Chapitre 1 : Souvenirs des jours pluvieux

Percy prend une grande inspiration et commence son récit sous le regard appuyé des ses parents.  » Je… Quand j’ai… je me suis mis en froid avec vous, je suis parti m’installer à Londres… Tout commence ici. A Londres.  »

*********
Quand j’ai emménagé dans ce petit appartement dans un quartier résidentiel moldu de Londres, j’étais seul. Fini la vie fatigante et contraignante d’un membre insignifiant d’une grande fratrie. La solitude m’apportait une bouffée d’oxygène et je n’étais guère peu fier de ma nouvelle situation et de mon indépendance. Je me sentais enfin adulte, un adulte jouissant de plein droit de son nouveau statut professionnel et social.

La promiscuité des Moldus ne me gênait pas le moins du monde. Je n’éprouvais pas la malsaine fascination de mon père pour ces gens-là. Je ne me mêlais pas à leur vie et eux ne se préoccupaient pas de moi. Une cohabitation parfaite en quelque sorte. Et pourtant, je me suis retrouvé soudain propulsé dans la vie d’un être pathétique, un animal perdu dans cette vie d’adulte, un peu comme moi…

J’avais une voisine. Enfin, elle habitait une vieille maison dans le quartier, non loin de mon appartement. Elle était un peu moins âgée que moi… Elle vivait chez sa grand-mère… Elle s’appelait… elle s’appelait… Leila.
Leila. Ce nom est lié à bon nombre de mes souvenirs, en bien comme en mal. Des moments ponctuant ces douze dernières années… De longs cheveux couleur châtaigne et de grands yeux d’ébène… Un fantôme qui me hante désormais…
C’était une habitante anonyme du quartier, une existence éphémère qui ne laisse pas sa marque éternellement. Des gens qui vont et qui viennent, restant un peu puis repartant sans que personne n’y fasse vraiment attention.
Cependant, elle lassa son empreinte dans ma vie. Petit à petit, tranquillement, au fur et à mesure des saisons qui s’égrènent… Je passais tous les jours devant chez elle, deux fois. Sa vieille maison se trouvait sur le chemin que j’empruntais pour aller au Ministère. Dans les débuts, biens sûr, nous nous bornions aux simples politesses entre voisins. Elle me saluait chaque matin tout en balayant le devant de sa porte. Je faisais donc honneur à mon caractère serviable en lui répondant. Mais ça s’arrêtait là.
J’ai toujours été solitaire. Plongé dans les livres et mes parchemins, suivant toujours la même ligne de conduite afin de nourrir mes ambitions. Mon seul but dans la vie se résumait à escalader les échelons pour montrer que j’étais quelqu’un et pas seulement le troisième fils de la famille Weasley. Grâce au Ministère, je pouvais accéder au rang que je voulais. Car, oui, je l’avouais, j’avais un peu honte de mes origines… Un père pas vraiment carriériste, une enfance ponctuée de privations malgré le fait que mes parents se saignaient aux quatre veines pour que nous puissions manger et porter des vêtements convenables. Mais je n’ai jamais pu supporté les railleries de Lucius Malefoy, toutes ces insultes…  » A quoi bon déshonorer la fonction de sorcier, si on ne vous paye même pas bien pour cela ? « . Cette phrase avait longtemps ricoché dans mon esprit. Oui, cela m’avait hanté. J’avais honte. Au fond, je trouvais qu’il n’avait pas tord… Alors, je devais détruire cette image, à tout prix… Me forger mon propre nom. Moi, Percy Weasley. Ne plus être simplement le troisième fils de cette fratrie trop nombreuse et trop mal fagotée pour bien des gens.

Apparemment, le sort n’avait pas voulu que je me cantonne à la politesse avec ma jeune voisine de quartier. La première conversation que nous eûmes fut dans la petite boutique de proximité. Lieu banal pour une simple rencontre. Et si évident. C’était bien le seul endroit où je me trouvais si mêlé à des Moldus. Etant désormais indépendant, je devais bien me prendre en main seul. Ma mère n’était plus là pour prévenir du moindre besoin, aussi devais-je me débrouiller comme mes aînés. Cela ne me déplaisait absolument pas. Au contraire, je considérais cela comme une petite victoire sur ma famille. Ma liberté. J’étais toujours aussi pointilleux sur tout, mais, j’appris à mes dépends que faire des emplettes était bien plus difficile que je ne croyais. Quoi de plus normal, avec une mère tellement couveuse qui s’occupait de la moindre chose d’ordre ménager.
Me voyant perdu, elle m’aida. Quelques phrases de type informatif. De simples mots sans sous-entendu, sans intérêt… Mais ce fut une discussion plus longue qu’à l’accoutumée. Un vrai dialogue, cousu de fil blanc, certes mais quelque chose de constructif. C’était une banale rencontre, un banal début, mais c’était un début. Et il y a toujours une suite… Petit à petit, nous fîmes plus ample connaissance. Leila avait dix-sept ans. Elle vivait chez sa grand-mère malade. Elle…

Ah oui… J’avais failli oublier… Il y avait Pénélope … Elle m’est un peu sortie de l’esprit… Vous vous rappelez ? Pénélope Deauclaire… Ma petite amie au collège. Il faut quand même que je parle de ça… Avant toute chose.

Pénélope venait souvent me voir à l’appartement. Nous n’avions pas encore songé à nous installer définitivement ensemble pour la simple et bonne raison que ça n’allait plus tellement entre nous. Disons que ne nous partagions pas toujours le même point de vue, ce qu’elle prenait un malin plaisir à me rappeler. A chacune de ses visites, une dispute éclatait. Et c’était de plus en plus violent. Et un jour, ce qui devait forcément arriver se produisit. C’était assez inévitable, de mon point de vue.
« Tu es froid, Percy, froid ! » Pénélope s’était levée d’un bond. »
Elle me fit face, le regard chargé de reproches et d’une profonde déception. « Tu n’aimeras jamais personne, Percy Weasley, à part toi-même ! » déclama-t-elle d’un ton théâtral, chose qu’elle faisait avec brio. Les phrases pompeuses et ampoulées, empreintes de tragicomique, je connaissais.
Et sur ce, elle partit en claquant la porte, comme une furie. A vrai dire, j’étais franchement surpris. D’habitude, je trouvais toujours le moyen de me faire pardonner, en quelque sorte. Apparemment, j’avais dépassé un point qu’il n’aurait pas fallu. Je clignais stupidement des yeux. « Pen… Penny ! » bégayais-je avant de me lancer à sa poursuite sous une pluie battante. Un orage de novembre…
« Pénélope ! » Je courais, trempé jusqu’aux os, mais je m’en fichais, je devais la rattraper. Elle n’allait pas partir comme ça, oh que non ! Je dépassais la vieille maison de Leila, Pénélope se trouvait non loin.
« Pénélope ! Attends ! » Je n’allais pas laisser le dernier mot à cette demoiselle. J’avais bien trop de fierté pour ça.
« Laisse moi, Percy. dit elle en se détournant. Je préfère qu’on en reste là tous les deux.
— Mais Pénélope ! », m’écriai-je sans essayer de comprendre où elle voulait en venir. Je voulais une explication. « Tu ne peux pas dire ça !
Tu as changé, tu n’es plus le Percy que je connaissais. » Il y avait de la tristesse dans sa voix.
« Ah, bon ? » dis-je simplement. Où voulait-elle en venir ? J’avais toujours suivi la même ligne de conduite depuis ma sortie de Poudlard. J’aurais bien voulu rentrer pour s’expliquer et non pour qu’elle fasse un scandale en plein milieu d’un trottoir. Fort heureusement, il pleuvait et personne ne risquait à s’aventurer dehors. J’aurais eu l’air fin à prendre des injures en pleine figure.
« Le Percy que je connaissais n’était pas si arrogant, il n’aurait pas renié toute sa famille pour lécher les bottes de Fudge ! » hurla-t-elle, mêlant ses larmes à la pluie.
Ah… C’était donc ça… J’eus un rictus amusé. J’avais compris ce qu’elle me reprochait.
« Tu y crois, toi, à toutes les âneries de ce vieillard gâteux de Dumbledore ? dis-je froidement. Tu-Sais-Qui ? De retour ? C’est impossible, tu le sais bien !
— Bien sûr que je n’y crois pas ! » s’écria-t-elle. Alors ? Où était problème ? Cette fille était vraiment d’un compliqué… « Mais moi, je n’aurais pas quitté les miens !continua-t-elle d’un ton mélodramatique. Si tu es capable de ça, de renier ton propre sang… Qui sait ce dont tu seras capable pour arriver à tes fins… »
Je me rapprochai de Pénélope qui hoquetait furieusement.
« Mais Pénélope… Je croyais que nous étions pareils… » lui murmurai-je. Oui, c’était le cas à Poudlard. La même passion du travail, les mêmes idées de grandeur hiérarchique. Apparemment, je n’étais pas le seul à avoir changé.
« Non ! » Elle hurla tellement fort que sa vois dérailla dans l’aigu d’une façon plus que désagréable. « Moi, je… je n’irais jamais aussi loin que toi ! T-tu… Tu es un être ignoble, Percy… J-je ne veux plus jamais te revoir ! » Elle me gifla violemment, ce qui fit vaciller mes lunettes. Sous le choc, étonné, je restai bouche bée. La rougeur de ma joue me cuisait, je n’osai plus faire le moindre pas. Je ne voyais franchement pas en quoi mon attitude était « ignoble ». J’étais resté fidèle à mes convictions, ce que je trouvais tout à fait normal. J’étais simplement honnête avec moi-même. Peut-être n’aurais-je pas du dire autant de mal à voix haute de mes parents. Mais dans les couloirs du Ministère, il était légion de fustiger les partisans de Dumbledore. Je n’étais donc même pas en désaccord avec les idées du gouvernement !
« Comme tu veux, petite écervelée ! » lui criai-je tandis qu’elle s’engouffrait dans une ruelle. « Tu n’as rien compris au vrai sens du devoir et de la fidélité envers le Ministère ! »
Je ne pleurai pas. D’une part, j’avais bien trop de fierté pour ça et d’autre part, en y réfléchissant bien, cela faisait longtemps que je ne ressentais plus grand-chose pour Pénélope. Une simple amourette de collégien. Une relation confortable et facile. Et qui faisait quand même bonne figure. Mais je me sentis tout de même abattu. Au fond de moi, je n’avais pas voulu que cela se termine ainsi. J’avais toujours prôné la diplomatie et détestais les disputes. A trop hurler, on s’en cassait la voix. J’aurais aussi voulu avoir meilleure position. Là, j’avais tous les tords pour moi. Mais étais-je réellement en faute ? Je suivais pourtant les idées de la majorité… Celle du Ministère… Je ne comprenais pas la position de Pénélope.
Je restai là, sur le trottoir, interdit, sans faire attention à la boue que m’envoya une voiture qui roulait trop vite, à la pluie qui tombait sur moi…

Les gouttes cessèrent de ruisseler sur mes cheveux. Un parapluie venait d’apparaître au-dessus de moi.
« Percy ? Que faites-vous là ? » Je reconnus cette voix. C’était Leila. Je ne réagis même pas à l’appel de mon prénom, perdu dans mes conjectures.
« Vous allez attraper la mort à rester ici. Venez, venez… » Elle m’attrapa le bras et je me laissai entraîner, toujours stupéfait. Je sentis qu’elle me menait à son domicile. Une vieille maison de pierre, sagement dressée derrière des petites haies soigneusement taillées. La bâtisse était sombre, miteuse, pleine d’objets que je ne connaissais pas. Une maison moldue. Leila était une Moldue. Bien sûre, étais-je bête. Comment cela n’aurait-il pas pu être le cas ?

Elle me laissa sur le palier, me dit qu’elle allait chercher des serviettes. Une odeur de moisi, de bois humide monta à mes narines. Je jetais à peine un coup d’œil à la vieille horloge à pendule qui comptait les secondes de son mécanisme poussif et mal huilé, à la petite commode surmonté d’un miroir au cadre de métal rouillé.
« Tenez, frictionnez-vous. fit Leila en me tendant une serviette éponge. Je vais vous montrer la salle de bains. »
Elle me mena dans ladite pièce, disparut et revint avec des vêtements usés.
« C’était à mon père, cela devrait vous convenir. » dit-elle en posant les affaires sur une chaise.
Elle me laissa seul et j’entrepris de me sécher, reprenant peu à peu mes esprits. Je ne n’étais absolument pas en train de me fourvoyer. La loyauté se trouvait du côté du Ministère, c’était l’évidence même. Eux seuls savaient tenir les choses en main. Les temps devaient changer à Poudlard, comme ailleurs. Les vieux gâteux n’avaient plus leur place.
« Percy ? Allez-vous bien ? » fit la douce voix de Leila derrière la porte.
« Oui… oui. Je vous remercie ». J’enfilai les vêtements qu’elle m’avait donnés, la chemise m’allait bien, mais le pantalon était trop court. Je me sentis ridicule dans ces vêtements moldus. Leur état miteux me rappelait désagréablement les robes élimées que j’avais pour aller à l’école. Robes ayant appartenu à mes frères avant moi, bien entendu.
« Je suis dans le salon, venez me rejoindre… »

Leila avait retiré son pardessus et servait du thé. Elle portait un ensemble noir avec un petit tablier blanc bordé de dentelle. Elle eut un sourire en me voyant arriver dans cet accoutrement. Cela ne fit que renforcer mon malaise. D’ailleurs, je n’avais pas tellement envie de rester ici.
« Asseyez-vous, m’invita-t-elle. Et prenez une tasse, cela vous réchauffera.
— Merci, fis-je. Mais je ne voudrais pas vous déranger… » ajoutai-je par simple politesse.
— N’ayez crainte, assura-t-elle en me souriant. Un peu de compagnie ne fait pas de mal. »
Pourtant, nous restâmes assis en silence, chacun cherchant quelque chose à dire pour engager la conversation. Que pouvais-je dire à une Moldue ? Je regardais un peu autour de moi. Le vieux papier peint sombre taché et les vieux meubles au verni usé me mettaient vraiment mal à l’aise. Le décor était vieillot et étouffant. Des napperons légèrement jaunis jouaient un peu le rôle de cache misère. A l’évidence, le propriétaire de la maison était modeste.
Je reportai mes yeux sur Leila. La jeune fille gardait les yeux rivés sur sa main qui remuait la cuillère. Elle non plus n’avait pas l’air de trouver un sujet abordable.
Une voix usée et faible se fit entendre : « Qui est-là, Leila ?
— Un voisin, Grand-Mère. » Leila, comme subissant une décharge, posa précipitamment sa tasse et courut dans le couloir sombre d’où venait la voix.
« Repose-toi, Grand-mère… Ne te fatigue pas. N’oublie pas ce qu’a dit le docteur. » La voix de Leila se dit plus douce encore, elle parlait à sa grand-mère comme à un petit enfant malade. « Bois un verre d’eau. »
J’étais somme toute légèrement intrigué par la scène. Une sorte de curiosité m’envahit. Je n’étais pas pourtant du genre à me préoccuper de la vie des autres, encore moins de celle d’une Moldue. Mais sans vraiment savoir pourquoi, je me posais quelques questions au sujet de cette « voisine ». J’en avais presque oublié ce que m’avait dit Pénélope. Et quand Leila revint, je ne pus m’empêcher de poser la question qui semblait de circonstance et idéale pour engager la conversation.
« Vous vivez seule avec votre grand-mère ?
— Oui… » répondit Leila en regardant pensivement le contenu de sa tasse. « Mes parents sont morts, il y a quinze ans, dans une explosion du métro. Ma grand-mère m’a élevée et maintenant, je m’occupe d’elle.
— Vous avez du courage… Vous semblez bien jeune… » Je me tus. Cette remarque me sembla idiote immédiatement après l’avoir dite. Disons que cela n’avait été que l’expression maladroite d’un mouvement de sympathie.
Elle eut un rire délicat.
« J’ai dix-sept ans, vous savez. Il est vrai que ce n’est pas facile tous les jours, mais… je gagne un peu d’argent en faisant des ménages dans les beaux quartiers, après les cours. Je suis à l’Université de Londres, à Birkbeck. »
Je ne dis rien. Je ne savais pas ce qu’était Birkbeck et puis… Je ne trouvais rien à redire. Une pensée m’effleura l’esprit. Les Moldus n’ont pas forcément une vie facile… Même si celle-ci pouvait paraître morne et sans intérêt pour la majorité des sorciers. Je regardai fixement Leila, ses longs cheveux couleur châtaigne, et ses deux grands yeux noirs tristes, comme si je venais de découvrir une autre vision des choses.
« Et, vous ? Que faîtes-vous dans la vie ? » dit elle enfin pour rompre le silence.
« Euh, je… je travaille au Ministère… » répondis-je en réfléchissant vite pour inventer un mensonge plausible sur la véritable nature de mon emploi. Elle parut impressionnée ce qui me conforta dans mes idées. Mais je m’attendis à ce qu’elle me demande dans quel genre de ministère je travaillais.
« Si jeune ! » Elle souffla. « Vous m’aviez dit n’avoir que dix-neuf ans, si je me souviens bien.
— Oui, c’est le cas. » affirmais-je, me demandant quelle serait sa prochaine question. Et dans quel pétrin je m’étais fourré.
« Vous devez être très doué… » Elle soupira. « Moi, mon rêve serait d’aller étudier la littérature médiévale à Oxford… » Elle se tut, remuant son thé pensivement.

La voix résonna à nouveau dans le couloir. « Leila, ma chérie, tu pourrais m’allumer la télévision ? C’est bientôt l’heure des informations…
— Oui, Grand-mère, j’arrive. » Elle se leva et je fis de même. « Je devrais rentrer, je ne vais pas vous importuner plus longtemps… » En plus, j’avais remarqué depuis un peu moment, en jetant fréquemment un coup d’œil derrière les lourds rideaux de brocard usé, qu’il ne pleuvait plus. Je l’aidai à ranger les tasses et frôlai sa main par inadvertance. Je la sentis tressaillir.
« Au fait, murmura-t-elle. Que faisiez-vous dehors avec un temps pareil sans rien pour vous couvrir ?
— Oh, je… euh… » Le souvenir cuisant de ma dispute avec Pénélope me revint en mémoire. « Ma petite amie vient de me laisser tomber… » avouai-je avec un sourire contrit. Après tout, cela n’avait plus d’importance. Alors le dire à une Moldue… Peu m’importait. Cette écervelée… J’essayai dès cet instant de ne plus y penser.
« Excusez-moi, je suis désolée. » dit Leila en baissant les yeux.
« Ce n’est pas grave, la rassurais-je. Vous ne pouviez pas savoir. » Pourquoi était-elle désolée ?

J’allai dans la salle de bains ramasser mes affaires encore trempées.
« Vous pouvez garder les vêtements, dit Leila. Ils ne servent plus à rien, de toute façon.
— Je ne voudrais pas…, fis je par réflexe.
— J’insiste, coupa-t-elle rapidement. Ca me fait plaisir… » Elle gardait les yeux rivés au sol. Je ne me savais pas aussi intimidant.
Je la saluai et entrepris de rentrer chez moi avec ce pantalon trop court d’une dizaine de bons centimètres, pensant offrir quelque chose à la jeune fille pour la remercier de son hospitalité. J’avais toujours cette vieille habitude d’être serviable. Des fleurs, peut-être. Ca fait toujours plaisir et ce n’est pas trop cher. Peut-être un peu cliché, par contre.

Noël passa, un jour comme un autre dans une vie solitaire. Un meilleur menu au repas du soir suffisait à marquer l’évènement. Les jours se refroidirent, mais cela ne m’empêcha pas d’aller au Ministère à pied. J’aimais bien cette bouffée d’air frais avant de me plonger dans mes papiers. Je voyais donc Leila tous les matins lorsqu’elle balayait devant sa porte. Malgré notre rapprochement graduel, nous discutions un peu. Vraiment peu, car j’avais du travail avec tous ces décrets ministériels. Le travail… Vieille obsession… Mais c’était vraiment la seule chose qui comptait pour moi. Je me devais de me faire une place. A mon âge, j’avais tout à prouver aux yeux de la hiérarchie et des collègues, surtout auprès les plus âgés. Et puis, être assistant personnel du Ministre de la Magie n’était pas une sinécure. C’était un poste à hautes responsabilités.
Aux alentours de février, Leila me fit part d’une étrange proposition. Emmitouflé dans mon manteau gracieusement doublé, je l’aperçus sur le palier de la vieille maison. Quand elle me vit, elle me fit un petit signe. Nous discutâmes amicalement, puis, appuyée négligemment sur le manche de son balai, elle me demanda :
« Dites-moi, connaissez vous bien Londres ?
— Pas tellement, répondis-je doucement, intrigué. Cela fait à peine plus de six mois que j’ai emménagé ici.
— Accepteriez-vous que je vous fasse visiter la ville ? Si vous avez le temps bien sûr… »
Elle baissa les yeux sur le petit tas de poussière à ses pieds. Elle avait l’air si…humble. Et à vrai dire, j’appréciais l’expression de douceur sur son visage dans ces moments-là. Leila n’avait rien de commun avec la plupart des jeunes filles que j’avais l’habitude de côtoyer, tout du moins au niveau comportemental. Rien dans sa façon de parler, ni dans ses expressions n’était de trop. Pas de théâtralisation de ses paroles, jamais un mot plus haut que l’autre. Elle ne jugeait personne. Sa simplicité extrême était sa plus grande qualité. Cela me changeait de l’habituelle mesquinerie féminine.

A mon grand étonnement, j’acceptai. Et ce fut ainsi que je fis encore plus ample connaissance avec la jeune fille et Londres : Piccadilly Circus, Buckingham Palace, Big Ben…tous les endroits qui ameutaient les touristes moldus. Leur vie était vraiment étrange et leurs préoccupations si différentes des nôtres. Mais ce que je préférais, c’étaient les petits parcs boisés, les squares cachés au cœur des anciens quartiers, avec la végétation qui faisait de la résistance. Il y avait peu de monde et cela me convenait parfaitement.

Petit à petit, je me mis vraiment à apprécier la compagnie de Leila et j’avais l’impression que cela lui faisait beaucoup de bien de se promener avec moi. Et pour dire la vérité, cela ne me faisait pas de mal, non plus. Mais l’effet était plus visible sur la jeune fille. Sa timidité s’effaçait au fur et à mesure, tout en gardant sa réserve naturelle. Pourtant, le noir de ses yeux semblait toujours voilé de tristesse. Parfois, quand je la regardais, je m’étonnais de voir sur son visage les traits durement marqués d’une vieille femme. Leila n’avait apparemment pas une vie facile. Avoir à sa charge une personne âgée et malade est lourd pour une jeune fille de dix-sept ans. Non, sa vie n’était pas ce que l’on pourrait qualifier de joyeuse et sans souci. Car au fond de ses yeux noirs se cachaient des traumatismes que je n’aurais pu imaginer. Et je l’appris à mes dépends.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *