Chapitre dix-sept

Jacob signala que la connexion était établie. Shepard fit craquer ses cervicales.

L’hologramme de l’Homme Trouble apparut. Il ne semblait pas surpris de constater que ce n’était pas Miranda qui lui faisait face.

« Shepard. On dirait que vous avez enfin comprit qu’il y avait une petite épine dans votre pied. J’avoue être un peu déçu par le temps que cela vous a pris pour vous en rendre compte. »

Le Commander serra les dents. Qu’elle pouvait détester cette condescendance, ce ton supérieur !

« Ca n’a pas l’air de vous chagriner. » commenta-t-elle, croisant les bras sur sa poitrine.

« Miranda était un bon élément certes, mais que voulez-vous… Personne n’est irremplaçable. »

Evidemment. L’Homme Trouble faisait vraiment peu de cas de ses hommes. La fin justifiait toujours les moyens. Comment un bon leader pouvait-il mépriser autant ceux qu’il avait sous ses ordres ? Non… l’Homme Trouble n’était pas un leader, c’était un dirigeant, un despote. Il ne voyait ses subordonnés que comme des pions. Le manque de moralité de cet homme la dégoûtait.

« Vous n’êtes pas décidé à me foutre la paix, n’est-ce pas ? »

L’Homme Trouble marqua une pause.

« Vous ne comprenez pas à quel point vous vous fourvoyez, Shepard.

— Tout ce que je vois, c’est une armée personnelle qui ferait mieux de dépenser son énergie à combattre les Reapers et non à me courir après.

— Vous me gênez, Shepard. C’est aussi simple que cela. »

La jeune femme éclata d’un rire mauvais.

« Oh… Je vous gêne, c’est ça ? Je vous gêne parce que je pense au bien de l’Humanité, en cherchant à détruire leur plus grande menace ?

— Si c’était aussi simple… Le meilleur futur pour l’humanité est de composer avec les Reapers.

— Vous parlez bien comme un endoctriné, pesta Shepard entre ses dents.

— Oh, je ne suis pas aussi faible que Saren Arterius. Je suis bien plus renseigné que lui sur les Reapers. » Il fit une nouvelle pause, tirant une bouffée de sa cigarette.

« Imaginez la puissance de l’Humanité si elle détenait une arme telle que les Reapers. »

Il avait vraiment le regard d’un dément. Le Commander vit rouge.

« Vous êtes bien arrogant. »

Elle soupira. La stupidité de l’Homme Trouble la désespérait. Pour elle, il n’était pas différent de Saren. La même cécité, la même impertinence. D’instinct, Shepard pouvait le sentir. Les Reapers ne pouvaient être contrôlés. Les Protheans, infiniment supérieurs à la race humaine n’étaient même pas parvenus à se débarrasser de l’ennemi. Ce que Cerberus projetait de faire était hors de portée. De plus, une arme telle que les Reapers était quelque chose d’horrible à concevoir. Un pouvoir incontrôlable. C’était une pure folie.

« Et vous bien pessimiste, rétorqua l’Homme Trouble. Vous nourrissez si peu d’estime pour notre espèce ? »

Lucy savait d’avance que parlementer avec lui ne rimait à rien. C’était comme Saren. Il n’y avait plus aucune possibilité de le raisonner.

« Ce que je vois, moi, c’est que vous ruinez tous les efforts que nous pourrions faire pour assurer notre survie.

— Quels efforts ? Ce que je vois, Shepard, c’est que vous êtes seule et que chacun ne pense qu’à sauver sa propre peau. Vous êtes idéaliste, c’est un réel défaut. Les races ne s’allieront pas. Notre seule chance, c’est de prendre le contrôle des Reapers. »

Shepard lui concéda le point. Rien de ce qu’elle avait fait n’était officiel. Chacun apportait son effort, mais rien n’était vraiment coordonné. Peu lui importait, elle savait que très bientôt, tout serait enfin mis en place. Elle n’avait qu’une chose à faire.

« Je vois que nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. » finit-elle par lâcher. Cette discussion était une impasse.

« Joignez-vous à moi, Shepard. Je vous laisse une dernière chance de montrer que l’Humanité est votre priorité. »

Il se foutait de sa gueule. Ce n’était pas possible autrement. Elle, frayer avec Cerberus ? Foutre en l’air les minces espoirs que la Galaxie avait ? Ce que l’Homme Trouble s’obstinait à ne pas comprendre, c’était que l’Humanité n’était pas seule à être dans la merde.

Elle ne voyait qu’une seule réponse à lui offrir.

« Allez vous faire foutre. »

L’Homme Trouble la dévisagea pensivement puis secoua la tête d’un air navré.

« Une telle obstination… » Il souffla. « Très bien. Vous vous mettez en travers de mon chemin. Payez-en les conséquences, Shepard.

— C’est ça. Sachez que je n’hésiterais pas à vous réduire en bouillie. Vous et votre monstrueux animal de foire.

— Oh ? Vous m’en voyez flatté. Je sais que vos rencontres avec Sanders ne vous ont pas laissée indemne. Quelle impression cela fait d’être dépassée ?

— Espèce d’enfoiré… » ragea Shepard en serrant le poing.

Oh que oui, elle les briserait, lui et Sanders. Si leurs chemins venaient à se croiser, elle ne leur laisserait aucune chance de s’en sortir.

« Puisque nous sommes d’accord, je vais prendre congé, sourit L’Homme Trouble. Nous n’avons plus rien à nous dire. »

Lucy ne daigna même pas lui répondre. Elle n’avait qu’une envie, c’était de ne plus voir sa tête. Il lui donnait la nausée. Finalement, elle lança une dernière pique.

« Si jamais Cerberus se trouve par hasard à foutre la merde quelque part, ne vous étonnez pas que vos troupes n’en reviennent pas.

— Je n’en doute pas et je vous renvoie le compliment. »

L’hologramme disparut. Shepard était sur les nerfs. Quel connard de première, un vrai fils de pute. Elle aurait un plaisir immense à lui trouer la peau, elle en était certaine. Elle n’avait pas réussi à lui tenir tête, à faire s’effacer son sourire agaçant de son visage. Elle y parviendrait un jour.

Jacob soupira. Il n’avait pas pris la parole de tout l’entretien, mais le contenu ne lui avait pas plu. Le Commander lui tapota sur l’épaule.

« Tout ce que Miranda a eu… J’ai comme l’impression que cela faisait partie de son plan. Comme si L’Homme Trouble voulait montrer qu’il était capable de venir à bout des Reapers, de les contrôler.

– Hé bien, tournons ça à notre avantage. Puis-je compter sur vous ? »

Jacob hocha la tête.

« Je ne suis pas aussi brillant que Miranda, mais je vais faire ce que je peux. Si Jack veut bien continuer à bosser là-dessus. »

Shepard ne voyait pas ce qui pouvait lui faire croire le contraire. Si le Sujet Zéro n’aimait pas Miranda, elle ne se préoccupait absolument pas de Jacob.

Sa réponse ne fut pas longue à attendre. Elle n’en avait rien à foutre du tout de la personne avec qui elle devait travailler. Tant qu’on ne l’emmerdait pas… La jeune femme rageait d’avoir été bernée par la “Cheerleader”. Elle était encore plus bougonne que d’habitude.

Shepard ne perdit pas un instant. Elle rendit visite à Garrus qui était en grande conversation avec Liara. Cette dernière lui confessait son inquiétude à propos de Thessia. Le Turian semblait compatir. Pour l’instant, Palaven était épargnée, mais ce n’était qu’une question de temps.

Lucy leur fit signe et s’assit près d’eux.

« Garrus. J’aimerais que vous preniez contact avec Orinia afin de savoir où en sont les recherches de Mordin et la situation sur Palaven. De mon côté, je vais demander à Wrex de nous retrouver. »

Elle prit une grande inspiration. « Ensuite, nous mettons le cap sur la Citadelle.

— On ne se cache plus ?

– Non. Cette comédie a assez duré. Nous n’aboutirons à quelque chose que si nous pouvons agir à découvert. Il faut que le Conseil passe outre ses préoccupations mineures. La situation l’exige.

– Qu’allez-vous faire pour Kaidan ? » demanda Liara.

Lucy ne put s’empêcher de renifler avec dédain.

« Je lui mettrais bien mon poing dans la gueule », dit-elle d’abord. « Non, sincèrement, j’ai bien peur qu’il ne soit qu’une marionnette. J’imagine bien le Conseil en tirer les ficelles. » Elle se demandait ce qu’Udina pouvait bien faire. Lui qui prônait la supériorité humaine… Jusqu’où était-il capable d’aller ?

« Je sais que nombre de personnes ont risqué beaucoup pour que je puisse agir sous couverture. Toutefois… je pense qu’il est temps que je me montre. Il n’y a que comme ça que la situation évoluera. » Elle toussota. « Je sais que c’est me donner beaucoup d’importance…

— C’est pourtant la vérité, coupa Garrus. Vous êtes née pour être celle qui mènera la Galaxie à combattre les Reapers.

— Vous pouvez dire tout ce que vous voulez, Shepard. Vous êtes une icône. Un leader-né.

— Si vous cherchez à me faire rougir, c’est gagné. » marmonna Shepard, ce qui fit rire Garrus et Liara.

Ce n’était pas de la fausse modestie. Elle n’arrivait pas à concevoir le fait que les gens puissent la suivre aveuglément. C’était une pression immense. Toutes ces vies qui dépendaient d’elle. Elle préférait ne pas y penser.

« Il sera assez risqué de se rendre au Présidium. Je veux vraiment leur en mettre plein la vue. Plus nous avons de choses à leur apporter, plus nous pouvons montrer que nous pouvons nous allier et nous battre ensemble, plus nous avons de chance de les convaincre. Ca me fait bien chier d’avoir à dire ça, mais nous avons besoin d’eux pour garantir la pérennité des alliances. »

Il n’y avait pas à discuter ça. Bien sûr, elle n’aimait pas le jeu des politiciens, mais elle savait qu’elle ne pouvait s’en affranchir complètement. Raisonner le Conseil allait être extrêmement difficile, il lui faudrait jouer fin jeu.

Shepard se mit à la recherche de Wrex. Aux dernières nouvelles, lui et ce qu’il restait de son clan s’étaient réfugiés sur Omega. L’attaque de Cerberus les avait contraints à fuir. Il devait sûrement se planquer quelque part dans le Système Terminus, cherchant à rallier le plus possible de mercenaires de son espèce. Avec l’aide de Liara, elle le retrouva sur Illium. Après tout, l’endroit était idéal pour qui aimait faire des transactions de toutes sortes. De plus, Illium n’avait pas encore été la cible des Reapers. Ils semblaient avoir directement ciblé Thessia.

« Shepard.

— Wrex. »

Le Krogan n’avait pas bonne mine. Qui le serait dans son cas ? Il avait perdu bien des compagnons. Sans parler de la planète qu’il mettait tant d’énergie à reconstruire.

« Que diriez-vous d’aller rendre une petite visite de courtoisie à ce cher Conseil ? »

Le Krogan eut un rire bref.

« Décidée à se montrer ? Je me disais bien que ça allait arriver. Et la raison de cette visite ?

— Un marché. Disons que si nous arrivons avec une force déjà conséquente, le Conseil n’aura pas d’autre choix que de nous aider. De plus, Thessia vient de tomber. Avec le couteau sous la gorge, comment pourrait-il refuser ? »

Shepard exposa ensuite ce qu’elle avait réussi à obtenir d’Orinia. Naxia était en sécurité avec Mordin sur Menae. Du moins pour le moment.

« J’ai aussi une équipe de scientifiques salarians qui travaille avec le docteur Presalia. Les données trouvées sur Kahje vont leur permettre d’avancer sur la compréhension de l’endoctrinement.

— Cela manque cruellement de force brute. Je pensais que la Flotte Nomade serait avec vous. »

Shepard secoua tristement la tête. Elle n’avait pas de nouvelles de Tali depuis plus de deux semaines. Impossible de savoir où elle était.

« Le Conseil tient Rannoch en otage. Les Geths ont déserté la planète. On suppose qu’ils se sont joints aux Reapers, mais je n’ai aucune information là-dessus. Ils ont disparu des senseurs.

— Je croyais que vous en aviez un avec vous.

— Communiquer avec Legion est assez particulier. Il ne partage pas forcément ses informations. Tout ce qui serait possible de nuire aux Geths dans leur intégrité est classé « Information inconnue. » »

Wrex resta silencieux. Lucy savait qu’elle disposait de maigres ressources. Pourchassée par le Conseil, elle n’avait vraiment aucune latitude pour rassembler les forces. Evidemment, c’était bien arrogant de sa part de penser qu’elle seule en était capable. Toutefois, chacun était tourné vers ses propres problèmes et n’envisageait pas de considérer le problème en son entier. Pouvait-on les en blâmer ? Les fronts étaient de plus multiples. Les Batarians s’en donnaient à cœur joie. Ceux-là étaient vraiment doués pour foutre un bordel monstre. Comme s’ils étaient soudainement démuselés. Et Cerberus… Elle ne voyait pas où était l’intérêt de l’Homme Trouble.

Quel merdier.

« Shepard. Je suis disposé à vous suivre. J’ai aussi mes conditions.

— Ne vous en faites pas. J’ai pensé à Tuchanka. Après tout, je ne vois pas comment le Conseil pourrait refuser. »

Shepard fixa rendez-vous au leader Krogan aux alentours de la Citadelle.

Restait maintenant à en informer Hackett et Anderson.

Il s’avéra qu’Anderson était injoignable. Ce n’était pas forcément inquiétant. Les communications étaient vraiment devenues mauvaises depuis que les Reapers étaient présents. Shepard tenta sa chance avec Hackett. La voix de l’Amiral se fit entendre dans le loft. Le son était horriblement mauvais.

« Amiral ? »

Une bouillie sonore informe lui répondit.

« EDI, peux-tu nettoyer le son ? »

L’IA répondit qu’elle ne pouvait faire mieux. Shepard tapota sur la console de son terminal personnel. Toujours des grésillements. Elle soupira, frustrée. Voilà qu’elle ne pouvait plus communiquer avec l’Alliance. Quelle merde.

Elle se laissa aller sur son siège. La lassitude l’envahit soudainement. Mentalement, elle rassembla les éléments dont elle disposait.

Wrex avait raison. C’était bien mince. Deux semaines et c’était tout ce dont elle avait été capable ! Quelle pitié ! Elle ne savait pas quoi penser.

Tant pis.

Au moins, elle pourrait se vanter d’avoir encore foutu la merde dans le Presidium. Maigre consolation. Si en plus, elle pourrait refaire le portrait de Kaidan, ce serait un petit bonus.

Repenser à son ancien Lieutenant lui mettait encore plus les nerfs en pelote. Elle avait toujours eu de l’estime pour lui, même après son pathétique laïus sur Horizon. Elle savait qu’il était aigri. Elle ignorait qu’il la jalousait à ce point. Ca ne pouvait être que ça. Elle n’imaginait pas qu’il puisse lui en vouloir encore pour l’avoir repoussé juste avant qu’ils n’arrivent sur Ilos. Il était plus intelligent que ça. Elle l’espérait.

Lucy tapota pensivement son bureau. C’était si silencieux qu’elle pouvait entendre son hamster spatial ronfler. Elle s’ennuyait. Elle finit par se lever pour allumer son terminal.

« Joker, appela-t-elle sans préambule. ETA ?

— Douze heures, Commander. »

Elle se tapota le bout du nez, pensive.

« Vous pouvez monter quelques instants ? J’ai besoin d’un avis.

— Aye, Aye, M’dame. »

Elle descendit les quelques marches qui menaient à la partie plus privée du loft. Elle se laissa tomber dans le canapé, prit même le luxe de défaire ses chaussures et de se masser la plante des pieds. Elle ruminait. Elle savait que la seule manière de se calmer était de se jeter dans une bonne bataille, fusil au poing. Même si son arme de prédilection resterait à jamais le fusil à lunettes, en cet instant, elle n’était pas contre un bon Carniflex pour se frotter à l’ennemi de près. L’adrénaline lui manquait. Ah quelle plaie !

Jeff n’avait même pas pris la peine de frapper. En même temps, il avait les mains prises par deux gobelets de café fumant. Béni soit le pilote.

« Merci. »

Elle le laissa s’asseoir à ses côtés.

« Ca va ? lui demanda-t-il.

– Ca pourrait aller mieux. »

Un petit silence s’installa, rapidement brisé par le timonier.

« Je me suis toujours méfié de Lawson. »

Lucy le dévisagea. Jeff regardait droit devant lui, les sourcils froncés.

« Ce genre de femme… » Il secoua la tête. « Trop belle, trop dangereuse. »

Lucy écarquilla les yeux.

« Je ne savais pas qu’elle rentrait dans tes standards. »

Il se mit à rougir.

« Non ! Enfin… Je veux dire, enfin… Elle avait les formes où il fallait et… » Il déglutit. « Je m’enfonce, là, hein ? »

Lucy éclata de rire. Il n’y avait que lui pour la dérider ainsi.

« Tu m’as fait peur, tu sais, murmura-t-elle. Quand tu as crié et puis la communication a été brouillée… » Lucy baissa la tête. Elle avait le droit de se laisser aller, à présent.

« Hé… Faut pas t’inquiéter pour moi. » dit-il doucement en passant son bras autour de ses épaules. «  J’avoue que quand j’ai vu Jacob avec ce flingue, j’ai cru que c’était mon heure. Mais bon… Ce qui est fait est fait, non ? »

Oui, on ne pouvait pas revenir en arrière. Qu’est-ce que cela pouvait lui apporter que de ruminer parce qu’elle s’était faite avoir ? Elle se savait parfois trop naïve. Et cela lui avait joué des tours plusieurs fois. Elle se méfiait d’instinct, mais plus le temps passait, plus elle faisait confiance. Miranda en avait joué. Et elle s’était faite avoir comme une bleue. Etrangement, elle tournait assez rapidement la page de cet incident-là. Elle savait ce qu’il lui restait à faire vis-à-vis de Cerberus. Eliminer la tête. Et ce serait réglé. Si seulement, elle n’était pas si seule dans ce combat-là. Si seulement, elle sentait que d’autres en avaient après lui. Comme Kaidan. Il pourrait aussi s’en occuper, au lieu de perdre son temps à lui courir après.

Elle replia ses jambes et se pressa contre lui, cherchant sa chaleur. Tout lui semblait si vain.

« A quoi tu penses ? » demanda-t-il au bout de longs instants de silence.

« Kaidan. » lâcha Lucy entre ses dents. Cela l’interpelait toujours autant.

« Pourquoi Kaidan ? » insista Jeff, sentant une pointe de jalousie malgré lui. Voilà qu’elle songeait à cet abruti.

« Je cherche à comprendre… pourquoi il m’en veut autant. Ca ne peut pas être une simple histoire d’ego ! Ca ne lui ressemble pas.

– Les gens changent, Lucy. Kaidan a changé. Ta mort l’a changé. Ton retour l’a changé.

— Pourquoi ? Je n’ai jamais laissé entendre qu’il m’intéressait. J’ai été claire avec lui. Quand il est venu me voir juste avant que nous arrivions sur Ilos, je lui ai bien dit que j’étais flattée, mais que je ne partageais pas ses sentiments. »

Shepard leva les yeux vers Jeff.

« Comment était-il après ? »

Jeff fit une moue. Il réfléchissait.

« Evidemment, il n’a pas sauté de joie. Il a du rester toute la soirée sans décrocher un mot. Il me faisait un peu pitié, tout de même. Il semblait vraiment… » Les mots avaient du mal à sortir. C’était quelque chose dont il avait du mal à parler. Toutefois, Lucy semblait attendre une réponse. Elle voulait comprendre pourquoi.

« Enfin… Il t’aimait beaucoup, tu sais. Il a eu les couilles de te l’avouer. Il n’a juste pas eu la réponse attendue. »

Qu’il détestait ça. Kaidan avait sûrement dû avoir toutes les femmes qu’il avait courtisées. Shepard avait eu juste le cran de lui dire non. Si c’était vraiment pour ça qu’il lui en voulait, c’était vraiment le dernier des cons.

« Toi aussi, tu as eu les couilles, comme tu dis.

– Oh, la subtilité n’a jamais été mon truc.

— J’avais remarqué. »

Pour ça, c’était clair. Contrairement à Kaidan, Jeff ne lui avait jamais vraiment laissé sous-entendre qu’il était intéressé. Jusqu’à ce qu’il lâche cette bombe avant l’assaut de Tuchanka. A moins qu’elle n’ait rien vu. Ah, tout ceci n’avait aucune importance.

« Quand je le verrais… Je crois que mon poing va partir tout seul. Deux fois.

— Deux ? »

Lucy compta sur ses doigts. « Un pour être un gros con. Un autre parce qu’il a été un gros con avec toi. Il t’a quand même foutu son poing dans la gueule.

— Et il m’a cassé le nez ! »

Lucy eut un rire amusé.

Elle se laissa glisser entre les bras du pilote et reposa sa tête sur lui, fermant les yeux. Jeff la serra doucement contre lui. Elle avait bien le droit de se reposer un peu. Elle avait le Conseil à affronter. Et c’était pire que nombre de ses batailles.

Quand Lucy ouvrit les yeux, elle était allongée sur le canapé. Seule.

Elle passa une main sur son visage et se redressa.

« Shepard ? » La voix d’EDI résonna dans le loft.

« Legion souhaiterait s’entretenir avec vous. »

Lucy s’étira. « Dis-lui que je descends immédiatement. »

Elle se demanda bien ce que pouvait lui vouloir le Geth. La dernière fois qu’elle avait tenté de lui parler, il était resté muet. Depuis Rannoch, il restait de longues journées en plein consensus. Il avait absorbé tellement de données. EDI lui avait expliqué qu’il lui fallait du temps pour tout assimiler. Ceci pouvait expliquer son mutisme.

Alors que Shepard pénétrait dans le Core d’EDI, Legion se retourna vers elle.

« Shepard-Commander. Nous avons une information à vous communiquer. »

Au moins, ce qu’il y avait de bien avec les Geths, c’était qu’ils ne s’encombraient pas avec la politesse et allaient droit au but.

« Nous avons réussi à assimiler les données de notre base de données sur Rannoch. Nous avons pu recenser les interfaces non-hérétiques. Cependant, nous n’avons pu rentrer en contact avec eux. Nous avons trouvé une anomalie. »

Shepard haussa les sourcils. Ainsi, il y avait des Geths qui n’avaient pas rejoint les Reapers. Legion n’était donc pas une exception.

« Quelle est cette anomalie ?

— Un virus. »

Evidemment, les Geths étaient des Intelligences artificielles au départ. Elle tenta de simplifier leur fonctionnement à celui d’un ordinateur. Peut-être que cela n’en était pas si éloigné.

« Que vous faudrait-il pour réussit à vaincre le virus ?

— Les Créateurs seraient une assistance nécessaire. Même si notre programme s’auto-modifie sans cesse, les structures principales ne sont pas si altérées que cela. »

Les Créateurs. Les Quarians.

Shepard n’avait eu aucune nouvelle de la Flotte Nomade. Elle imaginait la rage qui devait déformer les traits de Tali. Même si Anderson ne lui avait pas donné plus d’informations sur le sort de Rannoch, elle se doutait bien que le Conseil n’allait pas se priver d’un atout pareil. Que penserait Tali en apprenant qu’elle avait pris part à la mission et qu’en quelque sorte elle était mêlée à tout cela ? Elle n’osait pas estimer combien sa déception serait grande. Cela lui noua l’estomac.

Elle fit part à Legion de la situation dans laquelle la Flotte se trouvait. Le Geth hocha la tête mais ne répondit pas. Il se passa un moment avant qu’il ne parle.

« Nous allons chercher les Créateurs. »

Il se tut.

Shepard savait qu’il arrivait à Legion de communiquer avec EDI. Par contre, qu’il étende son champ d’interlocuteurs à Liara l’étonna. Ce fut en entrant dans la pièce réservée au Shadow Broker qu’elle s’aperçut que Legion et Liara se partageaient un certain nombre d’informations. Elle avait tout d’abord cru que l’Asari parlait seule. Entendre la voix digitalisée du Geth la rassura sur l’état mental de son amie. Elle passa son chemin, préférant ne pas les déranger.

Jacob et Jack étaient en plein travail. C’était un tableau étrange que de voir ces deux là, côte à côte, si calmes, poursuivant le même but. Eux qui passaient la plupart du temps à s’ignorer. Shepard erra donc dans le Normandy. Ils allaient bientôt atteindre la Citadelle et elle n’était parvenue ni à contacter Anderson, ni Hackett. En quelque sorte, elle voulait leur aval avant de se présenter au Conseil. Elle aurait pu n’en avoir rien à faire. C’était loin d’être le cas. Elle ne tenait pas à ruiner leurs efforts. Toutefois, se montrer et risquer d’être arrêtée était un mal nécessaire.

Elle finit par se retrouver dans le hangar. L’endroit avait été bien malmené après l’épisode de Tuchanka. Faire entrer un Kodiak en pleine course avait été plus que risqué et avait pas mal abimé l’intérieur de la soute. Fort heureusement, les dégâts étaient minimes et les réparations étaient largement à la portée du Lieutenant Cortez, mécanicien de son état qui avait embarqué avec Shepard lors de leur fuite de la Citadelle. Un homme fort compétent qui s’avéra vital pour remettre le Kodiak à neuf. Anderson lui avait encore confié là un bon élément.

Elle vit Cortez en pleine conversation avec Vega. Elle ne comprit pas ce qu’ils se disaient. Approchant, elle attrapa quelques bribes au vol. Espagnol. Ce n’était pas la langue standard de l’Alliance. Elle en déduit que les deux hommes n’avaient pas envie que l’on surprenne le propos de leur échange. Elle en eut le cœur net quand ils s’arrêtèrent soudainement de parler quand elle fut dans leur champ de vision.

« Commander. » Cortez la salua avec toute la rigidité militaire dont il était capable.

« Comment avancent les réparations ?

— Bien. Toutefois, je pourrais avancer plus vite si j’avais tout le matériel adéquat. » Shepard fronça les sourcils. Le peu d’arrêts qu’ils faisaient commençait à se faire ressentir. Que ce soit au niveau des munitions que de la nourriture. Le carburant, cela allait encore mais il n’y avait pas que cela pour veiller au bon fonctionnement du vaisseau.

« Nous arrivons à la Citadelle. J’ose espérer qu’on vous laisse acheter ce dont vous avez besoin. Attendez juste que je règle mes comptes avec le Conseil.

— Demandez-leur une ristourne, pendant que vous y êtes », s’amusa le Lieutenant.

Shepard lui sourit. Il avait un certain humour pince sans rire qui lui plaisait assez. Cela détendait un peu leurs conversations. James n’avait pas encore atteint ce stade malgré tout ce qu’elle avait bien pu lui dire. Il regardait d’ailleurs Cortez avec un air sévère, mais Shepard lui fit signe de se détendre. Elle quitta le hangar, James sur les talons.

« Sauf votre respect, Commander, je vous trouve bien coulante avec vos hommes, dit-il.

— Je ne suis pas le genre de supérieur qui agisse de manière despotique, James.

— Je sais bien mais…

— J’ai quand même le respect de mes hommes, si c’est ce qui vous inquiète. Il ne suffit pas de savoir donner des ordres ou de maintenir une discipline stricte pour se faire respecter. Il faut autre chose…

— Nombre de soldats seraient prêt à mourir pour vous, toutefois.

— On dirait que cela vous étonne. Vous me pensiez plus rigide ? »

Il ne répondit pas et Shepard prit cela pour un oui. Elle savait qu’elle avait une certaine facilité à se faire respecter. Certes, elle pouvait paraître assez laxiste, mais elle n’aurait jamais hésité à taper du poing sur la table si le besoin s’en faisait ressentir.

« Vous ne devriez pas aller à la Citadelle seule.

— Je ne serais pas seule, James. Wrex m’accompagne. Liara également. Nous avons besoin de l’argumentaire du Shadow Broker.

— Laissez-moi vous accompagner. »

Elle secoua la tête avec un sourire.

« Non, James. Je préfère vous savoir sur le vaisseau. J’ai besoin d’avoir un homme de confiance à bord. Et puis, vous venez à peine de vous faire tirer dessus.

— Juste une écorchure. »

Shepard soupira. Elle n’allait pas lui céder. Elle ne voulait pas aller en délégation complète dans la Tour du Conseil. Ce serait inutile. Elle préférait savoir ses hommes regroupés dans le Normandy, prêts à partir en cas de grabuge. Elle laisserait le commandement à Garrus même si ce dernier n’en était pas ravi. Il allait désormais devoir composer avec ce nouveau titre. Lucy n’aurait pas vu quelqu’un d’autre que lui à cette place.

« J’aimerais que vous essayiez de contacter Anderson ou Hackett. » Lui seul était à même de faire ça. « Dès que vous aurez réussi, faites leur part de la situation. Je doute que vous les joigniez à temps, mais je veux quand même tenter. »

James ne répliqua pas. Il savait qu’il avait perdu la partie. Il salua Shepard et se dirigea vers la salle de briefing.

Lucy remonta vers le cockpit. Elle ne se lassait jamais de regarder la Citadelle. C’était vraiment quelque chose d’imposant. Même si elle nourrissait une aversion particulière pour ses dirigeants, elle n’en trouvait pas moins l’édifice majestueux.

« Je pensais que vous vous mettriez sur votre trente-et-un, Commander, l’accueillit Joker.

— Je ne pense pas pouvoir convaincre le Conseil en m’habillant comme pour un bal de charité, sourit Lucy.

— Ne soyez pas si modeste. »

Elle rit doucement.

« EDI, comment comptes-tu nous faire obtenir l’autorisation de s’amarrer ?

— Trafiquer une signature numérique est très simple.

— Je n’en doutais pas. »

Joker signala que le vaisseau de Wrex était en approche. Il commença la procédure de transfert de passager en plein vol. Le tunnel-passerelle se déploya à hauteur du vaisseau krogan. La petite secousse indiqua que la manœuvre avait fonctionné.

« Urdnot Wrex demande l’autorisation de monter à bord », annonça EDI.

Ce fut avec l’identifiant du SSV Hastings que le Normandy s’approcha de la Citadelle. Pour l’instant, le petit subterfuge fonctionnait. Toutefois, Shepard savait qu’il ne faudrait que quelques instants pour que les gardes chargés de la sécurité des docks ne s’aperçoivent que le vaisseau n’était pas celui qu’il voulait faire croire. Même si Zackera était le moins sécurisé des quartiers de la Citadelle, ils allaient être démasqués assez rapidement. Il fallait agir vite.

L’ironie fit sourire Shepard, le Hastings était le vaisseau d’Anderson.

L’amarrage secoua le Normandy. A peine la porte s’ouvrit que Shepard, Wrex, Garrus et Liara s’engouffrèrent dans le tunnel de sortie. Il ne fallut qu’une dizaine de secondes avant que l’alarme se mette à hurler. Shepard aperçut les soldats pénétrer dans le tunnel, prêts à les cueillir.

« Intrus identifié »

Il était évident que Shepard n’avait pas pu passer les scans de sécurité incognito. Trafiquer une signature numérique de vaisseau était faisable. Falsifier une ID personnelle relevait du trafic obscur, du marché noir, de la pègre et de la corruption du système. Sous réserve d’un bon paquet de crédits.

L’idée de devoir tirer sur les gardes de la Citadelle répugnait le Commander. C’était si inutile, si inévitable. Wrex tira dans le verrou de sécurité, provoquant un court-circuit qui déclencha automatiquement l’ouverture de la porte. L’alarme passa dans des gammes beaucoup plus aigues, signalant une alerte d’un niveau plus élevé. Le groupe pénétra dans le sas. Déjà, les troupes du C-Sec armaient leurs fusils. Allaient-ils obéir aveuglément aux ordres ? Ou bien, agiraient-ils dans l’intérêt du plus grand nombre ?

Les Turians respectaient un code d’honneur bien différent de celui des humains. Moins échaudés, plus calmes, plus enclins à l’obéissance que leurs cadets du Système Solaire. Ce n’était pas pour rien qu’ils constituaient la majeure partie du C-Sec.

Pourtant, faisant face au groupe armé, Shepard vit sur quelques visages, lut dans nombre de regards une certaine stupéfaction, une hésitation latente.

Fusil en joue, les deux entités se faisaient face l’une à l’autre, figés dans le temps. Pas un bruit. Seule l’alarme hurlait sans discontinuer tandis que l’IV de la Citadelle répétait la même litanie en boucle. Personne ne risquait de faire un geste.

Shepard étudia la situation. Elle savait que tout se jouerait à la fraction de seconde, au premier moment d’inattention des uns ou des autres. Qu’attendaient-ils pour faire feu ? Elle était à leur portée, à leur merci. Juste là, sous leurs yeux.

« Shepard… »

La ligne de soldats se fendit en deux, laissant place à Bailey.

Dire qu’il semblait stupéfait était un euphémisme. Sans doute avait-il pensé que le Commander ne serait pas stupide au pont de revenir à la Citadelle alors qu’elle était recherchée.

« Que faites-vous ici ? » C’était dit si doucement, murmuré même. Oui, il semblait bel et bien attristé par le fait de la revoir.

Fusil toujours levé, Shepard se prépara à répondre. Le début de sa tirade fut interrompu par le claquement sec d’un pas décidé.

« Beau travail, Commander Bailey. »

Commander Bailey ? Ca c’était une nouveauté. Simultanément à cette pensée, elle reconnut la voix et un frisson la parcourut malgré elle.

Kaidan entra dans son champ de vision, droit et fier.

L’air suffisant qu’il arborait attira à la fois pitié et animosité de la part de Shepard. Pauvre Kaidan, manipulé par le Conseil. Tout comme ils avaient tenté de la manipuler, elle, alors qu’elle courrait après Saren. Un Spectre poursuivant un autre Spectre. Du véritable comique de répétition.

« Shepard. » Il lui faisait face, victorieux, triomphant. Avec une expression qui ne lui ressemblait pas. Où était-il, le Lieutenant Kaidan Alenko, celui avec qui il était si constructif d’échanger sur les missions, celui qui était plus réfléchi qu’elle, moins fonceur, moins enclin à crier victoire trop vite ? Lucy essaya vainement de retrouver dans ce visage qui lui faisait face, les traits de celui qui était épris de justice, qui était le Staff-Lieutenant le plus attentionné qu’elle n’avait jamais eu sous ses ordres. Etait-ce dans sa conception de la justice que de la poursuivre, de la considérer comme une cible à abattre ?

Elle savait qu’elle devrait payer pour tout ce qu’elle avait fait de peu reluisant. Mais pas tout de suite. Pas tant qu’il y avait les Reapers.

« Je suis venue demander audience au Conseil. »

Kaidan eut un rire sinistre. « En venant armée, accompagné d’un Krogan, sous une fausse signature de vaisseau ? Frayer avec Cerberus a fait de vous une petite frappe. » Shepard roula des yeux et soupira. Il ne digérait pas sa collaboration avec la cellule pro-humaniste. En plus, il se foutait de sa gueule.

« Quand sa tête vaut des millions de crédits, je pense qu’il vaut mieux prendre des précautions. », ironisa-t-elle.

Kaidan inclina la tête.

« Soit. Toutefois, je ne pense pas que le Conseil ait à traiter avec une criminelle. Sauf si c’est pour mener à terme son procès avorté. »

Les mots manquèrent au Commander. Il jouait vraiment à ce jeu-là avec elle ? Elle n’avait qu’une envie : lui jeter tout son fiel à la figure. Ce n’était cependant pas le moment. Elle ne voulait pas lui montrer qu’il menait la partie.

Ce fut Wrex qui sauva la situation.

« En tant que représentant du Clan Urdnot, je viens demander audience auprès du Conseil de la Citadelle à propos de l’invasion de ma planète. »

Le coup sembla prendre Kaidan de court car il perdit quelque peu de sa superbe. Il se reprit aussitôt.

« Venir accompagnée par une hors-la-loi peut être passible d’emprisonnement, vous savez. »

Lucy sentit le canon du fusil d’assaut dans le creux de ses reins.

« Le Commander Shepard est ma prisonnière. »

Satané Wrex. Il ne manquait pas de ressources. Shepard évita de montrer un quelconque signe de victoire sur son visage. Kaidan n’était toutefois pas dupe. Il eut un rictus de colère. Cependant, face au petit groupe, il resta prudent. Il fit claquer sa langue.

« Très bien. »

Il sembla réfléchir un instant puis fit un geste vers Bailey qui attendait toujours un ordre de sa part.

« Je m’en occupe, Commander. »

Il fit un signe du menton en direction de Wrex.

« Je vais vous introduire auprès du Conseiller Udina. »

Il n’avait fallu que peu de temps avant qu’Udina ne soit nommé Conseiller. L’ancien ambassadeur connaissait très bien les ficelles du pouvoir pour avoir fourré son nez depuis de nombreuses années dans les sphères politiques de la Citadelle. Shepard n’avait jamais réussi à accorder sa pleine confiance au présent représentant humain de Conseil. Il lui faisait penser à une araignée qui tissait lentement sa toile. Trop pro-humain, trop vindicatif. Shepard n’était pas naïve au point de croire qu’il ne fallait pas défendre les intérêts humains parmi ceux des autres espèces galactiques, mais elle n’appréciait guère l’image arrogante qui collait à la peau de l’humanité. Udina incarnait cela. Il montrait la facette humaine la moins engageante. Celle d’une espèce immature qui trépignait pour se faire entendre. Cela manquait quelque peu de noblesse. Shepard ne s’intéressait que de loin à la politique, mais elle avait toutefois quelque avis sur la gouvernance qu’avait le Conseil. Pour elle, il serait intelligent de constituer une assemblée plus large avec un représentant par espèce même si cela n’enchantait pas tout le monde de voir un Batarian avoir le même rang de décision qu’une Asari. Chacun pourrait apporter sa vision des choses. Sans doute, cela aurait permis d’éviter de se retrouver avec une guerre batarianne sur les bras. Evidemment, ce système aurait aussi l’inconvénient de voir les différents représentants déblatérer pendant des heures afin de se mettre d’accord sur la moindre petite chose.

Ces réflexions se terminèrent alors que Kaidan les introduisit dans les bureaux du Conseiller. Dès qu’elle le vit, Shepard trouva qu’Udina semblait encore plus arrogant qu’avant. C’était physique, viscéral, elle ne pouvait pas le voir. Elle lui concédait bien le fait qu’il n’agissait que pour le bien de l’humanité mais, c’était un peu comme Cerberus, il avait une vision bien radicale des choses.

« Conseiller. »

Udina hocha la tête pour répondre à Kaidan, mais son regard était fixé sur Shepard.

Il eut un rictus sardonique.

« Shepard. Je ne vous cacherais pas que vous nous avez donné du fil à retordre. »

Elle ne lui répondit pas, le défiant du regard. Malgré tout ce qu’il avait beau dire, les choses n’avaient guère changé depuis sa nomination, quelques semaines auparavant. Rien qui ne montrait que le Conseil engageait toutes les énergies face aux Reapers. Comme s’il persistait à nier la gravité de la situation.

« Votre petite escapade nous a coûté de l’énergie et du temps. Sincèrement, vous pensez échapper longtemps à votre sort ? »

Silence obstiné.

Silence brisé par Wrex.

« J’ai demandé à voir le Conseil et non un unique représentant », dit-il avec un geste agacé.

Udina, qui avait fait mine de ne pas voir le Krogan, fut bien obligé de lui adresser la parole.

« Qu’est-ce qu’un Krogan peut bien vouloir au Conseil ? Nous n’avons que faire de vos querelles claniques sans intérêt. »

Udina jouait un eu dangereux. Il devait pourtant savoir qu’il n’y avait rien de bon à provoquer un Krogan.

« Les Reapers sont sur Tuchanka. Je demande assistance. »

Udina eut un rire inquiétant.

« Assistance ? Le Conseil a bien d’autres choses à faire que d’aller risquer ses vaisseaux pour sauver une planète qui n’a plus aucune valeur économique ni politique? »

Wrex fondit sur le Conseiller. Depuis quand Udina avait oublié que de s’entretenir avec un Krogan requerrait tact et diplomatie ? D’où lui venait cette arrogance encore plus importante ?

Kaidan réagit avec rapidité en pointant son pistolet entre les deux yeux de Wrex.

« Je ne pense pas que vous soyez en position de faire cela, surtout si vous tenez à recevoir une quelconque assistance. » dit-il froidement.

« Ce n’est que de la provocation, Wrex. » trancha Liara d’un ton sec. Wrex se mit à grogner furieusement et secoua la tête pour se calmer.

Udina recula prudemment tandis que Kaidan ne semblait pas baisser sa garde.

Le Conseiller se mit à arpenter la pièce.

« Vous nous avez causé bien des problèmes, vous et votre petite bande, Shepard. »

Il s’arrêta devant une console et pianota quelques touches.

« Nous allons voir ce que le Conseil pense faire de vous. »

Il fit un signe de tête à Kaidan qui la prit par le bras et l’emmena avec Liara et Wrex hors du Présidium. Il les escorta jusqu’à la Tour. Pas un mot ne sortit de la bouche du Major. Il passa le trajet à la dévisager. De son côté, Shepard soutenait son regard sans desserrer les dents. Elle n’arrivait pas à comprendre ce qu’il se passait. Cela lui semblait surréaliste. Toujours sous la garde de Kaidan, ils prirent l’élévateur. Shepard n’avait pas eu besoin de donner d’ordre, les autres savaient qu’intervenir ne leur serait d’aucune aide. Il fallait juste attendre la bonne opportunité. Le plus important était d’avoir réussi à voir le Conseil. Peu importait comment ils y étaient parvenus.

Ils montèrent les marches qui menaient à l’esplanade où se passaient toutes les audiences au conseil. Seuls la Conseillère Asari n’était pas présente physiquement. Quand Shepard se présenta à eux, le Conseiller Turian ne put s’empêcher de s’exclamer victorieusement.

« Shepard… La fuyarde la plus célèbre de la Galaxie. N’est-il pas ironique que vous ayez dû commettre l’erreur de revenir ici ?

— Ce n’était en aucun cas une erreur. C’est vous que je voulais voir. Disons que j’ai trouvé la solution la plus rapide.

— Cessez de vous pavaner, coupa Udina qui arrivait. Vous avez provoqué un sacré désordre. Nous avons les Batarians sur les bras alors que les Reapers ont envahi plusieurs systèmes. Par votre faute, nous ne pouvons nous concentrer sur la véritable menace.

— Qu’est-ce que c’est que ce ramassis de conneries ? ! coupa Shepard avec un geste de colère. Je n’ai cessé de vous prévenir de la venue des Reapers et personne n’a voulu m’écouter. Regardez le résultat ! Regardez donc comment nous en sommes venus à ne pas pouvoir agir ! Le Conseil n’a jamais voulu s’occuper de cette menace car ce n’était qu’une vision que j’avais. Et je sais que lorsque le système solaire a été envahi, il n’a pas voulu prendre part à un problème humain ! Mais ce n’est pas un problème uniquement humain ! » Shepard pointa le doigt vers le Conseiller Asari. « Thessia a été attaquée, Tuchanka aussi ! Les Reapers ne s’arrêteront pas aux seuls humains qu’ils sont venus moissonner, ils vont tout détruire ! Alors arrêtez donc de vouloir me mettre des bâtons dans les roues, considérez la menace dans son ensemble, maintenant et une bonne fois pour toutes !

— Nous ne pouvons pas nous résoudre à utiliser des mesures aussi radicales que vous Shepard. Nous ne faisons pas sauter des systèmes pour parvenir à nos fins. »

Shepard se retint de riposter. Elle n’avait pas envie de retomber dans ce débat. Elle se contenta de croiser les bras.

« Je pense qu’il est malvenu de prendre en considération les propos de celle qui a tant de charges contre elle », coupa Udina. Shepard en avala sa salive de travers. Comment le Conseiller humain pouvait-il lui tirer dans le dos ? C’était inconcevable. A moins que cela fut une de ses manœuvres politiques pour se mettre les autres conseillers dans la poche.

« Nous devons considérer d’avoir à demander à d’autres espèces de nous venir en aide », continua Udina à la grande surprise de Shepard. Ce n’était pas dans ses habitudes que de prendre en compte les autres races de la Galaxie. Elle attendit donc la suite de son discours, mais elle avait le pressentiment qu’il ne lui plairait pas.

« A qui donc pensez-vous ?, demanda le Conseiller Salarian.

— Au vu de la nature de notre ennemi, je pensais aux Quarians.

— La Flotte Nomade ? C’est une force armée non négligeable. »

Shepard interrompit le Conseiller Turian.

« Vous plaisantez ! Vous osez demander de l’aide à ceux que vous avez laissé tomber lors qu’ils vous ont demandé assistance, lorsque les Geths ont pris le dessus et que les Quarians ont dû fuir leur propre planète !

— Les circonstances sont différentes, Shepard, la coupa Udina. Ne vous en faites pas, Conseillers, les Quarians ne pourront qu’accepter notre proposition. »

Il eut un sourire inquiétant et tapota sur son Omnitool. Shepard ne mit pas longtemps avant de reconnaître l’hologramme qui venait de s’afficher.

« C’est donc vous… » commença-t-elle, cherchant les mots qui s’étranglait dans sa gorge. Elle le pointa du doigt, la rage l’étouffait.

« C’est vous qui avez demandé à Anderson de prendre le contrôle de Rannoch ! C’est vous qui avez fait en sorte de distraire les Quarians ! »

Udina secoua la tête, un air de commisération sur le visage.

« Allons, Shepard, ce n’est pas comme si je les menaçais de faire sauter leur planète. Vous n’allez pas me faire la morale… »

« Vous avez fait croire à Anderson que c’était le Conseil qui voulait récupérer des données sur les Geths !

— Que vous êtes naïve… J’ai du mal à croire que l’on puisse encore voir en vous celle qui viendra à bout des Reapers…

— Il y a d’autres moyens que de prendre en otage une planète et forcer la main d’un peuple…

— Que proposez-vous donc, Shepard ? Qu’avez donc vous fait durant un mois à part vous cacher dans différents coins du Système Terminus ?

— Shepard n’a jamais cessé de mobiliser des alliés, à en trouver de nouveaux, à chercher ceux qui seraient plus à même de pouvoir agir contre les Reapers. »

D’un même mouvement, tout le monde se tourna vers la volée d’escaliers qui menaient à l’esplanade où se trouvait Shepard.

« Primarch Orinia. »

La Turienne s’avança, salua le Conseil avant de continuer sur sa lancée, pianotant sur son Omnitool et faisant apparaître l’hologramme de Presalia.

« Je suis en contact avec une chercheure Asari du nom de Presalia.»

L’image de la conseillère Asari sursauta.

« Le docteur Presalia a quelque chose à nous montrer.»

Presalia hocha la tête et transferra un schéma technique.

« Ceci est un prototype d’un module de contrôle mental. Il présente la particularité de moduler la fréquence des Reapers et empêcher ainsi l’endoctrinement de ceux qui s’approchent d’eux. »

Murmures parmi le Conseil. Le visage constipé d’Udina n’échappa pas à Shepard. Elle se contenta de froncer les sourcils. Elle avait peine à croire que le temps pour elle se rendre à la Citadelle, ce qui avait pris deux jours car ils avaient du prendre des chemins détournés et mettre au point une stratégie d’approche, Presalia avait réussi à finaliser son prototype et contacter Orinia. Sans doute la chercheuse avait passé les dernières quarante-huit heures à ne pas dormir. Cela se voyait sur ses traits mais le sourire victorieux qu’elle arborait en valait bien la peine.

« J’entends bien ce que vous dites, répondit le Conseiller salarian, qui ne préféra ne pas relever qu’il avait du ménage à faire parmi son propre peuple, mais en quoi cela nous permet-il de neutraliser les Reapers ?

— Si nous parvenons à brouiller leur signal, cela peut nous permettre de gagner du temps. D’autant plus que d’après mes calculs, ce module permettrait de couper les communications entre les Reapers, de les désorienter. Avec un peu plus de réglages, j’ai bon espoir de pouvoir complètement les arrêter. Mais je ne sais pas encore. La technologie des Reapers est bien plus évoluée que la notre. Leur nature de machine est plus difficile à comprendre…

— Il y aurait un moyen, coupa Shepard. Les Geths… J’en ai un parmi mon équipe. Il m’a fait comprendre que les Reapers avait envoyé un signal qui permettait de contrôler les Geths. Cela explique pourquoi ils sont sortis du Voile et ont abandonné Rannoch. C’est comme une sorte virus. »

Presalia avait réfléchi à toute vitesse car elle laissa échapper une exclamation.

« Bien sûr ! Si on parvenait à comprendre ce « virus », on pourrait… Oui… Où est ce Geth ? »

Les Conseillers demandèrent le calme. Il leur fallait réfléchir.

Attendre ? Encore ? Que leur fallait-il de plus ?

« Nous devons savoir où tester ce prototype, dans quelles conditions…

— La question ne se pose pas, tonna Udina. La Terre !

— Trop risqué, ils sont sans doute des milliers… Personne ne sait.

— Tuchanka vient d’être envahie ! s’écria Wrex. Je demande qu’on l’utilise sur ma planète.

— Et pourquoi ne serait-ce pas Thessia ? coupa la Conseillière Asari. Ainsi nous viendrons appuyer avec nos forces armées.

— C’est du chantage ! » Udina s’étouffa dans sa salive.

Shepard secoua la tête. A l’évidence, le Conseil ne rendait pas les choses simples. En tout cas, il semblait avoir complètement occulté le fait qu’elle était recherchée et qu’elle avait des comptes à leur rendre quand à son procès. Pour une fois qu’ils voyaient où se trouvaient leurs priorités, elle n’allait pas s’en plaindre.

Dans le creux de son oreille, la voix de Garrus lui parvint. Malgré tout le calme dont pouvait faire preuve son ami, elle sentit la panique qu’il tentait vainement de cacher.

« Palaven. »

Les querelles s’interrompirent et chacun la dévisagea.

« Ils viennent attaquer Palaven. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *