Chapitre dix-huit

« Merci, Shepard. »

Le petit air satisfait d’Udina était étrange. Comme s’il se forçait. Il devrait pourtant être satisfait. Ce qu’Orinia et Presalia venaient d’apporter était leur seule option. La seule qui évitait de prendre en otage une espèce pour l’envoyer au casse-pipe.

Les trois autres conseillers ne dirent rien de plus, ils fixaient Shepard, se demandant sans doute quoi faire avec elle. Elle avait des charges contre elle et pourtant, elle avait été capable de montrer qu’elle n’avait pas passé son temps à se terrer quelque part en attendant que ça se passe. De son côté, le Conseiller Turian était en train de visionner les premiers rapports qui venaient de Palaven.

« J’ai mené mes hommes combattre les Batarians pour laisser le champ libre au combat de Shepard contre les Reapers, tempêta Wrex. J’exige que l’on teste le prototype sur Tuchanka ! »

Shepard posa sa main sur le bras de son ami pour l’inciter à se calmer. Les yeux rivés sur son Omnitool, Liara apporta des informations supplémentaires.

« Il semblerait que ce soit un petit détachement qui soit arrivé dans le système de Trebia. Trois de la même classe de Sovereign et un Destroyer. Ce dernier s’attaque à Menae. »

Menae ? C’était là que se trouvaient Mordin et Naxia ! Shepard se tourna vers Wrex qui venait de perdre de sa superbe.

Orinia s’avança vers le Krogan. « Tester le prototype sur le Destroyer paraît être le moins risqué. Vous savez que nous ne pouvons nous permettre de perdre Menae. Je vous certifie que Palaven débarrassée des Reapers, nous vous viendrons en aide pour récupérer Tuchanka. »

Une exclamation étouffée s’échappa de la bouche du Conseiller Turian.

« Primarch Orinia. Vous avancez beaucoup de promesses. Tuchanka n’est pas une priorité. »

Orinia se redressa de toute sa stature et fit face à son interlocuteur. Shepard la trouva vraiment charismatique. Elle fit un mouvement de bras comme pour balayer la phrase du Conseiller.

« Malgré tout le respect que je vous doit, Conseiller, je suis celle qui dirige actuellement la Hiérarchie Turienne. Les Alliances que je forge ne vous concernent pas et sont de mon seul ressort. Laissez-moi régler le problème de Palaven. Vous avez mieux à faire. Réussir à allier d’autres espèces à la cause. Vous êtes l’autorité qui règne sur la Citadelle. C’est à vous que revient ce travail. »

Elle avait mis moins de conviction dans ces derniers mots, comme si, elle aussi, doutait de l’efficacité du Conseil et son fonctionnement archaïque. Wrex ponctua le discours du Primarch par un reniflement méprisant. Orinia se tourna vers lui et tendit sa main.

« Nous avons un accord ? »

Wrex s’empressa de serrer cette main. Il acquiesça avec vigueur.

« Shepard. » La Conseillère Asari sembla chercher ses mots. « Les Asaris comptent sur la réussite de ce projet. C’est pourquoi c’est à vous que j’aimerais que soit menée la mission test. » Il semblait qu’elle cherchait à s’excuser.

Shepard hocha la tête. Elle n’aurait pas envisagé les choses autrement, avec ou sans la bénédiction du Conseil. De toute façon, ce dernier n’avait pas le choix. Empêtré dans des discussions diplomatiques sans fin, il n’avait guère montré son efficacité et en à peine un mois, Shepard et ses alliés les avaient déjà mouchés. C’était si simple d’affirmer que le Conseil agissait pour le bien de la Galaxie et, une fois le danger réel, ne se préoccuper du bien de sa seule espèce. Egocentrisme inutile. Les Reapers s’en prenaient à tout le monde. Voilà ce que le Conseil n’avait pas compris. Ils auraient du choisir l’unité et non se regarder le nombril.

« Cependant, contra Udina, Shepard est encore sous le coup d’une condamnation qui, même non prononcée, pèse sur elle. Je suggère que le Major Alenko accompagne cette mission au nom du Conseil et pour garder un œil sur Shepard. »

Le Commander haussa les épaules. C’était de bonne guerre. Elle n’était pas forcément ravie d’avoir quelqu’un au dessus d’elle, mais si c’était la seule condition pour qu’on lui foute la paix et qu’elle puisse aller là où elle devait être, elle n’allait pas faire la fine bouche. Même si ce quelqu’un était Kaidan.

La raideur des épaules de ce dernier ne lui avait cependant pas échappé. Allons bon, ils allaient bien devoir faire avec. Au moins, Shepard vit là un moyen de montrer à son ancien Lieutenant qu’elle avait toujours les mêmes objectifs depuis le début et qu’elle n’avait jamais changé sa manière de faire.

Le temps était donc compté et il était hors de question pour Shepard de rester là à attendre. Elle avait l’autorisation, il était temps de partir. Elle voulait juste s’assurer qu’en cas de réussite, elle aurait toute latitude pour agir. Le Conseil joua finement, il reporta cela à son retour, si retour il y avait. Ils n’avaient l’air d’avoir une grande foi en la réussite de la mission. Shepard, elle ne pouvait économiser le fait d’être optimiste. Il fallait réussir, sinon il n’avait rien pour contrer les Reapers.

«Attendez…» C’était encore Udina. Décidément, ce dernier n’avait pas envie de les laisser partir. Shepard se retint de montrer son agacement. Il avait les yeux plissés, ce qui ne disait rien qui ne vaille. Qu’est-ce qu’il mijotait ? Le Commander avait du mal à saisir son intérêt à en rajouter. Était-ce pour montrer qu’il n’était pas aussi coulant qu’Anderson envers elle et qu’il maîtrisait l’élément perturbateur ?

«J’aimerais quand même qu’il y ait une garantie que l’accord tienne et que Shepard remplisse bien sa mission.»

Parce que lui mettre Kaidan sur le dos ne suffisait pas ? Qu’est-ce qu’il lui fallait d’autre ?

«Et si votre ami Krogan restait parmi nous ?» Ce dernier se redressa, prêt à foncer sur le Conseiller.

«A titre d’invité, bien sûr.»

Mais ce n’était qu’une formule. Un otage. Voilà ce que voulait Udina pour que Shepard prouve sa bonne foi. Et être certain que Wrex tienne parole. Le Commander serra le poing. Elle se retenait de le mettre dans la figure du Conseiller, même s’il s’agissait du représentant de son espèce. La jeune femme sentit la main de Liara dans son dos. Elle devait garder son sang-froid.

Wrex se mit à rugir. Il secoua la tête brutalement.

«C’est une insulte !» vociféra-t-il. Évidemment. Cela ne pouvait pas être autre chose. Mais qu’est-ce qu’Udina avait cru ? Que le Krogan se laisserait faire ? Il devait bien se douter que non ! L’imbécile.

Les autres Conseillers ne disaient rien. Ils semblaient approuver. Mais à quoi jouaient-ils bon sang ? A part s’attirer les foudres des Krogans, c’était tout ce qu’ils avaient à faire.

Et il était certain que Wrex ne se laisserait pas faire. Ce qui allait enliser la situation. Shepard ne voyait malheureusement pas d’autre solution que de s’incliner. Pour le moment. Restait à en convaincre son ami. Ce fut Liara qui se chargea de calmer les ardeurs du chef de clan. L’Asari lui murmura quelque chose dans l’oreille. Wrex eut un reniflement de mépris. Puis il hocha la tête. Il semblait se plier à la demande d’Udina. Mais vraiment, cela lui pesait beaucoup.

«Très bien.» Finit-il par dire.

Liara prit cependant la parole.

«J’espère toutefois que notre ami, représentant du clan le plus puissant de Tuchanka, sera libre de ses mouvements au sein de la Citadelle.»

Udina fut coupé par le Conseiller Turian.

«Cela va sans dire. Ce n’est pas un prisonnier.»

Bah voyons. Mais c’était le meilleur arrangement.

«Donc, ses faits et gestes ne seront pas sous surveillance permanente.» Liara regarda Udina droit dans les yeux. Mais ce fut toujours le Turian qui répondit. Pour tempérer, sans aucun doute. Udina ne semblait pas vraiment avoir été pleinement accepté par ses collègues. Ce qui pouvait expliquer son insistance à demander des garanties.

«Urdnot Wrex sera aussi libre que tout citoyen de la Citadelle. La seule condition est qu’il ne la quitte pas.»

Wrex hocha la tête. Il serait donc «libre» de pouvoir continuer à rassembler ses semblables. Aussi surveillé que n’importe quel civil.

L’arrangement se clôtura ainsi. Wrex n’était forcément ravi, mais Liara avait réussi à lui faire comprendre qu’ils n’avaient pas le choix.

Ce fut donc escorté par Kaidan que le trio revint vers le Normandy. Le Major sembla hésiter avant de pénétrer dans le sas. Il avait toujours eu du mépris envers la réplique que Cerberus avait fait de l’ancien vaisseau où il avait servi. Cela se lisait sur son visage. Pourtant, aux yeux de Shepard, maintenant qu’elle était revêtue des couleurs de l’Alliance, il n’y avait pas de plus beau vaisseau. Elle était fière de le commander.

Liara n’attendit pas et courut vers sa pièce pour collecter un maximum d’informations. Shepard, elle demanda à EDI de rassembler le reste de l’équipe dans la salle de réunion. Elle remonta ensuite la passerelle pour donner les instructions de destination à Joker. Bien évidemment, Kaidan lui colla au train.

Quand Jeff vit qui escortait Lucy, il sentit son estomac se contracter. Le Commander lui avait juste signalé qu’ils allaient avoir un invité mais il n’avait pas pensé que ce pouvait être leur ancien camarade. Il fallait donc s’attendre à ce que ce dernier passe son temps avec Shepard à la surveiller, suivre le moindre de ses pas. James Vega en bien pire.
Mais il y avait un autre sentiment. La jalousie. Joker savait combien les sentiments que Kaidan avait pu éprouver pour Shepard avait été intenses, malgré le fait que ce ne soit qu’unilatéral. Il y avait la peur. La peur de voir Lucy se rendre compte qu’à côté de Kaidan, lui, Jeff, n’était qu’un pauvre handicapé, diminué, parfois considéré par les femmes comme n’étant pas vraiment un homme.
C’était ridicule. Le ressenti qu’avait Shepard pour le Major était réel. Elle ne digérait pas son attitude. Il se reprit.

« Oh, Joker…  Toujours là, à ce que je vois. »

Le pilote s’abstint de lancer une pique saignante. Bien sûr qu’il était là et Kaidan le savait bien. A quoi jouait-il ? Oui, lui était toujours là, toujours loyal. Pas un traître. La bile lui monta à la bouche et il retint de sortir une insulte. « Tant que je peux piloter mon bébé… »

Oui, il valait mieux qu’il passe pour cette espèce d’obsédé, qui avait une fascination malsaine pour son vaisseau. Joker savait bien ce qui se murmurait dans son dos. Si EDI avait eu un corps, il lui aurait demandé de sortir avec lui, par exemple. C’était quelque chose qu’il avait appris à entendre. Comme s’il était aussi malade mentalement pour avec une relation avec le Normandy. Les gens étaient vraiment pathétiques. Aux yeux des autres, il devait sans doute être incapable d’avoir une vie sexuelle normale. S’ils savaient… Kaidan ne fit pas de remarque mais il ne devait pas en penser moins.

Quand Shepard lui donna les instructions à suivre pour rejoindre leur destination, Menae, il sentit la tension palpable dans sa voix. C’était malheureux de la voir ainsi, poings liés, surveillée par son ancien Lieutenant pour qui elle avait eu une profonde amitié. Comment en étaient-ils arrivés là ?

Il n’osa pas avoir une remarque réconfortante, ni même un regard. Cela aurait été sans doute remarqué et c’était la dernière chose à faire.

Shepard demanda à EDI de réunir l’équipe. Le précieux prototype du docteur Presalia qu’Orinia avait rapporté avait été chargé dans la soute et cette dernière briffait Liara sur le fonctionnement de l’engin. Restait à mettre tout le monde au jus et à trouver un plan pour parvenir à coller le prototype sur un Reaper. Plus facile à dire qu’à faire. En général, il valait mieux éviter de se retrouver trop près d’eux. Non seulement, les rayons qu’ils dégageaient étaient mortellement dangereux, mais il y avait un profond risque de se faire endoctriner.

« Quelle est la situation exacte dans le système de Trebia ? » demanda Shepard à Orinia. Le Primarch faisait partie de l’expédition avec son propre vaisseau. Hors de question pour elle de se trouver loin de la bataille. Le Commander la comprenait que trop bien.

L’équipe attendait que s’affiche le visuel dans la salle de réunion. L’image d’Orinia apparut ainsi que celle du docteur Presalia.

« D’après les dernières informations émises par le comm-buoy, il semblerait que le Reaper qui leur sert d’éclaireur reste immobile. La seule anomalie que nos censeurs aient repérée est un flux de données montantes vers lui.

— Il doit sans doute être en train d’analyser les forces en place. » Liara pianota sur son Omnitool.

« Y’a-t-il un moyen pour nous d’intervenir ? demanda-t-elle à sa comparse Asari.

— La portée précise n’a pas pu être calculée avec les moyens dont nous disposions, expliqua le docteur Presalia. J’ai bien peur qu’il ne faille aller au contact. »

Kaidan siffla pour montrer sa stupeur.

« Au contact ? Je connais les capacités du Normandy pour avoir fait partie de l’équipage. Je sais qu’elle a été conçue pour frapper une cible au cœur de l’action et de repartir sans se faire détecter mais là, il s’agit d’un Reaper par d’un escadron batarian. »

Shepard fut surprise de le voir si timoré. Le Normandy et son équipe n’en étaient pas à leur première action désespérée. Sovereign, les Collecteurs…

Joker, comme s’il avait lu dans ses pensées, se permit d’intervenir par le biais de l’intercom. Pour lui, rien n’était impossible. « Laissez-moi faire. » Il était bien allé chercher Shepard prise au piège entre les Husks et les Reapers. Après un exploit pareil, qu’est-ce que cela était que d’aller poser un engin expérimental sur le dos d’un Reaper ?

Toutefois, Shepard resta songeuse. Le menton appuyé sur son poing fermé, elle observait l’image hologrammique qui projetait sa lueur orangée sur les visages qui l’entouraient. Ce n’était pas sans risque. Elle savait ce dont était capable un Reaper, même le plus petit d’entre eux. Elle l’avait vu de ses propres yeux. Elle l’avait vu de très près. Tuchanka. Ce souvenir lui fit prendre une profonde inspiration, les yeux écarquillés.

« L’éclaireur n’est pas seul. Trois types Sovereign le suivent. Chacun d’entre eux est capable de pulvériser une flotte entière. Nous ne pouvons nous permettre de perdre le Normandy, dit-elle doucement, soupesant chaque mot. Je préfèrerais une autre approche.

— Commander ! » l’exclamation indignée et furieuse de Joker résonna dans la salle de réunion. « Je peux le faire ! EDI et moi, on peut le faire. Après tout ce que nous avons…

— Taisez-vous, Lieutenant Moreau », coupa Kaidan.

Sur son siège, Joker ravala sa salive si fort qu’il en hoqueta. Lieutenant Moreau ? Pour qui se prenait Kaidan avec ses « Lieutenant Moreau » ? Et dire qu’ils avaient été amis. Voilà qu’il se donnait de grands airs ! Joker ravala la réplique cinglante qu’il s’était apprêté à lui rendre. Il valait mieux qu’il se taise, Shepard pourrait avoir des ennuis s’il envoyait chier le Major.

« On a quand même abattu Sovereign, marmonna-t-il toutefois.

— Nous ne sommes pas dans la même situation », lui répondit Shepard.

Voilà qu’elle soutenait Kaidan ! Il ne manquait plus que ça. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

« Shepard et le Major Alenko ont raison, Jeff, intervint EDI. Les calculs montrent tous un taux d’échec supérieur à ce qui est acceptable. »

EDI s’y mettrait aussi ! Joker se sentit trahi. Il préféra se taire, croisa les bras et attendit la suite.

« Je ne vois pas vraiment comme faire autrement qu’à l’ancienne, continua Shepard maintenant que l’interlude avait pris fin. S’il faut s’assurer que le dispositif est réellement fixé, il faut une approche plus lente que celle du Normandy.

— Que voulez-vous dire ? A pied ?

— Je pense que c’est faisable avec le Kodiak.

— Complètement suicidaire, mais pas impossible, intervint Jacob. J’en suis. »

Garrus, qui n’avait pas encore pris part à l’échange pianota sur son Omnitool. Shepard savait qu’il avait pris le temps de la parenthèse avec Joker pour analyser la situation.

« Si nous prenons l’éclaireur par le flan ici, dit-il en montrant un point dans le vide, il y a une chance qu’il se pose sur Menae. Notre satellite n’est pas très gros, la marge du Reaper sera plus réduite.

— S’il ne se contente pas de fracasser c’te caillasse en deux, s’esclaffa Jack. Vous avez vu ces lasers ? »

Ignorant la remarque, Oriania tapota à son tour sur son Omnitool.

« S’en prendre à l’éclaireur va déclencher les hostilités. Les trois types Sovereign vont passez automatiquement à l’attaque, c’est plus que prévisible. » La Primarch fit apparaître des vaisseaux sur la représentation holographique.  « Je vais positionner les deuxième et troisième flotte pour qu’elles occupent les renforts. »

Voir les deux Turians mettre au point une stratégie avait quelque chose de fascinant. Shepard les observa interagir. Les idées fusaient, et leur entente était immédiate. Ce n’était pas pour rien que les Turians représentaient une force militaire importe. La plus important de la Galaxie. Après tout, ils étaient formés dès qu’ils atteignaient l’âge de raison. Tout citoyen était avant tout militaire. C’était quelque chose d’effrayant et de rassurant à la fois. Effrayant de voir que l’unique projet de société des Turians était tendu vers la guerre. Rassurant car, en cas de conflit, chaque habitant de Palaven était prêts à se battre et à se défendre.

« Vous êtes certaine de votre stratégie ? intervint Kaidan. Ouvrir les hostilités ainsi… Le risque de perdre Palaven est élevé. L’Alliance a perdu de nombreux vaisseaux à vouloir répliquer de la sorte.

— Tôt ou tard, les Reapers finiront par attaquer Palaven de leur initiative. Nous accélérons juste les choses. Nous possédons la force spatiale la plus puissante des races du Conseil. Je prends ce risque. C’est ma responsabilité. Ce sera à moi de rendre des comptes et nous à vous, Major. A moins que vous n’ayez une autre idée. Dans ce cas-là, je suis ouverte à toute proposition. »

Kaidan ne répondit pas. Shepard vit qu’il n’était pas du tout convaincu. La voir elle, se comporter de manière quasiment suicidaire, montant des stratégies tordues et risquées était quelque chose qu’il avait appris à comprendre. Voir quelqu’un comme la Primarch avoir la même démarche semblait lui paraître impossible. Se rendait-il enfin compte que pour vaincre l’ennemi, il ne fallait pas faire les choses à moitié ?

« Les vaisseaux feront donc diversion, récapitula le Commander. Et pour l’attaque de l’éclaireur ?

— Menae est avant tout un poste avancé de Palaven. Nous avons équipé sa surface de tourelles. Je n’ai qu’une personne à contacter et le feu d’artifice pourra commencer.

— Le Reaper ne pourra rien faire d’autre que de finir par se poser sur la surface », commenta James qui semblait trouver l’idée pas trop mauvaise. Shepard se fit la réflexion qu’elle commençait à lui déteindre dessus. Cela lui apprendrait à lui coller en permanence aux basques.

— Espérons qu’il réagisse ainsi, soupira Kaidan. Avons-nous un plan de secours ?

— Pas le temps », coupa Shepard. Joker venait de l’informer qu’ils approchaient du Relais qui faisait la jonction avec Trebia.

« Liara, vous vous occuperez de finaliser les réglages du prototype. Voyez ça avec Presalia. Garrus, vous montez avec moi et le Major dans le Kodiak. J’ai besoin de vos connaissances du terrain.

— Et il est hors de question pour moi de vous laisser vous amuser seule avec les Reapers », ajouta le Turian avec ce qui ressemblait à un sourire que Shepard lui rendit. La jeune femme se tourna vers James. « Vous semblez être celui qui arrive le mieux à conduire le Kodiak sans que cela ne ressemble à un rodéo. Vous prenez les commandes. » Le Lieutenant la salua et sortit de la salle de réunion pour préparer le Shuttle.

« Jacob, je sais que vous avez envie de venir mais j’ai autre chose pour vous. J’ai besoin d’une nounou pour Joker. Je le connais, il serait capable de faire n’importe quoi. Le Normandy va faire en sorte que cet éclaireur batte en retraite où nous voulons. Il ne sera là que pour ça, Jacob, pas pour autre chose. Vous comprenez ? »

Shepard voulait montrer que malgré la trahison de Miranda, l’ancien officier de Cerberus gardait encore toute sa confiance. De plus, Joker supporterait sans doute mieux les ordres de son copain de jeux de cartes que ceux de Miss Parfaite. Elle transmit à Jacob la position que le vaisseau aurait à tenir.

« Et pour l’approche du Reaper, comment comptez-vous faire ? » demanda Kaidan.

« On verra sur place. » Elle congédia le reste du groupe qui devait assurer les arrières au tout tournerait mal ce qui avait de grandes chances d’arriver.

— Comment ça, sur place ? s’écria Kaidan. Shepard ! Vous avez conscience que c’est purement du suicide ? »

Le Commander se retourna vivement vers lui et planta lui planta l’index dans la poitrine.

« Depuis quand n’êtes-vous plus prêt à risquer votre vie pour vaincre l’ennemi ? Oui, c’est peut-être un plan foireux, mais c’est le seul que nous ayons. Moi, je prends le risque. Et vous ? »

Kaidan resta sans voix. Il ouvrit et ferma la bouche comme un poisson qui cherchait à respirer. Shepard le fixait si rudement qu’elle put le voir rougir. Elle le laissa planté là, bougonnant qu’elle avait autre chose à foutre que de lui expliquer la vie.

La jeune femme remonta la passerelle tout en scellant les fixations de ses gants.

« EDI, scelle le cockpit. »

Le ton était dur, cassant.

Sans laisser le temps à personne de dire quoique ce soit, elle attaqua.

« Je peux savoir ce qu’il t’a pris ? »

Jeff soupira, tourna le fauteuil vers elle. Un air de défiance sur le visage.

« Je peux le faire, je le sais.

— Ce n’est pas la question ! Il faut qu’on soit sûre que ça fonctionne. On ne peut pas se permettre de fuir sans connaître le résultat.

—Alors, c’est pour ça que tu vas y aller. Avec un Kodiak ! Face à un Reaper ! Lucy, tu es complètement folle. Kaidan a raison, c’est du suicide ! »

Shepard rétorqua la même chose qu’elle avait dite à Kaidan. Jeff balaya l’argument d’un revers de main.

« Ton plan n’est pas assez mûri, tu ne sais même pas si le Reaper va mordre à ton piège !

— Depuis quand tu discutes mes plans ? C’est moi qui suis en charge, au cas où tu l’aurais oublié !

— Si cela te donne le droit de foncer tête baissée pour mourir, vas-y ! Pas de problème ! »

Lucy resta muette. Que lui arrivait-il ? Jamais il n’avait autant été agressif. Elle le fixa, cet air buté, la moue boudeuse, la visière de la casquette mise de telle façon qu’elle ne puisse pas le regarder dans les yeux.

Il finit par avouer à mots couvert qu’il avait la frousse.

« Tu es bien placé pour savoir combien je suis prête à prendre des risques, riposta-t-elle. Et puis, ajouta-t-elle avec un sourire forcé, j’ai toujours mon pilote et son fidèle vaisseau qui viennent toujours à mon secours.

— Je sais… » Il marqua un pause. « Mais… C’est un Reaper et… C’est David contre Goliath, non ?

— Hum… Ce n’est pas David qui a vaincu Goliath, par hasard ? Il n’a rien vu venir. »

Elle avait réussi à faire apparaître un pâle sourire sur ses lèvres. Sourire éphémère. Shepard n’avait que rarement vu Joker aussi peu confiant. Pas qu’elle le soit elle-même, mais il était plutôt du genre à prendre les choses avec détachement.

« Il faut qu’on le fasse. C’est notre devoir. Si nous reculons, personne d’autre ne le fera. »

Ce n’était pas par vanité que Shepard avançait cet argument. Non. C’était la vérité. L’horrible vérité.

« C’est pas que je devienne parano, mais j’ai l’impression qu’ils cherchent à se débarrasser de toi. »

Lucy arqua un sourcil interrogateur, mais le laissa continuer.

« N’empêche, il y a de quoi se poser des questions. On te juge pour quelque chose qui nous a surement sauvé la mise, au moins pour un temps, on met ta tête à prix. D’accord, tu t’es enfuie de ton procès mais c’était pour la bonne cause, non ? On te discrédite par tous les moyens possibles, on envoie Kaidan à tes trousses. Et là, tout d’un coup, on est d’accord avec toi et on te laisse tester le prototype… sans rire te dire de plus ? Les chances d’y passer sont grandes, surtout qu’on ne sait pas si ça marche vraiment, le truc du docteur Asari. Franchement, Lucy, il y a de quoi se poser des questions.

— Tu te fais des idées. Kaidan part avec moi, pourquoi le ferait-il si c’était là leur moyen de se débarrasser de moi ?

— Kaidan fera partie des dommages collatéraux. Il n’est pas irremplaçable. A mon avis, ils s’en foutent carrément. Tu les as trop fait chier, Lucy. »

La jeune femme ne répliqua pas. Ce n’était pas le moment de se poser ce genre de questions. Elle n’était pas en mesure de se les poser. Elle ne pouvait pas.

Que le Conseil magouille dans son dos, elle s’en foutait, à vrai dire. Elle savait ce qu’elle avait à faire, elle savait que cette mission était primordiale pour la lutte contre l’ennemi. Les conspirations ne l’intéressaient pas.

« J’ai la peau dure, ne t’en fais pas. »

Elle n’ajouta pas qu’on ne pouvait pas l’avoir aussi facilement. Les Collecteurs avaient prouvé le contraire.

« Je ne veux pas te perdre une seconde fois. »

Elle aurait bien rit devant tant de sentimentalisme, pour alléger l’atmosphère lourde du cockpit mais elle ne put pas. Pas avec cet air sérieux qu’il arborait.

« Relais de Trebia, ETA cinq minutes. »

Il était temps de se reconcentrer. Le saut de Relais n’allait pas se faire tout seul.

Jeff aurait bien aimé qu’elle lui réponde. Il la savait aussi peu douée que lui dans l’étalage de ses sentiments. Pourtant, avec elle, c’était plutôt naturel, désormais.

« Je ne mourrais pas. » Sa voix était assurée, déterminée.

Elle se pencha vers lui, effleura ses lèvres d’un baiser.

« Parce que je sais que tu m’attends. »

Il réussit enfin à sourire.

« Alors, on a un Reaper dont il faut botter le cul, non ? C’est pas pour ça qu’on est là ?

— Et comment ! »

Shepard eut un sourire. Elle avait récupéré son pilote, celui qui fonçait vers le danger avec enthousiasme.

« Une fois le Relais passé, il faudra venir par la face cachée de Menae. Largage du Kodiak dans cette zone, expliqua-t-elle en lui donnant les coordonnées par le biais de son Omnitool. Ensuite, le Normandy prendra l’éclaireur par le flan, là. Il faudra pousser la cible vers Menae par tous les moyens possibles.

— Le Major Alenko remonte la passerelle, Shepard. »

Elle hocha la tête. « C’est bon, EDI. »

Le cliquetis caractéristique d’une porte qui se déverrouille retentit dans le silence du cockpit. Shepard fit mine de tapoter sur son Omnitool. La présence de Kaidan n’allait pas arranger l’ambiance.

« Vous tombez bien, j’expliquais à Joker la manœuvre d’approche.

— Les portes du cockpit se verrouillent sur ce modèle aussi ? » demanda Kaidan sans préambule.

Shepard fut désarçonnée par la question mais ce fut Joker qui répondit.

« C’est pour les ordres top secrets que le Commander donne directement au pilote, plaisanta-t-il.

— Tant que ce n’est pas utilisé par ce même pilote pour ne pas abandonner le vaisseau quand la situation l’exige… »

La tension monta d’un cran. Kaidan avait les traits sévères. Il n’avait toujours pas pardonné l’attitude de Joker lors de la destruction du Normandy, c’était évident. Il ne fallait pas laisser la situation s’envenimer. Lucy décela l’éclat douloureux qui passa dans le regard de Jeff. Kaidan venait de toucher le point sensible de l’autre homme. Il fallait prendre le contrôle de la conversation.

Elle tapota sur son Omnitool, signalant au Major qu’elle lui transmettait la stratégie qu’elle envisageait d’employer. Kaidan hocha la tête, détacha son regard lourd de reproche de Joker et reporta son attention sur ce que Shepard lui transmettait.

« Ca me paraît plus clair, maintenant. C’est une tactique d’approche assez basique, mais je ne vois pas comment faire autrement, commenta-t-il. Tout à fait votre style. »

Shepard le dévisagea. Elle le trouvait trop incisif, trop sur la défensive alors que c’est elle qui aurait dû l’être. Après tout, c’était à elle que l’on fichait une nounou. Quelque chose ne collait pas. Ce n’était pas le Kaidan qu’elle connaissait.

« Passage du Relais de Trebia. » Toujours aussi monocorde, EDI interrompit le fil de ses pensées. D’ailleurs même la voix d’EDI était étrange comme si…

« EDI, inutile de jouer les IV… Le Major Alenko sait parfaitement qu’une IA est à l’intérieur du Normandy.

— Oh, je n’avais cette information, Shepard, je mets à jour mes données. »

Shepard ignora la moue dubitative de Kaidan et se prépara à sentir les effets du passage de Relais. La vibration familière secoua le Normandy. Cela ne dura qu’une fraction de seconde.

« Passage en FTL. » Joker se mit à pianoter sur ses claviers. Il fallait ne laisser que peu d’ouverture à une attaque de front.

EDI transmit le message d’Orinia.

« Le message à été transmis aux flottes. En attente du signal.

— Très bien. Mon équipe va descendre dans le Kodiak. Une fois sur Menae, lancez le feu d’artifice. »

Le Primarch hocha la tête. Jacob vint prendre la place que lui avait assigné Shepard.

— On y va. »

Shepard et Kaidan sortirent du cockpit. Joker ne put s’empêcher de se retourner pour jeter un coup d’œil à la silhouette du Commander qui s’éloignait dans le CIC.

« Ca va aller, dit Jacob. Il voulait sans doute être confiant mais la grimace qui déforma son visage était loin d’être un sourire.

— Ca va pas dépendre de nous, répondit le pilote en s’activant devant ses écrans. Forcer un Reaper à aller là où on veut qu’il aille, ça ne va pas être simple.

— Rien de bien méchant pour toi, ironisa l’ancien officier de Cerberus.

— Tu me connais. » Joker eut un sourire. Allons bon, il ne vivait que pour ça. Voler. Montrer l’étendue de ses capacités et faire fermer sa gueule aux autres.

C’était parti.

Joker mit de côté toutes les autres pensées qui auraient pu le distraire, repoussa dans un coin de son esprit ses doutes et ses questionnements. Il occulta toute peur, tout pessimisme. L’objectif, rien que l’objectif. Sa conscience se cloisonna. Les coordonnées. Il pianota rapidement sur un clavier, fit glisser un écran puis un autre. EDI annonça l’ouverture de la soute. La procédure de largage du Kodiak démarra. Le pilote fit décélérer le Normandy, lui fit décrire une hyperbole bien rodée.

« Largage du Kodiak dans trois… deux… un. Largage. » Il sentit la légère secousse qui indiqua que le Shuttle venait de prendre son envol. Un écran se matérialisa sur sa gauche, il le fit glisser vers le haut pour pouvoir le surveiller. C’était un écran vital. Quatre petits points regroupés clignotaient. Trois bleus et un rouge.

« A toi de jouer, Boyscout. » murmura Joker.

Le Normandy repartit à pleine puissance. EDI activa le bouclier et le camouflage optique. Pas sûr que cela puisse flouer un Reaper mais il fallait prendre toutes les précautions. Même s’ils voyageaient en terrain peu connu, Joker respectait les protocoles d’approche d’un ennemi. Pour l’instant, l’attaque restait dans les standards, mais le timonier n’hésiterait pas à mettre toute la procédure en l’air si le besoin s’en faisait sentir. Après, Shepard lui faisait confiance. Elle savait qu’il aurait les bons réflexes pour gérer la situation et surtout, elle comptait sur son instinct qui avait fait de nombreuses fois ses preuves.

Il entendit Jacob jurer. Le Reaper venait de rentrer dans leur champ de vision. Malgré le fait qu’ils savaient que ce n’était qu’un exemplaire de petite taille, ils ne purent s’empêcher de le trouver impressionnant. Effrayant. Terriblement mortel.

Joker ne s’arrêta pas à ces considérations. Il n’avait pas eu d’hésitation face à Sovereign.

« La première flotte turienne est en approche. » Encore un écran à ajouter au panel qui s’étalait devant ses yeux. Il le fit glisser à sa droite. Une bonne centaine de vaisseaux de tailles diverses surgit de derrière Palaven.

« Demande de communication entrante. »

« Ici l’Amiral Victus, autorisation d’établir une passerelle.

— Ici Jacob Taylor, SSV Normandy. Autorisation acceptée. »

Le Reaper ne réagissait toujours pas. Ni lui, ni les trois autres qui n’étaient pas visibles, mais qui, Joker s’en doutait, attendaient tapis aux abords de Trebia. Sans doute l’envahisseur ne trouvait pas leur présence comme une menace digne de son intérêt.

Liara remonta la passerelle. L’Asari avait les traits tirés, une inquiétude qu’elle ne parvenait pas à maitriser se lisait sur son visage. Elle passa une main sur son front. Elle vint se poster à côté de Jacob. Joker ne dit rien. Il n’appréciait pas vraiment d’avoir du monde dans son cockpit, mais Liara semblait si pâle qu’il n’eut pas envie de l’envoyer balader.

« Je n’arrive pas à me concentrer sur autre chose. » glissa-t-elle, pensant sans doute que les deux hommes n’avaient pas compris.

« Quelle chose monstrueuse… » ajouta-t-elle, regardant le Reaper qui leur faisait face. « Et si fascinante. »

Joker toussota. Si elle se mettait à délirer sur l’intérêt scientifique des Reapers, il allait se montrer franchement moins ouvert à sa présence dans son antre. Il lui fit d’ailleurs gentiment remarquer qu’il avait besoin de concentration. Liara eut un rire nerveux et s’excusa.

« C’est juste que… si ce prototype fonctionne, ce serait une formidable lueur d’espoir pour notre combat. Je n’ose imaginer les possibilités qui nous seront offertes.

— Encore faudrait-il qu’on s’en sorte vivants. » Jacob croisa les bras. Lui non plus n’avait pas l’air très confiant.

« Shepard au Normandy. Shepard au Normandy. » La voix du Commander résonna dans le cockpit.

« On vous reçoit, Shepard, répondit Jacob qui se pencha vers les écrans.

— Point de rendez-vous atteint. A vous de jouer.

— Bien reçu. Normandy Out. »

Joker fit craquer ses doigts tandis que Jacob donna le signal à Orinia qu’elle pouvait commencer les hostilités.

« Le feu d’artifice commence. »

Garrus regardait le ciel de Menae se déchirer. Shepard ne savait pas quoi lui dire. Elle savait que malgré les apparences que le Turian se donnait, il était très attaché à sa planète natale. Palaven n’avait pas encore subit l’assaut des Reapers. Son sort était en quelque sorte suspendu, reposant sur un prototype construit à la hâte par une équipe scientifique composée dans l’urgence et aux moyens limités. Un engin dont les capacités n’avaient jamais été testées. Qui fonctionnait qu’en théorie. Sans parler de la technique pour le fixer à sa cible. Un plan complètement retors, suicidaire, sortant tout droit de l’esprit d’un Commander renégat aux idées folles. Il fallait vraiment être optimiste pour croire en la réussite de leur mission.

Kaidan revint vers le Kodiak. Il avait voulu faire un petit tour de reconnaissance. Le terrain était assez accidenté et l’approche de la cible serait plus ardue que prévu. Rien qui n’effrayait Shepard. Les aléas du terrain ne la surprenaient plus.

« Il va falloir contourner ce monticule, commenta Kaidan. Je ne vois pas d’autre moyen d’accéder à la zone. La pente est trop raide.

— Je ne suis pas de votre avis, Major. Ce n’est rien que le Kodiak ne puisse monter. On a vu pire, pas vrai, James ? »

Le Lieutenant se contenta de hocher la tête. Il n’avait pas décroché un mot de toute la durée du largage. Maintenant qu’ils attendaient le signal, il s’était contenté de rester au siège de pilotage, vérifiant plus d’une dizaine de fois les calibrations. Garrus avait vraiment une mauvaise influence sur tout le monde. Shepard se demanda tout simplement si James n’avait pas juste une profonde antipathie pour Kaidan. Elle haussa les épaules. Elle non plus n’appréciait pas devoir rendre des comptes au Major mais elle n’avait pas été en position de négocier quoique ce soit. Avoir Kaidan sur le dos était un moindre mal, au vu de la situation.

« Je connais votre tendance à vouloir croire que les véhicules de l’Alliance sont capables d’avancer verticalement, Commander. Mais, là, nous ne sommes pas en train d’explorer une planète à la recherche d’une balise ou d’un groupe de terroristes. » la sermonna Kaidan comme s’il pensait qu’elle ne prenait pas la situation au sérieux.

Il devait sûrement se rappeler des fois où Shepard avait pris le volant du Mako. Rarement, fort heureusement pour tous. Toutefois, même Ashley l’avait suivie dans son délire et le nombre de fois où le malheureux véhicule d’exploration s’était planté de manière grotesque n’était plus dénombrable.

« James se débrouille très bien, contra Shepard. Nous n’allons pas perdre de temps à contourner un monticule dont nous ignorons la largeur. Il peut très bien être prolongé par des canyons ou des pics rocheux impraticables.

— Alenko. Shepard a raison, j’en ai bien peur, argumenta Garrus. La surface de Menae est très accidentée. Il ne serait pas surprenant de devoir contourner cet obstacle pendant des kilomètres. Alors que passer par-dessus ne devrait représenter que quelques efforts et des secousses importantes mais… rien de bien insurmontable si vous n’avez pas l’estomac fragile. Toutefois, je miserais plus sur les compétences de pilotage de Vega que sur celles de Shepard. Je pense que nous ne finirons pas plantés dans une crevasse soi-disant invisible. »

Kaidan soupira mais capitula. Il allait finir par croire vraiment qu’il n’était pas désiré. C’était une demie-vérité, mais dans les circonstances actuelles, il valait mieux mettre tout ressenti de côté. Les comptes seraient réglés plus tard.

« Puisque nous sommes tous d’accord, autant commencer l’ascension tout de suite. »

Comment un seul Reaper, un petit Reaper de surcroît, pouvait-il tenir tête à toute une flotte turienne ? Malgré le déclenchement des hostilités, les trois croiseurs n’avaient pas bougé. Victus avait donc décidé de venir en support au Normandy pour pousser la cible vers Menae. Il n’avait pas bougé. Il n’avait tiré que quelques rayons, mais ces derniers avaient causé la perte d’une escadrille complète.

Joker avait décidé de faire du Normandy une mouche agaçante. Le vaisseau tournait autour du Reaper, esquivant ses attaques, parfois de justesse. Les embardées du vaisseau avaient réussi à faire sortir Jack de la soute. Elle eut le verbe facile envers le pilote, allant même jusqu’à l’insulter pour prendre des risques aussi fous.

« Si tu as une idée, je prends ! » lui avait-il répondu, les dents serrées, hésitant à foutre tout le monde dehors. S’ils croyaient qu’il était en train de s’amuser ! Il ne savait pas pourquoi, mais il sentait que sa tactique allait fonctionner. De toute façon, il n’avait pas le choix. Shepard lui faisait confiance.

Une alarme retentit dans tout le vaisseau. Tout en gardant sa ligne de conduite, Joker regarda le radar. Il ne manquait plus que ça ! Un quatrième Reaper venait d’apparaître sur les écrans.

« EDI, qu’est-ce que c’est que ça ?!

— Il semblerait que ce soit un type Harbinger. » répondit placidement l’IA. Sa voix monocorde tranchait nettement avec l’ambiance alarmée et tendue du Normandy.

« Putain, mais qu’est-ce que vous foutez ?! »

Shepard venait aux nouvelles. Elle avait le nouvel arrivant en visuel. Elle était même aux premières loges de son arrivée.

Cela n’avait duré qu’une fraction de seconde. Une seule fraction de seconde avant que cette énorme masse ne se retrouve dans l’espace de Palaven. Sans prévenir. Sans aucune détection des senseurs. Rien. Rien n’aurait pu prévoir un tel mouvement de l’ennemi. Quelle erreur.

Maintenant, le Reaper déployait ses bras et s’apprêtait à se poser sur Menae, une armée de Husks et autres abominations de son cru dans son sillage.

« Changement de plan. » Shepard retrouva rapidement son calme. La surprise passée, il fallait prendre en compte ce nouveau paramètre et faire en fonction. Il ne lui avait fallu que quelques secondes pour mettre au point un plan B. Puisque le Reaper cible ne bougeait pas du tout, décimant sans aucun effort les vaisseaux de la plus puissante force spatiale du Conseil, et qu’un autre se présentait comme candidat, il ne fallait pas hésiter.

« James, droit sur le nouveau. »

Kaidan se leva brusquement. « Quoi ? ! C’est un type Harbinger, Shepard, on ne peut pas l’appréhender comme un éclaireur. Il va nous pulvériser.

— Vous avez une autre solution ? »

Elle n’allait pas y aller avec des pincettes. Il passait son temps à la contredire sans apporter autre chose que ses jérémiades. Il était Major, nom de Dieu.

« Très bien. Alors on fait comme prévu mais avec ce Reaper-là. » Elle passa devant Kaidan sans lui adresser un regard afin de rejoindre James qui demandait déjà à Garrus le trajet le plus court pour rejoindre la nouvelle cible.

« Ah, Major, ajouta-t-elle avant de s’asseoir, quand vos couilles seront revenues de vacances, vous me ferez signe. Parce qu’on va peut-être en avoir besoin. »

La jeune femme devina plus qu’elle n’entendit le « Shepard » plein de reproches de James. Comme s’il n’avait jamais entendu Jack aligner plus de trois phrases. Il devrait arrêter un jour de jouer les prudes. Garrus, lui, se contenta de relever une mandibule. Une sorte de sourire en coin.

« Alors, comment allons-nous faire ?, demanda le Commander au Turian.

— Comme souvent, Shepard, ironisa ce dernier. On fonce droit sur l’ennemi.

— Ca me paraît bien. »

Reprenant son sérieux, elle contacta Orinia pour lui faire part de leur nouvel objectif.

« Il me faudra un support aérien. Distrayez la cible et nettoyez la zone. Notre invité surprise n’est pas venu tout seul. »

Si seulement il n’avait pas pris la peine de venir avec ses abominations, cela aurait été plus simple. Leur mission était déjà tout ce qu’il avait de plus ardu… Shepard n’était pas du genre à reculer devant la difficulté mais cette situation lui fit revenir en mémoire les images de Tuchanka envahie, des Husks et autres Brutes à leurs trousses. Toutes ces formes disloquées, ces êtres horribles qui se mouvaient par elle ne savait quel prodige et leurs yeux bleus qui brillaient d’une lueur démente… Le Commander réprima un frisson. Ce n’était pas le moment de flancher. Surtout pas après avoir fait la leçon à Kaidan.

Elle jeta un coup d’œil au Major. Il avait les traits tendus. Elle ne savait pas pourquoi, mais il l’agaçait. Ou si, elle savait bien pourquoi. Elle ne le savait que trop bien. Elle lui en voulait toujours pour son attitude. Il n’avait pas encore justifié une telle hargne envers elle. Leur objectif était pourtant similaire.

Cerberus aussi avait un objectif similaire. Ou avait eu. Elle ne savait pas trop quoi penser d’eux. Ils faisaient partie de l’ennemi, véritablement, plus comme un groupe aux méthodes trop extrêmes pour être légales mais comme allié de l’envahisseur. Même si elle ne savait toujours pas quels étaient les véritables buts de l’Homme Trouble. Si tant qu’il eut encore une volonté propre.

Un bourdonnement dans son oreille lui signala que le Normandy cherchait à la joindre. Ce fut la voix de Jacob qui lui parvint.

« Que fait-on, Shepard ? Est-ce qu’on se joint à la Deuxième Flotte d’Orinia pour lui prêter main forte ?

— Non, Jacob. Vous êtes très bien où vous êtes. Servez de diversion avec la Première Flotte. Il ne faudra pas qu’on ait un autre Reaper sur les bras.

— Très bien.

— Shepard Out. »

Elle n’avait pas voulu prolonger la conversation. Derrière l’affirmation de Jacob, elle avait entendue l’exclamation outrée de Joker. Elle savait bien qu’il n’était pas de son avis. Il aurait voulu être aussi en support de l’équipe à terre. Le Commander n’était pas naïve. Elle savait que les vaisseaux de la Deuxième Flotte allaient finir pulvérisés. Ils n’étaient là que pour gagner du temps. Orinia n’était pas sans l’ignorer non plus et pourtant le Primarch n’avait pas hésité à les lancer dans cette bataille perdue d’avance. Statistiquement, le Normandy avait plus de chance de s’en sortir là où il était.

« James, je vous en prie. »

Le Lieutenant hocha la tête avant d’écraser l’accélérateur.

« Accrochez-vous ! »

Le Kodiak fit une embardée avant de filer à travers le défilé rocheux. Tout autour d’eux des dizaines, des centaines de boules incandescentes s’écrasaient sur le sol, libérant leur contenu hideux. Les missiles anti aérien de Menae changèrent de cible et se chargèrent d’éliminer tous les objets non identifiés qui entraient dans l’espace du satellite. James manoeuvrait du mieux qu’il pouvait dans ce chaos ambiant. Il avait déjà fait preuve de la maîtrise et du sang-froid nécessaire dans ce genre de situation. Le Commander pouvait donc se reposer sur lui pour ça. Kaidan, lui, s’occupait de mitrailler tout ce qui se trouvait à portée de canon. La pique volontaire que la jeune femme lui avait lancée avait dû lui rester en travers de la gorge.

Elle n’avait plus qu’à mettre au point avec Garrus la stratégie à adopter pour placer le prototype sur la cible. D’après Presalia, le meilleur endroit était à la base du Reaper.

Restait à trouver un moyen de s’approcher de l’ennemi sans finir en cendres et de placer leur engin pareillement.

« Si le Reaper reste au même endroit, cela nous facilitera la tâche. » Garrus observait l’hologramme projeté par l’Omnitool de Shepard.

Le prototype n’était pas très grand et le docteur Presalia avait trouvé judicieux de le fixer sur un lance-grappin afin de profiter du système d’attache de ce dernier. Restait à savoir si la surface du Reaper était pénétrable.

« Comme tout être vivant, les Reapers présentent des faiblesses biologiques », lui avait expliqué Presalia. D’après les connaissances parcellaires que le docteur avait recueillies, sans doute à renfort de crédits – les connaissances étant majoritairement celles obtenues par Cerberus, la base présentait une faille et la structure du Reaper était faible à un endroit précis.

Le meilleur endroit mais aussi le plus protégé. Approcher un Reaper d’aussi près équivalait à se suicider. Non seulement ses énormes pattes pouvaient vous réduire en bouillie, mais son rayon mortel dévastait tout sur son passage.

« Il y a une fenêtre de rechargement du tir que nous devons exploiter. » Garrus pianota sur son Omnitool. Le temps était leur pire ennemi. Une demi-seconde de décalage et c’était fini.

Bye-bye Shepard.

Et ça, c’était hors de question.

« Commander, ça commence à sentir le roussi par ici. » Shepard se glissa vers James. Il regardait d’un air soucieux le radar. Il était saturé de signaux. Le nombre de leur ennemi ne cessait d’augmenter.

« Orinia ne s’en sort pas, on dirait. » commenta Garrus qui s’était contorsionné pour approcher. « C’est pire que ce que je pensais. Un seul Reaper suffit à nous dépasser.

« Les Harbinger sont les pires, j’en ai bien peur. »

Une secousse fit taire Shepard qui se prit le fauteuil du pilote dans les côtes. Elle grimaça.

« Rien de cassé, Shepard ? » Garrus la remit en équilibre. Elle lui fit un geste pour lui assurer que ce n’était pas un coup qui allait la tuer.

« Qu’est-ce que c’était ?

— Je ne sais pas, dit James en pianotant sur son clavier de pilotage. Je vais essayer de nous avoir un visuel. »

L’image était quelque peu brouillée, mais la résolution était suffisamment bonne pour qu’ils puissent voir ce qui les avait percuté.

Chacun ne put retenir une exclamation d’horreur.

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