Chapitre neuf

« Tuez-moi ». A qui s’adressait donc cette prière ? A lui ? Ou bien devait-il passer le mot aux autres ? A voir son regard implorant, il ne put continuer à respirer. A entendre ces deux mots, son cœur s’arrêta. Pourquoi ? Pourquoi lui demandait-elle ça ? A lui ?

Il eut l’impression d’avoir raté une marche et que tous ses os s’étaient brisés.

Pourquoi ?

Pourquoi ressentait-il ça ?

Elle vit bien qu’elle était allée trop loin. Joker venait de perdre toutes ses couleurs. Elle ne pouvait cependant pas se résoudre à devenir un monstre incontrôlable, semblable à un Husk, n’étant plus elle-même.

Non.

Il pouvait comprendre ça, n’était-ce pas ?

 

« Pourquoi me demander une chose pareille, Commander ? » finit par dire d’une voix qui ne lui ressemblait pas. Trop aiguë, trop brisée.
Oui, comment pouvait-elle lui demander de participer à sa mort une seconde fois ? Elle voulait le tuer ?
« Vous ne pouvez pas me demander ça. Vous pouvez pas… »
Il se redressa, secoua la tête d’un air désemparé. Il la fixait, elle, muette, la bouche ouverte n’osant plus rien dire. « Je ne pourrais pas… Je n’ai pas envie de vous perdre une seconde fois. »

Nom de dieu, il était à deux doigts de chialer. Il n’arrivait pas à y croire. Elle allait le faire. Elle allait le faire pleurer encore une fois. Lui, qui s’était transformé en lavette après qu’elle eut été perdue dans l’espace. Lui qui avait crié son nom alors que la porte du module de secours s’était refermée. Les larmes avaient fini par couler. Il en avait même hurlé. C’était une douleur qu’il avait réussi à oublier.

Revivre ça une seconde fois, il en était tout bonnement incapable.

 

Elle vit un rictus de douleur tordre ses traits. Jamais elle n’aurait imaginé que sa demande puisse avoir un tel effet. Quelle imbécile. Elle savait qu’elle voyait là qu’une infime partie de ce qu’il avait ressenti quand elle était morte.

Quelle idiote !

Comment avait-elle pu lui dire ça, à lui ?

Elle s’en voulait, oh qu’elle s’en voulait à présent ! Ne sachant pas quoi dire, elle tendit la main vers lui, comme pour lui rappeler qu’elle était toujours là, qu’elle voulait effacer ses paroles. Qu’elle n’avait pas voulu lui dire ça…

Il secoua la tête, les yeux fermés, fuyant la réalité.

« Je pourrais pas… Je… »

L’intercom se mit à sonner. Etait-ce là une heureuse ou une malheureuse coïncidence ? Joker sursauta, reprenant ses esprits. Il se rappela soudain qu’il avait laissé le pilote automatique. Faisant volte-face, il oublia de saluer son Commander et sortit de l’infirmerie comme un automate. Shepard ne put même pas le retenir, l’intercom sonna une seconde fois. Elle décrocha, réprimant un soupir fatigué. Elle venait de se créer un nouveau problème. Quelque chose qu’elle n’aurait, pour rien au monde, voulu faire.

« Shepard ? »
Liara semblait maîtriser sa voix car Shepard la trouva étrange.
« Vous devriez voir ce que je viens de recevoir. »
Le Commander acquiesça et se rendit d’un pas pressé vers l’antre de Liara. A peine eut-elle un pied de posé dans la pièce que ses yeux s’écarquillèrent.

« Oh… mon… Dieu… »

Shepard n’était pas croyante. Elle était même clairement athée. Les trois mots étaient sortis de sa bouche spontanément.

Il fallait dire que les images qui défilaient devant ses yeux étaient tout simplement incroyables.

Il fallait s’y attendre.

C’était inévitable, logique.

Si logique que Shepard se demanda pourquoi ils n’étaient pas apparus plus tôt. Leurs silhouettes décharnées, leurs yeux bleus luisants, leur manière repoussante de se mouvoir, leur étreinte dangereuse. Ils hantaient nombre de ses cauchemars.
Les Husks.
Ces immondes créatures venaient d’être lâchées dans la Galaxie. Les images que Liara avait reçues provenaient de diverses colonies proches du système Terminus.

Le Shadow Broker était blême, ce qui était devenu rare chez elle.
« C’est une catastrophe.
— En même temps, il fallait s’y attendre. Les Reapers n’allaient pas se contenter de venir envahir le système solaire seuls. »

Les sourcils froncés, le Commander parcourut du regard les nombreuses images que Feron avait envoyées et que Liara venait juste de décrypter. Les silhouettes bien familières ravageaient tout sur leur passage. Elle se repaissait des cadavres, les transformant en autres être ignobles. Les civils cherchaient à lutter, à se défendre, désespérés. Les cibles avaient été soigneusement choisies, il s’agissait de colonies peu militarisées. La stratégie parue claire à Shepard, il s’agissait là pour les Husks de trouver un moyen rapide de grossir leurs rangs. Elle déglutit. Face à ces images, elle se sentit désemparée. Oui, c’était clair, elle le savait, elle ne pouvait pas sauver tout le monde. Mais c’était rageant, oh combien rageant…

« Que fait l’Alliance ?
— D’après le rapport que m’a envoyé l’un de mes agents, le Spectre Alenko a dépêché la Seconde Flotte de l’Alliance aux bordures du Système Terminus. »
Mais il ne pousserait pas jusqu’à aller défendre les colonies du Système Terminus, songea Shepard. Le Conseil n’avait aucune prise là-bas et le cas de ses habitants leur importait peu. Elle se mordit la lèvre. Le Conseil négligeait encore quelque chose d’important. La situation était telle qu’il fallait passer outre certaines traditions et autres acquis.

« Shepard… Que faisons-nous ? »
La question de Liara était difficile à répondre. Hackett leur avait confié une mission, celle de se rendre sur Rannoch. De plus, la Seconde Flotte était en route pour protéger la zone conciliaire. Elle n’avait pas assez d’informations. Allait-elle se jeter dans une bataille déjà perdue d’avance ? Elle ne pouvait sauver toutes ces colonies à elle seule. Elle ferma les yeux et serra le poing. Il lui fallait avoir une vision globale de l’ensemble. Voir au-delà. Les pertes étaient inévitables.

« Nous allons sur Rannoch. Il n’y a rien de mieux que nous puissions faire. »
Liara hocha la tête, l’air grave.
« Continuez quand même à traiter les informations sur cette invasion husk. »
Shepard quitta la pièce et se dirigea vers le Core d’EDI. L’Intelligence Artificielle avait sans doute terminé son petit piratage.

La chaleur que dégageait à présent le Core perçait à travers la porte qui le séparait de l’infirmerie. Chakwas, de retour dans la zone médicale, avait mis son système de ventilation à fond pour tenter de se rafraichir. Les deux femmes se saluèrent et Shepard s’enquit des besoins du docteur. Cette dernière répondit qu’un bon sherry glacé serait fantastique. Le Commander lui répondit par un sourire et se tourna vers la porte qui menait au Core.

« Tout va bien, Commander ? » l’arrêta la voix du docteur Chakwas. Shepard se retourna. Après tout, après la crise de folie qu’elle avait eue, il était normal que le médecin s’inquiète. Elle la rassura du mieux qu’elle pu.

La situation tendue n’aidait pas vraiment mais elle savait où axer ses priorités. Shepard était tout à fait capable de compartimenter les différents aspects de sa vie. Le médecin resta un instant muet et la dévisagea puis haussa les épaules avant de se replonger dans ses dossiers.

« Vous pourrez rappeler à notre cher pilote que son traitement n’attend pas ? » finit-elle par dire. « Je n’aime pas que vous soyez en retard sur vos injections. J’ai déjà dû profiter de votre état pour faire celle que vous auriez dû avoir il y a trois semaines. Je ne tiens pas à sédater Joker pour lui faire. »

Shepard hocha la tête, promit qu’elle y penserait puis pénétra dans le Core. Elle savait pourtant qu’après ce qu’il s’était passé, elle aurait du mal à reparler à Joker. Elle secoua la tête. Elle avait quelque chose de bien plus prioritaire. Elle devait restée concentrée.

 

La chaleur à l’intérieur du Core était à la limite du supportable. L’isolation du Normandy était vraiment d’excellente qualité. L’orbe bleu qui symbolisait l’Intelligence Artificielle clignotait faiblement. Legion se releva à l’arrivée de la jeune femme.
« Shepard Commander. Nous avons réussi. »
L’orbe bleu d’EDI cessa de clignoter. Shepard resta muette, attendant que l’Intelligence Artificielle se manifeste.
« Shepard.
— Alors ?
— Il semblerait que le leurre que nous avons inséré dans le CDEM soit fonctionnel. Je ne pourrais garantir qu’une réussite sur le long terme qu’à soixante-douze pour cent.
— Je pense qu’on peut se contenter de ça, affirma Shepard avec un sourire crispé.
— Je ne pourrais plus assurer un contrôle de routine passé une certaine distance.
— Hé bien, nous croiserons les doigts. »

EDI marqua une pause.

« Je détecte un léger… sarcasme… Vos constantes physiologiques démontrent un stress plus important que d’habitude.
— EDI, je crois que tu as besoin d’un léger backup.
— Je suis en train d’updater les données qui me manquent. »
Elle clignota encore.
« Je vois. La présence des Husks indique une étape supplémentaire dans l’invasion. Il y aussi une probabilité que ce soient des Husks créés par les Geths. Il nous faudrait plus d’informations. »
Shepard hocha la tête. La chaleur importante l’étouffait malgré le fait qu’EDI ait mis en route le système de refroidissement du Core.
« Très bien. Nous verrons ça plus tard. »

 

Remontant au CIC, Shepard fut informée que le Normandy était en approche du Voile de Persée. Habituellement, aucun vaisseau de l’Alliance ne s’aventurait dans ce coin de la Galaxie. Le Voile représentait la limite entre le Système Terminus et l’espace geth. Les Geths étaient cachés derrière le Voile, à l’abri de toute surveillance. C’était une chance incroyable que d’avoir pu apercevoir leur Flotte passer à travers cette barrière infranchissable. De là où le Normandy se trouvait, il était impossible de savoir s’il y avait encore des Geths derrière. Le moyen d’en être sûr était de traverser le Voile. C’était une opération dangereuse et risquée. Rien que Joker n’aurait pu faire mais Shepard préférait qu’EDI l’appuie dans les manœuvres. Cela expliquait aussi pourquoi l’Alliance n’avait envoyé qu’un escadron pour vérifier la situation de l’autre côté du Voile. Il ne fallait pas prendre le risque de perdre toute une Flotte. Les Geths piégeaient la zone et Shepard avait entendu des rumeurs à propos de prospecteurs qui se seraient tous retrouvés transformés en Husks rien qu’en passant à travers le voile. Cela n’était guère rassurant mais il fallait bien tenter le coup.

« Restez en orbite stationnaire, Joker, ordonna-t-elle alors qu’elle prenait place dans le cockpit. Nous devons attendre l’arrivée du détachement de la Troisième Flotte. EDI, préviens-nous quand tu détecteras leur présence.
— Très bien, Shepard. »

Joker ne dit pas un mot.

Sans communications possible entre le Normandy et les autres vaisseaux, il n’y avait aucun moyen de savoir quand ils allaient arriver. Shepard pesta. C’était tellement handicapant. C’était comme avancer dans le noir. Sans repères. Il fallait donc attendre. Attendre alors que les Husks s’en prenaient déjà à des civils. Attendre. Qu’elle pouvait haïr ça !

Elle chercha à s’occuper l’esprit afin d’éviter de s’énerver à cause de la passivité à laquelle elle était vouée. Posant son regard sur Joker, elle vit que rien sur son visage ne trahissait une quelconque émotion. Comme si leur discussion ne s’était pas passée. Comme si elle ne lui avait pas demandé l’impossible. Comme s’il ne l’avait pas prise dans ses bras. Ca lui avait fait tout drôle, d’ailleurs. Elle mit cela sur le compte de l’émotion même si elle avait du mal à concevoir Joker comme quelqu’un de particulièrement émotif.

Elle avait vraiment été maladroite et stupide. Elle n’avait jamais vraiment réussi à savoir toute l’histoire mais elle avait bien compris que les deux années qui avaient suivi sa mort avaient été très difficiles pour lui. Et elle lui demandait de mettre fin à ses jours encore une fois ! Vraiment, quelle idiote elle avait été !

De son côté, Joker avait franchi une limite qui n’était pas ouvertement établie entre eux mais qui existait de par leurs statuts respectifs. Il était vrai qu’elle n’agissait pas vraiment comme son supérieur, s’autorisant parfois à la plaisanterie avec lui. Comme on le ferait avec un vieil ami. Joker avait réagit comme tel, s’acharna-t-elle à penser. Comme un ami. Un ami qui pouvait vous rassurer. Un ami qui vous remettait sur le droit chemin quand vous commenciez à déconner sec.

Cela n’avait pas été désagréable, quand même, se surprit-elle à penser. Même qu’elle s’était sentie vaguement… flottante ou quelque chose comme ça. Elle n’arrivait pas à mettre un mot sur cette petite contraction de son estomac quand elle s’était retrouvée étreinte par son timonier. Elle n’était pas bien dans son assiette et il l’avait rassurée. Tout en la rendant quand même mal à l’aise. Coupable aussi.

 

Joker s’éclaircit la gorge. Son regard devait peser sur lui. Elle se reprit. Ce n’était pas très agréable d’être fixé ainsi, se dit-elle. Il valait mieux qu’elle fasse autre chose. Elle craignait quelque peu la direction que venaient de prendre ses pensées.

Elle reporta son attention sur le Voile de Persée qui projetait sa douce lueur violette. La beauté qui s’en dégageait était aussi grande que le danger qu’elle représentait. Passer à travers était quasiment mission impossible. Toutefois, cela ne faisait pas vraiment partie du vocabulaire de l’équipage du Normandy et surtout pas de celui de son pilote.

Shepard se demanda ce qui pouvait bien se trouver de l’autre côté du Voile. Il était impossible de le scanner tant sa composition était particulière. C’était cela qui avait permis à Sovereign de rester caché si longtemps sans que l’on puisse soupçonner sa présence. C’était aussi à cause de ce voile insondable que nombre d’assauts de Geth étaient si meurtriers, personne ne pouvait savoir s’ils étaient sur le point d’attaquer ou non. Quand ils sortaient, c’était toujours une surprise. Presque toujours. Shepard savait que le Shadow Broker surveillait particulièrement cette zone du système Terminus. Les informations sur les Geths se monnayaient très facilement mais à un prix prohibitif. Quelques intrépides tentaient l’aventure, ceux qui n’étaient pas effrayés par les Geths.

« J’ai quelque chose dans le radar, Commander. » Shepard se tourna vers Joker. « Plusieurs vaisseaux en approche. Amicaux, apparemment. »
Parfait. Enfin, elle allait pouvoir avoir un contact avec des militaires, autrement que par des connexions sécurisée courtes et de mauvaise qualité.

« Etablissez le contact.
— Oui, Madame. »
Joker appuya sur quelques touches.

« EDI, à toi de jouer. Sécurise la connexion.
— Pas de problème. »

Un crachouillis leur parvint aux oreilles. Dans cette mixture auditive, Shepard devina une voix.

« EDI, n’y a-t-il pas moyen d’avoir quelque chose de plus audible ? On est à peine un kilomètre de cette escouade et le son est bien pire que ce qu’on a avec Hackett qui se trouve à plusieurs systèmes de nous. »

L’Intelligence Artificielle expliqua qu’elle allait nettoyer le son. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant que, finalement, une voix bien connue parvint aux oreilles du Commander.

« Shepard ? Shepard, c’est vous ? »
Cette voix, elle l’aurait reconnue entre mille.
« Conseiller Anderson ? Elle eut du mal à dissimuler son soulagement.
— Oh, Conseiller, non. Plus maintenant. Je vous croyais au courant. Capitaine Anderson, cela me suffit maintenant. »
Shepard eut un sourire malgré elle.
« Contente de vous voir à nouveau sur le terrain, Capitaine, dit-elle.
— Moi de même. Alors, avez-vous des informations à nous fournir ?
— Aucun signe de vie. Rien n’est passé à travers le voile pendant que nous vous attendions.
— Très bien, répondit Anderson.  Vous semblez en forme, ajouta-t-il après un silence.
— Je fais avec », se contenta de dire le Commander tout en pensant que si les grosses pointures de l’Alliance se bougeaient un peu et allaient au-delà de leurs préjugés et de leurs craintes, elle n’aurait pas à subir ce genre de situation. Mais la n’était pas la question.

« On m’a demandé d’inspecter le Voile, expliqua Anderson. Les informations dont nous disposons nous ont montré qu’il y avait eu un grand mouvement de Geths. Nombre de leurs vaisseaux ont passé le Voile avant de s’étendre dans la Galaxie. Aucune invasion geth n’a pourtant été signalée après ça. Ils ont tout bonnement disparu. Nous devons donc tenter de passer le Voile afin de constater ce qu’il se passe derrière. »
Shepard haussa un sourcil. Comment l’Alliance pouvait-elle risquer ses vaisseaux à tenter de passer le Voile ? C’était illogique. Elle comprit soudainement pourquoi Hackett l’avait fait venir. Elle avait un Geth parmi son équipe. Un Geth plutôt coopératif.

« Je ne vais pas sacrifier une flotte, Shepard, continua Anderson rejoignant ses pensées. Je pensais plutôt venir à bord du Normandy et que seul ce vaisseau traverse le Voile. Ce n’est qu’une mission de reconnaissance.
— Je ne comprends pas la statégie de l’Alliance, nota tout de même Shepard.
— L’Alliance ? Non. C’est le Conseil qui m’envoie. »

Le Conseil ? Pourquoi se permettrait-il de… Et Hackett lui avait parlé de la mission… Oh… Elle voyait. Le Conseil essayait tout bonnement de se débarrasser d’Anderson en l’envoyant faire une mission dont il ne reviendrait pas. Udina était sans doute derrière ça. Comment il avait réussi à convaincre l’Alliance était quelque chose qui échappait au Commander.

« Disons que je n’ai pas eu le choix. »
Bah voyons. Elle savait bien qu’il n’allait pas ressortir indemne de son procès manqué. Elle comprit pourquoi il avait demandé à Hackett de lui envoyer le Normandy. Parce qu’il savait que c’était le seul vaisseau à pouvoir effectuer l’exploit. Si on l’omettait les petits vaisseaux de contrebande. Elle soupira. Elle avait une dette envers Anderson. C’était donc là le moment de s’en acquitter.
« Très bien, Capitaine. Je vous fais monter.
— Bien reçu. »

Elle fit signe à Joker de préparer la manœuvre de transfert de passager.

« On va revoir une vieille connaissance, hein, Commander ?

— Oui, on peut dire ça, répondit-elle doucement.
— Ce que je veux dire, c’est que le Conseiller Anderson, c’était un peu comme s’il n’était plus le même, vous savez, le Capitaine, mon ancien supérieur. Comme s’il avait changé de dimension par rapport à nous. » Il marqua une pause

« C’est bizarre, ce que je dis, non ? »
Shepard leva un sourcil puis eut un sourire.

« Non… C’est parfaitement clair. »
Joker la regarda quelques secondes d’un air dubitatif. Puis il fit une moue.
« Ah, vous me faites marcher. » Il se détourna, faussement irrité, et retourna à ses claviers. Elle se senti rassurée.
Tout allait bien. Toujours le même.

Elle demanda à EDI de faire monter Legion. La procédure d’embarquement se termina et Anderson mit le pied dans le Normandy.

Seul.

Elle avait cru qu’il prendrait un homme ou deux mais non.

Apparemment, il avait du mal à faire confiance à ceux qui l’accompagnaient. Mais ce ne fut pas ce qui la frappa le plus.

Elle le regarda, quelque peu stupéfaite par son accoutrement. Anderson ne revêtait pas son ancienne tenue de Capitaine. Non.

Il portait un simple treillis aux couleurs kaki, uniforme qu’aurait pu porter n’importe quel troufion de l’armée terrestre. Une casquette militaire de même motif reposait sur sa tête. A vrai dire, il mit Shepard mal à l’aise. Il lui semblait qu’il se rabaissait à porter un tel habit.

Pourtant, il lui semblait être heureux d’être là, à nouveau sur le terrain, aux côté de ses hommes, utile dans l’action même si finalement, cette mission de reconnaissance était de petite envergure. Etait-ce Kaidan qui était à l’origine de cet uniforme ? Elle secoua la tête. Il fallait qu’elle mette son ressenti pour son ancien Lieutenant de côté. Ne pas être aussi idiote que lui.

 

« Shepard Commander, dit sobrement Legion comme il en avait la coutume

La réaction d’Anderson à la vue du Geth ne fut pas surprenante. Même si son visage exprima la stupeur, il se recomposa rapidement un visage neutre. Voir Legion agir parfaitement docilement  était quelque chose de toujours surprenant pour ceux qui étaient plutôt coutumiers du fait de coller des balles dans le corps des Geths.

Se détournant du Capitaine, Shepard demanda à son coéquipier s’il savait si tous les Geths étaient passés à travers le Voile.
Le Geth fit cliqueter les volets au dessus de son « œil » et répondit de sa voix monocorde. « Les Hérétiques sont en guerre, les Hérétiques sont partis.
— Tous ? »

Le Geth secoua la tête.

Anderson haussa les épaules. Il répéta qu’ils devaient passer le Voile. C’était le meilleur moyen de savoir ce qu’il en était réellement.
Shepard soupira.
« Passer à travers le Voile n’est pas chose aisée. C’est quasiment du suicide. Franchement, est-il vraiment nécessaire de prendre tous ces risques ? Il y a tant à faire ! Les Reapers, les Husks…
— Je suis autant conscient que vous de l’importance de la situation mais il est important de passer le Voile et de voir si les Geths sont bel et bien tous partis. Cela nous permettra de les prendre à revers au cas où ils repasseraient le Voile. De plus, c’est une zone dont le contrôle est non négligeable. Rappelez-vous de Sovereign. »

Shepard capitula. Anderson n’avait pas forcément tort. De toute façon, elle n’était pas plus avancée pour vaincre les Reapers et se rendre sur le lieu où les Geths habitaient pouvait lui permettre de trouver des indices sur le fonctionnement des Geths et peut-être extrapoler sur celui des Reapers.

« Shepard Commander. » Elle leva la tête vers Legion. « Nous connaissons le chemin à travers le Voile. Nous vous guiderons. »
Anderson eut un sourire mais Shepard eut du mal à partager son optimisme. Même s’ils passaient le Voile, personne ne savait ce qu’ils trouveraient derrière. Elle hocha cependant la tête.

« Très bien, allons-y. » Elle n’était pas très à l’aise. Elle pensait sincèrement que tout cela n’était qu’une perte de temps.

Ils remontèrent au niveau du cockpit où Joker était déjà affairé à prendre les dispositions nécessaires pour passer le Voile. Il salua Anderson avec sa désinvolture caractéristique et s’excusa de ne pas pouvoir se lever pour faire les choses selon les règles. Anderson lui rendit son salut avec un sourire, habitué aux facéties du pilote le plus chevronné de la Galaxie.
« Bon… Prêts pour un autre voyage suicidaire ?  commenta-t-il.
— Legion va vous guider. Il connait le chemin le plus sûr à travers le Voile. »
Joker haussa les sourcils.
« Vraiment ? » Il se redressa sur son siège. Il ne faisait pas vraiment confiance à Legion. Shepard pourtant, si. Etant donné que le Commander passait son temps à recueillir des parias, cela ne l’étonnait qu’à moitié. Après, si le Geth disait vrai…
« Bon, bah allons-y gaiement, alors. »

Il pianota sur ses touches. Le Normandy s’ébranla. Il suivit les instructions de Legion et commença sa course à travers le Voile.

« Nous entrons dans le Voile. » l’informa EDI. Inconsciemment, Shepard contacta ses muscles et sentit son rythme cardiaque augmenter. Elle ne craignait pas les Geths. Elle ne craignait pas les Husks non plus.

Mais elle ne pouvait s’empêcher d’avoir de l’appréhension. Il était pratiquement impossible de traverser le voile sans accroc.

Elle jeta un regard à Legion. Le Geth ne l’avait pas trahie alors qu’il avait eu maintes occasions de le faire. Jamais il n’avait répondu à sa question à propos des morceaux de son ancienne armure avec lesquels il s’était réparé lui-même.

Il restait silencieux comme désactivé mais elle savait qu’il était relié par elle savait quel mystère à EDI. Joker assurait la manœuvre manuelle mais EDI assurait ses arrières. Il ne fallait rien laisser au hasard même si elle avait toute sa confiance dans l’habilité de son pilote. Là, maintenant, elle avait quand même la trouille. Il fallait vraiment que ça en vaille le coup. Tout au fond d’elle, elle sentait franchement qu’elle se trompait d’objectif.

 

Passer le voile était comme passer à travers un champ d’astéroïdes dont les composants seraient si serrés qu’il était pratiquement impossible de naviguer entre eux. Totalement concentré, Joker senti des gouttes de sueur perler à son front. Sérieusement, il fallait franchement que toutes ces acrobaties en valent le coup. Il n’avait franchement pas le temps de laisser son esprit divaguer. Il devait se concentrer à fond. Bien plus que pour rejoindre une base fantôme ou pour manœuvrer délicatement pour attraper un Relais de Masse. Pourtant, malgré la difficulté qui se présentait, il sentait que le Normandy glissait délicatement entre les obstacles et coulait à travers le Voile. Etait-ce la présence du Geth qui faisait que tout était simplifié ? Les dangers du Voile de Persée étaient bien connus des pilotes et même lui ne se serait pas risqué seul dans ce bordel.

Soudain, le noir de l’espace lui fit face. Ils venaient de passer à travers. La lueur orange d’une vieille étoile l’aveugla presque. Ils étaient passés. Il avait du mal à y croire, tout était allé si vite… Il avait à peine eut le temps de sentir le danger. Il jeta un coup d’œil vers le Geth qui semblait s’être rallumé. Ce truc était vraiment flippant. Toutefois, ils lui devaient une fière chandelle. Ce qui était encore plus flippant.

« Rannoch se situe sur notre gauche » commenta EDI. Shepard tourna la tête. Elle était en train de se recomposer une attitude calme et résolue. La tension retombait petit à petit.
Elle croisa les bras et regarda par la vitre du cockpit la planète native des Quarians.

Rannoch.

C’était une planète extraordinaire car son orbite passait dans le Voile de Persée sans qu’elle ne percute jamais rien. Elle n’était plus habitée. Les Geths vivaient dans des plates-formes en orbite autour d’elle, nettoyant la planète des toxines qu’ils avaient libérées lors de la guerre qui les avait opposés aux Quarians. Comme si les Geths prenaient soin de la planète qu’ils avaient privée de ses habitants. C’était un comportement étrange. Toutefois, à force de côtoyer Legion, Shepard avait fini par comprendre que les Geths vivaient selon une logique bien différente de celle des autres espèces de la Galaxie.

Elle fixa les plates-formes orbitant autour de Rannoch. Rien ne montrait une activité quelconque. Ni guerrière, ni minière. Les Geths foraient les astéroïdes proches de Rannoch afin d’y récolter des matières premières. A ce que Shepard pouvait voir, même les forages semblaient être arrêtés. Les environs de Rannoch paraissaient bien calmes, désertés.
« On dirait qu’il n’y a plus personne.

— Les Créateurs ont été chassés. Les Geths sont partis. Les hérétiques sont en guerre. »

Legion répétait la même litanie.

 

Anderson demanda un scan de la planète afin de faire un premier point sur la situation.

EDI cliqueta légèrement. Quelques sondes furent envoyées. D’habitude, elles servaient à prospecter sur les planètes inhabitées et à extraire des matières premières avec lesquels Shepard pouvait monnayer des améliorations pour le Normandy. Ce temps-là était révolu. Shepard ne pouvait décemment faire du commerce, une fois sa tête mise à prix.

EDI fit un compte-rendu du scanner qu’elle venait d’effectuer sur Rannoch et ses plates-formes satellitaires.
« Aucun signe d’activité, qu’elle soit biologique ou non. La planète est complètement déserte. »
Anderson resta silencieux un instant.

« Ca ne me dit rien qui ne vaille, finit-il par dire.
— Je pense qu’on est sur la même longueur d’onde, Capitaine. » Shepard croisa les bras, scrutant Rannoch.
« Quels Geths vivent à présent autour de Rannoch ? demanda-t-elle à Legion.
— Les Hérétiques sont restés. Les Hérétiques ont pris le pouvoir.
— Où sont les autres Geths ?
— Partout. Les Geths résident dans des plates-formes. Dans des endroits sûrs. Nous ne sommes que quelques terminaux. Les Hérétiques sont plus nombreux.
— Pourquoi prennent-ils soin de la planète Rannoch ? Pourquoi ne vivent-ils pas à sa surface ?
— Aucune donnée disponible. »
Shepard jeta un regard de biais au Geth. Quand il donnait ce genre de réponse, elle se demandait parfois si ce n’était pas là un moyen d’éluder ce qui le gênait. Autant gêné qu’un Geth puisse être.

 

« Il faudrait d’abord inspecter les plates formes en orbite, suggéra-t-elle. Moins risqué. Peut-être trouverons-nous la raison de l’abandon de Rannoch par les Geths même si j’ai ma petite idée sur la question.
— Qui est ? demanda Anderson.
— Les Geths de la mouvance hérétique vénèrent les Reapers comme des Dieux et les appellent les « Anciennes Machines ». Il est fortement probable qu’ils se soient simplement joints à eux et qu’ils se dirigent actuellement vers le Système Solaire.
— Les hérétiques veulent détruire les Créateurs, les Hérétiques veulent que les Reapers soient au pouvoir », ânonna Legion, appuyant les dires du Commander.
Anderson avisa une plate-forme. Autant en choisir une et vérifier la présence ou non de Geths.
« Legion va nous accompagner, dit Shepard sur un ton qui ne laissait pas de place à la contestation. EDI, fais venir le Lieutenant Vega. » Avoir quelqu’un qu’il connaissait pourrait rassurer quelque peu Anderson. Au moins, il ne serait pas seul. James avait suffisamment fait ses preuves pour qu’elle puisse lui faire confiance à son tour.  Le Lieutenant salua le Capitaine avec sa rigidité habituelle. Il n’était jamais détendu en présence d’un supérieur. Trop militaire, trop discipliné. Un mois à bord du Normandy l’avait à peine décoincé.

« James, prêt à faire un tour sur le terrain ? demanda Shepard avec un sourire.
— Toujours prêt, Commander.
— Vous avez l’air de bien vous entendre », commenta Anderson, souriant à son tour. Il savait Shepard s’attirer la sympathie de ses subalternes. Celui-ci ne semblait pas faire défaut.
James se tourna vers le Capitaine.

« Oh, un petit échange de coups à la régulière peut rapprocher les gens » répondit Shepard avec ironie.

 

Elle l’avait mis au tapis lors d’un entraînement matinal. Au moins avait-elle été rassurée sur sa capacité à battre n’importe qui même si c’était une montagne de muscles. Son combat avec James avait été plaisant.

« J’y suis, intervint Joker avec rudesse. Vous pouvez y aller. »
En effet, le Normandy était désormais amarré à la station. Shepard enfila son casque. Elle ferma les yeux quelques secondes, le temps de s’y habituer. Elle avait toujours cette petite claustrophobie qui datait de sa mort. Porter son casque lui était pénible désormais, elle avait cette peur latente de voir son approvisionnement en oxygène lui faire défaut. Mourir asphyxiée… C’était horrible. Terriblement douloureux.

Joker la tira de ses pensées. Il était prêt à ouvrir le sas. Elle fit un signe. Vega et Anderson, vêtus de leurs casques la suivirent.

Joker laissa le vaisseau amarré et afficha l’écran qui lui permettait de suivre l’équipe en dehors du vaisseau. La balise de Shepard fonctionnait. Très bien.
« Vous semblez bien vous entendre » marmonna-t-il d’un air furieux. « Oh, un petit échange de coups à la régulière peut rapprocher les gens » minauda-t-il tout bas.

Lorsque Vega avait intégré l’équipage, il n’avait fallu que quelques jours pour que Shepard se mette le nouveau Lieutenant dans la poche. Il avait vu le fameux entraînement par le biais des caméras. « Envie de voir quelque chose d’amusant ? » lui avait demandé Jacob, premier au courant de la petite joute entre le Commander et le nouveau.
Ils avaient même fait un pari, Joker ayant parié sur le fait que Shepard le mettrait au tapis aussi sec.

Joker n’avait pas encore réussi à dire s’il appréciait ou non Vega. C’était apparemment un homme dans lequel Anderson avait confiance. Aux yeux du pilote du Normandy, c’était déjà une qualité. En même temps, le fait de prendre très à cœur sa mission agaçait Joker. En très peu de temps, Vega était devenu l’ombre de Shepard. Il n’était finalement pas si gêné que ça de devoir suivre les ordres d’une renégate et il était celui qui suivait le Commander partout. Anderson lui avait sans doute demandé de veiller sur Shepard. Comme si elle n’était pas assez grande pour s’occuper d’elle-même. En même temps, au vu de sa crise de folie, Joker pensa que ce n’était pas une si mauvaise idée.

Shepard, de toute façon, savait très bien comment charmer son monde.  Parfois, c’était même inconscient. Elle faisait simplement les choses, elle était juste Shepard et ça suffisait. C’était vraiment quelque chose d’extraordinaire même si  cela pouvait flanquer la trouille tellement c’était surnaturel. Vega avait vu l’équipage du Nromandy, il avait pu constater que tout le monde suivait Shepard. Un chef aussi bien suivi ne pouvait être qu’un bon chef. Cet argument-là valait bien tous les autres. Dans sa logique de soldat, si Anderson faisait confiance à Shepard, il suivait la même ligne de conduite.

Jacob l’avait distrait de ses pensées. Joker avait donc reporté son attention sur l’écran où Shepard venait de prendre un coup. Vega ne se défendait pas mal. C’était sûrement ce qu’avait dû penser Shepard au vu de son sourire en coin. Elle avait frotté sa joue d’une main, l’air amusé. Amusé mais dangereux. Les deux hommes connaissaient ce regard. C’était celui d’une Shepard qui allait se jeter sur sa proie et la réduire en pièces. Le Commander s’amusait, oh oui, elle s’amusait comme une petite folle.

Elle avait fait reculer Vega pas après pas, coup après coup, elle avait repris le dessus, menant l’échange selon son rythme. Vega s’était retrouvé acculé, les deux bras protégeant son visage. Grave erreur. Shepard lui avait envoyé un coup de genou dans les parties. Surpris, il avait grimacé et était tombé à genoux. Visage triomphant de Shepard. Grimace de la part de Joker et Jacob.

« Ouch… Elle n’y est pas allée de main morte. » avait commenté Jacob. Lui aussi, il s’était fait mettre au tapis par Shepard mais, fort heureusement pour lui, elle n’était pas allée jusqu’à tenter de l’émasculer.

Joker avait vu Shepard tendre une main pour aider Vega à se relever, faisant à son tour une grave erreur. Pour Vega, la partie ne semblait pas finie. Il avait tiré sur le bras, déséquilibrant le Commander qui avait chuté en avant. Elle s’était rattrapée, poing levés.

« C’était limite, Commander. » avait souri Vega. Shepard avait secoué la tête, souriant, amusée par le fait que le Lieutenant ne se laisse pas faire. Elle avait pris vraiment du plaisir à cet échange cordial.
« Toujours vingt crédits sur le Commander ? », avait demandé Jacob mais Joker n’avait pas voulu changer d’avis.

Joker avait pincé les lèvres. Vega était sacrément baraqué. Shepard semblait toute frêle à côté mais limiter les capacités physiques du Commander à sa carrure était la sous-estimer. Le timonier avait regardé ce petit bout de femme redoubler les coups, faisant reculer une fois de plus le soldat. Il se s’était senti amer. Jaloux.

C’était stupide. Il savait qu’il n’aurait jamais la possibilité de pouvoir échanger des coups avec elle.

C’était une façon de tisser un lien avec ses équipiers. Cela faisait légèrement « loi du plus fort » mais Shepard avait trouvé là une manière de conforter sa place de dominante. Elle calmait bien vite les esprits échaudés. Joker s’était souvenu de la passe d’armes qu’elle avait eu avec Jack qui avait été d’une violence rare. Avec Miranda, on se serait cru dans un combat de poules, chacune voulant prouver sa supériorité à l’autre. Joker avait bien aimé regarder ces deux belles femmes s’écharper. Cela lui avait fait penser à ces spectacles d’Asaris combattant dans une sorte de boue dont le nom lui importait peu. C’était quelque chose d’assez excitant. Il n’avait jamais parlé de ça à personne. Chacun ses fantasmes.

Shepard était quand même impressionnante. Il l’avait vu faire une clé de bras à Vega qui avait fini par grimacer. Elle avait réussi à coincer le corps massif sous le sien et lui avait tordu le bras jusqu’à ce que le Lieutenant crie grâce. Elle ne faisait pas ça dans l’intention de blesser Vega. C’était bien la dernière des choses à faire. Un Lieutenant avec un bras cassé ne lui serait d’aucune utilité.

Trois coups bien tapés sur le sol lui avaient signalé que Vega abandonnait.

Un sourire satisfait sur le visage, Shepard avait libéré son adversaire. Ce dernier s’était relevé, avait frotté son bras endolori, la respiration erratique. Bonne gagnante, Shepard lui avait serré la main.

« Sans rancune, James ? »
Joker avait fait une grimace malgré lui. James. Il avait décidé qu’il n’aimait pas ce prénom. Surtout dans la bouche de Shepard.

Le Commander lui avait administré une claque amicale sur l’épaule avant de quitter la pièce, satisfaite. Elle s’était prouvé qu’elle pouvait mettre au tapis un homme de la carrure de Vega. Joker avait eu un petit rire bref, avait tendu  la main vers Jacob. Il avait encaissé les crédits avec un air amusé. Air amusé qui avait vite disparu quand il avait vu dans l’écran l’espèce d’expression béate que le Lieutenant Vega avait arboré, frottant son bras endolori, les yeux rivés sur la porte.

Joker avait senti un sentiment auquel il n’était pas habitué lui contracter l’estomac. La jalousie.

Il ne pouvait pas s’en empêcher, c’était plus fort que lui. Le pire, c’était qu’il était obligé de partager son bloc avec le nouveau Lieutenant. Il n’avait pas envie d’un Kaidan bis. Il ne pourrait pas le supporter. Il avait dû endurer toutes les louanges que lui avait servi son ancien ami. Il savait qu’il ne pourrait plus entendre ça dans la bouche d’un autre. Il lui mettrait son poing dans la gueule, quitte à se casser quelques doigts.
Il avait changé sa manière de voir Shepard. Depuis sa mort. Depuis qu’il l’avait vu lâcher le bord du module de secours. Il avait tellement mal supporté sa perte qu’il avait fini par comprendre tout seul. Pas besoin d’être Chakwas pour savoir qu’il avait eu un tel béguin pour son Commander qu’il n’arrivait pas à remonter la pente après sa disparition.

Un béguin.

C’était ce qu’il s’était souvent dit après qu’elle soit revenue. Juste un caprice de sa part. Elle était morte, elle lui avait tant manqué qu’une fois à nouveau sous ses ordres, il s’était dit que ce n’était qu’un truc passager. Sa chute n’avait été que le simple fait d’avoir été responsable de sa mort. D’être devenu un paria parmi l’équipage. D’avoir privé l’humanité se son sauveur. Tout simplement.

 

Shepard était attirante. Pas qu’elle soit une femme à la beauté exceptionnelle, pas comme Lawson, mais elle était fascinante. C’était Shepard, c’était la revenante, celle qui avait défait un Reaper et battu les Collecteurs. Au début, c’était à cause de ça qu’il pensait que ce n’était qu’un béguin. Il n’était pas si différent des autres. Il lui avait déjà dit d’ailleurs, même les Aliens pouvaient être attirés par elle. Liara s’était bien fait prendre. Même l’immense respect qu’avait Garrus pouvait être suspect. Quand à Thane, c’était si évident que ça se lisait dans ses yeux noirs et sa tête de merlan frit. Cela avait d’ailleurs soulagé Joker que le Drell pose le pied quelque part et cesse d’êtr auprès de Shepard. Il avait du mal à supporter sa voix langoureuse et cette manière de murmurer « Siha » quand il s’adressait à Shepard lui avait hérissé maintes fois les poils.

Allons bon, ce n’était pas si passager, après tout. Il lui arrivait même de fantasmer sur Shepard. Mais qui n’avait pas fait ça ?

Revenant à l’instant présent, Joker jeta à nouveau un coup d’œil à la petit lumière clignotante sur l’hologramme qui symbolisait le Commander. Elle semblait ne pas rencontrer d’obstacle. Il se sentit plus léger.

Et merde.

EDI sembla avoir la bonne idée d’intervenir. Elle ne pouvait s’empêcher de jouer les mamans avec lui. Elle lui demanda ce qui pouvait bien causer de tels signes d’agitation chez lui. Il l’ignora. Pas envie de dire qu’il profitait d’un instant de répit pour faire le tri de ses sentiments envers le Commander.

Shepard et son équipe progressaient prudemment accompagnés par les commentaires de Legion qui était devenu étrangement loquace. Il expliquait le fonctionnement des appareils utilisés par les Geths, leur utilité, leur origine. Shepard se serait bien passée de ce cours improvisé mais il fallait reconnaître que Legion donnait une quantité non-négligeable d’informations qui pourraient être utiles en cas de combat contre ses pairs.

Toutefois, la conception que les Geths avaient de l’univers était difficile à comprendre pour un être organique. Cette histoire de consensus et de terminaux avait de quoi filer la migraine. Les Geths s’approchaient finalement d’une sorte d’entité multiple et mystique, une sorte de réseau dont Legion était un terminal. Ca, Shepard avait fini par le comprendre.
Pourtant, quand le Geth décrivait les actions effectuées sur la plate-forme, tout ce que les Geths faisaient pour préserver Rannoch et contrer les effets néfastes de leurs agissements durant la guerre qui les avaient opposés aux Quarians, elle avait l’impression qu’ils étaient « humanisés ». Cela la mit mal à l’aise. Elle ne voulait voir que les Geths comme de stupides machines, pas comme des êtres vivants. Pas que cela l’empêcherait de leur loger une balle en plein dans ce qui leur servait de tête mais sentir sa vision de ces choses être bouleversée était assez inconfortable. Leur aspect physique, leur manière de parler, leur conception de la vie montraient clairement qu’ils étaient artificiels.
Pourtant, Legion parlait toujours d’une conscience collective… Les Reapers étaient-ils doté de la même chose ? Shepard pensait qu’il devait y avoir de cela parce que les agissements de Soverein et d’Harbinger étaient étrangement liés. Comment les Reapers communiquaient-ils entre eux ? Peut-être était-ce similaire aux Geths. Le Commander se dit qu’une connaissance plus approfondie des Geths serait sans doute une aide précieuse. Elle se félicita intérieurement d’avoir activé Legion. Elle serait passée à côté de quelque chose d’important, elle le sentait instinctivement.

 

Ils déambulaient dans la structure silencieuse. Shepard repensa aux images qu’elle avait vues. Elle se disait que tout ceci était une perte de temps. Il y avait les Husks, les Reapers. Les Geths n’étaient pas, une fois de plus, la réelle menace. Elle soupira. L’ennemi était partout. C’était aussi un peu normal que l’Alliance cherche à être sur tous les fronts. Il leur fallait rattraper le temps perdu à attendre que le Conseil ne bouge son cul.

 

« Aucune activité des Geths, apparemment, continua Anderson. Rien. Personne. C’est quand même étrange qu’ils n’aient pas laissé quelques uns des leurs en arrière. Comme s’ils abandonnaient la planète. »
Shepard hocha la tête. Cela ressemblait vraiment à une réelle désertion.

Pourquoi ? Les Geths étaient-ils prêts à abandonner ce pourquoi ils s’étaient battus ? Leur logique lui échappait.

Elle se tourna vers Legion et lui demanda ce qu’il en pensait. Le Geth la fixa, les clapets qui recouvraient son faisceau lumineux cliquetèrent.
« Les Hérétiques sont partis rejoindre les Vieilles Machines. Ils n’ont plus besoin de la Planète, ils n’ont plus besoin des Créateurs. »
Shepard croisa les bras, fixant le sol, prise d’une intense réflexion. Les Geths pensaient-ils que les Reapers allaient les accueillir, fusionner avec eux ou quelque chose dans ce genre ?

Legion ne répondit pas quand elle émit cette pensée à haute voix. Pas de données. Shepard pesta entre ses dents. Cela aurait été trop simple qu’il lui apporte une réponse. Les Geths étaient donc en partance pour le Système Solaire. Comment allaient-ils agir ? Cela méritait réflexion. Se joindraient-ils aux forces des Reapers ou simplement les rejoindre comme s’ils effectuaient une sorte de pèlerinage ?

« Je pense qu’il serait judicieux de se rendre sur Rannoch. Je souhaiterais que l’on fasse un point sur la situation de cette planète. » dit Anderson.

Après tout, cela faisait plusieurs siècles que personne n’avait foulé ce sol. Shepard se sentit un peu gênée. Elle pensa que ce privilège de poser le pied sur Rannoch revenait à ses habitants originels. Mais le temps n’était pas au sentimentalisme et à la moralité. Il fallait être sûr que la planète était libre de toute présence ennemie. Après tout, puisqu’ils en étaient là…

« Joker, nous revenons, signala-t-elle au timonier.
— Aye, aye, Commander. »

A peine remontés sur le Normandy, Shepard signala à son équipe ce qu’ils avaient vu. Anderson émit donc son idée de se rendre sur Rannoch. D’après ce qu’ils avaient pu apprendre, il existait un moyen de rendre compte de la situation de la planète qui se trouvait au sol.

Shepard décida de s’y rendre sans changer d’équipiers. De toute façon, il s’agissait d’une sorte de mission « privée » qui permettrait d’éponger sa dette. Alors que Legion, James et Anderson descendaient au Shuttle, le Commander ajustait les derniers préparatifs de largage avec Joker. Le Normandy approcherait Rannoch par une trajectoire en spirale.

Prudence avant tout.

Le Shuttle serait largué en haute atmosphère et le Normandy resterait en orbite au dessus de Rannoch. Si ça s’annonçait hostile là-dessous, le Normandy serait moins exposé.

« Je compte sur vous, Joker. » dit-elle avant de partir vers le hangar.

« Commander… »
Elle se retourna. Il était en train de péniblement se lever de son siège. Cela lui demandait beaucoup d’efforts car il grimaçait. Finalement debout sur ses deux jambes, il se redressa, lui faisant face. Rigide. Bien droit. Il élança sa main et la salua le plus militairement possible. Elle le regarda sans comprendre pourquoi il faisait ça mais ne voulut pas l’offenser en faisant une remarque déplacée.

« S’il vous plaît, faites attention en bas. »
C’était une prière. Une prière inquiète. Elle hocha la tête.
« Promis. »
Elle lui fit un sourire sincère avant de se détourner et de remonter le CIC. Bien sûr qu’elle allait faire attention. Joker s’inquiétait trop. Elle se demandait bien pourquoi d’ailleurs. La mission suicide l’avait à peine fait sourciller. Certes, elle était revenu in-extremis, avait encore frôlé la mort mais ce n’était pas la dernière fois. Elle repensa à son étreinte. Non… Elle se faisait des idées.

Ce n’était que Joker… Juste Joker.
Elle monta à bord du Shuttle, recentrant ses pensées sur la mission.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *