Chapitre onze

« Shepard ? »

Liara entra timidement dans le loft. Ce genre d’attitude n’était plus dans ses habitudes. Sans doute le fait de l’avoir « vendue » comme une vache de l’espace lui donnait des remords en cet instant. Le Commander lui fit signe d’entrer. Elle fit pivoter son fauteuil pour lui faire face, délaissant les datapads qu’elle était en train d’analyser. Elle croisa les bras contre sa poitrine et attendit que l’Asari lui dise ce qui semblait la tourmenter.

Cette dernière passa une main sur son front, cherchant ses mots. C’était amusant de voir ressurgir de temps à autre l’ancienne Liara. Elle contrastait tant avec celle qui détenait le rôle de Shadow Broker, cette capacité d’analyse et de décision, ce sang-froid dont elle pouvait faire preuve. Là, à cet instant, elle ressemblait à une gamine prise en faute, un peu gauche. Il ne manquait plus à ce portrait qu’elle se torde les doigts.

« Je ne voudrais pas que vous pensiez que je vous ai proposée comme monnaie d’échange à la légère… Les négociations ont été difficiles. Le docteur Presalia a été dur en affaire. Les crédits ne l’intéressent pas. Son laboratoire est l’un des plus dotés de Thessia. Ses recherches sont hautement considérées par la population de Thessia. Durant les assemblées publiques, il arrive que le sujet de ses expériences soit débattu par quelques dissidents, mais les consensus vont toujours dans son sens. »

À ces mots, Shepard se rappela que les Asaris disposaient d’un système politique particulier. Pas de leaders, de politiciens, juste des assemblées publiques qui se rassemblaient à n’importe quelle heure de la journée pour débattre et prendre collégialement des décisions concernant n’importe quel aspect de la vie sur Thessia. Toute décision devait obtenir la majorité dans les forums publics qui étaient modérés par une intelligence virtuelle spécialement dédiée à ce genre de fonction. Ainsi, tout fonctionnait en communauté. Personne ne décidait pour les Asaris. C’était les citoyens qui se prenaient en main. Sans doute était-ce possible uniquement grâce à la sagesse dont elles pouvaient faire preuve. Shepard songea que ce genre de système n’était probablement pas applicable chez les humains. Ils étaient pour la plupart tellement obnubilés par leurs propres intérêts que chacun chercherait à tirer la couverture vers lui.

« Je sais que l’intrusion de l’esprit est une expérience difficile. C’est un art qui est délicat à maîtriser. Moi-même, je ne suis qu’un piètre exemple de ce qu’une Asari est capable de faire avec l’esprit. Toutefois, le docteur Presalia est si doué qu’elle peut pénétrer exactement là où elle a décidé sans affecter son sujet. Elle n’en est même pas fatiguée comme je pourrais l’être. »

Shepard ne put s’empêcher de froncer les sourcils. Savoir qu’elle allait subir une intrusion dans son cerveau ne lui plaisait pas du tout. Elle avait déjà expérimenté la chose avec Liara et cela ne lui avait pas laissé un bon souvenir. Même si cette dernière affirmait qu’avec quelqu’un de parfaitement capable elle ne sentirait rien, elle n’était pas franchement rassurée. Pas qu’elle craigne la douleur ou quoi que ce soit. Non, elle craignait que le docteur Presalia, une parfaite inconnue ne sonde autre chose dans son esprit que ce qu’elle cherchait. Ses pensées secrètes, sa peur d’être une bombe à retardement, ses sentiments… C’était bien peu de choses face à la perspective de pouvoir recevoir l’aide de cette spécialiste en contrôle de l’esprit, c’était une attitude puérile, mais Shepard ne pouvait s’empêcher de refuser, en son for intérieur, pareille expérience. Toutefois, elle n’avait pas le choix. À la limite, c’était peut-être une bonne chose que ce soit une étrangère qui le fasse et pas quelqu’un qui la connaissait. Si elle savait se taire, ses secrets ne seraient pas divulgués. Elle ne voulait pas imaginer Liara entrant dans son esprit et y découvrir tout ce qu’elle ne disait pas aux autres. Les sensations d’une étreinte se dessinèrent dans ses pensées. Elle secoua la tête pour chasser cette image.

 

« Vous avez fait ce qui vous semblait dans l’intérêt de notre mission, Liara, finit-elle par dire pour rassurer son amie. Allons bon, je m’en tirerais avec une bonne migraine et on n’en parlera plus. »

Liara hocha faiblement la tête. Shepard savait qu’elle s’en voulait encore d’avoir conclu l’accord sans la consulter auparavant. Tant pis. Son initiative avait été salutaire. Elle aurait dû mal à prendre la décision elle-même. Il n’y avait qu’une Asari pour traiter avec une autre Asari.
Shepard préféra changer de sujet et s’enquit de la manœuvre d’approche de la planète Thessia. Au vu du système de filtrage des entrées et sorties du périmètre immédiat autour de la planète, elle lui demanda comment le docteur Presalia allait faire pour qu’ils passent sans encombre. Ils ne pouvaient se faire prendre. Liara sembla rassurée que la conversation prenne une autre direction. Ses traits se détendirent, mais elle afficha maintenant la détermination froide du Shadow Broker.

« Le docteur Presalia nous fait envoyer une navette de son laboratoire, conduite par plusieurs de ses assistants. Nous pénétrerons dans l’atmosphère de Thessia à son bord, dans des conteneurs spéciaux. Ainsi, nous pourrons passer les barrages sans encombre. Nous resterons au sein du laboratoire. Les coordonnées du rendez-vous ne devraient pas tarder à arriver. »
Shepard hocha la tête et remercia Liara. Cette dernière prit congé non sans s’être excusée encore. Shepard ne répondit même pas. Cela n’était pas si important. Non ?

Elle se tourna à nouveau vers son bureau et la pile de datapads qui l’attendait. Il s’agissait des données extraites par Legion sur Rannoch. Rien n’était bien intéressant dans cette masse de relevés météorologiques, de pression, de comptage d’animaux… Rien sur les Geths. Rien que Legion leur avait laissé. Elle savait que le Geth détenait ces informations qui leur étaient vitales. Rien n’était plus rageant de savoir qu’elles étaient à portée mais inaccessibles. Elle ne pouvait pas forcer Legion à les lui livrer. L’intimidation ne fonctionnait pas sur les Geths. Il lui fallait attendre qu’un consensus lui autorise à divulguer la faiblesse des Hérétiques. Pourquoi rechignait-il à lui donner ? C’était un mystère.

Attendre.

Encore.

Shepard commençait à en avoir plus qu’assez. Si ça continuait comme ça, elle allait finir dépressive. Tourner en rond. Elle ne pouvait pas faire des recherches ou des analyses comme Liara ou Miranda, elle n’en était pas capable. Non, elle était une femme d’action, de terrain. Elle se sentait chez elle au milieu des tirs de blaster, avec les montées d’adrénaline qui faisait accélérer son cœur, la tension au combat, les réflexes de survie… L’inactivité, elle n’arrivait pas à gérer cela. Elle décida encore de faire le tour de l’équipe, prendre la température des membres… Descendant dans le mess, elle se ravisa. Elle prit la direction de la passerelle et alla voir Joker. Ils échangeraient des plaisanteries douteuses. C’était le seul moyen pour elle ne pas broyer du noir. Elle pourrait aussi en profiter pour vérifier l’avancement du trajet.

Joker sourit. Cela faisait un moment qu’il n’avait pas entendu le pas familier remonter la passerelle. Shepard venait rarement le voir ces derniers temps. Sans doute l’avait-il mise mal à l’aise avec ses débordements d’inquiétude à son égard. D’habitude, ils passaient leurs temps à échanger des traits d’esprit… À flirter. C’était plutôt ça, en fait. Cela n’aurait pas été son Commander, leurs échanges auraient pu passer pour du flirt. Est-ce que… C’était le cas. Le Commander flirtait avec lui ?
« Combien de temps avant que Thessia ne soit en vue ? »
Shepard venait d’interrompre ses pensées au bon moment. Il grimaça. C’était moins une avant qu’il ne se fasse un film.
« Thessia est le terminus d’une ligne commerciale qui commence par Illium. Nous devons d’abord pénétrer dans le système de Tasale. »

En effet, passer près d’Illium était indispensable. Pour pénétrer dans la zone, Shepard savait qu’une quantité raisonnable de crédit permettrait la falsification des registres. Ce n’était pas un problème. Par contre, pour arriver sur Thessia… Cela lui fit repenser au marchandage auquel Liara avait eu recours. Elle soupira sans pouvoir s’en empêcher.

« Ça va aller ? » demanda Joker. Il avait eu vent de la transaction effectuée par Liara. La crise de folie de Shepard lui revint en mémoire. Et si quelqu’un, ce docteur asari, par exemple, pénétrait dans ces pensées noires qu’elle avait ? Comment faire confiance à quelqu’un qui doutait de lui-même ? Surtout si ces doutes concernaient sa propre nature ? Il chassa ces pensées. Il avait confiance en Shepard. Il lui avait dit. Il croyait en ses propres mots. Il n’était pas du genre à parler pour ne rien dire et à affirmer des choses à la légère. Joker n’était pas du genre à mentir pour faire plaisir. Dire la vérité. Dire le fond de sa pensée. Toujours. Surtout avec elle. Il ne pouvait pas lui mentir. Pas à elle. Elle lui faisait confiance et il ne pouvait pas la trahir. Cela lui était impossible en tant que soldat. Il aurait voulu lui affirmer à haute voix que tout se passerait bien. Il voulait simplement la rassurer. S’il pouvait se lever et avoir la liberté de l’étreindre à nouveau… Qu’est-ce qu’il était en train de penser encore, imbécile qu’il était ? Il préféra se préserver encore.
« Hé, les Prothéans, les Reapers, les Asaris… C’est open-bar dans votre cerveau, non ? »
Elle le regarda, incrédule. Il haussa les épaules, trouvant la vanne bien légère, mais c’était la seule qui lui était venue à l’esprit. Toutefois, Shepard trouva qu’il n’avait pas tort. Le docteur Presalia n’allait pas être le premier à pénétrer dans son esprit. De plus, cette fois-ci, elle s’y était préparée. Elle avait une grande faculté de résistance et c’était ce qui intéressait précisément l’Asari. Si cela permettait de préparer une riposte à l’endoctrinement des Reapers, ce n’était pas grand-chose. Oui… Tant pis pour ses petits secrets ou ses doutes. L’enjeu était bien trop grand pour qu’elle se permette de faire la fine bouche.

« Nous approchons du Relais de Masse qui nous emmènera vers le système de Tasale. »
En effet, l’immense orbe bleu du Relais brillait telle une étoile dans la noirceur de l’espace. Shepard eut un frisson. Les Reapers avaient le pouvoir de couper le fonctionnement des Relais. L’accès au Système Solaire était donc limité puisque le Relais de Charon était hors service. Dans ce cas, pourquoi n’avaient-ils pas coupé les autres ? Se plaisaient-ils à savoir que les habitants de la Voie Lactée se débattaient en vain pour leur résister ? Ou se moquaient-ils éperdument de ce qu’il pouvait bien se passer en dehors de leur lieu d’attaque ? Ces insectes gigotant ne les intéressaient sans doute pas.

EDI se chargea une fois de plus de bluffer les signatures de passage. Connaître cette capacité de l’Intelligence Artificielle était dérangeant, mais il ne fallait pas s’arrêter à ça. Tous les moyens étaient bons. Même jouer avec les armes de l’ennemi. Shepard savait désormais que Cerberus était de mèche avec les Reapers, ce qui expliquait comment ils avaient pu équiper EDI de technologies reapers. Shepard tentait tant bien que mal de ne pas penser au fait qu’EDI était peut-être elle aussi une bombe à retardement. L’Intelligence Artificielle avait clamé qu’elle ne se retournerait pas contre eux, mais qu’en savaient-ils après tout ? Pouvait-on endoctriner une IA ? Shepard n’osait pas poser la question à EDI. Peut-être l’Asari aurait-elle une réponse à lui fournir. Elle nota mentalement de lui poser la question. Elle voulait avoir des garanties de plus, autres que celles que l’IA avait pu lui fournir. Juste pour être sûre qu’EDI n’allait pas les poignarder dans le dos. Il ne manquerait plus que ça.

Instinctivement, Shepard s’agrippa au dossier du siège de Joker, anticipant la secousse que provoquerait le passage du Relais de Masse.

Joker prépara les instructions de routine. C’était toujours les mêmes gestes, les mêmes paramétrages, mais c’était toujours un moment excitant et délicat. Il était rodé même s’il y avait toujours une probabilité que cela se passe mal. Toutefois, il savait comment négocier le passage d’un relais. C’était comme passer dans un étroit conduit, une précision d’angle aussi fine qu’une tête d’épingle.
Bon Dieu qu’il aimait ça ! Sentir que tout ne se jouait qu’à quelques degrés, là au bout de ses doigts. Une erreur de paramétrage et c’était foutu. Le Relais de Masse pouvait les éjecter et le Normandy finirait pulvérisée. C’était bien pour cela que la manœuvre n’était réservée qu’à des pilotes d’élite. Ceux qui avaient une parfaite connaissance des routines de pilotage et de passage des Relais de Masse. Ce n’était pas à la portée de n’importe quel amateur. Même les pilotes de ligne civils subissaient un entraînement similaire à ceux des militaires.

Les vibrations cessèrent. Ils venaient de passer le Relais de Masse. Tasale leur faisait face. Joker dirigea le Normandy vers Thessia.

« Le docteur T’Soni désire vous voir. »
Sans doute Liara voulait-elle mettre au point les derniers préparatifs avant leur infiltration sur Thessia. Laissant Joker avancer le vaisseau vers les coordonnées du rendez-vous, Shepard se dirigea vers la pièce où se trouvait l’Asari. Il était convenu qu’elle irait seule avec elle. Un trop grand groupe attirerait l’attention. Elle rejoignit donc Liara. Cette dernière avait déjà revêtu sa tenue de combat.

Elle lui fit un signe de tête pour lui demander d’approcher.
« Nous allons nous faire passer pour des assistantes du docteur Presalia, expliqua Liara. Elle nous fera parvenir des tenues de laborantines pour passer les contrôles. » Elle marqua une pause savamment orchestrée.
« Évidemment, il est hors de question que vous sortiez à visage découvert, vous êtes trop bien connue. Surtout en ce moment. »

Shepard commença à appréhender la suite. De mauvais souvenirs refirent surface. Notamment la mission qu’elle avait effectuée avec Kasumi où elle avait été forcée de porter une robe de soirée et des talons hauts. Elle ne souhaitait pour rien au monde réitérer l’expérience. Cela avait été suffisamment éprouvant comme ça. Heureusement, Liara connaissait bien Shepard et lui expliqua qu’elle devrait porter un masque. Cette solution lui parut grossière, mais la jeune Asari avait déjà trouvé une explication à donner au cas où on lui demanderait de l’ôter. Le nom d’un virus particulièrement horrible lui suffit à comprendre comment ils parviendraient à passer les contrôles. Après tout, pourquoi pas ? Liara était une Asari et elle seule pouvait estimer si leur subterfuge allait tenir.

 

Le point de rendez-vous fut atteint. Il fallait faire vite et Shepard ne se perdit pas en civilités. Pénétrant vivement dans le vaisseau des Asaris venues la récupérer, elle les salua brièvement, laissant le soin à Liara de gérer le côté communication. Le voyage vers Thessia serait bref, aussi ne fallait-il pas perdre plus de temps. Shepard enfila la tenue préparée par leurs complices et laissa l’une d’entre elles lui fixer le masque qui lui permettrait de passer incognito. Le masque provoqua immédiatement une sensation d’étouffement. Shepard ferma les yeux et se mit à inspirer doucement. Elle connaissait ce malaise. Elle l’avait déjà ressenti lorsqu’elle avait dû remettre un casque la première fois pour une sortie dans une atmosphère hostile. Cela était dû au souvenir de sa mort par asphyxie. Elle avait fini par savoir gérer cette angoisse qui était partie petit à petit. Ce masque était très étroit et ne possédait pas le même confort que son casque. Il fallut à Shepard un temps d’adaptation au système respiratoire et à la diminution radicale de son champ de vision. Elle sentit la main de Liara posée sur la sienne. Sans doute l’Asari avait-elle senti son inconfort.

« Nous arrivons sur Thessia, Shepard. »

Malgré sa vision réduite par le masque, Shepard put apercevoir la planète sur laquelle le vaisseau s’apprêtait à atterrir. La richesse en Élément Zero avait propulsé Thessia au rang de cœur de l’économie galactique. L’atmosphère était sombre tant elle était chargée en eezo.

« Nous allons atteindre le point de contrôle. Tenez-vous prêts. » Shepard hocha la tête en direction de l’Asari qui venait de les prévenir. Elle inspira profondément. Ce n’était pas le moment de se faire prendre. Elle faisait confiance à Liara sur qui tout reposait. Elle ne doutait pas de la capacité de son amie à tromper son monde. Elle se concentra sur le sens de l’audition, sa vue étant partiellement obstruée. Elle sentit le vaisseau ralentir puis se stopper. Dans le haut-parleur résonna une voix monocorde annonçant le point de contrôle de Thessia et rappelant la procédure qui allait suivre. Shepard sentit une pression sur son bras. Liara la fit asseoir sur un siège, lui faisant signe de ne pas dire un mot. C’était là que tout allait se jouer. Elle savait que la première étape de tout passage de contrôle d’un vaisseau était la détection d’êtres vivants à bord. Le vaisseau était tout bonnement scanné pour vérifier l’éventuelle présence de clandestins. Ensuite, un contrôle des identités suivrait. C’était là que cela deviendrait plus difficile. Liara ne risquait pas grand-chose, car personne ne savait qu’elle se trouvait avec Shepard sur le Normandy. Elle pouvait facilement faire croire qu’elle rendait visite au docteur Presalia pour raisons professionnelles. Shepard, elle, ne devait absolument pas se faire contrôler. Et c’était là que toute la ruse devait prendre. Les Asaris devaient faire en sorte que Shepard ne soit pas soumise au contrôle d’identité.

Des pas se rapprochèrent et elle sut que les passeurs étaient à présent dans la pièce. Liara se soumit au contrôle sans rechigner. Elle expliqua la raison de leur venue sur Thessia. Shepard écouta sans montrer aucun signe d’agitation, elle se devait de garder son sang-froid. Les signaux de stress pouvaient la trahir. Elle n’entendit plus qu’un faible chuchotement. Liara avait baissé la voix, mais Shepard savait qu’elle était sûrement en train de parler d’elle. Alors, elle attendit. Elle sentit la réticence des passeurs. Liara insistait. Une des Asaris qui les avaient conduites approcha et se mit à argumenter à son tour. Shepard ne put saisir que quelques bribes, mais elle comprit que cette dernière invectivait l’un des officiers à contacter le docteur Presalia. Le Commander put sentir qu’il se raidissait face à cette proposition comme si déranger la chercheure était quelque chose d’impensable. Il ne fallait plus grand-chose pour qu’il cède.

« Très bien », finit-il par objecter. Quelques contrôles de routine et les passeurs laissèrent le vaisseau pénétrer dans l’atmosphère de Thessia. Cela avait été presque trop facile. Et Shepard n’aimait pas ça. Elle entendit les passeurs quitter la pièce, passant loin d’elle comme si elles pensaient vraiment qu’elle était porteuse d’une maladie extrêmement contagieuse. Apparemment, elles avaient vraiment avalé leurs mensonges. Le nom de Presalia semblait être craint sur Thessia. Liara avait longuement expliqué l’influence des recherches du docteur sur l’économie de Thessia. Sans parler d’un caractère bien trempé. « Vous devriez bien vous entendre » avait certifié l’Asari avec un sourire amusé. Cela, Shepard demandait à le voir. Elle appréciait certes les caractères affirmés. Tout dépendait ensuite de comment leurs rapports allaient se construire. Il ne faudrait pas qu’elles se rentrent dans le lard. Au vu de la situation, Shepard savait qu’elle devrait être diplomate ce qui n’était pas forcément un qualificatif qui lui convenait.

Étant donné qu’il ne fallait absolument pas qu’on la voie, Shepard était condamnée à porter ce masque oppressant jusqu’à se trouver en sécurité face à Presalia. Elle dut supporter d’être guidée par Liara. Être dépendante de ses mouvements. Il lui fallait prendre sur elle.

Elle sentit les vibrations qui accompagnaient la rentrée du vaisseau dans l’atmosphère. Leur puissance était plus importante que pour d’autres planètes. Cela était dû à la densité des particules d’Élément Zéro. Les frottements étaient plus importants. Les Asaris manœuvraient bien leurs appareils ce qui atténuait les secousses. Shepard ne put s’empêcher de fermer les yeux. La sensation de malaise revenait. Ce n’était pas le moment. Il fallait que ce vertige disparaisse rapidement. Ça ne lui était jamais arrivé. Même la conduite de Jack, quand il lui arrivait de prendre les commandes du Shuttle, ne la rendait pas malade. Elle mit cet inconfort sur le compte de son appréhension à se faire triturer le crâne par le docteur Presalia. Ou bien sur sa rancœur envers Kaidan. Ou bien parce qu’elle savait qu’elle perdait un temps précieux ce qui n’aurait pas été le cas si elle n’avait pas été poursuivie. Tout ceci était si confus. Elle tenta de mettre de côté toutes ces émotions, ces pensées parasites. Le vaisseau décéléra. Ils arrivaient à destination. Liara passa son bras sous le sien pour la guider. Jusqu’au bout, il lui fallait garder le masque.

 

Elle devina un corridor. La passerelle reliant le vaisseau au laboratoire de Presalia. Ainsi, il n’y avait aucun risque de contamination par l’air extérieur, trop chargé en Élément Zéro. Shepard entendit le chuchotement du système de ventilation. L’odeur des produits aseptiques lui monta au nez. Il était surprenant de constater à quel point ses sens se modifiaient rapidement lorsqu’un seul était altéré. L’adaptation immédiate. Le conditionnement des sens. Mettre ses chances de survie au maximum. Elle ne put s’empêcher d’être sur le qui-vive. Comme si le danger pouvait survenir à l’instant.

« Retirez donc ce masque ridicule, Commander Shepard. »

La voix impérieuse qui venait de s’élever ne pouvait être que celle du Docteur Presalia. Avec un rictus amusé, Shepard ôta l’entrave de sa tête.
Ses paupières papillonnèrent un instant puis elle aperçut une silhouette qui la fixa les bras croisés. Tout dans l’attitude et le physique du docteur suintait l’arrogance, qualité peu courante chez les Asaris. D’ailleurs, la scientifique arborait la couleur de peau la moins commune de son espèce : le violet. Shepard salua l’Asari qui la gratifia d’un signe de tête.
« Bienvenue sur Thessia. J’espère que le voyage n’a pas été trop désagréable. »

L’ironie était évidente. Le Commander sentit que le Docteur allait lui plaire. Le problème était qu’elle n’avait vraiment pas de temps à consacrer aux joutes verbales. Toutefois, elle préféra laisser Liara entamer les négociations. Elle était la plus à même de mener la chose avec une de ses pairs. Sans parler du fait qu’elle avait été la première à contacter le Docteur. Pourtant, cette dernière ne laissait pas le temps à la jeune Asari d’ouvrir la bouche. Elle leva le bras d’une manière autoritaire.

« Nous n’avons pas le temps de tergiverser. Suivez-moi. »

Intéressant. Shepard haussa un sourcil. Elle ne pensait pas que cela allait être aussi direct. À la rigueur, elle préférait cela. Elle n’avait pas le temps ni l’envie de faire des ronds de jambe.

Tout en les menant au cœur de son laboratoire, le docteur Presalia leur expliqua qu’elle n’avait pas attendu après eux pour mettre au point son protocole expérimental. Comme Shepard le savait déjà, elle étudiait les ondes cérébrales et la manière de les contrôler depuis plusieurs centaines d’années. Toutefois, son intérêt pour l’endoctrinement était plus récent. C’était une des branches dans lesquelles elle avait axé ses recherches, mais ce n’était pas son sujet principal. Toutefois, étant une experte en connexion mentale, elle n’avait pas négligé cet aspect. Elle avoua avoir toujours été curieuse de comprendre comment une race telle que les Prothéans avaient pu se faire avoir à ce point. Elle avait donc réussi à dégager plusieurs hypothèses et, depuis une cinquantaine d’années, elle tentait de reproduire le phénomène de l’endoctrinement. Avec plus ou moins de succès, reconnut-elle.

« Vous expérimentez sur quels types de sujets ? » se risqua à demander Liara qui n’avait jamais renié sa vocation de scientifique.
« J’ai commencé sur de petits sujets puis sur des vaches de l’espace. Maintenant, le stade des expériences exige que nous testions sur des sujets volontaires. »
Shepard ne put s’empêcher de sourire ironiquement. Elle connaissait bien ce qui se cachait sous le terme de « sujet volontaire ». Il s’agissait rien de moins que de prisonniers de guerre désignés d’office pour être cobayes. Souvent, ces derniers préféraient finir leur vie dans un laboratoire que dans des mines d’extractions. Les cobayes étaient mieux traités que les forçats. Tout en suivant le Docteur dans le dédale que constituait son laboratoire, Shepard en put s’empêcher de se demander en quoi Presalia avait mieux réussi que les chercheurs à la solde de Saren. Après, il n’était pas étonnant que cette part des recherches de Presalia ne fût pas officiellement connue. Le Conseil avait beau dire, il lui était impossible de tout contrôler. Nombre de trafics en tout genre se passaient tranquillement sous son nez.

Shepard ne savait pas vraiment quel positionnement adopter vis-à-vis de ce genre de procédés. D’un côté, elle était quelque peu répugnée à l’idée d’utiliser des êtres vivants pour réaliser des expériences. Ça, plus le fait que les cobayes étaient des détenus était une porte ouverte vers toutes les expérimentations les plus hasardeuses, peu importaient les pertes. Après tout, qui irait réclamer des prisonniers, laissés pour morts ? Shepard n’était pas ignorante de certaines pratiques. Des pseudoscientifiques s’essayaient à leur tambouille personnelle, juste pour se faire la main. Il ne fallait pas oublier qu’il s’agissait d’êtres vivants. Certes, elle était bien hypocrite à vouloir prêcher la bonne parole, elle qui n’hésitait pas à ouvrir le feu sur l’ennemi, à faucher des vies à coups de blaster ou de fusil sniper. Elle ne pouvait pas dire que les situations dans lesquelles elle se trouvait pouvaient justifier ce qu’elle faisait. Même, le fait d’être en guerre ne pouvait sans doute pas le justifier. Mais se trouver face à quelqu’un qui voulait votre peau… ça, oui. Ça justifiait le fait de lui tirer une balle dans la tête. Préserver sa vie à tout prix. Et… Quoique… Si l’on pensait comme cela, la guerre, n’était-ce pas pour préserver des milliers de vies de civils ? Alors cela justifiait-il la boucherie perpétrée par les armées ? De même, les expériences n’avaient-elles pas pour but d’améliorer la vie des habitants de la Galaxie en servant à éradiquer les maladies, à trouver des remèdes ? Les sacrifices n’en valaient-ils pas la peine ?

« Asseyez-vous, Commander. »
Presalia désigna un siège, sortant Shepard de sa réflexion. Elle prit place à côté de Liara tandis que le docteur leur fit face, croisant ses longues jambes et joignant les mains devant son visage.
« Nous n’avons pas beaucoup de temps, n’est-ce pas ? » dit-elle avec emphase. « Alors, je vais faire court. J’étudie les phénomènes liés au contrôle de l’esprit depuis près de deux centaines d’années. Je vais vous passer les détails techniques, mais je sais que le docteur T’Soni a suivi mes publications, donc elle pourra vous renseigner si ça vous intéresse. Mais venons-en au sujet, à ce qui vous a amenée jusqu’ici. L’entretien que j’ai eu avec le docteur T’Soni m’a permis de commencer à rassembler les informations dont j’avais besoin pour mieux cerner le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Je ne cache pas que l’endoctrinement est un phénomène complexe. Peu de chercheurs se sont penchés sur la question. Les Prothéans n’intéressent que peu de personnes. Pourtant, il s’agit d’un mystère de l’histoire de notre Galaxie. Il est dommage de constater que les habitants de la Voie Lactée ne se penchent pas davantage sur leurs origines. Ce qui n’est pas rentable ou susceptible de permettre aux peuples d’exterminer les autres n’est pas intéressant au vu de nombre des dirigeants. » Elle fit un petit geste rapide de la main. « J’admets moi-même que certaines de mes recherches ne soient pas uniquement consacrées à la connaissance de l’Univers. La recherche est aussi un business. »

Le Docteur eut un sourire carnassier.
Shepard sentit qu’elle allait aborder leur petit marché.
« J’ai dû rassembler des données difficiles à obtenir. J’ai même réussi à mettre la main sur les dossiers établis par l’unité de recherche au service de Saren. Ce nom ne vous est pas inconnu, n’est-ce pas ? Cela m’a permis d’avancer dans mes recherches il y a deux ans. »
Le Docteur Presalia détailla quelque peu ce que ces informations lui avaient apporté. Bien sûr, les chercheurs à la solde de Saren avaient essuyé des échecs. Elle s’était servie de ce qu’elle avait récolté pour gagner du temps. Car elle avait vite compris qu’il n’y avait pas de temps à perdre, que ce qu’avaient subi les Prothéans allait se reproduire. Shepard l’interrompit alors pour lui demander pourquoi une telle personne influente comme l’était le Docteur Presalia n’avait pas pu faire entendre raison au Conseil. Le Docteur Presalia se mit à rire devant la naïveté du Commander et ne put cacher sa surprise vis-à-vis de ce trait de caractère.

« La politique est un langage qui m’est sincèrement étranger, Shepard. Leurs débats stériles, leurs conversations et cette manière de tourner autour du pot me fatiguent. Quelle perte de temps en palabres ! Je n’avais pas ce temps à consacrer à les convaincre de quoi que ce soit. Soumettre ce problème à la population de Thessia aurait également été une perte de temps. Le temps passé à discuter, à débattre, à faire remonter le problème et donc à suivre la lenteur procédurale de notre civilisation aurait été perdu. J’ai toutefois une grande estime envers notre système décisionnel, mais cela est franchement inapproprié. J’ai préféré conduire mes recherches. Aussi, maintenant, je peux vous faire part de ce que j’ai trouvé. »

Elle eut un sourire.
« Mais vous n’êtes pas sans savoir que cela ne sera pas gratuit. »
On y venait. Shepard se redressa dans son fauteuil. Elle regarda l’Asari droit dans les yeux.
« Ne vous inquiétez pas, Commander. Ça ne sera aucunement douloureux. Le Docteur T’Soni a dû vous dire que je maîtrise parfaitement les arcanes du contrôle mental. »
Shepard savait ce qui intéressait Presalia. Elle voulait posséder ce que les Prothéans avaient semé dans son esprit. Elle voulait savoir. Elle devait savoir. Elle pensait voir au-delà de ce que Liara avait perçu lors de leur contact mental. Elle désirait posséder le Cypher. Toutefois, il y avait quand même un risque que l’expérience soit désagréable. Plus de deux années s’étaient écoulées depuis le « contact » avec la balise prothéenne. Il fallait s’enfoncer plus profondément dans la mémoire de Shepard. C’était le seul petit « problème » que voyait Presalia. Pourtant, elle semblait confiante ce qui n’était pas le cas du Commander. Elle se doutait bien que fouiller dans son cerveau pour trouver un souvenir vieux de deux ans n’allait pas être une partie de plaisir. Presalia lui parla de moyens pour se détendre, afin que l’expérience se passe au mieux. De toute façon, elle n’avait pas le choix si elle voulait trouver la réponse, ou tout du moins, une réponse possible au problème des Reapers. Elle ne put toutefois pas s’empêcher de déglutir quand le docteur se leva et l’invita à la suivre dans une des pièces attenantes à son bureau. Liara l’encouragea du regard. Shepard se sentit comme un prisonnier que l’on amenait à l’échafaud. Il fallait qu’elle fasse preuve d’abnégation. C’était pour le salut de la Galaxie. Cette pensée paraissait pourtant quelque peu prétentieuse.

Une fois dans la pièce, Presalia fit signe à l’une de ses assistantes de s’approcher. Elle fit signe à Shepard de s’installer dans un fauteuil. Elle obtempéra et l’assistante se mit à lui poser des électrodes sur la tête. Presalia commença à taper sur des consoles, sans mot dire, sans un regard comme si elle avait oublié sa présence. Ce fut Liara, d’une voix étonnamment douce qui lui expliqua le protocole expérimental. Presalia ne voulait pas seulement le souvenir et le Cypher, elle désirait garder une trace numérique, quelque chose qu’elle puisse analyser afin d’en extirper un maximum de données. Les ondes cérébrales de Shepard allaient donc être enregistrées durant le contact entre son esprit et celui de Presalia. D’où tout cet attirail scientifique qui n’était guère très rassurant. Et l’Asari lui avait demandé de se détendre ! Shepard tenta tout de même de se calmer, en fermant les yeux et en respirant profondément. Elle essaya de se focaliser sur quelque chose de diffus, une sensation de vide, quelque chose qui lui fasse oublier sa situation présente.

Elle ne put s’empêcher de se demander comment ses pensées allaient apparaître sur les moniteurs du laboratoire. Sous forme d’images ? Elle espérait que non. Si jamais le docteur Presalia explorait à son gré son cerveau…
Comme si elle savait ce que le Commander était en train de penser, Liara expliqua la manière dont les données allaient être recueillies. Les ondes apparaitraient telles quelles sur l’écran et il sera ensuite au rôle des assistants de Presalia de les retranscrire sous une forme différente à l’aide de machines. L’enregistrement des données ne débuterait que lorsque Presalia trouverait l’information qui l’intéressait. Aucun risque que les pensées intimes et profondes de Shepard soient exposées à la face du monde.

« Vous êtes prête, Shepard ? »
Presalia semblait impatiente de commencer. Le Commander déglutit puis fit un signe de tête dans sa direction. Elle appréhendait plus l’expérience que lorsque du contact avec Liara ou l’Asari qui lui avait donné le Cypher. Sans doute parce qu’elle savait les conséquences du transfert sur son corps et son esprit. Les deux premières fois, elle n’avait pas eu vraiment le temps de discuter, ni d’y réfléchir.
À peine eut-elle fini son geste de la tête que Presalia rugit la formule consacrée au contact entre deux esprits. Shepard se crispa. Ses mains enserrèrent brutalement les accoudoirs de son siège. Ses sens s’agitèrent. Elle écarquilla les yeux, les pupilles dilatées à l’extrême. Sa respiration s’accéléra. Une explosion de douleur envahit son cerveau. Elle ne pouvait pas voir les images qui défilaient dans sa tête. Tout allait si vite qu’elle n’avait pas le temps d’analyser ce qui passait à toute vitesse dans son esprit.

Destruction. Chaos. Pouvoir. Ces flashs qu’elle pensait avoir oubliés, ces images de désolation qu’elle avait enfouies au plus profond de son esprit refirent surface.

C’était douloureux.

L’impression que cela durait encore et encore. Pourtant, ce fut bref. Elle jeta un coup d’œil à Liara qui lui sourit. Elle toucha son Omnitool. À peine une minute. Il était étrange de voir à quel point les sensations pouvaient être altérées dans certaines situations. La douleur y jouait pour beaucoup. Elle se redressa, passant une main sur son visage pour reprendre ses esprits. Ses paupières papillonnèrent. Le docteur Presalia lui adressa un sourire satisfait. Elle ne semblait même pas affectée par le contact entre leurs esprits. Elle n’attendit pas et pianota sur son Omnitool.

« Je n’ai qu’une parole, Shepard » dit-elle d’un air suffisant. « Voici tout ce que je possède comme informations sur l’endoctrinement. »
Shepard reçut les données.
« Mon équipe se penche sur la question d’enrayer cet endoctrinement depuis deux ans. J’ai toujours cru en vos paroles, Commander. C’est la priorité non officielle de mon laboratoire. Je pense que nous ne sommes pas loin d’obtenir des résultats. »
Shepard se retint de faire un commentaire. Pourquoi le docteur lui déballait-il un tel discours maintenant ? N’avait-il pas pu jouer franc-jeu dès le début ? Cela aurait évité de perdre un temps précieux. À quoi jouait-elle ? Décidément, la scientifique avait un mode de pensée retors. Aussi difficile à suivre qu’un politicien.

« Vous devriez faire de la politique », lui suggéra Shepard en lui rendant sa poignée de main alors qu’elle la raccompagnait au vaisseau qui lui ferait passer le contrôle orbital de Thessia.

Une assistante du docteur arriva à pas pressés et murmura quelque chose à l’oreille de Presalia. Le visage de cette dernière se figea une fraction de seconde. Elle donna des ordres à son assistante avant de se tourner vers ses invités.
« Je ne sais pas comment, mais il semblerait que l’on sache que vous êtes ici, Commander. »
Le cœur de Shepard manqua un battement avant que son cerveau ne se mette à fonctionner à toute vitesse. Qui ? Quand ? Comment ? Presalia ? Non… Un assistant ? Possible. Après tout, ce métier ne payait pas si bien et il suffisait de trouver une âme sensible à un bon paquet de crédits gagnés sans effort. Une patte bien graissée et les secrets n’existaient plus.
« Par ici. »
Presalia les menait dans le dédale que constituait son laboratoire. La tension déformait les traits de son visage. Shepard pensa deviner qu’elle passait en revue tous les noms de ses assistants et collaborateurs afin de faire des hypothèses sur l’identité de la « taupe ».
Quelqu’un héla le petit groupe. Presalia s’arrêta net. Quelques soldats se tenaient dans le couloir. La traîtresse était plus informée que le docteur ne l’avait prévu. À moins que…

« Shepard » commença la scientifique en sortant un blaster et le Commander se maudit intérieurement de ne pas avoir été plus clairvoyante. Une erreur digne d’un putain de débutant.
« Je vais faire diversion. Revenez sur nos pas et prenez le conduit de ventilation. Il vous mènera au hangar » dit rapidement Presalia. Elle poussa alors le Commander derrière elle. Sans demander son reste, Shepard se mit à courir à toute vitesse, talonnée par Liara. Elle entendit les coups de blaster résonner à ses oreilles, mais ne prit pas la peine de se retourner. Elle perdrait du temps.

« Arrêtez-vous ! » Shepard asséna un coup de pied magistral au soldat asari qui venait de débouler sur sa trajectoire. Liara lui montra le conduit et elles s’y engouffrèrent. Rapidement, sans prononcer un seul mot les deux jeunes femmes évoluèrent en rampant dans le système de ventilation. Shepard prit quelques secondes pour souhaiter que Presalia n’ait pas succombé sous les tirs des soldats. La chercheure était bien trop précieuse pour le salut des êtres vivants dans la Galaxie. Elle savait que les soldats n’en avaient pas après Presalia. Au pire, ils la blesseraient si elle n’opposait pas plus de résistance que la diversion qu’elle leur avait offerte. Elles arrivèrent au hangar où se trouvaient les vaisseaux. Il leur fallait en voler un et forcer le système de surveillance qui assurait l’embargo de Thessia. Les sorties étaient moins contrôlées que les entrées, mais étant donné que Shepard avait été signalée présente sur la planète, l’état d’alerte avait sûrement été déclaré. La jeune femme s’extirpa du conduit par une bouche d’aération. Elle entendit Liara qui se laissait tomber à côté d’elle, mais ne se tourna pas vers elle. Son regard était absorbé dans la contemplation d’un canon de fusil blaster pointé sur elle.

« Votre petite escapade s’arrête ici, Commander Shepard. »
L’Asari qui lui faisait face n’avait pas du tout l’air de plaisanter. Derrière elle, le docteur Presalia se débattait furieusement, les mains maintenues derrière son dos par un autre soldat.
« Docteur Presalia » commenta celle qui semblait être la chef de l’escouade qui avait investi le laboratoire, « Je suis franchement déçue que vous frayiez avec une renégate pour votre petit business personnel. »
Shepard serra les dents. C’était franchement énorme. Comment les Asaris avaient pu gober un truc aussi gros ? Elle une renégate ? Alors qu’elle avait toujours œuvré pour le bien des habitants de la Voie Lactée. Par devoir. Par loyauté. C’était si absurde. Plus c’était gros, plus ça passait malheureusement à en voir l’acharnement avec lequel elle semblait être traquée.

Elle exprima sa pensée à haute voix. L’Asari eut un rire suffisant.
« Tout le monde connait votre talent pour l’argumentation, Commander. Ça ne prend pas. Vous allez vous rendre gentiment et nous pourrons vous ramener à la Citadelle, là où vous serez jugée pour vos crimes. »
Allons, bon, elle savait bien pourquoi elle était recherchée. Fallait-il sans cesse lui rappeler la destruction d’un système planétaire ? Elle avait bien assez de remords comme ça.
« Shepard doit rester libre. »
La voix de Presalia vint couper court au discours du soldat.
« Vous semblez oublier que Shepard a été la première à se dresser contre les Reapers. Shepard a reçu les enseignements des Prothéans. C’est son devoir, sa tâche de détruire les Reapers. »

Si le Commander fut touché par la prise de parole du Docteur en sa faveur, elle ne put s’empêcher de grimacer. Son plaidoyer lui conférait une sorte d’aura divine comme si elle était une sorte d’Elue. Cela ne lui plaisait pas du tout. Toutefois, elle s’abstint de tout commentaire. Le Docteur tentait de la sortir du pétrin.

Le soldat haussa les épaules. Les ordres étaient les ordres. On ne leur demandait pas de réfléchir au bien-fondé de leurs agissements. C’était franchement une attitude que Shepard refusait. Quand les ordres allaient à l’encontre du bon sens, elle n’avait rien contre le fait de se rebeller. Après tout, elle l’avait déjà fait, non ? Et elle était toujours en train de le faire. Enfin, c’était particulier. Elle était devenue sa propre chef.

Elle sentit la main de Liara la tirer en arrière. D’un regard, elle lui fit comprendre qu’elle devait sortir du champ d’action du docteur Presalia. L’expression de cette dernière avait changé. Comment se faisait-il que la troupe de soldats n’avait pas remarqué que la chercheure était en train de prendre le contrôle de leurs esprits ? À moins qu’elle n’ait commencé son manège depuis un moment sans que personne ne s’en aperçoive… Elle était très puissante, effectivement. Un frisson parcourut l’échine du Commander. Heureusement, la scientifique semblait être de son côté. Elle n’aimerait pas la compter parmi ses ennemis.

Rendus sans volonté, les soldats se figèrent. Presalia leur ordonna de s’en aller. Elle fit en sorte qu’elles ne se rappellent en rien la présence de Shepard dans son laboratoire. Cela leur laisserait une fenêtre d’action suffisante pour fuir Thessia.

« Allons bon, on pourra dire qu’on ne s’ennuie pas avec vous » fit Presalia en serrant la main de Shepard, un sourire amusé sur le visage.
« Bonne chance, Docteur » lui répondit le Commander. C’était certain que la chercheure allait au-delà d’ennui considérable.
« J’ai le bras long, ne vous en faites pas. »
Puis, se tournant vers Liara : « Je vous contacte dès que j’ai du nouveau. »
L’Asari hocha la tête.

Suivant Shepard, elle monta dans la navette qui rejoindrait le Normandy à un point de rendez-vous sécurisé.
« Anthas vous guidera jusqu’à votre vaisseau » indiqua Presalia en faisant signe à l’une de ses assistantes. « Ce vaisseau possède une signature particulière. Je m’en sers pour mes sorties… officieuses » fit-elle avec un geste évasif. Autant dire qu’elles n’étaient pas légales, songea Shepard en saluant la scientifique avant que la porte de la navette ne se referme. Si elle possédait un tel vaisseau… Pourquoi ne l’avait-elle pas envoyé en premier lieu pour arriver sur Thessia ? Shepard exprima cette pensée à haute voix et Anthas lui répondit que Presalia était à bord pendant que l’on faisait amener Shepard. Logique. Elle ne préféra même pas savoir ce qu’avait fait la chercheure. De toute façon, elle n’obtiendrait pas la réponse.

Un grésillement parvint à son oreille. Elle avait pourtant interdit à qui que ce soit de la contacter tant qu’elle n’était pas revenue. Les communications pouvaient être interceptées. Ça devait vraiment être urgent.
Et ça l’était.

Le ton pressé de Miranda ne faisait aucun doute.

« Shepard. Les Reapers ont envahi Tuchanka. »

 

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