Chapitre treize

Lucy ruminait en tournant en rond dans ses quartiers. Elle tentait de rassembler les morceaux de son sang-froid qui s’étaient éparpillés. Elle se rongeait les ongles. Elle n’arrivait pas à débriefer intérieurement. La douche froide n’avait pas eu l’effet attendu. Elle avait été inutile, tout juste bonne à lui faire claquer des dents. Elle éternua. Il ne manquait plus qu’elle ne tombe malade. Elle sentait son esprit instable et elle en devenait folle d’inquiétude, ce qui n’arrangeait pas du tout son état. Elle avait envie de se recroqueviller dans un coin et de trembler de tous ses membres. Jamais elle n’avait senti la mort d’aussi près. Exception faite de sa mort passée, mais cela ne comptait pas.

Elle avait ressenti de la terreur. Une terreur telle qu’elle avait risqué de hurler comme une démente. C’était une folle sensation, folle à s’en cogner la tête contre les murs. Elle devait pourtant se reprendre, surmonter cet horrible sentiment qui l’étouffait. Comment pouvait-elle prétendre faire face à l’ennemi si elle devenait folle en le côtoyant ? Elle continua à tourner en rond, les bras serrés autour d’elle, se frictionnant comme pour faire passer l’horrible frisson qui la parcourait.

Elle devenait folle, aliénée. Affaiblie. Faible. Pathétique. Où était donc Lucy Shepard, l’inflexible, celle qui n’avait peur de rien ?

Elle avait envoyé chier Miranda qui semblait vouloir lui dire quelque chose. Sans doute, cela concernait Joker et ses folles cabrioles. Peu lui importait. Il lui avait sauvé la mise. L’avait ramenée saine et sauve. Elle se souvint de la chaleur de sa main sur la sienne à travers ses gants. Son air inquiet, concerné. Son « je vous aime », sorti de nulle part, qui les avait surpris tous les deux. Elle ne savait pas si elle devait être offensée par l’attitude de son pilote, son culot, son audace. Son courage même. Celui de franchir cette limite qu’elle s’était toujours interdit de dépasser avec son équipe. Elle, qui attirait « même les Aliens », avait toujours fait en sorte de demeurer inaccessible. Kaidan et ses bons sentiments l’avaient touchée, mais elle l’avait remis à sa place. Elle en avait été flattée, mais elle n’avait pas voulu donner de faux espoirs au Lieutenant. Elle se méfiait toujours des hommes. Bien plus depuis qu’elle avait acquis une certaine notoriété dont elle se serait bien passée. Que Joker fasse partie désormais de ceux qui la considéraient différemment bouleversait son monde. Elle avait tout fait pour garder un peu de normalité et il avait fait partie de ses repères. Il venait de tout foutre par terre. Son regard surpris, ses yeux qui s’étaient baissés immédiatement, évitant de la regarder. Son visage qui s’était embrasé. La peur de la perdre à nouveau. Cela l’avait touché bien plus que tout ce qu’elle avait pu entendre. Tant et si bien qu’elle était restée sans voix. La mission avait repris le dessus. Pour un temps.

Elle reprit sa marche folle à travers le loft. La première fois qu’elle avait autant perdu les pédales, elle l’avait appelé. Répondant à cette espèce de pulsion qui l’avait prise de nombreuses fois. Elle n’avait jamais voulu de paroles de réconfort de la part de personne. Pourtant, elle avait souvent voulu le faire monter pour qu’il lui change les idées, pour qu’il la fasse rire. Pour qu’elle se sente bien. Ce n’était pas la bienveillance sécurisante de Garrus, certes, mais elle n’avait jamais vraiment eu besoin de ça. Le Turian devait d’ailleurs être en train de se remettre de ses émotions, lui aussi. Elle l’imaginait bien le nez plongé dans ses calibrations pour penser à autre chose. Elle n’avait pas voulu débriefer avec James. Il lui collait déjà suffisamment le train comme ça. Elle avait déjà eu du mal à se débarrasser de lui. La promesse de passer voir « le Doc » avait fini par avoir raison de lui. Néanmoins, elle tournait tout de même dans ses quartiers. Elle tournait même en rond dans sa tête, cherchant à chasser les images de ces Husks grouillants qui leur avaient couru après, du Normandy au plus près du sol. Et de cette phrase, cette phrase saugrenue qui revenait sans cesse, comme une litanie entêtante. Si seulement, elle pouvait faire comme s’il n’avait rien dit…
« Shepard. » EDI la fit sursauter et elle laissa échapper un cri. Que lui voulait donc l’IA ? Elle ne pouvait pas la laisser tranquille ? « Jeff est devant votre porte. »
Joker ?

Joker devant sa porte ?

Elle cligna des yeux, comme pour imprégner l’information. Elle sentit son cœur palpiter dans sa poitrine sans raison. Elle n’allait pas bien. Elle ne voulait pas le voir. Elle ne voulait pas qu’il entre. Pas maintenant. Alors qu’elle était fébrile, qu’elle se sentait si faible, si vulnérable. Elle ne voulait pas qu’il la voie encore comme une chose fragile. Elle eut un rire étranglé. Montrer toujours l’image de la femme forte, inébranlable. C’en était ridicule et hypocrite.

Lucy soupira. Pourquoi vouloir repousser l’inévitable ? Tôt ou tard, elle devrait demander des explications. Elle ne comprit pas ce qui la poussa à désactiver EDI dans ses appartements. Son instinct la poussa à penser que la curiosité malsaine de l’Intelligence Artificielle allait jouer en sa défaveur. Elle avait envie d’être tranquille. EDI avait sûrement enregistré quelque part dans son immense disque dur la déclaration maladroite du pilote. L’IA était très intéressée par les interactions entre les êtres organiques, c’en était presque effrayant. Autant dire qu’elle était très attentive aux prochains moments entre Joker et Shepard. Franchement, Lucy n’avait pas du tout envie de voir son intimité violée à ce point. Ce qui allait se passer, quoiqu’elle n’en avait encore aucune idée, resterait entre elle et son pilote. Elle n’avait pas envie qu’une Intelligence Artificielle s’en mêle.

Elle déclencha le mécanisme d’ouverture de la porte. Elle croisa instinctivement ses bras contre sa poitrine, comme pour se protéger.
Il se tenait là, sur le seuil. À peine fit-il un pas. Pas plus. Il n’avait pas conscience qu’il se tordait les mains en cherchant quelque chose à dire. Elle semblait si fragile, ses bras serrés contre elle. Sur la défensive. La seule pensée qui lui traversa l’esprit fut de la trouver belle. Voilà qu’il devenait mièvre. Il n’était pas en train d’arranger son cas.
La porte chuinta à nouveau en se refermant. Ce fut le seul bruit audible. Shepard le regardait. Il devait dire quelque chose. N’importe quoi. Tout ce qu’il avait pu préparer mentalement en attendant qu’elle lui ouvre s’était mystérieusement évaporé. Rien. Juste un grand vide dans son esprit. Lui qui avait toujours réponse à tout, toujours la réplique intelligente à sortir, il restait muet. Si muet qu’il n’aurait pas été étonné si Shepard pouvait entendre les furieux battements de son cœur. Il cognait si fort qu’il allait finir par lui fêler une côte.
Quand la jeune femme fit un pas vers lui, il fut pris d’un frisson de peur irraisonnée. Il attendait le choc des mots. Puisqu’il était incapable de parler, il espérait que le Commander dise pour lui les paroles qui allaient faire rentrer les choses dans l’ordre.
Elle ne dit rien. Elle se contenta de poser la tête sur son épaule, les mains à plat sur son torse. Joker était convaincu qu’il venait juste de s’arrêter de respirer. Que devait-il faire ? Il était parti dans l’optique que le Commander allait lui passer le savon de sa vie, pas qu’elle se blottisse contre lui.

Finalement, elle avait bien besoin d’un peu de réconfort. Pour une fois. Être celle qu’on protège. Lucy se laissait guider par ses émotions, sa peur, sa lassitude. Elle sentit les bras de Joker se refermer timidement autour d’elle. Elle qui pensait que rien ne pouvait l’ébranler. C’était quelque peu déstabilisant de sentir qu’il n’était pas à l’aise. Elle savait que son attitude habituelle était un moyen de protection pour ne pas souffrir. Sans s’en rendre compte, Lucy avait réussi à percer sa carapace.

Shepard était plus grande que lui. Pas de grand-chose, mais ces quelques centimètres représentait beaucoup pour lui. Le syndrome de Vrölik avait influencé sa croissance et il s’était résigné à être plus petit que la moyenne. Si cette anomalie parmi tant d’autres ne l’avait pas vraiment embêté pendant son enfance, elle l’avait mortifié durant son adolescence. C’était bête à penser, mais il avait vite compris que la majorité des femmes aimaient les grands hommes. Les discussions adolescentes tournaient souvent autour de leur vision de l’homme idéal et il avait souvent entendu dire que les femmes aimaient les grands hommes, car cela leur donnait un sentiment de sécurité. Le complexe du prince charmant en quelque sorte. Shepard ne semblait pas être du même tonneau. Il avait toujours cru que cette femme-là n’avait pas besoin qu’on la protège. Elle pouvait lui casser les os rien qu’avec son petit doigt. Elle était bien plus forte que lui. Il l’avait déjà vue à l’œuvre. Joker songea que ces détails-là n’avaient finalement pas d’importance. Plus grande, plus forte… Shepard était Shepard.

Il réalisa qu’elle tremblait légèrement. Elle avait les yeux grands ouverts, fixant un point invisible devant elle, son visage montrant qu’elle était en état de choc. Ce n’était pas la première fois qu’elle était extraite in extremis. Joker ne s’amusait même plus à compter les médailles qui auraient pu être épinglées sur sa poitrine. Durant la mission suicide, le Commander avait carrément dû sauter par-dessus un précipice pour se faire rattraper du bout des doigts par son pilote infirme qui l’aurait lâchée s’il n’y avait pas eu Garrus pour prendre le relais. Était-ce le fait d’avoir dû échapper aux Reapers qui la mettait dans cet état ? Avait-elle pris conscience qu’il était impossible de les battre et qu’elle avait perdu tout espoir ? Il ne fallait pourtant pas qu’elle se laisse aller à penser ce genre de choses où c’était la fin pour tout le monde. Joker n’exagérait pas en pensant cela. Il fallait se rendre à l’évidence. L’avenir de la Galaxie reposait sur les épaules de cette femme qui tremblait de tout son corps, collée à lui pour chercher à se rassurer. Et quel piètre réconfort lui offrait-il …

Il n’avait jamais été doué pour ce genre de choses comme il n’avait jamais été doué pour consoler sa propre mère lorsque son père était mort. Il mettait toujours ce genre de chose de côté, ne cherchant pas à les affronter. Il était passé maître dans l’art d’esquiver les choses graves. Cela faisait partie de son caractère. Il avait toujours affronté son handicap de cette manière. Il appliquait juste les leçons qu’il avait apprises de la vie à tous les autres problèmes qu’il rencontrait. Parce que c’était juste lui qui était touché la plupart du temps. Il se fichait un peu de ce que la vie lui réservait comme saloperies, il passait au travers sans rien montrer. C’était sa manière de se blinder. Pourtant, il était concerné par tout ce qui avait trait à Shepard. Ce béguin anodin, ridicule et puéril était devenu autre chose, changeant de dimension. Il resserra son étreinte, sentant les tremblements perdre en intensité. Il avait fini par comprendre qu’aimer Lucy Shepard, c’était s’exposer à la souffrance. C’était pisser dans son froc chaque fois qu’elle frôlait la mort. C’était désespérer de la perdre à nouveau. Il ne savait pas s’il arriverait à vivre avec ça.

La jeune femme ferma les yeux pour tenter de faire le vide dans son esprit, pour chasser les images qui l’assaillaient. Pour calmer la peur qui l’étreignait. Elle tressaillit quand elle sentit la main de Joker sur sa joue. Ce contact lui fit rouvrir les yeux. Il la dévisageait intensément, avec une pointe de tristesse dans le regard. La première pensée qu’elle eut fut de constater qu’elle n’avait jamais remarqué que ses yeux étaient verts. Pensée prodigieusement sordide, à bien y réfléchir. Il la regardait comme il l’avait fait avant qu’elle ne se rende au hangar. Ce regard avec lequel il lui avait dit qu’il l’aimait. Elle n’aurait jamais cru que Joker puisse avoir une telle expression. Il semblait détaché de tout en permanence. Pas plus concerné par elle que par les autres. Jusqu’à quel point s’était-elle trompée à son sujet ? Elle osa glisser sa main sur la sienne. Elle osa laisser reposer sa joue dans la paume du pilote et referma les yeux, se laissant enfin aller. Un soupir douloureux lui échappa. Peut-être était-il temps qu’elle craque une bonne fois pour toutes. Elle n’avait pas assez de force pour se montrer fière et intouchable. Elle n’avait plus la force de jouer son rôle de Commander. Elle était si lasse, si fatiguée de tout ceci qu’elle trouvait absurde. De ce combat qui s’annonçait perdu d’avance. De la folie de leur entreprise. De sa tête mise à prix. De la connerie des autres.

Le contact des lèvres de Joker sur les siennes ne fut pas désagréable même s’il la surprit. Elle savait qu’il avait de l’audace, que c’était une tête brûlée tout comme elle. Ce ne pouvait qu’en étant aussi impulsif qu’il avait réussi à faire fi du bon sens et à lui balancer ses sentiments sans crier gare.

Le pilote lui donna quelques rapides baisers, tout d’abord timides puis il s’enhardit face à son manque de réaction. Elle n’avait pas la force de le repousser. Elle n’en avait pas envie non plus. Elle passa ses bras dans le dos du pilote du Normandy. Il la serra contre lui avec une certaine douceur, prenant confiance en lui, comprenant dans son attitude qu’elle lui donnait l’autorisation d’aller plus loin. Elle le sentit sourire.

Elle s’agrippa à lui avec une sorte de désespoir comme s’il était un amarrage dans cet univers où tout foutait le camp. Leurs baisers furent plus profonds alors qu’elle y répondit, de plus en plus passionnément. Elle prit sa casquette et la jeta au loin avant de planter ses doigts dans sa chevelure. Il laissa ses mains errer dans les cheveux du Commander. Elle le laissa poursuivre ses baisers dans son cou, à la naissance de la mâchoire. Sa barbe irritait légèrement sa peau, mais ce n’était pas désagréable.

Mordin avait dit que l’activité sexuelle pouvait atténuer le stress, elle pouvait tout aussi bien faire oublier, au moins pour quelques instants, un traumatisme important.

Et Lucy en avait besoin.

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas pris du plaisir avec un homme.

Et elle pensa, alors que ses mains découvraient ce qu’il y avait sous l’uniforme du timonier, qu’elle avait désiré cet homme-là depuis bien trop longtemps.

Elle frissonna lorsqu’il fit glisser sa combinaison le long de ses épaules, mettant à nu les nombreuses cicatrices qui le parcouraient.

Elle le sentit hésiter.

L’expression de son visage était indescriptible, ses yeux s’étaient écarquillés et il avait interrompu son geste.

Elle se doutait bien de ce qui le retenait.

Ses cicatrices.

Elle ne pensa pas qu’il trouvait son corps défiguré par ces grands sillons blanchâtres, car son regard était assombri par le désir et il la dévorait des yeux. Elle n’avait d’ailleurs jamais imaginé qu’il puisse un jour la regarder de cette manière. Mais cela lui plaisait en fin de compte.

Ce fut donc elle qui lui saisit la main pour qu’il puisse effleurer du bout des doigts les anciennes déchirures de son corps. Elle lui sourit sereinement, lui montrant que ses caresses ne lui procuraient aucune sensation de douleur. Cerberus avait bien travaillé, son corps était parfaitement remis, ne restait de son accident et de sa reconstruction que ces longues cicatrices blanches.

Un corps parfaitement fonctionnel et qui réclamait qu’elle chose qu’elle avait fini par oublier.

Depuis sa « mort », elle n’avait pas eu de relation avec qui que ce soit. Comment aurait-elle pu trouver le temps ? Ce corps était donc un terrain vierge et elle était heureuse que Joker en ait la primeur. Finalement, il reprit ses esprits et promena ses mains sur elle. Les lèvres du pilote prirent le relais de ses doigts et il osa même laisser sa langue errer sur ses cicatrices, en profita pour titiller un téton raidi par le désir.

Lucy voulut sentir sa peau contre la sienne et lui ôta son tee-shirt, se pressant contre son torse. Elle découvrit une musculature soignée, une bonne condition physique pour un soldat.

Quelques taches de son parsemaient ses épaules qu’elle mordilla. Il grogna quelque peu, sans doute pour diminuer la tension de propre corps.

Lucy se laissa complètement aller.

Elle voulait cet homme.

Peu importait le devoir moral, l’équité entre ses hommes, les limites qu’elle s’était imposées, pensa-t-elle, en passant sa langue dans le cou du pilote, retrouvant des sensations qu’elle n’avait pas ressenties depuis sa mort. Elle voulait oublier. Oublier qu’elle avait failli crever presque une heure auparavant. Oublier qu’il y avait l’humanité, la Galaxie à sauver. Oublier qu’elle était un paria.

Elle avait presque désappris ce que c’était que de sentir son corps en feu sous les caresses d’un homme. Elle ne réclama plus que ça, la respiration soudainement erratique, ne ressentant plus que de l’excitation. L’appel des sens auquel elle ne pouvait plus résister. Elle fit reculer doucement Joker, prenant garde à ne pas le faire tomber dans les marches qui menaient à la partie plus privée de son loft, et le poussa doucement sur son lit. Elle fit tomber son uniforme à terre, se débarrassa de ses sous-vêtements.

 

Voir Shepard complètement nue intimida Joker même s’il n’en montra rien. Il se sentait con comme un collégien pris en faute, comme un gamin qui faisait quelque chose d’interdit.

Shepard avait montré sa vulnérabilité. Elle s’abandonnait à lui. Ce n’était pas le rapport de force habituel entre eux.

Il déglutit, ému. Une longue cicatrice barrait le ventre laiteux de la jeune femme et il passa ses doigts dessus pour en redessiner la forme.

Il se demanda si aucun autre homme n’avait eu le privilège de les voir. Il chassa bien vite cette pensée, cela le rendait jaloux.

Les longues cicatrices ne déformaient pas ce corps de soldat, au contraire. Jeff la trouvait encore plus fragile, plus belle. Oui, Shepard était belle, à sa façon. Ce corps de soldat surentrainé, reconstruit artificiellement lui semblait parfait à ses yeux. La rondeur des seins, le dessin des muscles… Il avait déjà fantasmé sur son Commander mais ce qu’il voyait était au-delà de ses espérances.

 

Depuis leurs retrouvailles après la fin du Projet Lazarus, il avait ressenti que leur relation avait changé, devenant plus complice. Et s’il n’avait pas un jour souhaité qu’elle soit intime, il n’était plus le pilote le plus chevronné de toute la galaxie.

Il y était.

Shepard se trouvait nue dans ses bras et l’embrassait passionnément.

Leurs doigts s’entremêlèrent et il continua son exploration, se plaisant à la faire frissonner sous ses caresses. Généralement, il ne prenait jamais de temps à ça. C’était plutôt un coup rapide pour se soulager. Pour l’hygiène. De toute façon, une fois qu’elles découvraient les attelles qui maintenaient ses jambes, c’était tout de suite moins jouissif et il se contentait du minimum.
Ah merde…

Ses attelles. Il les avait presque oubliées. Maintenant, Shepard était en train de s’attaquer à son pantalon. Il retint sa respiration. Lucy vit la crispation sur le visage de Jeff. Elle suspendit son geste et posa sa main sur la cuisse de l’homme qui lui faisait face.

Elle le devina anxieux. Elle comprit ce qui n’allait pas. Elle les avait senties, ces attelles qui enserraient ses jambes. Elle ne les avait encore jamais vues. Elle savait qu’elles existaient, qu’elles lui étaient indispensables. Il détourna le regard, se mordit la lèvre.

Sans un mot, Lucy se remit à la tâche. Délicatement, sans le brusquer, elle fit glisser le pantalon le long des jambes du pilote. Celui-ci ferma les yeux, serra fort les paupières. Non… Il ne voulait qu’elle les voie. Pas ces horribles choses qui le maintenaient debout. Pourtant, il était tétanisé, n’osant pas la repousser. Il savait que ce moment n’existerait sûrement plus. Il ne voulait pas tout gâcher. Il ne voulait pas foutre par terre sa première et sans doute seule fois avec Shepard. Toujours tremblant, il sentit que Lucy cherchait à lui ôter ses attelles. Ce qui eut pour effet de le raidir encore plus. Alors, la jeune femme suspendit son geste et passa sa main sous le visage du pilote. Elle regarda avec un sourire avant de l’embrasser avec douceur. Comme si elle cherchait à lui dire que tout allait bien se passer. Et dire que c’était lui qui devait jouer ce rôle à la base. Elle n’avait pas l’air de le regarder avec pitié. Son regard était si doux. Lui qui avait toujours cru qu’elle était une dure à cuire.
Voyant qu’il n’était pas du tout à l’aise, elle tenta de rendre ce moment de gêne plus agréable. Après tout, retirer ces attelles, c’était comme lui retirer ses sous-vêtements. Elle touchait à l’intimité propre de Joker. Ce qu’il avait toujours voulu cacher au regard des autres.
Joker frissonna. Alors qu’il avait fermé les yeux de toutes ses forces pour ne pas avoir à supporter la vue de ses attelles, il fut contraint à les rouvrir. Il ne chercha pas à comprendre comment Shepard s’y prenait, mais elle était en train de transformer cette torture en un instant inoubliable. C’était quelque chose d’incroyablement délicieux. Il n’avait jamais pu penser qu’on puisse les retirer ses entraves de cette façon. Décidément, Shepard n’avait pas fini de l’étonner. Il finit même par apprécier ce passage de leurs préliminaires. C’était fou de voir que la jeune femme y allait naturellement avec lui.

Jamais elle n’aurait pu le prendre en pitié. Elle savait depuis le début qu’il était différent. Depuis qu’il lui avait parlé de son syndrome, du Vrölik, elle se doutait bien qu’il était physiquement diminué. Qu’il avait besoin de ces choses pour marcher. Même si Cerberus avait fait en sorte qu’il puisse se déplacer plus facilement, il devait toujours compter sur elles. Au moins était-il dispensé de devoir prendre ses béquilles maintenant. Les attelles faisaient partie de Joker, de son individualité. Son handicap avait influencé sa personnalité. Cela ne la dérangeait pas. D’autant plus qu’elle avait finir par réussir à lui retirer et elles gisaient au sol, abandonnées pour un moment. Elle passa la main sur les jambes du jeune homme, faisant de larges cercles avec ses paumes pour lui réveiller la peau dont les poils se hérissèrent au fur et à mesure qu’elle remontait vers son bassin. Il ne lui fallut que quelques secondes pour que les sous-vêtements rejoignent les attelles.

Joker parvint à se redresser. S’étant ressaisi, libre de ses attelles, il serra doucement la jeune femme contre lui. C’était quelque chose d’assez nouveau pour lui. Il était coutumier des coups rapides, à peine défroqué, à la sauvette dans une chambre d’hôtel miteuse ou l’arrière-salle d’un bar.

Pas là. Il avait envie de prendre son temps. Il ne tenait pas n’importe qui dans ses bras. Il étreignait la femme pour laquelle il avait des sentiments qu’il pensait ne plus pouvoir ressentir. Comme une flamme qui s’était éteinte et que Shepard avait réussi à rallumer au fond de lui. Et bon sang, il voulait en profiter un maximum même si elle lui brisait le cœur après ça. Le Commander ne l’avait pas envoyé chier avec son poing dans la gueule. C’était déjà ça. C’était qu’elle en avait autant envie que lui. Ou alors son désespoir était si grand que cela ne lui faisait rien de se faire sauter.

Non, ce n’était pas ça. Shepard n’était pas comme ça. Il connaissait Shepard, n’est-ce pas ? Shepard était intéressée sinon elle ne lui aurait pas envoyé tous ces signaux. Elle n’aurait pas été si douce avec lui. Elle se serait arrêtée aux attelles, elle aurait été dégoutée de lui.

 

Il sentait qu’elle en voulait plus. Elle le serrait si fort. Elle faisait néanmoins attention à ne pas lui faire de mal. Une sorte de violence contenue. Les soupirs qui lui échappaient confirmèrent qu’elle aimait ce qu’ils faisaient et qu’elle voulait aller encore plus loin. Il la fit basculer sur le lit. Pas une position dont il avait l’habitude, mais il pouvait le faire.

Il se fit un devoir de la faire jouir même si lui n’en pouvait déjà plus. Il fallait qu’il se maîtrise. Oui, il avait tellement fantasmé sur Shepard qu’il ne se sentait plus. Mais cela valait le coup de se contrôler.

C’était un moment unique, il ne voulait pas le gâcher.

Il la sentait vibrer sous lui et quelques gémissements lui échappèrent.

Elle lui enserra la taille de ses jambes et lui saisit la tête pour l’embrasser avec une telle passion qu’il en eut le souffle coupé. Mais c’était toujours suffisamment maîtrisé pour qu’il ne se casse pas quelque chose.

Elle l’embrassa avec fougue, le mordant légèrement sa lèvre inférieure, lui égratignant le dos au passage. Il grogna. Il aimait ça aussi. Bon Dieu qu’il aimait ce qu’il ressentait à cet instant !

 

« Jeff… »

Un sourire se dessina sur les lèvres du pilote. Lucy sentit ses reins chauffer, elle se redressa, aida Jeff à la posséder.

Il était si rare qu’elle se laisse allez autant, même dans les bras d’un homme.

Mais Jeff n’était pas n’importe qui. Il avait partagé de sa vie plus qu’aucun autre homme à qui elle avait daigné dispenser ses faveurs. Il lui avait dit qu’il l’aimait.

 

Bien sûr, elle l’avait désiré, mais l’interdit, le devoir moral avaient été plus forts. La hiérarchie était sclérosante pour les relations intimes dans l’armée. Pourtant, elle était Spectre, sa seule loi était son éthique personnelle. Elle avait cependant préféré garder la même distance qu’elle aurait pu montrer s’ils étaient restés dans l’Alliance. Maintenant qu’ils y étaient retournés, elle ne s’était plus posé la question, suivant les règles. La limite à ne pas dépasser était devenir plus que des amis.

Malgré elle, elle avait franchi la zone interdite.

 

Elle n’avait pas vraiment réfléchi à ce qu’elle faisait. Elle avait juste voulu qu’il la réconforte. Puis il l’avait embrassée et le reste avait été si évident…

Il n’y avait plus de Commander, plus de Lieutenant.

Juste une femme et un homme qui s’unissaient dans leurs ébats.

C’était tellement plus simple de penser ainsi. Moins culpabilisant.

Depuis combien de temps n’avait-elle pas goûté à de telles sensations ? La chaleur d’une main d’homme sur son sein, la caresse d’une barbe dans le creux de son cou ?
L’insidieuse petite voix de la sagesse lui reprocha de se laisser aller à prendre du bon temps alors que la Galaxie était en guerre. Et pourtant, n’était-ce pas là le meilleur moment pour vivre ce qu’on n’avait jamais vraiment vécu ? La voix de la sagesse n’avait pas retenu de leçons de la mort. C’était toutefois une des apprentissages les plus importants. Après tout, qu’y avait-il d’autre à faire ? Elle n’avait reçu aucun ordre, aucune nouvelle d’Anderson. Elle avait donc eu un moment de rébellion, décidée à envoyer chier tout l’Univers puisqu’apparemment, sa bonne volonté n’était pas prise en compte dans cette horrifiante bataille. Ce n’était qu’un moment de relâchement. Un moment où elle parvenait à trouver un refuge pour oublier. Elle fit disparaître de son esprit le son strident produit par les Reapers à chacun de leur pas, elle oublia les hordes de Husks qui les poursuivaient, elle oublia les planètes envahies sans qu’elle puisse rien y faire. Juste le temps d’une étreinte.

L’orgasme déchargea en elle une vague de plaisir et de sérénité. Pendant une fraction de seconde, elle ne pensa plus, son cœur manqua quelques battements. Son corps tendu quelques instants auparavant à la recherche de cette sensation de plaisir qui la faisait gémir se détendit d’un coup et elle reprit son souffle.

Leur peau était moite, leur souffle erratique. Mais ils étaient tous deux sereins. Il y eut un instant de flottement postorgasmique légèrement euphorique. Assis sur le lit de Shepard, leurs jambes entremêlées, ils se pressèrent l’un contre l’autre, rassemblant leurs esprits, cherchant à prolonger l’instant de béatitude qui leur avait semblé bien trop court.

La détente physique de chacun de ses muscles fit céder la barrière psychologique de Lucy.

Des larmes s’échappèrent de ses yeux et elle se mit à sangloter tout doucement, malgré elle.

Jeff n’en fut pas tant surpris. Il savait qu’elle ne pleurait pas parce qu’il était un très mauvais coup. Il fallait bien qu’elle craque. Après tout ce qu’il s’était passé… Après avoir juste failli mourir…

Il déposa un baiser sur son crâne et la serra contre lui. Elle posa sa tête sur son épaule et pleura silencieusement.

« Lucy… » parvint-il à dire, osant prononcer le prénom du Commander. Il n’avait jamais eu cette audace auparavant.  Pour lui, ça signifiait plus que de lui avouer ses sentiments.

 

Il frotta sa joue contre son front et la berça doucement.

Il sentait qu’elle se retenait encore un peu, qu’elle serrait les dents pour ne pas pleurer plus. Il lui caressa le dos, resserrant son étreinte.

Il n’était pas très à l’aide dans ce rôle d’épaule consolatrice. Shepard savait que ce n’était pas son truc, consoler les gens. Il préférait user de cynisme et de sarcasmes.

Il attendit donc que Lucy se calme d’elle-même. Elle n’en attendait pas plus de lui, se dit-il. Il ne voulait pas parler, craignant de la blesser davantage. Qu’elle ait honte de craquer devant lui.

Il l’entendit murmurer contre lui. Elle s’excusait.

« Il ne faut pas… » dit-il doucement, ne sachant pas trop s’il pouvait la tutoyer. Ce n’était pas quelque chose de franchement instinctif. Même après ce qu’ils venaient de faire. Il se sentit brutalement mal à l’aise. Normalement, il aurait dû être… heureux ou quelque chose comme ça. Sans doute le fait d’avoir une Shepard qui pleurait à présent dans ses bras y jouait pour beaucoup. En même temps, il n’avait pas su trop à quoi s’attendre en se dirigeant dans le loft. Ce qui s’était passé était tout bonnement incroyable. Il se demanda même s’il ne s’était pas tout bêtement endormi sur son fauteuil.

Non, la chaleur du corps nu de Lucy Shepard contre lui n’avait rien d’onirique. L’humidité de ses larmes non plus. Il continua à lui caresser les cheveux sans savoir quoi dire, promenant son regard sur la pièce. Il n’avait jamais vraiment pu la visiter. C’était une débauche de confort si l’on comparait cette pièce aux standards de l’Alliance. Il ne prit pas le loisir de pouvoir détailler tout ce qu’il y avait autour de lui. Ses yeux furent vite attirés par le clignotement incessant de l’orbe bleu. EDI avait beau avoir été mise en mode silence – par il ne savait quel miracle, d’ailleurs –, elle rappelait d’une manière insistante sa présence. Il déglutit, espérant que l’IA ait eu la décence de les laisser tranquilles. Shepard avait quand même droit à un peu d’intimité, non ?
EDI continuait de clignoter. Ce devait être urgent. De plus, si les autres s’apercevaient que Shepard était injoignable et lui introuvable, ils n’auraient plus qu’à additionner deux et deux et le Commander se retrouverait dans la merde. Lui aussi, par la même occasion. Il tapota doucement l’épaule de la jeune femme. Elle le regarda sans comprendre et il fit un geste du menton vers l’orbe bleu.

Ce fut comme une décharge électrique. Shepard sauta immédiatement sur ses pieds. Elle se mit à paniquer, cherchant à rassembler ses vêtements, enfilant sa culotte en catastrophe sans oser le regarder. D’un seul coup, comme si elle ne s’était jamais laissé aller, elle s’était recomposé son masque habituel de professionnalisme, évitant de poser les yeux sur le pilote du Normandy, toujours assis sur son lit, entièrement nu et qui la regardait avec inquiétude. C’était ce moment-là qu’il avait craint. La prise de conscience de leur situation. Elle se rhabilla en quatrième vitesse et fonça vers EDI.

« Oui ? » s’exclama-t-elle plus rudement qu’elle n’aurait pensé. Il y eut un silence dans l’intercom puis la voix de Mordin lui parvint, hésitante.

« Shepard ? Vous allez bien ? Je … Je suis navré de vous déranger, mais… »

Déranger pour quoi ? L’estomac de Shepard remonta dans sa gorge. Qu’est-ce qu’EDI avait bien pu raconter ?

« Je suis bien conscient qu’il vous faut un peu de calme après ce qu’il vient de se passer avec les Reapers mais il faut que je vous parle… Je peux monter vous voir ? »
Shepard lança un regard alarmé à Joker avant de s’éclaircir la gorge, tentant de ne pas laisser entendre qu’elle était paniquée.
« N… Euh, non. Merci Mordin, mais je vais descendre. Ça me fera… du bien.
— Je vous attends, alors » répondit simplement le Salarian.

Shepard coupa l’intercom et soupira, calmant les palpitations de son cœur affolé.
Elle finit par oser poser les yeux sur Joker qui rassemblait ses affaires et ce qui lui restait de dignité.

« Je… euh… »
Voilà que l’éloquente guerrière avait perdu ses moyens. Tout était si confus dans son esprit. Seule certitude pour le moment, Mordin l’attendait en bas et il valait mieux ne pas retarder plus leur entrevue.
« Je dois y aller… » balbutia-t-elle, rougissante alors qu’il remettait ses sous-vêtements.

« Je sais… », répondit-il en soupirant. Ça, il n’avait pas réussi à s’en empêcher. Shepard espérait qu’il ne serait pas blessé. Il y avait urgence. Pensant qu’elle l’humilierait encore plus en le regardant fixer ses attelles, elle sortit du loft d’un pas précipité. Pire, elle donnait l’impression de fuir.  Elle s’appuya quelques secondes à la porte qui venait de se refermer, le cœur battant, les joues cuisantes. Elle devait se ressaisir. Mordin allait lui poser des questions en la voyant débarquer, échevelée et troublée. Il était trop perspicace pour qu’elle puisse le berner. Elle ferma les yeux, inspirant lentement. Elle venait de coucher avec son pilote. Elle avait du mal à y croire. Qu’est-ce qui l’avait poussée à faire une chose pareille ?
Elle ferait le tri de ses sentiments plus tard. C’était trop… trop frais. Trop soudain.

 

Elle s’arrêta devant le laboratoire, inspira encore une fois, reconstitua son masque d’impassibilité habituelle et entra. Mordin était en grande discussion avec Garrus. Ils se tournèrent vers elle lorsqu’elle approcha. Son vieil ami ne semblait pas trop avoir été secoué lors de leur dernière mission. Le Professeur avait repris des couleurs.

« Shepard. »
Elle hocha la tête. Retour aux choses sérieuses. Elle écouta attentivement l’idée qu’avaient eue le Turian et le Salarian.

 

Joker était retourné le plus discrètement à son poste. Chambers avait bien tenté de lui faire remarquer son absence, mais il lui avait dit sèchement qu’il était parti faire une sieste. Le quartier-maître avait fermé la bouche.
« Pas la peine d’être si agressif » avait-elle dit doucement.

Il s’éloigna sans un mot. Chambers était bien la dernière personne à qui il voulait parler. Il s’approcha de son fauteuil, souffla et grimaça de douleur. Marcher ne lui avait pas fait du bien. Il remonta tant bien que mal sur son siège. Il vérifia que tout était normal, fit quelques calibrations de routine. Le silence lui parut soudainement oppressant.

« Tu as enregistré ou quelque chose comme ça, hein ? » chuchota-t-il.
Pas de réponse. Pas de lumière bleue clignotante. EDI boudait-elle ? Ridicule. Une IA ne pouvait pas faire la tête. Une crise de jalousie ? Tout aussi improbable.

« Enregistrer tout ce qui se passe à bord du Normandy fait partie de mon programme », finit par dire l’IA, ce qui rassura Joker. Bêtement, il avait craint qu’elle ne lui parle plus. Malgré tout ce qu’il avait pu penser au tout début, il avait fini par s’habituer à sa présence. Cela lui évitait au moins de parler tout seul.

« On ne peut pas l’effacer ?

— Non. »

Il souffla, se gratta l’arrière du crâne, la chaleur irradiant dans son visage. Il était vraiment gêné que ce moment qu’il avait passé avec Shepard soit gravé quelque part sur un disque dur. Son silence était éloquent. Suffisamment pour qu’EDI lui affirme que les enregistrements du loft étaient difficilement accessibles.

« Tu peux garder un secret, EDI ?  demanda-t-il d’une toute petite voix.

— Si vos voulez parler de vos sentiments envers Shepard… Oh… Bien sûr, Jeff » se corrigea-t-elle. Il n’y avait pas que ses sentiments, il y avait tout le reste. Tout ce qui allait se passer. Même s’il n’en avait pas la moindre idée. Il baissa la visière de sa casquette sur ses yeux, baragouinant un remerciement à peine audible, gêné. Peut-être même un peu déçu. Il aurait bien voulu que Shepard lui dise quelque chose. Elle était partie en vitesse, comme si elle avait cherché à se sauver. Il avait bien vu son air embarrassé. Ça ne lui disait rien qui vaille. Pour lui, c’était clair, il ne pouvait pas se résoudre à envisager Shepard comme un coup d’une fois. Ni un coup de temps en temps pour se consoler. Pas de sexe entre amis ou ce genre de trucs stupides dont il avait déjà entendu parler. Shepard… C’était différent. Il avait des sentiments. C’était là tout le problème. Il commençait à comprendre ce qu’avait bien pu ressentir Kaidan. Et dire qu’il s’était foutu de sa gueule à le trouver trop sentimental.

 

« Très bien. » Shepard croisa les bras. Elle ne voyait rien à redire à ce que proposaient Garrus et Mordin. Le Salarian et sa protégée seraient sous bonne garde. Ainsi, les Turians pourraient assurer sa sécurité tout en lui offrant un matériel performant. Elle laissa Garrus s’occuper de joindre son contact sur Palaven. Comment il avait réussi à obtenir la protection du Primarch était une question que Shepard aurait bien aimé lui poser. Au vu de la manière dont il avait abordé ce sujet, c’était un ancien lien, quelque chose que Garrus avait sans doute renié. La situation actuelle avait fait qu’il n’avait pas forcément le choix. Il espérait que le haut citoyen accepte de les aider. Le sens du devoir était la règle numéro un chez les Turians. Restait juste à croiser les doigts pour que le Primarch comprenne le devoir qu’avait Shepard ainsi que son sens de l’honneur et ce serait bon. Peu importait le reste, tout était permis chez les Turians, tant que cela ne les détournait pas de leur devoir envers les autres.
Le Commander redoutait quand même la suite des événements. Cela signifierait-il qu’il lui faudrait se séparer de Garrus ? Cela lui semblait quelque chose d’impossible. Elle allait se sentir perdue sans son ami. Celui qui couvrait ses arrières, avec son sérieux et son humour pince-sans-rire. Elle secoua la tête. Peut-être ne serait-ce pas nécessaire d’en arriver là. Elle ne lui imaginait pas d’autre rôle que de se battre à ses côtés jusqu’au bout.

 

Elle quitta le laboratoire. Encore une nouvelle destination. C’était donc ça, ce qu’elle devait faire. Sillonner la Galaxie afin de préparer le maximum de monde au combat. De faire en sorte que les forces s’unissent pour qu’ils puissent avoir une chance de s’en sortir, de survivre. Elle qui n’était pas très diplomate. Elle ne savait pas trop quoi en penser.
Miranda l’attrapa avant qu’elle n’ait pu aller nulle part. Le Commandant en second semblait contrarié. Peut-être était-elle tombée sur un os lors de son décryptage ? Toutefois, une fois qu’elle fut introduite dans son bureau, le sujet de conversation fut tout autre.
L’ancien officier de Cerberus lui parla de Joker. De son comportement semblable à de la folie pure. Du fait qu’il n’ait pas obéi à ses ordres. Pourtant, c’était bien clair. Shepard à terre, c’était à elle, Miranda, que revenait le commandement du Normandy. C’était bien comme cela que ça se passait dans l’Alliance, non ? Pourtant, le pilote n’avait pas prêté attention à ses prérogatives et n’en avait fait qu’à sa tête, risquant leurs vies à tous. La première chose que Shepard aurait dû faire, toujours selon Miranda, aurait au moins été de lui passer un savon. De s’assurer qu’il ne recommence pas.
Shepard eut du mal à ne pas sourire ironiquement. La première chose qu’elle avait faite concernant son pilote avait été de s’envoyer en l’air avec lui. Il était donc forcément malvenu qu’elle en touche un mot à Miranda.
Voyant qu’elle ne répondait pas, limite qu’elle n’en avait rien à foutre de ce qu’elle pouvait bien dire, le Commandant en Second se leva de sa chaise, légèrement furieuse.

« Shepard, je ne vous cacherais pas que je suis choquée par votre attitude. Vous allez laisser votre pilote s’en tirer sans aucune sanction disciplinaire alors qu’il a fait preuve d’insubordination ? Est-ce toujours ainsi ? Tout le monde a le droit à ce traitement de faveur ou est ce juste réservé à votre toutou volant ? »

Lucy coupa court à cette tirade avant qu’elle ne soit tentée de devenir désagréable.

Toutou volant.

Était-ce donc ainsi que Miranda considérait l’un de ses meilleurs éléments ? Celui qui venait juste de sauver Shepard et son équipe à terre d’une morte certaine ? Elle débloquait sérieusement.

Shepard ne se gêna pas pour lui dire.  Elle eut une sorte de grognement et fit un bruit qui ressemblait à un rire déplaisant. « Vous auriez fait quoi, à sa place pour nous récupérer ? Vous avez vu une autre alternative dans votre brillant cerveau génétiquement parfait ? »

Miranda ne répondit pas, mais la regarda d’un air suspicieux. Bon, elle était peut-être allée un peu loin avec ses mots. Elle était là, tout le monde s’en était sorti, le Normandy aussi et ils avaient désormais un nouvel objectif. Pourquoi la faisait-elle chier avec l’attitude de Joker ? Le fait d’avoir ignoré ses ordres avait donc touché à ce point son ego ? La fin avait largement justifié les moyens, non ? Lucy prit une profonde inspiration, tentant de maîtriser son ressenti. Ressenti mêlé de peur et de reproche. « Bon, je vais lui parler. Histoire qu’il vous écoute quand même un peu, dit-elle avec un sourire amusé. Du moins quand ça dépasse son champ de compétence », ajouta-t-elle en marmonnant. Miranda venait de l’énerver. Voilà qui n’allait pas la détendre du tout.

Miranda hocha la tête silencieuse. Les deux femmes se dévisagèrent. Le Commandant en Second croisa les bras.
« Je pensais que vous ne laisseriez pas vos sentiments influencer votre jugement. » dit-elle d’un air suffisant.
Shepard leva un sourcil. Elle n’appréciait pas ce ton moralisateur. Peut-être même légèrement déçu. Shepard se demanda soudain si Miranda ne la considérait pas comme sa création, sa chose qu’elle avait ramenée à la vie et qu’elle n’arrivait plus à contrôler. Elle aurait dû s’y attendre. Shepard restait Shepard.

« Je vous demande pardon ? » s’irrita-t-elle.

Miranda pencha la tête avec un sourire étrange sur le visage.

« Vous l’aimez, n’est-ce pas ? »

Le visage de Shepard prit une expression de stupeur. Elle se sentit rougir jusqu’aux oreilles. Se pouvait-il que cette petite fouineuse d’EDI… L’officier de Cerberus continua sur sa lancée.

« Le lieutenant Moreau. Vous l’aimez », insista-t-elle.

Lucy réfléchit à toute vitesse. Elle devait la jouer fine. Elle ne voulait pas que le moment qu’elle avait passé avec Jeff ne se sache. Pas avant qu’elle soit au clair avec elle-même. Merde, ça ne regardait qu’elle !

« Je ne vois pas en quoi cela vous regarde. Vous dépassez les limites, Lawson », s’exclama Shepard. Elle se redressa et lui fit face. Mentir était la meilleure des défenses. « Je ne vous permets pas de pareilles insinuations. Comme vous le savez, le Lieutenant Moreau est un de mes hommes. Je suis son supérieur. Vous connaissez les règles. »

Miranda eut un petit rire.

« Les règles vous importent quand ça vous chante, Shepard.

— Je sais parfaitement ce qu’il convient de faire avec mes hommes ! Nous sommes des soldats ! Il y a une hiérarchie à respecter.», s’emporta Lucy, hors d’elle. Comment osait-elle lui parler de ça ? Qu’est-ce qu’elle cherchait, à la fin ? Elle était mal placée pour parler de sentiments, de loyauté ou de règles.

« Et bien que le Lieutenant Moreau la respecte ! »

Shepard soupira. Elle ne comprenait pas l’acharnement de Miranda concernant Joker. Elle était blessée dans son orgueil, c’était certain. Elle pensait avoir gagné sa confiance, sa loyauté. Pourquoi l’attaquait-elle ? Pour avoir montré un peu de faiblesse en laissant son pilote tranquille après qu’il lui ait sauvé la vie ? Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ? Cela ne cadrait pas avec l’image qu’elle donnait ? Ah, l’image… Vaste fumisterie.

« S’il vous avait écouté, sans doute ne serais-je plus là pour avoir cette conversation avec vous. »

La réplique claqua dans l’espace du bureau. Miranda resta interdite ; Shepard, amère.

« Cette conversation est terminée », dit-elle durement avant de tourner les talons, hors d’elle. Qu’est-ce qu’elle pouvait emmerder Miranda. Elle et ses principes à la con !

 

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