Chapitre 3 : La chute des feuilles de l’automne

« Percy ! »
Je souris et me retournai sur le trottoir. Leila était devant la porte de chez elle, portant un tablier maculé de farine. Elle avait attaché ses longs cheveux et souriait radieusement.
« J’ai fait des muffins. Vous voulez y goûter ? » demanda-t-elle, une main en visière pour protéger ses yeux du soleil. J’acceptai volontiers. Cela faisait un moment que je n’avais pas mangé des gâteaux faits maison. Je n’avais pas le temps ni le talent pour en faire moi-même. Alors, la perspective de manger des muffins cuisinés par mon amie Leila était tout bonnement alléchante.

Je montai rapidement les marches du perron, une énorme pile de dossiers sous le bras et allai à la suite de la jeune fille. Une délicieuse odeur sucrée émanait de la cuisine. La maison n’était plus aussi sombre, Leila ayant vendu beaucoup de vieilles tapisseries et certains meubles anciens pour continuer à payer ses études et vivre décemment. Bien sûr, elle conservait précieusement la bibliothèque et ses ouvrages de cuir.

Je m’assis sur le divan, posant mes dossiers à mes pieds, tout en faisant attention à ne pas les renverser. Leila apporta les muffins et une cruche d’orangeade faite par ses soins. Elle remarqua que je portais la chemise de son père, dont j’avais retroussé les manches à cause de la chaleur.
« Goûtez. C’est ma spécialité » dit-elle en me tendant un petit muffin beurré encore chaud. Leila s’obstinait à me vouvoyer, nous n’avions pourtant qu’à peine deux années d’écart. Enfin, c’était comme ça, elle ne se laisserait pas convaincre facilement. J’avais appris à mes dépends que cette douce jeune fille était assez butée.

Nous discutâmes de littérature, son sujet favori. Elle y consacrait ses études. J’admirais Leila, elle arrivait à continuer d’aller à l’université tout en subvenant à ses besoins grâce à de petits travaux ménagers. Malgré son physique chétif, elle était forte, elle continuait à vivre malgré les difficultés. Si elle avait été une sorcière, elle aurait fait une bonne Gryffondor. Cependant, elle n’en était pas une…

J’aimais son regard quand elle parlait de ses livres, ses grands yeux noirs s’allumaient et elle souriait. Cette jeune fille m’émouvait sincèrement et pourtant, il en fallait beaucoup pour me distraire. Elle était si délicate, si fragile, si délicieuse. Je n’écoutais plus ce qu’elle disait, je n’entendais que sa voix et ne voyais que ses lèvres bouger. Ses mots atteignaient mes oreilles sans que je ne fasse l’effort de les comprendre. Je hochai machinalement la tête en reprenant mes esprits. Elle éclata de rire.
« Percy, vous n’écoutez pas un traître mot de ce que je vous raconte ! » dit elle avec un sourire moqueur.
Je me sentis devenir écarlate jusqu’au bout des oreilles. Ca m’arrivait tout le temps quand j’étais pris en défaut. Ceci la fit rire de plus belle. Un rire joyeux, caché derrière la fine main de quelqu’un qui a toujours dû se montrer discret, silencieux et poli.
« Non, avouai-je. C’est vrai ».
Elle fit une petite moue désappointée. Je cherchai une excuse à mon comportement.
« Je pensais à… » Je m’interrompis brusquement. J’allai sortir une ânerie. Je n’allais pas quand même lui dire que je pensais à… ses deux grands yeux noirs… à ces petites lèvres qui avaient l’air si douces… A… A un tas de bêtises, quoi. Quel être pathétique je faisais ! J’étais un sorcier, elle était une Moldue… Je détournai le regard, contrit.

Elle sourit puis se leva, prête à débarrasser. L’heure de dîner approchait à grands pas. Je me dressai à mon tour, précipitamment. Je n’étais pas dans mon état normal, la chaleur sans doute de cette fin d’août. Cependant, je ne pus lutter contre cette pulsion, cette envie d’avouer à Leila ce que je ressentais pour elle. Là, maintenant, tout de suite, entre la table du salon et le divan.
Je retins le poignet de la jeune fille. Les mots se bloquèrent dans ma gorge. Ce geste, ça n’allait pas… Il était trop brutal. Elle sursauta et je la sentir se raidir sous la pression. Ce n’était pas aussi simple que je n’avais cru. J’avais terriblement peur qu’elle le prenne mal, qu’elle me rejette. C’était une Moldue…
« Percy… »

Oui, une Moldue. Et une femme. Je n’avais jamais vraiment fait de déclaration à une personne du sexe opposé. Il est de tradition que l’homme fasse le premier pas. Je n’avais jamais pu honorer cet adage. Pénélope m’avait devancée largement, assez entreprenante, en me coinçant à la sortie de la salle de bains des préfets.

Je ne savais pas trop quoi dire et faire, surtout que je n’avais rien vu qui pouvait me faire croire que Leila avait plus que de l’amitié pour moi. Mais cela me torturait. A cause de notre différence fondamentale. Cependant, moi qui étais considéré comme traître à mon sang, et de par ma famille, et d’une autre façon par ma rupture avec les miens, avais-je vraiment besoin de me ressasser sans cesse les mêmes doutes? Cette sorte de tabou, d’interdit tacite de se mêler aux Moldus, suite à tout le mal que nous autres avons endurés par leur faute. C’était la peur qui avait conduit les Moldus à agir ainsi, à cause de cette différence fondamentale qui séparait nos deux univers. Fallait-il pour autant garder cette attitude datant de plusieurs siècles?

Leila se tourna vers moi, le visage interrogateur. Comment lui faire comprendre que mes sentiments étaient véritables ? Que je n’étais pas un de ces hommes qui ne pensaient qu’à abuser d’elle ? J’étais un sorcier…

Tout ce que je trouvai à faire, ce fut de lever lentement ma main vers son visage. Je la trouvais laide cette main, tachée d’une encre qui ne partait plus, trop rude pour toucher cette peau satinée. Comment commencer plus maladroitement? Elle me dévisagea sans comprendre, mais au contact de ma main je la sentis frissonner et elle ferma les yeux. Sa joue tenait dans ma paume et mes doigts s’emmêlèrent dans ses cheveux. Elle me saisit la main, mais ce ne fut pas pour la repousser, elle la laissa juste ainsi.

Peut-être allais-je regretter ce que j’allais faire… Mais, maintenant, je me rends compte que je n’ai aucun remords. Je me penchais vers elle, fermant les yeux pour ne pas lire dans les siens du rejet où de la peur. Je l’embrassai tout doucement, délicatement, comme pour ne pas l’effrayer. Ses lèvres avaient un goût particulier. Goût sucré, goût acide. Goût du fruit défendu.
Elle tressaillit mais ne s’en alla pas, bien au contraire, elle se laissa faire. Etait-ce parce qu’elle avait l’habitude de ce genre d’attitude ?
Ceci m’effaroucha, je reculai précipitamment.
« Je… Je suis navré, Leila. Je n’aurais pas du..» dis-je, paniqué.
Déboussolé, je me précipitai dans le couloir en épongeant mon front fiévreux. J’avais sûrement tout gâché. Je n’avais pas assez dosé les conséquences de mon acte. Elle me rattrapa avant que je ne m’enfuie dans la rue.

« Attends, Percy ! »
Ce fut le fait qu’elle venait de me tutoyer pour la première fois qui me fit me retourner. Elle se tenait sur le pas de la porte du salon, visage dans la faible lueur qui pénétrait par la petite lucarne de la porte d’entrée et le reste du corps dans l’ombre. Le faible tremblement de ses mains n’était pas de bon augure selon moi.

Leila s’avança juste, dans un mouvement qui me parut interminable, et posa son front sur ma poitrine, les mains jointes sur la sienne. Simplement, comme si par ce geste, elle acceptait ma muette demande. Je fus interpellé par la soumission qui se lisait à travers cet acte.
Dans le silence et la faible clarté, je la serrai contre moi. Sans un mot, ni un bruit. Pas de déclaration enflammée, pas de mots doux et sirupeux. Rien qu’une étreinte, un simple geste mais qui n’était ni anodin, ni exempt de signification. Et je me sentis stupidement soulagé. Malgré la guerre, malgré les premiers morts, le renvoi de Fudge et mon poste qui était menacé… Tout ceci… Pour ça.

Plus tard, des heures plus tard –il était plus de minuit, je crois, elle me guida à sa chambre. J’étais terrifié. Nous traversâmes le couloir dans lequel je n’avais jamais pénétré, nos pas résonnaient dans le silence. La vieille maison craquait.
La chambre de Leila était la simple chambre d’une enfant qui avait grandi trop vite, avec ses poupées, son dessus de lits à rubans, ses livres d’Université, ses factures de gaz… Un pied dans l’enfance, l’autre dans le monde adulte. Tiraillée entre deux vies, l’envie de se raccrocher aux souvenirs d’une éternelle enfance par peur d’une vie adulte qui ne lui laissait pas le choix.

Leila ne dit rien. Je pus cependant sentir qu’elle ressentait une certaine gêne, voire une honte. Cette pièce était source d’embarras. Toutefois, je trouvais cette chambre touchante. Elle me troublait, tout simplement. Elle reflétait bien l’esprit de sa propriétaire, sa personnalité. Je lui pris la main avec fermeté, assurance, cherchant à la rassurer.

En fait, j’étais mort de peur. Je ne pensais pas qu’aller jusque là, surtout après si peu de temps, était une bonne idée. Etait-ce son rituel? Avec tous ces hommes? Comme une sorte de chemin tout tracé vers son lit par habitude? Je ne voulais pas. Bien sûr, je la désirais, réaction naturelle, mais pas comme ça. Pas tout de suite.

Mon esprit n’était pas clair, tiraillé entre la raison et la pulsion. Partir galamment, en montrant que j’étais bien élevé ou répondre à l’appel de la chair et ne plus rien penser? Dilemme cornélien, comme dirait un Moldu. Comme dirait Leila…

Leila ne me laissa pas réfléchir plus longtemps. Ôtant mes lunettes, elle m’embrassa comme le jour où sa grand-mère était décédée. Je sentis ses doigts défaire les premiers boutons de la chemise de son père et ses lèvres descendirent dans mon cou, sur mon torse. Mes genoux se mirent à trembler, de peur ou d’excitation, je ne sus le dire. Elle s’arrêta et me dévisagea. « Tu as peur ? » chuchota-t-elle, étonnée.
Je déglutis avec difficulté et hochai la tête. J’avais peur de ça mais aussi de ne plus pouvoir me contrôler. J’avais un peu honte de m’abandonner ainsi. J’étais partagé entre la joie et la peine. J’avais trouvé une personne capable de combler le vide que je ressentais depuis quelques temps. C’est ce que je pensais à la fin de nos ébats. Un vide… C’était risible, surtout au vu de la situation dans laquelle nos deux univers se trouvaient. Une menace imminente, pernicieuse et destructrice planait au-dessus de nos têtes et je n’avais pensé qu’à me satisfaire personnellement. Etait-ce parce que je sentais peut-être que la mort pouvait surgir à n’importe quel instant, que j’avais agit instinctivement, suivant un désir qui me tiraillait ? De nombreuses personnes agissaient inconsidérément dans des situations identiques, sentant qu’il fallait agir avant de périr.
Cependant, je n’avais aucun remords. Juste un sentiment de satisfaction de soulagement, de… bonheur.
Et le pire, c’était que je le pensai encore sincèrement alors que je m’endormis dans les draps trempés de sueur.

On dit souvent que le lendemain, la femme trouve son lit vide. Leila n’avait pas échappé à la règle. J’avais fui lâchement. Pourquoi, cette envie soudaine de pendre la poudre d’escampette ? Non, pas que je me sentais satisfait de mon affaire, loin de là, ce matin-là. Au réveil, toutes ces sensations de bien-être avaient laissé place à une sorte de peur viscérale. Avec le recul, je songeais que cette nuit avait été comme une frontière, un saut dans mon existence. Rien ne serait comme avant. Je ne me rendis pas compte tout de suite combien cette phrase avait de l’importance.

Quand je m’éveillai, je me demandai tout d’abord où j’étais. Ce n’était ni le papier peint de ma chambre, ni mon couvre lit. Et où étaient passées mes lunettes ? D’habitude, je les mettais dans leur étui sur ma table de nuit. Mais où était ma table de nuit ?
Et puis, je la vis, elle, Leila. Ses longs cheveux châtains et son sourire. Elle semblait si fragile, si vulnérable. Et je me sentis coupable, fautif. J’avais sûrement commis une erreur. Ce n’était pas dans mon genre de perdre mes sens comme ça, et de ne plus penser à mes actes et leurs conséquences. Et puis… c’était une Moldue, une vie innocente… Quels risques lui faisais-je courir ? Même si déjà en temps que Moldue, sa vie n’était pas sauve, liée à un sorcier, elle risquait plus gros…

Je ne savais plus où j’en étais. J’avais un peu honte de moi, l’impression d’avoir profité de la situation. Leila était en détresse, elle était faible physiquement et psychologiquement. Peut-être était-ce par désespoir qu’elle s’était retrouvée dans mes bras. Elle ne voulait pas me perdre et avait accepté tout de moi… Elle m’avait fait l’amour pour me garder.

Non… J’avais été terrifié, la veille. Timide et maladroit. Ce n’avait pas été mon intention de… J’avais juste été… Tout était allé si vite, je me sentais étourdi. Mais j’avais eu envie de Leila. C’était autre chose qu’une simple pulsion mâle… Cet étourdissement, cette tendresse, ce désir, ce n’était pas rien quand même. Comment aurais-je pu savoir, à cet instant, que j’amorçais une descente en enfer ? Un enfer un peu emprunt de paradis, je l’avoue.

Je me levai, prenant garde de ne pas réveiller la jeune femme. Avais-je commis l’irréparable ? J’en doutais car lorsque, mû par une inspiration subite, j’embrassai Leila, elle eut un petit soupir d’aise et sourit dans son sommeil.

Je ne pouvais pas nier que je ressentais une légère satisfaction. J’avais été à la place de ces grosses brutes qui ne pensaient qu’à faire passer leur plaisir avant celui de la jeune femme. C’était mes lèvres qui l’avaient embrassée, mes mains qui avaient caressé son corps. C’était mon prénom qu’elle avait gémit comme une naufragée en pleine tempête. Elle n’avait pensé qu’à moi. Moi, Percy Weasley. Et ça m’avait gonflé le cœur de sensations débordantes, guérissant les blessures de mon ego atteint.

Cependant, j’avais fui. Paradoxal, me direz-vous. J’avais toujours suivi une conduite exemplaire, toujours guidé par le sens du devoir. Mais depuis quelques mois, je me sentais partagé entre ce devoir et le désir de vivre un peu selon mes désirs. Le fameux cliché du cœur et de la raison. Je pris une douche froide, le front appuyé contre le carrelage mural, ressassant toutes ces pensées intérieures.
Tout en ajustant le col de ma robe, je me regardais dans le petit miroir qui trônait au-dessus du lavabo. Physiquement, j’étais le même : un grand rouquin maigre et binoclard. Le changement était intérieur et je ne savais pas trop comment l’exprimer. Juste… différent.

Cela me hanta une bonne partie de la journée. Je me surpris plusieurs fois à fermer les yeux à la recherche d’une sensation éprouvée cette nuit-là. C’était si proche et si lointain à la fois. Je me repris en main à l’arrivée du courier. Je n’avais vraiment pas toute ma tête, en ce moment. Pendant cette journée de travail, une idée pris de plus en plus de consistance dans mon esprit. Tout cela avait été trop vite. Je m’étais laissé étourdir. Tout ceci n’avait lieu d’être. Une relation avec Leila était impossible, surtout en ce moment, nous allions entrer en guerre… J’allais dire à Leila que… Qu’allais-je lui dire ?

J’allais m’excuser. Ca ne pouvait pas être possible entre nous, et en plus, je ne savais pas trop ce que je ressentais pour elle. J’avais perdu l’esprit la veille et il fallait mieux que nous restions bons amis. Cela me rassurerait plus. Une relation plus poussée m’aveuglerait. Tout avait vraiment été trop vite. J’avais un peu perdu mes repères. J’avais toujours été solitaire… Mais Leila avait tout de même réussi à me mettre dans son lit, malgré ma façade peu engageante, mon impopularité auprès de la gent féminine, mon caractère peu enclin à la futilité…

« Weasley ! » rugit une voix en ouvrant grand la porte de mon bureau.
Rufus Scrimgeour affichait la tête des mauvais jours, celle qu’il réservait après une longue discussion perdue d’avance avec Dumbledore.
« Oui, Monsieur le Ministre ? » dis-je en sursautant. Je focalisai mon attention sur le visage de l’arrivant.
« Avez-vous le dossier que je vous ai demandé ?
— Oui, Monsieur le Ministre. » répondis-je immédiatement en le lui tendant. Il eut un grognement satisfait et se dirigea à grand pas vers la porte, secouant sa crinière de lion.
« Et puis, venez Weasley, j’ai besoin de vos services ! »

Le soir, j’étais à mon appartement, assis à mon bureau. On frappa timidement à la porte. Je ne pus que me douter de l’identité du visiteur.
« Oui ? » fis-je sans lever la tête de l’épais rapport de la semaine que les Aurors avaient rendu.
« Bonsoir. » dit une voix douce.
Leila referma la porte et se dirigea vers le bureau que j’avais installé dans le salon par manque de pièces.
« Bonsoir. » répondis-je sobrement. Je poussai un soupir et posai ma plume. Ce n’était vraiment pas le moment de me déranger.
« Euh… j’ai pensé que tu aurais peut-être faim » commença-t-elle en me montrant le panier d’osier qu’elle posa sur la table du salon.

Elle fixa le bout de ses chaussures. Apparemment, elle ne savait ni que dire, ni que faire. Moi non plus, d’ailleurs ; cela nous avançait bien, tiens.
« Euh… Tu as passé une bonne journée ? » demanda-t-elle après un long silence gêné.
— Oui, oui… Beaucoup de travail. » Je hochai la tête. Quelle superbe conversation… Fascinante.
— Je te dérange, alors ? » avança-t-elle timidement. Elle ne se sentait pas à l’aise. Normal, après la façon dont je m’étais conduit, comme un imbécile, un lâche… Voyant que je ne disais rien, elle se détourna et se dirigea vers la porte. J’eus le temps d’apercevoir un voile de tristesse sur son visage tandis qu’elle fermait les yeux, comme profondément déçue.

Je la retins en lui prenant le bras. J’avais presque couru à elle.
« Oh, non. Tu ne me déranges pas du tout. » mentis-je.

Bon sang ! Comment arrivais-je à me faire encore avoir par ces deux grands yeux noirs ? Je perdais vraiment le sens des priorités quand elle était près de moi. Quel imbécile ! Mais il fallait que je lui dise que… tout ce à quoi j’avais pensé durant la journée. Si je laissai traîner ça, j’allais le regretter et lui faire de la peine.

Je la fis asseoir sur le divan et lui offris du thé. Tandis que je versais le chaud liquide dans sa tasse, je pris mon courage à deux mains. Pourtant j’avais l’impression que toutes les certitudes forgées en une journée s’effondraient en quelques secondes assis à ses côtés.
« Ecoute, Leila… Pour hier soir, je… je… »
Et zut ! Voilà que je trébuchai sur les mots ! Je sentis la jeune femme se crisper à côté de moi. Que pensait-elle ? Il ne fallait pas que je la regarde sinon j’allais perdre mes moyens. Je le savais. Parce que j’étais un crétin. Un crétin amoureux. Mais il fallait que je le fasse. Il fallait que je brise toutes ces espérances avant que quelque chose ne le fasse à ma place.
« Je crois que nous sommes allés un peu vite… » lâchai-je enfin. « C’est un peu soudain pour moi ce qui est arrivé. Je ne procède pas ainsi d’habitude… »
Procéder. En voilà un mot! Pas celui que je voulais employer, loin de là. J’étais toujours aussi maladroit quand il s’agissait de relations humaines autres que professionnelles. Dans les conversations où je manquais d’assurance, évidemment.

Je vis ses mains trembler sur ses genoux. Je pressentis une catastrophe. Ne surtout pas la regarder…
« Il faut que je fasse le point », expliquai-je, obstiné à admirer la moulure qui reliait le mur au plafond, cachant les possibles raccords de peinture.
Je ne disais que la vérité, il fallait que je prenne du recul, que j’analyse ce qu’il se passait. Sinon, je n’allais pas m’en sortir indemne. Tout ceci était vrai, il n’y avait pas de raison pour que ce nœud se forme dans ma gorge, comme prêt à m’étrangler…

Leila renifla bruyamment, ce qui me fit tressaillir.
« Je ne suis pas assez « bien » pour toi, c’est ça ? » Le ton était agressif, amer.
Renonçant à ma résolution, je tournai si vite la tête vers elle que j’en eus mal. Ses yeux noirs étaient baignés de larmes qu’elle ne prenait pas la peine de sécher. Les traits de son visage étaient tendus, elle serrait les dents.
« Leila… » murmurai-je, en levant une main vers son visage pour essuyer ses joues.
« Ce n’est rien » coupa-t-elle en repoussant ma main. « J’aurais du m’y attendre. » Elle avait un ton amer.
« Tu as eu ce que tu voulais, c’est ça ? » commença-t-elle, d’une voix qui lui était étrangère. « Je pensais que tu étais différent. Tu peux maintenant te vanter de m’être passé dessus. En fin de compte, tu es comme les autres ! »
Elle me lança un regard flamboyant, baigné de larmes.

J’essayai de rattraper le coup, malgré le nœud dans mes entrailles. Il fallait que je lui fasse comprendre ma situation. « Comprends-moi, Leila… dis-je. Ce n’est pas si simple. Je suis un sorcier, tu es une Moldue et… » Le mot venait de m’échapper dans la panique, m’interrompant. Je soupirai.
– Une quoi ? » demanda-t-elle. Ses yeux s’écarquillèrent d’incompréhension.
« Une Moldue. répétai-je, contrit. C’est ainsi que nous appelons les gens qui n’ont pas de pouvoirs magiques. »
Ma voix était devenue monocorde tandis que je débitais ma tirade explicative. Mettre à nu tout ce qui nous différentiait me rendait mal à l’aise. Mais cela ne faisait qu’aller dans le sens d’une relation qui ne pouvait pas tenir, pas dans ces conditions…

Leila eut une remarque féroce : « Tu préfères avoir une sorcière qu’une pute ? »
Je soupirais, fermant les yeux. Pourquoi se dévalorisait-elle autant ? Elle me faisait vraiment de la peine à cet instant là. Et elle me faisait mal. Vraiment mal. Elle allait se lever mais je la retins par les épaules.
« Qu’est-ce que tu veux, Percy ? » demanda-t-elle, un peu sèchement.

Je ne connaissais même pas la réponse. Je baissai la tête, sentant que je n’allais pas tenir mes résolutions bien longtemps. J’avais toujours été faible. Sinon, je l’aurais laissée partir, puis aurais continué ma vie, celle d’avant, celle qui n’était qu’une suite monotone de journées se ressemblant. Travail, travail ponctué de quelque repos. Et rien de tout cela ne se serait passé.

« Regarde-moi. » Elle glissa une main son mon menton et me força à la fixer dans les yeux. Ses prunelles noires me poignardèrent et mon estomac vide fit un triple saut périlleux. Ce que je voulais ? Comment avais-je pu être assez sot pour ne pas m’en rendre compte ? Elle avait raison. Si je ne faisais rien, je ne valais pas mieux que ces grosses brutes. Et ça, ça me rendait malade. Je n’acceptais pas. Etre assimilé à ce genre de racaille, non, jamais je ne pourrais le supporter. C’était une question d’honneur.

Sans réfléchir aux conséquences, je serrai violemment Leila contre moi et nos bouches s’écrasèrent l’une contre l’autre. Ca n’avait plus rien à voir avec les timides baisers de la veille, mais c’était un véritable baiser passionné et fougueux. Je recommençai volontiers, encore et encore sur ses lèvres, dans son cou. Je la serrai fort, intentionnellement, passant mes mains sous son petit corsage de lycra. J’étais sur le point de m’embraser, lorsqu’elle poussa un petit gémissement sourd.

Je la repoussai et la dévisageai l’air hagard, les lèvres gonflées par nos baisers et reprenant difficilement mon souffle.
« Excuse-moi. murmurais-je, honteux. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris… Je n’ai pas été délicat, je ne t’ai pas demandé ton avis. Je ne suis qu’un imbécile. »
Elle ne dit rien mais s’approcha de moi, et se blottit entre mes bras. « Ce n’est pas grave, assura-t-elle.
— Je.. je ne sais plus trop où j’en suis… avouai-je. C’est la première fois que je suis autant… »

Elle m’embrassa sur la joue. « Je te remercie. fit-elle. Tu es quelqu’un de doux et de sensible. C’est pour cela que je me sens si bien avec toi. »
Je ne sus que dire. Aucun son ne pouvait sortir de ma gorge. Et moi ? Que ressentais-je pour Leila ? Je ne savais pas trop, en fait, j’étais partagé. Je fixai un point invisible droit devant moi. Qu’est-ce qui me poussait à agir comme ça avec elle ? Si je commençais à y mêler les sentiments, je n’allais pas m’en sortir.

Je me décidais à la regarder dans les yeux. Puis je descendis lentement mon visage vers le sien et continuai plus tranquillement ce que j’avais entrepris quelques minutes auparavant. Elle passa ses bras autour de mon cou et s’abandonna.
« Percy… » gémit-elle tandis que je la basculais sur le divan.

Je me reculai, m’appuyant sur les coudes et la dévisageai.
« Est-ce que tu… tu as envie de moi ? » demanda-t-elle, ses yeux voilés de désir.
Je me sentis cuire.
« Ou… Oui. » dis-je d’une voix rauque qui ne me ressemblait pas. Elle eut un petit rire.
« Il n’y a pas à avoir honte, tu sais. murmura-t-elle en jouant avec son doigt sur ma joue. C’est naturel pour un homme… »
Bien sûr que j’avais envie d’elle, sinon je ne me sentirais pas aussi coupable. Je me redressai et lui pris la main. J’entraînai alors, pour la première fois, cette femme dans ma chambre. Le rapport des Aurors pouvait bien attendre. On était en guerre, certes, mais moi j’avais perdu celle face à la folie.

Fudge avait été limogé pour son incompétence et sa cécité. Moi, aussi j’avais failli me faire remercier. Mais le nouveau ministre de la Magie avait préféré me garder à son service. J’avais eu peur de me retrouver sans emploi et obligé de retourner dans le petit village perdu qui m’avait vu naître. Ma réputation d’ambitieux, de pompeux et d’obséquieux avait bien circulé, pourtant.
Je détestais les bruits de bureau, ils étaient plus venimeux que les rumeurs idiotes qui parcouraient tous les jours les couloirs de Poudlard. Je ne voyais pas l’intérêt de répandre des détails croustillants sur la vie privée de telle ou telle personne rien que pour ruiner sa réputation. Ce n’était pas constructif. Toutes les personnes d’un même département avaient le même objectif, faire fonctionner « la machine », comme disait les Moldus. Il fallait des résultats, le mieux possible. Alors quel était l’intérêt de mettre des bâtons dans les roues d’un collègue rien que pour s’attirer du mérite ?
J’avais ma propre stratégie : travailler avec zèle sans s’éloigner des objectifs. Mais ce n’était pas ce qui avait sauvé ma tête. Pour une fois que le nom de Weasley m’avait apporté autre chose que du dédain… La promiscuité entre le nouveau Ministre de la Magie et Albus Dumbledore y était aussi pour beaucoup, à mon avis.

Weasley… Je me sentais vraiment humilié, parfois. Si c’était à cause de ça que j’avais gardé mon poste d’assistant personnel du ministre, je préférerais m’en aller. Mais j’avais besoin de ce travail. Toujours dans le même objectif : me faire un nom.

Weasley… Je ne pouvais m’empêcher d’avoir des regrets, de temps à autre. Moi qui avais vraiment nourri cette idée que c’était nous, le Ministère, qui avions raison, j’avais perdu toute conviction. Finalement, l’autre camp avait dit la vérité. C’était moi qui m’étais trompé, et cela me vexait profondément. Oh, oui, je me sentais blessé dans mon orgueil. Moi qui étais parti, répétant à corps et à cris que mes parents ne fréquentaient que des délinquants psychotiques et paranoïaques, je dus me rendre à l’évidence la queue entre les jambes. Encore une expression Moldue qui me seyait à merveille, surtout par les temps qui couraient.
En même temps, j’avais un peu honte de mon attitude envers ma famille. Néanmoins, je pensais qu’il était trop tard pour m’excuser. Que devais-je faire ? Revenir en rampant devant mon père ? Non, j’avais trop de fierté pour cela -et ce fut ce qui causa ma perte. Je pensais toujours une bonne partie de ce que je lui avais dit, c’était vrai qu’il n’avait jamais eu beaucoup d’ambition et qu’on avait toujours eu des problèmes d’argent. Je n’allais pas revenir sur ça. La seule chose sur laquelle je pouvais m’excuser, c’était pour avoir pensé que mes parents avaient eu tord sur Vous-Savez-Qui.
Il valait mieux que mes parents m’oublient, et qu’ils ne s’inquiètent pas pour moi. Je pouvais très bien me débrouiller tout seul. Il n’y avait que cette petite boule qui revenait de temps à autre dans ma gorge, me rappelant que j’avais été aveugle, moi aussi. Trop fier pour reconnaître mes erreurs et les réparer. Espérons que ma mère ne pleure pas trop à cause de moi.

Abandonné négligemment sur mon lit, je réfléchissais en contemplant le plafond. Le soleil n’avait pas encore pointé le moindre rayon, mais je n’avais pas envie de me rendormir. Une balade m’aurait fait du bien, aurait rafraîchi mon esprit enfiévré, mais je risquais de me perdre dans mes pensées enchevêtrées et d’arriver en retard au bureau.

Un soupir et un bruit de draps froissés m’arrachèrent à mon état inerte. Leila venait de se retourner dans son sommeil. Je recouvris son épaule nue qui frissonnait et la regardait dormir. Un autre ne l’aurait pas trouvée spécialement belle et elle ne l’était pas. Elle avait un visage banal, mais pour moi c’était le plus beau qu’il m’ait jamais été donné de contempler.

Qu’est ce qu’il m’arrivait donc ? Après plusieurs semaines, Leila avait pris une place importante dans ma vie. Elle avait tout d’abord été une simple voisine, puis une amie précieuse et maintenant, elle était dans mon lit. Et tout ça en à peine un an. Je trouvais que c’était un peu rapide. Tout ceci me faisait tourner la tête. Mais j’osais avouer que pour une fois, cela ne me gênait pas de ne pas maîtriser la situation.
Je me laissais même faire par ma tortueuse Leila. Elle m’avait mené d’une poigne de fer, m’avait guidé dans le monde charnel, que je n’avais pas connu avec Pénélope, notre vie intime me s’apparentant qu’à une banale routine. Cela me dérangeait un peu que Leila mène la danse. J’avais toujours aimé apprendre le plus possible par moi-même et faire des expériences avant de me lancer. J’avais honte de mes gestes maladroits, inappropriés et timides. J’aurais aimé lui donner autant qu’elle. Mais, je ne pouvais pas changer ce que j’avais toujours été.

Pourtant je me montrais de plus en plus expansif. Cependant, j’y allais doucement. Leila n’était pas Pénélope. Elle était plus délicate, plus fragile et moi, j’étais plus vieux que lorsque, Pénélope et moi, nous nous embrassions en cachette dans le coin d’une classe vide. Avec Leila, ce n’était pas non plus de grandes effusions –d’ailleurs cela ne me ressemblait pas- mais de petites attentions discrètes. J’avais cette manière particulière de lui frôler la hanche avec ma main, signe assez suggestif, tout de même, mais que je trouvais tendre.

Et de la tendresse, je recommençais à en avoir pour quelqu’un, pour elle. J’éprouvais un attachement de plus en plus grand pour Leila. Je n’hésitais pas, dans ce cas-ci, à mettre mon orgueil de côté et à faire des concessions. Je ressentais tout de même une sorte de fierté de cette situation. J’avais gagné contre les imbéciles. Cette idée pourrait paraître horrible, mais c’est moi qui possédais Leila.

Mais mon attirance n’était pas seulement physique. C’était venu après. Je crois bien qu’avant tout c’était son intelligence et son esprit qui m’avait attirés. Mais, il n’empêcha que je mis à adorer certains petits détails que je n’avais jamais remarqués auparavant et qui me faisaient sourire comme un enfant : cette façon qu’elle avait de remettre ses cheveux châtains derrière son oreille, ou cette manie qu’elle avait de mordiller sa lèvre inférieure quand elle rédigeait ses devoirs de Littérature.

Elle pouvait aussi se montrer provocante, et adorait me prendre au dépourvu. Elle riait toujours quand je rougissais jusqu’aux oreilles. Elle savait très bien qu’avec ses deux grands noirs plongés dans les miens, je ne pouvais rien lui refuser. Même si ça me mettait en retard dans mon travail.

Je mis longtemps à avouer mes sentiments à Leila. Il fallait d’abord que je mette d’accord avec moi-même. Et ce n’était pas facile. Pour quelqu’un de rationnel comme moi, il fallait des repères, mettre un nom aux choses. Et il était hors de propos que je me perde sur un petit nuage. Mais les moments que nous passions ensemble, ces instants intimes et privilégiés, ces nuits d’amour ne pouvaient pas me tromper sur la nature de mes sentiments. J’étais fou de cette femme. Sa douceur, sa culture, sa simplicité, son air parfois enfantin… Tout en elle m’attirait. J’étais prêt à me brûler les ailes.
C’était si évident que ça et pourtant si difficile à admettre. J’avais peur qu’un jour tout s’effondre et que je n’arrive pas à m’en remettre. Mais il suffisait que Leila me sourie en me caressant la main pour que je chasse ces pensées.
Je n’étais pas devenu ni fleur bleue, ni un de ces espèces de romantiques de kiosques à journaux, mais j’avais des rêves, des aspirations. Il fallait que j’essaye d’inclure Leila dans mon avenir, même, si dans le contexte actuel, il paraissait incertain. La mort ne m’effrayait pas spécialement, mais je ne l’espérais pas pour nous deux. Et Leila risquait plus que moi, étant Moldue et me fréquentant. C’était un peu moi qui l’exposais au danger, si jamais on découvrait notre relation. Les idées reçues ont la peau dure, c’est effrayant. Même si les unions métissées se démocratisaient, ce n’était pas encore bienvenu dans la tête des gens. Surtout parmi les grandes familles sorcières.
Je savais bien que Leila attendait que je lui avoue mes sentiments mais je trouvais ces trois petits mots tellement grotesques et étouffants ! Pourquoi devais-je mettre un nom sur ce que je ressentais ? C’était tellement évident pour moi, à présent, et je le prouvais souvent à Leila. C’était sans doute à cause de ses lectures qu’elle avait donné à ces mots un sens particulier, une force qu’ils n’ont pas. Mais pourquoi s’étranglaient-ils dans ma gorge ? En les lui disant, soit j’aurais l’air ridicule, soit… En fait, je n’en savais rien.
Je m’étais entraîné pourtant. Bien sûr, je lui disais quand elle dormait profondément. Elle souriait comme si elle m’avait entendu. En même temps, je ne savais pas ce qui me retenait de les lui dire. J’aimais bien être avec elle, c’était presque comme s’il avait quelqu’un qui m’attendait « à la maison ». Alors quoi de mieux que de concrétiser par des mots ce que j’éprouvais ? J’avais été heureux, moi, quand elle m’avait dit qu’elle m’aimait.

C’était au milieu d’octobre, nous nous promenions dans le parc par une fin de journée venteuse. Elle avait lâché mon bras et s’était mise à courir vers un groupe de pigeons qui s’envolèrent en battant des ailes d’un air outré. J’avais ri et lui avait dit qu’elle se comportait comme une véritable gamine. Elle avait souri et saisi mes mains avec vigueur. Le soleil dardait ses derniers rayons et le parc était pratiquement désert. Une lueur pétillante dans les yeux, elle avait embrassé mes phalanges et les avaient portés à son visage.
« Je t’aime, Percy » avait-elle dit, alors, le plus simplement du monde. Elle s’était sûrement attendue à ce que je lui sorte la même chose, mais je n’y étais pas arrivé. Tout était encore confus dans ma tête à ce moment-là, alors que cela faisait presque deux mois que nous étions amants.

Tout ce que j’avais trouvé à faire, c’était de la saisir à la taille et de l’embrasser. Je n’avais jamais été très doué pour dévoiler mes sentiments. Pourtant, il fallait bien que je le lui dise un jour. Peut-être que si je lui disais de vive voix, tout serait clair. Mais ce serait, à mes yeux, comme un engagement et je ne savais pas ce que l’avenir nous réservait à tous les deux. Et si, Leila se faisait tuer le lendemain, ou moi ? Je ne pourrais plus lui dire. Je crois que c’est ce qui m’a poussé à lui faire ma déclaration.

Encore fallait-il trouver le moment approprié. Qu’est ce qui était préférable ? Le lui dire à un moment inattendu pour créer la surprise, ou bien le lui murmurer dans la chaleur de nos ébats passionnés ?

Cela vint tout seul, un jour de décembre, quand les dernières feuilles de l’automne tombèrent. J’avais dit à Leila de venir me rejoindre chez moi, aux alentours de neuf heures du soir. J’avais mis à jour la plupart de mes dossiers et attendais dans le fauteuil face à la cheminée, perdu dans mes pensées. Les minutes s’écoulèrent en silence. Je n’étais pas d’humeur à lire le texte du nouveau décret ministériel. C’était ma soirée avec Leila et je ne voulais pas gâcher ce moment d’intimité avec des problèmes de boulot. Je désirais, l’espace de quelques heures, mettre le monde entier entre parenthèses. C’était un des changements opérés chez moi par une paire de yeux noirs envoûtants.

Neuf heures vingt… Leila était retard. Ce n’était pas dans ses habitudes. Je commençais à m’inquiéter sérieusement. Le problème, c’était que je ne savais pas où elle se trouvait en ce moment. Je croyais me rappeler difficilement qu’elle finissait les cours tard, et avait une conférence sur la littérature médiévale –ou quelque chose dans ce genre-là- à l’autre bout de la ville. J’aurais dû écouter plus attentivement ce qu’elle m’avait dit !

Neuf heures trente, quarante… Je m’étais rongé les ongles d’inquiétude. Tant pis… J’allais la chercher, je ne savais pas où, mais peu importe. Leila… Qu’est ce que tu faisais ? Où étais-tu ? Les pires scénarii me vinrent à l’esprit, et je ne pus m’empêcher de me rappeler une certaine scène avec une bouteille de lait. Et si… Avec les temps qui couraient… La guerre. Les morts qui augmentaient, jour après jour, les simulacres d’accidents, véritables meurtres… Merlin… J’étais totalement paniqué. Je ne pouvais rien faire ! Le tic-tac de la pendule me tapait sur les nerfs. Il égrenait les minutes de retard de Leila d’une façon particulièrement insistante. Et puis…

On frappa à la porte. Deux coups espacés… Mon cœur s’arrêta de battre. C’était le signal. Leila entra dans le salon, son sac de cours à la main. Je bondis du fauteuil, avec un reflux de sang vers mes pieds. Elle eut à peine le temps de fermer la porte que je la serrai contre moi, profondément soulagé de la voir saine et sauve.

Elle parut surprise de cet excès effusif.
« Oh, Leila… Leila. » murmurai-je. « J’ai… Je… »
J’enfouis ma tête dans ses cheveux pour m’imprégner de leur parfum. Je tremblais de tous mes membres et elle s’en inquiéta.
« Percy… » dit-elle, étonnée et anxieuse de mon état. « Mais… Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi tu trembles ? »
Je ne répondis pas, la serrant plus fort. Si jamais Leila disparaissait, je me retrouverais à nouveau tout seul. Et je ne voulais pas.

Elle me chuchota des mots tendres pour me rassurer. Elle était rentrée, elle allait bien… Tout allait bien…
« J’ai eu tellement peur… » parvins-je à dire, toujours noyé dans ses cheveux. « J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose… »
J’avais les larmes aux yeux et mon cœur ne cessait de battre frénétiquement comme pour encaisser un choc. Pour une fois, je me sentais impuissant et vulnérable.
« Il y a eu un accident dans le métro… expliqua-t-elle, troublée par mon état. Ma rame a été bloquée. C’est pour cela que je n’ai pas pu venir plus tôt, et encore, je n’ai pas fait de détour par chez moi. Qu’est ce que tu imaginais ?
— Je… je ne sais pas… » fis-je en me détachant d’elle pour la regarder en face. « Londres est une ville dangereuse la nuit, surtout pour une jeune femme… »

Elle se mit à rire doucement. Mais devant mon air anxieux, elle s’arrêta.
« Je vis à Londres depuis toute petite, je sais quels quartiers il faut éviter la nuit. Je suis une grande fille ! Tu n’as pas à t’inquiéter… »
Je savais bien qu’elle pouvait se débrouiller toute seule. Elle était plus autonome et indépendante que moi, materné pendant près de dix-neuf ans par une mère étouffante. Mais je ne parvenais pas à calmer cette peur qui était née en moi, quelques instants plus tôt. Ce genre de situation pourrait se reproduire et peut-être que, cette fois-ci, ce ne serait pas un incident banal de métro qui retarderait Leila. Elle ne pouvait pas comprendre ce dont j’avais peur.

« Oh, Leila… » dis-je, la voix tremblante, en la serrant à nouveau contre moi. « Je t’aime tellement… Je ne veux pas te perdre… »
Finalement, c’était venu tout seul sans que j’aie le besoin d’y penser. Pas la peine de tergiverser pendant douze ans. C’était si évident que c’en était ridicule.

La tête reposant sur ma poitrine, Leila souriait, je le savais. Elle passa ses bras autour de ma taille. Nous n’avions pas bougé de l’entrée.
« Mais tu ne vas pas me perdre, Percy. murmura-t-elle doucement. Qu’est ce qui te le fait penser ? »
Je ne pus me résoudre à lui répondre. C’était trop dur lui avouer que tous les sorciers n’étaient pas foncièrement bons et que certains n’hésitaient pas à utiliser leurs pouvoirs pour tuer, et que leurs victimes favorites étaient les Moldus. Mais je ne pus que lui conseiller d’être extrêmement prudente quand elle sortait. Devant mon air suppliant, elle m’en fit la promesse.

Après de longues minutes, je la laissai retirer son pardessus et s’installer dans le divan, pendant que je me ressaisissais. Je vins la rejoindre ensuite et elle s’assit sur mes genoux. J’étais toujours aussi blême et elle me le fit remarquer. D’habitude, je ne montrais guère mon état d’esprit.
« Tu tiens donc tant à moi, Percy ? » dit-elle au bout d’un moment.
« Oui, avouai-je d’une petite voix. Sans toi, je serais tout seul. Je pense sincèrement ce que je t’ai dis, crois-moi. »

Je lui caressai la joue. Pénélope Deauclaire avait tort sur toute la ligne. Je pouvais aimer quelqu’un d’autre que ma propre personne. Je n’étais sans doute pas cet être froid et insensible qu’elle avait décrit. Je n’étais pas comme ça, sinon Leila ne serait pas, ici, blottie contre moi, jouant dangereusement avec le col de mon pull fin. Cette relation avec elle me conduisait sûrement quelque part mais je ne savais pas où.

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