Chapitre 6 : Delirium tremens

« Qu’est-ce que ceci, Mr Weasley ? » murmura Kingsley Shackelbolt.
Il repoussa vers moi le parchemin que j’avais mis tant de temps à écrire. J’avais d’abord tellement hésité à prendre cette décision pesante. Mais il le fallait. Ce parchemin rédigé d’une main tremblante, une main qui ne contrôlait plus rien, ni plume, ni baguette.
« Ma lettre de démission, M. Shackelbolt. » affirmai-je avec toute la volonté qu’il me restait.
Celui qui assurait l’intérim en attendant les futures élections me dévisagea longuement. Pour moi, il était évident de deviner que je n’en pouvais plus. Mon teint livide et ces cernes violacées qui me creusaient le visage ne pouvait que trahir mon état d’esprit. Celui d’un homme désespéré qui avait été à deux doigts de mourir renversé par une voiture. Ma misérable existence avait défilé devant mes yeux, telle une gerbe d’étincelles éphémères.
Malheureusement, le Moldu avait bien maîtrisé son véhicule et je ne sentis que son pare choc s’appuyer sur mes jambes flageolantes. Evidemment, le conducteur m’avait copieusement abreuvé d’insultes que je ne compris pas, trop abasourdi, mon cerveau cherchant désespérément à analyser ce qu’il venait de se produire. J’avais frôlé la mort.

La mort, celle qu’au fond de moi, j’avais longuement cherché. Celle qui avait transparu jour après jour entre les lignes sans fin d’une liste morbide de noms. Entrevoir celle de ma propre personne, la fin de mon existence fade et sans consistance m’avait figé. Cette rupture que j’avais cherchée m’avait foncé droit dessus à la vitesse de soixante miles à l’heure dans une ruelle du Londres Moldu alors que j’allais encore chercher dans le fond d’un verre d’alcool fort des réponses à mes éternelles questions. Je titubai, balbutiant des excuses avant de m’enfuir à toutes jambes porté par l’adrénaline qui fouettait mon cœur. Je repris mon souffle à quelques mètres plus loin. Mes sens s’emportèrent et je me retins à un mur pour laisser échapper ma peur avec le maigre contenu de mon estomac. La nuit cacha aux quelques passants surement imbibés l’ultime dépravation de mon être. Je m’accroupis, les yeux écarquillés, le sang battant violement à mes tempes. Et seul, contre ce mur souillé de vomissures, je pris conscience mon état et de l’immense gâchis qu’était devenue ma vie.

Quand j’étais petit, je voulais être Ministre de la Magie. En grandissant, j’ai compris que ce n’était pas facile. A dix-neuf ans, j’approchais de mon but petit à petit mais j’avais perdu ma famille. A vingt ans, je perdais un frère et mon but s’éloigna. Cependant ma vie personnelle avait pris un autre tournant et s’avérait pleine de saveur. A vingt-et-un ans, je me retrouvais seul, perdant celle avec qui j’espérais avoir des projets concrets. A presque vingt-deux ans, j’avais perdu un second frère. J’étais seul, hors des événements autour de moi, au chômage, sans ami, sans personne. J’avais raté l’événement incontournable, la fin de la guerre, le lieu où j’aurais pu tout effacer avec un peu d’héroïsme. Tout effacer : ma vie qui partait en morceaux, ma bêtise, le reniement de ma famille. Mais j’avais été lâche. Un moins que rien. J’étais en dehors du monde et je me laissais porter par le temps qui passait sans que je m’en rende compte.
Mon anniversaire, des semaines auparavant, sur la fin de l’été, je l’avais complètement oublié. Ce n’était que maintenant, quelques minutes après avoir frôlé la mort que je prenais conscience de la courte durée de mon existence, de son absurdité si elle s’était arrêtée à cet instant, fauchée par une voiture.
Vingt-deux années ? Et combien dont je pouvais être fier ? Comment songer que tout était à jeter ? A peine un quart de mon existence s’était passée. Statistiquement, on ne pouvait dire que j’avais complètement raté ma vie. Comment faire pour que les trois autres quarts soient dignes d’être vécus ?
Je me redressai péniblement et fit un pas. Un pas qui engendrerait un autre. Mais ce n’était pas le fait de marcher qui me venait à l’esprit. C’était un pas dans l’autre sens, un pas pour rebasculer du bon côté de la vie.
Etait-ce le fait d’avoir vu la mort en face ? A quel moment avais-je baissé les bras ? A la mort de Charlie ? Au départ de Leila ? Le jour de la mort de Fred ? Ma vie semblait être suspendue dans un éternel automne n’osant pas plonger dans le froid de l’hiver et regrettant les jours insouciants de l’été. Moi qui avais toujours été droit, méticuleux, qui voulais toujours tout réussir, j’avais lamentablement raté une partie de ma vie. Depuis que j’avais quitté les miens, tout allait de travers. La solution, celle qui me paraissait la plus probable, mais aussi la plus difficile, était de retourner voir mes parents. M’excuser, quitte à ramper à leurs pieds, à implorer leur pitié. Ma fierté, je n’en avais plus, je l’avais noyé dans des litres et des litres d’alcool : bière, whisky, scotch, vodka… Des volumes d’oubli éthylique. Mais, cela n’avait pas fonctionné, je n’oubliais pas. Je n’oubliais jamais. Et je crois que c’était le pire problème de ma vie à ce moment-là. Je songeais à tout ceci en marchant et mes pas m’avaient reconduis juste devant chez elle. Chez Leila. Je ne devais vraiment plus avoir de fierté pour me réfugier dans les beuveries et les coucheries à cause d’elle. Etait-ce le fait d’avoir tant misé sur mon histoire avec elle, sur cette histoire de me reconstruire grâce à elle, loin des miens mais fondant mon propre foyer émancipé du lourd esprit clanique des Weasley ? Ironiquement, cela ressemblait assez à mon orientation professionnelle, à la voie que j’avais choisie en claquant la porte du Terrier ce fameux soir de juin. C’était aussi pour prouver quelque chose. Je me demande encore à qui je voulais prouver quelque chose. A moi ou à ma famille ? Et pour Leila, voulais-je me prouver que j’étais tout aussi capable d’assumer une famille, de m’enraciner ailleurs ?
Ma vie, alors que je reprenais ma route pour détourner le regard de cette vieille bâtisse qui semblait revivre grâce à la famille qui s’y était installée, n’avait été faite que de ruptures. Rupture avec le caractère jovial de mes frères, avec la carrière de mon père, avec les opinions de mes parents, rupture avec Pénélope Deauclaire, avec Leila. Des morts qui enfonçaient le clou, des verres d’alcool pour oublier, des petits coups d’un soir pour ne pas se rappeler…
Je montai l’escalier de l’immeuble et poussai la porte de mon appartement. Revenir… Dans cet état ? Leur montrer qu’encore une fois, je m’étais enfoncé dans la bêtise ? Supporterais-je le regard de pitié bienveillante de ma mère, le regard sévère de mon père comme celui qu’il m’avait lancé juste avant que je ne m’en aille de leur foyer ? Le pathétique de mon existence me sauta une fois de plus à la figure quand je franchis le seuil de ce lieu qui me servait de refuge. L’état insalubre était de mon propre fait. L’odeur me monta à la gorge et, si je n’y faisais guère attention depuis des mois ; ce soir-là, c’était insoutenable. Je me précipitai à la fenêtre et l’ouvris pour la première fois depuis des mois. La fraicheur du jour naissant envahit la pièce.
Les premiers rayons du soleil percèrent les nuages et jetèrent une faible lueur dans le ciel. Alors, armé d’un sac poubelle et des premières onces de courage que je n’avais plus rassemblé depuis ce qui me semblait être une éternité, je jetai ordures et détritus, cadavres de bouteilles, flacons à moitié vides. Le sac engloutit tout. Je fis disparaître toute trace de ma déchéance. Ce fut un autre pas. Même la dernière bouteille, à peine entamée, passa au vide-ordures. Je ne trouvai pas encore la force de faire le ménage mais je laissai la fenêtre ouverte toute la journée pour chasser l’air vicié de cet appartement glauque. Je décidai de tenir la journée sans boire. Et les journées suivantes aussi.

Je n’aurais jamais cru que cela serait si dur. Il n’était même pas le début de l’après-midi que j’avais envie de boire. Je ne m’étais jamais rendu compte que mon débit de boisson était aussi important, que la fréquence à laquelle je vidais mes verres était si grande. Au travail, je comblais ce « vide » en pause quand les idées noires remontaient. Inconsciemment. J’avais contribué à entretenir ma dépendance et je ne m’en étais même pas rendu compte. Cette perspective était horrifiante. Fébrilement, je cherchai de quoi sustenter mon envie d’alcool. Je me levai vers le placard. Je l’ouvris à l’affut d’une bouteille. Je n’en trouvai évidemment pas. Je fis de même avec un autre placard. Rien, bien sûr. Mon rythme cardiaque augmenta. Je montai à l’assaut du moindre placard, du moindre tiroir de mon modeste mobilier. Tous vides, j’avais tout jeté mais mon cerveau ne voulait pas s’en convaincre, tellement obnubilé par son envie de bien-être immédiat alcoolisé. Tous les recoins y passèrent, je traquai le moindre éclat de bouteille, derrière les rideaux, sous les coussins… Je retournai l’appartement. Rien. Pas la moindre bouteille, pas le moindre petit flacon n’avait échappé à mon inquisition personnelle.
L’envie de sortir pour m’acheter une bouteille sur le champ me prit. Non… Il fallait que je résiste. Je savais que si je faisais ce premier pas… Il le fallait.
Pour ne pas penser à cette envie, je me ruai sur mon balai et me mis frénétiquement à faire le ménage dans la pièce. Chasser la poussière et les détritus pour vider mon esprit de toute pensée, de toute pulsion alcoolique. Passer sous un meuble. Non, je n’avais pas envie de prendre un verre. Secouer les rideaux. Non, je n’avais pas envie de sortir dans un pub. Taper les coussins par la fenêtre. Non, je n’avais pas envie d’aller acheter une bouteille. Descendre la poubelle. Marcher. Monter les escaliers. Continuer à chasser les poussières, se focaliser sur le mouvement du chiffon. Plus de magie, tout faire à la main pour ne pas songer. Fuir toute idée. Je n’avais pas envie de boire. Je n’avais pas envie. Un bibelot se brisa au sol sous le coup de mon zèle effréné. Je me stoppai net et m’agenouillai pour ramasser les débris. Je regardai avec horreur ma main trembler. Un petit cri m’échappa. Je venais de me couper avec un éclat de porcelaine bon marché.
Ne pouvant stopper ce tremblement inquiétant, je fis de mon mieux pour rassembler les morceaux de bibelot et les jeter à la poubelle sans me blesser de nouveau. Je bandais ma main. Je n’osai pas faire un sort mineur de soin. Ma magie semblait morte en moi depuis quelques temps. Je me rendis compte des dégâts que j’avais causé à mon propre corps, je l’avais privé inconsciemment de ce qui faisait mon essence : la Magie. Oh… comme je regrettais à présent toute ma bêtise…
Je m’assis sur le canapé à présent propre et regardai l’heure. Plus de cinq heures du soir. L’heure de mon troisième verre de la journée. Je secouai la tête. Non… L’heure du thé. Je me levai, me dirigeai vers la cuisine et me mis en quête de thé. Mes placards n’en contenaient plus depuis des mois. Dépité, je pestai, plus tremblant que jamais. Je retournai au canapé, décidai de lire pour m’occuper l’esprit. Mon incertitude et mes mains tremblantes me gênèrent et je laissai tomber la lecture au bout de quelques minutes. J’eus l’idée de prendre une douche pour nettoyer la sueur de ces quelques heures de ménage intensif.
L’eau glacée me rafraichit quelque peu puis je montai la température pour savourer un peu cet instant de délassement. Je me forçai à ne penser à rien. A faire le vide. Mais toutes mes idées convergeaient toujours dans la même direction. Je voulais boire. Je voulais vider un verre ou deux. J’en avais besoin.
Non… Avoir frôlé la mort dans un état semi-comateux ne m’avait donc pas servi de leçon ? Je n’avais pas besoin de cette substance. Je n’en avais jamais eu besoin. Pourquoi avais-je commencé ? Par faiblesse. Je ne devais pas être faible. Je rebaissai la température d’un coup sec et je serrai les dents pour étouffer le cri de surprise et de douleur causé par ce brusque changement. Je ne devais penser à rien. A autre chose.
Je devais m’occuper. A tout prix.
Je me frictionnai le corps à en faire rougir ma peau blafarde. Mes longs doigts grattaient la moindre parcelle de chair. Je regardai ce corps que je ne reconnaissais plus. Longiligne, maigre et pâle. Un fantôme, une ombre de la personne que j’étais autrefois. Je pris peur de ma propre apparence. Les contours de mon être étaient devenus incertains, comme si je disparaissais. Je me rendis compte que c’était ce que j’avais voulu… Disparaître. Personne ne se serait aperçu que je n’étais plus là. Personne ne m’aurait pleuré.
Si…
Ma mère. Ma mère qui avait dû verser tant de larmes quand je suis parti. Encore plus de larmes à la mort de Charlie. Toutes les larmes de son corps à celle de Fred. Devrais-je encore faire pleurer ma mère ? Aucun enfant ne devrait attirer les larmes de souffrance de celle qui l’a mis au monde. C’est cruel. Aucune mère ne mérite cela. Surtout pas une mère aimante comme la mienne. Même si son amour est étouffant et castrateur.
Je sortis de la douche avec difficulté. Les tremblements s’emparèrent de mes jambes, dont l’aspect si faible fit que je me demandai comment elles pouvaient supporter le poids de mon propre corps. Ce dernier ne s’était peut-être pas encore tout à fait résigné. C’était mon esprit malade qui était responsable de toute cette déchéance.
Je frottai encore à m’en faire rougir la peau avec une serviette. Je la trouvai douce et chaleureuse. Les spasmes qui m’agitaient ralentirent mon habillage. J’eus faim. Me préparer un repas frugal m’occupa l’esprit encore une fois, même si je faillis me couper à maintes reprises.
Je pris mon repas sur le canapé, seul, en silence. Le tic-tac de l’horloge devint oppressant. Je ne sus dire pourquoi mais mon cœur se serra sans raison apparente. Une boule amère se forma dans ma gorge. Je courus aux toilettes pour vomir le peu que j’avais ingurgité. Mon estomac se révoltait contre le manque d’alcool. Mon cerveau réclamait sa dose. Pour ne pas céder à la tentation de sortir, je me couchai tôt. Mal m’en pris. Je ne trouvai pas le sommeil. Je passai la nuit à tourner en rond, essayant de lire puis me préparant un repas de minuit que je recrachai aussitôt, passant le chiffon à poussière sur des meubles déjà propres… Le sommeil accepta de me rejoindre vers quatre heures et demi du matin. Je me levai deux heures plus tard.
Le travail me permis de ne pas penser. Cela dura un jour ou deux. Voir cette liesse autour de moi ne me faisait pas sourire. Bien au contraire, elle m’effrayait. Je voyais l’étendue de ma bêtise à chaque fois que je relevais la tête, à chaque pas que je faisais au Ministère, à chaque fois que je surprenais une conversation. Je voyais en permanence ce bonheur que je ne méritais pas. Non, je ne le méritais pas. Pas encore. Je n’avais pas encore assez souffert.
Cette idée me fit replonger. Je cédai aux sirènes du contentement rapide, au bonheur éphémère mais immédiat. Le premier verre ne passa pas. Le second me fit soupirer d’aise. Ce que je venais de faire comme chemin vers le bon côté disparut en quelques gorgées. Une fois la bouteille vide, ce qui fut rapide, je me rendis compte de mon geste. Ma volonté ? Balayée. Je me trouvai pathétique. Je me mis au lit, en rage contre moi-même contre ma faiblesse. Il fallait que j’arrête, une bonne fois pour toutes. Même si je devais en souffrir. Alors j’arrêtai. Une deuxième fois.

Les tremblements reprirent, plus violents. L’infirmière du Ministère ne me posa pas de questions quand je vins la consulter mais son regard en dit long sur ce qu’elle pensait. Je savais ce qui devait se passer dans sa tête. J’étais conscient que ces tremblements étaient un signe évident de manque. Le traitement qu’elle me prescrit m’aida à calmer ces spasmes. Ils étaient moins prononcés mais toujours présents.

Ma volonté ne tint que deux semaines. Deux semaines de souffrance, à tenter de calmer cette envie ardente, ces spasmes handicapants. Arrêter ne me faisait pas aller mieux, bien au contraire. Je me sentais devenir fou. Ma magie devenait de moins en moins contrôlable. Elle se manifestait parfois sans prévenir. Et puis… J’entendais des voix… Des horribles voix.
Cela avait commencé alors que je me débarbouillai un soir après le travail. D’abord, ce fut un son indistinct comme un plancher qui grince. Je n’y fis pas attention. Quand j’allais me coucher, cherchant péniblement le sommeil, j’eus la sensation que quelqu’un me parlait. Je me levai et cherchai dans tout l’appartement l’origine du bruit. Je ne la trouvai pas. Au bout de longues minutes, je me rendis compte que ces sons n’étaient que l’œuvre de mon propre cerveau. Je me recouchai et tentai désespérément de trouver le sommeil.
Mais les hallucinations ne cessèrent pas. Pire, les sons devinrent de plus en plus distincts, jour après jour… Les borborygmes devinrent des mots. Des mots hostiles. Des injures. Des insanités. Je me recroquevillais de plus en plus sur moi-même. Me boucher les oreilles ne servait à rien, je le savais mais c’était tout ce que mon instinct avait trouvé. Evidemment, je continuais à entendre ces horreurs, ces choses horribles, ces insultes permanentes qui me harcelaient et je passais des nuits entières à pleurer de terreur. Je n’oserais pas répéter ce que ces voix me disaient. Elles me faisaient ressasser sans cesse ce que j’avais de pire en moi, faisant ressortir mon côté pitoyable. Elles prenaient les voix de ma famille. Ma mère qui me disait qu’elle n’avait rien fait pour mériter un fils aussi ignoble et me reprochait vertement de l’avoir fait pleurer un jour de Noël. Mon père qui ne cessait de rappeler que je n’étais qu’un misérable nabot ignare et perfide. Mes frères qui riaient, l’écho de leur hilarité résonnait dans mes oreilles. Bill m’accablant de la honte de ne pas avoir eu le courage de venir assister à son mariage. Charlie qui m’injuriait de ne pas avoir eu la dignité de venir à son inhumation. Fred qui hurlait ma lâcheté de ne pas être venu me battre aux côtés de ceux qui défendaient la justice. « Tu aurais dû mourir à ma place » répétait-il sans cesse. Je hurlais, je pleurais, je sanglotais si fort en disant que c’était faux, que je n’étais pas lâche, que j’étais désolé. Je serais mort cent fois pour eux s’il l’avait fallu. Il m’avait manqué juste un peu de courage.
Ce fut donc au bout de ces deux semaines de folie auditive que j’abandonnais définitivement la lutte. C’était, pour moi, à cet instant, la seule délivrance. Le seul moyen d’échapper à la folie. Je commençais à désespérer. Comment avais-je pu avoir la prétention de réussir à m’en sortir seul ? C’était au dessus de mes forces. Comme faire des excuses aux miens. En tout cas, les hallucinations auditives avaient cessé en quelques jours, pensai-je amèrement en finissant mon verre. Je n’avais plus de plaisir de boire. Cela ne me soulageait plus. Au contraire, mes idées noires refaisaient surface de plus en plus rudement. Je n’aurais jamais dû commencer. Croire que les plaisirs immédiats que procurait un verre d’alcool fort pourraient m’aider n’avait été qu’un fantasme et une cruelle désillusion. Je m’en voulais, je regrettais mais c’était trop tard. J’étais dépendant. Mes deux arrêts avortés me le prouvaient. Je ne voyais pas comment m’en sortir.

Le réverbère en face de mon appartement miteux grésillait depuis des jours. Cela m’agaçait prodigieusement. J’avais des insomnies fréquentes et cette lumière clignotante m’exaspérait au plus au point. Les persiennes pourries qui protégeaient mes fenêtres ne me cachaient pas la lumière. De plus, le fait qu’elle clignotait ne pouvait pas arranger mon manque de sommeil. Allongé sur mon lit, le corps raide, je fixai le plafond, tentant de ne pas me focaliser sur l’incessant clignotement lumineux. La journée de travail avait pourtant été éreintante. Pour moi, en tout cas. Le manque de sommeil, l’irritabilité, ma concentration de plus en plus volatile me compliquaient la tâche. Heureusement que mon poste était aussi miteux que moi. Personne ne se souciait du sombre employé d’un bureau reculé. Tant mieux. Je fis pour la énième fois le point sur ma pathétique existence. Je ne devais plus me faire d’illusion. Je n’arriverai pas à redresser la barre. C’était fini. J’étais un raté, un zéro, tout juste bon à classer des papiers dans des boîtes à archives. Finir ma vie seul comme un con. Un gros con.

« Tu n’es pas con. Tu es juste un gros crétin binoclard. » Mes yeux s’écarquillèrent. Le fantôme de Fred était assis au pied de mon lit et me souriait de toutes ses dents. Je me redressai vivement. J’avais dû trop boire. J’étais ivre et je ne m’en étais pas rendu compte, comme de nombreuses fois ces derniers temps.
« Tu fais vraiment pitié à voir. »
Je passai ma langue sur mes lèvres desséchées sous le coup de la surprise.
« Et t’as perdu ta langue. Toi qui adores avoir le dernier mot. » Fred sourit de plus belle.
Je ramenai mes longues jambes filiformes vers moi et me frottai les yeux. Alors que je réajustai mes lunettes, j’entendis un énorme éclat de rire.
« Tu devrais franchement te regarder… T’es pitoyable.
– J’ai toujours été pitoyable », finis-je par dire.
On y était. J’étais devenu complètement fou. Je parlai à une hallucination, créée par une surdose d’alcool.
« Non, Perce. Tu étais bête avant. Un peu trop aveugle, peut-être. Ou alors tu ne voyais que ce que tu voulais voir. Maintenant, tu es pitoyable. » Le visage de Fred s’était durci. Je me rappelai la seul fois où j’avais vu ce visage fermé. C’était la fois où j’étais parti.
« Non, mais tu t’es regardé ? T’es un pauvre alcoolo, tout juste bon à lever le coude le soir, tout seul comme un con. »
Je ne relevai pas. C’était la vérité. Pourquoi le nier ?
« Tu ne dis rien ? s’étonna mon jeune frère. Hé ! Je t’ai connu avec plus de verve. Où est donc ce Percy, toujours sûr de lui, prêt à trouver la réplique cinglante, la réponse à tout ?
– Il est mort… marmottai-je.
– Non, non, Perce. Je suis mort. Toi, tu es en vie. Pas en très bon état, mais tu es vivant. »
Fred avait eu le dernier mot. Oui, lui était mort. Moi, je foutais ma vie en l’air.
« Je suis désolé, murmurai-je.
– Pourquoi t’es désolé ? Parce que tu es en train de gâcher ta vie ? »
Je haussai les épaules.
« Non, pour tout ce que j’ai dit… J’aimerais tant me faire pardonner…
– Tu crois pas que t’as déjà pas mal payé ? »
Fred dardait sur moi un regard que je n’avais jamais vu chez lui. La mort l’avait-elle rendu sage ? Je fus pris d’un fou rire désespéré.

Je me réveillai au petit matin. Le « fantôme » n’était plus là. Je ne sus dire si ce que j’avais vécu cette nuit-là était du domaine du rêve ou de l’hallucination due à une surdose d’alcool. Je soupirai. Mon désir de me faire pardonner était-il si fort que mon cerveau malade m’envoie de tels signaux ?
Les jours suivants, j’attendais sur mon lit, sous cette énervante lumière clignotante, que Fred revienne. J’attendis en vain. Etais-je si désespéré ? Je vidai une bouteille complète ce soir-là, comme si atteindre un état proche du coma éthylique allait faire revenir cette hallucination. Mal m’en pris. Elle fut d’une autre teneur.
Jamais je n’avais perdu mes sens à ce point-là. Mon corps était secoué de spasmes, j’étais plongé en plein délire. Tous mes membres étaient tendus, les jointures de mes doigts blanchirent. Mon cœur battait violement. Cette-nuit, j’ai bien cru que j’allais mourir. Cela n’aurait pas été un mal… Une belle mort pour mon cerveau que de s’éteindre en plein orgasme. Parce que c’était ce que mes délires avaient provoqué. Hallucination auditive mêlé à une visuelle. Mes pupilles dilatées ne captaient que des images créées par mon propre cerveau et non celle de la réalité qui m’entourait. De mes lèvres ne sortait qu’un nom. Un nom longtemps chéri et honni.

Le réveil fut brutal, bien plus qu’une gueule de bois habituelle. Je fus pris de malaises en sortant péniblement de mon lit souillé de tout ce qu’un corps peut produire. Je me trainais jusqu’à la salle de bain pour y trouver le traitement que m’avait prescrit l’infirmière. L’odeur qui émanait ma chambre me fit bondir une fois les quelques sens qui me restaient furent revenus. Comme ma magie était éteinte, je me résolus à tout nettoyer comme un Moldu. Des bribes de mon hallucination me revinrent en mémoire comme si mon cerveau aimait à garder ce qui me faisait le plus souffrir. La honte me submergea. Je pleurai amèrement car je savais que plus jamais je ne posséderais Leila. Et surtout pas de la manière dont les substances nocives que j’avais ingurgité m’avaient fait penser. J’étais seul. Je n’avais même plus touché de femme depuis des semaines. J’étais trop pathétique pour être désirable.
En jetant la parure de drap qui était désormais irrécupérable, je pris une résolution. Si je continuais ainsi, j’allais un jour mourir et mes Moldus de voisins, alertés par l’odeur qui émanerait de mon appartement, allaient retrouver mon cadavre reposant dans ses propres souillures. Une mort bien à la hauteur de mon train de vie actuel.
Je repensai au « fantôme » de Fred. Je savais que ce qu’ « il » avait dit était le fruit de mon imagination malade et désireuse de se faire pardonner. Mais mon esprit était si faible que je décidai d’y croire.

Alors, ce matin-là. Je pris une décision qui changea mon existence.
Je pris un parchemin et rédigeai une lettre d’une main tremblante. Une lettre de démission.
Je renonçai.
Je renonçai à mon ascension désormais improbable.
Je renonçai à mon emploi.

Je renonçai même à ma vie de sorcier.

Une fois de plus, je fuyais.

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