Chapitre 4 : Petits bonheurs et grands malheurs

Avec l’hiver, la seconde guerre éclata véritablement. Les menaces qui pesaient sur notre monde devinrent de plus en plus présentes. Ce n’était pas ce qui m’effrayait le plus. J’avais peur pour Leila. Les meurtres de Moldus étaient plus nombreux et plus sanglants. Jour après jour, la liste des victimes s’allongeait. Le cauchemar tant redouté recommençait, les temps de l’apogée de Vous-Savez-Qui étaient de retour.

C’était la panique au Ministère, le personnel qui opérait sur le terrain se faisait décimer, assez discrètement certes, mais il fallait réussir à cacher tout ce qu’il se passait aux Moldus et même à notre propre population, pour éviter la panique. De ce fait, les brigades d’Oubliators étaient débordées, même les employés d’autres secteurs étaient réquisitionnés.
Sans compter que certains employés du Ministère étaient passés de l’autre côté, nous le savions. Il y avait des espions, des fuites. Mais comment savoir qui ? Sans cesse, nous nous épiions les uns les autres, c’était à la limite de la paranoïa. Le moindre comportement suspect, un seul pas de travers et on pouvait se retrouver emprisonné à Azkaban. La délation, la corruption semblait ronger peu à peu les beaux principes du Ministère. Mais chacun avait ses secrets, sans forcément avoir un lien avec les forces du Mal. Moi, j’en avais un, il s’appelait Leila.
Les amitiés se brisaient comme un rien à cause de soupçons. Mais il fallait bien être prudent. Sous l’apparence la plus innocente pouvait se cacher un partisan de Vous-Savez-Qui. Tout le monde savait ça. Mais quand même… Le vieux collège de mon père, Perkins, faillit croupir dans une cellule d’Azkaban pour le reste de ses jours. On l’avait soupçonné de commanditer des massacres de Moldus. Bien sûr, ça n’était pas le cas.
Je trouvais cette situation parfois grotesque, exagérée. Mais j’étais jeune, je n’avais pas connu la première ascension de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Je ne pouvais pas comprendre le comportement des anciens. Je devais me contenter de vivre au jour le jour et de suivre les directives sans broncher. Je n’avais jamais été quelqu’un de révolté, je suivais le mouvement, les ordres, un point c’était tout. Je n’avais jamais tenté de discuter.
Je n’avais jamais connu une telle ambiance de haine et de terreur. Cela finit par m’envahir petit à petit, au fil des jours. J’avais toujours une boule dans l’estomac en fin de journée. Et si jamais, un jour, je retrouvais la Marque des Ténèbres flottant au dessus de la maison de Leila ? Et son cadavre déjà froid gisant par terre ? Ces pensées avaient quelque chose de morbide mais elles traduisaient l’angoisse que j’éprouvais parfois.
Personne ne savait que j’avais une relation avec une Moldue, personne ne connaissait Leila. C’était une cible facile pour les partisans de Lord Machin. Elle vivait seule, habitait dans un quartier peu fréquenté. Et comme je rentrais de plus en plus tard, je ne pouvais pas m’assurer qu’elle allait bien, les soirs que je ne passais pas avec elle. Cela me tourmentait, je ne mangeais presque plus, sans cesse aux abois. La paranoïa environnante commençait à me gagner petit à petit. Et le matin où j’appris que les Mangemorts avaient fait une descente dans le quartier voisin, je ne dormis presque plus les jours d’après. Quand j’y parvenais, je me réveillais parfois en sursaut en pleine nuit pour vérifier que Leila était toujours à côté de moi.
Je pense que le pire était de tout devoir lui cacher. Leila était loin d’être stupide. Elle devinait bien qu’il se passait quelque chose mais n’osait pas le demander, sentant que je ne lui en soufflerais pas mot. Alors, elle tentait de me protéger d’une menace qu’elle ignorait. Surtout qu’elle pesait plus sur elle que sur moi. Je me savais bien incapable de la protéger si jamais l’ennemi s’en prenait à elle. Et cela me faisait encore plus mal. Et pas qu’à mon orgueil.

Nous nous enfoncions de plus en plus dans l’hiver et les jours étaient de plus en plus froids. Noël approchait et les mauvaises nouvelles se succédaient, mais ce n’étaient que de petits incidents, des coups discrets. Chaque camp semblait attendre quelque chose. Qui allait frapper le premier ? Comment s’amorcerait la bataille ? Pour l’instant, aucune personne de ma famille n’avait été touchée. Ils étaient très proches de Dumbledore, ils risquaient gros. J’espérais, au plus profond de moi, que leur amitié avec le directeur de Poudlard ne pousserait pas mes parents à faire des sacrifices. Certes, j’étais en froid avec eux, mais cette boule amère, ces quelques remords que j’éprouvais parfois, me prouvaient bien que je me sentais encore lié à eux, et ce, malgré la promesse que je m’étais faite de les renier tous.
J’avais encore trop de fierté pour revenir vers eux. Et ce n’était pas mon père qui allait faire le premier pas. Je m’étais souvent demandé pourquoi il avait intercédé en ma faveur, alors que tous les autres avaient été limogés ou rétrogradés. Sans doute les supplications de ma mère, qui ne voulait pas que je me retrouve à la rue, avaient eu l’effet escompté. Ou alors, préférait-il que je garde mon quatre pièces à Londres et que je ne rentre pas au Terrier.

« Percy ? A quoi penses-tu ? »
La voix de Leila me ramena dans le salon de mon appartement où nous étions. Elle était négligemment allongée sur le divan, entre mes bras, et avait levé un visage interrogateur vers moi. Je l’embrassai sur le front pour lui faire voir que j’étais présent d’esprit.
« A rien… » mentis-je. La journée n’avait pas été plaisante.

« Oh ! Regarde ! Il neige ! »
Leila courut à la fenêtre en riant. La seule chose que je pouvais préserver c’était l’insouciance qu’elle avait avec moi. Avec un sourire pâle, je passai mes bras autour d’elle et regardait les premiers flocons de l’hiver voltiger au dehors avant de s’écraser sur le bitume.

Elle se serra contre moi et me caressa les mains. J’enfouis ma tête dans le creux de son épaule, cherchant l’oubli. Je ne voulais pas me rappeler du moment où j’avais ouvert cette note de service annonçant la mort de Ludo Verpey. Je n’avais pas tellement porté le directeur du Département des jeux et sports magiques dans mon cœur, avec sa bonhomie et son irresponsabilité dans l’affaire Bertha Jorkins, mais cela m’avait fait un choc de savoir qu’il s’était fait torturé à mort par deux Mangemorts. Le Doloris n’épargnait pas tout le monde, surtout les esprits. C’était le premier haut fonctionnaire du Ministère à se faire tuer dans cette seconde guerre.

Qui serait la prochaine victime qui me serait connue ? Ouvrir le journal chaque matin pour découvrir la liste des victimes qui s’allongeait petit à petit commençait à me répugner. Qui tomberait ensuite ? Les Diggory ? Les Lovegood ? Les Bones ? Olivier Dubois ? Pénélope ? Un Weasley ?
…Leila ? Elle était une Moldue, elle courait le plus de risques. Mais comment lui expliquer qu’un puissant mage noir menaçait l’existence des gens comme elle ? Et comment lui avouer qu’avec moi, elle n’était pas tellement plus en sécurité qu’ailleurs ? Quel fardeau… Elle essayait de me faire parler, je le lisais dans ses yeux, mais je ne pouvais m’y résoudre. Je ne voulais pas gâcher les moments privilégiés que j’avais elle. Quel lâche, quel égoïste je faisais…

« Viens… » me souffla-t-elle en me prenant la main.
Elle m’entraîna vers le tapis devant la cheminée et s’assit, me serrant contre elle. Caressant mes cheveux, elle murmura des mots que j’ai oubliés depuis, mais qui me rassurèrent. Elle me berça, me cajola comme un enfant. Je n’avais pas prononcé un mot sur ma tristesse, mais elle avait compris ce qu’elle devait faire pour me faire oublier mes soucis.
Et puis, ses caresses devinrent plus insistantes, plus sensuelles. Je fermais les yeux comme pour calmer le flux de sensations qui me parcourait le corps. Et lentement, au fil de ses murmures, nous fîmes l’amour, doucement, tendrement comme pour ne pas briser cet instant qui resterait gravé dans ma mémoire.

Les nouvelles se suivent et se ressemblent parfois, surtout quand ce sont des mauvaises nouvelles. Surtout quand elles sont tragiques… Elles vous tombent dessus sans que vous n’ayez rien demandé. Et peu importe le contexte, peu importe le fait que vous vous doutiez que cela finirait bien par arriver, vous n’êtes jamais prêt, il ne faut pas se leurrer. Quand bien même vous possédez une carapace faite du métal le plus dur, elle finit toujours par craquer, tôt ou tard…

Je me souviendrais toujours de cette lettre de ma mère. Elle a porté un coup à ma carapace et l’a fissurée. Je me suis senti si misérable…

La famille Weasley avait perdu un fils…

Maman… Ton écriture tremblante trahissait vivement ton émotion. Combien de larmes as-tu versées à la maison pendant que Papa était parti au Ministère régler les formalités ? Bill, Fred, George, Ron, Ginny… Quel a été le poids de votre chagrin en apprenant la disparition de votre frère ? Le pétillant, le vivant Charlie…
Il s’est éteint comme une flamme qu’une bourrasque aurait éteinte. Il est mort pour le compte de votre Ordre, en mission pour Dumbledore… Il est mort assassiné, tué par des partisans de Vous-Savez-Qui. Il est mort loin de nous, dans la lointaine Roumanie.
Maman, tu ne m’as jamais dit comment il était mort. Peut-être était-ce pour m’épargner les détails morbides d’une agonie violente. Comment l’ont-ils tué, hein ? Hein, Maman ? S’est-il éteint en une seconde, la vie s’en allant subitement de son corps, ou bien s’est-il tordu de douleur, les membres crispés sur le sol sous l’effet d’un Doloris sans pitié ?
Charlie… Charlie, le légendaire Attrapeur de Gryffondor, l’enthousiaste, le magnifique, le passionné Charlie, le généreux Charlie. Ta mort m’a fait subitement retomber sur Terre et l’atterrissage a été brutal. Combien de fois t’es-tu moqué de moi avec Bill, en me disant que j’étais trop sérieux pour mon âge ? Qu’il fallait que je m’amuse tant que j’étais petit, car on ne savait jamais ce qu’il pouvait arriver ? Si tu avais eu un credo, ç’aurait été cette phrase moldue : « Carpe Diem ». Ces deux mots te décrivaient tout entier. Tu croquais la vie à pleines dents.
« Nous partons en Roumanie chercher Charlie pendant les vacances de Noël. » disait la lettre de Maman. Charlie était pourtant mort à la fin de l’automne, quand les dernières feuilles étaient tombées et le vent avait tout balayé, comme pour dire qu’un temps était passé et qu’il fallait tourner la page.
Moi je n’en ai pas eu le courage… Je ne suis pas allé avec ma famille chercher ce qu’il restait de Charlie. Je ne voulais pas les voir dans leur douleur, je ne voulais pas que celle-ci nous rapproche, je voulais vivre la mienne seul, en silence. Comme toujours.
Ils m’en ont sûrement voulu, m’ont certainement traité de tous les noms, m’ont maudit… Mais je ne voulais pas y aller. J’avais envie de garder au plus profond de mon cœur l’image d’un Charlie vivant et gai et pas celle d’un cadavre blême et émacié duquel toute vie avait disparu.
Et puis je leur en voulais à tous. Quel genre de parents laisserait sciemment leur fils risquer sa vie même pour une juste cause ? Non… non… je ne devais pas penser ça… je devais me dire qu’il était mort avec honneur, qu’il s’était battu et avait donné sa vie pour que d’autres n’eussent pas à le faire. Qu’il avait agi comme moi je n’oserais jamais.
Tu as toujours été courageux, Charlie. Je me souviens… Tu me défendais toujours quand les jumeaux m’embêtaient. Comme j’ai été triste quand tu es parti pour la Roumanie. Bill avait déjà rejoint l’Afrique, et tu nous quittais à ton tour. J’ai fait le fier, je t’ai laissé croire que ton départ ne m’affectait pas mais ce n’était pas le cas. Avec ceci, la tâche d’être l’aîné me revenait, c’était à moi de veiller sur le reste de la fratrie et j’ai pris ce rôle plus au sérieux que tous les autres. J’avais tant de choses à prouver, je me devais d’être le meilleur.
Mais… pour le reste du monde, tu es mort comme un de ces anonymes qui n’auraient rien d’autre comme reconnaissance que de figurer sur une liste du Ministère. Peut-être auras-tu droit à une médaille. Un Ordre de Merlin, Troisième Classe… Peut-être… Mais qu’est-ce qu’une médaille ? Cela ne remplacera jamais celui qu’on nous a enlevé… Charlie Weasley, perdu dans les milliers de victimes du Lord Ténébreux…

Je me souviendrai toujours du jour où j’ai reçu cette lettre. La mort de Ludo Verpey était encore toute fraîche, mais ne dit-on pas qu’un malheur ne vient jamais seul ?
Le seul courrier que je recevais me parvenait au Ministère, alors voir un hibou voleter près de la fenêtre du salon m’avait surpris. Mais je reconnus immédiatement Errol, le vieil hibou décati de la famille. Non sans appréhension, j’ouvris la fenêtre au volatile avant qu’il ne s’écrase, à bout de forces, sur le trottoir. Pauvre bête. Mes parents n’avaient pas encore pu le remplacer et lui offrir une retraite bien méritée. Je lui donnai de quoi reprendre des forces et détachai le parchemin accroché à sa patte. Que me voulait ma mère ? Car il n’y avait qu’elle pour m’écrire. Je croyais qu’elle s’était découragée après que je lui aie renvoyé son stupide colis de Noël, l’an passé.
Je gardai le rouleau dans ma main, pris d’un mauvais pressentiment. Le souffle légèrement irrégulier, je déroulai lentement la lettre. De nombreuses tâches d’encre diluée indiquaient les larmes versées par ma mère qui m’écrivait.

Mon cher fils,

Comment t’annoncer cette nouvelle terrible ? Je ne sais pas quels mots employer pour te l’écrire et je préfère aller droit au but avant que la douleur ne me déchire à nouveau. J’ai mis longtemps avant de t’envoyer cette lettre, mais il a d’abord fallu que je me remette un peu de la tragédie qui nous arrive.
Percy…Ils nous ont pris Charlie, à tout jamais.

Je butai sur cette phrase. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Non… Ce n’était pas possible… Si Charlie était mort, je l’aurais su au Ministère… Je parcourus le reste de la missive rapidement. Ainsi mon père avait fait jouer quelques relations pour m’épargner la douleur d’apprendre la nouvelle par d’autres. Bien sûr… Le deuil devait se faire en famille… Pas de larmes en public chez les Weasley. Etrange, ça ne leur ressemblait pas.

« Ils nous ont pris Charlie »… Charlie n’était plus… Ce frère que j’admirais beaucoup était mort.

C’est drôle comme parfois, les événements vous paraissent lointains. Et puis, soudain, ils vous sautent à la gorge et détruisent le peu d’illusions que vous gardiez précieusement. Et cela fait mal. Très mal.
La douleur de la perte d’un être cher peut se traduire de diverses manières. Certains hurlent, d’autres pleurent… Moi, j’enferme ma douleur dans ma poitrine et je la laisse me faire suffoquer.
Je tombai dans le plus proche fauteuil, essayant de bien me rendre compte de ce qu’il se passait. S’imprégner d’une réalité écrite sur du papier peut sembler dérisoire… Non, je n’arrivais pas à y croire. Il fallait que je m’en assure par moi-même.
J’enfilais la première veste qui me tomba sous la main et Transplanai immédiatement au Ministère, au Département des accidents et catastrophes magiques. Saluant rapidement le vigile de l’étage, je courus presque au bureau chargé de noter le nom des victimes, de les identifier et de les classer selon qu’elles étaient Moldues ou sorcières.
Le visage ridé d’Albert Stradford m’accueillit assez chaleureusement, malgré un regard qui me sembla empli de pitié. C’était une vieille connaissance de mon père, et je pense que ce fut pour cette raison qu’il devina l’objet de ma visite. Il fallut institer pour que le veillard consente à me donner la liste. J’étais au bord de l’implosion, utilisant tous mes talents argumentatifs. Ne voulait-il pas comprendre que c’était important. Quel manque de bon sens !
Il regarda autour de lui, vérifiant si personne ne regardait vers nous et me tendit un parchemin.
« Merci… » murmurai-je, en parcourant les lignes pour vérifier si tout ceci n’était pas une farce, un cauchemar grotesque…

Mais non… tout en bas de cette liste funeste, s’étalait bien ce nom : Charlie Weasley, suivi de la mention : sorcier. Charlie Weasley, sorcier. Et c’était tout. Je rendis la liste à Mr Stradford. La réalité, cette réalité si cruelle venait de me frapper en plein visage.
« Je suis sincèrement désolé, Mr Weasley. fit la douce voix de l’employé. Je sais ce que vous pouvez ressentir…
— Non ! Vous ne pouvez pas ! » hurlai-je sans pouvoir retenir ce cri.

Des têtes sortirent des bureaux et nous observèrent.
« Ne dites pas que vous comprenez.. » soufflai-je, la tête parcourue de douleurs atroces.
L’employé ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose.
Ca suffit… Arrêtez… N’en rajoutez pas… Laissez-moi… remballez votre pitié à deux Noises… Tous ces visages… Je les imaginais exprimer de la pitié envers moi… Arrêtez ! Pas de pitié pour moi… Ne jetez pas ces regards sur moi… Ca suffit…
Je suffoquai, et tous ces visages tournés vers moi qui semblaient tous dire des condoléances ne faisaient qu’augmenter mon malaise. Je fis un pas en arrière, complètement perdu… N’en rajoutez pas… Allez-vous en… Laissez-moi seul avec cette douleur qui m’étreint le cœur…
« Mr Weasley… »
Je secouai la tête, les yeux flous, l’air hagard, impuissant et fis un autre pas en arrière. Cette pièce, ces murs, l’air si lourd… Tout semblait fait exprès pour m’écraser.

Je tournai les talons et m’enfuis.
« Mr Weasley ! » entendis-je une dernière fois, alors que je m’engouffrais dans l’ascenseur, avec des notes de services, et pressai le bouton de l’Atrium. Je m’efforçai de rester maître de mes émotions durant la descente. Je ne pouvais me permettre de monter ma détresse aux autres. Eux, ils étaient dans leur travail, ils ne savaient pas. Comment pouvaient-ils paraître si sereins alors que Charlie était mort ?

Arrivé à l’extérieur, je me mis à courir sans but, tentant de libérer cette douleur qui bloquait ma poitrine. Charlie Weasley, sorcier. C’était tout ? Tout ce qu’il y avait à dire de lui ? Charlie Weasley, sorcier… Charlie était mon frère, c’était cet homme si gentil, si généreux, doux et bienveillant avec les animaux et les gens. Et c’était tout ce qu’il avait trouvé à mettre à côté de son nom : sorcier.

« Eh, Perce ! Tu veilleras bien sur les autres, hein ? C’est toi l’aîné, maintenant…
Perce, ne sois pas triste, je t’écrirais des lettres… Ce n’est pas si loin la Roumanie…
C’est décidé ! Je vais aller étudier les dragons en Roumanie !
Préfet ? C’est un élève chargé de veiller sur les autres…
Maman ! Papa ! Regardez ! J’ai été nommé capitaine de l’équipe ! »

Charlie… S’il avait fait partie de l’équipe d’Angleterre, il ne serait sans doute jamais mort de cette façon… Pourquoi n’était-il pas resté ici, avec les membres de sa famille, avec nous ?

Je dus marcher à travers Londres pendant plusieurs heures sous une neige cotonneuse, mes pas me guidant je ne savais où, mais je ne voulais pas renter chez moi, retrouver les quatre murs de mon appartement où j’avais appris cette nouvelle… J’étais toujours en train de suffoquer intérieurement, mais je n’arrivais pas à extérioriser cette douleur. J’étais seul pour supporter cet écrasant fardeau et je ne voulais le partager avec personne…. Personne…

Les becs de gaz s’étaient allumés aux premières heures de la nuit, donnant aux flocons de neige une apparence irréelle. En levant la tête, j’aperçus la veille maison de Leila se détacher dans la semi obscurité. J’y étais revenu instinctivement. La jeune femme était là, assise sur la première marche du perron. Elle me vit arriver, couvert de neige et glacé, et se leva, époussetant son manteau.

Elle courut vers moi, je n’arrivais pas à avancer plus, perdu dans un brouillard opaque et oppressant.
« Dieu soit loué… » murmura-t-elle, les mains sur le cœur. « Percy… J’étais si inquiète… On avait rendez-vous à St James et… Mon dieu, tu grelottes ! »
Elle s’affola devant mon air pâle, j’avais le visage froid. Je ne portais pas grand-chose sur moi et je tremblais, les yeux rouges et piquants.

Je la sentis me tirer à l’intérieur, je n’avais plus aucune volonté, j’étais complètement noyé dans mon chagrin qui ne débordait toujours pas. Elle ôta ma veste et me poussa dans le fauteuil près de la cheminée. Elle attrapa une couverture et me la posa sur les épaules. Je l’entendais tourner autour de moi. A quoi bon s’agiter puisque Charlie était mort… ? Je devais être sûrement avec elle quand ça s’est passé. Alors que je me perdais dans nos étreintes, Charlie était en train de se faire assassiner à des milliers de kilomètres de chez nous. Sans que je m’en rende compte. C’était pitoyable…

« Percy… »
Je levai mon visage anémié vers elle.
« Charlie est mort… » dis-je. Rien n’était plus réel que de prononcer ces mots…
Mais pourquoi lui avais-je dit ça ? Elle ne savait pas qui était Charlie, qui était ce frère à tout jamais disparu sans que je n’aie pu lui dire adieu et pardon.

Mais Leila s’était souvenue. Je ne lui avais pourtant parlé de ma famille qu’une seule fois. Mais elle s’en rappelait…
« Charlie… Celui qui étudie les dragons ? » murmura-t-elle.
Je hochai péniblement la tête, une boule amère dans ma gorge. Je croisai le regard de Leila, et je ne lus pas de la pitié dans ses yeux, mais de la compréhension, de la compassion… Elle savait bien la douleur que peut provoquer la perte d’un être cher, elle qui n’avait plus de famille.

Elle ne chercha pas à prononcer des mots de réconfort. Je ne voulais pas de ces paroles et elle s’en était sans doute rendue compte. Cet étau qui m’entourait la poitrine, je désirais qu’il éclate mais je n’y parvenais pas. J’étais en train en de m’étouffer moi-même, avec mes remords et ma peine.

Je sentis les mains fines de Leila s’emparer des branches de mes lunettes et les ôter de mes oreilles. Puis, elles revinrent et caressèrent mes cheveux d’une façon moins féminine et plus maternelle. C’était si doux… si rassurant… Je passai alors mes bras autour de sa taille et frottai mon visage contre son ventre. La douce odeur de la jeune femme m’envahit complètement et fit sauter le verrou de ma douleur. Les larmes que je retenais depuis si longtemps se pressèrent à mes yeux et coulèrent sur mes joues.

Le premier sanglot que je laissai échapper fut le plus douloureux. Il déchira ma gorge, rauque et animal, et je parvins presque à l’étouffer dans le pull de Leila. Je la serrais plus fortement, comme craignant qu’elle ne s’en aille et ne me laisse tout seul. Les larmes se suivaient presque instantanément, traçant leurs sillons salés sur mes joues pâles. Avec ces sanglots et ces pleurs, ma douleur s’écoulait de mon corps. Qu’est ce que c’était pénible…

Leila ne chercha pas à apaiser mon chagrin avec des mots. Comme si elle sentait qu’il fallait le laisser sortir. S’il restait ancré dans mon cœur, il finirait par me dévorer entièrement. Mais, je n’étais pas seul. En me laissant m’accrocher désespérément à elle, je lui communiquais ma détresse. Finalement, valait-il mieux pour moi que je partage cet aigreur qui m’envahissait.

Combien de temps suis-je resté à pleurer contre le ventre de Leila ? Combien de temps m’a-t-elle caressé les cheveux comme à un enfant ? Combien de temps s’était écoulé avant que la douleur ne s’atténue pour se transformer en une petite aiguille qui me perçait de temps à autre le cœur ?

Leila… J’avis juste besoin de ta présence et non de tes mots, et tu m’avais compris. De toute façon… Quels mots pouvaient être réconfortant sdans ce genre de situation ? Comment atténuer le chagrin de la perte d’un frère par de simples mots ? Non, elle a juste attendu que je déverse mon flot de larmes, de sanglots, de remords, sans dire un seul mot. Leila… Tu es restée éveillé toute la nuit à me regarder dormir d’un sommeil sans rêve, épuisé par tant de chagrin. Merci…

« Ecris à tes parents. »
Le ton qu’avait pris Leila était sans réplique. La douceur de la veille avait laissé place à une rationalité sans égale. Une preuve de la maturité de Leila. Elle surmontait les épreuves sans plier, tel un roseau.

Moi j’étais trop abattu. Hermès m’avait apporté une note du Ministère me laissant un congé d’une journée pour entamer mon deuil. Je ne pouvais m’y résoudre. Pour moi, cela signifiait commencer à oublier. Et je n’avais pas envie d’oublier… Je voulais me laisser aller entièrement, sans regarder de l’avant. Le tunnel de ma douleur n’avait pas de fin…

« Percy… Ecris-leur ce que tu ressens… Dis-leur que tu es malheureux que ton frère soit mort. Je ne sais pas moi… Je ne t’ai pas demandé de te réconcilier avec eux… Mais… essaye… »
Devant un plantureux petit déjeuner auquel je n’avais pas touché, je restais prostré sur ma chaise. Toute cette nourriture me répugnait. J’avais envie de vomir, malgré mon estomac vide depuis plus de vingt heures…

Voyant que je ne céderais pas, elle soupira. Elle rapprocha sa chaise de la mienne et se saisit d’une fourchette. D’un regard dégoûté, je la vis porter une part d’œufs brouillés à ma bouche. Je détournais la tête, refusant de manger.
« Percy… Si tu ne manges pas, tu vas être malade. » dit-elle comme si j’avais cinq ans.
Cela ne fit qu’augmenter la fureur qui se mêlait à ma peine depuis ce matin. J’étais en colère après moi-même. Je me montrais faible… J’étais impuissant… Si seulement, j’arrivais à être étranger à ce qu’il se passait… Pourquoi cette douleur était aussi grande ? Pourquoi n’arrivais-je pas à me montrer fort ? Après tout ce qu’il s’était passé, la mort de Charlie n’aurait pas du m’affecter… Mais j’avais mal, si mal… J’étais en colère à cause de tout ça.
« Laisse-moi tranquille… » murmurai-je faiblement.
Leila laissa retomber la fourchette. Elle secoua la tête en fronçant les sourcils.
« Non, Percy. Je ne m’en irais pas. dit-elle d’un ton sans réplique. Tu ne dois pas rester seul. Je n’irai pas en cours aujourd’hui, pour toi. »
Pourquoi faisait-elle ça ? J’avais envie qu’elle me laisse. J’avais encore cette boule amère dans la gorge et ce goût salé dans la bouche. Je ne voulais pas qu’elle me voie dans cet état. Pas comme hier où je m’étais laissé aller dans le piège de ma douleur. Si elle restait près de moi, je n’arriverais pas à contenir cette aigreur que je ressentais envers tout. Je devais me débrouiller seul. Si seulement elle savait tout… Elle s’enfuirait en courant devant l’être misérable que j’étais.

« Je vais te préparer un bain. » murmura-t-elle.
J’explosai. C’en était trop.
« A quoi ça sert ? Charlie a été assassiné ! Tout ça… » hurlai-je en renversant la table.
Les assiettes, les bols, la cruche… Tout se fracassa au sol, répandant son contenu sur le parquet de la salle à manger.

Le silence se fit dans la pièce, troublée par le crépitement des flammes et mon souffle précipité. Je restai figé, la bouche entrouverte, les yeux hagards, comme surpris par tant de violence de ma part. Que… Que venait-il de se passer à l’instant ? D’où venait cette rage ? J’avais failli tout dire à Leila, la guerre, la menace des Mages Noirs…

Surprise de mon accès de fureur, Leila se mit à trembler, les yeux grands ouverts d’effroi. Je ne m’étais jamais mis en colère devant elle. C’était devenu très rare que je me laisse aller à se point dans l’énervement depuis que j’avais quitté le Terrier.

Le regard qu’elle jeta me fit éclater en sanglots. Pour la première fois, c’était de la véritable peur que j’avais vu dans ses yeux. J’étais vraiment pathétique… J’allai vers elle et lui demandai pardon, entre deux hoquets. Je n’allais pas la perdre non plus. Pas maintenant, alors que j’avais tant besoin d’elle. Oui, j’avais vraiment besoin d’elle. Au plus profond de moi-même, je le savais.

Elle s’assit dans le fauteuil, toujours en état de choc. J’allai encore vers elle, m’agenouillai et posai le menton sur ses cuisses, le visage dans son giron.
« Leila… » murmurai-je d’une voix étouffée. « Ex-excuse-moi… »
Elle soupira et me caressa la nuque, un peu machinalement comme en état de choc.
« Ce n’est pas grave… » l’entendis-je murmurer doucement. « C’est normal… »
Non, ce n’était pas normal de réagir ainsi. Je ne devais pas m’en prendre à elle. Elle n’y était pour rien. Tout était à cause de mon orgueil et de ma faiblesse. C’était à moi de régler ça. Si je devais être fou de rage, ce devait être envers moi. Pas contre elle… Mais ce coup de sang, m’avait subitement calmé. C’était sorti en une seule fois. Et c’était mieux ainsi.

Long et douloureux est le deuil. Qu’aurais-je fais seul face à cette réalité pesante ? Heureusement, il y avait Leila. Elle possédait cette maturité, ce recul face aux choses de la vie, que je lui enviais parfois. Moi, je me sentais détaché de tout, les premiers jours après la nouvelle de la mort de Charlie. Je n’avais envie de rien. Le travail ne m’importait plus autant. Et je me fichais pertinemment des autres morts qui pouvaient bien se passer. Aucune autre n’avait d’importance que celle de Charlie.

Ne jamais croire qu’on s’en sort seul. Ce n’est pas une solution de se replier sur soi-même dans ces cas-là. Pour surmonter la mort d’un proche, il faut y penser. Seuls les bons souvenirs resteront… Le reste n’a plus aucune importance… Et puis, je devais songer à Leila. Je n’étais tout seul, je devais m’occuper d’elle.

Je ne pouvais pas me noyer indéfiniment dans la douleur et le chagrin. Leila était là. Je ne pouvais pas me permettre le luxe de me laisser aller. Elle était forte, ce petit brin de femme, elle paraissait tellement forte quand elle me laissait vider mon amertume dans ses bras frêles. Mais je savais bien que ce n’était qu’une façade, une façon de me rassurer.

Je la sentis vaciller une ou deux fois, comme fatiguée, usée que je me laisse bêtement contempler dans ma souffrance, comme me complaisant de passer pour une victime. Et ça m’a rendu la raison. Leila était blessée en me voyant ainsi. Elle n’en disait pas mot, mais cela se voyait parfois, en y réfléchissant bien. Et ce fut pour cela que je cherchais à me ressaisir. Je ne devais plus composer qu’avec moi-même, avec ce comportement d’égoïste. Non… Si je souffrais, Leila aussi. On appelle ça de la compassion amoureuse, mais avec Leila, c’était de l’empathie. Elle luttait pour me sortir de là. Et si je ne me débattais pas, nous coulerions tous les deux.

C’était vrai, je ne réagissais plus beaucoup à rien, j’arborais un visage de marbre, sans cesse figé dans ce mélange de tristesse, de détachement et de culpabilité. J’arrivais au bureau, je faisais mon travail, tout simplement, et je repartais le soir, parfois sans n’avoir rien dit de plus que « bonjour » et « à demain ». Je n’avais plus goût à rien, une fois, même, j’ai refusé l’invitation charnelle d’une Leila qui me dévorait de ses grands yeux noirs. J’avais pressenti que cela n’aurait aucune saveur et je n’avais pas envie de la laisser frustrée et insatisfaite.

Cela m’inquiétait… cette soudaine envie de laisser couler les secondes… Cette envie de solitude absolue. Si Leila ne m’imposait pas sa présence –« pour mon bien » disait-elle – je restais seul dans le noir, à fixer le plafond de ma chambre. Forte, Leila, une véritable battante… Pas tant que ça… Elle était si fragile… Je me rendis compte, assez tard, hélas, qu’elle ne supportait plus cette situation.

Je m’étais réveillé seul dans mon lit, en pleine nuit, émergeant d’un de ces songes douloureux qu’on aimerait bien vite oublier. Je me sentis étouffer de cette crainte qui suit les réveils, quand on se sent atrocement seul et que cela nous effraie. La vision du plafond de ma chambre m’apaisa légèrement. Je tâtais la place à côté de moi. Leila n’était pas là. Je me mis à paniquer comme un enfant qui s’aperçoit que sa mère a quitté la pièce pendant qu’il dormait. Même si je voulais parfois rester seul, j’avais besoin de la présence de Leila. Surtout la nuit. J’avais du mal à dormir si je ne sentais pas sa chaleur réconfortante contre moi. La nuit est pleine d’angoisses. Leila était mon repère, mon point d’ancrage pour ne pas sombrer totalement dans l’abîme de la dépression nerveuse.

Je calmai peu à peu ma respiration angoissée. Elle était sûrement allée boire un verre d’eau dans la cuisine. Petit à petit, je m’habituais au silence de l’appartement, et à la semi obscurité à peine combattue par ma lampe de chevet. Et puis, je les entendis, ces petits sanglots étouffés. Comme un léger chuintement. Retenant mon souffle, je me mis debout, tenant faiblement sur mes pieds. Lentement, je me dirigeais vers le salon sur la pointe des pieds.

Debout dans l’encadrement de la porte, je regardai, figé comme un imbécile, Leila pleurer dans le divan, bien droite, un coussin devant la bouche pour faire taire ses sanglots, comme si elle se retenait de hurler sa douleur, de hurler après moi pour que je me secoue un peu, que je réagisse. Elle fermait les yeux tellement fort pour empêcher les larmes de couler. Elle semblait furieuse de se laisser aller. Etait-ce la première fois qu’elle pleurait ainsi, seule, en pleine nuit, se cachant comme si elle avait honte de vaciller ?

Je dus rester deux minutes à regarder sans bouger ce visage mouillé de larmes qui reflétaient mille fois la lueur des bougies qu’elle avait allumées. Merlin… On se serait cru à une veillée funèbre, Leila était une jeune veuve endeuillée. Et j’étais le cadavre…

Je n’y tins plus. Je me précipitai vers elle, lui arrachai le cousin des mains. Ainsi je libérais les sanglots de Leila pour les emprisonner contre moi. Je le serrais fort, me traitant d’imbécile. Leila pleurait à cause de moi… Pour moi… C’était de ma faute… A cause de ma stupidité, elle pleurait toutes les larmes de son corps. Et moi, j’étais tellement aveugle que je n’avais rien vu, tellement insensible que je n’avais rien senti. Elle pleurait d’amour, Leila. Elle pleurait du fin fond de son enfance, pauvre petite fille qui avait grandi trop vite sans pouvoir résister, portant sur ses frêles épaules un fardeau parfois trop lourd pour elle. Et moi qui en rajoutais par-dessus. Elle s’était effondrée sous le poids de ma bêtise et de mon égoïsme. Mais quel idiot…

J’ai bercé cette enfant, je l’ai consolée du mieux que j’ai pu, puis j’ai demandé pardon à cette femme, je l’ai embrassée sur le front, sur les cheveux, tout en lui promettant de mieux me comporter, de le faire enfin, mon deuil. Je pleurais avec elle des minutes, des heures… Je ne m’en rappelle plus.

Au matin, les bougies étaient entièrement consumées et ce furent les rayons du soleil qui me réveillèrent avec une sorte de certitude… Je devais aller mieux. Je devais composer avec Leila. C’était ça, partager sa vie avec quelqu’un. Je devais en tirer des enseignements. Pour une fois que je devais veiller au bien être de quelqu’un. Et j’avais l’impression que cela devait passer par mon bonheur… Cette frêle vie que je tenais dans mes bras, je me devais de la préserver. Il fallait donc que j’essaye… Tout être humain aspire au bonheur, alors pourquoi pas moi ?

Leila se réveilla sans doute avec le même mal de tête que moi et ce goût salé des larmes versées. Elle me sourit faiblement. Je ne sus pas si la grimace que je lui aie adressée en guise de réponse passa pour un sourire mais Leila sembla plus sereine. Je gardais mes bras autour d’elle, ne voulant pas quitter la chaleur de son corps.

Après un silence, je me décidais enfin à parler.
« Leila… murmurai-je d’une voix rauque. Je suis vraiment déso… »
Elle m’interrompit en posant un doigt sur mes lèvres.
« Chuut… C’est fini, me dit-elle d’une voix douce.
— Mais… » commençai-je à protester.

Elle appuya plus fortement et secoua lentement la tête. Elle pardonnait trop facilement… Comment le pouvait-elle ? J’aurais été à sa place… Moi, je m’en voulais encore pour mon attitude stupide. Comme si je n’en avais déjà pas assez. Je chassai toute idée parasite et déposai un baiser sur le front de Leila. Elle se pelotonna contre moi et posa sa tête contre ma poitrine.

Je jetai un coup d’œil autour de nous. Cet appartement exigu, la cheminée éteinte, répandant son odeur de suie froide, le bureau croulant sous les parchemins, le jour pâle qui se levait à travers les fenêtres moisies… Tout ça… Même ce vieux papier peint passé me pesait. Je devais changer d’air. Nous devions changer d’air. Du moins temporairement. Depuis combien de temps, n’avais-je pas savouré des jours paisibles à ne rien faire ? Une idée folle grandit dans mon esprit. Et si… Je me penchai vers Leila qui avait fermé les yeux, bercée par le mouvement lent de ma poitrine.

La guerre… Après tout, je m’en fichais. Oui, à cet instant là, je m’en fichais. Je ne voyais que nous. Leila et moi. Et si je l’emmenais loin d’ici ? Un week-end ? Une semaine ? C’était complètement dingue… mais… c’était possible, non ?
« Leila… murmurais-je, le regard posé sur son visage. Je vais t’emmener voir la mer… »

Elle sourit, les yeux clos. Elle n’était jamais allée au bord de la mer.

Ma mère ne m’écrivit pas d’autre lettre. Sans doute me haïssait-elle parce que je n’avais pas osé me rendre avec eux en Roumanie. Mais comme je l’ai déjà dit, je ne voulais pas y aller. Qu’ils me maudissent tous, peu m’importait ce qu’ils pensaient de moi. Je savais bien à quoi m’en tenir. Si je me détachais encore plus d’eux, ma douleur s’atténuerait peut-être plus rapidement.

Les quelques semaines de dépression que j’avais eu ne furent pas sans conséquences. La situation extérieure avait fini par me rattraper et ce qui avait été repoussé se passa. Je fus rétrogradé. Cela me fit un choc mais il ne fut pas aussi important que j’aurais pu le croire.

Je n’avais plus autant de travail mais ça n’allait pas durer. Je profitais du temps libre que j’avais pour le passer avec Leila. J’avais besoin d’elle. J’étais devenu dépendant de sa présence. Cela pouvait être dangereux pour moi. Si jamais tout s’arrêtait… Je ne voulais pas y penser. Être avec elle était devenu une drogue et je rédigeais même mes rapports chez elle pendant qu’elle faisait ses devoirs. Notre relation avait trouvé son équilibre.

Malgré la mort de Charlie, je me sentis revivre avec le printemps. Charlie… Je ne t’oubliais pas, vieux frère, mais je devais vivre avec ton décès. Disons que je te gardais toujours une petite pensée, en appliquant de temps à autre tes principes comme goûter à la vie avant d’avoir des regrets. Leila m’aidait pour cela. Elle était le petit brin de folie qui me manquait. Oui, elle était un peu échevelée, Leila. Je n’avais découvert cette facette qu’au fil de notre relation et je ne nierais pas que cela me plaisait assez.

Notre relation était très passionnée, je l’avoue. C’était enivrant, grisant. Je ne me lassai pas de cette palette de sensations que j’éprouvais avec elle. Nous nous entendions bien et nous étions épanouis aussi bien intellectuellement que sexuellement. Nos promenades dominicales se terminaient le plus souvent par des jeux amoureux dans ma chambre ou dans la sienne, voire même carrément sur le sol d’un de nos salons.

Il était vrai que j’avais hésité à reprendre les promenades du dimanche avec Leila. Et si jamais ils frappaient en plein jour ? Personne ne savait quand cela débuterait vraiment. Mais cela nous faisait du bien, à tous les deux de sortir de la moiteur de nos chambres. Main dans la main, nous parcourions les allées, insouciants comme deux enfants. Je restais tout de même sur mes gardes. Rien n’était sûr à présent.

Parfois, Leila s’asseyait au pied d’un chêne en fleurs et je posai ma tête sur ses genoux. Elle me lisait de la littérature. Shakespeare était son auteur préféré. Ses pièces de théâtre tenaient de la tragédie, mais j’aimais bien. Leila m’avait promis de m’emmener en voir une, un jour. Quand elle lisait, je souriais, les yeux clos, me laissant bercer par sa voix qui mariait les mots harmonieusement. Je m’imaginais alors être Othello trahi, Roméo tremblant d’amour pour sa Juliette, Hamlet divaguant… Comme ce tableau que j’avais autrefois imaginé…

Leila m’apprit même à faire de la bicyclette. Elle avait beaucoup insisté avant que je ne me décide à monter sur cet engin.
« Pédale, Percy ! Pédale ! » criait-t-elle, en me tenant la selle.
Elle avait vraiment de la patience, parce que je n’étais pas un élève très doué. Combien de fois me suis-je cassé la figure en tentant d’avoir une trajectoire stable ? Mes acrobaties faisaient rire les gamins qui jouaient dans les espaces verts. Parfois, ils couraient à côté de moi, cherchant à m’encourager.

Puis, quand j’eus enfin trouvé le « truc », je pus accompagner Leila au marché. Nous formions un sacré équipage, moi au guidon et elle, assise sur le porte-bagages, les bras autour de ma taille. Les dangers de la circulation ne m’effrayèrent qu’un moment. Elle hurlait de rire quand je slalomais entre les voitures arrêtées, tête baissée. Nous revenions, le panier à provisions plein de victuailles, et descendions à toute vitesse la côte de l’avenue qui nous ramenait vers notre quartier.

C’était vraiment un aspect de la vie que je n’avais jamais vraiment exploré. J’avais souvent peur que Leila s’ennuie avec moi. Je n’étais pas une personne follement amusante, je passais beaucoup de temps à travailler et c’était difficile de me faire rire. Mais cela ne semblait pas déranger Leila, rassurée sans doute que j’aie une situation stable.

Parfois, je souriais en pensant à la petite routine qui s’était naturellement installée entre nous. Nous nous entendions parfaitement, même si parfois nous nous disputions pour quelques malentendus. Mais les réconciliations n’en étaient que plus agréables. La vie d’un couple n’est pas toute rose ou toute noire, mais nos coups de sang n’étaient guère importants. Nous me paraissons quelquefois comme un vieux couple, mais il suffisait que Leila s’asseye sur mes genoux, et me dévore de ses grands yeux noirs pour que cette image s’efface.

Un vieux couple routinier ne connaît pas ce désir grandissant qui nous rongeait tous les deux, cette attirance parfois qui nous faisait faire tellement souvent l’amour que j’en perdais la tête. J’en étais fou de ma Leila et pour moi, notre amour c’était du granit. Et j’oubliais tout, même le repas du soir sur le feu, une fois. L’appartement sentit le chou brûlé pendant deux jours.

Etait-ce un signe, une annonce divine, comme disait certains Moldus ? Le Ministre nous avait rassemblés en catastrophe ce jour là. Il avait l’air perturbé, plus qu’à l’accoutumée. Ce jour de juin, je ne l’oublierais jamais. Comment peut-on oublier la mort d’Albus Dumbledore, le plus grand sorcier de ce siècle ? Nous nous sommes regardés les uns les autres, abasourdis par cette nouvelle et terrifiés. Implicitement, tout le monde comptait sur le sage sorcier pour nous sortir de cette guerre, pour faire tomber Vous-Savez-Qui… C’était un espoir enfantin, stupide, né de la terreur d’une population dépendante d’un guide.

L’expression de Rufus Scrimgeour était indescriptible. Il semblait avoir énormément vieilli en l’espace d’une nuit. Sans doute songeait-il à la réaction de la communauté sorcière, à l’immense brèche percée dans nos défenses. Après tout, tout le monde savait que Vous-Savez-Qui avait toujours craint Dumbledore.

Quand je suis rentré ce soir-là, je tremblais. J’étais terrifié à l’idée de ce que nous allions devenir. Il y aurait encore de nombreux Charlie. Je ne doutais pas de l’impressionnante montée de violence qui allait suivre. Quand tout ceci s’arrêterait-t-il ? Qui pouvait le dire ? Moldus, sorciers au sang mêlé, créatures magiques non humaines allaient devenir des cibles de plus en plus touchées. Des meurtres, tout azimut. J’avais envie de vomir…

Quand j’entendis Leila rentrer, je pensais à fuir. Oui, à être lâche, à renier même ma condition de sorcier. Mais je réalisais bien vite que cela ne me sauverait pas. Non, pensai-je en prenant un parchemin pour rédiger une note, le Ministère comptait de brillants éléments, il parviendrait à nous protéger tous. Il fallait rester loyal, c’était la seule solution. Si je me laissais aller, rien ne bon n’arriverait. Oui, le Ministère était infaillible dans ses fondations. Il ne pouvait pas céder facilement, non ?

Un an. Un an avait passé depuis ce jour chaud où j’avais goûté aux muffins et à la douce chair de Leila. Les jours sont passés, sans que réellement, j’en regrette un seul. Du moins, je n’ai pas envie de revenir sur les mauvais jours… Pas encore… Bien sûr, je ne savais pas combien de temps encore cela allait durer. Je n’aimais pas y penser… C’était une relation mixte, un sorcier et une Moldue qui s’aimaient. Je sais que beaucoup de couples sont comme celui que nous étions. Mais avec le contexte, je ne savais pas si cela s’avérait trop risqué pour nous deux. Combien de fois, j’ai failli tout dire à Leila ? Tout lui avouer au sujet de Vous-Savez-Qui, des risques que je lui faisais courir et de lui dire de me quitter ?
Elle aussi avait ses doutes. Au moins, elle, elle m’en faisait part. Nous étions en plein mois d’août, assis sur un banc sur les berges de la Tamise. Leila regardait un couple devant nous qui se tenait la main. Elle hésita beaucoup avant de poser cette question qui devait la démanger depuis un bon moment.

« Ca ne te fait rien que je ne sois pas comme toi ? » murmura-t-elle, sans vouloir me regarder en face. « Que je ne sois pas une sorcière ? »
Je me redressai, un peu surpris. Bien sûr que cela me tourmentait. La différence, oui, cela me déroutait, mais en cette époque, c’était le contexte qui primait. Cependant, une pensée amusante me parvint à l’esprit. Il avait existé des unions entre humains et géants ! Ce fut ce que je lui dis, pensant la faire rire. Elle pouffa discrètement, considérant la différence physique entre ces individus. Toutefois, cela ne la rassura pas. « Leila… Ca ne me fait rien que tu ne sois pas comme moi. Je m’en fiche totalement ! Sorcière ou pas… Ce n’est pas comme si tu étais un être non-humain ! »
La remarque était maladroite. Non, ce n’était pas ce que je voulais dire… Comment lui faire part du fait que c’était pour elle que je l’aimais ? Elle fit une grimace.
« Ecoute, repris-je. Moi, ce n’est pas parce que quelqu’un me ressemble que je vais l’aimer plus que toi ! C’est avec toi que je suis, là et maintenant, non ? Je m’en fiche que tu sois une Moldue ! Je te le prouve tous les jours et… pratiquement toutes les nuits…
— N’est-ce pas que pour ça que tu es avec moi ? » Elle semblait amère. Merci pour la confiance.
Je poussai un soupir impressionnant. Ce qui ne devait être qu’une simple conversation était en train de tourner au cauchemar.

« Qu’est-ce qui t’a mis cette idée dans la tête ? Pour moi, tu n’es pas qu’un corps, tu es un être à part entière, tu comprends ? Tu es intelligente, spirituelle…»
Est-ce qu’elle voulait m’entendre prononcer un discours mielleux à vomir ? Je ne savais pas quoi trop lui dire de plus. Ce n’était pas pourtant bien difficile à comprendre. Je m’agaçais.
« C’est ce qui m’a plus attiré chez toi, le reste est venu plus tard. » terminais-je.
C’était tout à fait vrai.

Leila eut un petit sourire. Elle semblait confiante, et avait enfin compris, malgré ma maladresse, que je la prenais comme elle était.
« C’est juste que si jamais il t’arrivait quelque chose… Je ne saurais pas quoi faire… Ton monde est si différent du mien. »
Je ne sus pas quoi répondre. L’intuition féminine est la pire ennemie des hommes. On ne peut pas rien faire contre ça. Leila avait raison. Mais ce n’était pas à elle de me protéger. C’était à moi de prendre soin d’elle. Elle avait tant fait pour moi à la mort de Charlie. C’est bien le rôle que l’on nous attribue, à nous les hommes, non ?

« Viens… » lui dis-je en me levant. « On rentre… »
Elle me lança un regard perçant. J’essayais de me dérober de cette conversation d’une manière malhabile.
« Viens… ce soir, c’est moi qui cuisine. »
Elle fit une petite moue. Je n’avais jamais été très doué pour préparer le repas. Mais c’était un geste. C’est comme ça que je tissais ma relation avec elle. Pour moi, un bonheur, c’est fait de petits riens. Je ne pense pas que de grandes effusions soient nécessaires, il suffit de petites attentions continues envers l’autre et je savais que Leila avait besoin de ces petits riens autant que moi. C’était une façon de nous rassurer.

Alors pourquoi ? Que s’est-il passé pour qu’un jour tout s’écroule comme un château de cartes ? Avions-nous visé trop haut ? Demandais-je trop ? Je n’avais pas le droit d’être un tant soit peu bien dans ma vie, malgré tout ? Que s’est-il passé pour qu’un jour tout bascule, et que je tombe du paradis vers l’enfer ?
Toutes ces questions m’ont souvent hanté. Je n’en ai pas totalement la réponse, ce ne sont que des petits doutes. Qu’avais-je fait ou dit de mal ? Ou alors étais-ce parce que justement, je n’avais rien dit ? Leila a sans doute découvert quelque chose pour que notre histoire se termine ainsi.
Je n’ai rien vu venir, pourtant. Leila était toujours aussi gaie avec moi, avec cette même insouciance qu’elle gardait en elle. Nous étions inlassablement passionnés, même aux derniers jours…
Alors pourquoi ?
Je crois qu’elle a du découvrir quelque chose d’horrible… Je n’aime pas trop repenser à ça, car je crains que ce soit à cause de ce rapport-là que tout s’est terminé.
En tant que personnel du registre nécrologique en temps de guerre, il n’était pas rare que jesois débordé et que je ramène du travail à la maison.
C’était une mauvaise journée, une funeste journée. Un groupe de Mangemorts avait commandité le massacre d’une cinquantaine de Moldus dans le quartier de la City. A l’heure de pointe, les rues n’étaient pas vides, loin de là, et il y avait plein de témoins. Le problème était cet énorme trou béant non loin de la bouche de métro, conséquence des sortilèges destructifs lancés par les Mangemorts. Il fallait trouver une excuse pour justifier l’horreur.
Des fois, ça me retournait l’estomac de devoir mentir. Peut-être était-ce dû au fait que je fréquentais une Moldue. Mais c’était pour notre propre sécurité. Pour le bien de tous. Comment réagiraient les milliards de Moldus vivants sur Terre en apprenant l’existence de notre monde ? Il ne fallait pas revenir aux temps passés où nous étions persécutés. Alors, même si ma conscience n’était pas tranquille, je m’attelais à la tache de trouver une excuse.
Je n’aimais pas mentir… Comment vivre avec quelqu’un qui passe son temps à dissimuler les horreurs perpétrés par les siens ? Leila ne semblait pas gênée que je sois un sorcier, mais si jamais elle découvrait ça…. Je n’oserais plus la regarder en face à présent.

Tout ce que je lui cachais me détruisait de l’intérieur. Ma conscience, mon intégrité… Je fichais tout par terre égoïstement, pour ne pas détruire ce que je parvenais difficilement à conserver : nous deux. Je savais très bien qu’elle réagirait mal. Qu’elle s’en irait… Et je ne voulais pas. C’était fou à quel point sa présence était devenue vitale pour moi. Après plus d’un an avec elle, je ne me voyais pas me seul à nouveau.

Allongé sur mon lit, je parcourais tranquillement un roman que Leila m’avait prêté. Les livres que nous lisons reflètent une partie de nous-mêmes. Nous nous identifions aux personnages parce qu’ils nous ressemblent d’une certaine façon. Et tout comme elle, les personnages des romans qui peuplaient la bibliothèque de Leila étaient tortueux, mais aussi, terriblement simples… Toujours avec une enfance malheureuse ponctuée de petits moments joyeux… En lisant ses livres, mon esprit communiait avec le sien.

Leila n’était pas rentrée. Elle était dans cet endroit où les Moldus se rassemblent, qu’ils nomment église. Je n’ai jamais compris qui était ce Dieu. D’après Leila, c’était une sorte d’entité qui veillait sur le monde et qui aimait tous les Hommes. Il y avait quelque chose qui m’échappait. Comment Leila pouvait mettre sa confiance en Dieu, alors qu’elle avait vécu tant de souffrances ? Comme si son dieu l’avait abandonnée… Enfin, elle faisait comme elle voulait. Moi, je préférais croire en moi-même.

Le soir, j’étais retourné m’allonger sur mon lit pour bouquiner. Cela me permettait de m’évader de cette réalité de plus en plus lourde à porter. J’avais allumé un léger feu, il recommençait à faire froid.

Leila vint me rejoindre plus tard, un peu trop tard à mon goût. Elle s’étendit à côté de moi, et me regarda lire. Je la vis arriver tout de suite. Mes doutes furent confirmés quand elle commença à m’embrasser dans le cou, tout doucement.
« Leila… » murmurais-je. « Attends au moins que je finisse mon chapitre… »
Elle eut un petit rire.
« J’ai une histoire plus intéressante à te raconter.. » susurra-t-elle avant de mordiller le lobe de mon oreille.

Il faillait dire qu’elle avait de sacrés arguments quand elle s’y mettait. Toute ma culpabilité s’envola quand je sentis ses petits doigts remonter le long de ma colonne vertébrale. Elle avait vraiment un don pour que j’accomplisse ses quatre volontés. Elle n’avait pas de pouvoirs, certes, mais cette petite Moldue avait réussi à m’envoûter par d’autres moyens.

Elle jeta le livre à terre et se mit à califourchon sur moi. Je ne pus quitter ses deux grands yeux noirs de toute la nuit. Nous refîmes l’amour comme la première fois, comme dégustant un plat que l’on n’avait jamais goûté. Simple, mais enivrant. Comme si nous nous redécouvrions l’un à l’autre. Je ne m’en laissais pas d’embrasser et de caresser ce corps que je trouvais magnifique. J’en profitais. Et j’avais raison. Je ne le savais pas encore, mais c’était la dernière fois que je passais cet instant de plénitude avec Leila.

Le lendemain… Tout était fini.

Tout s’est brisé en moins d’une semaine. Comme un réveil brutal après un rêve d’Eden, référence moldue. On m’avait subitement chassé du paradis. Je n’y comprenais plus rien. J’étais comme assommé. Ces évènements me tordent encore les entrailles. Je savais bien que cela devait finir un jour entre nous, mais pas comme ça… Pas de cette manière quasi-tragique…

Je vais commencer par le début… Cette scène… Je ne sais plus quels mots exacts elle a employés pour me dire que tout était fini entre nous. Seul reste et résonne encore dans mon cœur, comme une évidence, cette phrase… « Nous sommes trop différents… »

Leila… Pourquoi tes yeux étaient baignés de larmes quand tu es partie en courant, me laissant foudroyé sur place en plein milieu de ce chemin recouvert de feuilles mortes ? Je n’ai pas eu la force de hurler ton prénom pour te retenir. De toute façon, j’avais compris que tu ne reviendrais pas. Mais pourquoi ?

Quand j’eus repris mes esprits, le soir, j’allais chez elle. Non, ce n’était pas possible. J’étais sûrement en plein cauchemar et j’allais me réveiller. Depuis l’incident de la City, ce genre de rêve revenait souvent me hanter. Ce devait en être qu’un de plus.
Je n’aurais jamais du faire ça, aller dans cette vieille maison, ce soir-là. Cela n’a fait qu’empirer mon état. Mais, c’était dans mon caractère, je n’aimais pas ne pas découvrir par moi-même ce qu’il se passait. Il faillait que j’analyse tout. J’aurais donné tout l’or du monde pour être différent, ce jour-là.
Dans l’état où j’étais, je ne notais pas quelques détails étranges. Pourtant, quand j’y repense, j’aurais du m’apercevoir de la présence de ce pick-up devant la maison. Et de cette paire de chaussures dans l’entrée. Mais je ne me rendis compte de la situation qu’en le voyant, lui. Enfin, je ne l’ai pas vraiment vu, je l’ai entendu. Une voix rauque qui murmurait des petits mots stupides, donnant des surnoms sucrés à Leila, que même moi je n’aurais jamais eu la bassesse de l’affubler.
Les gémissements entrecoupés qui provenaient de l’étage, m’achevèrent. La femme qui avait partagé plus d’un an de ma vie, dispensait ses faveurs à un autre. J’eus le courage de jeter un coup d’œil à la salle à manger, où gisaient les restes d’un repas copieusement arrosé. Mais Leila ne buvait jamais… En tout cas pas avec moi…
Ces grognements rauques m’insupportèrent. J’aurais été plus fort d’esprit, je serais allé faire un scandale dans cette chambre souillée, extirpant l’intrus des bras du cruel bourreau que j’aimais passionnément. Je préférai m’enfuir. J’ai toujours été lâche. Je n’avais jamais mérité de faire partie des Gryffondor.
A partir de là, tout s’est embrouillé. J’étais trop abattu pour faire quoique se soit. Je n’avais plus une seule pensée cohérente, tout en moi n’était que douleur.
Alors, c’était ça, Leila ? Tu m’avais servi une excuse toute faite, pour ne pas oser m’avouer que tu en voyais un autre ? Et moi, qui avais cru que c’était parce que tu étais tombée sur un de mes rapports… Et la veille, tu m’avais fait l’amour, en tout bien tout honneur, alors qu’un autre goûtait aussi la saveur particulière de ta peau. Depuis combien de temps cela durait-il ? Depuis combien de temps tu te moquais de moi et de ma naïveté ?
Je n’arrive pas à trouver de mots pour exprimer dans quelle détresse je me trouvais. J’avais toujours été innocent de ce côté-là, dans les choses de l’amour. Toujours pur. Mais là… J’avais l’impression qu’on m’avait arraché toutes les parties du corps pour les faire piétiner par une horde d’Hippogriffes sauvages. Je me sentais humilié. Oui, trahi par une sale petite… J’étais prêt à l’insulter… Je pense qu’il n’y avait pas d’humiliation pire pour un homme fidèle que d’apprendre que celle qu’il aime le trompe…
Qu’est-ce qu’il avait de mieux que moi, celui-là ? C’était encore un des ivrognes sans relief, selon moi. Bon sang, Leila ! Que s’était-il donc passé ? Je sais bien que je suis loin d’être parfait. Moi qui avais cru tous ces mots sirupeux que tu m’avais dit ! Mais pourquoi Leila ? Je n’avais rien vu venir. Pourquoi ? Pourquoi comme ça ?
Je n’avais pas la force de pleurer. Je me sentais sec de l’intérieur, je n’avais rien à donner pour soulager ma peine. C’était comme du venin qui s’insinuait petit à petit dans mes veines. Oui, c’était ça… J’allais en mourir. A la limite, ça n’aurait pas été plus mal…

Le lendemain de cette humiliante découverte, je n’avais pas eu la force de me lever. C’était comme si toutes mes forces s’étaient envolées pendant cette nuit. Je me sentais misérable. Quand je réussis à me traîner jusqu’au salon, je découvris ce que j’avais fait cette nuit-là et dont je n’arrivais pas à me rappeler à mon réveil. Je n’avais plus de forces et je savais pourquoi. J’avais piqué une incroyable crise de nerfs.
Tout avait changé de place, comme si une tornade avait dévasté tout mon appartement. Il n’y avait rien d’intact ni dans le salon, ni dans la cuisine, ni même dans la salle de bain. Pris d’une rage folle, j’avais renversé tous les tiroirs qui se présentaient à moi, déblayé les tables, les commodes… . De l’encre barbouillait les murs, le divan avait été mis sens dessus dessous, il flottait une odeur étrange d’œufs éclatés et moisis.
Je m’effrayai de la violence que je pouvais contenir. Quand elle se libérait, je devenais hors de contrôle. Le spectacle affligeant qui se présentait sous mes yeux ne pouvait que témoigner de la force de mon coup de sang. Le seul témoin de ma dépravation avait été ce pauvre Hermès, mon hibou. Lui d’habitude si soigné, avait les plumes ébouriffées de peur. D’ailleurs, à ma vue, il alla se réfugier dans un placard dont la porte pendait par un seul gond.
Au milieu du désordre, je restais à genoux, vidé de toute volonté. Et puis, pour rajouter à ma honte, je me mis à pleurer. La seule chose qui n’était pas sortie. Ma douleur, ma peine…

J’ai ravalé ma bile pendant près d’une semaine. Je m’étais laissé envoûté par une Moldue sans scrupules. Ah ! Elle s’était bien amusée avec moi ! Elle m’avait fait le coup de la pauvre orpheline délaissée et miséreuse, et moi, je m’étais fait avoir. Quel imbécile. Je n’allais pas de sitôt faire confiance à une femme. Ca non !
C’était certaines pensées que j’avais parfois avant de re-sombrer dans la douleur. J’avais si mal. Perdu dans ma souffrance, j’étais devenu une sorte de zombie sans volonté. Je n’arrivais que difficilement à cacher mon état, quand j’étais au Ministère. Il fallait que je fasse quelque chose, que j’aie au moins une explication… Que je me rende à l’évidence… Je ne savais pas…
Après maintes hésitations, je décidais de revenir dans cette vieille maison qui m’avait apporté tant de malheurs. Je tournai une heure dans le quartier avant de me décider vraiment. Je faisais des cercles de plus en plus étroits autour de la bâtisse.
Je ne voulais pas tomber nez à nez avec Leila. Je ne savais pas comment je réagirais, si jamais elle croisait mon chemin. Soit j’allais la couvrir d’injures ordurières, me rabaissant à être un de ces individus sans finesse, soit j’allais la supplier de revenir. Et là c’aurait été mon orgueil qui aurait pâti. Mais je vis ni Leila, ni l’espèce d’abruti qu’elle avait trouvé pour me remplacer. Et pour cause…
Les volets étaient tous fermés, comme si la maison était vide. Un sentiment étrange se dégageait de cet austère bâtiment. Il s’y était passé tant de choses, là-dedans… Mais la maison semblait morte, un peu comme moi. La fumée ne sortait plus de la cheminée, le perron était recouvert d’une fine couche de feuilles mortes. Et accrochée à la grille par du fil de fer, la pancarte ne trompait personne. La vieille bâtisse avait été vendue.

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