Chapitre 5 : De Charybde en Scylla

Comprendre… Tant de questions auxquelles aucune réponse de valable, de satisfaisante… Pourquoi, pourquoi, pourquoi. J’avais beau réfléchir, j’avais beau me torturer l’esprit, ressasser sans cesse tous mes souvenirs, les analyser, les décortiquer, je ne comprenais pas. Avais-je raté quelque chose ? Quand ? Quoi ? Tous ces petits bonheurs éparpillés, brisés en mille morceaux qui éclatent dans mon esprit, j’essaie de les rassembler, de trouver le fil logique des événements récents mais je n’y arrive pas. Je n’en ai pas la force.
Tout est flou et pourtant, je n’arrive pas à penser à autre chose. Comment tourner la page sur cette année passée avec cette espèce de plénitude, ce bonheur auquel je songeais parfois ne pas avoir le droit ?

Avez-vous déjà pris le temps de regarder les feuilles d’automne tomber ? Il y a un réel symbole à y voir, de mon point de vue. L’arbre semble dépérir peu à peu, sombrant dans son grand sommeil hivernal… La sève n’atteint plus les hautes branches, les feuilles se dessèchent, perdent leurs couleurs. Elles finissent par tomber quand leur frêle accroche se brise sous le vent. Comme si elles étaient lasses de tenir à leur branche.
Je me sentais comme les arbres à l’aube de l’hiver. Quand je regardais par la fenêtre les teintes rousses envahir les trottoirs, j’avais la même sensation de desséchement à l’intérieur de moi-même. Mais, tout comme l’arbre, est-ce que le printemps m’apporterait la délivrance du long sommeil de l’hiver ? J’observais les feuilles caduques trembloter face à la bise d’octobre, semblant résister puis capituler et tomber comme cela devait être. C’était comme ma conscience, mon cœur que je sentais tomber en miettes, comme arraché par les griffes d’un dragon. Ceci me rappelait la terrible douleur de la perte de Charlie. Mon sang circulait douloureusement dans mes veines.

Je me perdais en conjecture sur ma propre existence. D’abord pourquoi ? Pourquoi ? Qu’avais-je donc mal fait, où était ma faute ? Payais-je mon orgueil ? N’étais-je pas déjà bien assez puni de ne pas trouver le courage d’aller affronter les miens, de faire face à mon erreur ? Me regarder dans la glace n’était déjà pas évident quand j’étais heureux avec elle. Combien faudra-t-il que je paie pour me sentir en paix avec moi-même ?
Je pensais avoir trouvé un équilibre dans mon existence. L’expiation de mon orgueil en faisant retrouver un semblant de bonheur à une personne que la vie n’avait pas gâtée. De petits riens pour rafistoler nos cœurs d’occase.

Les questionnements permanents m’assaillaient sans cesse. Un gouffre sans fin. Et j’étais au fond, ne trouvant pas de moyens de remonter et aucune volonté de le faire, d’ailleurs. Comme si je me complaisais dans cette sorte de macabre état d’esprit.

Pourtant, je savais qu’il ne fallait pas que cela perdure où j’allais vraiment me perdre. Un résidu de bon sens, dirons-nous, qui me disait de ne pas me laisser aller à cause d’une femme. Un sursaut de fierté virile, sans doute.

Une rupture. Une rupture nette, comme une porte qui se referme. Un mur entre avant et maintenant. Fermer la fenêtre sur le passé.

Mais comment trouver quelque chose qui parvienne à m’extirper de cette situation ? Je n’avais rien d’autre dans la vie. Uniquement mes possessions et mon travail. Mes amis ? Je n’en avais plus depuis un moment et je ne m’imaginais pas renouer avec des anciennes connaissances après tant d’années. M’abimer dans le travail ? Ce n’était pas ma fonction qui pouvait permettre cela. Je rappelle que j’avais hérité de ce poste sans prestige.
Non, je n’avais rien. Rien qu’un quotidien monotone et pesant. Elle avait été une bouffée d’oxygène, le fait que la vie valait d’être vécu. Je commençais même à imaginer de folles choses, des projets. Un endroit où aller pour nous construire la vie que les autres nous avait empêché de mener.

Mais tout était terminé, maintenant. Plus de projets, plus de bouffée d’air. Plus rien.

Et je n’oubliais pas.

Dans le flou de mon regard, mes yeux se posent sur la table basse. Sur la forme qui y repose, cette porte sur l’oubli se trouve face à moi. Pourtant, l’appréhension me noue le ventre, une peur de sauter ce pas. Cependant, mon esprit n’en peut plus, il s’épuise et ma conscience ne supporte plus de se repasser ce mauvais film. La trahison. Et cette haine qui m’anime.

Ma main tremble, mon coude se détend lentement. Mon bras dérive vers cette bouée, cette forme salutaire. Mes doigts se déplient, s’agrippent et serrent. J’avale l’air à grandes goulées, comme un naufragé. Encore un effort. Je dévisse le bouchon. Ma seconde main, plus assurée, rapproche le verre. Mes mouvements légèrement saccadés font trembler le liquide ambré. Je penche la bouteille, en reverse à côté. Je soupire, ferme les yeux, me calme. Je recommence, plus assuré, la vue plus nette, je fais encore un pas. J’en ai besoin, je sens que j’en ai besoin. C’est une sorte de curiosité, d’envie. Je veux voir, je veux me sortir de cette dangereuse amorphie. Un peu de liquide remplit le verre. Je repose vivement la bouteille. Je lève mon verre, le dirige vers mes lèvres sèches à force de tant de doutes, de tant de tiraillement de ma conscience. Je serre les lèvres sur le verre. Le contact froid me secoue un peu l’esprit. Encore un pas. Je ferme les yeux et penche la tête vers l’arrière. Je ne garde que peu le liquide dans ma bouche et avale tout directement, sans laisser le temps à mon palais de révéler le goût. Il n’en a pas le besoin. Dans ma fébrilité, j’avale un peu vite, tousse, m’étouffe. Je tape sur ma poitrine avec mon point et repose mon verre précipitamment sur la table. Je cligne des yeux pour chasser les larmes qui pointent sous mes paupières. Le premier contact est fort. Je me repousse au fond de mon siège, soupire, les yeux fermés, la tête penchée en arrière, reposant sur le dossier du fauteuil.

Je m’attendais sans doute à ce que l’ivresse soit immédiate. Quelle naïveté. J’ai serré les paupières, attendant la délivrance. Les souvenirs revinrent en masse, plus insidieux, plus pervers, plus douloureux. Ma main empressée, l’assurance trouvée, je me servis un second verre, également avalé d’une traite. Un troisième suivi, brûlant ma gorge et piquant mon nez. Je respirais profondément. Les images s’estompèrent, la tête me tourna. Cela commençait. Je ne pensai plus à rien, enfin. Un vide, une plénitude recherchée depuis longtemps. Je m’assoupis, enfin, et plongeai dans un sommeil sans rêve.

Quand j’émergeai de ce temps de repos mental, j’eus l’impression d’avoir reçu un sort de Stupéfixion. La tête me pesait lourdement, ma bouche pâteuse ne désirait que la fraicheur d’un verre d’eau. Les cheveux défaits, la marque de l’accoudoir du fauteuil sur la joue, je me dirigeai dans le brouillard à tâtons vers la cuisine. Les Moldus appellent ce phénomène « gueule de bois » et il était vrai que j’avais l’impression que ma tête était devenue rigide comme la matière. Un verre d’eau fraiche ne me soulagea que peu. Je me ressaisi tout de même puis partis en quête d’un remède dans ma salle de bain. Ah quel idiot ! Dans quel état m’étais-je mis pour aller au travail ! Je jetai un coup d’œil dans le miroir qui ornait mon cabinet de toilettes. Mon regard hagard, mes cheveux en désordre et ce teint…
Le tintement de la clochette de l’horloge du salon me ramena complètement à la réalité, plus brutalement que la potion que je venais d’ingurgiter. Si je ne me dépêchais pas, j’allais être en retard…

Mon collègue me salua d’un geste vague en ma direction lorsque j’arrivai à mon poste. Je me plongeai aussitôt dans ma besogne. Ennuyeuse, fastidieuse besogne… Les jours passant depuis ce fameux jour, la saveur du travail accompli s’était altérée, remplacée par un besoin irrépréhensible d’oublier. La répétitivité de mon labeur. Lecture. Vérification. Confirmation. Signature. Tri. Archivage. Ouverture du courrier. Lecture. Vérification. Confirmation. Signature… Dans l’interminable murmure des notes de service voletant de toutes parts. La guerre et ses victimes dont les noms nous parvenaient par ces petits morceaux de papiers. Moldus, Sang-mélés, Sang-purs… Tous semblables ici, noms mêlés à jamais sur une liste dont la longueur augmentait sans cesse. Quand cela cessera-t-il ?
Et quand cessera donc ce défilé sans fin d’images que je m’efforce d’ôter de ma mémoire ? De justesse, je rattrapai un dossier que j’allais mal archiver. Du coin de l’œil, je vis Stadford se lever.
« Pause ? » demanda-t-il.
L’heure du déjeuner était légèrement passée. J’acquiesçai, posa les liasses de parchemins sur mon bureau et le rejoignit. Nous partîmes vers l’ascenseur en silence. Je ne disais mot, concentré sur nos pas qui résonnaient dans le couloir.
« Tu as mauvaise mise. »
Je haussai les épaules.
« Mal dormi. » mentis-je.
« C’est bientôt le week-end. » nota mon collègue. Je hochais la tête.
Le week-end…
Qu’allais-je bien pouvoir faire, seul, dans cet appartement devenu sordide à cause des souvenirs ? Les heures s’égrèneraient lentement, comme pour marquer cette solitude dans laquelle j’étais à nouveau jeté, isolé, loin des autres. Je n’avais plus personne. Trop honteux de revenir vers ma famille. Trop stupide pour revoir d’anciennes connaissances. Trop coincé pour inviter des collègues.
Non, moi et mes pensées noires, seuls pendant deux jours…

L’ivresse est trop grande, tellement grande qu’elle m’a agenouillé devant la cuvette des toilettes. Je crache ma bile, vomis mon dégoût et le whisky que j’ai ingurgité pour le masquer. Le dégoût… Celui contre cette femme, celui contre moi-même, stupide et aveugle pour ne rien avoir pressenti, pour ne m’être aperçu de rien… Quel gâchis, quelle perte de temps ! Quoi espérer d’une trainée pareille, d’un faible esprit face aux vices de ceux qui la touchent ? Un flot de bile macule la faïence blanche, rejoignant les restes d’un repas sans saveur. Je me rejette en arrière et ma tête vient s’appuyer contre le mur derrière moi. Je soupire. La fraicheur de la faïence soulage quelque peu la tempête qui se déroule dans mon crâne. La nausée se calme. Je respire profondément, le goût atroce de la bile dans la bouche. Je me redresse et tire la chasse d’eau. Je regarde le flot liquide chasser le contenu de mon estomac espérant qu’il puisse exister un tel remède pour les sombres pensées qui reviennent m’assaillir. La migraine me reprend et je retourne m’allonger. La nuit m’envahit. Je m’endors avec toujours les mêmes rêves et le sentiment d’être misérable.

L’habitude y est sans doute pour quelque chose. Cependant, ce rendez-vous quotidien, d’abord fastidieux puis routinier, commence à devenir plaisant. Quoique ce n’est pas franchement le mot juste. La bouteille m’attend sur la table, fidèle. Je la débouche, je verse une première rasade dans un verre, ma main ne tremble plus. L’alcool ne me brûle plus la gorge. Je ne vomis plus. Une sorte de morosité s’est emparée de mes sens. L’oubli arrive enfin. Je me recroqueville dans mon fauteuil et les yeux dans le vague, je reste plongé pour la première fois dans le vide de mon esprit. Je me sens grisé comme serein… A l’évidence, malgré mes réticences premières, j’ai trouvé une sorte de réconfort dans l’alcool. Un peu difficile à avouer mais à cet instant-là, c’était une certitude. La vue des alcooliques, des pochtrons m’avait donné une idée assez restrictive de ce genre de pratique. Pour moi, cela ne pouvait s’accompagner que de violence, de bêtise… Pas avec moi. Comme si mon esprit n’était pas si faible, bien supérieur à la masse. L’alcool ne noyait que mes sens mais ma lucidité n’était que peu altérée, juste ce qu’il fallait pour noyer mes souvenirs et cette réalité qui revenait chaque jour, jetée à mon visage sans pitié.

Les jours passaient, les semaines. La bouteille fut remplacée par d’autres, par plusieurs par semaine puis une par jour. La lucidité s’effaçait chaque soir. L’habitude. Les gueules de bois, les soirées près de la cuvette, un quotidien pathétique mais je crois que je ne m’en rendais pas compte sur le moment. Stupide.
J’étais seul. Seul comme un con. Comme un con face à une bouteille vide comme n’importe quel poivrot. Moi, Percy, un brillant élève, plus intelligent que la moyenne, toujours pareil à lui-même, soigné, méticuleux, droit… Mais seul. Stupide, aveugle. Le traître trahi… Et son image qui revenait sans cesse. Comme j’aurais voulu l’oublier… Ne plus y penser. Tourner la page. A chaque fois que son souvenir me sautait au visage, le soir, quand la nuit faisait ressurgir les pensées, seul face à ce mur terne, dans le silence de mon appartement négligé, un verre me permettait d’enfouir ça au plus profond de moi.
Cette accoutumance ne fût, évidemment, pas sans conséquences.
La première fut une négligence de plus en plus visible de la tenue de mon appartement. Je jetais quelques petits sorts mais sans grande conviction. Mon réflexe premier le soir, à peine arrivé, était de me jeter dans mon canapé, harassé et de me servir le premier verre. Le second accompagnait un repas frugal, sans saveur. Je commençais à perdre le sens du goût. Le troisième verre était pris sur le fauteuil, en silence. Après, je ne comptais plus. Tout dépendait du jour, des événements, des pensées sombres que je ressassais. Je m’endormais parfois sur le canapé, ivre, désespéré.

Mon apparence physique commençait à refléter sérieusement mon état d’esprit. Les sourcils froncés de Stadford le matin me le faisait bien comprendre. Mais je ne pouvais pas, je ne voulais pas prendre de repos. A quoi bon ? Seul dans mon appartement de plus en plus sordide ? Sans parler du travail, de cette ambiance oppressante du Ministère. Toutefois, j’avais la sensation que cela ne m’affectait plus autant. Pas comme avant.

Ce jour-là, Stadford m’invita à déjeuner. Peu habituel. Mais bon, je n’avais pas le cœur à refuser. D’ailleurs, je n’avais le cœur à rien.
Sortir dehors était peu prudent aussi, mais le Chaudron Baveur avait ce côté rassurant, inébranlable. Je me demandais bien ce que voulait mon vieux collègue.
« Tu as vraiment mauvaise mine. »
Sans préambule. J’avais déjà entendu cette tirade de la même bouche.
Ma réponse fut identique. Je haussai les épaules.
« Franchement, Weasley, t’as pas de soucis en ce moment ? »
Nouveau haussement d’épaules. Je posai ma fourchette.
« Pas que je sache. » élidai-je.
Le vieil homme jeta de furtifs coups d’œil alentours.
« Ecoute, tu n’es pas sans savoir que ton père fait partie des gens à surveiller… » Il se pencha en avant comme pour signifier que la conversation ne devait entendue que de moi-même.
« T’aurais pas des ennuis avec… enfin, les « collègues » ? »
Je répondis par la négative.
Mon voisin de table soupira.
« Parce que tu sais… J’ai pas envie qu’il t’arrive des bricoles. Mais comme tu as une mine de mort-vivant… Tu comprends… » dit-il en se beurrant copieusement une tranche de pain avant de poser son cheddar dessus.
Oui, je comprenais parfaitement.
« Juste une baisse de moral. » Bel euphémisme ironisai-je intérieurement.
Mon collègue fit une moue peu convaincue.
Le repas se termina dans le silence. Il n’était pas de bon ton de discuter de la situation politique actuelle, surtout dans un lieu public. Autant se présenter immédiatement à Ombrage et l’insulter copieusement.
« Tâche quand même de prendre l’air de temps en temps. » conclut Stadford en payant l’addition.

La crise actuelle ainsi que ma propre crise existentielle faisait de mon quotidien et de mes sentiments sur ma vie, une sorte de marasme noir et morbide, une sorte de torpeur comme si je vivais à côté de moi-même. Je ne me sentais pas vivre. J’agissais, je subissais, ne parvenant pas à sortir ma tête de ce bourbier, noyé en permanence dans cette brume, ce flou abstrait sans projection solide sur l’avenir. Quel avenir dans un monde en guerre, en décadence qui tombe de plus en plus dans le despotisme, dans un système à l’agonie, sans échappatoire possible ? Quel avenir pour notre génération élevée dans une pseudo insouciance, coupée d’un seul coup de son avenir ? Avec tous nos espoirs qui reposaient sur un enfant, un adolescent, majeur, certes mais si peu armé face à la menace. Depuis quand les adultes font peser sur leurs enfants, qui plus est un seul dans notre cas, le poids de leurs propres erreurs ? Je me surpris à penser à ce que faisait Harry à ce moment-là, pendant que je m’enivrais avec ma bouteille de scotch, seul comme le dernier des moins que rien. Est-ce que mon petit frère, Ron, l’accompagnait tel un second fidèle ? Lui, au moins, avait du courage, pas comme moi.

Je crois que lorsqu’on commence à dépérir comme je le faisais, il arrive à un moment où on se retrouve sur le fil. J’avais si peu de repères que je suivis les conseils de mon collègue et commençais à « prendre l’air ». D’ailleurs, je commençais à ne plus supporter le fait de tourner sans cesse en rond dans mon appartement parce que je n’arrivais pas à dormir. Les insomnies de plus en plus fréquentes m’amenaient à un état de stress et d’énervement. Ruminer sans cesse ne devait sans doute rien arranger. Je sortis donc faire un tour dans le quartier. L’air humide envahit mes poumons et je respirai profondément et suivis un chemin imaginaire et totalement aléatoire.
Ironie du sort qui s’amusait à me laisser la tête dans la boue où je m’étais précipité ? Mes pas me menèrent à un pub dans un recoin de Havering. Jamais je n’aurais cru que j’allais mettre les pieds dans un tel endroit. Mais j’avais cette sensation de manque qui se faisait ressentir de plus en plus souvent ces derniers temps. Il fallait bien avouer que j’étais devenu dépendant à l’alcool mais je n’arrivais pas à m’en rendre véritablement compte. Ce besoin d’oublier et la prise de conscience que ma vie ne se déroulait absolument pas comme je le souhaitais, sans avenir autre que le lendemain, aucune projection, aucune envie de construire quelque chose, de surcroit seul…

La porte s’ouvrit laissant sortir deux types au regard éthéré. Ils s’éloignèrent cahin-cahan sur le trottoir. Je les suivis du regard. Peut-être n’était-il pas encore l’heure pour le patron de sortir manu militari les clients complètement imbibés. Je soupirai, hésitant, me demandant bien ce que je faisais là. Ne valait-il mieux pas rentrer chez moi ? Je n’avais rien à faire ici, ce n’était pas mon monde, mon univers. J’avais le sentiment que cette porte représentait bien plus que la simple ouverture vers l’intérieur de ce pub. Comme si la pousser me basculerait encore plus en avant dans ma propre perdition.
Un coup d’œil à travers les vitres embuées me permit de jauger de l’atmosphère. Quelques visages souriants, riants, se tapant dans le dos. Une sorte de convivialité autour de la boisson. Un écran de télévision montrait des images de chevaux qui courraient à perdre haleine, défilant sous les yeux d’un groupe excité qui criait en agitant des petits papiers. Derrière le comptoir le patron terminait d’essuyer un verre en conversant avec un client. Un autre rigolait. Peut-être avais-je une image trop biaisée de ce genre d’endroit. A première vue, l’ambiance avait l’air sympathique et j’avais tellement assez de ma solitude. Alors, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas franchir ce pas ?

Le tintement me fit légèrement sursauter. J’eus le sentiment d’un glas sonnant pour quelque chose mais je ne sus quoi. Je m’attendais à des têtes se tournant vers moi, avec leurs regards suspicieux, moqueurs, juges. Mais mon entrée se fit dans l’indifférence la plus totale. Pas un mouvement dans ma direction. Tant mieux.
Je me dirigeai prudemment vers le comptoir, peu à l’aise, pas du tout dans mon élément. Cependant, maintenant que j’étais rentré, faire volte-face et sortir me paraissait tout à fait déplacé. Le patron haussa un sourcil quand je m’assis, sans doute sa façon de demander sa commande au client. Je demandais un verre de mon addiction du moment.
Je trempai mes lèvres et bu tout d’une traite comme à mon habitude. Je n’avais considéré l’alcool comme quelque chose à boire avec délectation. Je ne recherchais que l’ivresse et le plus vite possible. Je jetais un coup d’œil alentour. Les conversations allaient bon train. Quelques allées et venues de fumeurs faisaient tinter la clochette suspendue à la porte. Le patron accordait quelques saluts à quelques habitués, prenait des nouvelles de certains. Rien d’extraordinaire. Parfois un type parlait plus fort que les autres.
Dans un coin, se tenait un homme que je n’avais pas remarqué. Il avait gardé sa casquette, une veste de toile grossière le couvrait. Le patron lui versa son verre et l’homme fit signe de laisser la bouteille près de lui. Le tenancier fronça les sourcils puis secoua la tête comme désolé. Il se dirigea vers moi.
« Je vous ressers ? »
J’acquiesçai.
« Tâchez de pas le boire cul-sec. Je vous ramasse pas. » dit-il d’un ton un peu bourru. Je pense que ma frêle constitution remettait en doute ma résistance à l’alcool.
Il repartit vers l’homme du coin. Il se pencha vers lui et se mit à converser avec lui. Le gars hochait de temps en temps la tête, haussait parfois les épaules d’une manière lourde comme si elles portaient un grand poids.
Puis, le patron le laissa tranquille pour aller servir d’autres clients et mettre en garde quelques échaudés sans doute déçus de la conclusion de la course de chevaux.
Soudain, le gars tapa violemment son verre sur le comptoir. Le bois résonna sourdement. Il se mit à vomir un chapelet d’insanités. Certains clients se figèrent et regardèrent d’un air désapprobateur dans sa direction. Toutefois la majorité s’en retourna à son occupation.
Parmi ses hurlements qui redoublèrent avant que le patron ne soit près de lui, je compris à peu près la teneur de ses propos.
« Ah la salope, partie avec un gonze… Et mes gosses, mes gosses…. » Le pathétique personnage se mit à pleurer et se rassit maintenu par la forte poigne du tenancier qui devait sûrement en avoir vu d’autres, à fortiori à cette heure tardive.
« Les femmes toutes des traînées… » dit un type à ma gauche. « Pour ça que ch’suis pas marié. Fini toujours mal… » soliloqua-t-il d’un air philosophique en terminant son verre. « Faut pas se laisser bouffer par les gonzesses. »
Je n’entendis là que le discours d’un ivrogne. Lassé de cette scène et enfin fatigué, je laissai les quelques pièces servant à régler ma consommation puis m’en allai. Je Transplanai dans une impasse.
Harassé de ma sortie nocturne, je m’effondrai sur mon lit et plongeai dans un sommeil aux rêves étranges avec des enfants qui me montraient du doigt en riant et répétant ce même complet : « traînée, trainée, trainée… » Puis je vis le tenancier du bar qui affirmait d’un ton bourru qu’il ne fallait pas « se laisser bouffer par les gonzesses. »
Je me réveillai perplexe et la tête dans cet éternel brouillard.

La deuxième marche de l’escalier, un nouveau palier dans le gouffre… Après l’alcool, le vice. La première fut une stagiaire, jeune, pimpante, blonde aux yeux pétillants. Fraichement sortie de Poudlard. Je n’ai jamais été un garçon populaire, pas de groupies agglutinées derrières mes pas, pas de gloussements à mon passage (à part moqueurs), pas l’aura des joueurs de Quidditch ou des beaux garçons. Et pourtant je les ai collectionnées pendant des mois, les femmes. Par je ne sais quel mystère. Je perdais pied, passant de bras en bras, de parfums en parfums, de lits en lits.

Leslie était une jeune diplômée de Poudlard, fraichement remise de ses ASPICS. Après avoir travaillé comme pigiste pour la Gazette, elle tentait de décrocher un poste au Ministère. Son comportement était celui de la masse, ne pas douter du Ministère ou fermer les yeux sur ses agissements. Elle n’eut pas trop de souci pour intégrer le Service des Transports Magiques. Pourquoi je me souviens bien d’elle ? Sans doute parce qu’elle fût la première après Leila. Le début de la longue dégringolade.
Comment moi, l’insupportable, le peu engageant Percy Weasley, ai-je pu la mettre dans mon lit ? A vrai dire, je ne me l’explique pas. Je ne m’en souviens plus tellement. Les quelques saluts dans le couloir et l’ascenseur, se sont transformés en un repas frugal partagé à la pause de midi. Les quelques discussions sur divers sujets se sont prolongés par un baiser volé de sa part. Et puis, je ne sais pas, je n’ai pas vraiment vu venir. Je me suis réveillé dans un autre lit, sous des effluves d’un parfum lourd et capiteux, un bras parsemé de grains de beauté passé au dessus de mon épaule. Alors, j’ai pris mes affaires et je me suis enfui. Je me sentais stupide et complètement hagard. J’avais juré de ne plus faire confiance à une femme pour un bon moment en tout cas et je me retrouvais dans les filets d’une gamine un peu entreprenante. Les explications qui suivirent confirmèrent ce que je pensais Leslie savait ce qu’elle voulait et sa lubie du moment était ma personne. Oh, cela ne dura pas très longtemps, la jeune femme était d’un naturel volage et un fois goûté le fruit, elle s’en séparait aussi sec pour aller voir ailleurs avant de se lasser. Comment pouvait-on être aussi frivole par les temps qui courraient ? Je qualifiais immédiatement, non sans être passablement vexé, la demoiselle de stupide. Quelques verres plus tard consommé à la va-cite dans un pub transformèrent mon jugement en un verbiage méchant contenant le qualificatif « traînée ».

Même si ce n’était absolument pas sérieux et que je n’avais aucune emprise sur les événements, le sentiment de m’être fait larguer comme une vulgaire chaussette, comme un jouet dont on ne veut plus, avait éveillé en moi un sentiment de dégoût envers les femmes qui se mua, comme par magie ou plutôt sous l’effet de quelques verres de vodka bien envoyés, en une envie de vengeance. Vengeance envers celle qui m’avait précipité dans le trou. Vengeance envers celle qui m’avait enfoncé la tête dans ce même trou. La solitude, la déchéance dans laquelle je me trouvais transforma ce ressenti individuel en purge collective. Si les femmes s’amusaient à nous faire souffrir, nous pauvres hères un peu attentifs à leurs égards, pourquoi ne pas les faire payer leur mesquinerie ? Cette idée lumineuse sous l’effet de la boisson m’apparut rapidement comme la pire des idées au réveil. La bouche pâteuse, l’œil jauni, mon reflet dans la glace me donna des frissons. Comment ne pas voir à quel point j’étais atteint par ce mal qui me rongeait. Et tout cela à cause d’une femme ?
Non… il fallait l’oublier. Et pour cela, la seule idée qu’il m’arriva à travers le brouillard fut d’aller voir d’autres femmes. Mais au vu de ma tête actuelle… Je me sentais m’effacer. La conscience de mon état physique, les regards suspicieux de mon entourage professionnel et les questions que posaient Stadford avec son ton paternaliste m’alarmèrent enfin.

Là, au dessus du lavabo, face à ce reflet que je ne commençais à ne plus reconnaître, je décidais de me reprendre en main.
Mais seul… J’étais trop optimiste.
Je ne réussi pas à freiner ma consommation d’alcool et les cadavres remplissaient les poubelles. Ce besoin irrépressible de plaisir immédiat avait effacé toute objectivité, toute discipline corporelle.

La fin de la journée solitaire engendrait cette inévitable rencontre avec la bouteille. Oh, je ne la cachais même pas. Ah quoi bon ? Personne ne venait me rendre visite. Même mes affaires sales qui trainaient un peu partout ne soulevaient plus d’objection de ma part. Le silence, la bouteille, la lampe d’appoint, le mur. Mes soirées se résumaient à ça. Pas la force ni l’envie de travailler. Mon bureau se couvrait de poussière, de parchemins entassés, de plumes séchées.

Quand la sombre et glauque atmosphère de mon appartement me révulsait au plus au point et que je reverser tout sur mon passage ne me calmait pas, je sortais. J’errais tel un Inferi dans les rues de Londres, à pied, par tous les temps, je marchais d’un pas rapide, droit devant moi, ne distinguant pas les passants qui me paraissaient être des ombres floues, inintéressantes. Peu importe la pluie, le froid, le vent glacial de novembre, la nuit noire qui s’abattait de plus en plus tôt et chassait le chaland pressé de retrouver son foyer, je devais sortir. J’étouffais, je hurlais en moi-même.
Lorsque, lassé de ma course, je m’arrêtais, je rentrais dans un bar. Je ne rechignais plus à entrer dans de tels endroits, la présence d’autres comme moi me réconfortait, me faisait dire que je n’étais pas le seul à toucher le fond. Une sorte de solidarité sous-entendue.

Mon physique ingrat appela l’ingratitude. Aventure d’une soirée en compagnie d’une soubrette aussi éméchée que moi que j’avais rencontrée dans un bar au hasard. Londres en regorgeait, les Moldus, après le travail, se retrouvaient dans ces lieux pour partager un instant de convivialité. Passades rapides avec Leslie qui y revenait parfois sans doute lassée d’un autre. Je me fichais pas mal que ce ne soit que pour coucher. Je m’abandonnais dans les plaisirs immédiats sans rien donner en retour, sans attendre de mes partenaires que d’être une sorte d’exutoire. Sans aucun doute, ce devait être leur point de vue également. Mais je n’en avais cure.

La fragrance des parfums différait, la douceur des draps changeait, les motifs du papier peint se succédaient. La texture d’une peau, la souplesse d’un sein, la douceur d’une chevelure, toujours différentes… Cependant, la même sensation de malaise suivait ces nuits décousues. Un sentiment misérabiliste qui m’envahissait. Un dégoût de moi-même de ce reflet dans la glace. De ma pâleur fantomatique, disparaissant derrière mes tâches de rousseur. De mes cheveux ternes dont la couleur rousse paraissait en berne. De cet œil au cristallin jaune, morbide, laid et humide. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Une ombre pâle aux contours indéfinis.

Comment ai-je réussi à conserver mon travail ? Je ne me l’explique pas. Mon apparence se liquéfiait, mon caractère se dégradait. Je ne me reconnaissais plus. J’accomplissais mon labeur, en silence, les mêmes gestes inlassablement répétés. Je m’éclipsais, honteux de ma condition infiniment plus visibles face aux autres. Le soir, seul face à ma solitude ou en mauvaise compagnie, je me noyais dans les addictions. Je ne savais plus trop comment m’en sortir. En avais-je envie d’ailleurs ? J’avais retrouvé une sorte d’équilibre, dangereux pour moi-même, mais une routine rassurante.

Je pense qu’au fond de moi, je me suicidais à petit feu de manière inconsciente. Comment revenir vers les autres, vers ma famille, du fond de l’abîme dans lequel je me trouvais ? Cela signifiait faire ressurgir toute cette culpabilité, avouer que je m’étais fourvoyé, me former à aller mieux et cela était au-dessus de mes forces. La pensée de mourir noyé dans l’alcool sans que personne ne s’en aperçoive, seul, oublié de tous était une perspective qui me paraissait envisageable et ne m’effrayait absolument pas. Voyez à quel point j’en étais. Pitoyable, n’est-ce pas ?
Je recherchais dans l’alcool l’oubli de ma condition.
Je recherchais dans d’autres bras l’étreinte de celle qui m’avait plongé dans cette condition.

Car je ne l’oubliais pas, non. Elle… Ses bras, son parfum, sa douceur, sa voix. Une relation éphémère d’une année mais qui m’avait plongé dans un tel sentiment de plénitude comme si ma vie allait continuer toujours ainsi, que c’était parfait ou presque, dans cette petite bulle hors de la guerre. Ne me doutais-je pas que cela n’allait pas durer ? Que je ne méritais pas cette situation ? La réalité est brutalement réapparue et son cortège de désillusions. La chute, la déchéance. Quand tout cela allait finir ? Je n’ai jamais eu le courage d’un Gryffondor. Je n’ai pas l’étoffe d’un héros même un héros du quotidien qui porte son fardeau sans rechigner. J’étais devenu faible et je méprisais ma pitoyable personne.

Comme si cela n’était pas assez, comme si une force supérieure voulait enfoncer un peu plus ma tête dans la fange, un autre malheur s’abattît sur moi.

De toute ma fratrie, les jumeaux étaient ceux avec lesquels les relations étaient difficiles. Une sorte de barrière d’incompréhension nous séparait. Leur univers et le mien étaient différents. Evidemment, plus sûrs, plus populaires que moi, ils profitaient de la première occasion pour m’abreuver de leurs quolibets et j’étais la cible préférée de leurs pitreries. Nombre de querelles nous opposaient, en particulier lors de notre adolescence.

La culpabilité me rongeait. Je n’avais jamais cherché à les comprendre tous les deux. Parce qu’on ne pouvait pas évoquer l’un sans l’autre. Fred et George, deux inséparables. Une seule entité. Et pourtant cette unité avait été brisée. Personne les connaissant n’aurait plus l’envisager, l’imaginer…

J’étais tellement détaché de la réalité à cet instant. Alors que se jouait l’avenir du monde sorcier, je m’abîmais dans une bouteille de vodka. Pure. Je n’étais qu’une bête aux instincts primaires, un monstre sans sentiments. Je me haïssais. Je voulais disparaître.
Le lendemain de la Bataille de Poudlard était apparu pour moi comme un jour comme un autre. L’exaltation des autres ne m’atteignit pas. Je ne comprenais pas.
« La Guerre est finie ! » Stradford chantonnait. Il ne s’occupait guère de moi, ayant compris que ses mots ne m’atteignaient pas. Mais ce matin, son excitation, sa joie était tellement immense qu’il me secoua.
« La Guerre est finie ! Harry Potter a vaincu ! » Je le regardai en fronçant les sourcils, essayant d’assimiler l’information.
« Nous sommes libres. » murmurai-je enfin. Alors, c’était vrai… Les espoirs des uns s’étaient concrétisés avec la victoire d’autres. Seul celui qui pouvait défaire le Mal… Je fermai les yeux et soupirai.
Stadford me tapa dans le dos, ravi que je réagisse enfin à quelque chose.

Il avait donc eu une Bataille. Et une victoire…

« Rentre chez toi ! » dit Stadford qui se préparait également à partir. En effet, cela ne servait à rien de venir travailler, le Ministère était vide. Tout le monde partait à Poudlard ou chercher les membres de leur famille cachés aux quatre coins de l’Angleterre. D’autres allaient fêter la victoire en famille. On travaillerait plus tard, l’heure était aux réjouissances.

Et moi…
Hébété, laissé seul, qu’allais-je faire ?
Evidemment, une occasion de revoir les miens se présentait. Mais dans mon état… Je ne voulais pas voir l’expression de dégoût des miens, les larmes de pitié de ma mère. Je n’avais le courage de les affronter même en ces circonstances joyeuses…

Alors, une fois de plus, j’ai fui. De toute façon, je n’étais qu’un lâche.

J’attrapai juste la Gazette afin d’avoir quelque lecture et prendre connaissance de ce que j’avais raté. La Bataille de Poudlard… Le Ministère avait été en effervescence et je n’avais pas pris part. Encore une fois, j’avais fait preuve de lâcheté. Je n’avais pas participé à l’effort commun. Par lâcheté. Et aussi parce que ma Magie commençait à me jouer de sacré tours. Cela faisait quelques semaines que lancer des sorts me posait problème. Même les plus mineurs se transformaient en catastrophe. Quand je manquai de mettre le feu à mon appartement, je décidai de ne plus faire de magie. L’état de mon intérieur commença à se détériorer et je me cantonnais à vider les poubelles quand cela devenait insupportable. Je n’osais même plus Transplaner. Alors je rentrais à pied.

Je me jetai sur mon divan et ouvrit le journal. La Gazette n’avait pas chaumé. Quelques heures à peine avant, la bataille faisait encore rage et pourtant les journalistes parvenaient à nous fournir de nombreux détails. Chaque mot, chaque ligne parcourue me vrillait le cœur et me renvoyait à mon propre égoïsme, ma propre lâcheté. J’avais pratiquement plongé dans un coma éthylique parce que je n’avais pas osé venir, parce que je n’avais pas voulu venir prêter main forte à la Communauté Sorcière que j’avais juré de servir à ma façon en rentrant au Ministère. Ironie du sort ? Alors que j’aurais pu être utile peut-être véritablement pour la première fois de ma vie, j’avais tourné le dos. La cuite fut monumentale, j’avais vomi longuement alors que cela ne m’était plus arrivé depuis un moment. Le fait de n’avoir rien pu avoir avalé d’autre que la bouteille entière de vodka avait sûrement aidé à parvenir à cet état de loque humaine.

Alors, évidemment, lorsque la liste des victimes, apparut, étalée sur deux pages, je ne pus m’empêcher de tourner la page… mais juste avant, un nom me sauta aux yeux. Hasard acharné contre ma personne pour mieux me montrer à quel point j’étais détestable ? C’est fou à quel point la vue périphérique est bonne. Quand j’entraperçus furtivement le nom de Weasley avant de tourner la page, j’arrêtai mon geste net. A cet instant, le temps me parut suspendu comme dans un mauvais rêve. L’instant où le cœur s’arrête brusquement, le battement en moins qui se fait sentir et le souffle qui se stoppe net.

Weasley Frederic.

Pas un son ne sortit de ma bouche. Pas même un cri. Je n’avais pas la force, mes poumons était vides, mes cordes vocales coincées.
Fred.
Fred, l’éternel jumeau de George. Car immédiatement, sans même y faire attention, je pensai à George. La moitié de Fred, son double, son reflet.
Les larmes que je pensais taries depuis des mois coulèrent sans retenue. Et mon cerveau s’arrêta de fonctionner.

Suivi le réveil. Douloureux. Le carnage. Innommable.
A travers le brouillard, j’entrevis les retombées de ma crise de désespoir. Les bouteilles, achetées en vitesse, toutes vides. Les morceaux épars de la Gazette disséminés aux quatre coins de la pièce. L’odeur. Cette odeur de régurgitations froides. Cette odeur entêtante mêlée à celle de l’urine.
La honte. Le dégoût.

Je me trainai misérablement vers la salle de bain. Me déshabillai avec des gestes lents et incertains. Je tremblais. Je fus pris de nouvelles nausées et me précipitai vers la cuvette. Je vidai ce qu’il restait dans mon estomac : un mélange d’alcools et de la bile.
Lentement, je me glissai dans la douche et ouvris l’eau. Glacée. Le contact m’arracha un cri et je me mis à grelotter en claquant des dents, appuyé contre le carrelage pour tenir debout. Je restai de longues minutes sous le jet d’eau froide, tremblant, les yeux exorbités, assommé.

Nu et misérable.

Quand je repris un peu mes esprits, je me dirigeai à peine essuyé vers ma chambre et enfilai mes vêtements, les doigts gourds à cause du froid.
Je me redirigeai vers la pièce principale. Le spectacle qui s’offrit à ma vue m’horrifia. Je pris mon courage à deux mains (l’expression me fait maintenant rire mais c’était tout ce que mon état me permettait comme courage) et me mis à ranger cette explosion de colère, de rage et de désespoir.

Je descendis les sacs poubelles contenant les cadavres de verre et les restes de mes vêtements souillés, irrécupérables.
Le couvercle claqua dans un bruit sec.

Fred était mort.

Je n’avais pas été vraiment mis devant le fait accompli. Enfin, si. Lire le nom de son frère dans une rubrique nécrologique n’était pas la meilleure des façons. Je savais au fond de moi que j’aurais dû être avec ma famille à pleurer devant sa dépouille. Fred était un Héros.

Moi. Je n’étais qu’un traître.

Encore une fois j’ai fui. Je ne parviens pas à décrire les sentiments qui m’ont animé face à cette mort-là. Etrangement, je pensais plutôt à George. Avoir un jumeau est quelque chose que le commun des mortels ne peut pas comprendre. Leur relation était très fusionnelle parfois malsaine et les entendre terminer la phrase de l’autre sans concertation préalable pouvait effrayer quand on n’avait pas l’habitude. Je n’avais guère apprécié leurs farces que je trouvais futiles. Etant la cible principale de leurs moqueries, ceci expliquait cela.
Pourtant, lorsque j’avais aperçus la façade éclatante de couleurs de « Weasley, Farces pour Sorciers Facétieux », le soupir exaspéré avait été vite remplacé par un petit sourire. A leur manière, ces deux-là iraient loin. Je le pensais sincèrement. Croiser leur vitrine me pinçait aussi le cœur car cela me ramenait à des souvenirs lointains où je les sermonnais sans cesse et où ils se moquaient de moi. Des disputes fraternelles incessantes mais inévitables au vue de nos caractères opposés. Je n’ai jamais réussi à tenir tête à cette entité-là.

Je me suis beaucoup demandé s’ils m’avaient haï après mon départ mouvementé du domicile familial. Sans nul doute. Qui savait ce qu’il leur passait par là tête ? Leur connexion était quelque chose d’indescriptible.
A bien y réfléchir, je me demandais ce qu’il serait advenu de leur complicité s’ils s’étaient mis à fonder chacun leur foyer. Quelle femme supporterait une complicité plus forte que l’union de son couple ?
Fred et George. Toujours. Ni Fred. Ni George. Jamais l’un sans l’autre.
Fred ET George.

Mais maintenant, c’était George. Seul. Et sa peine, personne ne devait la comprendre ni même l’effleurer, ne serait-ce qu’un instant. Pas même Ron ou Bill. Même si la déchirure fraternelle était énorme, celle-ci pour George seul se situait au-delà des mots.

Je savais que ma mère ne m’écrirait pas cette fois-là.

Je ne mis pas les pieds au Ministère le jour d’après. Ni les suivants d’ailleurs. J’errais sans but dans les rues de Londres.

La nuit tombait et les réverbères grésillèrent en s’allumant. Leur lueur projetait des cercles de lumière que j’évitais. Je préférais rester dans l’ombre. Je ne méritais pas la lumière. Les intersections défilaient, je traversais, fendant la foule, au milieu de gens que je m’imaginais plus heureux que moi. Rien n’était plus triste que ma pauvre personne qui marchait laborieusement dans les rues de Londres. Un passant anonyme.

Qu’ils m’oublient. Qu’ils me considèrent comme mort car pour moi, je l’étais. Un être mort qui ne tenait debout par je ne savais quel prodige.
La mort, la solitude. Savoir les siens traversant les tragédies ensemble, plus soudés que jamais et moi… désespérément seul.
Et si je disparaissais pour de bon, leur peine serait-elle plus lourde ? Ou cela nous apaiserait-il tous ?

Je ruminais mes pensées, les mains dans les poches. La pluie se mit à tomber, un petit crachin qui s’insinuait partout. Je remontai inconsciemment le col de l’imperméable que j’utilisais pour mes virées nocturnes dans le monde des Moldus. Je m’avançai sur la chaussée, toujours plongé dans mes songes morbides.

Soudain, des cris résonnèrent à mes oreilles ainsi qu’un bruit que je ne parvins pas à identifier. Je tournai instinctivement là tête.

Et c’est là que je vis les phares de la voiture.

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