Chapitre dix

Vega était aux commandes. Un sourire sur le visage, Anderson fit un signe à Shepard pour qu’elle s’installe face à lui. Peut-être se rappelait-il de leurs péripéties dans un véhicule de même type, serrés comme des sardines, quand il était encore Commander et qu’elle n’était qu’un Lieutenant. Le Mako avait beau être le meilleur compagnon des vaisseaux de l’Alliance, il était d’un inconfort épouvantable. Promiscuité, position douloureuse… tout ceci était accentué quand la conduite du pilote était mauvaise. Shepard se souvint du nombre de fois où elle s’était cognée dans le Mako à cause de la conduite très sportive d’Ashley. La jeune femme était particulièrement casse-cou et n’hésitait jamais à changer brutalement de trajectoire ou à freiner sans prévenir personne. Nombre de fois, Shepard s’était retrouvée projetée sur ses équipiers. Particulièrement sur Kaidan, en y réfléchissant bien. La pensée saugrenue que Williams le faisait sans doute exprès lui vint à l’esprit.

Elle reporta son attention sur Anderson. Inutile de penser à ces bêtises.

« Nous allons nous rendre à la capitale de Rannoch, expliqua Anderson comme s’il lui faisait le topo d’une mission. D’après mes informations, il semblerait que nous puissions accéder à un moyen de savoir la situation exacte. »

Il tapa sur son Omnitool et le tendit en direction de Shepard. Elle le parcourut du regard tout en écoutant les explications d’Anderson.

Les Geths paraissaient avoir installé une sorte de serveur central, qui, relié à un réseau de sondes et autres instruments de mesure divers, permettant de savoir en temps réel l’évolution de différents paramètres : température du sol, de l’air, hygrométrie, population animale, végétale, ensoleillement… De véritables laboratoires d’analyses disséminés partout sur Rannoch. Les données récoltées étaient ensuite transmises à chaque plate-forme qui gérait chacune un paramètre différent. Les Geths n’avaient pas lésiné sur les moyens pour prendre soin de la planète qu’ils avaient volée à leurs Créateurs. Comme s’ils éprouvaient une sorte de remords.

Shepard continua à lire le rapport désormais enregistré dans son propre Omnitool. Les données rassemblées étaient parcellaires mais c’était déjà quelque chose. Rannoch avait été coupée du reste des autres planètes de la zone conciliaire.

Abandonnée par le Conseil.

C’était quelque chose d’extraordinaire que de savoir comment les Geths géraient la planète. Surtout en si peu de temps. Shepard se demanda si les informations n’avaient pas été monnayées comme cela pouvait se faire. Surtout si elles provenaient du Shadow Broker. En y réfléchissant bien, il n’y avait que le Shadow Broker pour fournir une telle quantité d’informations en si peu de temps et sans aucun doute bien difficiles à obtenir. C’était effrayant.

Quelques minutes s’écoulèrent en silence avant que les passagers du Shuttle ne sentent les effets du largage au-dessus de Rannoch.

Instinctivement, Shepard contracta ses muscles pour encaisser le choc de l’atterrissage.

Cela fut brutal, comme d’habitude mais Vega assura la manœuvre de manière impeccable.

« Pas trop de bobos ? » se hasarda-t-il à demander. Anderson fit un geste vers lui pour lui signaler que tout allait bien. A l’évidence, l’ancien Capitaine avait quelque peu oublié la brutalité avec laquelle un véhicule de type Kodiak pouvait percuter le sol après un largage. Il bascula légèrement vers l’avant et Shepard le rattrapa. Elle le sentit se raidir, sans doute son ego était un peu touché. Mais deux années hors du terrain n’étaient pas négligeables.

Par mesure de précaution, ils mirent leur casque. Personne ne pouvait encore affirmer si l’air était redevenu respirable sur Rannoch. Les armes chimiques utilisées par les Geths avaient été si puissantes qu’elles avaient réduit à pratiquement rien le système immunitaire des Quarians pour les générations à venir. Ils sortirent du Shuttle.

La première chose qui frappa Shepard fut la lumière.

L’Etoile du système où se trouvait Rannoch était plus vieille que le Soleil ce qui lui conférait une couleur orangée. Il fallut un moment pour que ses yeux s’y habituent, trop accoutumés à la lumière artificielle du Normandy. Elle vit devant elle un paysage plutôt aride. Le silence était pesant. Tout semblait désert autour d’eux. Aucune trace d’aucun être vivant. Pas même une créature. Soit les produits chimiques déversés par les Geths les avaient tous tués, soit l’arrivée du Shuttle avait fait fuir tout ce qui était vivant dans le périmètre. Il n’y avait cependant pas d’insectes.

Lucy en fit la remarque à haute voix. Les insectes étaient bien les dernières créatures pouvant être effrayées par quoique ce soit. Legion lui expliqua qu’il n’y avait aucun insecte sur Rannoch. Les espèces végétales avaient évolué de telle façon que leur pollinisation ne nécessitait pas l’aide d’insectes. C’était la particularité de cette planète, en dehors d’être une sorte de cimetière géant.

Shepard avait vraiment l’impression d’être dans une sorte de sanctuaire. Les ruines qui se trouvaient autour de leur lieu d’atterrissage attestaient de la violence qui avait régné en ces lieux. Tout semblait figé. Figé sur une époque lointaine. Il semblait à Shepard qu’ils se trouvaient hors du temps. La végétation avait repris ses droits et les derniers vestiges de la civilisation quarienne étaient recouverts de buissons secs et de poussière.

Comme un tombeau à ciel ouvert.

Un tombeau qui s’étendrait sur toute la planète.

Shepard ne put que rester muette quelques instants, ne sachant trop ce qu’elle ressentait face à ce spectacle. Elle ne put s’empêcher de penser à la réaction de Tali quand elle saurait qu’elle avait foulé le sol de sa planète natale où elle n’avait jamais mis les pieds.

Anderson se tourna vers Legion. Il lui semblait difficile de concevoir que l’on puisse converser avec un Geth. Shepard avait eu les mêmes aprioris mais côtoyer Legion avait mis fin à nombre de ses idées reçues. Même si la plupart des réponses du Geth étaient difficiles à comprendre, la conversation était intelligible. Il fallait juste ne pas oublier que l’on avait face à soir une forme de vie totalement différente de celle des civilisations organiques.

Elle rassura donc Anderson d’un signe de tête alors qu’il lui jetait un regard interrogateur, comme s’il demandait la permission. Il s’éclaircit la gorge.

« Hum… Sauriez-vous nous indiquer la position précise de ce serveur de données ? »
Legion cliqueta, signe qu’il était en train d’effectuer un consensus. Il fixa Anderson de son œil.

« Nous pouvons. » répondit-il finalement.
Il tourna la tête vers un enchevêtrement d’arbres massif qui dissimulait des bâtiments plus ou moins délabrés.
« Par ici. »
Il ouvrit la marche.

La progression fut relativement difficile. Après des siècles, la flore avait largement repris ses droits et les bâtiments avaient parfois littéralement explosé sous la pression des racines des arbres. Le silence n’était troublé que par les cris d’animaux ou le battement d’ailes d’oiseaux.
Shepard régla la température de sa combinaison. Il faisait assez chaud, l’atmosphère était pesante. L’impression était d’ailleurs renforcée par ce toit végétal de branches d’arbres entrelacées.
Il fallut se baisser pour passer sous d’immenses racines, traverser des ruines dispersées, recouvertes de plantes à l’aspect peu attirant.

Guidés par Legion, ils traversèrent la zone.

Fusil levé, Shepard suivait la silhouette massive de Vega. Il couvrait à présent Anderson d’une manière zèlée, le serrant de près, attentif au moindre mouvement. Il faisait penser à un garde du corps très impliqué ou à une mère poule. C’était donc ainsi qu’il agissait avec elle. Le voir d’un autre angle était effrayant. Peu étonnant que Jack l’ait surnommé le boyscout.

Le cri rauque d’une nuée d’oiseaux la fit sursauter malgré elle. Elle serra les dents et pesta, fronçant les sourcils. Quelle perte de temps. Certes, Rannoch était libre de tout envahisseur mais pourquoi s’y intéresser autant ? Il y avait plus urgent. C’était une manière un peu rude de penser mais en temps de guerre, il fallait faire des choix, des choix difficiles mais nécessaire. S’occuper des Geths et de Rannoch ne lui semblait pas être une priorité. Pourquoi le Conseil s’y intéressait autant ?

Shepard ne put s’empêcher d’exprimer son raisonnement à haute voix. Elle vit Anderson se figer et tourner la tête vers elle. Quelque chose ne semblait pas tourner rond. Tout en observant le visage de son ancien supérieur, elle sentit ses pensées se former dans son propre esprit. Rannoch était aux mains des Geths depuis si longtemps. Le Conseil n’avait pas daigné aider les Quarians à défendre leur bien. Les Quarians avaient été forcés de vivre sur la Flotille. La Flottille était une force armée puissante qui valait bien une Flotte de l’Alliance voire deux.

Le Conseil cherchait des alliés, maintenant qu’il avait enfin compris quelle menace pesait sur la Galaxie. N’importe quel allié, surtout s’il était puissant, ferait l’affaire. Toutefois, les Quarians n’allaient pas se joindre aussi facilement au reste des peuples concilliaires. C’était pour cette raison que Shepard avait dépêché Tali pour tenter de les convaincre.

Soudain, elle comprit. Elle se raidit, sentant ses poumons se comprimer sous l’effet de l’air qu’elle avait respiré trop vite. Impossible ! Le Conseil était donc aussi pourri ? Et Anderson…. Comment pouvait-il tremper là-dedans ?

Elle fit un pas en arrière.
« Je n’y crois pas… Vous n’allez pas faire ça ? »
Anderson la regarda sans comprendre ce qu’elle voulait dire. Il la laissa cependant continuer.
« C’est ça, l’idée du Conseil ? C’est ça, la monnaie d’échange pour convaincre la Flottille ? Ils veulent mettre la main sur Rannoch et s’en servir comme moyen de pression sur les Quarians. « Joignez-vous à nous et vous récupèrerez votre Planète ? » Non mais c’est du délire ! »

Anderson s’avança vers elle. Il semblait ne pas comprendre ce qu’elle disait.

« De quoi parlez-vous ? Jamais il n’a été question de ça. Shepard, vous ne croyez tout de même pas ce que vous dites ? »
Elle vit à son regard qu’il semblait sincère. Elle essaya de se ressaisir. Ce n’était qu’une idée complètement folle, le Conseil ne pouvait pas…
Mais un Spectre, si.
Qui avait donné l’ordre à Anderson d’aller prospecter sur Rannoch ?

Kaidan. Elle en était sûre.

Elle tenta de se raisonner. Non, il ne pouvait s’être rabaissé à ça. Toutefois, ses derniers agissements laissaient penser que son ancien Lieutenant avait perdu la tête. La folie des grandeurs l’avait pris. Il était devenu inflexible. Certes, la situation l’exigeait. Peut-être était-ce sa façon à lui de faire face : devenir une sorte de despote. Avait-il réellement tort ? Elle avait bien fait sauter tout un système planétaire pour contrecarrer l’invasion des Reapers. Lui, prenait une planète en otage. A la limite, c’était plutôt elle qui remportait haut la main la course à la surenchère.

Il lui était difficile de se raisonner. Parce que Tali était son amie et que leurs longues conversations à propos de Rannoch et du fait de ne pas avoir de racines lui revinrent en mémoire. Elle savait qu’elle ne devait pas laisser ses sentiments interférer avec la mission. Mais elle n’avait pas choisi de tremper là-dedans. Elle pensait qu’il y avait d’autres moyens, Tali était avec la Flottille et elle avait confiance en elle. Elle pouvait la rallier, les faire rejoindre leur camp. Les moyens de faire de Kaidan, s’il était effectivement derrière tout ça, la débectaient.

Il lui semblait qu’Anderson ignorait que quelque chose se tramait et cela la fit hésiter. Peut-être se fourvoyait-elle. Elle secoua la tête, marmonna des excuses.
Ils se remirent en route. Tout au long de ses divagations, Vega n’avait eu de cesse de la fixer. Elle se demanda ce qu’il pensait. Trouvait-il que ses idées valaient la peine de s’y arrêter ou était-il en train de se convaincre que finalement elle était folle ?
De toute façon, elle résumait la situation à cette simple équation. Ils prenaient les données et ils se tiraient. Parce qu’il y avait plus urgent. Parce que ça sentait le traquenard. Cette sensation de mal être revint à toute vitesse. Ils perdaient du temps et cela lui donnait la gerbe.

Les feuilles crissaient sous leurs pas. Il n’y avait personne. Plus personne. C’était une planète fantôme, désormais inhabitée. Etait-ce le sort réservé à la Terre ? Allait-elle devenir un cimetière géant, vidée de ses habitants, rendue aux autres animaux ? Un nœud se forma dans sa gorge. Elle n’aimait pas l’ambiance qui régnait sur Rannoch. Le silence, le fait de savoir qu’il n’y avait pas âme qui vie lui pesait énormément. C’était pesant, lourd.

« Nous y sommes. »
La voix de Legion résonna dans les ruines. Anderson se courba, passa sous une racine imposante. Elle le suivit, main sur l’épaule du Capitaine, suivant distinctement les protocoles d’infiltration alors qu’elle savait pertinemment qu’il n’y avait aucune menace.
Comment était-il possible qu’un système informatique puisse encore fonctionner dans ces conditions ? Comment les Geths étaient-ils parvenus à entretenir une technologie sur une planète où ils ne mettaient jamais les pieds ? Shepard eut vite la réponse quand des tourelles surgirent de nulle part et commencèrent à leur tirer dessus. Les Geths possédaient des droïdes qui servaient de nettoyeur dans le périmètre des serveurs. Les trois soldats ripostèrent en se mettant à couvert mais Legion fit un geste dans leur direction.

« Shepard Commander, dit-il. Il ne faut pas. »
Elle releva son arme et le regarda. Elle ne pouvait déceler la moindre émotion dans cet orbe bleutée qui la fixa. Que voulait-il ?
Il secoua la tête et désigna le serveur. Elle comprit. Si les droïdes étaient détruits, rien ne pouvait garantir la sureté su système et Rannoch ne serrait plus sous surveillance. Le système de préservation de la planète entière s’écroulerait et tout ce que les Geths avaient mis en œuvre pour préserver la Planète aurait été inutile.
Elle passa l’information à Anderson qui fit un geste à Vega pour qu’il cesse ses tirs.
Le Capitaine s’approcha de Shepard, se glissant précautionneusement près d’elle.

« Comment allons-nous faire ? s’enquit-il. Il nous faut ces données.
— Nous pouvons vous aider. Nous pouvons prendre le contrôle du serveur. »
Shepard regarda Anderson attendant son accord. Ce dernier hocha la tête en fermant les yeux.
« Allez-y, Legion. »
Le Geth s’engagea à découvert. Les tourelles se mirent à lui tirer dessus. Il leva la main vers elle et elles se figèrent.

« Restez cachés. » ordonna-t-il aux trois humains.
Shepard en profita pour contacter EDI.

« EDI, Legion va t’envoyer des données en masse. Prête à les réceptionner ?
— Prête, Shepard. »

C’était presque trop simple. Il suffisait d’attendre que Legion termine et ils pourraient tranquillement retourner au Normandy. C’était presque trop facile. Pourtant, quel danger pouvait-il y avoir sur une planète aussi déserte ? Finalement, les complications n’auraient pas été les bienvenues. Il fallait faire vite, ils perdaient bien assez de temps comme ça.

Legion se mit à trembler. Shepard se redressa. Le Geth semblait pris de convulsion comme s’il n’avait pas supporté la charge de données trop importantes.
Elle poussa un cri, se précipita vers lui.
Il cliquetait de manière inquiétante.

« Legion ! »
Shepard se pencha vers le Geth.
« Legion, dites quelque chose. »
Il continua de cliqueter et son œil brillait faiblement, comme s’il était inconscient.

Précipitamment, Shepard mit la main à son oreillette contacta fallait une extraction rapide. Anderson s’approcha.

« Il faut y aller. »
En effet, les tourelles commençaient à se remettre en marche. Bientôt, la pièce serait noyée par les tirs.
« Il faut qu’on sorte de là. »
Hors de question de laisser Legion derrière eux.
Anderson comprit qu’elle ne changerait pas d’avis. Il fit signe à Vega d’aider Shepard. Le cliquetis inquiétant des tourelles les pressèrent de sortir.
Ils essuyèrent quelques tirs avant de s’extirper hors de la salle de contrôle.
Une fois dehors, ils étaient en sûreté. Du moins le croyaient-ils. Le système de défense de la planète Rannoch s’était enclenché et les considéraient comme des intrus. Une masse de nuages s’amoncelèrent et se dirigèrent vers eux.

« Il semblerait que la météo soit sous contrôle des Geths. Le nuage qui s’approche contient des substances hautement acides. »
L’avertissement d’EDI ne disait rien qui ne vaille. Il fallait faire vite où les pluies acides allaient ronger leurs combinaisons. Supportant le poids de Legion, Shepard et Vega se dirigèrent péniblement vers le Shuttle, précédés par Anderson qui courait pour gagner du temps, les devançant pour activer le Shuttle afin qu’ils puissent partir immédiatement.

Le vent se leva, soulevant les petits gravats.

Shepard et Vega tirèrent le corps du Geth à l’intérieur du véhicule.
Anderson, déjà aux commandes, ferma la porte et fit décoller le Kodiak.
Une tornade se dirigeait droit sur eux à toute vitesse. Il n’avait fallu que quelques poignées de sondes pour que le système météorologique ne recrée les bonnes conditions pour faire se lever une tempête. C’était effrayant. Avoir une telle main mise sur les éléments. Une arme redoutable.
Anderson pilota le Shuttle comme s’il n’avait jamais oublié comment manœuvrer ce type véhicule. Ils furent pas mal secoués à cause des dépressions d’air créées par les vents violents. Vega fut propulsé à travers l’habitacle. Shepard l’aida à se relever mais il fit un geste pour signaler que tout allait bien.

« Shepard ? Je vous vois. » lui signala Joker dans son oreillette.
Elle fit signe à Anderson que le Normandy allait les réceptionner.

Legion ne bougeait toujours pas. Shepard s’inquiéta. Comment soigner un Geth ? Ou le réparer ? Elle espérait qu’EDI ait la réponse. Ils avaient besoin de lui pour retraverser le Voile de Persée. Sans parler du fait qu’il était hors de question pour elle de perdre un autre membre de son équipe.

Chawkas fronça les sourcils en ce ne fut pas pour rassurer Shepard. Elle tournait autour de la table d’examen où ils avaient allongé Legion, sans dire un mot. Elle avait maintes fois répété qu’elle était un médecin pour les humains voire quelques espèces d’aliens quand leurs maux étaient similaires à ceux auxquels elle avait l’habitude de faire face mais les Geths étaient largement en dehors de son domaine de compétences.

Pourtant, il fallait que Legion se réveille. Sinon, ils étaient coincés ici. Shepard n’allait pas tenter de traverser le voile de Persée sans guide. Ils risquaient de tous y passer.
Quelle connerie. Tout ça pour quoi ? Pour des données ? Quelles données ? Pourquoi faire ?
Elle pesta entre ses dents et sortit d’un pas rageur de l’infirmerie.
Elle se posta devant Anderson, bras croisés, hors d’elle. Comment pourraient-ils agir, ainsi coincés derrière un rempart infranchissable ?

« Qu’est-ce que c’est que ce plan foireux ? » rugit-elle, le rouge aux joues, tant sa fureur était immense. « N’allez pas me dire que ce n’est pas une espèce de coup monté pour me mettre hors jeu ! Si vous vouliez la victoire des Reapers, vous n’auriez pas fait mieux ! »
Anderson accusa le coup, rentra les épaules puis leva la main pour la calmer.

« Je ne suis ici que parce que c’était l’ordre qui m’a été donné. Il semblerait que ces données soient importantes.
— J’espère bien. En tout cas, on ne peut les transmettre à personne tant que nous serons de ce côté du Voile. C’est bien malin. Comment espériez-vous vous en sortir ?
— Je savais que je pouvais compter sur vous. Il n’y a qu’un seul équipage qui comprenne un Geth et c’est le votre. »

Shepard secoua la tête et souffla par le nez. Elle avait l’impression qu’Anderson s’était servi d’elle et elle n’appréciait pas la manœuvre. Elle avait certes une dette envers lui mais… Cela ne ressemblait pas à Anderson. C’était plutôt la manière d’agir d’Udina.
Elle le pointa du doigt.

« Il y a intérêt à ce que ça en vaille la peine, répéta-t-elle. Parce qu’on est vraiment dans la merde.

— Shepard, dit doucement Anderson. J’ai beaucoup d’estime pour vous. C’est aussi pour cette raison que je vous fais confiance. Il n’y a que vous qui puissiez passer à travers le Voile. Je sais qu’il y a plus urgent. Je sais également que se jeter dans la bataille face aux Reapers n’amènerait rien de bon. Mes pensées vont sans cesse vers les familles qui peuplent la Terre, qui vivent dans la terreur, ou qui ont succombé aux attaques massives de l’envahisseur. Je sais aussi que les Husks cherchent à s’emparer des différentes colonies et planètes disséminées dans la Galaxie. Je sais aussi que l’Alliance s’occupe de ces créatures. Alors, je pense que tout ce qui pourrait nous aider est utile. Même si cela prend du temps. »

Shepard le regarda dans les yeux, cherchant à savoir si cela n’était pas encore une manière de l’embobiner. Non. Anderson semblait sincère.

La porte de l’infirmerie chuinta et tous se retournèrent pour apercevoir Legion qui sortait tranquillement de la pièce. Son œil bleu brillait intensément. Shepard se sentit soulagée. Elle s’étonnait elle-même de ressentir autre chose qu’une envie de meurtre envers un Geth. Legion était un membre de son équipe. Elle l’estimait comme les autres.

De plus, ils allaient pouvoir sortir de là.
« Shepard Commander », dit-il comme s’il ne se rappelait pas s’être éteint.
Elle hocha la tête, attendant patiemment que le consensus interne du Geth lui permette de formuler la suite de sa tirade.

« Nous avons reçu un trop plein de données non traitées. Nous avons dû mettre en veille les systèmes non vitaux. »
Par système vital, le Geth parlait de son interface physique. Shepard ne fut pas surprise par le fait que les Geths considéraient la manière de communiquer avec le reste de l’univers comme superflue. C’était bien quelque chose qui allait dans leur sens logique.
« Très bien. Laissez EDI récupérer le reste des données, voulez-vous ? » lui demanda Shepard. Le Geth acquiesça. Shepard avertit EDI de la réception des données. Il lui faudrait aussi consacrer une partie de son fonctionnement à son traitement. Miranda et Liara pourraient aussi jeter un coup d’œil dessus. Un regard biologique pourrait donner un autre point de vue.

Il fallait à présent penser à passer de l’autre côté du Voile. Là où la guerre faisait rage. Là où le temps était compté, seconde après seconde.

Elle se dirigea vers la passerelle. Il était temps de se tirer de là. Rannoch et le Voile de Persée commençait à lui sortir par les yeux.
Legion remonta à son tour vers le cockpit. Joker le regarda. Il attendait les instructions.
« Allez, on s’en va.
— Aye Aye, M’dame. »
Il semblait également soulagé de s’en aller. Après tout, rien n’assurait que les Geths ne pouvaient pas revenir d’un instant à l’autre. Legion avait certifié que non mais Shepard avait compris que les Geths n’avaient pas vraiment une lecture très précise de ce que pouvaient faire ou penser les Hérétiques. C’était comme si l’entité geth s’était scindée en deux parties distinctes qui ne communiquaient presque plus entre elles.

La traversée du Voile fut aussi tendue que celle effectuée dans le sens inverse. Shepard ne fut pas mécontente d’apercevoir à nouveau les quelques vaisseaux qu’Anderson avait eu à sa disposition.
Elle se tourna vers ce dernier. Le moment de se séparer à nouveau était imminent.

« Et maintenant ?
— Je vais m’occuper des informations que nous avons recueillies. Je mettrai des unités d’analystes sur la question. »
Shepard savait que l’Alliance avait plus de moyens qu’elle. Elle hocha la tête et demanda à EDI de transférer les données vers l’IV du vaisseau commandé par Anderson.

EDI en profita pour prendre la parole. Quelqu’un essayait de la joindre par le canal crypté. Thane.

« Je prends l’appel de suite. »
Sans doute le Drell avait-il des nouvelles. Ce ne pouvait être que le cas, il n’aurait pas cherché à la contacter, sinon.
« Shepard ? »
La transmission n’était pas de qualité optimale mais elle était suffisamment intelligible.
« Thane, salua sobrement le Commander.
— Tout va bien, Siha ? J’essaie de vous joindre depuis plusieurs heures.
— Juste un contretemps, assura Shepard. Il n’était pas possible de nous joindre dans la zone où nous nous trouvions », expliqua-t-elle.

Un temps de silence suivit sa déclaration puis le Drell prit à nouveau la parole.
« Je crois que j’ai trouvé quelque chose sur l’endoctrinement. » anonça Thane. « Je n’ai pas encore toutes les données nécessaires mais il me semble que c’est déjà quelque chose d’important. Je voulais vous envoyer ça le plus rapidement possible. Vous avez sûrement plus de moyens que moi pour décrypter et mettre en relations ces informations avec le reste de ce que vous avez. »

EDI clignota, signe qu’elle recevait de nouvelles données. Shepard se fit la réflexion qu’avec toutes ces données, ils pourraient bientôt construire une encyclopédie remarquable. Le Normandy allait devenir un laboratoire d’analyse plutôt qu’un vaisseau de guerre.

Thane profita du délai de transmission pour résumer l’état de ses recherches. Aidé par son ami hanar, il avait mis la main sur des anciens documents parlant des symptômes de l’endoctrinement. Tous les signes avaient été recensés par les Prothéans et ces données n’avaient jamais été sorties. Thane avait d’ailleurs dû batailler ferme pour obtenir l’accès à ces documents. Toutefois, il semblait que les Prothéans avaient eu le temps d’analyser la technique d’endoctrinement des Reapers. Cela faisait appel à une modulation d’ondes qui agissait sur le cerveau des victimes. La fréquence des ondes cérébrales du sujet endoctriné répondait à une série bien précise de fréquence selon le degré d’endoctrinement. Les Prothéans n’avaient pas pu savoir comment les ondes étaient émises par les Reapers mais certains savants avaient tenté de reproduire l’expérience en laboratoire. Ils étaient parvenus à un niveau de contrôle de l’esprit très proche de l’endoctrinement premier, celui qui laissait encore un certain libre arbitre au sujet.

Toutefois, les Hanars étaient bien dans l’incapacité de reproduire ce que les Prothéans avaient mis au point.
« Je n’ai rien d’autre pour le moment. » conclut Thane.
C’était déjà beaucoup, lui assura Shepard. Elle le remercia chaleureusement et demande s’il ne souffrait pas trop des conditions climatiques difficiles pour un Drell.
Elle sentit son sourire à travers ses mots. Il répondit qu’il ne s’en sortait pas trop mal. La conversation dut se terminer précipitamment. Il ne fallait pas que les transmissions soient trop longues afin qu’elles ne soient pas interceptées.

Anderson, qui avait suivi l’échange, adressa un regard surpris à Shepard. Il semblait étonné de ce qu’elle était capable de rassembler comme énergies, surtout des énergies non humaines, donc non initialement concernées par le problème des Reapers. Toutefois, à travers cette guerre, la plupart des alliés de Shepard nourrissaient leurs intérêts propres. Mais ça, il n’avait pas besoin de le savoir.

Elle croisa les bras. « Je crois avoir une petite idée de notre future destination. » dit-elle. « EDI, dis à la Liara que j’ai besoin qu’elle monte. »

Qui d’autre que les Asaris étaient les plus capables en matière d’études de la manipulation des ondes cérébrales ?

Anderson se dirigea vers le sas de sortie. Il regarda Shepard longuement puis déclara : « Je sais que le meilleur moyen de nous en sortir, c’est de vous laissez faire à votre guise. Vous m’avez aidé dans ma mission qui était la mienne, je vous laisse. »
Il tendit une main que Shepard s’empressa de serrer. James se mit au garde à vous sous le sourire bienveillant du capitaine.
« Prenez soin de vous, Shepard. » Il lui souhaita bonne chance.
Mi soulagée, mi inquiète, elle le vit quitter le Normandy. Elle se ressaisit et fit signe à James qu’il pouvait disposer pour l’instant.
Elle remonta au CIC. Liara l’y attendait.

« Shepard ? » demanda-t-elle.
Cette dernière lui fit un signe de tête. Elles firent face à l’immense carte de la Galaxie.
« Du nouveau ? » commença par demander Shepard. Elle voulait des nouvelles du front après ces quelques heures perdues.
« La progression des Husks est fulgurante. Les forces de l’Alliance parviennent à les retarder mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne s’emparent de plus de colonies. Sans parler que… » Liara ferma ses yeux. Une expression désolée apparut sur son visage. Une expression que Shepard n’avait pas vu depuis que la jeune Asari s’était jointe à eux alors qu’ils lui avaient sauvé la vie.

« Thessia semble être leur cible principale. »
Thessia… La planète originelle des Asaris. Le cœur économique de la Voie Lactée, source importe d’Elément zéro. Il y en avait tant qu’une poussière résiduelle recouvrait parfois la surface de la planète et certains aliments en étaient imprégnés. Il était même conseillé aux non-natifs de ne pas consommer d’aliments non-réservés aux touristes. Ces immenses réserves d’Elément Zéro faisaient que l’accès à Thessia était strictement contrôlé même en temps de paix. Au vu de la menace actuelle, les défenses de la planète asari avaient sans doute été renforcées et s’y rendre était extrêmement difficile.

Si Shepard pensait à ça, c’était parce qu’elle envisageait qu’il leur faudrait aller sur Thessia. Elle avait une idée à propos de ce que Thane avait trouvé et il lui fallait le savoir des Asaris. Leurs aptitudes à contrôler les esprits étaient bien connues.
« Liara. J’aimerais que vous examiniez les données que Thane nous a envoyées. Je pense qu’il nous faudrait aller voir une spécialiste des ondes cérébrales et de leur contrôle. »

L’Asari hocha la tête, cherchant à cacher ses inquiétudes à propos de sa planète natale. Shepard posa une main qui se voulait rassurante sur son épaule. Elle aussi savait ce que cela faisait de voir sa planète natale être la cible d’un envahisseur dont les chances de l’emporter étaient importantes.
Liara se recomposa un visage impassible. Elle fit signe qu’elle allait immédiatement se mettre au travail.
Ensuite, Shepard se mit en quête de Legion qui était reparti dans le Core d’EDI. Avait-il éprouvé le besoin de se reposer ? D’ailleurs, un Geth se reposait-il ? Elle l’avait vu parfois être dans un état de veille. Il semblait être éteint. Pourtant il ne fallait qu’un appel pour qu’il se « réveille ». Shepard repensa à sa tirade sur les fonctions non vitales. Peut-être que certains consensus nécessitaient-ils une mise en veille de l’interface de communication.

Il était donc là, recroquevillé sur lui-même. Il ne fallut à Shepard de ne faire qu’un seul pas pour qu’il se redresse et la fixe de son œil bleu électrique.

« Shepard Commander. »
Rien dans son attitude ne montrait que quelques temps auparavant il s’était effondré sous un trop plein de données.
Croisant les bras, Shepard était en train d’envisager la meilleure manière de pouvoir interroger le Geth sans avoir à subir certaines de ses tirades agaçantes sur un manque d’information ou la non-autorisation de la divulgation de celles-ci.
« Il n’y a pas que des données sur la situation de Rannoch dans ce serveur, n’est-ce pas ? » tenta-t-elle.

Le Geth la fixa. Il était impossible de lire une quelconque émotion à travers ce qui lui servait de visage. Pourtant, il semblait parfois à Shepard qu’il exprimait quand même certaines émotions comme une intense réflexion comme c’était le cas à cet instant.
Allait-il lui répondre ? Elle en doutait mais il était vrai que cela l’arrangerait beaucoup. Elle se doutait qu’il y avait plus que de simples données sur une planète inhabitée. Il devait bien y avoir une raison pour laquelle les Geths s’obstinaient à prendre soin de cette planète. Le déploiement de tant d’outils, ce soin permanent comme une mère pour son enfant, cela avoir forcément une raison. Les Geths protégeaient la planète qui les avait vu naître, certes, mais il devait y avoir plus.

Face au mutisme de Legion, elle décida d’attaquer de front.

« Il y a toutes vos données, n’est-ce pas ? Le véritable cœur des Geths, c’est là que vous êtes réellement. Vos interfaces ne sont que des extensions de ce cœur. Il est sur Rannoch, non ? »
Legion cliqueta et son œil clignota légèrement. Sentant qu’elle était dans la bonne direction, Shepard continua.

« C’est ça. Si les Geths protègent aurant Rannoch, c’est parce que votre Core s’y trouve. Et ces données que nous avons prélevées contiennent des informations sur vous. Vous avez beaucoup évolué depuis que les Quarians vont ont fabriqués. C’était même cette capacité d’auto-évolution qui a fait que vous avez échappé au contrôle des Quarians et qu’il leur ait impossible de vous désactiver. »

Elle commença à marcher de long en large devant le Geth, tout à ses réflexions. « Oui… Les premières données vous concernant ne peuvent se trouver que sur Rannoch. Les Quarians avaient mis au point votre Intelligence Artificielle dans les laboratoires se trouvant sur leur planète. Vous avez évolué, vous avez chassé ceux que vous appelés les Créateurs.

Les Geths ne sont que des interfaces de cette Intelligence Artificielle. Mais les Geths sont restés sur Rannoch en fin de compte. C’est là que vous êtes. Vous n’avez pas souhaité bouger de cette planète désertée, bien protégée par le Voile de Persée, là où personne ne risquerait de s’aventurer tant vous avez su bâtir une réputation terrorisante autour de vous. N’importe quel peuple vous craint.

Après tout, vous avez réussi à chasser les Quarians, vous êtes capables de créer des monstres à partir de cadavres. Vous êtes multiples et détruire ce qui vous sert de corps est inutile. Donc, vous vous repliez sur Rannoch parce que vous y êtes attachés finalement. Et c’est là que vous êtes, c’est là que l’on avoir accès à vos données. Après tout, qui viendrait sur Rannoch ? Cela fait des centaines d’années qu’elle est perdue. Qui viendrait se frotter aux Geths ? Jamais le Conseil n’a jamais tenté quoique ce soit contre vous. »

Le mutisme de Legion conforta Shepard dans ses élucubrations. Elle se disait qu’après tout ce n’était pas impossible. Cette confiance en la protection naturelle du Voile de Persée pourrait expliquer le peu de défense que Rannoch disposait en surface. Même si un vaisseau passait la nébuleuse, il tomberait sur des vaisseaux geths, devrait passer à travers le réseau de stations et de plates-formes en orbite autour de la planète. Infranchissable. La question à se poser également était ce qui avait poussé les Geths à laisser Rannoch sans surveillance. On y revenait à nouveau à cette interrogation. Que s’était-il passé ? Legion avait récupéré des données, ces données contenaient sans doute la réponse. Et cette réponse, il était le seul à pouvoir l’apporter.

Si seulement un consensus allait dans ce sens. A force de fréquenter Legion, Shepard savait qu’il lui fallait poser correctement la question. Parfois, des problèmes de vocabulaire faisaient que le Geth ne comprenait pas la demande. D’autre fois, la formulation de la question ne faisait qu’engendrer des réponses évasives ou Legion ne pouvait pas répondre.

« Que font les Hérétiques ? finit-elle par demander.
— Les Hérétiques ont abandonné la Planète. Les Hérétiques sont partis rejoindre les Anciennes Machines.
— Je croyais que les Hérétiques n’étaient que marginaux. Comment se fait-il que toutes vos interfaces autour de Rannoch soient parties ? »

Legion marqua une pause. Un consensus, sans aucun doute.
« Les Anciennes Machines ont appelé. »
Shepard chercha à comprendre. Comment ça, les Reapers ont appelé les Geths ? Comment ? Et pourquoi Legion ne semblait pas être affecté ?
Elle lui posa d’ailleurs la question. Il cliqueta encore. Elle attendit.

« Les données ne sont pas accessibles. »

Là encore, elle ne comprenait pas. Il lui fallut déduire elle-même ce qui avait bien pu arriver. Legion était éloigné de Rannoch depuis un long moment. Peut-être que le signal des Reapers ne fonctionnait qu’avec les Geths proches de la planète. Legion aurait donc été épargné. Toutefois, il lui semblait que tous les Geths étaient interconnectés. Il y avait sûrement quelque chose qui expliquait pourquoi Legion n’avait pas répondu à l’appel. Il n’était pas non plus contaminé par les Hérétiques. Sans doute avait-il possibilité pour un Geth de bloquer certaines données. C’était une conscience multiple mais il y avait bien un schisme entre les Geths et les Hérétiques. Certaines voix n’étaient pas toujours entendues. Pourtant, les Reapers étaient parvenus à mettre en branle les millions de Geths qui peuplaient les alentours de Rannoch. Y avait-il d’autres Geths qui n’avaient pas répondu à l’appel ?

« Les données sont insuffisantes. » La réponse était sans appel. Legion ne savait pas combien de voix de sa propre entité multiple avaient été contaminées. Shepard considéra le Geth face à elle. Il lui semblait avoir affaire à une sorte de bombe à retardement. Qui lui disait que Legion n’allait pas à son tour devenir un Hérétique ? Non. Il le serait devenu bien avait si cela avait été le cas. Elle soupira. Ce n’était pas évident de considérer cet élément de son équipe. Le comprendre était quasiment impossible. Savoir ses intentions l’était encore plus. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir confiance en lui. Il les avait fait passé à travers le Voile, les en avait sorti. Il avait récupéré les données demandées par l’Alliance.

Toutefois, quelque chose l’avait poussé à recevoir d’autres informations. Pourquoi ? Est-ce qu’il allait devenir potentiellement dangereux ? Comment se faisait-il qu’il n’avait pas eu accès à ces données contenues sur Rannoch ? Et maintenant qu’il les avait récupérées ?
Il avait certes donné volontiers les données concernant la situation de Rannoch mais Shepard était certaine qu’il ne lâcherait rien sur le reste. Comment forcer un Geth à livrer ce qu’il cachait ?
Shepard secoua la tête. Tout ceci était une perte de temps. Jamais elle n’aurait accès à la mémoire collective des Geths.
« Les Hérétiques sont devenus nombreux. » finit-il par dire. « Nous sommes affaiblis. Les Anciennes Machines ont corrompu ceux autour de Rannoch. Comment, nous ne savons pas. »

Ainsi les Geths à l’intérieur de Legion l’avaient chargé de récupérer des données de la mémoire collective. Il semblerait que les Geths envoyés à l’extérieur du Voile de Persée n’y aient pas accès. Sans doute était-là un moyen de préserver le cœur des Geths de toute intrusion extérieure. Pourtant, il semblerait que les Reapers aient trouvé un moyen de corrompre les Geths. Sans doute Sovereign, caché juste derrière le Voile de Persée avait-il contribué à cette opération. Encore une fois, il avait soigneusement couvé son affaire sans que personne n’en ait conscience.

Shepard serra les poings. La guerre était partout. La menace, multiple. Et que faisait-elle à cet instant ? Rien. Elle déambulait dans l’Univers alors que les Geths, les Husks et les Batarians foutaient le bordel. Elle avait envie de hurler. A cet instant, le Normandy lui parût ne pas aller assez vite. Il lui aurait fallu pouvoir se dédoubler, se détripler.

C’était impossible. Il fallait qu’elle se raisonne, qu’elle se dise que sur le terrain, elle n’était rien d’autre que de la chair à canon. Encore plus inutile que de se balader dans la Galaxie à la recherche d’informations. Elle n’était pas à la tête des armées de l’Alliance mais elle devait avoir une vision d’ensemble de la situation.

Sentant que Legion ne lâcherait rien de plus, elle se dirigea à grands pas vers la pièce de Liara.
Elle ne voulait pas la déranger dans la tâche qu’elle lui avait assigné mais elle voulait avoir rapidement une vue d’ensemble. Juste quelques tuyaux. Il fallait qu’elle mette à plat les choses, ne serait-ce que pour prendre du recul.
L’Asari était en train de pianoter allègrement sur ses claviers quand elle entra. Elle ne bougea pas d’un pouce, ne la salua même pas tant sa réflexion était intense. Ses traits étaient tirés. Elle ne devait pas s’être reposée depuis un moment.
« Shepard, finit-elle pas dire. J’ai trouvé quelqu’un sur Thessia qui pourrait nous venir en aide. » Le visage d’une Asari au visage sévère apparut sur l’un des écrans.

« Il s’agit du docteur Presalia. C’est une spécialiste en ondes cérébrales, elle est capable d’arriver à une fusion mentale de haut niveau avec un tiers. C’est d’ailleurs cette qualité innée qui l’a faite s’orienter vers les études sur le contrôle de l’esprit et les ondes cérébrales. Elle est à la tête du plus gros laboratoire de recherches de Thessia.
— Sacré curriculum vitae », commenta Shepard en regardant quelques articles que Liara lui afficha. Evidemment, au vu de son âge, il était tout à fait possible de posséder autant de références. Ramené au niveau d’un humain, cela restait néanmoins quelque chose d’impressionnant.
« L’accès à Thessia est hyper réglementé, dit-elle à haute voix tout en continuant à lire les informations trouvées par Liara. Je ne vois pas comment nous pourrions rendre visite à notre amie scientifique. »
L’Asari eut un sourire amusé. Apparemment, elle s’était déjà attelée à trouver un moyen de pénétrer dans Thessia sans attirer l’attention de qui que ce soit.

Impossible ne faisait décidément pas partie du vocabulaire du Shadow Broker.

« J’ai déjà un contact dans les hautes sphères de Thessia qui nous fera rentrer volontiers, expliqua-t-elle. Toutefois…. » Elle marqua une petite pause ennuyée.
« Cela coûtera cher. »
Shepard haussa les épaules. Les crédits n’étaient pas un souci depuis un bon moment. A force de miner et de revendre des matières premières parfois difficiles à trouver, elle avait constitué un bon petit pactole. Elle avait bien eu raison de ne pas tout dépenser pour les réparations du Normandy. Evidemment, le fait que l’Alliance l’ait en grande partie retapé y était grandement pour quelque chose mais il n’y avait pas de petites économies.
« Ce n’est pas un problème. »

Liara sourit et retourna à ses claviers.
« Très bien. C’est exactement ce que je pensais. Je vais voir ce qu’il nous propose comme moyen de passer les contrôles. Nous ne voudrions pas nous faire prendre, n’est-ce pas ? »
Shepard se demanda comment Liara pouvait continuer à faire des traits d’esprits dans un moment pareil. L’enjeu était bien grand. Sans doute le fait de vivre bien plus longtemps qu’elle lui permettait de prendre un certain nombre de choses avec philosophie, à relativiser. Toutefois, longévité ou pas, les Asaris ne feraient plus de vieux os si jamais les Reapers parvenaient à leurs fins.

Ils avaient beaux être anciens par rapport aux autres espèces, les Reapers ne leur concèderaient aucun respect pour leur ancienneté. Même si les Asaris n’étaient pas leur cible principale, ils feraient sûrement partie des dommages collatéraux.

Shepard laissa Liara à ses recherches. Elle ne lui serait d’aucune utilité à attendre à côté d’elle. La jeune femme soupira. Elle se sentait inutile, bonne à rien. L’attente lui pesait. Ils faisaient route vers Thessia à un rythme de croisière élevé pour un vaisseau. Shepard sentait qu’elle allait tourner comme un lion en cage. Elle se décida à faire quelque chose d’utile. Parler avec James Vega, par exemple.

Elle se dirigea vers les quartiers de l’équipage. Elle croisa une Jack furibonde qui sortait en trombe du mess. Il était assez rare de croiser la jeune femme hors de son antre même si ces dernier temps, elle montait de temps à autre pour partager des informations avec Miranda. Son plaisir d’emmerder Cerberus était visible. Toutefois, ce n’était pas cette émotion qui transparaissait sur son visage. Ses traits étaient plutôt déformés par la fureur.

« Putain ! » Le mot de vocabulaire le plus utilisé par le Sujet Zéro explosa dans l’élévateur. Shepard préféra ne pas lui demander ce qu’il se passait. Si la jeune femme n’avait pas voulu s’épancher, il ne valait mieux pas insister. Piquée par la curiosité, Shepard retraça en sens inverse l’itinéraire de Jack et tomba sur James qui prenait un café avec un air vaguement amusé sur le visage. Ceci eut pour effet de faire hausser les sourcils de Shepard. Elle fit une première hypothèse. Jack avait dû se faire moucher par le boyscout.

Elle prit place à côté du Lieutenant.

« Sacré caractère que cette Jack. » dit-il simplement. Apparemment, Jack lui avait fait une sacrée impression. Malheureusement pour lui, son approche un peu lourdaude du Sujet Zéro lui avait valu un flot d’insultes bien salées. Shepard réprima un fou rire.

« Jack est très caractérielle mais elle a ses bons côtés. Il ne faut juste pas trop l’emmerder. Je pensais que vous aviez remarqué.» expliqua-t-elle.

Vega hocha la tête. Pas besoin de lui répéter deux fois.
« Quand même, c’est un sacré bout de femme. » marmonna-t-il. Shepard le dévisagea un moment avant de partir dans un grand éclat de rire. James haussa un sourcil, attendit qu’elle se calme.
« Ne vous y frottez pas. » dit-elle alors que le tressautement de ses épaules faiblissait. « Jack a un passif particulier. De loin, elle paraîtrait fragile comme une gosse des rues un peu casse-cou. Mais elle serait capable de vous faire exploser la cervelle avec son propre esprit. C’est une biotique de haut niveau. »
Shepard n’en dit pas plus. Elle n’allait pas raconter toute la vie du Sujet Zéro, non plus. La plupart des informations qui y touchaient étaient secrètes, étant donné qu’elle était le résultat d’expériences de Cerberus sur des jeunes enfants.

James hocha la tête, assimilant les informations nouvellement données. Shepard avala une nouvelle gorgée de café tout en pensant que Jack n’était pas la seule de son équipe à trimbaler un passé un peu hors normes. Elle reposa son regard sur James. Il ne devait pas se mettre à dos Jack. La cohésion de l’équipe était la chose la plus primordiale lors des missions. Sans ça, ils n’auraient pas pu survivre, enfin presque tous, à la mission dans la base des Collecteurs. Sans ça, ils n’avaient aucune chance contre les Reapers, aussi infime pouvait-elle être. Toutefois, Shepard savait que plus le temps d’inactivité passait, plus le risque de tensions entre les membres de son équipe allait en s’agrandissant. Un peu d’avancement dans leur combat conte les Reapers ne serait pas de trop.

Elle laissa James pour aller rendre visite à Miranda histoire de faire un petit point sur l’avancée du décryptage. Nombre des données décryptées par le duo Miranda-Jack concernait l’arsenal dont disposait Cerberus ainsi que des plans de prototypes qu’ils allaient sûrement utiliser. Sachant désormais que l’organisation terroriste était à la botte des Reapers, il fallait prendre en compte leur présence dans les forces à disposition de l’envahisseur. Contrairement aux Batarians qui ne défendaient que leurs propres intérêts et donc pouvaient prendre pour cible aussi bien l’Alliance que les Reapers et par extension Cerberus, ces derniers allaient faire en sorte de laisser le nombre d’ennemis de la Galaxie au seuil maximum. Comme si la situation n’était pas déjà désespérée.

Liara entra dans la pièce d’un pas décidé. Elle avait l’air préoccupée. Sans doute cela ne se passait-il pas aussi bien que prévu avec Thessia. Pourtant, elle déclara que son contact sur Thessia avait trouvé un moyen de leur faire passer tous les contrôles sans trop d’encombres. Enfin une bonne nouvelle. Toutefois, cela n’allait pas s’avérer gratuit. Shepard n’en avait pas douté un seul instant. L’argent n’était pas un problème, répéta-t-elle.
Liara eut un sourire gêné. Voilà sans doute ce qui la chiffonait.
« Ce n’est pas des crédits que veut le docteur Presalia. »

Shepard haussa un sourcil. Elle se demanda bien ce que Liara et son interlocutrice avaient bien pu trouver comme monnaie d’échange. Liara détourna le regard, ce qui n’augurait rien de bon. Shepard commença à douter de la nature du paiement.
« Le docteur Presalia demande le droit de pouvoir observer l’esprit de celle qui a pu entrer en contact avec les Prothéans sans subir aucune séquelle. »

Shepard ne put retenir l’exclamation qui s’échappa de ses lèvres. C’était donc ça. Cela ne l’étonna guère. Elle fréquentait assez d’Asaris pour comprendre leur fascination pour tout ce qui touchait l’esprit, surtout quand quelque chose d’étrange se produisait. Elle ne put cependant empêcher son corps de se raidir. Savoir qu’elle était susceptible de se faire décortiquer le cerveau par une inconnue. Elle serra les dents. Elle ne voulait pas qu’on entre dans son esprit. Qu’on le dissèque. Qu’on mette à jour ses secrets. Ses pensées à propos de ce que Cerberus lui avait fait. Sa peur de n’être qu’une marionnette fantoche. D’être un monstre recréé par les Reapers. D’autres choses aussi… Des pensées intimes. Des sentiments étouffés.
Liara la regarda sans mot dire. C’était pourtant une réaction instinctive normale. Qui voudrait se faire disséquer l’esprit ? Elle soupira. Elle voyait bien qu’elle n’avait pas le choix, de toute manière. Si c’était là le prix à payer…
« Très bien », concéda-t-elle.

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