Chapitre 7 : Remonter la pente

L’été touchait à sa fin. Le soleil était bien au-dessus des montagnes. Je relevai la tête et épongeai la sueur de mon front. Le bêlement incessant de milliers de moutons résonnait à mes oreilles.
« Ouvre, la porte, Percy ! »
J’obtempérai et laissai entrer l’animal suivant. Mr Mactaggart le saisit vigoureusement et entreprit de le tondre à son tour. Ce ballet incessant durait depuis les premières heures de l’aube. Mactaggart tondait sans relâche, ne faisant une pause que pour boire un verre d’eau. Nous autres saisonniers admirions la ténacité de l’Ecossais. C’était surtout cette habileté avec laquelle il ôtait la laine avec assurance qui me fascinait.
« Suivant ! » rugit Mactaggart. Je lâchai un autre mouton.
« Pause déjeuner ! » cria une voix. La solide silhouette de Mrs Mactaggart venait d’apparaître au bord de l’enclos. « Allons donc, Mactaggart, tu vas les tuer ! »
Elle faisait sans doute allusion à nous autres, peu habitués à un tel rythme physique. L’Ecossais essuya sa tondeuse sur son tablier et se rendit à pas mesuré vers la ferme.
« A table, les gars ! » nous ordonna-t-il.
Nous le suivîmes jusqu’à la cuisine.

Mrs Mactaggart, aidée de sa fille Agnes, nous servirent un encas rapide. Le chef de famille nous souhaita bon appétit. La conversation s’orienta naturellement vers les rendements de cette année. Une année fameuse, d’après l’agriculteur.
« Le Highland a la côte cette année et les grossistes croulent sous les commandes, assura Mctaggart. M’est avis qu’on va faire une bonne recette. On va enfin pouvoir investir. »
Je l’écoutai d’une oreille distraite. Les autres saisonniers mangeaient conversant joyeusement. Ils planifiaient leur mardi soir, jour du ceilidh, fête dansante écossaise.

L’après midi ressembla au matin. La tonte durait plusieurs jours. Le soir, un plantureux ragoût de mouton accompagné de pommes de terre nous fut servi.
Ce soir-là, c’étaient surtout c’étaient les Highland Games qui animèrent la conversation. Ils auraient lieu dans une dizaine de jours et Mactaggart tenait à ce que nous y allions tous. « Hors de question de rater un événement pareil », tonna-t-il. Il était convenu que nous nous rendîmes à Helmsdale, la ville la plus proche. D’après ce que je compris, il était question de tours de force, de lancers de troncs d’arbres, de ceilidh endiablés.

Cela faisait près de trois ans que j’étais chez les Mctaggart. C’étaient de solides écossais, taillés de la même manière que les montagnes des Highlands.
Les Highlands… Région reculée de la Grande-Bretagne où j’avais espérer trouver le repos. Quand j’étais arrivé chez les Mctaggart, c’était pour répondre à une annonce. Ils recherchaient de la main d’œuvre.
Mctaggart n’avait évidemment pas tardé à découvrir mon problème de boisson.
Il m’avait pris par l’épaule et m’avait regardé droit dans les yeux.
« Ecoute, fiston, avait-il commencé, t’as l’air d’un bon gars. Je suis prêt à t’embaucher et même plus que pour la saison parce que tu bosses bien. Mais va falloir arrêter la picole. Tu sais, t’as l’air d’avoir eu des problèmes et je veux pas les savoir. Mais si tu veux t’en sortir, c’est pas la bonne solution. Je peux te filer un coup de main mais faut que tu aies envie. Sinon, je trouve quelqu’un d’autre. » Le ton bourru et quelque peu paternaliste m’aurait agacé en temps normal. Mais la normalité n’était plus de mise. J’étais tout au fond du gouffre. J’avais renié mon appartenance sorcière pour aller de l’avant.

Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Plus aucune magie n’émanait de moi, je n’arrivais même pas à produire la moindre étincelle, même le sort le plus basique. Alors, étant devenu une sorte de Cracmol, je préférais fuir le monde sorcier qui me rappelait chaque jour que je n’y appartenais plus vraiment. Autant vivre parmi les Moldus. Je voulais changer d’air, de mode de vie. J’étais conscient qu’il fallait une rupture, un virage radical dans ma vie. Alors servir de commis pour un éleveur de moutons ne me sembla pas si saugrenu que ça. Pas besoin de connaître le monde moldu sur le bout des doigts. Pas d’études particulières. Un travail physique. Ce fut ce qui me parut le meilleur exemple de changement de vie.

Mctaggart me donna l’adresse d’un centre médical qui aidait les alcooliques à s’en sortir. J’étais quelque peu effrayé de devoir me retrouver face à ce genre de service qui ne m’était absolument pas familier. Mais je décidai de jouer le jeu. Le médecin qui me reçut m’expliqua de but en blanc que ce ne serait pas facile. J’en avais conscience. Mes rechutes, mes crises de délires… Je lui avouais tout ça et il me reprocha de ne pas avoir demandé de l’aide. Arrêter seul ? Dans mon état d’esprit ? Impossible. Ce médecin n’avait pas pris de cours de tact durant ses études. Mais cela me convint. Il me fallait la rigueur, de l’exigence, un bon coup de pied dans le derrière pour me remuer. Je m’étais trop laissé aller. Je devais me reprendre en main. Une bonne fois pour toutes.
Il me prescrit un sevrage médicamenteux, d’après son jargon. Je regardai les pilules qu’il me donna d’un air septique. Les Moldus n’utilisaient pas de potions, me souvins-je. Je pris les boîtes et suivis les instructions. Les noms de ces remèdes me parurent complètement ésotériques mais je m’y abstins. La première semaine fut difficile. Cependant, moins que mes tentatives désespérées. Je rendais visite à ce médecin quotidiennement. Il m’auscultait avec ses drôles d’appareils qui remplaçaient assez efficacement, je le reconnais, une baguette magique. Les Moldus montraient une certaine ingéniosité pour faire des choses qui nous paraissaient si simple avec la magie.
Le médecin ne fut pas très regardant quand il constata que ma situation n’était pas des plus régulières dans le monde moldu. Il me sembla qu’il devait avoir l’habitude de ce genre de chose. Il me fit payer en liquide et ne tint pas de dossier médical. Cela me sembla malhonnête pour lui mais je n’eus pas le choix.

A l’aide de ce traitement, mon corps ne réclamait plus sa dose d’alcool. Première victoire. Après cette première phase, m’avait expliqué le médecin, c’était dans la tête qu’il fallait régler le problème. La psychologie… Une science moldue qui m’était complètement inconnue. C’est plein d’étonnement que je me retrouvais assis dans une pièce face à une personne qui attendait que je parle.

La psychologie m’apparut comme la divination. Fumeuse. Comment déballer toute sa vie à un inconnu ? Diplômé ou pas. Cela n’avait aucun sens !
Dans ma condition, moi, sorcier, livrer notre monde à un Moldu, tenu au secret professionnel ou pas, il était hors de question que je parle. Je ne me sentais pas le courage d’omettre ces « détails ». C’était du passé. Je ne voulais pas le brasser de nouveau alors que j’avais décidé de faire une croix définitive dessus. Evidemment, mon médecin fulmina quand la mention « sujet non coopératif » lui parvint aux oreilles. Il se décida à ne pas me lâcher. Alors les séances muettes s’enchaînèrent. Ridicules. Inutiles. Futile perte de temps.
Mettant ma bonne mémoire en défaut, je me forçai à aller de l’avant. Toujours. Ne plus regarder le passé, me reconstruire. Un gros effort à faire. Mais je m’abrutissais dans le travail physique même si ma constitution ne me permettait pas de faire certaines choses aisées pour les carrures de l’Ecosse du Nord.
Malgré mon mutisme, aucun signe de rechute ne se montrait. Plus de délires, plus d’envie d’alcool. Un miracle. Je me forçais à ne pas penser à ma famille, même seul, au milieu des pierres et des moutons Highland.

La rupture était celle que j’avais faire avec mon propre univers, celui où j’étais Perceval Ignatus Weasley, un jeune homme au physique ingrat, à l’arrogance démesurée et à la lâcheté insondable.
Chez les Moldus, Percy Weasley était un jeune homme brisé, en situation irrégulière, au passé inconnu mais qui devait sans doute expliquer nombre de choses à son sujet. Mais des questions, les Moldus chez qui j’avais échoué n’en posaient jamais et c’était tant mieux. Chez les Moldus, être un Weasley n’avait aucune connotation. Et Mctaggart jaugeait les gens à leurs actes. C’était un homme vif et droit, un de ces paysans millénaires, bourru, au caractère forgé dans les montagnes.
Mes capacités d’adaptation au monde non-magique m’étonnèrent. Au plus fort de ma dépression alcoolique, la magie en moi s’était éteinte, me forçant à concevoir sans elle. Le moindre petit geste anodin pour un sorcier m’était impossible et je du apprendre à vivre sans magie. Chez les Moldus, évidemment, tout était conçu pour ne pas avoir recours à la magie. Avec un pincement au cœur, je songeais à la fascination qu’avait mon père face aux Moldus et à partir du moment où j’avais commencé à vivre de ce côté-ci, je la compris un peu. Il y avait quelque chose de fascinant dans la complexité de certains engins. Les Moldus étaient loin d’être stupides. Je me rendis compte que les sorciers méprisaient les Moldus parce qu’ils ne cherchaient pas à les comprendre. Ne pas avoir de capacités magiques était comme une tare aux yeux de mon ancienne communauté. Mais cela avait permis aux Moldus de développer des technologies incroyables que finalement, nous autres sorciers copiaient ou ensorcelaient sans avoir été à l’origine de leur conception.

Sortir de mon état végétatif ne fut pas facile. La patience pour retrouver un semblant de lucidité, le travail sur moi-même pour aller de l’avant, une vie nouvelle, totalement différente de ma vie d’avant, tout ceci fut douloureux. Mais, grâce à l’aide des Moldus, la souffrance ne s’était pas accompagnée du calvaire d’un sevrage non contrôlé. Le risque de « rechute » était moins important.
Je refis surface parmi les autres. Je n’étais pas transformé, loin de là, mais j’étais redevenu maître de mes émotions, j’avais retrouvé un libre arbitre, ce libre-arbitre qui m’était si cher. Mon travail redevint efficace et je trouvais même un certain plaisir à effectuer toutes les tâches qui m’étaient confiées même les plus ingrates. Mon éternelle satisfaction du travail bien fait quelque soit sa nature était revenu, signe de ma meilleur santé mentale. Je me sentais mieux dans ma peau. J’étais utile et j’étais satisfait de ce que je faisais.

Mactaggart m’embaucha donc, comme promis. Je devins saisonnier, gardant les bêtes, aidant à la tonte et m’occupant de la comptabilité avec Mrs Mactaggart. Mon pointillisme et ma rigueur impressionnèrent mon patron. A me regarder, œuvrant dans cette ferme, j’aurais pu passer pour n’importe quel Moldu.

C’était sans compter sur ma magie.
Je sentais qu’elle revenait au fur et à mesure que mon corps récupérait de plus d’un an de négligence et de maltraitance. Ce retour m’effraya tout d’abord. Puis, je rationnalisai l’événement. La Magie était une sorte d’indicateur de santé chez les Sorciers. Maltraitée, elle disparaissait mais jamais complètement. L’état de ma santé s’améliorant, elle revint petit à petit au fil des mois. Il lui fallut presqu’un an pour revenir, une durée qui s’apparentait à celle de ma déchéance.
Je savais que je ne devais pas contenir ma Magie après tant de temps sans s’exprimer, car elle finirait par me trahir ou me faire mal. Alors quand je partais seul la journée avec mon troupeau, je m’exerçais, retrouvais mes réflexes d’antan et, je l’avoue, le bonheur de sentir la baguette obéir au doigt et à l’œil, la magie affluer dans mes veines. Je regoûtais au plaisir de faire son lit d’un coup de baguette, de réparer discrètement les objets que ma maladresse légendaire faisait choir au sol. Le premier sortilège que j’avais jeté depuis longtemps fut un simple sort de Lévitation. Comme n’importe quel première année qui s’amuse à soulever sans effort tout ce qui passe, je m’étais délecté à empiler des petits cailloux les uns sur les autres, minutieusement, au millimètre près.
Je pouvais donc jeter un œil aux bêtes, tout en lisant un livre que je faisais léviter devant moi. Je me sentais ridiculement enfant. Mais incroyablement bien.

Les Highland Games se tinrent mi-août. Passer près de deux ans auprès des Moldus m’avait permis de comprendre nombre de leurs coutumes. Si l’on regardait bien, mis à part leur manque de magie, leur société était très proche de la nôtre avec ses codes et ses rituels. La scolarité, par exemple, était au centre des préoccupations parentales. La jeunesse moldue avait les mêmes questionnements existentiels que la sorcière. Des deux côtés, on trouvait les mêmes événements familiaux même si j’avais l’impression que les mœurs moldues étaient plus libérées que les sorcières. La cellule familiale était plus traditionnaliste chez les sorciers. Le rôle de la femme sorcière me parut réducteur. Les femmes moldues travaillaient même avec des enfants en bas-âge. Je me demandais si le concept d’internat à Poudlard n’encourageait pas les femmes sorcières à profiter au maximum de leurs enfants. Si nous autres sorciers éduquions nos enfants durant leurs premières années avant leur scolarité à Poudlard, les Moldus envoyaient leurs enfants à l’école dès l’âge de cinq ans.
Tout ceci me laissait songeur. J’allais avoir vingt-cinq ans et, à mon âge, nombre de jeunes sorciers se mariaient. Mes parents s’étaient unis très jeunes… Les moldus que je fréquentais menaient une vie qui pourrait sembler dissolue aux yeux de nombre d’adultes de la communauté sorcière. Les principes traditionnels semblaient vraiment plus ancrés dans notre société que dans la leur.
Je réfléchissais à tout ça à l’arrière de la camionnette de Mctaggart, pendant que mes pairs faisaient des paris sur les compétitions à venir. Ce n’étaient pas mes premiers Highlangs Games mais cette année encore, je ne participais pas. Généralement, lors des Highland Games, je me cantonnais à accompagner Mrs Mctaggart et sa fille Agnes et à leur tenir compagnie. Je ne pouvais avoir la prétention physique de concourir dans aucune catégorie. J’étais trop chétif et lancer des troncs d’arbres était hors de portée pour moi. Je me contentais de faire des pronostics et de parier –peu, certes- pour me fondre dans la masse.

Me fondre dans la masse, m’adapter, m’intégrer. Tous ces petits rituels, les repas de midi, les ceilidh, les Highland Games, tout ceci n’était que des mises en scènes pour que les gens se retrouvent, se mélangent, s’intègrent, partagent.

Darren, vêtu comme de rigueur d’un kilt, me tapa dans le dos pour se porter chance. Je m’étais attiré la sympathie de ce géant roux, bâti et taillé comme un tronc d’arbre.
« T’as parié sur moi ? » fit-il avec un clin d’œil.
Je haussai les épaules et lui adressai un sourire complice ce qui me valu une autre grande claque qui fit glisser mes lunettes sur mon nez.
Mctaggart, dans son kilt aux couleurs du clan de ses ancêtres, le héla pour participer au lancer de marteau. Evidemment, Darren avait choisi la catégorie la plus lourde, vingt-deux livres à lancer le plus loin possible.
Le massif écossais remporta la partie et moi je doublai ma mise. Il ne fallait voir aucun vice dans ces paris. Je le faisais par respect des traditions locales, pas pour devenir riche même si les Highland Games permettaient à certains de se mettre dans la poche un petit pactole.
Darren revint me voir d’un air satisfait, les pouces glissés dans le haut de sa jupe.
« Alors, tu t’es fait combien ?
– Vingt livres.
– Ah.
– Tu as déjà gagné l’an dernier, lui fis-je remarquer. Ta côte est une valeur sûre. Tu n’es plus un challenger. »
Darren haussa les épaules. Pour lui, c’était de l’amusement, il savait bien qu’il ne serait bientôt plus capable de lancer le tronc d’arbre aussi fort qu’avant. Son problème, c’était son côté vénal. Savoir qu’on pouvait gagner de l’argent en pariant sur lui ne l’effrayait pas. Au contraire, il en tirait une certaine fierté.
Et puis, si cela pouvait lui apporter plus d’une cavalière au ceilidh…

On pouvait trouver ça ridicule. Voir une foule immense de grands gaillards aux muscles surdéveloppés et aux jupes multicolores s’affronter dans des épreuves de force consistance à lancer des pierres ou des troncs d’arbres ferait rire nombres de sorciers mais si l’on regardait ça d’un œil extérieur, cela ressemblait fortement aux rassemblements lors des matchs de Quidditch, aux concours de Bavboules ou aux affrontements en duel… Mêmes rituels pour mêmes désirs de rassemblement et de fierté de montrer ce dont on était capable, pour se faire reconnaître, pour dire qu’on faisait partie de la communauté.

Le soir annonçait le ceilidh. Les champions se faisaient assaillir par nombres de demoiselles intéressées. Ces montagnes de muscles faisaient alors virevolter leur cavalière, aux sons de leurs éclats de rire légèrement alcoolisés. Mrs Mctaggart ravivait les souvenirs de sa jeunesse au bras de son mari. Chaque année, je me cantonnais à regarder les danseurs en sirotant un jus de fruits léger. Aucune goutte d’alcool depuis près de trois ans. Aucune occasion désormais ne justifiait un verre. Cela m’avait attiré les regards moqueurs des autres saisonniers avant que je ne leur parle de mon passé alcoolique.
Mon passé alcoolique. Il en a fallu du travail pour que je reconnaisse que j’avais été alcoolique. Je me m’étais moi-même réduit à être ce que j’avais détesté chez les amants de Leila. J’avais honte. Parfois, je justifiais cet état. J’étais malheureux, seul, dépressif et je pensais réduire ma douleur dans l’alcool. Au contraire, je m’étais enfoncé, abruti et rien ne justifiait le fait que je me sois fait autant de mal. J’étais responsable, je m’étais simplement cherché des excuses.
Un jour viendrait où j’aurais à répondre du mal que j’avais fait à ma famille et par là-même à moi-même. Pour l’instant, je fuyais encore, d’une autre manière, mais cette fuite n’était que pour mieux affronter la réalité plus tard. Je prenais mon temps pour devenir fort et courageux.
Je savais bien que cela ne durerait pas. Mais je voulais montrer un visage et une existence présentable à mes parents. Parce que je savais que venir dans cet état pitoyable qui était le mien ne les rendrait sans doute pas heureux. Ils avaient sans doute encore le deuil de leurs deux fils à porter… Sans doute le mien aussi, car j’avais complètement disparu de leur vie, de la communauté sorcière.

Je sentis la main d’Agnes sur mon bras, ce qui me fit sortir de mes pensées. La jeune fille de dix-neuf ans me regardait en souriant, sans doute peu rassurée d’être au milieu de ces géants massifs. D’un signe de tête, elle m’invita à sortir de la foule pour être au calme.
En gentleman, je lui donnai le bras et nous fîmes quelques pas hors du ceilidh. Mes oreilles bourdonnaient de la musique trop forte. Quelques jeunes gens avaient fait comme nous et avaient trouvé refuge dans le champ de lancer de pierres pour trouver une quiétude sonore. Quelques-uns cuvaient déjà alors que la nuit était tombée quelques heures auparavant. Nous marchâmes en silence et trouvèrent une botte de foin pour nous asseoir.
Agnes soupira, sans doute soulagée de ne plus martyriser ses oreilles. La musique traditionnelle du ceilidh nous parvenait, moins forte, donc plus agréable à entendre.
Nous parlâmes un peu, de banalités surtout. Agnes couvrit Darren de félicitations. Le grand écossais impressionnait toujours. La conversation fit le tour des moutons, de la belle saison que la ferme avait faite, des études d’Agnes qui voulait reprendre l’exploitation paternelle à la grande joie de celui-ci. Agnes était loin d’être frivole de ce côté-là, elle savait ce qu’elle voulait et s’en donnait les moyens. Elle était un peu comme moi, l’arrogance en moins.
Je tressautai quand je sentis sa fine main se poser sur mon genou. Dans la pénombre, je savais qu’elle me regardait.
Agnes avait dix-neuf et savait ce qu’elle voulait. Elle semblait avoir hérité du caractère décidé de son père qui n’allait pas par quatre chemins. Je sentis à sa poigne sur mon genou qu’en ce moment, c’était moi qui l’intéressais. Je déglutis difficilement. J’avais déjà remarqué le petit manège d’Agnes. Depuis le temps que je la côtoyais à la ferme, j’avais appris à décoder ses regards. Depuis quelques mois, ils étaient sans équivoque.
De tous les saisonniers, j’étais le plus régulier. J’avais le privilège de partager l’année avec les patrons, je touchais à leur comptabilité, et Mactaggart m’appelait « fiston ». Quoique cela n’était pas un signe particulier, il appelait tout le monde comme ça avec son ton paternaliste et une grande claque sur l’épaule.
Je n’avais jamais laissé entrevoir à Agnes que j’étais intéressé. Je ne comprenais pas pourquoi elle insistait prodigieusement. Je n’étais donc pas particulièrement vigilant avec elle. Toutefois, je commençai à comprendre pourquoi elle m’avait emmené à l’écart et j’étais de plus en plus mal à l’aise. J’avais toujours été un peu long à la détente pour ces choses-là et l’âge n’avait rien changé. Les lèvres d’Agnes s’écrasèrent à toute vitesse sur les miennes et ses mains se refermèrent sur mon dos m’évoquant l’effet de serres s’agrippant à moi. Evidemment, le réflexe premier qui me vint à l’esprit fut de me dégager. Je repoussai la jeune fille doucement, pour ne pas la brusquer dans la rupture de son élan. Je ne voyais pas son visage et cela me rassurait.
« Agnes, peux-tu m’expliquer ? » commençais-je d’une manière complètement idiote. Le message était clair et la jeune fille voulait simplement autre chose que d’échanger des banalités.
Un petit rire mutin me répondit.
« C’est on ne peut plus clair, non ? » dit-elle revenant à la charge, glissant une main sous ma chemisette. Main que je repoussai loin de mon espace vital.
« Oui. Je comprends bien. Mais je ne crois pas…
– Oh, tu réfléchis trop, chéri. » me coupa-t-elle.
Je la vis se pencher vers moi et lui saisis le poignet avant qu’elle n’ait réussi dans sa tentative de m’embrasser à nouveau.
« Agnes ! » grondai-je.
Je finis par m’apercevoir de ce qui semblait être à l’origine de tant d’acharnement de sa part sur ma personne.
« Tu as bu !
– Oh, juste un tout petit peu… ricana-t-elle.
– Non, je ne crois pas ! rétorquai-je.
– Ooh… grogna-t-elle. C’est bon, t’es pas mon père ! Encore heureux… ajouta-t-elle en essayant encore une fois de se rapprocher d’un peu trop près à mon goût.
– Je suis pas saoule, précisa la jeune fille. J’ai bu un verre et pas du fort. Juste pour avoir un peu de courage. »
Je reculai légèrement tout en cherchant un moyen de ramener Agnes à la raison.
« Ce que tu peux être coincé, décréta la jeune fille en soupirant. Allez, tout le monde s’envoie en l’air après un ceilidh. »
La remarque n’était pas fausse. Je me rappelais de tous ces ceilidh que certains finissaient dans un fossé, ou caché derrière des meules de foins. J’avais même dû interrompre Darren dans sa performance non-sportive avec une demoiselle pour le faire repartir à la ferme. La gueule de bois du lendemain lui avait fait oublier ce petit incident et son affection pour moi ne s’était pas éteinte.
« Peut-être que ça se fait mais ce n’est pas mon genre, me défendis-je, vraiment mal à l’aise de la tournure des événements.
– Pour une fois, tu peux peut-être te laisser un peu aller. »
Agnes me taquinait souvent, avec les autres saisonniers, de ma rigidité d’esprit. Je n’avais jamais vraiment pris part aux ceilidh, me contentant de courtoisie envers la gente féminine. Alors, me retrouver dans les bras d’une inconnue n’était pas vraiment quelque chose qui m’attirait. J’avais fini avec ce genre de dérive. Les aventures sans lendemain m’auraient trop rappelé ma vie décousue d’avant, sous l’emprise de l’alcool. Je ne voulais pas y retourner. J’avais assez donné.
Mais ça, je n’en avais jamais parlé, à personne. J’avais bien trop honte de m’être laissé aller comme ça.
Un bruit de tissu froissé me fit sursauter. Agnes venait de retirer son corsage. Avant que je n’ai pu protester elle avait saisi ma main et l’avait posée sur son soutien-gorge.
Evidemment, j’étais un homme. Evidemment, ma réaction physique fut en adéquation avec les faits. Mais mon cerveau se refusait à faire ça.
Agnes promena ma main. Je la retirai vivement.
« Aucun mec ne résisterait à ça. » déclara Agnes, sûre d’elle. Sa remarque me fit penser qu’elle avait dû servir ce petit manège à quelques-uns déjà et qu’elle savait très bien faire perdre la tête à un garçon. Des petits amis, elle en avait eu, elle les avait ramenés à la ferme mais ça ne durait jamais longtemps.
Elle me connaissait mal. Je ne m’abaissais plus aussi facilement à mes pulsions masculines. Il était fini ce temps-là où je devais me soulager de temps en temps de ma solitude avec la première venue.
« Ecoute, Agnes. Ce n’est pas du tout une bonne idée. » la sermonnai-je, prenant l’attitude du grand frère qui remontait les bretelles d’une sœur aux mœurs un peu volages. Mon cœur se serra en pensant à Ginny qui était à présent à peine plus âgée qu’Agnes. Souvent, il m’arrivait de voir à travers la fille de mon patron, la petite fille rousse que je n’avais pas vu devenir femme.
« C’est la fête ! dit Agnes sans tenir compte de ma remarque. Amusons-nous un peu !
– Mais je n’ai pas envie…
– Ca peut toujours s’arranger. »
Elle avait rampé sur la botte de paille jusqu’à moi et entreprit de me déshabiller. Je hoquetai de surprise quand sa main se posa sur mon entrejambe.
« Je crois pas que ton petit soldat soit du même avis que toi. »
Je me mordis la lèvre. Trahi par mon propre corps. Agnes était jeune, elle était belle et désirable mais…
Mais c’était la fille du patron et j’avais toujours mes principes. Je ne pouvais pas, je ne voulais pas faire ça. J’aurais l’impression de trahir la confiance de Mactaggart en couchant avec sa fille. Et puis, elle me faisait tellement penser à Ginny…
Je tentai de refroidir les ardeurs de la jeune fille en parlant de la réaction de son père s’il savait son comportement.
« T’inquiète pas pour mon père, dit-elle, coupant court à mon argumentation tout en montant à califourchon sur mes cuisses. Tu ne vas pas me dépuceler… C’est déjà fait.
Elle me mordilla l’oreille et évidemment je ne pus réprimer un hoquet de surprise.
– J’adore les saisonniers de mon père. »

Agnes était sûrement plus imbibée qu’elle ne le pensait. Ce genre d’aveu la faisait passer pour une sorte de gourgandine de petite vertu, ce qui n’était pas vraiment en accord avec l’éducation qu’elle semblait avoir reçue. Il fallait que je reprenne la situation en main.
Je saisis la jeune fille par les épaules. Elle se compromit sur mes intentions et pris ça comme un geste pour l’étreindre.
« Agnes, ce n’est vraiment pas ce que je veux. » Je la repoussai délicatement pour ne pas la brusquer, tentant de ne pas me faire avoir par le désir qu’avaient provoqué, malgré moi, les avances tentantes de la jeune fille.
Elle resta interdite, debout face à moi, la respiration rapide et saccadée. Je me penchai pour ramasser son corsage et lui remis sur les épaules.
« Et ce n’est pas ce que tu veux. » lui dis-je d’une voix douce.
Elle eut un rire méprisant semblable à un petit toussotement. Elle ne dit rien, se dégagea de ma poigne et se dirigea à grand pas vers les lumières de la fête.
« Je n’ai pas dit mon dernier mot. » semblaient signifier le mouvement de tête qu’elle m’adressa avant de partir.
Je me laissai retomber sur la botte de paille, soupirant, tentant de calmer les battements de mon propre cœur et de soulager la tension qui me parcourait.
La vie à la ferme allait devenir compliquée.
Il fallait désamorcer la situation avant qu’elle ne s’envenime et devienne impossible à vivre.
Je devais prendre les devants. Il ne fallait pas que je perde la confiance de Mactaggart que j’avais eu tant de mal à obtenir.

Les semaines qui suivirent furent difficiles. J’évitais un maximum Agnes. Elle devenait de plus en plus entreprenante quand elle me croisait dans les couloirs et je me sentais suivi en permanence. Je songeais de plus en plus à lui jeter un petit sort d’Amnésie mais ce n’était pas vraiment une solution. Il fallait que je sois ferme. Agnes n’avait que dix-neuf ans et se comportait comme une gamine. J’avais cru la voir comme une enfant timide, grandissant innocemment dans les murs de la ferme parmi les montagnes et les moutons mais je m’étais fait encore une image pure des femmes. Mon éducation y était pour beaucoup mais Agnes devait plutôt se situer dans les standards de la jeunesse moldue. Une jeunesse libérée, qui faisait fit des convenances pour s’amuser et oublier de temps en temps la dureté de la vie d’adulte. Il leur faillait cette espère de vie dangereuse pour s’affranchir des responsabilités qui leur incombait de plus en plus dans leur vie de nouveaux adultes.
Ce cap, je l’avais déjà franchi. J’avais vécu la guerre, la corruption, les pertes, l’alcool, la dépression. Je n’avais pas besoin de ces expérimentations pour me faire peur.
Je devais parler au patron. Mais j’avais peur de le froisser en lui faisant part du comportement de sa fille envers moi. Cette jeune fille m’effrayait. C’était idiot mais son attitude me faisait peur. Je n’avais pas de sentiments pour elle, pas d’autres qu’une espèce de fraternité. Elle ne m’attirait pas physiquement, je ne la désirais pas. Et elle ne semblait pas le comprendre. J’avais pourtant été on ne pouvait plus clair.
J’avoue avoir eu la faiblesse de vouloir céder à ses avances une fois pour qu’elle me laisse tranquille. Mais mes principes revenaient au galop. Je ne voulais pas faire ça à mes patrons. Et à cette image de Ginny qui revenait à chaque fois, entêtante.
Quand Agnes retourna à l’université, je fus soulagé. Je pus enfin retourner à mes occupations l’esprit tranquille.

J’amorçais un nouveau tournant dans mon existence. J’avais remonté la pente. Je me sentais mieux qu’avant. Ce n’était pas l’extase, le bonheur débordant mais j’avais retrouvé un équilibre dans ma vie. Cependant, il fallait l’avouer, le monde magique commençait sérieusement à me manquer. Sentir la magie partout avec ce qu’elle apportait à la vie de chaque sorcier me manquait. Comme si, une fois mes pouvoirs retrouvés, je me sentais comme un animal qu’on avait retiré de son milieu naturel. J’avais le mal du pays, en quelque sorte.
Je savais bien que je retournerais un jour dans le monde sorcier. J’avais tout plaqué, laissant un grand chantier là-bas. Je ne pouvais pas éternellement fuir. Plus maintenant. Je m’étais reconstruit mais je n’étais pas complet. Mon existence ne serait vraiment entière qu’apaisé avec tout ce que j’avais laissé derrière moi.

Je me donnais encore une année pour préparer mon retour.

Toutefois, comme si un vilain démon avait envie de s’amuser, mon retour allait s’effectuer avec force détours et cul-de-sac.

Je crois que la vie aime bien s’amuser.
Surtout avec moi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *