Chapitre sept

Mordin lui tournait ostensiblement le dos. Shepard pouvait sentir ses reproches dans son attitude. Quelque chose de contenu. Quelque chose de palpable. Elle avait pris une initiative pour lui sans lui avoir demandé son avis. Mais n’était-ce pas là son rôle de Commander aussi ? Elle avait toujours dit que les membres de l’unité de la mission suicide n’étaient liés entre eux par aucun serment. Pourtant, elle avait agit comme si Mordin n’avait été qu’un de ses subalternes. Cela avait été nécessaire pour qu’ils puissent s’en sortir tous vivants de la Station. Elle savait cependant que Mordin ne lui reprochait pas cette initiative. C’était l’idée de se retrouver seul sur Tuchanka, à la merci des Krogans qu’il avait contribué à contaminer par le génophage qui le rendait nerveux et rancunier. Shepard y avait vu là le moyen de faire d’une pierre deux coups. Elle avait convaincu la Krogane de se joindre à eux et en même temps, elle avait là un gage de bonne fois pour que les Krogans se rangent à leurs côtés. Comment cela pouvait-il mieux se passer ?

« Je ne vous en veux pas Shepard. » Le Salarian se retourna, fermant les yeux pour inspirer profondément par le nez. « Je suis prêt à me rendre sur Tuchanka. J’ai juste été… surpris. » La surprise n’était pourtant pas un trait de caractère du scientifique. Vivant et réfléchissant à toute vitesse, il était rare qu’il soit pris de cours. Toutefois, il semblait avoir repris ses esprits.

« Il me faudra du matériel. La technologie krogane n’est pas assez évoluée. Manque de moyen. Trop occupés à se battre ou à tenter de reconstruire leur civilisation sans cesse détruite par leurs querelles. »
La perte de son laboratoire n’affectait pas Mordin tant que cela. La mort du docteur Balin avait été rapidement évoquée. Certaines pertes étaient nécessaires mais Shepard avait vu dans cette retenue un signe que c’était un collègue voire un ami précieux pour le Salarian.

« Il me faut du matériel, répéta-t-il. Particulier. Difficile à trouver. »
Il détournait la conversation sur l’essentiel. L’urgence. Shepard ne dit pas un mot. Les exigences de Mordin étaient légitimes. Après tout, il n’allait pas mettre au point un remède contre le génophage avec quelques calculateurs et du matériel complètement dépassé. C’était comme si on lui demandait à elle de combattre l’armée batarienne seule avec un couteau de cuisine. Disproportionné. Le résultat serait long à obtenir. Et le temps, ils n’en avaient pas.

Alors il était préférable de prendre un peu de ce temps qu’il leur était imparti et de le consacrer à chercher ce dont Mordin avait besoin. Ils n’avaient pas le choix. Ils devaient se rendre sur Omega. Mordin y avait de nombreux contacts et connaissait des revendeurs de matériel de laboratoire suffisamment scrupuleux pour détourner le matériel high-tech destiné à la Citadelle. S’il y avait un meilleur offrant, pourquoi se priver ?

Prétendre la perte ou le vol du matériel était si simple et les enquêtes administratives prenaient tellement de temps qu’elles finissaient irrémédiablement par être abandonnées. Surtout sur Omega. Le Conseil n’envoyait jamais de fonctionnaires là-bas. C’était en dehors de sa juridiction. De plus, il n’était pas supposé savoir que ses fournisseurs achetaient la plupart du matériel de haute-technologie dans le bourbier du Système Terminus.

Shepard tapota l’épaule de Mordin et hocha gravement la tête. Elle n’arrivait à lui parler.

« Préparez une liste. » Ce fut tout ce qu’elle réussit à lui dire.

Elle se détourna et partit en direction du CIC afin d’y entrer la nouvelle destination. De toute façon, elle n’avait rien de mieux à faire et puis, n’était-ce pas là ce qu’on attendait d’elle ? Suivre son instinct, utiliser ce don qu’elle avait de rallier des espèces à la cause humaine… non à la cause galactique. Elle l’avait toujours écoutée, cette intuition qui ne la trompait presque jamais.

« Omega, hein ? » commenta simplement Joker. Pas de bombe, d’explosion à retardement, de sauvetage de Krogan et de fuite in-extremis ?
— Pas au programme, ce coup-ci.
— Mince, alors ! Je sens qu’on va s’ennuyer… »

Malgré la plaisanterie, Joker se sentait d’humeur morose. Là encore, il était revenu, ce sentiment d’impuissance. Savoir que finalement, il ne pouvait pas y faire grand-chose si Shepard y laissait la peau. Il ne pouvait rien faire pour l’en empêcher. C’était de pire en pire.

Depuis la mission suicide. Non…

Depuis qu’il l’avait vu lâcher prise et appuyer sur le bouton du module de sauvetage qui l’avait arraché à la destruction de son vaisseau.

Depuis qu’il l’avait revue après son premier entretien avec l’Homme Trouble et qu’il avait pu constater de ses propres yeux qu’elle était la même. Même voix, même physique, même humour. Un véritable miracle. Quelque chose de fragile également. Il se souvint de sa mère qui lui avait dit, peu de temps après le décès de son père, que c’était une fois que l’on perdait quelqu’un qu’on se rendait compte de l’importance qu’il pouvait avoir dans notre vie.
Et en voyant à quel point il avait pu sombrer après la mort de Shepard, il s’était bien rendu compte que le manque était vraiment douloureux. Toutefois, sa mère n’avait pas été coupable de la mort de son père. Ca rendait les choses bien différentes, non ?

 

Joker secoua la tête et reporta son attention sur l’un des écrans de contrôle du Normandy, histoire de jeter un coup d’œil à la nouvelle protégée du Commander. Il était déjà habitué au fait que Shepard passe son temps à recueillir n’importe quoi quelque soit son espèce. Le pire qu’elle avait pu faire était Legion… ou Grunt. A vrai dire, Joker ne savait pas vraiment.

Maintenant, c’était une femelle krogane, obstinément silencieuse, qui occupait la soute. La clé du vaccin contre le génophage avait tenté d’expliquer Mordin lors du débriefing de mission. Joker avait fini par couper l’intercom, n’y comprenant pas grand-chose voire rien du tout à son jargon scientifique. Il avait entendu ce qu’il avait eu besoin d’entendre. Cerberus s’était encore mis en travers de leur chemin et Sanders s’en était encore tiré. Quand à la fine équipe, elle n’avait été extraite de la Station que de justesse. Si ça continuait comme ça, Shepard risquait d’y passer avant de pouvoir affronter les Reapers. C’était bien la dernière chose que Joker voulait vivre.

 

Affronter les Reapers. Cela semblait complètement illusoire. Comment, eux, pauvres espèces si petites, pouvaient-ils espérer rivaliser avec ces créatures gigantesques, responsables de l’extinction d’autres espèces plus puissantes qu’eux ? C’était être un moustique face à un spray anti nuisible. Combat inégal et perdu d’avance. Joker soupira de nouveau. Il sentait la présence de Shepard à son côté, la main posée sur le dossier de son siège. C’était quelque chose de nouveau, qui datait de son retour parmi les vivants. C’était une de ses nouvelles lubies et il avait appris à faire avec. Tout comme il avait fini par composer avec une IA complètement retorse comme co-pilote.

 

 

Omega.

Rien ne semblait perturber cette station flottante où vivait la plupart des marginaux de la Galaxie. L’effervescence était toujours la même. Les gangs s’affairaient dans les rues, surveillant les commerçants se trouvant sous leur « protection », prélevant leur impôt, leur droit de commercer, veillant au bon déroulement des affaires.
Shepard laissa Mordin régler ses affaires en compagnie de Liara. Ils n’avaient pas besoin de Shepard, maîtrisant bien mieux le système qu’elle. Le Commander se dirigea donc vers l’Afterlife afin d’y saluer Aria, comme le voulait le protocole.

L’Asari l’accueillit avec sa rudesse habituelle teinté d’un certain respect envers sa personne. Shepard s’enquit poliment des ses affaires, y voyant là un moyen de prendre la température chez les civils. Connaître les effets d’un conflit sur les habitants des diverses colonies galactiques se révélait être parfois un avantage.

« Les conflits extérieurs ne perturbent pas la vie d’Omega, commenta Aria, ce qui rejoignait le ressenti de Shepard. Il y a déjà de quoi faire avec les querelles intestines de la Station, les gangs ne s’encombrent pas de ce qu’il se passe dehors. »
Toutefois, l’Asari avoua qu’elle suivait d’assez près l’invasion des Reapers ainsi que l’avancée des Batarians dans leur conflit. Elle avait son propre réseau d’informateurs. Savoir où se trouvait la menace permettait d’avoir une longueur d’avance pour agir. Elle fit part toutefois de son scepticisme quand à l’efficacité du Conseil sur ces questions. Elle eut un rire amusé avant de reporter son attention sur Shepard.
« Décidément, vous cherchez toujours à agrandir votre légende, dit-elle avec un sourire. Je me doutais bien que c’était vous qui aviez réussi à passer Omega-4 et à revenir.», confia l’asari en vidant ce qu’il restait de son verre. « Sans parler du fait que vous avez réussi à détruire un Relais de Masse. Et votre spectaculaire évasion… » continua-t-elle d’énumérer avec amusement. « Vous êtes plutôt coriace, pour une humaine. Je vous fais part de mon respect. » ajouta-t-elle en levant son verre dans sa direction. Elle le but d’un trait et croisa les jambes, se laissant aller dans son fauteuil.

« Qu’est-ce qui amène, le Commander Shepard, Spectre en fuite, sur Omega ? J’imagine que vous n’êtes pas ici pour échanger des banalités avec moi.
— Non. Nous sommes là pour affaire. Nous avons besoin de matériel difficile à trouver dans les circuits habituels. »
Aria eut un sourire amusé.
« Je savais bien que vous ne pensiez pas à vous terrer ici en attendant que ça se passe. Vous n’êtes pas lâche.
— La lâcheté ne fait pas partie de mes défauts et pourtant j’en ai un certain nombre.
—  Une vraie tête brûlée, hein… Il me semble que c’est une sacré imprudence pour vous de venir ici. Votre tête est mise à prix, vous savez. Morte ou vive, vous pesez un beau pactole, Shepard. »

La tension était montée d’un cran. Shepard tendit tous ses muscles, prête à sortir son arme et à faire feu. Elle sentait le danger venir. Morte ou vive ? Alors, ça y était ? Un avis de recherche lancé sur elle ?
Aria se saisit nonchalamment de son verre, le remplit tranquillement et le regarda d’un air pensif.
« Beaucoup de mercenaires seraient ravis de vous mettre la main dessus. La pègre qui règne sur Omega ne serait pas contre un petit revenu supplémentaire. »

Nouveau sourire, inquiétant. Shepard déglutit, elle sentit le regard d’Aria sur elle. Elle s’était fourrée dans la gueule du loup. Elle avait oublié qu’Aria n’était pas qu’une simple tenancière de boîte de nuit. C’était vraiment peu de chose. Peu de chose. Mais là, face à la plus puissante Asari d’Omega, elle se sentait prise au piège.

Aria éclata de rire, la faisant sursauter.

« Détendez-vous, Shepard ! » Elle lui jeta un regard profondément amusé. « Je plaisante ! Vous êtes sous ma protection, ici, ne l’oubliez jamais. » L’Asari poussa un verre de vin dans la direction de Shepard qui se demandait à quel jeu jouait son hôte. Elle avait été à deux doigts de lui coller un tir de blaster entre les deux yeux.

« Vous livrer en pâture au Conseil ne me ferait aucunement plaisir. Je ne dois rien à ces vieux politiciens qui n’y comprennent rien au véritable fonctionnement de notre Galaxie. Comment peuvent-ils y comprendre quelque chose, eux, bien en sécurité dans la Citadelle ? Comment peuvent-ils comprendre la douleur des gens et la difficulté que nous éprouvons à survivre ? Loin de moi l’idée de leur rendre ce service. Vous êtes un échec pour eux et c’est tant mieux. »

Shepard se détendit. Elle décrispa sa main et la posa à plat sur sa cuisse. Elle y avait cru. Elle avait pensé qu’Aria avait été sincère et qu’elle allait la livrer au Conseil.

« Tant que vous serez sous ma protection, aucun pouilleux ne posera sa main sur vous. Vous êtes en sécurité sur Omega. »
Shepard se contenta de hocher la tête pour signaler sa gratitude. Elle reprenait le contrôle de son esprit. L’Asari venait de lui rappeler qu’elle n’avait pas le droit à l’erreur et que la confiance qu’elle pouvait accorder aux étrangers était plus que réduite.

« Je ne peux rien vous accorder de plus, toutefois, continua son hôtesse. Je ne peux m’engager dans une guerre pour les humains. Je sais ce que vous allez dire, ajouta-t-elle précipitamment. Je mesure les enjeux. Mais jamais Omega n’a été unie. Peu importe si l’ennemi est une menace pour tous. Ces « hommes d’affaires » ne voient pas plus loin que le profit qu’ils peuvent faire. Et sérieusement, il n’y a aucun avantage pécuniaire à  se jeter dans une bataille désespérée. » Elle marqua une pause et eut un sourire carnassier.

« Par contre si vous avez suffisamment de crédits… N’importe quelle arme est à votre portée et vous pouvez demander n’importe quel matériel. Pour ça, ils sont forts. »
Shepard préféra ne pas vexer Aria et trempa ses lèvres dans le verre de vin offert. Elle continua de garder les yeux fixés sur l’Asari. Elle était vraiment déroutante. Pas étonnant qu’elle soit la gardienne d’Omega.

 

Un Batarian de grande stature approcha d’Aria et se pencha vers elle pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Shepard rapprocha la main de la crosse de son pistolet. Le garde du corps batarian de la patronne de l’Afterlife n’avait pas cillé en la voyant mais il n’en n’était peut-être pas de même pour celui-là. Aria lui jeta un regard de biais puis fit signe à son subordonné de disposer. Apparemment, elle était suffisamment persuasive pour que ses hommes ne dérogent pas à ses ordres. Shepard était son invitée et génocide ou pas, on ne la toucherait pas.

« Un de mes informateurs vient de me faire part de quelque chose qui pourrait vous intéresser. »

L’Asari affichait désormais un air grave et la dévisagea intensément.

Elle fit signe à son garde du corps et celui-ci pianota sur son Omnitool. L’écran holographique afficha un bulletin spécial d’information. Shepard reconnut la journaliste qu’elle avait frappée peu de temps après son retour parmi les vivants.
Emilia, Emily… Wrong ou quelque chose comme ça. A vrai dire, Shepard n’aimait pas les journalistes, surtout quand ils s’avéraient être de véritables fouille-merdes. Même si elle était plutôt partisane de la transparence envers les civils, il y avait quand même des limites, surtout quand la véracité de l’information laissait à désirer. De plus, certaines choses ne valaient pas la peine d’être connues du commun des mortels.

« La nouvelle vient juste de tomber, annonça la journaliste d’un ton surexcité. Le porte-parole du Conseil vient d’annoncer que la cérémonie d’intronisation du Commander Kaidan Alenko est désormais terminée. C’est officiel ! Le Commander Alenko est désormais Spectre. Il s’agit du deuxième Spectre humain. C’est une excellente nouvelle que de voir que le Conseil montre qu’il a encore confiance en l’espèce humaine après l’échec cuisant essuyé avec le premier Spectre humain. Rappelez-vous que le Commander Shepard s’est montré indigne de la confiance accordée par le Conseil en détruisant tout un système planétaire. Sa lâcheté a été telle qu’elle s’est enfuie de son propre procès et se cache désormais quelque part dans la Galaxie. Quoiqu’il en soit, le Commander Alenko lui succède donc et nous venons d’apprendre que l’Alliance vient de le nommer à la tête des opérations visant à exterminer le mystérieux ennemi qui a envahi le système solaire. Espérons que le désormais Major Alenko se montre à la hauteur de sa nouvelle mission. C’était Emily Wong. »

 

Aria coupa la diffusion et regarda Shepard. Le Commander ne savait plus que penser, que ressentir plutôt. Elle retrouva cependant le réflexe de respirer. Elle était hors d’elle ! Elle essaya de ne rien en montrer mais les muscles de sa mâchoire lui faisaient tellement mal qu’elle en aurait hurlé. Plus que le fait que Kaidan soit désormais Spectre – ce qui n’était pas vraiment une surprise, plus que le fait qu’il ait été propulsé à la tête d’une opération aussi difficile, c’était le mot « lâche » qui résonnait dans sa tête comme un refrain douloureux. Lâche. Lâche. Comment cette petite connasse de journaliste osait-elle dire qu’elle était lâche ? Certes, elle l’avait frappée mais elle était d’une rancune !

Non…

Shepard reprit ses esprits. Ce n’était pas du fait de la journaliste. Non… C’était le discours du Conseil qui transparaissait derrière ces mots. Ils la provoquaient ! Ils voulaient qu’elle sorte de sa cachette, qu’elle se montre pour prouver qu’elle n’était pas une lâche.

Shepard avait sa fierté mais le piège était grossier. Elle n’avait pas besoin de montrer qu’elle n’était pas lâche. Elle savait qu’elle ne l’était pas. Shepard savait que les politiques aimaient à se servir de la presse pour manipuler l’opinion publique. Combien de personnes allaient adhérer à ce discours ? Encore une fois, le Conseil lui mettait des bâtons dans les roues, au lieu de comprendre que leur attitude était complètement contre-productive.

 

Ce fut d’un pas décidé, précipité qu’elle sortit de l’Afterlife. Elle se rua vers le Normandy. Oser dire qu’elle n’était qu’une lâche. Elle brulait de montrer à tous que non, elle n’était pas lâche mais il ne fallait pas tomber dans le piège. Elle était bien plus intelligente que ça. Bien plus maline. Elle n’avait pas volé son titre de premier Spectre Humain, ça non ! Elle rejoignit Mordin qui terminait le chargement de son précieux matériel. Liara ne semblait pas être avec lui et Shepard s’enquit de son cas.

« Le docteur T’soni est dans sa pièce. Partie précipitamment. Urgence. »

Connaissant Liara, Shepard ne douta pas un instant qu’elle était en train de secouer son réseau d’informateurs pour en savoir plus sur la nomination de Kaidan. Avant qu’elle ne puisse faire un pas de plus, le Commander vit arriver une Jack furibonde qui remontait en direction du Normandy d’un pas rapide. Elle pouvait sentir la colère irradier de son corps au vu des volutes bleutées qui émanaient d’elle.

« Putain, Shepard ! » jura la jeune femme en crachant par terre. « J’suis prête à vous suivre jusqu’au bout de la galaxie et à crever face à ces connards de Reapers mais faut vraiment qu’vous calmiez votre quartier-maître de mes deux. »
Face à cette tirade, Shepard ne put que soulever un sourcil interrogateur.
Jack fit un geste agacé mais prit la peine d’expliquer ce qui la rendait hors d’elle.

« Elle a le putain d’feu au cul ! J’ai supporté pas mal de choses dans ma vie mais me faire allumer par Chambers, ça tient du paranormal ! »
Lucy ne put s’empêcher de passer une main sur son visage. Elle connaissait la réputation sulfureuse de son quartier-maître. Son intérêt pour les personnages particuliers était plutôt malsain. Ce n’était pas le moment pour elle de laisser parler ses hormones.

« Elle est bourrée comme pas deux mais ça excuse pas ! » continua de rager la jeune biotique. « Va falloir qu’elle se tienne loin de moi ou je lui explose la gueule. »
Lucy tenta de calmer la jeune femme avec un succès limité, promettant de calmer les ardeurs de la psychologue auto-proclamée du Normandy. Avoir affaire à Chambers au meilleur de sa forme ne l’enchantait guère mais elle ne voulait pas perdre de temps avec ce genre de choses inutiles. Quelle idée avait-elle eu de donner un petit quartier libre à son équipage ! Surtout si c’était pour ça !

« Bon, allez, Jack…, dit-elle en modérant ses propos. Ca ne vous ennuie pas d’aller la cherche quand même ? Je vous envoie le Lieutenant Vega en renfort si vous voulez.
— Ah, non ! Mes couilles que j’y retourne pas ! Et surtout pas avec le boyscout ! »
Jack avait vraiment le chic pour trouver des surnoms aux autres. Elle se demanda bien lequel elle employait pour parler d’elle.  Le Sujet Zero fonça vers la porte du Normandy en proférant une flopée de jurons. Vega, qui redescendait du vaisseau s’écarta vivement d’elle.
« Quelle drôle de personne… dit-il alors qu’il arrivait à la hauteur de Shepard. C’est une sacrée bonne femme en tout cas, très impressionnante. »

Shepard ne fit pas de commentaire à propos de la remarque de Vega mais pensa tout de même que si Jack avait entendu le Lieutenant parler d’elle en tant que « bonne femme », elle lui aurait fait ravaler ses paroles.
« Je suis désolée de vous demander ça mais vous pourriez aller cherche le quartier-maître Chambers ? Elle fait des siennes à l’Afterlife.
— Aucun souci. »
Il la salua et partit aussi sec. Il avait l’air de se décoincer un peu.

Des murmures l’accueillirent dans alors qu’elle remontait la passerelle. A ne pas en douter, l’équipage à bord avait vu les nouvelles. Vega n’y avait pas fait allusion pourtant. Elle sentit le courroux de son équipage, l’indignation, la colère. Elle n’aimait pas ça du tout. Elle se rendit dans la pièce où Liara avait installé ses moniteurs. Certes, cela n’avait rien à voir avec le matériel dont elle disposait dans sa base mais elle pouvait assurer le minimum des fonctions du Shadow Broker malgré tout.

L’Asari se retourna à son arrivée.

« L’expression de votre visage et votre entrée bruyante me font dire que vous êtes au courant.
— Aria a eu la politesse de me montrer les informations. Alors ? Qu’y a-t-il de plus à savoir ? »
Liara retourna à ses écrans.
« Pas grand-chose en fait. Il semblerait que le Conseil se soit décidé hier soir aux cours d’une réunion extraordinaire. Mon informateur essaie d’en savoir plus mais il semblerait que la nomination de Kaidan Alenko au rang de Spectre ait déjà quelques répercutions. Apparemment, il semblerait que le Major Alenko se soit décidé à vous donner la chasse à son tour.  Une forte récompense est promise à quiconque aurait des informations sur vous ou votre position. »

Shepard laissa échapper un juron sonore. Voilà pourquoi Aria avait parlé du pactole que sa tête pourrait rapporter. Comme si s’occuper d’elle était le plus urgent ! Comment Kaidan pouvait-il perdre du temps avec ce genre d’idioties ? Qu’est-ce qui pouvait le pousser à la traquer ? Leur petite discussion sur Horizon avait été suffisamment édifiante. Ils empruntaient des chemins séparés pour obtenir la même chose. C’était tout. Jamais elle ne l’avait gêné et inversement. Ils s’étaient simplement cordialement ignorés depuis ce jour. D’où venait cette rancune ? Craignait-il la popularité qu’elle avait ? Cela ressemblait fortement à une vendetta et elle n’aimait pas ça du tout.

« Le Conseiller Anderson a donné sa démission, continua Liara lisant les informations qui défilaient sur son écran à toute vitesse. »

Démissionné ? On l’avait plutôt poussé vers la sortie, oui. Après son rôle dans l’évasion de Shepard, il n’aurait pas pu en être autrement. Mais là encore, le Conseil voulait sauver les apparences. Son successeur était sans surprise. Udina avait toujours brigué la place d’Anderson. Sa soif de pouvoir était difficilement assouvissable et être ambassadeur ne lui avait jamais suffit. Udina était un politicien et il avait de l’ambition. C’était dans les couloirs étouffants et aux mille complots qu’il se plaisait.

Shepard avait un mauvais pressentiment. Udina était un homme de pouvoir, prêt à n’importe quel sacrifice pour se montrer. Même s’il prônait la cause humaine par-dessus tout, il était difficile de voir si sa nomination était ou non une bonne chose pour les Humains et pour la Galaxie. Même si Shepard n’appréciait pas le Conseil, elle savait que ce quatuor était garant de la bonne tenue de la Voie Lactée car il équilibrait les forces en puissance. Cela n’arrêtait pas les guerres et n’était pas le système le plus parfais mais cela avait tenu pendant des centaines d’années. Toutefois, elle aurait voulu que le Conseil soit plus ouvert aux autres races et cesse de considérer les races conciliaires supérieures aux autres. Avec Udina au Conseil, l’ouverture ne serait jamais d’actualité. Elle craignait que son aveuglement pour la supériorité de la race humaine ne leur valle que des ennemis et qu’au lieu de servir sa cause, elle ne fasse que la desservir.

Shepard appuya sur l’intercom et demanda à EDI de rappeler tout le monde.
« Briefing dès qu’ils sont tous revenus. »
La porte s’effaça sur Shepard et elle se rendit d’un pas furieux vers la salle de Réunion. Elle devait prendre la température de l’équipe, croiser leurs pensées afin de mettre de l’ordre dans les siennes, elle ne savait pas si elle devait être hors d’elle ou tout simplement passer outre.  Elle devait entrevoir des possibilités que ces nouvelles pouvaient créer mais dans son état de confusion intense, elle ne pouvait y voir clair.

De plus, maintenant que Mordin avait rassemblé son matériel, il leur fallait faire le point sur leur situation et surtout voir ensemble comment aborder leur prochaine étape, à savoir se rendre sur Tuchanka sans se faire prendre. Avec cette histoire de récompense, sa tâche allait être plus ardue. Comme si elle avait besoin de ça !

 

Elle s’assit à la table et attendit en ruminant de sombres pensées. Elle tapota du bout des doigts sur la table. Elle bouillait intérieurement. C’était vraiment ridicule de s’emporter ainsi mais c’était une réaction normale. Après tout, le Conseil insinuait qu’elle était lâche ! Elle eut un rictus cruel et son poing heurta le bois. Lâche, elle ? Elle aimerait bien voir ça.

Elle entendit le chuintement de la porte et leva la tête vers Garrus qui menait la file de ses équipiers. Ils prirent place autour de la table, le visage soucieux, excepté Jack qui arriva les mains dans les poches en mâchouillant quelque chose. Elle semblait s’être calmée. Lucy ne put s’empêcher de noter qu’elle s’assit à une bonne distance de Vega. Qu’avait-il bien pu lui faire ? Ou alors, avait-elle peur d’être contaminée par son attitude ?

« Je suppose que vous avez vu les nouvelles. » commença Shepard sans préambule aucun.
« Les choses se compliquent, commenta Garrus. Je me demande ce que le Conseil veut vraiment.
— Il y a sans doute une manœuvre politique là-dessous, ajouta Miranda. Ils mettent en place une nouvelle marionnette, quelqu’un de facile à manipuler, quelqu’un de docile afin de ne pas perdre la face.
— Kaidan est loin d’être stupide ! tonna Shepard en se levant à moitié. J’ai travaillé avec lui, il est loyal envers l’Alliance et le pouvoir ne l’intéresse pas. Il veut juste faire bien son job.
— La propulsion au rang de Major pourrait lui être monté à la tête », contra Liara. Elle leva la main pour calmer Shepard qui voulait riposter à nouveau. « Shepard, je ne vais pas vous rappeler que deux années se sont écoulées pendant lesquelles vous n’avez eu aucune conscience de ce qu’il se passait. Quand notre équipe s’est séparée après votre décès, j’ai vu un homme brisé, un homme qui avait perdu une personne à laquelle il tenait beaucoup. Il s’est sans doute noyé dans son travail. Shepard… Deux années changent les gens. J’en suis un parfait exemple, non ? »

Shepard accepta l’argument. Elle ne pouvait pas le nier. Liara avait changé mais elle avait grandi, elle s’était affirmée. Elle restait encore fidèle aux convictions qu’elle avait toujours défendues. Kaidan était pareil, il avait un but, un réel sens de la justice. Pourtant, quand ils s’étaient revus sur Horizon, il lui avait bien fait comprendre que leurs manières de voir les choses étaient désormais différentes, même s’il avait compris une partie des choses de travers. Comme si Shepard avait eu le choix de s’allier provisoirement avec Cerberus ! Kaidan ressentait-il tant d’aigreur à son égard ? Il n’était pas au point de s’abaisser à ce petit jeu parce qu’elle l’avait éconduit ! Il y avait quand même un peu d’objectivité dans son comportement !

« Cela ne m’étonnerait pas que le Commander Alenko ait une ambition bien plus importante que ce que vous pensiez, continua Garrus. Après tout, prendre la tête de la lutte contre les Reapers, ce n’est pas rien ! Malheureusement, je ne sais pas si c’est une bonne chose ou non. S’il est droit, il n’y a pas de problème. Par contre, s’il est bel et bien manipulé par le Conseil, tout ceci ne me dit rien qui ne vaille. De plus, cette sorte de vendetta qu’il a lancée sur vous ne m’inspire pas confiance. Pourtant, j’ai travaillé avec lui, nous étions à vos côtés contre Sovereign. D’une façon ou d’un autre, il vous en veut.
— C’est tout à fait puéril et n’a pas lieu d’être, commenta Shepard avec un rire étrange. Sérieusement. Il n’a pas digéré ma soi-disant trahison. Je lui ai suffisamment expliqué ma manière de penser. Qu’il y adhère ou pas, ce n’est pas mon problème.
—Shepard, vous l’avez éconduit alors qu’il vous faisait des avances…
— Kaidan a bien compris que le fait que je sois son supérieur allait à l’encontre d’une telle relation. Et puis, je ne voyais rien d’autre en lui qu’un simple ami ! Non, Kaidan est bien au-dessus de ça !
— Shepard, je pensais que vous saviez que les hommes ont un égo surdimensionné. Surtout quand il s’agit de se taper une gonzesse. Ca m’étonnerait pas que votre Major Alenko pense aussi un peu avec ses couilles. Vous l’avez envoyé baladé ? Hé bien, il vous en veut. C’est simple. »

Shepard passa une main sur son front après cette petite pique de Jack. Alors, si tout ce résumait à cela, c’était bien bas et si stupide. Merde, l’humanité, la Galaxie était sous une menace bien plus importante. Ce n’était pas le moment de céder à des gamineries.

« Perso, je digèrerais pas le fait qu’on dise que vous êtes lâche. On est pas des lâches, nom de Dieu. Putain, on a fait Omega-4, on a buté les Collecteurs. Merde, faut quoi de plus ? Se jeter dans les bras des Reapers ? Sont tarés z’y comprennent rien, j’aimerais bien les voir en pleine bataille. Une seconde, je leur donne pas plus », continua Jack en tapant du plat de la main sur la table. Vega tenta d’ouvrir la bouche, sans doute consterné par tant de grossièreté en présence de Shepard mais comme il avait fini par comprendre que le vocabulaire du Sujet Zero ne défrisait personne, il s’abstint.
«  Provocation bien grossière, commenta Mordin, qui prenait enfin la parole. Non, Shepard, n’y répondons pas. D’autres chats à fouetter, comme diraient les humains.
— Je suis tout à fait d’accord avec le docteur Solus, ajouta Jacob. Nous devrions nous concentrer sur notre prochaine destination. Avez-vous pris contact avec Urdnot Wrex ? »

Shepard fit signe que non. Avec toutes ces conneries, elle avait perdu le fil de ses priorités. Kaidan Spectre, Kaidan à la tête de la lutte contre les Reapers, manipulé ou pas, peu importait ! Elle avait une mission, elle avait un but et ce n’était pas une histoire d’égo mal placé qui allait l’empêcher d’aller au bout de sa vision des choses. Même si tout aurait été plus simple avec le Conseil à ses côtés. Et avec un Kaidan un peu moins con.

« Faisons-le maintenant. »
C’était là un excellent moyen de passer à autre chose, de fixer des pensées vers des choses moins superflues.
« EDI, trouve-nous une connexion sécurisée.
— Bien, Commander. »

Il fallut une poignée de seconde avant que l’Intelligence Artificielle trouve un moyen sûr de communiquer avec Tuchanka. Shepard demanda alors le silence et contacta Wrex.
L’image holographique du Krogan apparut après un instant de flottement au centre de la salle de réunion.
« Shepard.
— Wrex. »
L’échange de salutations brèves était une sorte de code habituel entre eux, une marque de leur respect mutuel.

« Connexion sécurisée, hein ? Tant de précautions… Pourquoi ?
— Ma tête est mise à prix, Wrex. Vous ne regardez pas les informations ? »
Le Krogan eut un rire gras. Il se préoccupait bien peu de ce qu’il se passait à la Citadelle. Tant qu’on fichait la paix à son peuple, il ne se mêlait pas des affaires des autres. Pour l’instant.
« Vous savez quoi faire pour pimenter un peu les choses, hein, Shepard ? »
Elle haussa les épaules avec un sourire désolé avant de reprendre son air sérieux.

« J’ai une proposition qui devrait vous intéresser. »
Le Krogan fit un étrange bruit de bouche, comme un rire amusé.

« Je me disais bien que vous n’étiez pas en train de vous terrer quelque part. »
Shepard grimaça. Finalement, lui aussi avait eu vent de ces conneries. Wrex cessa de montrer son amusement et reprit son sérieux.

« Je vois que vous ne plaisantez pas, Shepard, dit-il en montrant d’un signe de tête le reste de l’équipe présente.
— Jamais avec un Krogan, répondit Shepard avec un sourire.
— Je vous écoute. »
Shepard demanda alors à EDI de transmettre les images de la femelle krogane qui tournait en rond dans la soute.
L’effet fut immédiat. Wrex laissa échapper un cri de surprise.
« Qu’est-ce…
— D’après le docteur Solus, voici une Krogane qui possède ce qui pourrait mettre fin au génophage », commenta Shepard d’une voix dure. Elle jouait sur un terrain glissant, mettant en péril son amitié avec Wrex.
« Nous l’avons récupéré sur la Station Jaëto, une colonie salarienne. Elle a accepté de nous suivre qu’à une condition. Qu’elle soit mise sous votre protection. »

Le Commander inspira profondément.
« Elle est à vous, Wrex. Elle, ainsi que le moyen de soigner le génophage. Mais j’ai besoin de votre aide.»
Elle vit les narines du Krogan frémir.
« Vous marchanderiez une femelle de mon espèce avec moi, Shepard ?
— Ce n’est pas vous que je cherche à convaincre, Wrex, ce sont les Krogans.
— L’assurance de notre assistance pour votre cause conte le remède de cette pourriture qui nous condamne ? »
Le ton était monté subitement. Elle sentit les autres se tendre sur leurs sièges.

« Nous n’avons pas le remède contre le génophage. Cette Krogane possède des particularités génétiques pouvant nous servir. Il me faut synthétiser cette hormone particulière qu’elle sécrète. Je peux le faire. »

Mordin venait de se lever et de prendre la parole. Shepard le regarda intensément. Cette initiative allait peut-être leur coûter cher.

« Ma part du marché avec elle est de me rendre sur Tuchanka pour finaliser mes recherches. Ai tout le matériel. Ne reste plus qu’à travailler. Sous votre surveillance. »

Wrex passa ses doigts sous son menton, jaugeant du regard le Salarian qui lui faisait face. Puis, soudainement, il éclata d’un rire puissant.

« Shepard. Vous êtes décidément pleine de surprise. C’est ce que j’apprécie chez vous et ce qui vous rend intéressante pour une humaine. Alors ?
— Le Docteur Solus est prêt à se rendre sur Tuchanka avec la Krogane et d’y installer son laboratoire de recherches. Son travail sera sous votre aval, vous avez notre parole. En contrepartie, je souhaiterais voir les Krogans s’allier à nous pour vaincre l’ennemi. »

Wrex resta silencieux quelques instants, semblant réfléchir à sa réponse.
« Vous demandez aux Krogans de prendre part à une bataille qui ne les concerne pas vraiment. Je sais ce que vous allez dire, ajouta-t-il en levant la main pour contrer Shepard, je sais. Mais je ne tiens pas à lancer mon clan contre une menace que personne n’a réussi à contrer une seule fois.
— Affronter les Reapers n’est pas ce que nous demandons, para Shepard. Il y a une autre menace, une épine dans notre pied dont nous nous serions bien passés. Je suppose que vous savez que les Batarians ont déclaré la guerre à l’Alliance. Ce que j’aimerais, c’est que vous vous occupiez des Batarians. Nous aurons alors les mains libres pour nous concentrer sur les Reapers. Les Batarians sont une perte de temps et d’énergie.
— Vous parlez durement, Shepard, remarqua posément Wrex. N’oubliez pas que vous êtes responsables de cette guerre-là. Les humains ont tendance à oublier qu’ils ne sont pas les seuls dans l’Univers.
— Je ne l’oublie pas. Mais admettons que j’ai offert aux Batarians un prétexte pour se lancer dans une guerre sans fin. C’est une guerre contre la Citadelle.
— Le Conseil est le dernier de mes soucis.
— Je ne le sais que trop bien, Wrex. Tant de choses devraient changer. Et je pense que c’est ce qui va se passer. Ne voyez-vous pas là une opportunité de montrer que les Krogans sont une espèce noble ?
— La considération des autres espèces ne nous intéresse pas, fit Wrex avec un geste de la main. De toute façon, l’avenir est devenu très incertain, ces derniers temps. »

Le Krogan se redressa et croisa les bras.
« Shepard, je vous avais déjà dit que je ne pouvais pas me joindre à vous à cause de mon clan. Nous sommes bien trop occupés à survivre et à nous reconstruire. Toutefois, je vois plus loin que cela. Il y a quelque chose dont je suis certain. Moi, je crois en vous. Pour un humain, vous avez accompli bien plus d’exploits que nombre de mes Krogans. »
Shepard inclina la tête, touchée par le compliment de Wrex qui, comme tout Krogan qui se respectait, en était avare. Entendre qu’il croyait en elle était quelque chose de fort.
« C’est pourquoi je vous affirme que le clan Urdnot va se joindre à vous contre les Batarians. Convaincre les autres sera beaucoup plus simple avec ce que vous m’apportez. Comptez sur nous. »
Shepard hocha la tête.

« Je vous remercie. »

Ils convinrent ensuite des modalités de l’accord afin de le présenter au clan de manière à ne pas en vexer les membres. Ayant trouvé une fenêtre d’arrivée possible sur Tuchanka, Shepard mit fin à la connexion. Elle soupira et s’assit, soulagée.
« Ne reste plus qu’à se rendre sur Tuchanka », sourit Jacob, impressionné par l’échange qui venait d’avoir eu lieu. Qu’un Krogan ait autant de considération pour une humaine était quelque chose d’extraordinaire. Vega hocha furieusement la tête. Shepard était impressionnante. Bien plus que ce qu’Anderson avait bien pu entendre. La voir en action était vraiment quelque chose.

Le Commander tourna la tête vers Mordin.
« C’était insensé.
— Difficile mais jouable. Je connais bien les Krogans. Je les ai longuement étudiés.
— Merci. »
Le Salarian hocha la tête et eut un sourire. Shepard reprit finalement ses esprits et termina la réunion. Il y avait encore beaucoup de choses à mettre en place avant de se rendre sur Tuchanka.

 

« Joker. Il va falloir essayer d’être le plus discret possible. Le brouilleur de l’Alliance semble fonctionner, n’est-ce pas ?
— Oui, Madame. EDI pense qu’il ne faut pas trop l’utiliser mais c’est quand même un sacré avantage, non ?
— Je me méfie un peu des prototypes.
— Le Normandy a toujours été un prototype, pourtant, contra Joker en prenant un air indigné. Un exemplaire unique ! »

Sa réaction fit sourire Shepard.
« Je pense qu’il sera préférable de ne pas sur-utiliser ce brouilleur, Commander, intervint EDI.
— Est-il possible de faire en sorte que notre trace ne soit perdue que par intermittence ? »
L’orbe bleu resta muet un instant.
« Il est possible de ne l’utiliser que pour le passage des relais de masse. C’est ce qui laisse le plus de traces, les enregistrements de contrôle sont infaillibles.
— Attendez, coupa Joker. Comment voulez-vous qu’un truc fait par les humains puisse brouiller quelque chose comme un Relais de Masse ? Cette technologie n’a rien à voir avec la nôtre !
— Je ne parlais pas de brouiller les relais mais de falsifier le signal qui est ensuite envoyé à la base d’informations centrale, là où sont consignées toutes les signatures de passage des vaisseaux, précisa EDI. C’est un système qui a été mis en place bien après la découverte des relais. Une technologie bien plus à la portée des humains. Pas une technologie Reaper.
— Je vois, dit Shepard. Je pense que c’est suffisant pour qu’on ne se fasse pas trop remarquer. Le reste, je laisse ça entre vos mains expertes, Joker. »

Il eut un sourire grivois qu’elle ne releva pas. Elle avait croisé les bras et regardait d’un air absent par les vitres du vaisseau qui filait à travers les étoiles.
Elle comptait sur lui. Vraiment. Pour qu’il les mène à bon port d’une manière sûre. Elle le savait capable. Pour ça, oui.

Elle voulait encore se reposer sur lui. Pour qu’il lui dise qu’elle n’était pas lâche. Pour qu’il lui dise qu’elle avait raison d’agir comme elle le faisait. Le doute l’envahissait malgré tout. Malgré le fait qu’elle sente la provocation, le piège derrière cette phrase assassine, le ressenti et l’abandon dans les actes de Kaidan.
Une fois de plus, la lassitude l’envahit. Elle savait qu’elle ne devait pas flancher. Pas maintenant, pas lorsqu’elle allait rallier une des plus brutales espèces de la Galaxie. Un allié de poids. Un allié qu’elle savait ravie de se lancer dans la bataille face à des êtres aussi assoiffés de guerre qu’eux. Pas de bataille rangée, de stratégie fumeuse et d’attente. La force brute, la violence. Toutefois, elle était lasse.

Même en retirant les Batarians de l’équation, la question des Reapers ne semblait pas plus facile à résoudre.

Elle fit dériver ses pensées sur Thane et se demanda si ses recherches avançaient. Pareillement pour Miranda et Jack qui avaient piraté la base de données de Cerberus. Le moment était peut-être venu d’aller aux nouvelles. N’ayant pas participé à la dernière sortie, Miranda avait eu du temps pour se pencher sur ses codes.

Shepard fit un petit signe à Joker puis se dirigea vers le bureau de son second. Il s’avéra que Miranda ne semblait pas surprise de la voir. Le Commander fronça les sourcils, elle n’aimait pas être découverte. Sans doute, sa confusion interne faisait qu’elle était plus prévisible.

« J’y suis presque Commander, entama Miranda, prenant son mutisme pour une question informulée. Il ne reste que…
— Putain, je n’y crois pas ! »
Jack venait de débarouler dans le bureau de l’ancien officier de Cerberus, Omnitool allumé, furieuse et… catastrophée.

« J’y suis ! J’y suis, cheerleader et je t’ai fumée ! Je suis dedans ! » vociféra-t-elle, surexcitée. Elle se rendit compte de la présence de Shepard dans la pièce et ouvrit la bouche, laissant échapper un « oh ». Puis, elle se ravisa dans la demi-seconde qui suivit et fonça droit sur le Commander.
« Je les ai eus ! Je les ai eus, ces putains de codes ! »
Elle pianota sur son avant bras.
« Et ben, c’est pas du joli, c’est du bien dégueulasse, comme Cerberus sait bien le faire ! »
Des séries de chiffres apparurent, ainsi que des schémas.
« J’ai pas trop regardé pour l’instant mais j’aime pas trop ce que j’ai vu. Apparemment, il y aurait des informations sur les Reapers. »

Shepard haussa un sourcil et se redressa. Miranda se mit à taper frénétiquement sur son clavier.

« La masse d’informations me semble considérable, dit-elle. Il va falloir un peu de temps pour trier tout cela.
— Serait-il possible d’avoir un premier aperçu quand nous aurons laissé Mordin sur Tuchanka ? » demanda Shepard qui ne pouvait que difficilement masquer son impatience. Enfin, une piste.
« Evidemment. » fut la seule réponse qu’elle obtint de l’officier. Miranda était déjà plongée dans une intense réflexion.
« On s’en charge, Shepard. » Jack lui fit signe. Son visage montrait un sérieux rare et elle semblait déterminer à en savoir davantage.

Shepard prit alors congé des deux jeunes femmes. Elle ressentait cette excitation qui précédait les moments décisifs. Ils allaient sûrement trouver quelque chose. Cerberus était une organisation si obscure que cela ne l’étonnerait pas qu’ils aient des informations inconnues sur les Reapers. Toutefois, qu’allaient-ils découvrir ?

Pour l’instant, force était de constater qu’elle n’avait pas grand-chose à faire pour le moment à part attendre. Attendre et réfléchir. Elle monta dans le loft. Peut-être prendre un peu de repos ne serait pas superflu. Une fois sur Tuchanka, elle ne saurait pas quand serait le prochain répit, la prochaine fenêtre de repos.

« Nous atteindrons le relais de masse dans six heures. » l’informa Joker avant qu’elle ne s’allonge dans son lit. Elle le remercia. Elle s’étendit, dégourdit ses membres. Elle se rappela combien son corps lui avait été douloureux peu après son retour et combien il lui fallait étirer ses muscles après les missions. Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour retrouver ses impressions physiques mais la souffrance était restée gravée dans son esprit. Cerberus avait beau avoir reconstruit son corps, il n’avait pas été opérationnel de suite et son réveil brutal lui avait laissé quelques séquelles. Tout cela lui semblait lointain. Seules quelques cicatrices restaient. Seuls marques corporelles. Le reste était psychique et demanderait plus de temps à être guéri.

Elle fixa le plafond, ressassant des pensées noires. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à cette dépêche et ces phrases dites par cette journaliste à la petite semaine. Elle mourait d’envie de retrouver Kaidan et de lui foutre son poing dans la gueule. Comment pouvait-il renier leur amitié à ce point-là ? Etait-il devenu complètement cinglé ? Elle ruminait. Autant prendre un peu de repos. Dormir lui permettrait de ne pas penser.

Elle ne fut cependant pas longue à comprendre que le sommeil n’allait pas venir. Elle tournait dans tous les sens. Bon sang, allait-il donc la faire chier jusque dans son sommeil ? Elle ne comprenait pas pourquoi Kaidan agissait comme le faisait. Pourquoi ? Ils avaient été amis. Ils avaient travaillé ensemble. Ils se connaissaient assez pour se comprendre non ? Comment savoir ?
Elle ne put que se résoudre à parler de ces questions à la seule personne qui connaissait Kaidan au moins autant qu’elle. Puisqu’elle en était à ne pas dormir, autant rendre ce temps utile. Sans doute, une fois au clair, elle pourrait enfin se reposer un peu.

Joker ne parut même pas surpris de la voir. Après tout, Kaidan avait été son ami et il comprenait que son attitude puisse la travailler autant. Il ne l’avait pas vu aussi désemparée depuis Horizon et ses retrouvailles avec le Lieutenant devenu Commander entre-temps. Shepard était rarement désemparée. Du moins, ne le montrait-elle pas aux autres.

« Ca n’a pas l’air d’aller fort », se risqua-t-il  dire.
« Kaidan. » finit-elle par avouer.

Joker fronça les sourcils. Il sentit malgré lui la jalousie gronder furieusement dans sa poitrine. Il savait pourtant qu’il n’y avait jamais rien eu entre Shepard et Kaidan, et que c’était mal barré pour qu’il y ait quelque chose, mais il n’y put rien. C’était même stupide de penser à ça. Shepard semblait quand même bien affectée et il n’aimait pas la voir comme ça. C’était un peu égoïste. Même un Commander avait sans doute ses instants de faiblesse. Elle était venue le voir pour parler de ça. Après tout, il avait pas mal bossé avec Kaidan.

« Il est devenu con, qu’est-ce que vous voulez y faire. » dit-il plus fort qu’il ne l’aurait cru.
Shepard sursauta devant tant d’agressivité.

« Joker ! »
Il leva les bras en signe de défense.

« C’est vrai, non ? Je ne vois pas ce qui pourrait justifier son attitude. Récompenser des petits indics sur votre compte, ça fait un peu « affaire personnelle », non ?  C’est quand même pas très professionnel de sa part. »

 

Lucy perdit son sourire et finit par s’asseoir sur le sol à côté du pilote. Elle replia ses jambes contre sa poitrine.

« Tout l’équipage savait qu’il avait des vues sur moi », dit-elle prudemment.
Joker se mit à rougir furieusement. Il n’était pas sûr de vouloir avoir ce genre de conversation avec le Commander. Déjà que d’avoir dû supporter toutes les niaiseries qu’avait bien pu sortir Kaidan avait été à la limite du supplice.

« Ca se voyait tant que ça ? »

Il haussa les sourcils. Shepard pouvait-elle être naïve à ce point-là ?
« C’est que je n’ai jamais considéré Kaidan sous cet angle-là. » justifia-t-elle comme elle devinait sa pensée.
— On s’en fout de Kaidan maintenant. Laissez-le donc jouer les petits chefs. Vous ne pouvez rien y faire. Il comprendra un jour qu’il s’est conduit comme un gros naze. »

Tant d’agressivité surprit Shepard. Elle avait toujours pensé que Joker appréciait Kaidan. Peut-être lui tenait-il rigueur de lui avoir tourné le dos sur Horizon. Non, cela semblait être plus grave que ça.

« Il m’a mis son poing dans la gueule », marmonna le pilote.
Elle tourna le visage vers lui mais il regardait droit devant lui.
« Le jour de votre enterrement », expliqua-t-il.

Encore une fois, cela lui paraissait douloureux d’en parler. Elle ne répondit pas, ne sachant pas quoi lui dire. Elle avait peur de le blesser à nouveau.
« Il vous aimait vraiment beaucoup. »
Cela semblait lui coûter que de dire ça, au vu de l’expression de ses traits. Shepard ne l’avait jamais vu comme ça.

« J’en suis flattée mais je n’ai jamais considéré avoir ce genre de relation avec lui. »
Elle avait bien le droit de ne pas vouloir se faire son Lieutenant. Jamais elle n’aurait pu se douter que le fait d’avoir éconduit Kaidan allait avoir ce genre de conséquence. C’était ridicule !
« Dans ce cas, Jack a raison de dire que les hommes pensent beaucoup avec leurs couilles.
— Commander ! »

Joker était choqué par ces propos. Toutefois, il ne pouvait cependant pas démentir, c’était assez vrai. En tout cas, ça pouvait s’appliquer à lui. Il était très porté sur le dessous de la ceinture.
Elle eut un rire. Il aimait bien l’entendre rire. Ca voulait dire que ça n’allait pas trop mal.
« Vous devriez dormir, Commander. Tuchanka, ce n’est pas une colonie de vacances. Kaidan ce n’est rien à côté des Krogans.
— Je… Je vais rester un peu avec vous, si ça ne vous gêne pas. » dit-elle, toujours assise sur le sol.
Bien évidemment que cela ne le gênait pas.
Lucy eut un sourire. Elle ferma les yeux et se laissa aller. Joker avait raison. Autant laisser Kaidan jouer sa petite guerre tout seul. Il y avait bien pire.

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