Chapitre 8 : De l’autre côté du miroir

Ma première reprise de contact avec le monde sorcier dont j’étais issu fut naturellement le réabonnement à la Gazette du Sorcier. Je fus déboussolé des titres mais ravi de revoir ces rubriques familières pleines de surprises, de faits étonnants. J’avais raté trois années et demi de réformes. Shackelbolt avait commencé à sérieusement bouger tout ce petit monde. Allais-je retrouver un univers méconnaissable ? J’en doutais car l’immobilisme dont pouvait faire preuve mes semblables était fascinant et inquiétant à la fois. Moi-même, je détestais changer mes habitudes. Avec les événements mouvementés de ma vie, j’avais appris à m’adapter aux changements. Cependant, il paraît que les habitudes reviennent vite… La nature profonde de ma personne s’y attachait particulièrement.

J’étais conscient qu’il me faudrait du temps pour rebasculer dans mon monde d’origine. A la lecture de nombreux faits dans la Gazette, je fus pris de doutes. J’avais peur de ne pas pouvoir me réadapter à ce monde, qu’il me soit totalement devenu inconnu. Qu’il n’y avait plus de place pour moi.
Toutefois, je ne pouvais pas envisager de passer ma vie entière à élever des moutons. Cela avait été ma thérapie, le moyen de revenir dans la réalité, parmi les vivants. J’avais des choses à faire dans le monde magique. Je n’avais pas fini. Les longues années qu’il me restait sans doute à vivre ne pouvait se faire qu’au sein de la communauté sorcière. Il me fallait mettre fin à mon exil.
Et en douceur, pensai-je en cherchant distraitement dans la Gazette une offre d’emploi qui pourrait cadrer avec mes capacités.
Un excellent métier de transition s’offrit à moi. Chargé de relations publiques avec le Monde Moldu. Un métier qui n’était que satellitaire au Ministère. Je n’étais pas prêt à revenir dans ses murs. Pas de cette manière-là en tout cas. Le pire des scénarii à mes yeux aurait été de postuler à un emploi au Ministère et de croiser mon père dans un couloir. Après ma disparition, ce n’était pas la meilleure façon de renouer avec les miens. Je trouvais ceci fortement incongru. De plus, je n’avais pas le courage de faire cela. Revenir chez les Sorciers serait déjà une épreuve en soi. Je n’allais pas prendre le risque que ce soit un échec.

Certes, il fallait une B.U.S.E en Etudes des Moldus, matière que j’avais étudiée à Poudlard, pour postuler à cet emploi mais je pensais que près de quatre années à vivre parmi les Moldus et comme eux joueraient fortement en ma faveur.
Je demandai un jour de congé pour me rendre à l’entretien.
Je savais que j’allais recevoir un choc, que revenir comme ça n’allait pas être facile. Transplaner fut déjà assez ardu. Je m’étais réentraîné mais sur de courtes distances. Fort heureusement, je ne me désartibulai pas. Cela me rassura, une fois de plus, sur mes facultés magiques et donc sur ma santé mentale.
La petite agence de relations publiques avec le Monde Moldu se trouvait à Manchester. Je dus faire quelques détours et m’y conduire par un Portoloin National, ne visualisant pas le lieu. La secrétaire me fit attendre dans un salon. J’aurais peut-être dû me réhabituer au monde sorcier en faisant quelques promenades, songeai-je en regardant les tableaux animés. Mais sortir avec qui et pour aller où ? Amèrement, je me rendis compte que je n’avais plus contact avec aucun sorcier depuis près de quatre ans. Mes « amis » de Poudlard ne m’avaient pas joint depuis notre remise de diplômes. J’eus un rictus amer. Si j’avais des amis actuellement, c’étaient des Moldus. Voilà ce qui ferait plaisir à mon père.
Peut-être serait-il temps de sortir de mon isolement et renouer avec quelques connaissances avant d’affronter ma famille. Cela me parut plus judicieux. La question était de savoir qui serait ravi de me revoir.

Tracey Cooper, la responsable du personnel avec qui j’avais rendez-vous me reçu dans son bureau avec un sourire engageant. Je sortis mon Curriculum Vitae d’une main tremblante. Je ne devais plus mentir et ces années au Ministère faisait partie de ma vie.
« Vous avez bien une B.U.S.E en étude des Moldus » dit-elle en me dévisageant de derrière le parchemin qu’elle tenait. « Mais je vois que vous avez été assistant du Ministre Fudge… Pour quelle raison voulez-vous ce poste ?» ajouta-t-elle en pinçant les lèvres, sans doute intriguée par ma candidature.
Je pointai du doigt la fin de mon parcours professionnel.
« J’ai passé enfin… Je vis depuis près de quatre ans chez les Moldus… » expliquai-je en montrant la date de fin de mon dernier poste. Depuis 1998, je vis comme un Moldu. J’ai appris à les connaître, j’ai participé aux événements qui ponctuent leur vie… Je sais communiquer avec eux sans attirer de soupçons. Je pense que cette expérience pourra fortement m’aider.
– Vous vivez depuis quatre ans chez les Moldus ? » répéta Cooper en battant frénétiquement des paupières comme pour assimiler l’information.
Elle posa mon C.V. et se gratta le coin du sourcil.
« Pardonnez-moi mais… enfin… C’est exceptionnel… Et vous dites que vous avez vécu… comme eux ? »
Je hochai la tête, mettant le plus de conviction dans mon affirmation. Je savais bien que pour un sorcier, renoncer à la vie magique pendant si longtemps était une anomalie.
Il n’y avait eu que Daisy Hookum pour tenter l’exploit et en sortir un livre qui l’avait rendue assez riche.
« Puis-je me permettre d’être indiscrète et savoir ce qui vous à pousser à tenter cette… expérience ? me demanda Cooper.
Je me tortillai sur ma chaise. Je pouvais me permettre d’éluder la question d’une manière habile.
« Pour des raisons personnelles… Je… devais changer… d’air », répondis-je, évasif.
Mon regard lui en dit long et elle fit un petit « Oh » qui indiqua qu’elle avait compris quelque chose et qu’elle n’allait pas insister.
Elle me posa donc quelques questions de routine sur les Moldus. Mon expérience de quatre années me servit évidemment et ces questions me paraissaient saugrenues au vu de ce que j’avais vécu. Je me disais qu’il y avait beaucoup à faire pour que les sorciers cessent de voir les Moldus comme des phénomènes de foire.
A la fin de l’entretien, Cooper survola à nouveau mon C.V.
« Bon, je pense que j’ai tout ce qu’il me faut. Votre diplôme et surtout, si je crois ce que vous me dites, votre expérience dans le domaine vous donne de bonnes chances pour cet emploi. Je vous recontacterai sans doute, restez attentif à votre courrier. »
Elle me serra la main avec un petit sourire satisfait.
Avant que je m’en aille, elle me demanda si je vivais encore chez les Moldus.
« Oui. J’attends de retrouver un emploi sorcier avant de démissionner de mon emploi moldu. »

En fait, je repoussais le moment de dire à mes patrons que je les quittais. Cela m’était difficile mais il le fallait. Je ne me voyais pas repasser un été à repousser les avances de leur fille. Je me devais d’être honnête avec ceux qui m’avaient recueilli. Peut-être que je pourrais leur avouer ma vraie nature. Mais il faudrait l’autorisation du Ministère et l’assurance que les Mactaggart n’ébruiteraient pas le secret.
La lettre de confirmation du fait que j’avais obtenu le poste me parvint deux jours après mon entretien d’embauche. Je prenais mes nouvelles fonctions le 25 septembre. Il me restait donc deux mois pour prendre mon courage à deux mains.
Concernant Agnes, cela s’avéra plus facile que prévu.
Ce fut Darren qui me donna l’occasion de me débarrasser de la jeune fille.

Agnes attendit une semaine après son retour pour revenir à la charge. Elle m’avait bien dit qu’elle ne lâcherait pas. La question que je me posais était « qu’est-ce qu’elle pouvait bien me trouver ?» Darren et les autres étaient plus joyeux, plus virils, plus amusants que moi. Mon passé d’alcoolique ne jouait pas en ma faveur en plus. Mais la jeune femme passait ses journées à m’envoyer des signaux on ne pouvait plus clairs. Elle se mordillait la lèvre inférieure en me regardant d’un air gourmand. Elle se penchait d’une manière provocante. N’importe quel imbécile aurait compris le message. Je me demandais comment j’avais réussi à survivre à tout ça pendant un an. N’importe quel homme normalement constitué aurait succombé aux charmes de la jeune écossaise.

« Y’aurait pas un truc entre toi et Agnes ? » me demanda Darren, un soir, juste avant d’aller se coucher.
Je me tournai vers lui d’un air profondément désespéré.
« Non. En tout cas, pas de mon côté.
– Ah. » fit-il simplement. « Parce que mon gars, je sais pas comment dire ça autrement mais elle t’allume, la fille Mactaggart.
– Je te ferais remarquer que je suis au courant. » fis-je d’un air pincé.
Darren sourit me gratifia d’un coup de poing dans le dos qui me fit tomber sur mon lit. Plié en deux de douleur, j’essuyai les larmes qui perlaient à mes yeux.
Darren était en train de rire, amusé de ma situation.
« Ah, Percy, je te comprends pas ! »
Je réunis toute ma dignité en me rasseyant sur mon lit.
« Je suis vraiment embêté avec ça. » avouai-je.
Darren s’assit à côté de moi sur mon lit et me prit par l’épaule.
« C’est une belle nana, Agnes.
– Oui, je ne dis pas le contraire. Mais… c’est la fille du patron. »
Je le regardai d’un air contrit et soupirai.
« Je ne peux pas. C’est comme ça. »
Darren me donna une grande claque dans le dos en riant bruyamment.
« Perce, certains n’ont pas tes scrupules. T’es un honnête gars. Ca court pas le pays. Moi, à ta place, ça ferait longtemps que j’aurais fini dans son plumard. »
Je souris malgré ma gêne.
« Je ne sais pas comment lui faire comprendre que ce n’est pas possible, dis-je. Elle m’a déjà… comment dire… sorti le grand jeu et je l’ai repoussée. Pas assez clairement, apparemment. Elle est bien décidée à me mettre « dans son plumard » comme tu le dis si bien.
– Alors, là, je vois pas… J’ai jamais eu à dire non à une fille. Généralement, je dis toujours oui. »
Darren éclata de rire.
« Ah, vieux… T’as qu’à sortir avec une autre fille. Au moins ce sera clair ! »
Je haussai les épaules. Si tout était aussi simple, je n’aurais pas tous ces problèmes.
« J’ai bien eu l’idée de céder à ses avances, ce qui, entre nous, n’est pas difficile… Mais après, je n’oserais plus regarder le patron en face.
– Tu réfléchis trop, Perc’.
– Oui… je sais… »

C’était bien le plus grand problème de ma vie. Je réfléchissais toujours trop. Peser toujours le pour et le contre.

Faire pleurer une jeune fille aussi osée était-elle ne me rendait pas fier de moi et l’idée me mettait mal à l’aise.
Darren me mit sur la voie. « Agnes est une fille solide, comme son paternel. » insista-t-il. « Vu comment elle te regarde, ce n’est pas le genre de fille qui va se morfondre, crois-moi. »
Mais ce fut ce que les Moldus appellent la Providence qui m’offrit finalement l’occasion que j’attendais. Quoique je ne croie pas à ce genre de choses. Ou que je pensais sincèrement que les choses se passeraient ainsi. Mais il fallait croire que le sort ou le destin s’acharnait sur moi. Cette « occasion » je ne l’avais pas vu venir. Comment aurais-je pu ? C’était une autre rupture. Totalement inattendue. Et quand cela vous arrive sur le coin du nez, c’est bien pire que tout.

Aujourd’hui encore, j’ai dû mal à y croire. Mais ce fut un des derniers tournants de ma vie jusqu’à maintenant.

J’étais en quête d’un appartement, toujours à l’insu de mes hôtes. Mon choix de lieu se portait sur Manchester, ville dynamique et attrayante. Je faisais des allers retours dans la journée. La distance n’est vraiment pas un problème pour les sorciers. Je me rendais compte du confort que cela était. Les Moldus dépendaient des distances et leur temps étant précieux, ils les limitaient au maximum car elles leur coûtaient cher.
Je mis une option sur un modeste studio dans la banlieue de Manchester. J’avais changé mes économies moldues en monnaie sorcière. Je retrouvais le plaisir de manier Gallions, Mornilles et Noises. Pour la peine, je m’offris même une glace, petit plaisir sucré pour marquer le début de mon retour.
Me restait à annoncer la nouvelle aux Mactaggart. Pour ne pas changer, je reculais en permanence l’échéance. Viendrait tout de même un jour où je ne pourrais plus me permettre d’éviter la conversation fatidique.
Quelques jours avant mon départ de la ferme, je reçus un hibou. Seule la Gazette du Sorcier me parvenait par la voie postale. Les seules autres lettres avaient été celle de ma confirmation d’embauche et mon bail d’appartement.
La lettre que portait le hibou n’était pas d’origine sorcière. Un frisson d’appréhension me parcourut. Je pris la lettre et la retournai dans tous les sens. C’était bien une lettre moldue. Le papier n’était pas du parchemin et l’encre était celle d’un stylo bille. Comment était-ce possible ? Je savais que certains sorciers travaillaient à la poste et s’arrangeaient pour trier le courrier sorcier (principalement des parents moldus écrivant à leurs enfants qui étudiaient à Poudlard) mais je ne pensais pas être concerné un jour par cette forme de délivrance de courrier. Le rare courrier moldu que je recevais était acheminé par la poste moldue et l’adresse était celle des Mctaggart.
L’adresse de celle-ci était vraiment minimale et l’expéditeur avait de la chance que le hibou me parvienne.
Mr Percy Weasley
Où qu’il soit.

Les hibous sont capables de sentir la magie. Ceci expliquait sans doute l’acharnement qu’avait dû montrer le volatile pour me retrouver. C’était effrayant. Comme si, au final, me cacher chez les Moldus n’avait servi à rien. Je récompensai grandement le hibou pour son opiniâtreté et m’assis sur un fauteuil.
Je décachetai la lettre, le cœur battant. Pas d’adresse d’expéditeur. Je commençai à me douter de qui il pouvait s’agir. De la seule personne non-sorcière à savoir ma condition.
Mes mains tremblaient tellement que je dus m’y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à extirper la missive de son enveloppe.
Elle se déchira quelque peu.
Je commençai à lire.

Percy,

Je me doute que tu dois être surpris en recevant cette lettre. Sache qu’il ne fut pas simple pour moi de te l’envoyer. J’espère qu’elle saura te trouver. J’ai confiance en les capacités dont vous êtes dotés, vous autres sorciers.
Cela va faire près de cinq ans que je suis lâchement partie. Les larmes me montent aux yeux rien qu’en y pensant. Je me doute bien que tu as dû m’en vouloir.
Te faire des excuses me semble déplacé mais sache que je désire que tu les prennes en considération.
J’aimerais te revoir.
J’aimerais m’expliquer une bonne fois pour toutes.
Cette demande va te paraître osée. Pourquoi avoir attendu tout ce temps ? Te voir était au-dessus de mes forces. Je préfère tout expliquer de vive voix pour ne pas que ma lâcheté soit plus grande. Je veux prendre mes responsabilités vis-à-vis de toi.
Bien sûr, je comprendrais tout à fait que tu refuses de me parler. Sache que je suis profondément navrée.
J’ai pris mon courage à deux mains pour enfin t’écrire cette lettre. Je suis prête à encore le reprendre pour te revoir.
J’attends ta réponse. Donne-moi une date, un lieu… Je serais là.

Bien à toi,
Leila.

Je dus parcourir plusieurs fois la lettre tellement mon cerveau avait du mal à comprendre les mots qui la composaient.
N’était-ce pas ce qu’on appelait un « coup de théâtre » ? Je ne sais pas si quelqu’un tire les ficelles de notre petit univers mais s’il existe ce doit être un être particulièrement retors. Une espèce de pervers qui s’amuse à torturer les mortels.
De toutes les choses que je pouvais imaginer sur mon avenir, je n’avais pas pris ce paramètre en compte. J’avais tout bonnement fait une croix définitive sur cette année passée avec Leila. Leila, c’était le passé. Le passé oublié, celui avec lequel je ne pouvais pas renouer. Jamais je n’aurais pu le prévoir. Personne n’aurait pu le prévoir d’ailleurs.

La lettre toujours dans la main, je tentai de rassembler les quelques bribes de conscience que j’avais à ce moment-là pour tenter de savoir ce que je devais faire.
Oui, c’était sacrément osé. Devais-je pourtant ressentir de la haine ? Après cinq années, c’était de l’histoire ancienne. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser cette femme à vouloir me retrouver ?

Et de mon côté ? De but en blanc, je ne parvenais pas pour l’instant à démêler mes sentiments. Tout était contradictoire, paradoxal. Avais-je envie de la revoir après toutes ces années ? Notre relation me paraissait maintenant quelque peu lointaine comme une éclipse au milieu de ces années solitaires. Diffuse, irréelle. Parfois, j’avais l’impression que cela n’avait été qu’une sorte de rêve. Mais la lettre que je tenais à présent dans mes mains reflétait cette réalité et l’avait faite ressurgir sans que je n’aie rien demandé. Je pensais amèrement que le sort aimait jouer avec ma pauvre personne. Comme si je n’avais pas assez payé ma propre bêtise.
Que faire ? Avais-je envie de la revoir ? Je ne savais pas.
Au loin, derrière le flot des pensées qui m’assaillaient, j’entendis la voix de Darren qui m’appelait. J’allais rater le petit déjeuner. La journée allait encore être chargée et il ne fallait pas prendre de retard. Je pliai vigoureusement ma lettre et descendit à toute vitesse la volée de marche qui menait à la cuisine. Mrs Mactaggart servit les haricots et les saucisses tandis que je me chargeai avec Darren des œufs, des tomates et du bacon.
Assis devant mon assiette, je m’aperçus que mon estomac n’allait pas être d’accord pour recevoir toute cette nourriture. Mon estomac me rappelait que j’étais contrarié. Mon estomac trahissait mon cerveau. Je triturai mes haricots avec le bout de ma fourchette. Mon manège n’échappa pas à Darren qui me fila un coup de pied sous la table.
e levai le regard vers lui, un regard que je m’efforçai de rendre contrarié et agacé. Mais Darren me regardait de façon hilare, ce qui le rendait encore plus énervant. Son regard dévia et j’en suivis la trajectoire.
Agnes.
Comme si je n’avais pas déjà assez de soucis entre le moment de mon réveil et celui-ci. Je secouai la tête comme pour signifier qu’elle n’était pas la cause de mon jeûne soudain. Allez, je devais me forcer. Il me fallait tenir la matinée. Mactaggart ne nous ménageait jamais, je n’allais pas faillir. Mettant tous mes efforts dans l’unique but d’oublier pour un moment la missive matinale, j’engloutis, sans trop mâcher pour éviter les haut-le-cœur, ma portion de déjeuner.

Malgré mon envie de reporter ma réflexion sur la question Leila à plus tard, ce problème m’obnubila pendant toute la journée et je me fis reprendre à plusieurs reprises.
« Fiston, tu te concentres ? » finit par me demander Mctaggart. Je me confondis en excuses au moins une bonne dizaine de fois durant la journée.
Avant le dîner, je profitai d’un moment de quiétude pour réfléchir.
Qu’allais-je faire ? Leila semblait attendre une réponse et même si ses chances de voir arriver sa lettre à ma personne avaient été faibles, si elle avait gardé son espèce d’optimisme naïf, elle passerait des mois à attendre.
Je soupirai profondément, assis sur le bord d’une mangeoire, parmi la paille et le crottin de moutons.
« Hé, vieux ! »
La silhouette massive de Darren venait de pénétrer dans mon sanctuaire. Son pas lourd résonna dans l’étable. Il s’assit à côté de moi, mâchonnant un brin de paille.
« T’as pas l’air dans ton assiette depuis ce matin, attaqua-t-il. Ca te travaille autant l’histoire avec Agnes ? »
Je haussai les épaules. C’était un souci, certes, mais il était devenu moindre depuis l’arrivée de la fameuse lettre. Sans parler de mon appréhension à avouer à mes patrons que j’allais les quitter. Il fallait un préavis chez les saisonniers ?
Ces réflexions m’arrachèrent un autre soupir plus profond et douloureux que le précédent.
« A ce point ? » fut la remarque que Darren me fit.
Je fixai l’Ecossais de manière attentive. C’était mon compagnon de chambrée depuis trois ans, je ressentais pour lui la même camaraderie que celle que j’avais pour Olivier Dubois lors de nos années à Poudlard. Une amitié virile qui manquait à ma vie et que j’allais regretter… Je devais repenser plus tard à un moyen de faire des compromis concernant mes choix… Le regard pétillant de Darren, son sourire et ses claques puissantes dans le dos m’encourageaient à la confidence. Après tout, que risquais-je ? Toutes les épreuves que j’avais endurées ne m’avaient-elles pas servi de leçon ? Les autres existent pour que l’on puisse avancer ensemble, pour que certaines choses, irréalisables en solitaire puissent être entreprises.
« J’ai reçu une lettre. » finis-je par dire.
Le silence intrigué de Darren m’encouragea à continuer.
« Une lettre d’une femme que j’ai fréquentée il y a près de six ans. » Je pris une profonde inspiration. « C’est elle qui est partie. Comme ça, du jour au lendemain. Sans prévenir. »
Darren continua à mordiller son brin de paille. Je sentis dans son silence une intense réflexion.
« Elle veut me revoir. » conclus-je.
L’Ecossais émit un long sifflement impressionné.
« Bah mon vieux ! s’exclama-t-il. Attends… Une gonzesse que t’as pas vu depuis six ans et qui t’a plaqué t’a écris une lettre pour que tu la revoies… Elle est sacrement futée pour t’avoir retrouvé ici ! »
J’émis un rictus réservé. La magie expliquait cela. Mais évidemment, hors de question d’en parler à Darren.
« Six ans… Et elle se souvient de toi. » Il fit une moue indescriptible.
« Et elle t’a plaqué. Pourquoi ? »
C’était tout Darren ça, ses deux pieds taille dix dans le plat.
« Je ne sais pas… Dans sa lettre, elle veut me voir… pour s’expliquer. » Tout ceci était absurde. Pourquoi avoir attendu près de cinq ans ?
« Elle est longue à la détente, cette nana… » Darren me dévisagea de nouveau comme pour chercher ses mots.
« Dis-moi… C’est à cause d’elle que… »
Je hochai la tête.
« Entre autres, sans doute… » murmurai-je. Je m’attendis à ce que Darren se mette à rire de ma faiblesse d’avoir plongé à cause d’une histoire de cœur.
« Tu devais vraiment être accroché. » conclut-il.
Sans nul doute. Désespéré de ma vie solitaire, je m’étais accroché à Leila pour réussir à vivre le plus normalement possible. Faire des projets, avoir des espoirs… Tout avait été réduit en miettes en quelques secondes. Le fil tenu qui m’avait tenu debout pendant cette année de bonheurs s’était rompu d’un coup sec.
Darren me fila une grande claque dans le dos, coupant court à mes réflexions ainsi qu’à ma respiration. Je hoquetai sous le coup de la surprise.
« Ah, les gonzesses ! » Il cracha son morceau de paille au sol et partit d’un grand éclat de rire.
Il s’essuya les yeux et repris le peu de sérieux dont il était capable.
« … Je pense que ça ne doit pas être facile pour toi. Tu pensais que c’était fini pour de bon, je suppose. Et vlan ! Voilà t-y pas qu’elle veut te voir ! Après tout ce temps ! Pour présenter des excuses ! » Il toussota pour manifester son mépris.
« Est-ce que tu vas y aller ? La voir ? » reprit-il après une courte pause nécessaire à sa réflexion.
Je secouai la tête doucement. Je ne savais pas ce que je voulais. J’étais partagé entre l’envie de brûler la lettre et d’oublier qu’elle m’ait jamais été envoyée et celle de me rendre au rendez-vous pour enfin avoir une réponse. La réponse. La réponse à cette question qui m’avait rongé le cerveau pendant des mois. Pourquoi ? Pourquoi d’un seul coup, Leila avait jeté aux orties tout ce que nous avions été ?
Je ne pouvais pas dire que Darren m’avait vraiment aidé à trouver une réponse. Pas dans le sens où nous aurions échangés nos points de vue et où il m’aurait suggéré d’y aller pour trouver des réponses. Mais sa présence et ses remarques m’avait aidé à réfléchir.
Tout au fond de ma conscience, j’avais besoin d’une réponse.
Parce que ma vie avait vraiment mal tourné le jour où elle était partie. Et je voulais savoir, dans mon habituelle et caractéristique envie d’avoir réponse à tout, ce qu’il l’avait poussée à me duper.
« J’irais. » finis-je par dire.
Darren me tapa l’épaule. Pas avec sa brutalité habituelle. Avec une poigne fraternelle, compréhensive. A ce contact, je me dis que je n’étais pas obligé de fuir encore une fois ces liens que j’avais créés. Revenir dans le monde sorcier ne devait pas dire renier ces quatre années. Je trouverais bien un moyen de tout équilibrer.

Le soir, j’écrivis une réponse à la lettre de Leila. Je la ferai poster par Mrs Mactaggart le lendemain par voie moldue. Ma missive était courte mais directe. Pas de sentimentalisme, juste du pragmatisme, ma marque de fabrique. Je ne comptai pas m’épancher dans ma lettre. Je n’aurai pas trouvé les mots de toute façon. Tout était tellement confus. J’avais du mal à réaliser ce que j’étais en train de faire. Ma main tremblante introduisit la lettre dans l’enveloppe. Je disais à Leila qu’en effet j’étais plus que surpris mais que j’acceptais de la rencontrer. Informellement dans un café moldu de Cambridge, la ville où elle m’avait dit habiter.
Je m’endormis difficilement cette nuit-là, pris de temps en temps de l’envie de détruire la lettre, d’oublier une bonne fois pour toutes ce que j’avais réussi à enfouir loin dans mes souvenirs.

La réponse me parvint rapidement pour un courrier acheminé par la poste moldue. Sans trop s’épancher, loin du romantisme échevelé, Leila me donnait rendez-vous le samedi-même. Une petite lettre de quelques phrases. Très détachées sur le fond mais je sentis dans la ligne peu assurée de ses lettres qu’elle semblait être dans le même état d’esprit que moi.

«C’est pour aujourd’hui ? » demanda Darren sans préambule alors que je me dirigeai vers la salle de bain afin de me débarbouiller. Les yeux bouffis par le manque de sommeil dû à la nervosité qui avait grandi durant la nuit. J’avais guetté les minutes défiler, leurs chiffres numériques changeant lentement mais inexorablement.
Je lui répondis par un grognement, peu enclin à m’épancher. Ouvrir la bouche me paraissait au-dessus de mes forces. Rien que l’idée de devoir manger des saucisses, des champignons et des haricots mettait mon estomac en révolte.
Je me concentrai plutôt sur ma toilette et mon habillage. J’avais opté pour un style moldu classique, correspondant à mon train de vie actuel. Leila m’avait beaucoup fréquenté durant ma vie sorcière et ce changement allait sans doute la surprendre. Tout en m’habillant, je me surpris à m’imaginer son apparence. Dans mes souvenirs, ses yeux noirs assortis à sa chevelure sombre me parvenaient de manière plus nette. Avait-elle gardé sa petite silhouette menue et fragile ? Darren, encore lui, me fit sortir de mes pensées en cognant contre la porte de la salle de bains.
Je sortis sous son sourire narquois et descendis les escaliers.
Dans la cuisine, Agnes prenait son petit déjeuner. A ma vue, elle se mit à papillonner des paupières de manière indécente.
« Tu es sacrément élégant, ce matin, dit-elle d’une voix dangereusement veloutée.
– J’ai un rendez-vous, dis-je pour couper court à son manège irritant.
Un rendez-vous ? répéta-t-elle en me dévisageant.
Un rendez-vous. » fis-je en insistant sur ces derniers mots.
Elle fit une moue dépitée mais n’ajouta pas un mot.

Evidemment, mon estomac fit des ruades et n’accepta qu’un peu de porridge, de l’English Breakfast et du jus d’orange comme seule nourriture.
Mon cœur cognait de plus en plus fort depuis mon réveil. Il me semblait que je n’allais pas survivre à cette journée.
A l’heure que je m’étais fixée pour partir, je pris nonchalamment la route qui allait vers l’abri de car à deux kilomètres de la ferme. J’avais lourdement insisté pour que Darren ne m’accompagne pas. Il devait veiller à ce qu’Agnes ne me suive pas. Je devais Transplaner. Autant que personne ne me voie accomplir cela.

Je localisais un quartier de Cambridge que je connaissais bien. J’apparus derrière les poubelles d’un restaurant. Je pris ensuite le chemin du café qui devait nous servir de lieu de rendez-vous. C’était complètement stupide mais je sentais mes jambes trembler, la sueur perler à mon front et cette immense chaleur familière envahir mes oreilles. Tous les effets pervers que le stress provoquait chez moi s’étalèrent sur ma physionomie au grand galop. Je pouvais encore reculer, je le savais. Mais, il fallait que je prenne une bonne fois mon courage à deux mains et que je cesse de fuir. L’unique occasion de comprendre un des plus grands bouleversements de mon existence se présentait, je ne devais pas la rater.

J’étais en avance. Sale habitude de ne jamais faire attendre quiconque. J’étais sans cesse mortifié à l’idée de savoir que je faisais attendre quelqu’un. Je m’installais à une table et fis un geste envers le serveur pour lui signifier qu’une deuxième personne arrivait.
Le tintement de la sonnette retint mon attention. Fausse alerte. Un grand brun massif venait de sortir du café. Je devais me calmer. Je tentai de ralentir la fureur galopante de mon cœur à l’intérieur de ma poitrine mais c’était peine perdue, je le savais.
La sonnette tinta une seconde fois et ce fut la bonne. Ma respiration se coupa instantanément et je me sentis m’enfoncer dans mon siège. Elle était là. Toujours petite et menue. Toujours aussi brune mais… et ce détail me sauta immédiatement aux yeux, elle avait fait couper ses longs cheveux bruns. Elle me parut moins courbée sur elle-même quand elle s’avança vers la table où je m’étais assis. Ses talons la grandissaient quelque peu mais surtout lui assurait un maintien et une démarche différente de celle de mes souvenirs.
Elle arriva à ma table et je ne pus réussir à me lever que d’une manière brusque et ridicule. Ma langue vint se coller à mon palais et le rouge me réchauffa les joues. Je perdis mon assurance. Son regard me fuit et elle prit place en face de moi avec une espèce d’élégance que je ne lui connaissais pas. Une féminité indigente. Elle avait sûrement un homme dans sa vie.

J’avais choisi une table à l’écart pour ne pas attirer l’attention sur nous et que nous puissions nous parler sans être gênés par des oreilles indiscrètes.
Nous nous assîmes l’un en face de l’autre. Leila commanda son café au serveur avec un petit sourire poli. Elle était si différente de mes souvenirs. Je n’avais pas l’impression d’avoir retrouvée la frêle créature ballotée par la vie. Elle semblait avoir pris de l’assurance. Malgré moi, je la trouvais radieuse.
Son regard finit par se poser sur moi et elle baissa immédiatement les yeux. Ni l’un ni l’autre ne voulait entamer la conversation. Il fallait bien que l’un d’entre nous se jette à l’eau.
« Tu as l’air d’aller bien ». Ce genre de banalités me ressemblait bien, tiens.
Elle eut un sourire gêné, timide.
« Toi aussi. » La banalité affligeante d’une conversation après six ans de silence. Moi aussi ? Elle était bien bonne celle-là. Je n’étais plus aussi malheureux qu’avant mais je ne pensais pas que ma physionomie rayonnait de bonheur.
Pour éviter de sombrer encore plus dans le pathos, j’allais droit au but. Le serveur apportant nos boissons me coupa dans mon élan. A la voir le remercier, toujours avec ce sourire simple, ce maquillage discret que je ne lui avais jamais connu, je constatai la violence du contraste entre la Leila que j’avais connue et celle qui me faisait face.
« Alors ? », repris-je après une gorgée de café trop amer.
Les yeux noirs de Leila se fermèrent. Elle soupira, enserra de ses mains fines sa tasse de café comme pour se réchauffer ou trouver du courage dans ce récipient de porcelaine bon marché.
« Alors… » Les yeux noirs me fixèrent.
« Je suis contente que tu sois venu… » Elle détourna le regard et le plongea dans sa tasse de café. « A vrai dire… Je suis soulagée que tu aies accepté de me revoir… Surtout après tout ce temps… J’en conviens, ce n’est pas facile ni pour toi, ni pour moi… J’aurais très bien pu garder le silence et que tout ce qu’il s’est passé entre nous ne soit plus qu’un lointain souvenir mais… je devais le faire. Je te dois des explications. »
Je laissai échapper un ricanement moqueur et amer.
« Tu m’en veux… remarqua-t-elle. Je comprends. Comment peut-il en être autrement ? Je me suis comportée comme une petite idiote, une moins que rien… »
Elle eut une sorte de soupir étranglé. Machinalement, elle tourna sa cuillère dans sa tasse.
« Tu as dû penser que je n’étais qu’une manipulatrice, que je me servais de toi… Je… Mais… » Elle but une gorgée, grimaça à cause de la chaleur du liquide.
Elle me regarda à nouveau dans les yeux. J’attendais, le cœur battant. Je voulais savoir et j’avais conscience que cela m’importait beaucoup plus que j’aurais pu le croire. Je devais savoir.
« J’étais heureuse avec toi, sache-le..
– Alors pourquoi ? m’exclamai-je, sans le vouloir, avec une voix aiguë qui trahissait mon émotion.
– J’ai eu peur. » avoua-t-elle.
Elle reprit une gorgée de café et mordit dans le carré de chocolat qui l’accompagnait.

« J’avais l’impression de ne pas te mériter… » Elle soupira de nouveau, les yeux clos. Sa voix tremblait légèrement. « Ce bonheur que nous avions… Il m’effrayait. Je n’étais pas habituée… Je faisais des projets, ça ne m’étais jamais arrivé… Je pensais… Je pensais que tu méritais mieux qu’une… petite traînée. » Elle détourna les yeux, honteuse. Leila était comme moi, elle ne s’aimait pas. A cette époque, nous étions tous deux ébréchés. Sans aucun doute, elle l’avait été plus que moi.
Son aveu me laissa perplexe. Elle avait eu peur d’être heureuse… Moi aussi, au final, le bonheur avec elle, je ne pensais pas l’avoir mérité.
« C’est cela, alors… » murmurai-je. C’était vraiment paradoxal, difficile à concevoir. Cette peur pouvait-elle expliquer sa trahison ?
« Tu étais trop bien pour moi. » dit-elle comme si elle lisait dans mes pensées. « Moi… mon corps souillé, pauvre petite fille abandonnée, je ne méritais que de grosses brutes… » Je levais les sourcils face à ce raisonnement absurde.
« C’était ce que je pensais à l’époque. Je n’avais pas une belle image de moi… »
Elle eut un sourire timide.
« C’est différent à présent. »
Elle finit sa tasse.
« Je sais bien que c’est peu de chose mais, je suis vraiment désolée. Tu n’as sûrement pas dû comprendre. J’ai fui comme une lâche… Mais je devais le faire. Parce que finalement, le bonheur que j’avais connu avec toi… Je me suis dit que je devais l’atteindre… mais par moi-même. Je voulais fuir pour ailleurs. Me reconstruire. Pour te mériter… Mériter de vivre avec quelqu’un comme toi qui me rendrait heureuse. Mais avant, je me devais de m’en sortir. »
Je terminai ma tasse à mon tour.
« Je me suis dit que changer d’air, de mettre au rebut tout ce que j’avais me libèrerait. En quelque sorte, je pense avoir réussi, maintenant. Je peux enfin regarder en arrière… Et je voulais être en paix avec toi parce que c’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur. »
Je ne dis rien. J’avais le sentiment que Leila avait voulu la même transformation de son existence que moi à l’époque où j’avais sombré. Cependant, je ne m’expliquai pas pourquoi elle ne m’en avait pas parlé, puisque elle disait « avoir des projets ».

Je formulai cette question qui me brûlait les lèvres.
« Je suis fière, Percy. Même si l’on a fait subir à mon corps et à mon esprit des insanités, j’avais ma fierté. Je devais me prouver que j’étais capable de m’en sortir seule, de réussir par moi-même. C’était un défi, quelque chose d’important. J’aurais dû t’en parler… Mais j’étais aussi lâche. J’ai préféré te donner une image de moi que tu aurais haï. »
La complexité de son raisonnement était effrayante. Leila avait-elle donc eu besoin de se laisser aller à de telles extrémités ?
« T’affronter pour rompre était au dessus de mes forces. J’ai préféré fuir. »
Elle eut un rire désabusé. « Pathétique, non ? »
Cela pouvait l’être mais étrangement… je la comprenais. J’étais passé dans des abysses similaires, je pouvais toucher un peu du doigt cette souffrance qui avait marqué sa vie.

Leila repoussa sa chaise.
« J’aimerais qu’on continue cette discussion ailleurs… Il y a un square à côté, qu’en dis-tu ? »
Je haussai les épaules pour signifier que cela m’était égal. Je n’étais pas contre le fait de prendre l’air. Cela me permettrait sans doute de faire le tri dans les pensées qui se mêlaient dans mon cerveau.
Nous payâmes chacun notre consommation puis nous nous dirigeâmes vers le petit square voisin. Quelques passants marchaient sans se presser parmi le gazon soigneusement tondu. Des gamins poursuivaient les pigeons.
Leila me parût encore plus menue à côté de moi.
« Parle-moi de toi. Qu’as-tu fais pendant toutes ces années ? » demanda-t-elle.
« Il n’y a pas grand-chose à raconter… » dis-je. Avouer l’état de délabrement dans lequel je m’étais enfoncé ne me paraissait pas très pertinent.
« Tu es toujours au Ministère de… tu sais… » elle mima un geste avec une baguette imaginaire.
« Non… Je suis embauché dans les relations Moldus-sorciers. » Elle fronça les sourcils à la mention du mot « Moldu » puis hocha la tête pour signifier qu’elle se rappelait.
« Ca aussi, ça me faisait peur, je pense. Cette différence entre nous. » avoua-t-elle. « Comment en es-tu arrivé là ? »
Je m’arrêtai au milieu du chemin. La perspective de ressasser ce passé douloureux ne m’enchantait pas du tout.
« J’aimerais ne pas en parler. » dis-je pour couper court à cette partie de la conversation.
« Ah. » Elle secoua la tête. « Excuse-moi. »
Nous reprîmes notre marche en silence.

« Je suis contente que ma lettre t’aie trouvé. » continua Leila. « Quand je suis allée au bureau de poste, je ne m’imaginais pas… C’est effrayant la Magie. » conclut-elle.
En quelque sorte, c’était effrayant. Quand un sorcier naissait, il était détecté. Une sorte de contrôle permanent. Nous trouvions ça normal, nous les sorciers, comme une protection. Mais n’affectait-elle pas notre liberté ? Je secouai la tête. Vivre parmi les Moldus m’avait offert une autre conception de la vie et de la société sorcière. J’avais l’impression d’avoir un pied de chaque côté, désormais.
« Parle-moi plutôt de toi, dis-je. J’aimerais savoir… »
Leila acquiesça et se lança dans son récit. Nous nous assîmes sur un banc à l’écart et regardâmes les pigeons.
Leila était partie pour Cambridge afin d’y finir ses études sur la littérature médiévale. Forçant d’oublier son passé, de m’oublier, moi, elle travailla d’arrache pied. Elle retrouva un sens à sa vie, ne désirant plus se laisser faire pour quoi que ce soit. Qu’est-ce qui l’avait donné la force et l’envie de tout changer ? Elle resta très évasive sur la question.
L’après-midi était bien avancé quand elle me parla de son emploi actuel. Elle avait réussi à décrocher une place comme documentaliste à la bibliothèque de sa propre université.
« Les ouvrages ne correspondent pas tellement avec mon cadre d’études mais c’est vraiment enrichissant. » dit-elle avec passion.
Leila habitait désormais un petit appartement non loin de son lieu de travail.
« Je pense que j’ai réussi à faire quelque chose de ma vie. Moi, la pauvre petite fille qui pensait qu’elle était bonne à rien.
– Ca n’a jamais été vrai. »
Je détournai le regard et je sentis une rougeur soutenue envahir mes joues. Leila eut un rire gracieux. Je me risquai à la regarder. Elle était radieuse. Sa vie avait changé son maintien et avait redessiné son visage d’une belle manière. J’aurais dû avoir du ressentiment pour celle qui m’avait laissé tomber, qui m’avait plongé dans une vie misérable. La voir souriante à côté de moi me faisait un drôle d’effet. A l’écouter parler de sa vie, je n’arrivais pas à lui en vouloir. Elle en avait bavé. Elle méritait cette vie nouvelle.
A côté de ce bonheur, je sentais que mon existence n’avait pas rejoint mes idéaux. J’entrerai bientôt dans les années qui me rapprochaient de la trentaine et je ne m’étais pas fixé. Je dérivais au gré des jours, errant dans ma propre vie.
Qu’est-ce que je voulais faire de ma vie, à présent ?
Pourquoi voulait-elle que je voie son bonheur ? Elle ne pouvait pas se douter de ce que j’avais traversé. Devais-je lui en faire part ? Est-ce que cela serait utile à me sentir mieux ? J’étais mal à l’aise. Cette rencontre, j’avais espéré qu’elle répondrait à de nombreuses questions. Elle avait rempli son rôle mais cela avait soulevé de nouvelles interrogations.

Je me risquais à poser une autre question. Très indiscrète, j’en conviens.
« Et… As-tu trouvé ce quelqu’un que tu mérites ? »
Le sourire de Leila disparut à la seconde même où je terminai ma question. Elle me regarda dans les yeux et je pus lire dans son regard comme de la peur. Ce regard me troubla et me mis encore plus mal à l’aise.
Les yeux noirs se fermèrent et Leila prit une longue inspiration.

« Non. Pas d’homme. » Elle marqua une pause. « Pas d’homme qui ne t’arrive à la cheville. »
Elle reporta son regard sur des pigeons qui se battaient pour une miette de pain. Cette affirmation me surprit. Je n’avais jamais été quelqu’un d’exceptionnel. Il y avait sûrement mieux que moi. De plus équilibré, de plus confiant, avec de nombreuses qualités que je ne possédais pas.
« Je pense que je te recherchais à travers les autres hommes. Quelqu’un comme toi. Quelqu’un qui puisse mettre un peu de magie dans mon existence. »
Elle secoua la tête.
« J’ai pensé à te revoir, à t’écrire, à m’excuser. Mais je n’osais pas. J’avais honte. Je reportais sans cesse. J’ai déchiré de nombreuses lettres que je voulais t’écrire. Les mois passaient, les années ont pris le relais… Je n’ai pas osé… J’ai été lâche… Je pensais toujours que les autres étaient fades à côté de toi. Et puis… »
Elle marqua une autre pause et me regarda encore dans les yeux.
« Il est difficile de fréquenter quelqu’un quand on a un enfant. »

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