Chapitre vingt-et-un

Hackett affichait une mine soulagée. Du moins, c’était ce que la qualité de la communication laissait penser.

« Nous vous tenons au courant de ce que le Conseil aura prononcé. »

Shepard regarda Anderson qui coupait la communication. Elle était soulagée de le voir. Avoir Kaidan qui semblait guetter quelque chose de sa part la stressait. Enfin quelqu’un à qui parler qui ne vous regardait pas avec un air de chien battu.

Toutefois, le Major les rejoignit alors qu’ils quittaient le Normandy, en route vers le Présidium.

« Le Conseil vient de se réunir. Ils nous attendent. »

Anderson hocha la tête et emboîta le pas à leur guide.

« Des nouvelles du front batarien ? demanda ce dernier.

— Ca s’annonce mieux que prévu. Les Krogans leur mènent la vie dure. »

Wrex se mit à rire. Depuis qu’on l’avait sorti de sa «geôle», il était d’humeur plutôt optimiste. Shepard l’avait rapidement mis au jus. Il avait hâte de reprendre Tuchanka. Cela ne tiendrait qu’à lui, il aurait volé le prototype de Presalia et serait parti avec tout seul pour chasser les Reapers. Mais l’Asari avait encore besoin de temps. Et, si tout se passait bien, elle aurait bientôt toutes les ressources nécessaires pour mener à bien les améliorations du système.

« Est-ce que les Geths ou la Flotille ont été localisés ? demanda à son tour Shepard.

— Aucun signe ni des uns, ni des autres. »

Shepard resta silencieuse. Elle commençait vraiment à s’inquiéter. Comment une armada aussi énorme pouvait disparaître sans laisser aucune trace ? C’était à ne rien comprendre. Pourtant, Shepard avait suffisamment roulé sa bosse pour savoir que la Galaxie, l’Univers réservait des surprises. Mais le sort de Tali lui importait beaucoup. Elle ne pouvait pas aller chercher par elle-même. Elle ne pouvait qu’attendre et espérer.

« Cerberus ? continua-t-elle, cherchant à penser à autre chose que les Quarians complètement décimés.

— Depuis leur attaque sur Sur’kesh, ils se sont repliés. Omega est toujours entre leurs mains.. Nous avons trouvé la trace d’Aria T’Loak. Elle se trouverait en bordure du système Terminus. Attendant sans doute le moment propice pour attaquer. Je ne nourrirais pas tant d’espoir, si j’étais elle.

— On peut comprendre qu’elle veuille récupérer son terrain de prédilection. Cerberus lui a carrément déclaré la guerre.

— Hélas, nous ne pouvons pas lui venir en aide. Trop de choses à s’occuper.

— Oh, je ne m’en fais pas pour elle. Aria est pleine de ressources. » lui répondit Shepard avec un sourire.

L’élévateur s’ouvrit sur le Présidium et le trio s’avança vers la tour qui abritait le Conseil. Anderson continua son rapport sur Cerberus. Le mouvement du groupe terroriste progressait. Il s’attaquait aux colonies du système Terminus. Dans quel but, ils ne le savaient pas encore. Mais le retour de Shepard sur la Citadelle n’allait pas tarder à attirer l’attention de Sanders. La traque organisée par l’Homme Trouble et Udina allait avoir de sacrés dommages collatéraux.

« Cerberus cherche à semer le chaos, argumenta Kaidan. Ils ont des postes stratégiques dans tous les systèmes. Ils veulent détruire toute tentative de cohésion entre les races. Agir de concert leur fait peur. C’est le meilleur moyen de combattre. Si l’on a de l’espoir, on peut tenter des choses. Le but de Cerberus, c’est de contrôler. Le contrôle des Reapers, le contrôle des populations… Tout cela n’est que pour asseoir leur soif de pouvoir. Classique pour un groupe terroriste. Néanmoins… Malgré tout, nous ne pouvons pas les sous-estimer. Leur menace est aussi importante que celle des Batarians. Mais nous manquons de moyens, d’hommes. Deux flottes sont sur le front batarian. Il y a toujours la défense des colonies qui prend pas mal d’Hommes. Sans compter tout ce que nous avons perdu lors de l’attaque du système solaire. Le Conseil sait que le problème n’est pas seulement humain. Si nous ne nous allions pas, nous n’avancerons pas. »

Ça c’était certain.

Avec tout ce qu’il venait de se passer, le Conseil ne pouvait qu’aller dans le sens d’une grande alliance entre toutes les races. Du moins, les quatre principales qui composaient ce dit conseil.

La réunion réunissait d’autres participants que le Conseil, Shepard et ses acolytes. Il y avait le Primarch Orinia et le Major Kirrahe. Anderson représentait les humains maintenant qu’Udina était sous les verrous.

Le Conseiller Asari demanda à Kaidan de remettre son rapport de Spectre suite à la mise aux fers du Conseiller Udina. Le Major se plaça au centre de la pièce et commença à expliquer son action. Son compte-rendu ne rentrait pas dans les détails, mais c’était largement suffisant. Shepard ne put s’empêcher de penser qu’il ne se débrouillait pas trop mal dans cet exercice. Elle n’était pas particulièrement à l’aise quand il s’agissait de rendre des comptes au Conseil. Pour ça, Kaidan faisait un meilleur Spectre. Il avait toujours aimé la paperasserie.

Les Conseillers ne disaient rien, mais Shepard capta les regards qu’ils se lançaient et rien que cela en disait long. Généralement, ils aimaient interrompre les gens. Le rapport de Kaidan dura longtemps, pourtant et ils ne lui coupèrent pas une seule fois la parole.

Une fois que le Major eut finit sa longue tirade, ils restèrent silencieux quelques instants. A vrai dire, ce devait être difficile pour eux. Se voir ainsi trahis par un de leurs propres membres. Évidemment, le dernier, l’être humain. Après le coup d’Udina, ils n’allaient pas refaire confiance à l’Humanité de sitôt. C’était ce qui devait être craint. Shepard espérait, et sincèrement, que le Conseil ne soit pas si stupide que cela et ne condamne pas la race humaine entière à cause de la cupidité d’un seul homme. Pourtant, elle non plus n’avait pas joué en la faveur d’une bonne image de son genre. Au moins restait-elle loyale envers les populations qu’on lui avait demandé de protéger. Elle profita du silence des Conseillers pour les détailler du regard. Ils avaient les traits tirés et fatigués. Rien de bien étonnant, ils ne devaient pas dormir sur leurs deux oreilles ces temps-ci. Mais la compassion de Shepard avait ses limites. S’ils avaient été moins aveuglés par leurs certitudes, la situation serait moins critique. Sans doute.

« Très bien. Au vu de la situation, nous allons pour un premier temps mettre l’ancien Conseiller Udina dans une cellule de haute sécurité, annonça le Conseiller Salarian. Nous allons dépêcher une unité du C-Sec sur cette affaire afin qu’elle épluche les dossiers du suspect. »

Orinia fut invitée à prendre la parole. Elle répéta ce qu’elle avait dit à Udina.Toutefois, cela ne lui avait rien enlevé de sa verve et, profitant de la légitimité dont elle avait le fruit, elle exigea des moyens financiers et de main-d’œuvre pour accélérer les améliorations du prototype de Presalia. C’était une course contre la montre qu’il fallait gagner à tout prix, rappela-t-elle au cas où le Conseil ne l’aurait pas compris.

Le conseiller Salarian prit à nouveau la parole et fit approcher le Major Kirrahe.

« Major, j’ai ouï-dire que vous avez assuré un support pour le Docteur Presalia sans tenir compte de la hiérarchie et à votre propre initiative.

— Oui, Conseiller. » s’empressa de dire le Salarian, le nez frémissant, mais digne dans sa stature.

« Là n’est pas le lieu pour discourir sur votre insubordination et, au vu du contexte actuel, il serait malvenu de le sanctionner pour l’instant. C’est pourquoi je vous charge d’informer l’Union de la situation. Mobiliser les ressources nécessaires.

— Je pense qu’il est sage de laisser l’Union Salarianne prendre en main les recherches avec le Docteur Presalia, finit par dire le Primarch. Nous avons, hélas, un front à tenir sur Palaven.

— Ce que nous comprenons tout à fait, Primarch, approuva le Conseilleur Salarian. Sur’Kesh a la chance de ne pas encore avoir subi l’attaque des Reapers. Il est donc tout à fait normal que nous fournissions les ressources dont le docteur a besoin. »

Orinia hocha la tête vers le Conseiller.

« Et le Génophage ? interrompit Wrex, qui avait assez soupé des échanges qui ne concernaient pas son espèce.

— Il semble tout à fait normal que ce ne soit pas une priorité, Urdnot Wrex, intervint à nouveau le Conseiller Salarian avec un reniflement audible.

— Mais c’est une de nos conditions pour que les Krogans se joignent au combat !

— Allons bon, ces conditions n’ont pas été faites avec le Conseil. »

Shepard sortit de sa réserve et s’approcha.

« Non. C’est moi qui ai engagé ma parole. »

Elle avait pris cette initiative sans consulter personne. Elle avait engagé sa parole et c’était cette seule parole qui faisait que les Krogans affrontaient désormais les Batarians. Mais elle savait que le Conseil n’irait pas dans son sens. Aussi fallait-il ménager les deux partis.

« Je ne demande pas à allouer des moyens, dit-elle d’une voix forte. Juste l’assurance que le Professeur Solus et sa protégée soit en sécurité.

— Pour l’instant, ils sont sous ma protection, ajouta Orinia, ce qui lui valut un regard surpris et réprobateur de la part du Conseiller de sa race.

— Vous ne semblez pas avoir la moindre idée de ce que soigner le Génophage pourrait engendrer », s’empressa-t-il de dire d’une voix lasse.

Shepard ne dit rien. Elle espérait juste que le Conseil voit l’intérêt de l’arrangement. En ne demandant que la protection de Mordin et Naxia, elle satisfaisait le Conseil qui espérait qu’au vu du manque de moyens, le Salarian n’arriverait jamais à rien et elle respectait sa promesse envers Wrex.

« Ca ne vous coûtera rien. Juste un endroit sûr. Le reste, ce n’est pas de votre ressort. »

De toute façon, elle n’avait pas besoin de leur approbation. Cela, la Conseillère Asari, qui était restée assez muette pour l’instant, le fit remarquer à tous.

« Commander. Je sais que votre position a été délicate ces dernières semaines. Vous nous avez montré que malgré tout, vous vous battez pour la même chose que nous. Je pense que nous pouvons accéder à votre requête. »

Les deux autres ne dirent rien mais leur regard outré en dit long. Évidemment. C’étaient les Turians qui avaient demandé aux Salarians un moyen de museler les Krogans.

« Nous avons d’autres chats à fouetter, non ? ajouta Shepard. Je ne pense pas que remettre sur la table un débat vieux de plus de mille ans fasse partie de nos priorités. D’autant plus, que malgré tout, les Krogans offrent une force armée non négligeable sur le terrain, n’est-ce pas ? »

Elle adressait ces derniers mots à Anderson qui approuva.

« Nous tenons le coup sur le front batarian grâce à eux, cela va sans dire. »

A présent que ce point avait l’air d’être réglé, il fallait maintenant prendre des dispositions quand à la suite des événements.

« Major Kirrahe, vous pouvez de ce pas rejoindre Sur’Kesh et le Docteur Presalia. » Le Salarian hocha la tête et prit congé.

« Primarch Orinia…

— Ma place est sur le front de Palaven, je ne peux me résoudre à laisser mes hommes.

— Et nous ne pouvons vous demander d’être ailleurs. »

Orinia s’en alla à son tour d’un pas pressé. Elle salua Shepard d’un signe de tête et cette dernière la remercia silencieusement. Le Primarch avait été d’une aide précieuse. C’était un leader charismatique. Le Commander avait vraiment apprécié travailler avec elle. Elle espérait vraiment voir plus de dirigeants de cette carrure prendre les rênes de la guerre. C’était ce que la Galaxie avait vraiment besoin.

Wrex, lui s’en alla sans regarder le Conseil. Il se pencha juste vers Shepard et lui indiqua qu’il la contacterait plus tard. Avec l’invasion d’Omega par Cerberus, il avait du pain sur la planche et tout n’avait pas été réglé quand il avait été pris par surprise par Udina. Shepard posa sa main sur son bras et lui assura qu’elle ne le laissait pas tomber. Le Krogan fit une grimace, salua quand même Anderson d’un bref hochement de tête et partit à pas pressés hors de la salle du Conseil où il s s’était sans aucun doute senti mal à l’aise.

« Major Alenko… Commander Shepard », ajouta le Conseiller asari après une brève hésitation.

Ces deux derniers s’approchèrent de l’estrade.

« Commander, je pense que vous présenter des excuses ne serait qu’une maigre consolation par rapport à ce que vous avez subi dernièrement… »

C’était peu dire. Mais Shepard savait d’instinct que de ne pas les accepter serait totalement contre-productif. Elle aussi, devait savoir mettre son égo de côté pour faire avancer les choses. Elle hocha donc la tête, incitant le Conseiller à continuer.

« Maintenant, il nous fait agir. Nous savons que le temps est compté. Nous reconnaissons que nous avons fait une erreur de jugement et cela a coûté des vies. Nous avons été trahis de l’intérieur. Toutefois, la Citadelle reste le centre décisionnel de la Galaxie. C’est pourquoi, nous, membres du Conseil, nous vous chargeons officiellement de la tâche de rassembler un maximum d’alliés dans cette guerre. Il vous faudra sans doute user de diplomatie. »

Shepard se permit d’interrompre le Conseiller.

« Jouer les diplomates ? Je… Ce n’est pas du tout mon domaine, je suis un soldat !

— Vous êtes également un Spectre, contra le Conseiller Turian. Allons bon, Shepard, votre modestie vous honore mais regardez ce que vous avez accompli alors que la discorde règne entre les races, que la débâcle a été proche… Vous avez été capable de mettre en relation Salarian, Turian, Krogans et Asaris afin qu’ils mêlent leur efforts et voilà qu’une lueur d’espoir nous guide dans ce combat contre un ennemi dont nous soupçonnons à peine la puissance.

— Ces personnes voulaient agir pour le bien de tous, ils avaient déjà la conviction de résister, argumenta Shepard qui n’aimait pas qu’on lui passe de la pommade de manière aussi grotesque. Il va dire que nous allons nous heurter à des murs. Tout le monde n’a pas intérêt à sauvegarder la Galaxie. Certains y trouvent même leurs comptes. Regardez Cerberus !

— Cerberus est une épine dans notre pied, cela est certain, Shepard, s’avança Anderson, les mains derrière le dos, le ton paternel. Mais Shepard, je vous connais suffisemment bien pour savoir que vous pouvez arriver à rassembler les gens. Vous avez réussi à obtenir l’aide des Krogans. »

Assez simple à faire quand l’un des plus puissants chefs de clan n’était autre qu’un ancien compagnon d’armes qui vous tenait en estime. Elle ne voyait pas obtenir la même chose des Hanars ou des Volus.

« Il me faudra leur assurer des garanties…

— Je pense que l’on peut arriver à des arrangements », souligna le Conseiller Salarian.

Le Commander eut un sourire ironique.

« Je ne pense pas que des ressources ou des terres soient suffisantes pour convaincre certaines espèces de fournir un effort de guerre… Ce que certains veulent, c’est une reconnaissance… »

Elle inspira profondément. Le Conseil devait bien se douter de ce qui pouvait assurer une aide de la part des plus réticents.

« Une place au Conseil… Voilà ce que nombre d’espèces qui se sentent mises à l’écart réclament. »

Les trois Conseillers se figèrent avant de se regarder mutuellement.

« C’est quelque chose de bien trop important pour que ce soit décidé à la légère, Commander », contre-argumenta le Conseiller Salarian.

Elle se doutait bien qu’il allait dire ça. Comment le Conseil pouvait-il être aussi fermé ?

« L’expérience avec le Conseiller Udina a bien montré qu’il est difficile d’ouvrir le Conseil aux autres races.

— Si je puis me permettre, Conseillers, intervint Kaidan en levant le bras devant Shepard avant qu’elle en réplique, je pense qu’il est dommage de tirer des conclusions du comportement d’Udina. C’est un être corrompu et vil. C’est un raccourci facile que d’étendre son cas à tout le monde. Toutefois, ajouta-t-il alors que le Turian allait répondre quelque chose, je pense qu’il faille aussi jouer de prudence. Aussi, je pense qu’il est concevable de montrer à nos futurs alliés que les négociations peuvent s’ouvrir. Évidemment, il n’est pas question d’offrir une place au Conseil de façon automatique et non réfléchie. Mais montrer une ouverture ne peut qu’être bénéfique pour les intérêts de tous. »

Shepard reconnaissait bien là Kaidan tel qu’il était lorsqu’il était Lieutenant sous ses ordres. Posé, Idéaliste mais pragmatique. Moins enflammé qu’elle. Elle se rendit compte qu’il n’avait pas tant changé que ça. Cela avait quelque chose de rassurant. Mais effrayant également. Comme si c’était elle qui avait changé. Mais cette sensation n’était pas nouvelle.

Le Conseiller Asari regarda Kaidan intensément, comme pour jauger la personne.

« Soit. Major Alenko, nous comptons sur vous pour épauler Shepard dans sa mission. »

Quoi ?

Travailler avec Kaidan ? Shepard pensait que le Conseil allait le renvoyer au sein de l’Alliance ou lui dire qu’il avait toute latitude pour ses missions de Spectre. Elle l’aurait bien vu s’occuper de Cerberus. Mais lui suggérer de la seconder…

De plus, techniquement, au regard des grades militaires, c’était plutôt à elle de seconder le Major. Voilà qui n’allait pas lui plaire. Elle avait pris l’habitude de ne plus directement obéir à des ordres sur le terrain. Elle ne put s’empêcher de se tourner vers Anderson, cherchant de l’aide dans son visage serein. Mais ce dernier lui adressa un simple sourire qui ne voulait pas dire grand-chose.

La voilà qui se retrouvait coincée.

« Si cela peut permettre de faire avancer notre combat contre les Reapers, j’accepte cette mission. » dit simplement Kaidan, droit comme un i, l’expression du parfait petit soldat sur le visage. Shepard, elle, se contenta de hocher la tête. Elle n’allait pas déballer ses états d’âme devant le Conseil. Ce serait prêter le flanc à la critique et le Conseil n’était pas du genre à lui faire des fleurs. Autant prendre ce qu’il y avait. Elle verrait le reste plus tard.

« Bien. Alors la séance est levée. »

Coincée dans l’élévateur entre Kaidan et Anderson, Shepard restait silencieuse. Elle analysait la situation. Kaidan l’avait poursuivie et trainée dans la boue durant des semaines. Cela, maintenant elle le savait, dans le but de coincer Udina qui magouillait avec Cerberus. Le Major avait finit par lui présenter de pathétiques excuses et Shepard avait eu vent par Liara qu’il avait donné une interview où il avait lavé l’honneur du Commander. L’Asari avait d’ailleurs eut l’air plus qu’amusé en lui relatant le reportage que Shepard avait refusé de regarder. C’était déjà assez embarrassant comme ça. Liara avait alors posé sa tête penchée sur son poing avant de dire en riant qu’il lui avait fait penser à un jeune garçon qui venait de faire une grosse bêtise. Kaidan avait aussi l’air mal à l’aise qu’elle face aux journalistes. Lui, au moins, ne leur mettait pas de pain dans la figure. C’était déjà ça.

Elle jeta un coup d’œil au Major qui discutait avec l’Amiral. Bon sang, elle se retrouvait être la moins gradée et c’était une sensation désagréable. Pas qu’elle courre après les hauts postes, mais elle ne voulait pas être traitée comme un simple troufion.

« Alors, Shepard ? Qu’allez-vous faire maintenant ? » lui demanda Anderson, la faisant sursauter. Elle bredouilla quelque chose avant de réussir à aligner trois mots audibles.

« Je… Je ne sais pas… Major ? »

Kaidan la regarda avec surprise.

« C’est plutôt à vous de le dire, non ?  continua Shepard qui reprenait consistance.

— Que voulez-vous dire ?

— Allons, Major, ne soyez pas stupide. »

Anderson forma un « Oh » silencieux avec sa bouche.

« Commander, vous restez maître du Normandy, cela va sans dire. C’est à vous que revient la mission. Je pense que le Major est tout à fait d’accord avec moi pour dire qu’il n’est là qu’en soutien. »

Ce à quoi Kaidan acquiesça.

« Je ne serais là qu’un temps, Commander. Je compte bien continuer ma petite enquête sur Cerberus et sincèrement, j’aimerais lancer une offensive contre eux. Nous ne pouvons pas les laisser semer le chaos comme cela. »

C’était plutôt bien dit. Shepard sentit sa méfiance s’endormit. Allons, bon, c’était bien de pouvoir se reposer un peu sur quelqu’un d’autre. Elle savait aussi que si Kaidan se lançait sur la piste du groupe terroriste, Cerberus avait de quoi se faire du souci et l’Homme Trouble des cheveux blancs. Et si cela pouvait occuper Sanders un moment…

Confiance.

Elle devait essayer de réaccorder à Kaidan ce qu’elle avait refusé de lui donner depuis ce jour sur Horizon où il l’avait traitée comme une paria. Passer outre la réputation factice qu’il lui avait faite. Elle le regarda. Comment lui faire confiance à nouveau ? Elle avait l’impression de ne plus connaître du tout cet homme.

Mais si Anderson lui accordait du crédit, elle pouvait faire un effort.

Elle restait maîtresse du Normandy, maîtresse de son équipage, de son choix dans les missions. Soit. Cela n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Kaidan n’avait pas intérêt à lui souffler dans les bronches.

Le temps qu’elle pense à tout cela et ils avaient atteint le quai où se trouvait le Normandy.

« Bonne chance, Shepard. Major.

— Qu’allez vous faire, Anderson ? demanda le Commander.

— Partir en bordure du Système Solaire. Il nous faut une observation directe de la situation. Je crains bien qu’elle ne soit désespérée. »

Shepard ne put retenir un frémissement. Le Système Solaire était la zone la plus dangereuse de la Galaxie, désormais. C’était risqué que de s’y aventurer. Mais l’Amiral avait raison. Si on finissait par lancer l’offensive là-bas, il fallait un état de la situation. Elle savait que l’attachement d’Anderson pour la Terre était grand. Il avait grandi à Londres. C’était ses racines.

Il tendit une main qu’elle serra avec empathie. « Bonne chance à vous. »

Il la salua à nouveau d’un signe de tête avant de tourner les talons et de rejoindre l’élévateur.

Shepard et Kaidan restèrent un moment silencieux sur le quai. Puis, le Commander rompit le silence.

« Il est temps d’y aller. Il y a énormément de travail à faire. »

Kaidan la suivit silencieusement vers le Normandy.

« EDI, rassemble tout le monde dans la salle de réunion d’ici vingt minutes. Nous allons décider du prochain mouvement à faire.

— Bien reçu, Shepard. »

Shepard se redressa et regarda la carte de la Galaxie. Elle devina que Kaidan la regardait, à demi plongé dans la pénombre du CIC. C’était vraiment une situation embarrassante. Tous ces silences… Pesant.

Elle aurait bien passé les vingt minutes à attendre tranquillement avec Jeff. Mais désormais, avec Kaidan dans les parages, la tâche allait s’annoncer être ardue. Qu’est-ce qu’il faisait planté là avec son regard de chien battu ! Un long soupira remonta lentement dans sa gorge.

« Je vais vous montrer un endroit où vous pourrez établir votre bureau, » se résigna-t-elle à dire. Au moins, s’il avait un endroit où aller, il ne lui collerait pas aux basques en permanence.

Le choix fut vite fait. Elle lui donnait le bureau de Miranda. La pièce n’avait pas été occupée depuis la trahison de l’ancien Commandant en Second. C’était trop lourd de sens et même Jacob n’avait pas voulu s’y établir. Liara avait nettoyé le système et les ordinateurs de la jeune femme avec l’aide de Jack. Désormais, le bureau était inoccupé. Shepard avait pensé le donner à Liara puis maintenant que Kaidan avait été affecté au Normandy, cela lui semblait plus approprié de lui donner.

Ils prirent l’élévateur en silence. C’était vraiment inconfortable comme situation et le Commander n’aimait pas ça. Elle aimait les choses directes, les discours francs. Elle espérait qu’elle arriverait à passer outre tout son ressenti. C’était un travail qui s’annonçait être difficile. Mais puisqu’ils allaient être amenés à travailler ensemble, elle devait prendre sur elle. Et ce n’était pas quelque chose pour laquelle elle était foncièrement douée.

Ils traversèrent rapidement le mess pour se diriger vers l’ancien bureau de Miranda. Revoir la pièce lui rappela combien elle s’était sentie amère quand elle avait compris que la jeune femme les avait trahis. Elle avait fait confiance trop vite. Et cela lui avait coûté cher. Elle ne voulait pas revivre ça. Être victime de sa propre naïveté. Elle secoua la tête. Ne plus y penser.

« C’était le bureau de Miranda Lawson, expliqua-t-elle à Kaidan tandis qu’il faisait le tour de la pièce. Nous avons vérifié plusieurs fois la présence d’objets indésirables. On ne sait jamais. »

Kaidan s’abstint de faire le moindre commentaire. Heureusement. Elle n’avait pas envie de l’entendre dire qu’il l’avait prévenue.

« Les systèmes sont opérationnels en tout cas, si vous avez besoin d’une source d’information ou de passer des messages.

— Très bien. »

Elle le laissa prendre ses quartiers et s’installa dans le mess avec un café. Elle avait besoin de se clarifier les idées avant de voir tout le monde.

Maintenant qu’elle était libérée du poids d’être traquée par l’Alliance, elle avait plus de latitude et de légitimité. Et c’était là qu’elle ne savait plus vraiment quoi faire. Il fallait attendre que Presalia améliore son engin et le produise en masse. La jeune femme promena son regard dans le mess. Ses yeux se posèrent sur EDI. Ah, oui. Elle avait presque oublié. Il y avait un autre aspect, une autre manière d’aborder les choses avec les Reapers. Le volet technologique. Sans les Quarians, elle avait émis l’idée de contacter les Volus. Elle soumettrait l’idée aux autres. Elle demanderait aussi à Liara de continuer à chercher de contacter la Flottille. Même le Shadow Broker, pourtant pleine de ressources, ne trouvait trace d’elle ! C’était complètement dingue. En attendant, elle pouvait toujours aller voir Legion. Il avait dit que les Geths avaient rejoint les Anciennes Machines. Mais si les Quarians n’étaient justement pas partis les traquer ? Où se trouvaient-ils ?

Elle soupira et but son café à petites gorgées. Cela ne serait à rien de se perdre en conjectures. Elle s’inquièterait davantage. Finalement, être à nouveau à la lumière était tout aussi frustrant.

Kaidan l’interrompit dans son flot de pensées noires. Il vint s’installer face à elle avec un gobelet de café fumant. Il la regardait et cela la mit mal à l’aise. Il voulait parler. Alors, qu’il le fasse !

« Shepard. »

Elle leva la tête vers lui.

« On va travailler ensemble. Je pense qu’il vaudrait mieux qu’on mettre de côté nos ressentiments vis-à-vis l’un de l’autre. »

Elle tordit la bouche en une grimace, pesa les mots qu’il avait dit.

« Je suis d’accord avec vous. Ce ne serait pas sain.

– J’aimerais sincèrement que vous me pardonniez, mais si cela n’est pas possible pour l’instant, alors je saurais attendre.

— Ça me va. »

Elle mâchouilla l’intérieur de ses joues, puis tendit la main par-dessus la table. Elle devait faire ce pas. Pour le bien de la mission.

« Bienvenue à bord, Major. »

Il haussa les sourcils de surprise puis s’empara de la main tendue et la serra.

La jeune femme retira toutefois sa main à toute vitesse. Le contact avait renforcé son malaise. Elle n’arrivait pas à s’en défaire. Elle but encore une gorgée de café pour se redonner contenance.

« Alors ? Une idée de qui rallier à la cause ? »

Shepard savait qu’elle devait lui confier ses idées. C’était comme cela que ça marchait. Elle lui donc part de sa conversation avec Garrus et les pistes qui en avaient découlé. Kaidan hocha la tête.

« C’est une idée, admit-il. J’espère juste que les Volus y verront un intérêt plus grand que celui de leur portefeuille. Ce sont des marchands avant tout.

— Je sais bien. Mais l’Ambassadeur Korlack a l’esprit un peu plus ouvert que la moyenne de ses concitoyens. Je pense qu’il est nécessaire de s’adresser directement à lui. Nous devons jouer sur sa corde sensible. Il a un ressenti, légitime de mon point de vue, envers le fait que l’effort de son peuple durant la Rebellion Krogane n’a été récompensée à juste titre.

— Ce qui est tout à fait compréhensible. Maintenant, il faut le convaincre de laisser de côté ces anciennes histoires et faire en sorte qu’il coopère.

— Je suis d’accord avec ça. »

La vingtaine de minutes que Shepard avait laissée pour que l’équipe rejoigne le Normandy finit de s’écouler. Le Commander et le Major se dirigèrent donc vers la salle de réunion.

Personne ne manquait à l’appel. Même Joker avait daigné venir. Lucy le soupçonnait de vouloir surveiller Kaidan. Il ne devait pourtant pas avoir de souci à se faire. L’amourette de l’ancien Lieutenant était passée depuis belle lurette. Après ce qu’il lui avait sorti sur Horizon, aucun de doute là-dessus. Et c’était mieux pour tout le monde.

Jack s’était mise en retrait et adossée au mur, détaillait sans la moindre pudeur le nouvel arrivant qu’elle semblait trouver à son goût. James, s’était approché de Shepard dès son entrée dans la pièce, fidèle à son engagement. Garrus interrompit sa discussion avec Liara et hocha la tête en direction du Commander. Il avait l’air de bonne humeur. Legion, quand à lui, ne dit rien comme à son habitude mais Shepard savait qu’il enregistrerait la moindre parole, le moindre comportement de chacun. Jacob était à côté de Joker, perdu dans ses pensées et il ne releva la tête que lorsque Shepard prit la parole.

Elle commença par présenter Kaidan à ceux qui ne le connaissaient pas. Il n’en fit pas trop et se contenta de saluer l’assistance d’un hochement de tête informel.

Shepard fit ensuite le compte-rendu de la réunion avec le Conseil.

« C’est une bonne chose qu’ils vous laissent toute latitude, commenta Garrus, fortement soutenu par Liara. Il est temps d’agir plus rapidement.

— Des informateurs m’ont appris que les Reapers commençaient à approcher de la Citadelle. Cela commence à vraiment être dangereux. S’ils prennent le centre de la Galaxie, nous allons être désorganisés une bonne fois pour toutes. »

En effet, l’urgence de la situation était de plus en plus pressante.

« Nous ne pouvons qu’attendre que Presalia et son équipe avance sur le prototype et sa production en grandes quantités. Toutefois, nous n’allons pas rester les bras croisés. Le Conseil m’a chargée… nous a chargés, le Major Alenko et moi-même, de rallier le plus possible d’alliés. »

Un murmure approbateur parcourut le petit groupe. Voilà qu’une pression s’enlevait de leurs épaules.

« Je pense qu’il est temps de considérer les races minoritaires. Garrus et moi avons déjà parlé de la possibilité d’utiliser les Volus et leur réseau pour voir s’il n’y aurait pas un moyen d’affaiblir la structure des Reapers. Les armes conventionnelles ne fonctionneront pas efficacement. Je sais que les Volus ont accès à des marchés où sont vendus des armes illégales. Mais ce n’est pas facile d’y entrer, il nous faudrait leur passe-droit.

— Ca ne va pas être facile de les convaincre, argumenta Jacob. Les Volus sont assez sectaires. Sauf si vos crédits sont suffisants.

— La monnaie d’échange serait la négociation d’une place pour les Volus au Conseil, intervint Kaidan.

— Ouah, rien que ça ? s’écria Jack. Avoir un Conseiller Volus ? Un de ces petits bonshommes ronds ? La blague ! »

Le regard appuyé de Shepard lui retira l’envie d’aller plus loin dans sa tirade. Mais du coin de l’œil, elle avait cru voir James retenir un petit rire.

« Kaidan et moi allons nous entretenir avec l’Ambassadeur Korlack afin de le convaincre de toucher un mot au Protectorat Vol.

— Je ne comprends pas, intervint Jacob, décroisant les bras, le Protectorat Vol est sous protection de la Hiérarchie Turianne. Pourquoi ne pas la faire intervenir ?

— Le Primarch Orinia pense que la corruption s’est emparée d’une partie de ses subordonnés sans qu’elle ne puisse étayer ses soupçons par des preuves, expliqua Garrus qui s’était longuement entretenu avec le Primarch. Elle préfère que l’on s’en charge. De plus, Palaven nécessite toute son attention. C’est aussi un retour des choses. Son aide nous a été précieuse.

— Je sais, répondit Jacob. Je m’interrogeais juste. Il y a d’autres races que les Volus, plus difficiles à approcher. Les Hanars, par exemple. Même s’ils nous ont aidé avec Thane, ce n’était que le mouvement d’un petit nombre. La Primauté Lumineuse doit être contactée.

— D’après ce que j’ai pu entendre dans la chambre du conseil, il semblerait que les Hanars pourraient prétendre à une place pour le Conseil. En fait, cela fait un moment que le Conseil y pense. »

Cette dernière phrase fit pouffer une nouvelle fois Jack qui s’attira le regard réprobateur de Kaidan.

« Pourquoi les Hanars ? ne put-elle s’empêcher de dire. Sans parler de leur physique, il faut avoir prouvé son mérite auprès du Conseil. Quelque chose qui soit énorme ! Et encore ! Regardez les Krogans ! Vous avez vu comme ils ont été remerciés !

— Le cas des Krogans est à considérer à part, intervint Liara.

— Enfin, tout cela ne nous dit pas ce qu’ils ont réalisé.

— Et y réfléchir ne fera rien avancer, coupa Shepard. Toujours pas de nouvelles des Quarians ? »

Liara secoua la tête d’un air désolé et tout le monde fixa le vide en silence.

« Les Elcors ? demanda James.

— Les Cours de Dekuuna sont lentes à prendre des décisions. Cela peut prendre des années si la crise n’est pas référencée dans leurs archives, expliqua Liara. Et j’ai bien peur que l’invasion des Reapers ne fasse pas partie de leurs scénarios préétablis.

— C’est plus que certain. On en peut donc faire une croix sur leur assistance. De toute façon, on ne peut pas en faire une force armée. Mais on aurait pu compter sur un autre apport de leur part, au vu des IV qu’ils sont capables de créer. Passons donc, suggéra Jacob.

— Tentons quand même, conte-argumenta Garrus. Ne sait-on jamais.

— C’est qu’on a pas franchement de temps à perdre, coupa Jack. Si c’est pour les voir se prendre la tête pendant des mois voir des années, ça sert à rien.

— A moins que Garrus s’en charge pendant que nous sollicitons les Volus. Liara, est-ce que vous occuper des Hanars et par extension des Drells vous convient ? »

Les deux cités approuvèrent. Autant se répartir les tâches pour être le plus efficace possible.

« Très bien. »

Shepard leva la réunion. Les choses allaient pouvoir avancer.

« Pour convaincre Korlack, il va falloir le brosser dans le sens du poil », commença Kaidan alors que les autres étaient sortis. Il prenait son rôle très au sérieux. Et à la limite, c’était rassurant. Au moins, les moments en tête-à-tête n’allaient pas souffrir d’une atmosphère gênée.

Ils se penchèrent donc sur leur argumentation prochaine.

L’heure était avancée quand ils terminèrent. Le rendez-vous avec Korlack avait lieu dans moins de deux heures. Le sommeil n’allait pas être pour tout de suite. Shepard s’étira, un peu courbaturée. Elle fit des mouvements de la tête pour chasser la douleur de sa nuque. Ses paupières papillonnèrent.

« Café ? proposa Kaidan.

— Volontiers. »

Il eut un sourire avant de s’en aller vers le mess.

Joker déambulait d’un pas lent à travers la Citadelle. Non, il n’errait pas sans but. Il avait une destination mais hésitait. Pas que ce soit quelque chose de honteux, loin de là. Mais c’était comme si se rendre à cet endroit, c’était céder aux sirènes de la jalousie mal dégrossie. Puis, sa jambe le lançant et la fatigue augmentant, il finit par envoyer au diable ses doutes et se rendit au Purgatoire. Après tout, il allait juste se détendre. Il n’y avait rien à faire pour lui pour l’instant. Le Normandy était à quai, les contrôles de routine étaient bons. Tourner en rond dans le vaisseau allait le rendre fou, pour une fois.

Et dans le Normandy… Il y avait Kaidan. Avec Shepard.

Et ça… Ca le rendait fou.

Il tentait de se raisonner. Non, ce n’était que professionnel. Rien de plus. De toute façon, Lucy ne s’intéressait pas à Kaidan.

Et lui ?

Maintenant que Jeff avait compris que finalement, toute cette mise en scène que Kaidan avait orchestrée n’était que pour lever son poisson, il commençait à nourrir des soupçons. Quelque chose lui disait que sans doute, toutes les horreurs qu’il avait balancées sur Horizon étaient peut-être bidons. Que Kaidan n’en voulait pas tant que ça à Shepard. Lucy lui avait d’ailleurs dit qu’il s’en était excusé, qu’il avait dépassé les bornes et qu’il avait été aveuglé. Aveuglé par quoi ?

Ses sentiments qu’il n’avait toujours pas tués ?

Quand Kaidan était venu pour surveiller Shepard, Joker avait joué l’animosité face à la sienne. Les remarques acerbes du Major l’avaient poussé à être sur la défensive. Très bien, il était dans son rôle habituel de gros con sarcastique. Cela, à la limite, lui convenait. Son ancien camarade était passé « à l’ennemi » à partir du moment où Jeff s’était rendu compte de ses propres sentiments envers le Commander.

A l’ennemi.

Jeff regarda le fond de son verre de whisky et se dit qu’il avait peut-être pris quelque chose de trop agressif pour un coup tout seul accoudé à un bar.

En fait, juste un rival. Et encore, à l’époque, il ne pensait pas à Shepard en tant que… Et bien en tant que compagne potentielle. Juste un fantasme. Passager.

Qui ne s’était pas passé.

Il savait qu’au vu de sa situation actuelle, il ne devait plus ressasser ça. Qu’il avait « gagné » face à Kaidan. Mais ce n’était pas ça. Il n’avait pas remporté de « victoire » puisque Shepard avait repoussé gentiment Kaidan avant que lui, Joker, n’envisage sérieusement d’accidentellement flirter avec son supérieur.

Mais Kaidan et son « Je viens aussi ! » l’avait fait tiquer.

Son retournement de veste, qui n’en était pas franchement un, aussi. Revoilà le spectre de l’ancien Lieutenant énamouré qui revenait hanter le Normandy. Kaidan avait changé. Certes, presque trois années à monter en grade et à partir seul en mission travers la Galaxie sans Shepard, expliquaient cela. Et pourtant, l’instinct de Joker lui disait qu’il n’avait pas tant changé que cela. Qu’il y avait toujours cet homme un peu candide, trop doux, à la voix trop chaude qui était là, quelque part sous cet uniforme de Major.

Kaidan avait bien des qualités que lui n’avait pas. Déjà, physiquement, lui, Jeff ne lui arrivait pas à la cheville à cause de son handicap. Après, outre les capacités physiques, il y avait l’esthétisme. Kaidan avait ce côté un peu latin, un peu « caliente », un visage plutôt attirant. Joker cachait le sien derrière une barbe qu’il s’échinait à tailler par coquetterie, et pour rester quand même dans un certain standard militaire.

Kaidan était plutôt quelqu’un de rassurant. Que ce soit par la silhouette ou l’attitude. Posé, attentionné envers tous et pas seulement ce qui le préoccupait le plus. Lui, Jeff, mal dégrossi, rude, cassant, cherchant toujours à se protéger des autres par des mots directs n’avait pas ce côté protecteur.

Jeff commanda un second whisky, ce n’était pas raisonnable, il le savait. Mais sa bouche sèche avait besoin d’être rafraichie. Un geste vers le barman turian et c’était joué. Rien de bien difficile. Restait juste à ne pas vider le verre cul-sec.

Il n’avait jamais envisagé le retour de Kaidan parmi l’équipage du Normandy. Cela le gênait. Pourtant, s’il restait confiant, il savait que Lucy n’avait jamais rien ressenti pour Kaidan à part une sincère amitié. Son manque de confiance en lui chronique faisait qu’il n’avait pas beaucoup d’espoir. Un jour ou l’autre, Lucy finirait par se lasser de lui, par se rendre compte que sa condition était un frein à une relation épanouie.

Le pilote fit jouer le liquide à l’intérieur de son verre, regardant les ondulations qui laissaient des traces ambrées sur la paroi. Il n’avait jamais pensé qu’il allait s’attacher autant à elle. Enfin… s’attacher… Ce n’était peut-être pas le bon terme à employer pour parler de ce qu’il ressentait.

Il ne savait pas comment se l’expliquer.

Ou si.

Mais les mots qui lui venaient sonnaient faux. Sonnaient ridiculement mièvre. Même le terme d’Amour le faisait rire sarcastiquement. Ce ne collait pas à l’image qu’il avait de lui.

Joker amoureux ?

Il voyait bien les autres rire. Il avait tellement du mal à montrer qu’il était concerné par les autres.

Joker amoureux de Shepard ?

N’importe quel troufion de base avait, un jour ou l’autre, le béguin pour son supérieur, même de sexe identique. C’était psychologique. Puis ça passait.

Pas pour lui.

Il avait chassé ce sentiment, essayé, en vain, de le refouler. Puis, il s’y était accroché, désespéré.

Cela avait payé, toutefois.

Enfin, il le croyait.

Lucy n’était pas très expressive non plus. Elle était concernée par les autres, elle avait de l’empathie mais parfois, elle lui semblait si distante qu’il se demandait vraiment ce qu’elle pensait de lui.

Il sirota un peu de son whisky. Le liquide lui brûla la gorge.

Peut-être n’était-il qu’un passe-temps pour elle. Qu’elle finirait par se lasser de son jouet.

Il se mit à regretter son aveu précipité. S’il n’avait rien dit, l’aurait-elle fait, ce premier pas ? Se serait-il passé quelque chose, d’ailleurs ?

Il secoua la tête. L’alcool lui fichait les idées en l’air. Il ne savait plus ce qu’il pensait.

Peut-être lui faudrait-il parler tous les deux ? Elle ne lui avait jamais vraiment dit ses sentiments, contrairement à lui qui les lui avait balancé à la figure.

Il ne tenait pas particulièrement à ce qu’elle lui dise « Je t’aime » comme dans ces films ridicules qu’on pouvait voir dans les cinémas de la Citadelle. Au moins qu’elle soit un peu plus démonstrative. Certes, il n’avait pas à se plaindre sur le plan sexuel. Bien loin de là. C’était d’ailleurs ce qui lui faisait parfois se demander s’il n’était pas juste un plan cul.

Jeff n’était pas sentimental. Bien au contraire. Mais là, c’était la femme qui lui avait fait dire qu’il en était fou. Ce n’était pas n’importe qui. Pas seulement parce que c’était le Commander Shepard. Non, il voyait Lucy dans son entièreté. Là où beaucoup s’arrêtait à l’icône. Il avait vu une femme fragile, sensible, à travers l’épaisse armure qui la protégeait du monde extérieur. Pas seulement des ennemis. Des autres aussi.

Il devait être un des rares, peut-être le seul, espérait-il stupidement, à avoir vu Lucy Shepard sous son jour véritable. Loin de l’image que l’on montrait dans les médias où qu’on érigeait en exemple. Elle, qui voulait tout porter sur son dos tout le poids de cette guerre, et qui avait les épaules fragiles, rongée par les doutes sur ce qu’elle était.

Ca, il ne pouvait pas lui dire, pas imaginer ce qu’elle ressentait, pas répondre à ses questions muettes. Mais il pouvait être là pour la seconder, pour l’épauler, pour lui faire oublier qu’elle était le Spectre Shepard, l’espèce de Messie que les autres envoyait combattre pour ne pas à avoir à le faire. Si seulement, elle le laissait faire. Si elle ne le mettait pas de côté en prétextant des ordres idiots !

Jeff savait qu’elle avait bien compris qu’elle l’avait blessé lors de la bataille de Menae. Il avait craqué. Elle s’était excusée, plusieurs fois, tremblante, ne sachant pas que dire ou que faire face à sa détresse. Peut-être n’avait-elle pas réalisé qu’il tenait à elle à ce point. Il savait qu’elle avait tendance à penser qu’elle n’était pas importante, qu’elle pouvait mourir et qu’elle serait remplacée. Depuis son retour, elle avait cette façon glaçante de voir sa propre vie.

Jeff soupira, reposa le verre vide sur le comptoir.

Il se tourna vers la piste de danse pour se changer les idées. Il se mit à sourire bêtement, une image mentale de Lucy en train d’essayer vainement de danser. Il n’était pas très doué non plus. A vrai dire, cela ne l’avait jamais intéressé. Danser. Pourquoi ces gens se dandinaient-ils sur la piste comme des crétins alors qu’à quelques systèmes de là, d’autres se battaient pour survivre ?

A quoi pensaient ces gens de la Citadelle, bien à l’abri, et encore, dans leur forteresse volante. Cela le rendait fou de rage. Toute cette futilité. Etait-ce pour préserver cela qu’ils se battaient ?

Pour quoi se battait-il, d’ailleurs ?

Parce qu’il était un soldat.

C’était son métier après tout.

Pourquoi avait-il décidé de faire se métier ?

Il voulait voler. Toutefois, il aurait pu très bien rester dans l’entreprise de sa mère, à roder les prototypes de vaisseaux.

Non. Il avait voulu fuir la pression maternelle, l’entourage étouffant qui lui coupait les ailes. Voler, c’était plus que piloter un vaisseau de commerces dans quelques systèmes solaires. Il avait eu besoin d’adrénaline. Et d’une manière de prouver à tout le monde qu’il n’était pas qu’un infirme sans avenir. Il avait voulu montrer qu’il avait de la ressource. Qu’il pouvait faire autre chose que les voies standards réservées aux handicapés physiques.

Joker, porteur d’espoir pour les gens de sa condition ?

Non. C’était son désir égoïste qu’il avait voulu combler. Rien d’autre.

Piloter pour l’Alliance, c’était l’ultime pied de nez à sa famille et ses camarades de promotion. Devenir un élément prometteur, montré comme un virtuose, voilà ce qu’il avait réussi à obtenir par ses propres moyens sans l’aide de personne.

En passant sous les ordres de Shepard, il avait commencé à réfléchir au sens de tout cela, maintenant qu’il avait relevé le défi qu’il s’était imposé. Quel sens donner à son existence ? Il avait éludé la question et jouait les parfaits petits soldats sous les ordres de Shepard. Tant qu’il pilotait, ça lui allait. Et ce n’était pas n’importe quel vaisseau qu’il avait. La frégate la plus évoluée de l’Alliance, il ne pouvait pas demander mieux.

Mais maintenant que les Reapers étaient sur le point de tous les réduire en poussière, pour quoi se battait-il ? Il savait que ce n’était pas simplement par devoir. Ce combat-là, ce combat qu’il menait depuis qu’il avait quitté l’Alliance, n’était plus que le simple devoir du soldat. Il y avait quelque chose de plus. Il y avait l’idéologie. Pourquoi se déchainerait-il ainsi pour survivre ? Connaissant son propre côté nihiliste, il se savait capable de se terrer dans un coin en attendant d’y crever.

Mais Shepard, oui, elle, elle avait donné à sa vie un autre sens. Elle se battait parce qu’il fallait se battre, parce que c’était ça, le sens de la vie de l’être humain. Ne pas se laisser faire. Ne pas se dire qu’on a pas tout essayé. Et s’il fallait mourir, il fallait le faire sans regret.

Cela lui avait pas mal plu. Avec toute la volonté qu’il avait montrée pour vaincre les idées reçues sur son handicap, il n’allait pas baisser les bras. C’était contre sa nature opiniâtre.

En fait, il ne fallait rien de plus, pour s’asseoir dans son siège de pilotage et de mener le Normandy où Shepard lui demandait.

Jeff finit par se dire qu’il était temps de retourner au vaisseau. Shepard avait sans doute quelque chose à leur dire avant son entrevue avec l’Ambassadeur Volus. Il se redressa un peu péniblement et se dirigea à petite allure vers la sortie du Purgatoire. Il lui faudrait un peu de temps pour atteindre l’élévateur qui menait au quai où était stationné le Normandy.

Il traversa le quartier commerçant, jetant à peine un regard sur les vitrines. Marcher lui devint pénible. Il n’eut pas d’autre choix que de se reposer un moment sur un des bancs qui se trouvaient non loin de lui. Il n’avait pas eu franchement d’espoir quant à l’amélioration que lui avait fait Cerberus. Il savait que tôt ou tard, il aurait à souffrir à nouveau dans ses jambes. Il avait eu juste du répit. Certes, il pouvait se déplacer sans béquilles mais cela ne devait pas être trop long. De toute façon, il finirait bien par en avoir encore besoin.

Il passa la main sur son visage. Cette perspective ne l’enchantait guère.

« Jeff ? »

Le timonier retira la main de ses yeux.

Un paquet dans les bras, Lucy lui faisait face. Le fait qu’elle l’ait appelé par son prénom lui fit deviner qu’elle était seule. Tiens, elle n’était plus dans le vaisseau. Etait-il resté si longtemps à se morfondre dans ce bar ?

La jeune femme le regardait l’air inquiet.

« Ca va ? »

Il lui sourit et hocha la tête. Elle vint s’asseoir à côté de lui. Pas trop près mais pas trop loin non plus. Juste assez pour se sentir proches tout en n’attirant pas les soupçons. Elle posa son paquet entre eux.

« Qu’est-ce que c’est ?

— Des améliorations d’armes. J’ai pété mon stabilisateur pour fusil de précision et James voulait de quoi améliorer son fusil d’assaut. »

Et cela lui avait permis de s’aérer avant d’affronter l’Ambassadeur Volus.

Jeff hocha la tête. Sa spécialisation en armes était limitée au strict minimum. Il n’en avait pas vraiment besoin.

« Et toi ? Qu’est-ce qui t’amène ici ? »

Il la regarda, pensif. Il ne voulait pas lui dire qu’il avait ressenti le besoin de s’aérer et qu’il avait fini par boire tout seul en ressassant des idées noires.

Lucy la sentait. Cette odeur d’alcool qui émanait de Jeff.

Elle soupira. Elle ne pouvait le réprimander car il n’était pas de service. Mais quand même… Qu’est-ce qui n’allait pas ? Elle savait qu’il aimait bien boire une bière. Mais là… Whisky. Pas dans ses habitudes.

« Tout va bien ? »

Ah. Elle avait bien fini par le remarquer. Perspicace. Il avait la tête lourde. Marmonna quelque chose d’inaudible. Il n’avait pas envie d’être agressif. Mais quelque chose le poussait à ne pas vouloir répondre à la question.

Lucy avait parfois du mal à le suivre. Elle savait qu’elle n’était pas une compagne idéale. Elle avait quand même des responsabilités. Elle ne pouvait pas se laisser aller à du sentimentalisme. En tout cas, pas en permanence. Elle savait diviser sa vie en deux. Il était vrai qu’ils ne passaient plus vraiment de temps ensemble, rien que tous les deux. Mais c’était un luxe qu’ils ne pouvaient pas se permettre et elle pensait que c’était suffisamment clair pour lui.

A quoi jouait-il ?

Ce n’était pas qu’elle ne voulait pas s’en préoccuper mais… elle avait cet entretien avec Din Korlack et…

La jeune femme soupira. C’était trop tard. Elle le devinait contrarié et cela allait parasiter ses pensées. Finalement, les choses n’étaient pas aussi simples qu’elle l’aurait cru. Elle avait toujours imaginé que tout irait bien, que tout serait évident, sans prise de tête.

Shepard laissa son regard errer au loin. Paraître naturelle. Rester aux yeux des autres tout autour d’eux, le Commander Shepard qui conversait avec le Lieutenant Moreau. Rien d’autre ne devait transparaître. C’était comme ça et elle ne changerait pas d’avis. De plus, elle n’avait aucunement envie de se dévoiler en plein milieu de la Citadelle.

Il ne fallait pas être fine psychologue pour savoir ce qui tracassait son compagnon. Elle le connaissait désormais assez bien pour deviner ce qui l’avait poussé jusqu’au Purgatoire.

« Tu penses vraiment que Kaidan va me faire les yeux doux ? » dit-elle d’une voix à peine audible mais juste assez fort pour qu’il l’entende.

Du coin de l’œil, elle vit ses épaules se raidir.

Touché.

La moue de son visage était tout aussi éloquente. Lucy ne savait pas si elle devait se mettre à rire. Sérieusement. Kaidan était provisoirement de retour, il avait fait son mea-culpa et ils étaient amenés à travailler ensemble pour un temps. Rien de plus. Rien de moins.

« Franchement, je n’ai pas changé d’avis sur lui. »

La moue s’affaissa encore.

« Y’a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, il paraît. » marmonna Jeff mais il ne parvenait pas à être convaincant.

Elle pensait que cela était clair entre eux. Que tout ce qu’ils avaient traversé ensemble les rendait plus forts. Elle n’avait jamais eu autant confiance en quelqu’un d’autre. La jeune femme n’avait dévoilé son fort-intérieur qu’à lui. Comment pouvait-il autant douter d’elle ? Il n’avait donc que peu de confiance en ce qu’elle lui avait dit ? Ou bien…

Non… C’était en lui qu’il n’avait pas confiance. Ou plutôt… Encore une fois, il se dénigrait. Parce qu’il pensait que face au Major Kaidan Alenko, le Lieutenant Jeff Moreau ne faisait pas le poids. Toujours ce souci. Jamais au premier abord, on aurait pu imaginer que derrière l’homme si sarcastique se cachait une si grande fragilité et un manque de confiance en soi chronique.

Shepard savait pertinemment qu’elle n’avait pas le temps de jouer les psys. Qu’elle aurait du se lever et retourner au Normandy. Toutefois, là, elle ne pouvait pas se permettre un tel pragmatisme. Elle passait souvent du temps à écouter les autres, à régler le problème de civils qu’elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Fuir la détresse de Jeff était ma dernière chose à faire. Le seul souci était qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’elle devait faire. Le comble… Le paradoxe. Elle se doutait bien qu’il était plus facile de régler les problèmes d’autrui que ceux qui la touchaient mais…

Là, en plein milieu de la Citadelle, sous les yeux d’inconnus, elle ne se sentait pas capable de faire un geste. Elle aurait voulu… Elle aurait voulu l’entourer de ses bras, lui dire qu’il n’avait pas à s’inquiéter. Que Kaidan n’aurait jamais le don de la faire rire comme lui. Qu’elle ne se sentirait jamais aussi en confiance avec Kaidan qu’avec lui.

Mais là, c’était impossible.

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