Chapitre douze

Grondement au loin. Respiration erratique. Tremblement imperceptible de la main. Déglutition.
Un sillon de sueur sur le visage.
Inspiration.
Détente des muscles instantanée. Course folle. Zigzag. Un cri indistinct. Une clameur sourde comme un gémissement, quelque chose de métallique qui se déchire.  La chaleur du laser évité de justesse.
Temps de réaction : quelques millièmes de seconde. Un de plus et c’était la mort assurée.

 

L’air de Tuchanka la prit à la gorge. Quand avait-elle perdu son casque ? Elle s’habituait petit à petit à la faible teneur en oxygène et la présence en quantité non négligeable de métaux lourds, mais elle se sentait encore handicapée. Elle suivait la haute silhouette de Wrex qui se coulait parmi les dénivelés. Elle savait Garrus pas trop loin d’elle. Quant à Vega, il était collé à ses pas et ne la quittait pas. Elle n’eut même pas le loisir de se plaindre de son excès de zèle, une nuée de Husks venait de les prendre en chasse.

Cette « génération »-là était bien pire que tout ce qu’ils avaient pu affronter.

 

Les Reapers ne s’étaient pas contentés de corrompre la chair humaine. Ils avaient poussé leurs expériences à d’autres espèces. L’énorme Krogan réduit à l’état d’abomination par l’ennemi ne leur laissait pas le champ libre. Et les silhouettes de ceux qui se trouvaient derrière lui n’allaient pas arranger leur situation. Il fallait foutre le camp de là. Elle suivit du regard le tir de Wrex visant l’une des immondes créatures. Malgré la puissance mise dans ce coup, elle n’endommagea qu’à peine l’assaillant. Shepard pesta entre ses dents et courut vers un point plus éloigné afin de pouvoir avoir un angle de tir plus large.

« C’est foutu, Commander, il faut se replier ! »

La voix de James couvrait avec peine le vacarme ambiant. Chaque pas des Reapers faisait vibrer l’air à un seuil à peine soutenable. Il était difficile de ne pas être tenté de se terrer dans un coin en se bouchant les oreilles. Toutefois, Shepard était une combattante d’élite. Elle avait appris à faire abstraction de certains de ses sens pour survivre. Inconsciemment, elle fit en sorte de ne pas avoir besoin de son ouïe quand un Reaper progressait. Chose peu aisée, mais indispensable. Fort heureusement, ils n’avançaient pas vite.

Elle n’avait pas eu le temps d’analyser ce qu’elle ressentait en faisant véritablement face à l’envahisseur. Sovereign n’était rien à côté de ça. Un tout seul, c’était finalement ridicule. Il devait y avoir une dizaine de ces salauds dans son viseur. Vega avait raison. Tuchanka était foutue. Il n’avait fallu que quelques heures pour que les Reapers viennent tout détruire. Un pas de ces créatures monstrueuses pouvait réduire une cohorte de Krogans en bouillie infâme. Les quelques rescapés étaient traqués par les Husks quand les cadavres n’en devenaient pas eux-mêmes. C’était un miracle que leur petite équipe s’en soit sortie sans égratignures. Ceux qui avaient trouvé refuge dans les tunnels étaient poursuivis comme des rats et ils en faisaient partie. La mise à nue des galeries n’avait pas amélioré leur situation. Il fallait fuir. Fuir ou c’en serait fini d’eux. C’était tout ce que souhaitait Shepard. Elle savait que Wrex n’abandonnerait pas. C’était sa planète. C’était son peuple. Il périrait avec eux. Le Krogan était borné. Elle pouvait comprendre ce besoin viscéral, cette soif d’aller jusqu’au bout, de se battre jusqu’à son dernier souffle. Pourtant, elle devait le sortir de là. Elle était venue pour ça, non ? Pour lui venir en aide. Oh naïveté puérile ! Comment pouvait-elle avoir la prétention de pouvoir l’aider face à des créatures si gigantesques que personne n’avait jamais réellement vaincu ? Il avait fallu toute une flotte pour venir à bout d’un seul. Alors une dizaine…

 

Une simple escouade. Une simple poignée qui avait le pouvoir de mettre à terre une nation entière de guerriers nés. Un peuple qui avait dû être mis sous embargo à cause de sa dangerosité. Et qui était en train de s’éteindre sous le pas puissant de monstres ni organiques ni mécaniques. Des aberrations.

Pressant l’allure, Shepard rejoignit Wrex qui s’était immobilisé. Elle se posta aux côtés du Krogan, consciente qu’elle se mettait à découvert, à portée de l’ennemi. Elle n’avait pas le choix. Wrex était le guide de son clan. S’il ne se mettait pas en première ligne, quel genre de chef faisait-il ?

« Wrex, il faut foutre le camp ! » s’époumona Shepard, tentant de couvrir le bruit de la mitraille et le fracas produit par le pas des Reapers.

Le Krogan ne répondit pas. Son regard restait fixé droit devant lui comme s’il réalisait seulement maintenant l’étendue des dégâts. Sa respiration était erratique. Ses narines frémissaient à chaque inspiration. Il eut un bruit de gorge, comme une sorte de rire méprisant. Il descendit de son poste d’observation sans daigner répondre. Shepard se laissa glisser sur la pente pour le suivre. Elle ne devait pas le lâcher. Il devait battre en retraite. Quitte à devoir lui tirer dessus pour qu’il déclare forfait. La peur lui vrillait les entrailles, mais elle ne lâcha pas. L’idée même que la Terre devait sans doute être dans le même état que celui dans lequel allait se trouver Tuchanka était sclérosante. Elle chassa cette pensée. C’était une réalité, une vérité avec laquelle elle avait du mal à composer. Toutes ces vies perdues. En cela, elle comprenait Wrex même si elle n’était pas native de la Terre, elle pouvait se mettre à sa place. Elle envisageait l’immense gâchis que cela représentait. Son espoir d’unir son peuple sous les couleurs du clan Urdnot partait en lambeaux juste sous ses yeux. Un cauchemar n’aurait pas été plus réaliste. Sans doute même, Wrex n’aurait jamais pu imaginer à quel point le pouvoir de destruction des Reapers était énorme. Shepard elle-même avait fini par se rendre compte qu’elle l’avait largement sous-estimé.

« Wrex… Ça ne sert à rien » insista-t-elle.

Oui, elle, le Commander Shepard était en train de renoncer. De songer à quitter le champ de bataille. Mais qui était-elle pour émettre une telle idée à celui qui se battait jusqu’à son dernier souffle pour protéger sa terre ? Même si Tuchanka avec son atmosphère nocive, sa radioactivité dangereuse, son écosystème stérile était une planète tout ce qu’il y avait de plus hostile, elle restait la terre natale de Wrex et il ne pouvait y renoncer. Alors, Shepard présenta le problème autrement. Tel qu’elle le concevait. Se replier, ce n’était pas abandonner. C’était reculer pour mieux sauter. C’était soigner ses blessures, mettre sur pied un plan d’attaque afin de revenir faire la peau à ces salauds. C’était une stratégie. Pas une fuite. Pas une traitrise. Elle savait que Wrex n’allait pas être facile à convaincre. Mais à bien observer son regard qui balayait le champ de bataille, elle savait qu’il y avait une brèche dans laquelle elle devait s’engouffrer. Elle devait jouer sur la soif de vengeance dont pouvaient faire preuve les Krogans bien plus que n’importe quelle autre espèce de la galaxie. Elle devait réfréner son côté jusqu’au-boutiste pour lui laisser entrevoir une chance de revanche.

Elle lui fit signe, chercha à attirer son attention. Elle lui parla de Presalia, de ce qu’elle avait fait avec la chercheure asari. Elle n’avait pas eu le temps de le faire, largué en Shuttle en plein milieu des Reapers. Retrouver Wrex au milieu de tout ce merdier avait été un exploit. Ne pas se faire tuer tout de suite en était encore un autre.
« Shepard » finit par dire le Krogan. « Je pensais que vous étiez venu pour aider.
— C’est ce que je suis en train de faire, riposta le Commander. Merde, Wrex, je ne vois franchement pas en quoi vous faire descendre va changer quoi que ce soit pour Tuchanka ! »

Le Krogan claqua sa langue d’un air menaçant. Wrex était un Leader, il devait voir au-delà. Au-delà de ce qui était visible, voir plus loin que la bataille qui se déroulait devant ses yeux et qui, à l’heure actuelle, était perdue d’avance. Mais elle n’était peut-être pas perdue définitivement. Un infime espoir. Une espérance de fou était à peine perceptible. À peine. Toutefois, elle était bien là. Toute petite. Fragile. Pouvant reposer sur une illusion. Peut-être longue à transformer pour qu’elle puisse agir avant qu’il ne soit trop tard.

Mais Shepard avait tout au fond d’elle cette espèce de naïveté un peu opiniâtre qui faisait d’elle l’acharnée qu’elle était au combat. Parce qu’elle n’abandonnait jamais. Ou temporairement pour mieux revenir. Pour surprendre son adversaire qui pensait l’avoir mise à terre. Elle se battait toujours avec cette énergie qui ressemblait parfois à du désespoir. Comme face aux Collecteurs. Mais c’était pour cela qu’ils avaient réussi ce que beaucoup avaient pensé être impossible. Alors vaincre les Reapers ? C’était juste quelque chose que d’autres pensaient également impossible. Mais depuis qu’elle avait vu Presalia, Shepard ressentait que l’horizon n’était peut-être pas aussi sombre. L’abattement dont elle avait pu faire preuve auparavant commençait à s’étioler. Elle voulait y croire. Elle voulait aller au bout. Au moins pour voir si cette folle espérance avait une chance de se concrétiser. Elle commençait à retrouver le feu qui s’était un peu éteint faute d’inaction sans doute. Shepard craignait plus que tout de scléroser en restant sans rien faire.

Elle chercha les mots pour convaincre Wrex. Ne les trouva pas. Vega la poussa sur le côté, balaya un Husk qui avait réussi à atteindre le promontoire où ils se trouvaient. Wrex posa les yeux sur le cadavre de l’abomination. Un Krogan réduit à l’état de chose innommable, un horrible ersatz de qu’il était avant, un fier guerrier de sa race.

Qu’allait-il rester des Krogans si Tuchanka tombait ? Certes, il y avait des individus disséminés dans toute la Voie Lactée mais le plus gros était quand même sur la Planète mère. Et il était en train d’être réduit à néant. Shepard devait jouer sur cette corde-là. Elle savait que l’une des plus grandes aspirations de Wrex était la reconstruction de la grandeur de son peuple. Il ne parviendrait à rien s’il persistait à faire se suicider ses guerriers.
Sans parler de Naxia. Et Mordin.

À peine arrivée, Shepard avait pris des nouvelles du Salarian et de sa protégée. Le scientifique était très efficace, il avait tout de suite pris ses précautions et s’était réfugié dans un ancien abri construit lors d’une des nombreuses guerres intestines kroganes quand il y avait encore des femmes et des enfants à protéger. Une ruine, certes, mais elle avait résisté à l’assaut pour un temps. Maintenant, Mordin et Naxia les attendaient dans le Shuttle dans une zone protégée. Shepard espérait que sa cachette n’avait pas encore été trouvée par les Husks. Malgré son caractère impétueux et batailleur, le Salarian ne tiendrait pas longtemps face à eux.

Il fallait qu’elle abatte cette carte, qu’elle face sentir l’urgence de la situation à son ami. Elle posa sa main sur son bras, chercha les mots justes, ceux qu’elle savait qu’ils feraient mouche.
Mais Wrex s’entêtait, chassa la main réconfortante d’une secousse.

Shepard suivit son regard qui balayait le champ de bataille. Le chaos s’étalait devant leurs yeux. Les tirs, les rayons mortels des Reapers qui vomissaient sans tarir des milliers de Husks repoussants, dégoulinant le long des veines rocheuses, se déversant dans les orifices d’une planète déjà ravagée par tant de conflits qui l’avaient défigurée. Elle savait que Wrex cherchait quelque chose dans ce désordre qui pourrait démonter tous les arguments de Shepard. C’était peine perdue. Il s’ébroua.

Puis, il tourna le regard vers elle. Vers l’humaine si petite, si menue comparée à lui, l’immense, l’imposant Krogan qui avait vu bien plus de bataille qu’elle. C’était une branche frêle qui se dressait au milieu des amas rocheux de Tuchanka. Il savait qu’elle ne cédait pas, qu’elle était inflexible. Elle n’abandonnerait pas. Qu’à travers ses paroles, il savait qu’elle lui promettait vengeance. Il ne lui fallait que de la patience. Et de la crédulité. Shepard vit dans le regard de Wrex qu’il répugnait un peu à laisser le sort des siens aux mains d’une humaine, fut-elle le Commander Shepard. Elle put lire le dilemme dans ses yeux, cette partie de lui qui voulait lui laisser une chance, qui voulait se reposer sur elle, car il était las de se battre contre un ennemi qu’il ne pouvait vaincre.

Il céda. Il la regarda longtemps sans mot dire. Elle se contenta de hocher la tête. Il émit un grognement avant de partir à toute vitesse vers les restes des bâtiments qu’il avait mis tant de peine à faire reconstruire. Un vestige de la gloire passée des Krogans, tombé à cause des querelles intestines, réduit à néant par l’envahisseur. Shepard s’élança à sa suite, talonnée par Garrus et Vega. Ils croisèrent quelques individus qui se joignirent à eux.

Wrex héla Shepard, lui fit signe d’aller rejoindre son Shuttle. Ils partiraient par leurs propres moyens. Wrex émit un drôle de hurlement, quelque chose d’innommable, une modulation de sa voix qu’elle n’avait jamais entendue. Elle comprit quand, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, elle vit tous les Krogans encore vivants se ruer vers les bâtiments éventrés. C’était une sorte d’appel. Un appel ancestral, rassembleur. James poussa Shepard pour quelle presse le pas. Que n’avait-il raison. Dans le coin de son champ de vision, elle vit un Reaper approcher les bâtiments. Au vu de sa vitesse, les trois équipiers auraient à peine le temps de se jeter dans le Shuttle et de quitter le sol de Tuchanka. Sans parler des Husks s’agglutinant à ses pieds…

« Il faut accélérer, Shepard ! »

Garrus poussa encore une fois Shepard. Ses muscles n’étaient que douleur, ses poumons brûlaient, mais il fallait qu’elle tienne. Elle savait que le moindre fléchissement serait la fin pour elle et ses équipiers. Alors, elle ravala le sang qui coulait dans sa gorge et elle piqua un sprint jusqu’à l’amas rocheux où elle avait caché son véhicule. Parmi le tumulte environnant, elle reconnut le vrombissement du moteur. Mordin avait eu la présence d’esprit de mettre le contact, ayant sans doute vu dans le radar, les trois spots lumineux qui indiquaient que Shepard et ses acolytes approchaient. Shepard se jeta à l’intérieur du Shutlle tandis que Vega noyait les Husks qui fondaient sur eux sous les tirs de son fusil, épaulé par Garrus.

À peine le Turian avait-il fermé la porte que Mordin fit décoller l’engin.
La tête rejetée vers l’arrière, Shepard happa l’air conditionné du Shuttle, tentant de soulager ses poumons brûlés.
« Commander. »
Pas le temps de souffler. Même si les Husks avaient été éconduits, les Reapers étaient encore mortels dans les airs. Mordin n’était pas le pilote le plus confirmé du Shuttle. Il n’avait jamais été tendre avec les commandes et ses prises de directions avaient toujours été hasardeuses. Shepard n’était pas plus douée malheureusement. Elle ne put s’empêcher de penser que Joker aurait été des plus utiles. Elle chassa vite l’image de son pilote de son esprit. Ce n’était pas le moment de songer à lui alors qu’ils étaient dans une situation des plus dangereuses. Ni à ce qu’il lui avait dit avant qu’elle ne soit larguée en plein enfer.
Ce fut alors que Vega fit signe au Salarian de lui laisser la place. Ce dernier perdait son sang-froid, à en juger par le débit de ses paroles qui avait considérablement augmenté. Il laissa volontiers les manettes au Lieutenant. Shepard l’observa perplexe, serrant inconsciemment son fauteuil. Cependant, Vega montra qu’aux commandes du Shuttle, il était foncièrement bon. Meilleur que sur Rannoch. Comme s’il avait fait ça toute sa vie. Shepard ne put cependant s’empêcher de serrer son fauteuil à en faire blanchir ses jointures. Le Lieutenant slalomait entre les Reapers avec une facilité déconcertante que cela en était vicieux.

L’aisance du pilote n’était hélas pas tout et ils étaient loin d’en être sortis. Appuyant sur son émetteur auriculaire, elle se mit en contact directement avec Joker. Le Shuttle fit une embardée. À ce rythme, ils ne tiendraient pas longtemps. Encore, une fois, elle allait compter sur le génie de son pilote. En espérant qu’il ne la déçoive pas. Ce serait franchement mal venu. Après ce qu’il lui avait balancé à la figure, il avait une sacrée raison de la ramener au bercail.

 

Joker tapotait impatiemment sur son accoudoir. Son regard était rivé sur le moniteur qui affichait la position de l’émetteur de Shepard. Il n’osait même pas cligner des paupières. Ses yeux brûlaient. C’était ridicule, mais il avait peur que s’il se permettait de fermer les yeux, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, le signal ne disparaisse. Il ne pouvait s’empêcher se sentit cette angoisse sourde qui formait une boule dans son estomac. Ce petit spot sur l’écran, c’était le seul moyen de savoir que Shepard était en vie, là, sous cette énorme atmosphère écrasante. Tuchanka n’avait jamais paru aussi hostile. Les mouvements dans les couches de la haute atmosphère, d’habitude peu mouvante, montraient une activité intense à la surface. Quelques explosions, les plus fortes, se voyaient depuis l’espace. Joker déglutit. Même s’il savait qu’elle n’avait pas le choix, il détestait savoir Shepard en bas. Ce n’allait pas être la seule fois où elle allait faire directement face aux Reapers. Il le savait. Il l’avait toujours su.
Mais les mots étaient sortis de sa bouche tout seuls. Impossible de faire marche arrière. Il revit son visage surpris. Il la revit se retourner sans rien dire. Et lui… con comme il était, il n’avait rien trouvé de mieux à dire. Comme si Shepard n’était pas suffisamment emmerdée avec les Reapers… Il avait donc fallu qu’il en remette une couche. Alors qu’elle allait affronter leur pire ennemi. Pourquoi n’avait-il donc pas pu fermer sa grande gueule ?

Il fronça les sourcils. Ce n’était pas le moment à l’immense connerie qu’il avait dite.
Soudain, il retint imperceptiblement sa respiration. Le spot de Shepard s’était mis à accélérer subitement. À une vitesse impossible à atteindre pour un être humain. Il sut alors qu’elle avait atteint le Shuttle et qu’elle préparait à évacuer. Il ne put cependant pas laisser libre court à un quelconque soulagement. La partie était loin d’être jouée. Il se redressa dans son fauteuil, commença à préparer la manœuvre d’extraction. Fort heureusement pour lui, le débarquement en masse des Reapers avait mis hors d’usage le système de surveillance que l’Alliance avait installé autour de la planète. Il ne s’était pas imaginé devoir esquiver les tirs tout en récupérant le Shuttle. Il ne pouvait pas faire de miracles non plus.

EDI signala que Shepard venait d’entrer en communication avec lui.

« Commander ? » dit-il. Il n’avait pu empêcher sa voix de croasser sur ce mot. Il avait la gorge sèche. Il déglutit. Il devait calmer l’angoisse sourde. Il inspira, tentant d’oublier le bruit entêtant du sang battant dans ses tempes. S’il paniquait déjà à cause de ça, qu’en serait-il quand elle devra affronter directement ces connards ? Il n’allait pas tenir. Et il était hors de question qu’il flanche. Il avait déjà déconné à bloc. Pas la peine de merder encore plus.
Shepard nota sans doute son hésitation, car elle l’appela une seconde fois. Le ton était concerné. Il réussit même à y déceler une note d’inquiétude. À cause de lui ? Non. Était-elle gênée de lui parler après son dérapage ?

Sans aucun doute, c’était sa propre situation qui l’effrayait. Elle était en mauvaise posture, là, en bas. Comment pouvait-il en être autrement ? Il devait la tirer de là. Vite. Pour ne plus entendre cette crainte dans sa voix. La mettre en sécurité. Voler à son secours. D’habitude, il aurait ri de devoir jouer les chevaliers pour elle. Pas cette fois-ci. Il passa sa langue sur ses lèvres sèches, signala à Shepard qu’il était tout ouïe. Il savait qu’elle comptait sur lui, qu’il ne devait pas faillir, car elle pouvait y passer. C’était à lui de jouer, d’assumer le rôle de celui qui assurait. Après ce qu’il lui avait lancé à la figure, il ne pouvait pas se débiner.

« OK, soyez prêts. Dites à Vega que j’arrive. EDI vous passe les coordonnées du point d’extraction. »

L’Intelligence Artificielle transmit les données. Elle avait triangulé la meilleure position possible pour récupérer le Shuttle. Joker avait dû s’en remettre à elle. Même si c’était encore une manœuvre risquée, les probabilités d’échec étaient les moins élevées selon les calculs d’EDI. C’était à lui de ne pas se louper. Il avait déjà dû faire pire. Ce n’était pas la cascade la plus difficile qu’il n’avait jamais eue à faire. Il fallait juste mêler rapidité et précision. Ce n’était pas insurmontable pour lui. Il prit entièrement les commandes du Normandy. Il devait se sentir seul aux manettes, car rien ne devait perturber sa manœuvre. Il ne dysfonctionnerait pas. Il savait qu’EDI n’aimait pas qu’il lui coupe les accès aux commandes, mais dans ces cas-ci, il voulait être seul. Avoir le contrôle total. C’était dans ces conditions qu’il était le plus performant.

Il se mit à pianoter à toute vitesse sur ses écrans. La sueur commençait à perler sur son front, il sentit la chaleur irradier sous sa casquette. Ses traits se tendirent. Serrant les mâchoires il fit plonger le Normandy droit vers la surface de Tuchanka. Rapidité et précision. Il vérifia les senseurs, l’angle était bon. Accélérant, il effectua une rotation du vaisseau afin d’appréhender au mieux l’approche. Il risqua un coup d’œil à l’écran de contrôle qui pistait Shepard. Elle approchait du point de rendez-vous. Une alarme explosa dans ses oreilles. Il eut juste le temps de faire plonger à nouveau le Normandy. Le rayon lumineux perça l’atmosphère et effleura le vaisseau.

« Putain ! »

Il pesta entre ses dents, dut recalculer la trajectoire. Son taux de stress augmenta d’un cran. Il prit la peine d’éponger son front moite.

« Allez… » Le Normandy pénétra dans l’atmosphère de Tuchanka à une vitesse vertigineuse. Joker savait qu’il ne fallait pas atteindre une certaine vitesse. Il était dans la limite haute. Il n’avait pas le choix. La rapidité était la clé de la réussite de l’extraction. Une autre alarme retentit. EDI signala que les boucliers de protection étaient en surchauffe à cause des frottements de l’atmosphère chargée en particules. N’ayant aucune visibilité, Joker dut se fier aux seuls senseurs. Il naviguait quasiment à l’aveugle. Il se concentra sur ses écrans, le sang battant plus que jamais à ses tempes, la douleur explosant dans son crâne. Il passa outre.
Sur l’écran de contrôle, il vit que Shepard était arrivée. Il n’avait pas beaucoup de temps devant lui. Les Reapers allaient la repérer. Si elle restait trop statique, elle était une cible facile. Il ne lui restait que peu de temps avant de l’extraire.
Tout à coup, l’atmosphère se déchira. Il volait désormais à la surface de Tuchanka. Il n’eut pas le temps d’analyser le chaos ambiant ni de s’inquiéter du nombre impressionnant de Reapers. Il avait un objectif, un but et il s’y tenait. Il avait autre chose à faire que de s’inquiéter des Reapers et du merdier qu’ils faisaient. Il frôla les pics abrupts, s’enfonçant dans le défilé où Shepard l’attendait. Il poussa une exclamation qu’il contint à peine entre ses dents. Dans sa ligne de mire, le Shuttle progressait difficilement. Ainsi qu’une masse grouillante de Husks. Le pilote mordit l’intérieur de ses joues. Il savait ce qu’il lui restait à faire. Joker fit sauter les verrous de sécurité du hangar, provoquant le hurlement d’une nouvelle alarme. Il devait extraire le Shuttle en pleine course. Pas le choix. Il dépassa le véhicule.

« Shepard ! » s’écria-t-il dans le microphone. « Continuez à avancer ! »

Il approcha encore le Normandy du sol, degré par degré. Les alarmes explosaient à ses oreilles, mais il réussit à les ignorer, concentré à l’extrême sur sa manœuvre. Les vibrations augmentaient au fur et à mesure qu’il approchait le sol. Lancé à pleine vitesse, l’échec serait synonyme de mort. Il en était pleinement conscient. Si conscient qu’il transpirait désormais à grosses gouttes. Il respirait difficilement, les mouvements de sa cage thoracique étaient saccadés, douloureux. EDI ne cessait de lui dire des ordres et des contre-ordres qu’il n’écoutait pas. Il savait qu’il pouvait le faire. Il devait récupérer Shepard. Peu lui importait de briser un ou deux boucliers. Les alarmes, EDI, ou même Lawson qui était remontée à la passerelle en lui hurlant dessus, ne pouvaient le faire changer d’avis.

Il se retint de leur dire de la fermer. Il n’avait pas d’énergie, de concentration à gâcher pour ça. Il était entièrement focalisé sur le Commander. Avisant enfin le moment où il put ralentir, il signala à Shepard de foncer à pleine vitesse vers la porte ouverte du hangar. C’était une manœuvre plus que délicate, il devait calquer sa vitesse sur celle du Shuttle en lui laissant toutefois la possibilité de pénétrer dans la soute. Quelques mètres suffirent. Le premier essai fut un échec.

James fonçait à toute allure dans le défilé. Shepard, abasourdie, ne pouvait que lui faire confiance pour réussir à faire entrer le Shuttle dans le Normandy. Lui faire confiance. À lui et à Joker. Son regard était hypnotisé par le Normandy. Là où son imbécile de pilote manœuvrait le plus dangereusement du monde. Elle avait retenu une exclamation quand le vaisseau avait frôlé le sol. Elle savait qu’une fausse manœuvre engendrerait la perte du Normandy. Leur perte à tous. Elle visualisait bien Joker, les traits tirés, concentré, jurant entre ses dents. Il avait sûrement désactivé EDI pour pouvoir faire ce genre d’acrobaties. Jamais l’IA n’aurait toléré ça. Elle ne savait pas si elle devait penser de lui qu’il était complètement cinglé. Il avait un grain, c’était évident, mais elle n’aurait jamais pensé que ce pouvait être à ce point-là.
Le cœur cognant furieusement dans sa poitrine, elle ferma les yeux une demi-seconde pour en pas voir le tir qu’évitait James. Cette demi-seconde suffit à entrevoir dans son esprit l’image de Joker. Joker au regard concerné qui lui avait attrapé la main avant qu’elle ne descende dans le hangar. Elle l’avait laissé faire, lui serrant même gentiment les doigts en lui assurant qu’elle reviendrait entière malgré le tremblement qui avait altéré sa voix. Elle n’avait pas été si convaincante au final. Elle trouvait Joker de plus en plus impulsif et ça commençait à sérieusement l’inquiéter. Ce n’était pas le moment que son pilote flanche. Elle avait besoin de lui.
Le Shuttle fit une nouvelle embardée et Shepard se retrouva propulsée à travers l’habitacle. Garrus l’attrapa et la remit sur son fauteuil.
« Ça va, Shepard ? Vous êtes toute pâle » dit le Turian alors qu’il n’avait pas l’air dans son assiette non plus. À vrai dire, personne dans le Shuttle n’avait l’air persuadé qu’ils allaient s’en sortir. Même Naxia avait perdu de sa superbe.
Shepard passa une main sur son front. Sa vie était entre les mains de James et de Joker. Elle reporta son attention sur le Normandy qui tentait une nouvelle approche pour les récupérer en plein vol.

« Commander… Je vous aime. »
Elle n’avait pas su quoi répondre. Elle l’avait vu furieusement rougir et ses yeux s’étaient ouverts en grand comme si lui-même n’arrivait pas à croire qu’il ait pu prononcer ces mots. Elle s’était détournée de lui, le laissant seul. Ne sachant pas quoi lui répondre, piquant un fard à son tour. Ce n’avait pas été le bon moment. Elle avait une mission.

Dans le Shuttle, Lucy secoua la tête. Elle avait sûrement imaginé ces paroles. Sans doute parce qu’elle n’était pas contre le fait qu’il les lui dise. Peut-être même qu’elle l’avait espéré. Mais, il n’avait pas pu dire ça comme ça, non ? Pas Joker… C’était sûrement une de ses stupides blagues.
Si l’extraction réussissait, elle pourrait mettre cela au clair.

 

Joker savait qu’il fallait retenter l’essai immédiatement après. Le défilé n’allait pas durer indéfiniment. Il éteignit délibérément le bouclier qui protégeait le dessous du vaisseau afin de limiter les vibrations dues aux frottements à sa surface. Le fonctionnement du bouclier était tel qu’il repoussait tout objet s’approchant de lui. Étant près du sol, il y avait un effet de rebond qui gênait la manœuvre. Ce faisant, une des alarmes se coupa, libérant un peu d’espace acoustique.

« C’est du suicide, Moreau ! » éructa le Commandant en Second, les poings serrés sur le dossier du fauteuil. Elle lui hurlait dessus sans discontinuer, lui ordonna d’arrêter ça. Elle avait même tenté de le contourner en donnant des ordres à EDI. Toutefois, l’IA semblait être du côté du pilote et n’avait rien fait contre lui. Elle avait dit faire confiance à l’instinct des humains, concédant même qu’aussi sophistiquée qu’elle puisse être, elle ne pourrait extraire le Shuttle.

Joker ignora royalement Lawson, préparant la seconde tentative de récupération du Shuttle. Il descendit le plus bas possible, ralentit…
Il sentit le véhicule rebondir dans le hangar. Consultant le spot de Shepard, il vit qu’elle était dans le Normandy. Il ferma la soute, poussa un curseur et le vaisseau fit une embardée. Il vit les Husks poursuivre leur course folle à travers le défilé, inconscients de ce qu’il s’était passé. Réactivant le bouclier, il quitta le canyon. Lawson pesta entre ses dents et remonta la passerelle dans l’autre sens en faisant claquer ses talons. Si Shepard était tirée d’affaire, il avait encore à faire. Poussant la machinerie à fond, il arracha le Normandy de la surface tuchankienne.

« Nous sommes repérés, commenta placidement EDI.
— Sans blague ? » pesta Joker entre ses dents.
Là-dessus, il avait besoin de l’Intelligence Artificielle. Il avait donné pas mal de lui-même pour récupérer Shepard, il décida donc de s’appuyer sur EDI pour pouvoir se relâcher un peu.
« Manœuvre d’évitement, EDI. »
Le Normandy fit une embardée soudaine et vrilla. Le faisceau mortel ne passa pas loin. Joker savait qu’il était inutile de chercher à riposter. Il fallait fuir. Le plus vite possible. Il inclina le Normandy à l’angle maximum, augmenta la vitesse afin de passer en vitesse de libération. Jamais il n’avait entendu autant d’alarmes depuis la mission de la base des Collecteurs. C’était l’hystérie dans les senseurs. Il n’arriva pas à se détendre à l’écoute des pas de Shepard remontant la passerelle. Une autre démarche se fit entendre et il serra les dents. James ne quittait pas le Commander d’une semelle. Il devina qu’elle était tendue et un peu chamboulée. Elle se tenait plus fort que d’habitude à son fauteuil comme si elle avait besoin d’un appui. Comme si ses jambes se soutenaient plus son poids. Sachant qu’il était concentré à l’extrême, elle ne lui dit rien. Il n’avait pas besoin d’être distrait à l’instant. Elle se contenta de serrer le fauteuil de toutes ses forces.

Une fois encore, la visibilité se réduit à néant alors que le Normandy pénétrait dans la haute atmosphère. Ce n’était pas pour autant qu’ils étaient tirés d’affaire. Les Reapers tiraient à l’aveugle et chaque salve faisait vibrer le Normandy par sa violence.
Soudain, ils furent propulsés dans l’espace. Joker cligna des yeux pour tenter de soulager la douleur qui irradiait dans ses orbites. Il arracha le vaisseau à l’attraction de Tuchanka, se permettant de se détendre un peu. Ce n’était pas le cas de Shepard qui scrutait l’obscurité qui leur faisait face.

« Et les Krogans ? » se hasarda Vega qui semblait deviner ce qui tracassait la jeune femme.

EDI signala qu’il n’y avait aucun signe d’eux.
Joker risqua un coup d’œil vers Shepard et vit ses traits figés. Elle ne pouvait pas croire que Wrex n’avait pas réussi à s’en sortir. Son regard balayait l’étendue noire. Rien. Pas un vaisseau. Sa mâchoire se contracta.
« Quelque chose approche. »
Joker s’étonna du peu de précision d’EDI. Quelque chose. C’était quoi « quelque chose » ?

Sur les radars, une myriade de petits points venaient de Tuchanka. Pas des tirs de Reapers. Shepard se pencha en avant, regardant à travers le cockpit. Des dizaines de vaisseaux les dépassèrent à toute vitesse. Un petit cri étouffé sortit de sa gorge. Une exclamation heureuse, presque enfantine. Shepard avait un sourire étrange comme un demi-rire qui trahit son soulagement. Wrex s’en était sorti.

« Communication entrante. »
Shepard la prit avec une sorte d’euphorie étrange. Sans doute le stress qui finissait par s’en aller.
Elle salua son ami. Sa respiration s’était emballée. C’était une sensation particulière comme si elle avait pris une drogue. Elle échangea brièvement quelques mots avec Wrex. Le Krogan lui fit part de son intention de se rendre sur Omega afin de préparer sa contre-offensive. Elle ne put pas lui dire grand-chose. C’était un bon endroit pour y rassembler des mercenaires et elle savait que nombre de Krogans y passaient. Il pourrait ainsi étendre un réseau. Elle avait désormais fort à faire également. Il lui fallait trouver un refuge pour Mordin et sa protégée. Le Normandy n’était pas le lieu idéal pour ses expérimentations. Shepard savait qu’elle servait d’argument pour rallier les Krogans à la cause commune. Elle n’allait pas se défaire d’un tel atout. Elle respectait énormément Wrex, mais elle ne partageait pas forcément le même sentiment envers ses pairs. Tous les moyens étaient bons.

La communication s’acheva. D’un seul coup, sans crier gare, les muscles de Shepard se détendirent et elle fit un pas en arrière, chancelant sur ses jambes. Elle sentit la poigne assurée de James la retenir avant qu’elle ne chute.

Son air concerné intrigua Shepard.
« Vous êtes toute pâle, Commander. » lui dit-il comme pour répondre à sa question muette. « Vous devriez vous reposer un peu. Je pense que nous sommes en sécurité. » Elle lui fit un signe pour lui dire que ce n’était rien. Juste le contrecoup des dernières heures. N’importe qui aurait ressenti la même chose. Sonnée, elle secoua la tête et marmonna qu’elle allait voir Miranda.
Elle tapota tout de même l’épaule de Joker, ne sachant quoi trop lui dire. Elle mit toute la chaleur qu’elle put dans ce geste pour lui montrer sa reconnaissance. Immédiatement, James lui emboita le pas.
Joker resta un moment interdit, battit des paupières puis se retourna vers ses écrans. Il rentra les coordonnées d’une destination quelconque, cherchant juste à mettre le Normandy à l’abri en attendant que Shepard décide de la suite. Il chassa la pointe de jalousie qui n’avait rien eu d’autre à faire que de s’insinuer dans son esprit. Ce n’était pas le moment. Ce n’était pas comme s’il venait de sauver Shepard d’une mort certaine. Qu’il avait failli la perdre. Même pas un merci. Il savait que c’était à cause de la stupide phrase qu’il lui avait dite que Shepard n’avait pas été très loquace contrairement à d’habitude. De plus, la présence de Vega en permanence derrière Shepard ne l’avait aucunement encouragé à aborder le sujet. La présence du Lieutenant à bord du Normandy avait quelque peu modifié les us de Shepard étant donné qu’il ne quittait plus le Commander d’une semelle ce qui avait le don de faire rire les autres. Il ne manquerait plus qu’il se mette à dormir devant sa porte. Joker se demanda d’ailleurs si l’idée n’avait pas effleuré l’esprit du nouveau venu. Vega était devenu le chien de garde de Shepard, une sorte d’ombre qui la chaperonnait comme une mère poule. Ça n’amusait pas Joker du tout. De son point de vue, Vega lui volait les temps qu’il passait avec Shepard et ils ne pouvaient plus vraiment « flirter » verbalement aussi souvent qu’ils en avaient l’habitude.

L’avoir vu chanceler, à bout de force, avait ancré en lui cette envie irrépressible d’aller la voir. Il voulait aussi s’excuser pour ce qu’il lui avait dit. Nier. Dire que cela lui avait échappé. Qu’il avait dépassé les bornes. Il savait qu’elle était vulnérable psychologiquement ces derniers temps. Cette guerre ne la laisserait pas indemne. Peut-être encore moins que ses précédentes batailles. Alors, lui, comme un con avait encore ajouté quelque chose. Il avait fait son Kaidan. Ça le mortifiait. Il aurait pu garder ça pour lui. Après tout, il se trouvait stupide. S’il ne voulait pas trop souffrir, il fallait à tout prix qu’il passe à autre chose et qu’il fasse taire son béguin pour son Commander. Pas qu’il lui balance ce genre de niaiseries à la figure.
Mais pour qu’il ait réussir à sortir ces mots, il fallait vraiment que Shepard soit plus qu’un béguin. Plus qu’un fantasme. Il secoua la tête. Il ne pouvait plus concevoir Shepard de cette manière depuis quelque temps.

Il n’avait jamais vraiment eu de relations sérieuses avec aucune femme. Quand il était plus jeune, à la fin de l’adolescence, pas encore très adulte, il était sorti avec quelques filles, mais il s’était rendu compte qu’elles ne l’avaient pas vraiment considéré comme un homme. Elles s’étaient comportées avec lui comme si elles avaient été sa mère. Comme si s’occuper de lui compensait un désir maternel. Il avait été dégouté des femmes pour un moment, se concentrant sur ses études de pilote pour prouver qu’il était capable de faire comme les autres, voire bien mieux que les autres. Puis il était entré dans l’armée. Il était devenu très solitaire, ne liant que peu de relations avec les autres. Il satisfaisait son désir avec des histoires d’une nuit ou des danseurs de bordel. Son arrogance n’attirait pas grand monde.

Jusqu’à ce qu’il fasse partie de l’équipage du Normandy, il n’avait presque pas eu d’amis. Puis, il s’était senti faire partie d’une grande famille, car c’était là la conception du Commander Anderson. Il partagé quelques nuits avec une nouvelle recrue qui l’assistait au pilotage avant que celle-ci n’aille voir ailleurs. Sans doute à la recherche de quelqu’un de plus solide et non un infirme qui restait la plupart du temps immobile sous elle parce qu’il lui était impossible de faire plus. Joker secoua la tête.

Puis, il y avait eu Shepard. La fameuse nouvelle recrue d’Anderson, celle qui était destinée à devenir le premier Spectre humain. Il l’avait entendue avant de la voir. Sa démarche avait attiré son attention, ce pas assuré alors qu’elle avait remonté la passerelle du premier Normandy. Puis il l’avait vue. Elle avait un physique tout ce qu’il y avait de plus banal pour un soldat. Pourtant, elle en imposait déjà à l’époque. Elle avait ce regard droit, cette stature fière et le visage rigide d’un soldat d’élite.

Leurs premiers échanges avaient été ceux d’un supérieur et un subordonné. Quand elle avait obtenu le statut de Commander du Normandy, il avait senti un changement dans son comportement. Elle semblait être plus à l’écoute de ses hommes, même si elle montrait parfois une inflexibilité sans bornes. Elle possédait une loyauté indéfectible envers son équipage et Joker s’était surpris à l’apprécier autant que son ancien supérieur. Puis, les mains libres de tout commandement, quand ils avaient fui la Citadelle et s’étaient rebellés contre le Conseil, Shepard avait pris une nouvelle dimension. Celle d’une figure à suivre sans qu’elle eut à faire le moindre effort, l’identité d’un leader fort, une icône à vénérer. Elle ne semblait pourtant pas en tirer une grande satisfaction.

Elle multipliait ses visites dans le cockpit, lui demandant toujours son avis après chaque mission. Elle le considérait comme l’égal de son équipe qui la suivait à terre. C’était bien plus qu’il n’aurait pu l’espérer, lui l’espèce d’ermite qui passait la majeure partie de son temps aux commandes du Normandy. Leurs échanges étaient amicaux, jamais condescendants. Il appréciait son Commander autant qu’elle semblait l’apprécier, lui. C’était une relation équilibrée. Il savait qu’elle avait le même pouvoir sur chaque membre de son équipage, qu’elle était un Commander apprécié qui savait mettre ses hommes à l’aise. Là où sa féminité aurait pu être un désavantage, elle la sublimait par son aptitude au combat. Shepard était appréciée, aimée même.

« J’aimerais pouvoir la soutenir, être à ses côtés » lui avait dit un jour Kaidan Alenko alors qu’ils partageaient une bière lors d’une pause. Joker avait alors sursauté, surpris par la confidence. Il était conscient que Kaidan avait un cœur d’artichaut, mais il visait bien haut. Trop haut même. Le lieutenant était trop facilement influençable. Joker avait pensé que Kaidan avait mal interprété l’attention que dispensait Shepard à tous. Il s’était senti être privilégié et s’était persuadé que Shepard s’intéressait à lui.

Dès lors, Joker avait remarqué les tentatives de séduction de son collègue vis-à-vis de leur Commander, s’attirant quelques regards moqueurs de la part des membres de l’équipage. Ces derniers avaient même lancé un pari et la majorité avait pensé que Kaidan se ferait jeter par le Commander. Même Joker avait participé dans ce sens, sans doute un peu jaloux de l’audace de son ami. D’ailleurs, il avait préféré éviter le sujet à chaque fois que son camarade l’abordait et louait Shepard que ce soit en tant que soldat qu’en tant que femme. Ce fut à cette époque que Joker avait sans doute commencé à fantasmer sur son Commander. Il avait sans doute été inconsciemment encouragé par le discours exubérant de Kaidan. Ce dernier n’était pas non plus très sain dans son obsession pour Shepard.

Et ce qui avait dû arriver était arrivé. Shepard envoya paître Kaidan et Joker remporta une jolie petite somme. La douceur et la compassion dont pouvait faire preuve Kaidan n’avaient pas touché le cœur du Commander. Kaidan était devenu plus froid avec les autres, digérant mal le fait d’avoir été éconduit. Joker s’était étrangement senti soulagé et ne compatissait qu’à moitié avec son collègue.

Puis Shepard lui avait sauvé la vie et avait perdu la sienne. La culpabilité l’avait rongé. Il s’était rendu à la cérémonie en son honneur et s’était bien rendu compte à quel point Shepard avait été aimée. Kaidan lui avait même mis son poing dans la figure. Mais il avait tenu bon, lui l’infirme, soutenu par ses béquilles et les phrases rassurantes du docteur Chakwas.

Mais une fois seul, il s’était morfondu, avait sombré dans la dépression, privé de ses ailes. Alors quand Cerberus lui avait parlé du projet Lazarus, il n’avait pas hésité. Même lorsqu’on lui avait montré le corps en reconstitution de Shepard. Quand il avait aperçu cet ersatz d’humain qu’on lui avait présenté, il se sentit mal. Coupable. Soulagé. Il savait que si l’expérience réussissait, il aurait à rendre des comptes à son Commander. Mais, en même temps, son horrible erreur serait réparée.

Alors, il avait attendu.

Deux ans.

Deux ans avant que Lucy Shepard ne rouvre les yeux. Quand il lui avait fait face pour la première fois depuis son sacrifice, il avait été à deux doigts de fondre en larmes et de se mettre à genoux devant elle pour qu’elle lui pardonne. Mais il avait sa fierté et Shepard n’avait pas semblé le moins du monde lui en vouloir. Pour elle, deux ans ne s’étaient pas écoulés et elle paraissait simplement croire que tout était comme avant. Elle avait dû faire face à la réalité. Il avait semblé à Joker qu’elle s’était raccrochée à ceux qu’elle connaissait : lui et Chakwas. Pourtant, elle n’avait rien perdu de son aura et était toujours ce symbole de l’espoir de l’humanité.

Mais rien n’y faisait et Shepard paraissait brisée. Il avait surpris de temps à autre la lassitude envahir son visage quand elle venait le voir après chaque mission. La voir ainsi l’avait touché. Il avait songé, non sans ironie, qu’il agissait comme Kaidan et qu’il voulait jouer les bons samaritains. Pourtant, personne ne semblait vouloir voir Shepard autrement que ce leader né, une sorte de messie. Joker était pratiquement le seul à la voir différemment. Comme la Shepard d’autrefois. C’était sans doute ce qui les avait rapprochés. C’était sans doute la raison pour laquelle l’image de Shepard venait dans son esprit chaque fois qu’il se soulageait. Si, au début, il avait un peu honte de penser à son Commander de cette manière, il s’en était fort accommodé. Au fur et à mesure que la mission suicide s’était rapprochée, il avait apprécié de plus en plus sa compagnie, guettant avec espoir le son de ses pas après chaque mission. Shepard lui plaisait, il ne savait trop dire pourquoi, mais il avait espéré qu’un jour, elle s’intéresserait à lui. Et il avait tout gâché en lui disant qu’il l’aimait.

Il l’aimait.

Bon sang.

Il était vraiment dans la merde.

Même s’il savait qu’il allait sûrement se prendre le râteau de sa vie, il décida qu’il ne pouvait pas laisser les choses en l’état. Il devait lui parler. Lui demander de ne pas faire attention et, si c’était possible, qu’elle oublie et qu’ils puissent continuer à se balancer des vannes comme avant.
Il soupira. Rien ne pouvait plus être comme avant. Il avait tout fichu par terre. Et dire qu’il s’était foutu de la gueule de Kaidan.

Il localisa Shepard précisément dans son loft. Lawson avait sans doute voulu jouer les mamans, elle aussi, et avait congédié le Commander qui commençait à flancher physiquement. Il soupira. Vega était avec Jacob. Personne ne semblait être dans le CIC. Où était donc Chambers ? À la limite, cela lui importait peu. Il avait donc le champ libre.

Il passa un doigt sur ses paupières. Récupérer Shepard l’avait éreinté. C’était même physique et au vu de sa constitution, cela équivalait à un bon moment sur le champ de bataille. Il avait les muscles engourdis et des courbatures. Il déplia précautionneusement ses jambes et se redressa lentement. Il grimaça quelque peu sous la douleur. Il n’allait pas devoir tarder à aller voir le doc pour son traitement de fond. Les antidouleurs faisaient généralement leur effet, mais il n’aimait pas en prendre, cela altérait ses capacités mentales. Il n’aimait pas être diminué de cette manière. Il l’était déjà suffisamment physiquement.

Pas à pas, il remonta la passerelle. Il pensa amèrement qu’au rythme où il allait, quelqu’un arriverait et il se ferait prendre. Comment justifier une visite au loft ? Il n’avait rien à y faire.
Puis, il haussa les épaules. Il n’était pas le premier à être monté là-haut. Shepard faisait parfois venir quelques membres de l’équipage pour discuter tranquillement. Sûrement quand elle avait la flemme de descendre. Il avait enfin atteint l’élévateur. La porte s’ouvrit. Personne. Il ne put s’empêcher de soupirer d’aise. Ce n’était pas toujours évident d’être discret dans un vaisseau spatial. La chance lui souriait décidément. Il pouvait donc monter au loft sans problème. Il chancela en entrant dans la cabine, laissa son dos reposer sur la paroi avant d’enfoncer le bouton du dernier étage. Il passa une main sur son visage. Il ressentait une immense lassitude soudaine. L’ascension lui parut longue. Sans doute était-ce l’impatience. Ou la peur. Sa jambe fit des soubresauts. Spasmes douloureux. Il serra les dents, frotta machinalement sa jambe du plat de la main. Ce n’était pas le moment pour son corps de flancher.

La porte s’ouvrit à nouveau et il se retrouva, le cœur battant comme un petit con de collégien, devant la porte des quartiers de Lucy Shepard.

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