Chapitre quatorze

Shepard était assise sur le sol de la salle d’observation stellaire qu’avait occupée Samara pendant leur bataille contre les Collecteurs. Elle sentait que sa colère ne parvenait pas à descendre. Elle avait pourtant espéré que plonger son regard dans l’immensité de la Galaxie aurait un effet apaisant. Samara lui avait toujours paru si sereine même dans les heures les plus difficiles de son existence. Shepard ne se sentait pas capable d’une telle paix intérieure. Pourtant, elle s’était dit qu’elle devait essayer.

Rien n’y faisait. C’était toujours le grand chambardement à l’intérieur de son esprit. Comme si elle avait perdu pied ces dernières heures. Tout foutait le camp et elle n’arrivait plus à se concentrer sur quoi que ce soit, même son propre objectif. C’était quelque chose qu’elle n’aurait jamais pu croire possible.

 

Elle se sentait perdue.

 

Malgré elle, ses pensées tentaient de se remettre en ordre, mais elle cherchait à repousser les souvenirs qui remontaient. Elle ne parvenait pas à assimiler ce qu’il s’était passé ces dernières heures.

 

Shepard serra ses genoux contre sa poitrine.

 

Tuchanka.

 

Les Reapers qui dévastaient tout sur leur passage. Wrex mortifié par la perte de sa planète natale. La fuite in extremis. La mort qui avait été si proche… Ce bruit, cette vibration qui avait contracté son estomac à chaque pas des Reapers. Le sifflement de leurs rayons mortels. Comment fait face à ça ? Quelle naïve avait-elle été de croire qu’il y avait un espoir de les vaincre !

 

Lucy se recroquevilla, posant son front contre ses rotules.

 

Joker.

 

Sa main qui avait retenu son poignet. Les mots qu’il avait prononcés. Son étreinte. La caresse de ses lèvres sur les siennes. Ses baisers sur sa peau. La chaleur de son corps contre le sien. La façon dont il avait murmuré son prénom, comme un mot interdit. Comment allaient-ils pouvoir agir comme avant ? Quelle idiote !

 

Lucy laissa échapper une plainte sourde entre ses dents, expression de la douleur qui lui vrillait les tempes, moyen pour évacuer les sentiments qui se bousculaient en elle. Remords, culpabilité.

 

Soulagement.

 

Un rire dément lui déchira la gorge. Elle sentait la folie l’emporter. Elle passait d’un sentiment à un autre sans aucun contrôle.

 

Quelque part dans son esprit, l’idée qu’elle se mentait à elle-même fit son chemin. Jamais elle ne pourrait agir comme s’il ne s’était rien passé ! Elle ne se voyait pas plaisanter – flirter serait plutôt le terme exact – avec lui à nouveau comme avant. Elle ne pouvait pas le nier. Elle avait cherché à le séduire. Elle avait dépassé les limites. Même sous couvert de l’amusement et du second degré, c’était ce qu’elle avait fait. Elle avait été bien naïve de penser que Joker n’allait jamais céder à la tentation.

Le fait d’avoir couché ensemble n’était pas quelque chose d’anodin. Elle ne pouvait pas dire que c’était qu’une monumentale erreur, qu’ils pouvaient mettre ça de côté et passer outre. Non. Joker… Jeff avait des sentiments pour elle. Pas juste un béguin, ça non. Elle l’avait bien compris. Durant leurs ébats, elle avait senti cette peur qu’il avait. Cette peur de la perdre à nouveau sans avoir pu lui dire tout ce qu’il cachait en lui depuis un moment. Elle l’avait senti si hésitant au départ, le tremblement de ses mains avait été presque imperceptible, mais elle l’avait deviné.

 

Lucy rejeta bien vite l’idée que son désarroi, cette peur de mourir avait fait qu’elle s’était laissée faire, qu’elle avait voulu vérifier qu’elle était bien vivante quitte à se laisser prendre par le premier venu. Elle n’était pas comme ça. Et Jeff n’était pas le premier venu, loin de là. C’était son ami. C’était un de ses subordonnés. C’était ça le pire. Elle ne pouvait pas se laisser aller à un tel comportement. C’était quelque chose de punissable. Un simple interdit. Une règle immuable. Elle ne pouvait pas laisser un tel favoritisme s’installer.

 

Mais cette idée ne lui convenait pas. Elle sentit son cœur se serrer, la douleur irradier son cerveau. Elle resserra son étreinte autour de ses genoux, la tête enfouie dans sa propre poitrine. Elle se sentait si stupide. Ridicule à vouloir rechercher la même sensation de chaleur de bras qui n’étaient pas les siens.

 

Elle allait devenir folle. Elle s’aliénait, perdait de vue son objectif. La guerre.

 

Elle devait rester concentrée sur sa mission. Elle ne devait pas s’égarer.

 

Les reproches de Miranda lui revinrent en mémoire. La jeune femme avait raison. Elle ne devait pas laisser ses sentiments interférer. Ce n’était pas ce que l’on attendait du Commander Shepard.

 

Lucy eut à nouveau ce rire étrange.

 

Qui était le Commander Shepard ? Un leader à suivre ? Le sauveur de la Galaxie ? Une icône immaculée ?

 

Elle avait toujours suivi son instinct. C’était pour cela que les gens croyaient en elle. Parce qu’elle était entière. Pas une marionnette. Finalement, elle n’était qu’un soldat comme les autres. Une femme comme les autres.

 

Elle soupira profondément. S’enfonça dans les profondeurs de son esprit. Cherchant ce que son instinct avait à lui dire.

 

« Jeff. »

Elle avait soupiré ce prénom comme une supplique pour qu’il lui fasse oublier ce qu’elle représentait, pour qu’il lui fasse ressentir ce qu’elle était. De plus en plus, depuis son retour d’entre les morts, elle sentait cette dualité en elle. Sa personnalité se scindait en deux. Elle aspirait de temps à autre à n’être que Lucy même si elle ne savait plus tellement quelles étaient ses aspirations personnelles. Quoi qu’elle puisse faire, elle serait toujours le Commander Shepard.

 

Pourtant, elle ne pouvait pas nier qu’elle avait réussi à l’oublier le temps d’une étreinte. Joker était son subalterne, mais… elle avait occulté cela pendant quelques instants. Elle n’avait plus vu que l’homme avec qui elle se sentait bien. La seule personne avec qui elle n’était plus vraiment l’icône. Même Garrus n’était pas parvenu à cela, il y avait toujours cette once de respect dans son attitude, cette admiration à peine voilée envers cette humaine qui n’avait pas froid aux yeux.

 

« Vous l’aimez, n’est-ce pas ? »

La question de Miranda avait sonné comme une accusation à peine déguisée. Lucy avait eu envie de lui hurler que oui, oui, elle l’aimait son idiot de pilote, sa tête brulée de Lieutenant et qu’elle n’en avait rien à foutre de ce que les autres pouvaient bien en penser.

 

Elle s’arrêta de respirer. La prise de conscience avait bloqué ses poumons. Cela ne dura qu’une fraction de seconde.

Un poids s’envola soudainement de ses épaules. Le nœud de son estomac s’estompa. Sa respiration se fit plus lente.

 

Finalement, elle se sentait mieux de s’être rendue à l’évidence. Si ça crevait autant les yeux, comment avait-elle pu se voiler autant la face ? Quelle idiote ! Elle se sentait être une adolescente écervelée. Elle avait plus de trente ans, bon sang ! Elle avait agi de manière ridicule. Ce n’était plus de son âge que ce genre d’égarements.

 

Shepard avait des sentiments. Lucy aimait. Maintenant qu’elle était parvenue à cette conclusion, elle sentait comme un trop-plein, comme un débordement de cette sensation qu’elle avait oubliée. Aimer. Être aimée.

 

Elle dénoua ses bras, détendit ses jambes. Elle respirait trop fort, trop rapidement. Elle était en train de littéralement paniquer. Elle n’était décidément pas du tout habituée à ce genre de sentiment.

 

À présent, qu’allait-elle faire ?

 

Sa vision des choses en était franchement bouleversée et elle savait qu’elle allait s’enfoncer dans l’inconnu le plus total. Envisager que quelque chose qui était hors de son contrôle était en train de se produire.

 

Paradoxalement, elle se sentit mue par une force nouvelle qui la propulsa sur ses pieds. Fini d’agir comme une imbécile qui se voilait la face. Elle devait opérer en adulte.

 

« Commander, Mlle Lawson vous rappelle que vous devez aller voir Jeff suite à votre conversation de tout à l’heure. »

Lucy ne répondit pas à la tirade d’EDI. Miranda insistait lourdement. C’était étrange, cette focalisation qu’elle avait sur l’insubordination de Joker. Shepard soupira pesamment, se retint de jurer à voix haute et de dire à EDI que Miranda pouvait bien se coller sa requête où elle pensait, ce qui ne lui ferait pas de mal. Si cela pouvait lui déloger le balai qu’elle avait dans le cul…

 

Le souvenir de leur échange à propos des agissements de Joker la fit voir rouge. Elle perdait à nouveau son objectivité. Elle commençait en avoir plus qu’assez qu’on lui dise quoi faire ! Ces interdits, ces obligations, lui semblaient si étouffants. Au vu de la situation actuelle, les règles relationnelles au sein de l’armée lui parurent si superflues. Un carcan. Elle avait failli mourir à nouveau. Elle avait envie de vivre pleinement. De toute façon, elle n’avait rien de mieux à faire en ce moment, n’est-ce pas ?

 

Une bouffée d’insubordination la submergea. Une envie de défi, de désobéissance…

 

Si Miranda voulait qu’elle aille voir le pilote, soit, elle allait voir le pilote ! Et l’ancien officier de Cerberus n’allait pas être au bout de ses peines !

 

 

 

Joker entendit le pas rapide de Shepard approcher dans son dos. Rapide, trop rapide. Il se redressa, chercha à feindre qu’il calibrait quelque chose, tentant de se donner une contenance. Comment allait-il s’adresser à elle ? Il devait sans doute devoir continuer à l’appeler Commander. Certes, mais il n’y avait personne à portée de voix sauf EDI qui avait promis de ne rien dire. Shepard ? C’était assez neutre. Tout le monde l’appelait comme ça, d’ailleurs. Lucy ? Après ce qu’il s’était passé, peut-être en avait-il le droit.

 

Shepard fonçait à vitesse grand V vers lui. Il fallait qu’il se décide. Quelle attitude adopter ? La gêne était le sentiment le plus présent. Sans parler de la peur. La peur d’entendre que finalement, ils avaient passé un bon moment, mais qu’elle n’envisageait pas d’aller plus loin.

 

Les pas s’arrêtèrent net.

 

Joker continua à feindre une occupation quelconque.

 

Il devinait les pensées qui assaillaient sans doute la jeune femme. Il se figurait bien l’expression de ses traits. Il sentait son hésitation.

 

Lucy restait interdite, là, juste à l’entrée du cockpit, indécise. Toute sa détermination s’était évaporée à la vue du pilote dans son fauteuil. Même s’il lui tournait le dos, même si elle ne voyait que le haut de son crâne, cela avait suffi à la décontenancer.

 

Elle ne pouvait pas faire ça. Elle ne pouvait pas le compromettre, pas lui. De sa réputation, des sanctions à son égard à elle, elle s’en foutait bien, mais le sort de Jeff lui importait bien plus. Comment avait-elle pu ignorer qu’il subirait également les conséquences d’une relation avérée avec elle ? Si jamais elle fraternisait avec lui, il allait le payer cher.

 

Non. Elle ne pouvait pas lui faire subir cela.

 

Elle allait se cacher derrière les règles, les interdits pour lui faire comprendre que ce n’était pas possible. Il comprendrait, hein ?

Il savait se montrer raisonnable, n’est-ce pas ?

 

Elle se décida à faire quelques pas dans le cockpit, préparant mentalement sa tirade, tentant de rester professionnelle jusqu’au bout.

 

Elle déglutit, réussit à se poster à ses côtés, comme elle en avait l’habitude. Elle constata qu’il n’avait pas bougé, pas même levé la tête vers elle. Sans doute anticipait-il ce qu’elle allait dire. Ou alors était-il simplement gêné par sa présence ? C’était tout ce qu’elle avait redouté.

 

Elle passa sa langue sur ses lèvres. Sa bouche était devenue sèche, les mots bloqués dans sa gorge. Comme s’ils ne voulaient pas sortir. Elle se rendit compte que ce qu’elle s’apprêtait à dire lui pesait énormément. Elle n’avait plus la légèreté qui l’avait guidée jusqu’ici.

 

Lucy regarda les mains de Joker voler sur les écrans. Ses gestes l’hypnotisèrent. Elle ne put s’empêcher de se souvenir de ces mêmes mains sur sa peau. Elle frissonna. Son attention se reporta sur autre chose. Elle tenta de poser ses yeux sur son visage, mais il avait penché la tête et la visière de sa casquette masquait ses yeux. Ce fut donc ses lèvres qui attirèrent son regard. Mauvaise idée. La sensation de sa bouche contre la sienne, du goût des lèvres, du doux picotement de sa barbe. Sa respiration se bloqua, le feu lui monta aux joues. Oh, Dieu qu’elle avait aimé ces sensations et qu’elle voulait encore vivre ça !

 

Jeff ferma les yeux et inspira profondément. Shepard était en train de le tuer à petit feu. Son silence était très éloquent. Elle ne savait juste pas comment lui dire qu’elle ne partageait pas ses sentiments. Il aurait dû s’en douter. Après tout, il était son subalterne. Elle cherchait sans doute à le protéger des conséquences qu’une relation poussée aurait pour lui. Mais qu’est-ce qu’il pouvait s’en foutre à présent ! Il avait longuement pesé le pour et le contre, mais au vu des circonstances actuelles et leurs chances de survivre s’amenuisant – il fallait être réaliste, il n’avait rien à perdre à tenter sa chance.

 

Ce qu’il s’était passé entre eux dans le loft allait bien au-delà de ses espérances, mais force était d’avouer que maintenant qu’il avait pu être aussi intime avec Shepard, il ne pouvait se résoudre à agir comme avant avec elle. Il ne pouvait pas. C’était au-dessus de ses forces et même avec toute la bonne volonté du monde, il ne pourrait oublier ses douces caresses, la sensation d’être en elle, la manière dont elle avait gémi son prénom – prénom qu’il n’aimait pas vraiment, mais dit comme elle l’avait soupiré, il ne pouvait pas le détester.

 

Il lâcha donc ses écrans, le cœur serré. C’était une sensation qu’il n’avait que peu ressentie, habitué qu’il était à être éconduit par ses « conquêtes ». Malheureusement pour lui, les sentiments qu’il portait à Shepard étaient plus forts qu’il ne l’aurait cru possible. C’était un fait de lui dire qu’il l’aimait, c’était autre chose que de vraiment ressentir cet amour lui peser sur l’estomac, bien plus douloureux que ce qu’il aurait pu croire alors qu’il allait se prendre le râteau de sa vie. À croire qu’il n’allait pas s’en remettre.

 

Lucy était en proie à un mutisme angoissant. Elle ne cessait de se répéter mentalement de dire quelque chose, n’importe quoi, sa langue était collée à son palais, sa bouche pâteuse et ses lèvres scellées. Elle paniquait intérieurement, ne sachant plus vraiment ce qu’elle devait dire, ce qu’elle voulait dire. Elle le vit poser les mains sur ses genoux.

 

« Vous fatiguez pas, Commander », dit-il d’une voix blanche. « Erreur de parcours, hein ? » Un rictus douloureux déforma sa bouche. Il baissait le regard, ne voulant pas la regarder, n’osant pas la regarder. C’était souffrir inutilement.

« Je vais m’en remettre hein, faut pas vous en faire. » Un rire étranglé lui déchira la gorge. Bon sang, c’était pire que ce qu’il aurait pu croire ! Ses entrailles se tordaient, il avait la respiration erratique.

 

Et Lucy n’osait pas parler. La douleur de Jeff était palpable, elle la clouait sur place. Alors, il continua.

« Je peux comprendre que vous ne voulez pas. Après tout, qui risquerait sa place pour s’enticher d’un boiteux comme moi ? Vous allez perdre toute crédibilité. »

 

Elle n’arrivait pas à croire qu’il disait de telles choses. Elle se rendait compte qu’il haïssait sa condition bien plus qu’il ne le laisser penser.

« Je suis sous vos ordres. Les règles sont les règles. »

La jeune femme ne put retenir un hoquet de surprise. Elle n’aurait jamais pu croire qu’entendre cela allait être si douloureux. Elle avait pourtant envie de hurler qu’elle emmerdait les règles. Elle n’y parvint pas. Tout ceci n’était que pure hypocrisie. Cela sonnait faux, si faux ! Après tout ce qu’ils avaient vécu. Après avoir été virés de l’Alliance puis officieusement réintégrés, comment pouvaient-ils encore respecter ce genre de règles si futiles dans leur cas ? C’était ridicule. La Galaxie s’enfonçait dans le chaos le plus total, les dirigeants ne savaient plus quoi faire, ils allaient sûrement crever à n’importe quel instant et tous les deux se préoccupaient de règlements, de conditions !

 

Mourir une fois ne lui avait donc rien appris ? Elle secoua la tête. Cette réflexion lui semblait familière.

 

« Je… » fut tout ce qu’elle parvint à articuler. Suffoquée, submergée par ses propres émotions qui ne demandaient qu’à sortir, elle restait pourtant muette.

 

Jeff se décida à lever le regard vers elle, mais il ne parvint pas à fixer ses yeux sur ceux de la jeune femme. Il ne voulait pas voir son air navré. Les excuses lui importaient peu finalement. Désormais, il avait envie qu’elle parte vite, qu’elle le laisse seul pour qu’il digère l’idée qu’entre eux, ce ne serait pas possible. Elle devait redevenir un fantasme. Malgré ses sentiments. Lui-même réalisait qu’il l’aimait bien plus qu’il n’aurait pu le croire.

 

« Cela ne se reproduira plus », continua-t-il. Sa voix se brisa malgré lui. Bon sang ! Pourquoi ne parvenait-il pas à être détaché comme il en avait l’habitude ? Sa déclaration subie lui revint en mémoire et il sentit ses joues chauffer. C’était trop tard. Il était trop impliqué émotionnellement. Ce n’était pas une bonne chose.

 

Lucy ne parvenait pas à rester stoïque face à ce regard si malheureux, ces traits si douloureux. Ainsi, il l’aimait vraiment. À un tel point qu’un refus de sa part ne provoquerait que de la souffrance. Elle n’aurait jamais imaginé le voir être si entier dans un rapport à l’autre. Dans son rapport à elle. Elle sentait bien que c’était quelque chose de bien différent que le béguin que Kaidan avait pour elle. C’était quelque chose de dangereux. Mais de terriblement attirant.

 

« Je vous mets mal à l’aise, hein ». Il enfonça sa casquette sur son crâne, geste qui cherchait à masquer son état d’esprit. « Si vous voulez, il vaudrait mieux maintenant vous adresser à EDI, elle passera le message. »

 

Quoi ?

 

Non !

 

Lucy ne le supporterait pas. En avait-il seulement conscience ? Elle vit ses lèvres bouger à nouveau, mais déjà, elle ne l’écoutait plus. Elle posa brusquement ses doigts sur sa bouche pour qu’il se taise, pour qu’il arrête de lui faire du mal, de leur faire du mal à tous les deux. Il sursauta.

 

« Arrête. Je t’en supplie. » Elle avait les yeux fermés, cherchant à reprendre son souffle qu’elle avait inconsciemment retenu. Elle le supplia à nouveau de se taire.

 

C’était ça, sa solution ? Fuir comme deux gamins qui ne faisaient aucunement face à leurs responsabilités ? Ce n’était pas ça qui règlerait leur problème.

 

Shepard n’était mue que par le sens du devoir qui l’habitait. Ce combat pour sauver la Galaxie, c’était son travail, on n’attendait pas autre chose d’elle. C’était un soldat et comme tout soldat, en temps de guerre, elle devait être au front, à se battre, à se consacrer corps et âme à la cause.

 

Le devoir.

 

Mais Lucy savait aussi qu’elle avait besoin, elle aussi, de quelque chose de plus. Elle avait appris que le sens du devoir ne faisait pas tout. Ceux qu’elle avait croisés durant cette guerre se battaient aussi pour quelque chose d’autre. Eux aussi étaient mués par leur devoir, mais Lucy trouvait toujours quelque chose en plus chez eux. Quelque chose qu’elle peinait à trouver chez elle.

 

Garrus, Tali, Thane même Jack avaient une raison personnelle de se battre. Pour sa famille, pour retrouver l’honneur perdu d’un père, pour un futur meilleur. Lucy aurait pu donner nombre de motivations personnelles à chacun.

 

Mais elle ?

Pourquoi se battait-elle ?

 

Quel serait son avenir si jamais ils s’en sortaient vainqueurs et vivants ?

Quelle vie mènerait-elle ?

 

Elle savait qu’elle continuerait à se battre. Parce qu’elle n’avait jamais fait autre chose. Et cette perspective, étrangement, l’effrayait quelque peu. Elle continuerait à se battre sans y donner un sens personnel. Sans inspiration.

 

Son regard se posa à nouveau sur Jeff.

Oui, elle aimerait bien continuer ainsi jusqu’à la fin des temps, elle, debout derrière le fauteuil du pilote, l’écoutant plaisanter sur tout et n’importe quoi.

 

Mais, maintenant, c’était devenu quelque chose d’impossible. La limite avait été franchie. Et le retour en arrière ne pouvait plus être envisagé.

 

Elle se sentait si lasse, si vide. L’impression que tout était vain. Généralement, cet état d’esprit était ce qui la faisait venir dans le cockpit. Venir lui parler. Pour qu’il lui change les idées, qu’il la fasse rire. Cela pourrait-il être possible, désormais ?

 

Joker semblait si sérieux… si malheureux, là, à attendre qu’elle daigne dire quelque chose. Elle ne s’en tirerait pas avec un trait d’esprit.

 

Ses doigts glissèrent de sa bouche. Elle abandonnait.

Qu’importait l’uniforme, finalement, quand l’idée même de ne plus lui parler la pétrifiait ? Qu’importait l’uniforme quand l’avenir était aussi incertain ?

« Les règles vont importent peu quand cela vous arrange ! » Les mots de Miranda lui revinrent en mémoire.

Ce n’était pas l’uniforme qui représentait un obstacle.

 

Lucy avait peur que leur relation ne tienne pas la route. Qu’un jour, ils se réveillent, conscients de leur situation et qu’ils se déchirent. Parce qu’elle avait déjà vécu ça et ne voulait pas le revivre.

 

Pourquoi restait-il silencieux ? Pourquoi ne fonçait-il pas encore une fois ? C’était lui qui lui avait balancé ses sentiments à la figure, qui l’avait embrassée…

 

Lucy secoua la tête.

Il attendait sa réponse.

Tout simplement.

 

Elle n’avait vraiment pas l’habitude de ce genre de situations. À vrai dire, cela ne lui était jamais arrivé. Elle n’avait jamais autant réfléchi pour se lier avec un homme. Elle avait toujours fait les choses sans se prendre la tête.

 

« Vous l’aimez n’est-ce pas ? »

 

Miranda avait vraiment une clairvoyance irritante. Comment Lucy avait-elle pu se voiler autant la face ?

Sa main effleura la barbe rugueuse. Elle sentit le tressaillement incontrôlé de Jeff. Passant des doigts sous le menton du pilote, elle le força à la regarder.

 

« Jeff… »

Elle vint appuyer son front contre le sien. Il était tétanisé.

« Je ne pourrais pas… »

Il s’arrêta de respirer.

« J’ai besoin de toi. »

Oui, sa présence auprès d’elle lui était devenue indispensable. Ne pas l’avoir à ses côtés, c’était se sentir incomplète. Elle ne voulait pas se sentir vide.

 

« J’en ai rien à foutre de l’uniforme, tu comprends ? Qu’ils aillent se faire mettre avec leurs règles ! »

Lucy sentit la colère refaire surface avec cette envie de tout envoyer balader.

« Qu’est-ce qu’on pourrait bien nous faire ? » demanda-t-elle ironiquement, bien consciente qu’elle avait déjà outrepassé suffisamment de règlements pour que cette dernière transgression soit complètement anecdotique.

« Qu’ils me fassent la morale si cela leur chante. »

Son nom avait suffisamment été trainé dans la boue. Ils… Ce « ils » était bien plus que l’Alliance. Ce « ils », c’était les autres, ceux qui se permettaient de la juger pour ce qu’elle avait fait ou ferait. Ce « ils », multiple et indéterminé. Qu’ils la traitent de lâche autant qu’ils le voulaient ! Qu’ils la jugent pour son attitude, qu’ils l’insultent… peu lui importait.

« Ils peuvent me faire tout ce qu’ils veulent, mais ils ne pourront pas m’enlever ce que je ressens pour toi.»

 

Jeff et elle partageaient effectivement quelque chose de spécial, quelque chose de fort et si elle avait suffisamment de courage pour porter cela sur ses épaules, ils pourraient se préserver. Elle le voulait, elle le ressentait bien plus qu’elle n’avait cru. C’était quelque chose qui l’enveloppait et qui lui donnait envie d’avancer. Elle voulait juste le voir sourire, qu’il la fasse rire comme toujours, et que cela ne s’arrête jamais.

 

« Tu n’es pas censée m’embrasser, là ? »

Jeff avait fini par retrouver contenance. Lucy ne lui avait pas clairement dit qu’elle l’aimait, mais il était plus que satisfait de la tournure que cette non-conversation avait prise. Il avait repris le contrôle de lui-même et rien de mieux ne lui était venu que de faire un trait d’esprit.

Lucy rit doucement. Ce rire-là, il espérait plus que jamais l’entendre jusqu’à plus soif. Ce rire était sa récompense. La jeune femme lui caressa la joue avec douceur et baissa sur lui un regard tendre. Jamais il n’aurait cru voir une telle expression dans ses yeux d’habitude si froids, si durs.

Elle se pencha vers lui, mais ce fut pour lui murmurer quelques mots à l’oreille.

Elle le voulait.

Maintenant.

 

Pas pour réparer ses blessures, pas pour combler le vide de son existence.

Non.

Elle le voulait pour lui montrer la force de ses sentiments. Pour qu’il comprenne à quel point tout le reste lui importait peu quand elle était avec lui. Qu’uniforme et chaine de commandement n’existaient pas.

 

Elle lui prit la main, l’aida à se lever. Profitant du CIC vide, elle le guida vers l’élévateur sans un mot. Mais à travers la main dans la sienne, Jeff sentait le pouls de la jeune femme battre à tout rompre. Il avala difficilement sa salive. Il avait l’impression qu’il allait perdre sa virginité à nouveau.

 

Parce que cette seconde fois avec Lucy Shepard n’eut rien à voir avec la première. Il découvrit véritablement ce que c’était que de faire l’amour avec une femme qui vous aime et se donne pleinement à vous, avec la même passion qui pouvait l’habiter quand elle partait au combat.

 

 

 

 

 

Le Primarch avec lequel Garrus avait pris contact était l’Ambassadeur Orinia. Elle lui avait donné rendez-vous sur Menae, la seule lune orbitant autour de la planète d’origine des Turians. La surprise de Shepard augmenta. Orinia était une des rares femelles turianes à être haut gradé. Toutefois, il était plus facile pour une Turianne de monter dans la hiérarchie, la société turiane étant principalement fondée sur le mérite. Peu importait vos origines sociales, si vous étiez quelqu’un de droit dans vos bottes, quelqu’un qui prenait son devoir à cœur, vous pouviez devenir un citoyen de haut rang. Devenir le Primarch. Seulement, une fois dans une tranche de la population donnée, il fallait se plier à ses règles. Ceux du bas n’avaient pas d’autre choix que d’obéir aux couches supérieures de la société dont le rôle était cependant de protéger les plus faibles. Il était possible d’évoluer à travers la société dans les deux sens. Se retrouver pris en faute par rapport à son devoir et la chute pouvait s’avérer fatale.

Shepard observa en silence le visage de Garrus. Palaven était en ligne de mire, mais aucune émotion n’était apparue sur ses traits. Elle pensait qu’il allait être nostalgique ou quelque chose comme ça. Elle se demandait pourtant ce qu’on pouvait ressentir quand on approchait sa planète natale. Élevée dans les colonies, déménageant souvent à cause de ses militaires de parents, elle ne savait pas ce que c’était qu’être originaire d’une planète. Elle n’était pas la seule dans ce cas. Nombre d’êtres vivants n’avaient pas franchement de racines dans la Galaxie. Juste un lieu de naissance qu’ils avaient à peine vu.

Elle avait cru que Garrus serait plus… enthousiaste. Elle soupira. Garrus était un marginal. Il n’avait sans doute rien à retrouver sur sa planète. Pas d’attache. C’était comme entrer en zone inconnue sans doute. Il était pourtant parvenu à obtenir une entrevue avec le Primarch. Garrus avait beau avoir été un C-Sec, il n’en était pas moins le plus fidèle ami de Shepard et cela n’allait pas lui ouvrir des portes. Se sentant sans doute dévisagé, le Turian fit une sorte de grimace qui tentait vainement de ressembler à un sourire.

« J’ai un peu d’appréhension à retourner là-bas. En général, nous ne sommes pas enclins à nous rebeller contre le système. » commença-t-il. « Ma présence va sans doute être une source de tumulte, mais je sais qu’il y a quelques personnes que ça arrange bien. » Il y avait toujours des mécontents partout.  Shepard espérait toutefois que Garrus ne soit pas devenu un homme à abattre. Elle ne savait que peu de choses sur lui, finalement. Même s’il lui avait raconté son passage au C-Sec, quelques-uns de ses déboires pendant les deux années qu’elle avait ratées, elle ne connaissait pas tant que ça son ami. Son intégrité lui avait appris à cacher sa part d’ombre. Garrus n’était pas entièrement propre sur lui. Elle l’avait bien vu avec l’affaire « Sidonis ». Il parut à Shepard que Garrus trouvait qu’il était temps de montrer sa part un peu plus sombre, celle qui le rendait si redoutable. La situation l’exigeait. Être bien sous tout rapport ne servait pas vraiment en temps de guerre.

Ainsi, une fois arrivé sur Menae, le Turian allait peut-être devoir partir. Shepard sentit sa poitrine se serrer, c’était plus fort qu’elle. Si Garrus partait, il ne resterait que Joker qui ne l’avait jamais laissée seule. Liara était une amie de longue date, mais c’était différent. Garrus ne l’avait jamais abandonnée. Elle l’emmenait la plupart du temps sur le terrain. Il était redoutable et efficace, des qualités rares. C’était quelque chose de complètement stupide, mais elle avait toujours été quelque peu rassurée à la vue de sa haute silhouette qui se détachait du champ de bataille. Garrus n’était pas loquace, mais ce qui sortait de sa bouche était toujours pertinent et Shepard ne comptait pas les fois où elle s’était appuyée sur son avis pour mettre au point une stratégie. S’il débarquait, elle perdrait son ami le plus précieux. C’était inévitable, elle le savait, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que s’il partait, elle ne le reverrait sans doute plus jamais. Une sorte de pressentiment l’étouffait.

Le Turian la dévisageait à présent. Quelque chose dans son regard reflétait l’étonnement, le questionnement. Shepard tenta de se ressaisir. Son angoisse devait sûrement se lire sur ses traits. Elle ne devait pas se laisser aller à tant de sentimentalisme. Ce n’était franchement pas le moment. Garrus parut comprendre les sentiments qui l’animaient, car il lui tapota gentiment l’épaule.

« Je ne vous laisserais pas tomber, Shepard. » promit-il.
Il semblait si sûr de lui. Avait-il donc quelques jokers dans sa manche pour affirmer une telle chose ? Tali n’avait toujours pas donné signe de vie depuis qu’elle avait rejoint la Flottile. Garrus allait-il disparaître lui aussi ? Elle n’osa pas lui demander ce qu’il envisageait de faire. Elle ne voulait pas savoir, mais elle était persuadée qu’il allait prendre des risques inconsidérés. Garrus était un jusqu’au-boutiste, entêté, menant toujours ce qu’il entreprenait à son terme quelque en soit le prix à payer. C’était bien ce qui l’effrayait et la rassurait en même temps. Elle savait que le Turian ne la décevrait jamais. Que s’il avait une idée, elle était bonne. Bonne, mais terrifiante.

Joker s’éclaircit la gorge, se sentant mal à l’aise au milieu de cet échange de regards. Mis à l’écart également. Garrus était un bon ami de Shepard, mais cette espèce de télépathie qu’il était en train de faire le dérangeait.

« Parés pour la manœuvre d’approche, Commander. »

Shepard cligna des yeux, reprit ses esprits et hocha la tête. Très bien.

Garrus lui dit alors qu’il avait le temps de mettre ses affaires en ordre avant de débarquer. Elle le laissa partir, ne pouvant s’empêcher de laisser son regard suivre la haute silhouette du Turian qui disparut bien vite dans l’élévateur.

Joker attendit quelques instants avant de prendre la parole. Qu’est-ce que Shepard lui faisait là ? Elle avait une telle expression sur le visage qu’il ne put s’empêcher de ressentir de la jalousie. Et de sentir stupide la seconde qui suivit.

Il entendit Shepard déglutir. Elle reprenait consistance.

« J’ai l’impression… c’est comme si je n’allais plus jamais le revoir. »

Elle avait à peine murmuré. C’était une pensée intime qu’en tant que Commander elle n’aurait pas énoncé à haute voix. Elle s’engageait en terrain glissant et il s’éclaircit la gorge pour tenter de lui faire comprendre. Après tout, n’importe qui pouvait débarquer dans le cockpit.

« Vous semblez porter des sentiments… amicaux envers Garrus Valkarian. »

La voix numérique de l’Intelligence Artificielle les fit sursauter tous les deux. Joker ne put s’empêcher de lever les yeux vers le haut. Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir encore inventer, celle-là ? Elle avait l’air de prendre son pied à décortiquer les agissements des êtres humains à bord. Joker se sentait être un cobaye dans une cage de laboratoire et ça ne lui plaisait pas du tout.

Shepard ne répondit pas. Enfin, pas à EDI. Elle parlait, mais son regard perdu à travers le cockpit ne permettait pas d’affirmer qu’elle s’adressait effectivement à quelqu’un. Elle paraissait surtout penser à haute voix.

« Garrus m’a toujours accompagnée. Depuis Saren. Il est revenu immédiatement dès que je l’ai revu. Il a toujours été fidèle. »

Elle laissa glisser son regard sur Joker qui fronçait les sourcils. Elle lui adressa un pâle sourire. « Bien sûr, Joker aussi a toujours été là. C’est différent. »

Différent ? Joker haussa un sourcil incrédule. Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ? Il se dit qu’il n’aimait pas quand Lucy se laissait aller à cette douce folie qui habitait ses yeux.

Cela ne dura qu’un instant. Shepard soupira profondément, ses épaules se soulevèrent avant de s’affaisser. Trop de poids qu’elle ne pouvait pas enlever.

Elle tapota l’épaule de Joker et repartit dans le CIC. Ce n’était aucunement le moment d’être sentimentale. Elle s’était trop laissée aller, elle se détournait, elle s’éparpillait.

 

Shepard n’avait jamais vu de femelle Turian. Elle ne s’était jamais posé la question du pourquoi. Ça ne l’intéressait pas. Face à l’Ambassadeur Orinia, elle se fit la réflexion qu’il n’y avait aucune raison qui pouvait expliquer ça. Orinia avait un caractère affirmé. Ferme. Inflexible. Dès les salutations, Shepard comprit que l’Ambassadeur n’était pas quelqu’un avec qui plaisanter. Elle voulait des certitudes et non des suppositions. Le Commander joua donc franc-jeu avec elle. Son interlocuteur ne représentait finalement pas de menace. Garrus n’eut même pas à se donner la peine de faire les présentations. Orinia avait reconnu Shepard. Elle la connaissait. Anderson lui avait longuement parlé d’elle. Pas de la Shepard que les médias présentaient. Mais de la Shepard qu’il avait eue sous ses ordres, celle en qui il croyait et qu’il n’hésiterait pas à suivre. Le discours d’Orinia surprit le Commander. Elle se sentit submergée par une émotion soudaine. Elle ne pensait pas qu’Anderson l’estimait à ce point. Elle sentit la chaleur de sa confiance. Subitement, cela faisait du bien. Elle se sentit soutenue. Elle se reprit. Elle était sacrément émotive ces derniers temps.

 

« Je suis prête à vous aider, Commander Shepard. La corruption ronge de plus en plus notre système. »

Elle expliqua alors que la situation sur Palaven n’était pas des  plus évidentes. La discordance avait éclaté au sein du troisième grade de la population. Les citoyens étaient effrayés par les nouvelles qui leur étaient parvenues de la Citadelle où le Chaos régnait, résignant Orinia à la quitter pour revenir sur Palaven. Le Conseil s’était retranché derrière des explications fallacieuses. Il était difficile pour lui de ne pas perdre la face.

 

« Il y a des relents de mutinerie. » soupira Orinia. La société turiane était essentiellement basée sur les règles militaires. Les citoyens les moins considérés étaient donc plutôt enclins à accepter tout ce qui venait d’en haut sans discuter. Pourtant, parfois, et Shepard était bien placée pour le savoir, la situation exigeait parfois qu’on n’obéisse pas à quelque chose de complètement insensé.   Orinia appartenait au vingt-septième grade de la population turianne, la plus élevée. Elle avait donc plus de pouvoir. Ayant le sens du service public, au même titre que tous ses pairs, elle avait cherché à comprendre ce qui pouvait bien agiter les grades les moins élevés. Elle savait que la corruption avait commencé à gangrener le système politique turian. Face aux Reapers, c’était vraiment visible.

 

« Malgré mon statut de Primarch, je n’ai pas tant de moyens que cela, avoua-t-elle. Je dois agir avec prudence. Mon réseau est infiltré dans les premières franges de la population. J’ai pu sauver quelques familles des Hastatims, mais c’est assez difficile. » Shepard hocha la tête. Elle connaissait le système qu’utilisaient les Turians pour mettre au pas les populations récalcitrantes. Les Hastatims. Des expéditions punitives qui consistaient à faire la purge parmi les citoyens. Des camps de secours étaient installés en dehors des quartiers ou des villes ciblées. Tout citoyen refusant de s’y rendre était exécuté et son corps brûlé. Les Turians ne faisaient pas dans la demi-mesure quand il s’agissait de faire régner l’ordre. En tant que Primarch, Orinia risquait gros. Toutefois, elle semblait disposée à accepter que Mordin et Naxia soient mis sous sa protection. Elle avait une équipe scientifique à sa disposition et Mordin pourrait s’appuyer sur eux.

 

Shepard avait un peu de mal à assimiler le fait qu’Orinia ne paraissait pas vouloir de rétribution d’aucune nature.

« Nous avons un idéal commun, Commander Shepard. Je me bats juste à ma façon. La seule récompense qui me satisferait serait de voir notre Galaxie nettoyée de sa pourriture. »

Le sens de l’honneur des Turians n’était pas un simple cliché. Orinia était une preuve vivante du sens du devoir envers les autres.

 

L’accord scellé par une poignée de main, le transfert de Mordin et Naxia put se faire.

« Ne vous inquiétez pas, Shepard, dit Mordin alors qu’il s’avançait vers Oriana. Nous allons réussir. Nous y sommes presque. »

Shepard se demanda d’abord qui était ce « nous », le Salarian ayant plutôt tendance à s’autocongratuler. Puis, voyant qu’il tapotait le bras de la Krogane, elle comprit qu’il parlait en son nom. Là, elle ne saisissait plus.

« Naxia est incroyablement intéressante. »
Shepard haussa les sourcils, incrédule. Tiens, donc ce n’était plus « le sujet » ? Mordin n’avait pas fini de l’étonner.

« Ne vous en faites pas, Shepard » appuya Naxia. « Je prendrais soin du Salarian. » Elle ponctua son affirmation en enfonçant Mordin dans le sol par de petites tapes sur l’épaule.
Depuis quand les relations entre ces deux-là s’étaient-elles détendues à ce point ? Naxia avait l’air d’avoir adopté un humour qui n’était pas sans lui rappeler Wrex.

« Bien. » Elle n’avait pas d’autre chose à ajouter.

Elle se tourna vers Garrus. Qu’allait-il faire ? Oriana suivit son regard. Elle fit une grimace amusée.

« Je ne dirais rien d’aberrant en affirmant que Garrus Vakarian est beaucoup plus utile à vos côtés, Commander. Je serais plus encline à croire en votre réussite avec quelqu’un comme lui pour surveiller vos arrières. »

Garrus hocha la tête et Lucy sentit un poids quitter son estomac. C’était idiot. C’était si naïf de sa part. Mais si Garrus était plus utile à bord du Normandy, elle prenait ça pour argent comptant. Il ne fallait pas lui dire deux fois.

 

Il était désormais temps pour eux de partir. Orinia préférait ne pas attirer l’attention. Elle allait prendre ses dispositions pour transférer Mordin et Naxia dans un laboratoire qui était sous sa juridiction.

Elle marqua une pause puis regarda Shepard dans les yeux. Sous le regard de cette Turian de haut rang, Lucy se sentit écrasée. Elle dégageait quand même une certaine prestance.

 

« Méfiez-vous de Cerberus. »

Shepard hocha la tête. C’était déjà le cas. Depuis bien longtemps. « Je sais bien, contra Orinia. C’est juste que je les soupçonne d’avoir bien plus de ressources que l’on puisse imaginer.

— J’ai quelques informations qui pourraient prouver que l’Homme Trouble aurait été endoctriné. »

La surprise apparut un bref instant sur les traits de l’Ambassadeur avant qu’elle ne se ressaisisse.

« Cela ne me surprend pas, » finit-elle par dire. « Ils représentent désormais une sacrée menace. J’ai entendu dire qu’il s’en prenait à des points névralgiques du système galactique.

— Ils cherchent donc à paralyser les moyens de communication et les ressources. »

C’était bien pire que ce qu’elle pensait. Et dire qu’elle n’était pas en train de les affronter. Orinia la rassura à ce propos. Les citoyens du vingt-sixième rang avaient voté pour qu’une des Flottes turianes s’occupe de Cerberus.

« J’ai bien peur que ce ne soit pas suffisant, » soupira Orinia.

 

Trois fronts.

 

Les Reapers. Les Batarians. Cerberus.

 

Il ne fallait vraiment qu’une chose pour peut-être réussir à survivre. S’allier en masse. Faire front tous ensemble. Malheureusement, les politiciens ne semblaient pas de cet avis. Ils s’empêtraient dans leurs indécisions, leurs ordres et leurs contre-ordres. Un vrai merdier. La tâche de Shepard semblait vraiment ardue. Agir dans l’ombre était sans doute pour l’instant la meilleure chose à faire. Orinia insista là-dessus. Ce n’était pas encore le moment. Shepard ne répondit pas. Elle était suffisamment amère comme ça.

 

« Vous faites déjà beaucoup de choses, Commander, » lui assura l’Ambassadeur. Shepard la regarda sans comprendre. Comment pouvait-elle le savoir ?
Anderson.

Ainsi, c’était Orinia était donc en contact fréquent avec lui. La Turiane semblait d’ailleurs tenir le Capitaine en estime.

« L’Amiral Anderson est quelqu’un sur qui compter. »

Amiral ?

« La dernière fois que je l’ai vu, il était juste Capitaine.

— Les promotions sont rapides en temps de guerre », ironisa Orinia.

Peut-être était-ce là la récompense pour avoir livré Rannoch au Conseil pour faire pression sur les Quarians.

« Ne jugez pas Anderson trop sévèrement, Commander. Disons qu’il cherche à faire le moins de vague possible. Son rôle n’est pas simple non plus. »

 

Orinia n’avait pas tort. Anderson était en première ligne, se battant ouvertement au sein de l’Alliance mais agissant dans l’ombre pour que Shepard puisse naviguer à sa guise. Elle savait que si personne ne l’avait encore capturée, c’était sans doute en grande partie grâce à lui. Et son réseau de contacts. Shepard n’aurait jamais pensé qu’il ait pu mettre de son côté des personnes aussi influentes qu’Orinia. Sans doute s’étaient-ils rencontrés dans la Citadelle, alors qu’il était encore Conseiller.
Le temps n’était pas aux grandes discussions sur les motivations des gens ou la manière dont ils agissaient contre le Conseil.

 

Garrus posa la main sur l’épaule de Shepard.

« Il faut y aller. »

 

Il avait bien raison.

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