, ils étaient deux, alors autant se diviser les tâches. Elle mit immédiatement ses pensées à exécution. Kaidan ne dit rien et fit demi-tour vers l’élévateur.

Quand à Shepard, elle se dirigea vers la salle de réunion où EDI lui avait établi une liaison avec ses supérieurs. Après les salutations de rigueur, le Commander fit immédiatement état de la discussion et des âpres négociations avec l’Ambassadeur Volus.

« Vous avez fait du bon travail, Shepard, la félicita Anderson. Vous et Alenko. Votre collaboration ne peut qu’être bénéfique à l’intérêt de tous. »

Elle ne répondit pas. Elle le concédait, mais elle avait du mal à l’admettre à haute voix. Toujours cette rancune. Toutefois, elle ne voulait pas montrer à ses supérieurs qu’elle en voulait encore au Major pour l’avoir trainée dans la boue. Elle devait montrer qu’elle était bien au-dessus de tout cela, que les ressentiments personnels ne devaient pas interférer avec le devoir militaire. Cela faisait partie du jeu.

« Commander, commença Hackett avec qui la liaison s’avérait de meilleure qualité depuis que le Normandy n’avait plus besoin de brouiller les pistes, nous avons retrouvé la trace de la Flottille Nomade. »

A cette assertion, le cœur de Shepard fit un bon. Elle allait enfin savoir ce qui était arrivé à Tali. Il était temps. Toutefois, elle ne put s’empêcher de ressentir quelque appréhension. Que faisaient les Quarians ?

« Les Quarians se trouvent dans le Cluster Local. »

Le Cluster Local ? Là où se trouvait le Système Solaire ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Shepard fut choquée. Elle resta muette, interloquée.

« Pas étonnant que nous ayons perdu la trace des Geths et de la Flotille. Le Cluster Local a subi le premier assaut et les communications ainsi que les senseurs ont été perdues. La signature de la Flottile a disparu rapidement. »

Ainsi, à peine avait-il déposé Tali à bord du Qwib-Qwib, que les Quarians s’étaient rués à la poursuite des Geths qui s’étaient concentrés là où se trouvait le plus gros des troupes des Reapers. Profitant du chaos ambiant pour disparaître. C’était énorme. Ils se trouvaient là où personne ne pensait les trouver. Au plus près du conflit. Et personne n’avait rien vu.

« Nous n’avons pas encore franchi la bordure du Système Solaire, expliqua Anderson. Le Relais de Charon est coupé et cela nous prendra du temps même en FTL.

— Vous pouvez estimer un ETA ? demanda Shepard.

— Je dirais plusieurs jours. Nous approchons discrètement. Il ne faudrait pas se précipiter dans les bras de l’ennemi. Nous ne pouvons risquer de perdre une Flotte de plus.

— Qu’allez-vous faire des Quarians ? »

Shepard avait franchement du mal à croire que ce peuple qui ne vivait que dans des vaisseaux avait lancé toute sa Flotte dans le combat. Il y avait des civils parmi les soldats ! C’était du suicide. Elle n’avait vraiment qu’une hâte : avoir des nouvelles de ce qu’il se passait vraiment au sein de la Flottille. Il était forcément arrivé quelque chose ! N’importe quelle personne de bon sens n’aurait jamais engagé des civils dans une guerre totale.

« Notre éclaireur a tenté un contact avec l’un des vaisseau de leur Flotte de patrouille. Sans succès. » Anderson marqua une pause. Son visage inquiet en disait long. Ce n’était pas une bonne nouvelle. Et cela laissait présager du pire. Shepard eut malgré elle un frisson. Est-ce que Tali était toujours en vie ? Comment pourrait- elle le savoir ?

« Nous retenterons un contact avec un autre vaisseau Amiral. Toutefois, ne sachant la situation réelle de la flottille, ne sachant pas si elle est passée à l’ennemi, nous ne pouvons qu’avancer prudemment.

— Je comprends, Amiral, répondit le Commander. Je souhaiterais être mis en contact avec les Quarians si vous le voulez bien. J’ai une personne de mon équipe là-bas. Tali’Zorah. Si vous parvenez à établir une liaison, pourrais entrer en contact avec eux ?

— Je n’y vois pas d’inconvénient », concéda Hackett.

Shepard hocha la tête. Elle ne voulait pas paraître trop dirigiste, mais elle était inquiète pour Tali. Sans parler du fait que les Quarians étaient un peuple méfiant. Pouvait-on les en blâmer ? A cause de leur condition de nomade, privé de leur planète par leur propre faute, ils étaient mal considérés par les autres races. En même temps, il fallait bien le comprendre. Ils avaient quand même engendrés la pire menace après les Reapers. Les Geths. La perfection de ces Intelligence Artificielles en faisait un adversaire redoutable.

Shepard se souvint de cette discussion qu’elle avait eu un jour avec EDI concernant l’opposition acquise entre organismes et machines. Du fait qu’ils aient été délibérément construits dans un but précis, les machines avaient donc plus le droit d’exister que les êtres organiques qui n’avaient eux, pas vraiment de sens à leur existence et qui passait leur temps à chercher cette raison d’être. La futilité de la vie organique les rendaient donc inaptes à vivre au regard des intelligences artificielles. La quête du sens de la vie était une perte de temps et d’énergie et l’idée même de ne pas savoir dans quel but les êtres vivants existaient rendait leur condition encore plus absurde.

Ce à quoi, Shepard se souvenait avoir rétorqué que les Geths étaient sortis de leur condition d’êtres synthétiques en se rebellant contre leurs créateurs. Après tout, n’avaient-ils pas été créés pour aider les Quarians dans les tâches les plus difficiles ? En supprimant leurs créateurs, les Geths avaient donc par la même éradiquer leur raison de vivre. Même si le soin que les Geths avaient apporté à Rannoch depuis qu’ils en avaient le contrôle montrait qu’une part d’eux continuait à servir leur propos premier, la capture de toutes les colonies quariennes ainsi que la prise de position hostile envers tout être organique déviait de leur cahier des charges initial.

Legion montrait parfois des signes de questionnement quand à l’existence des Geths. Etait-ce là le signe que l’Intelligence Artificielle tendait vers la Vie ? Même avec la promiscuité d’une interface telle que Legion qui ne rechignait jamais à expliquer ce qu’étaient les Geths, Shepard ne les comprenaient pas plus. Pourtant, maintenant qu’ils avaient pris une part importante de la vie de la Galaxie, menace ou pas, il aurait été dommage de les éradiquer jusqu’au dernier sans chercher à les comprendre. D’autant plus, qu’à l’instar de Legion, l’entité Geth n’était pas totalement hostile. C’était comme coller les Batarians dans le même panier. Même elle comprenait qu’ils se battent pour se préserver et que leur désir de vengeance pour avoir fait exploser le système de Bahak était on ne pouvait plus légitime.

La seule menace véritablement entière restait les Reapers. Eux, au moins, ne montraient pas d’état d’âme à vouloir exterminer tout le monde sans la moindre distinction. L’ennemi commun avait permis de mettre au jour la possibilité d’une entente inter-espèce plus qu’inespérée. On ne pouvait pas leur retirer ce « mérite ». Mais cela en restait là. Les Reapers devaient être battus. Jusqu’au dernier. Elle ne voyait rien d’organique dans leur manière d’agir. Leur façon d’agir était tendue vers la même chose : exterminer tout ce qui vivait. Comme un ordre que l’on aurait donné à leur partie machine et qui régissait tout ce qu’ils étaient.

« En attendant que nous puissions rétablir le contact avec la Flotille, je souhaiterais que vous vous occupiez de Cerberus.

— Amiral Hackett, je ne sais pas quoi vous dire… »

S’occuper de Cerberus ? Avec ses ramifications multiples, la main-mise sur de nombreux points stratégiques… Le fait que l’Homme Trouble soit introuvable, même avec toutes les ressources dont pouvait disposer Liara ? Parce que Shepard ne se faisait pas d’illusion. Pour faire tomber Cerberus, il lui fallait en couper la tête. Même si le fonctionnement de l’organisation reposait sur différentes cellules, il n’y avait pas à douter que l’Homme Trouble était le véritable cerveau et qu’avec les récents événements, la structure de l’organisation terroriste ait quelque peu été modifiée.

« Cerberus est une grosse épine dans notre pied, expliqua Hackett. Même si vous n’avez aperçu que quelques actions et que vous avez ses agents aux trousses, au front, cela s’avère être parfois un véritable obstacle à la réussite de nos opérations. Vous connaissez le but de Cerberus et vous savez qu’il ne reste que peu de temps avant que les Reapers ne les aient totalement sous leur contrôle. L’Homme Trouble pense encore sans doute pouvoir retourner la situation en sa faveur mais l’épisode avec Saren nous a bien prouvé que l’on ne pouvait, uniquement par la force de sa volonté, déjouer l’endoctrinement. Ce que le Docteur Presalia a montré avec son prototype concorde avec nos conclusions.»

Hackett s’interrompit. Ce n’était sans doute pas la seule raison pour laquelle il voulait s’attaquer à Cerberus.

« Nous nous occupons évidemment de ces terroristes quand nous nous retrouvons confrontés à eux dans nos déplacements et déploiement de troupes. Mais vous, Shepard… Vous n’êtes pas sur le front. Vous avez désormais les mains libres pour mener l’offensive sur Cerberus. De plus, le Major Alenko a déjà avancé sur le terrain des informations. Partagez ce que vous savez. Je sais également que vous avez un ancien agent de Cerberus, Jacob Taylor. Si vous pensez qu’il peut être utile…

— Nous avions un agent infiltré au sein du Normandy, intervint Shepard. Miranda Lawson. Elle a été démasquée. Toutefois, je pense que Jacob est de notre côté. »

Shepard savait qu’elle pouvait de montrer naïve. Elle n’avait pas pensé être trahie par Miranda. Jacob était d’une autre trempe. Lui, suivait un idéal. Et suivait les idéalistes. Voir l’Homme Trouble jeter ses belles paroles sur l’Humanité aux orties pour assouvir sa soif de contrôle l’avait franchement mis du côté de Shepard. C’était pour cela que le Commander savait qu’elle pouvait compter Jacob parmi ses alliés. C’était un humaniste.

« Très bien. » Hackett considéra la jeune femme d’un regard bienveillant, les mains croisées dans son dos. « Shepard, reprit-il toutefois. Ce n’est pas juste une croisade pour éliminer la menace Cerberus de notre équation. Je suis parfaitement au courant des liens qu’il existe entre eux et les Reapers. C’est pourquoi, votre mission sera également de mettre la main sur leur base de données. Ils possèdent des informations hautement précieuses dont je ne doute pas de l’importance dans notre combat contre les Reapers. »

Evidemment. Ce serait faire d’une pierre deux coups. La tâche allait s’avérer être complexe. Parvenir à mettre à terre Cerberus tout en leur subtilisant tout ce qu’ils avaient comme informations sur les Reapers. Ces derniers n’avaient sans doute jamais considéré l’Homme Trouble comme une menace et l’avaient sûrement laissé faire toutes les recherches et analyses sur eux sans qu’ils s’en inquiètent. C’était là toute la preuve qu’ils étaient bien confiants dans leur victoire. Après avoir exterminé les Prothéans, comme n’en douteraient-ils pas ? Ils n’avaient jamais perdu. Alors cela n’allait pas être quelques informations qui ne couvraient sans doute pas toute la complexité de leur existence qui allait leur faire peur. Ils avaient bien laissé faire Saren également. Et cela ne leur avait pas porté préjudice.

C’était bien peut-être là, et Shepard voulait montrer un peu d’optimisme, qu’ils allaient sans doute ouvrir une brèche sur leurs failles. Leur confiance absolue leur coûterait l’existence. Si on faisait preuve d’espérance.

Hackett n’avait pas tord. Shepard était la plus à même d’agir contre l’Homme Trouble. L’Alliance était débordée par les différents fronts qui se présentait et les autres races avaient déjà bien à faire avec l’envahissement de leurs propres contrées. D’autant plus que Cerberus était une organisation humaine. Après le coup raté d’Udina, il était stratégique de montrer que l’Humanité n’allait pas laisser impuni celui qui avait contribué à souiller leur image et à corrompre le Conseil. Voire à le renverser. Il n’était sans dire, et Shepard le soupçonnait fortement, qu’Udina n’avait été qu’un pantin.

Cerberus avait de plus constitué une menace contre le Conseil. Si Shepard ne voulait pas renier son statut de Spectre, elle était la plus à même de devoir s’en charger. Si cela pouvait éviter que les Reapers ne grossissent leurs rangs de monstres…

« Je m’en charge, Amiral.

— Je vous laisse en informer le Major Alenko. Il va cela sans dire que votre travail commun ne pourra qu’accélérer les choses. Il faut agir vite. Si jamais, il vous faut des ressources ou des hommes, communiquez-moi vos demandes je m’efforcerais de les satisfaire dans la mesure du possible.

— Très bien. Amiral Anderson. Amiral Hackett. »

Elle salua ses supérieurs et la conversation se termina. Shepard posa ses mains à plat sur la table de la salle de réunion. Il fallait rapidement faire le tri de toutes ses pensées. Hackett avait raison, il fallait agir vite, mobiliser toutes les ressources nécessaires et les énergies qu’elle pouvait.

Elle soupira.

Que savait-elle désormais des activités de Cerberus ? Depuis l’action d’Udina, elle n’avait pas eu vent de quoi que ce soit sur eux. Même Sanders, qui devait pourtant savoir où elle se trouvait, n’avait osé la débusquer sur la Citadelle. Il devait attendre son heure, tapi dans l’ombre… Cela lui donna des frissons dans le dos. C’était vraiment un adversaire redoutable. Le pire produit que la science avait bien pu donner. La perversion de l’être humain dans toute sa splendeur. Non… Il y avait les Husks qui étaient un cran au-dessus.

La première chose à faire, c’était de prévenir l’équipe de cette nouvelle mission. Elle savait que Jack serait ravie de se frotter à ses anciens geôliers. Jacob avait une revanche à prendre aussi. Est-ce que Garrus trouverait justifié de se lancer dans cette mission alors qu’il y avait les Reapers un peu partout ? Elle avait besoin du soutien de son ami et de la présence de sa grande silhouette sur le terrain.

Toutefois, avant de réunir tout le monde, elle devait savoir comment Kaidan s’était débrouillé avec le Conseil. Son entrevue devait être finie. Du moins l’espérait-elle.

« EDI. Est-ce que le Major Alenko est joignable ? »

L’Intelligence Artificielle lui répondit par l’affirmative.

« Très bien, mets-moi en contact. »

Il ne fallu que quelques fractions de seconde pour entendre la voix de Kaidan résonner dans la salle de réunion.

« Shepard ?

— Vous avez terminé, Kaidan ? Vous pouvez me rejoindre dans le CIC du Normandy le plus rapidement possible. J’ai de nouvelles instructions. Et je pense que cela devrait vous plaire », ajouta-t-elle, tentant de ne pas se montrer trop directive. Il était Major, ça, il ne fallait pas oublier même si personne ne semblait s’en formaliser.

De toute façon, la hiérarchie n’avait jamais été vraiment très respectée dans le Normandy depuis leur rébellion pour aller poursuivre Saren. Sauf à quelques exceptions près.

Et c’était peut-être ça qui faisait que le Normandy était un vaisseau hors-norme.

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