Chapitre cinq

Joker n’était pas d’un naturel anxieux. Loin de là. C’était même plutôt le genre à tout prendre en dérision. Surtout quand ça le concernait. Certes, il avait toujours été un peu inquiet, à juste titre, lors des périlleuses missions de son Commander. Shepard passait son temps à prendre des risques. C’était une fonceuse. Ah, c’était sûr qu’elle ne jouait les planqués à envoyer son escouade en éclaireur. Elle fonçait la tête la première dans le danger, cherchant immédiatement une place pour tirer. Le Commander avait beau être sniper, il n’empêchait qu’elle se servait aussi bien de son fusil pour cogner l’ennemi que pour lui tirer dessus. Elle s’en sortait souvent avec des bleus.

Etrangement, Joker avait été à deux doigts de paniquer. Pourtant, ce n’était rien, tentait-il de se raisonner. Juste un choc à l’arrière du crâne du à une salve biotique extrêmement puissante. Ce n’était rien à côté de fractures, de blessures ouvertes. Ce n’était rien. Rien. Pourtant, il était pétrifié. Il avait poussé un cri vite réprouvé en apercevant l’équipe sortir du shuttle à travers les caméras du hangar. Il avait suivi leur progression jusqu’à l’infirmerie. Vega portait Shepard qui semblait inconsciente. Il semblait avoir une simple éraflure sur la joue mais rien de grave. Garrus n’avait rien mais sa mine était inquiète. Alors pourquoi était-elle dans cet état ? Il l’avait vu maintes fois remonter blessée, meurtrie, à moitié évanouie, titubante, soutenu par l’un de ses équipiers. Ce n’était pas la première fois. Alors pourquoi avait-il senti son cœur s’arrêter et la panique refluer dans ses veines ? C’était ridicule. Il calcula l’heure de son dernier repas et mit ça sur le compte d’un manque de glucides. Oui, les glucides. En manquer vous transformait en chiffe molle, non ?
Le manque de glucide devait sans doute expliquer l’espèce d’étau qui s’était refermé sur son estomac alors que Vega avait allongé le plus doucement du monde le Commander sur la table d’observation. Avec un air tellement concerné que Joker lui aurait bien ri au visage. Ou plutôt mis son poing dans la gueule. Il n’arrivait pas à cerner ce type. Il semblait être un autre admirateur de Shepard, prêt à se jeter devant les balles pour elle. Un bon petit soldat. Non, ce n’était pas comme si lui, Joker, serait prêt à planter le Normandy pour sauver la peau du Commander. Lui, Joker, avait bien ses raisons de vouloir faire n’importe quoi pour Shepard. . Vega n’avait pas la même dette que lui envers elle, non ?

EDI avait détourné son attention en lui signalant que son rythme cardiaque était anormalement élevé ce à quoi il avait répondu que c’était rien et qu’il emmerdait royalement l’IA. Insidieuse et ne relevant plus les grossièretés que Joker lui balançait, EDI avait demandé si c’était dû au fait que Shepard était revenue inconsciente. Comme il ne daigna pas répondre, elle enchaîna en exposant les pensées que lui-même avait eu auparavant, comme quoi ce n’était pas la première fois que Shepard revenait un peu amochée et qu’elle avait vu pire. Il y avait donc eu quelque chose que l’IA ne comprenait pas et Joker savait qu’elle ne se tairait pas tant qu’il ne lui répondrait pas. Il fit donc ce qu’il savait mieux faire quand elle l’enquiquinait : lui couper la voix. Ce n’était pas en écoutant l’IA déballer son tissu d’âneries qu’il allait réussir à se calmer. A rationnaliser. Ce n’était qu’une escarmouche avec Cerberus. Il y en avait déjà eu. Il y en aurait d’autres. En fait, il était inquiet et en rogne. Sans explication.
Depuis leur petite discussion à propos du fait que Shepard lui interdisait de culpabiliser, il n’avait certes pas cessé de cauchemarder mais il sentait que quelque chose avait changé.

Voilà qu’il se mettait dans tous ses états. Qu’il ait flippé à la fin de la mission suicide en voyant Shepard tenter d’atteindre le Normandy avec un de ses sauts dont elle avait le secret, ça se comprenait. Il avait été à deux doigts de faire dans son froc. C’était le contexte. Ils avaient été tous à deux doigts d’y passer quand même ! Certains y avaient même laissé leur peau dans cette base de merde. La revoir en vie l’avait soulagé. Il avait même songea à lui sauter au cou, tellement il avait été rassuré. Elle n’était pas revenue à la vie pour crever aussi sec. Joker n’avait même pas cru lui-même qu’il pouvait être aussi sentimental. Crétin.

Il activa l’une des caméras du Normandy et se concentra sur l’image de Shepard qui parlait avec Lawson. Elle allait bien. Il sentit le sang retrouver le chemin de son visage. Cette chaleur lui rappela qu’il avait perdu toutes ses couleurs. Il ne fallait pas qu’il se mette dans cet état pour une bosse sur la tête. Qu’est-ce que ça allait être face aux Reapers ? Il passa sa main sur son visage. Il avait besoin d’un petit remontant. Un café. Noir, sans sucre. Un truc costaud.

« EDI, je te laisse les commandes quelques minutes. Je reviens.
— C’est une bonne idée, Jeff. »
Il ne répondit pas et rejoignit clopin-clopant l’élévateur. Chambers lui ouvrit gentiment la porte. Il la remercia à moitié et s’appuya sur la paroi de l’élévateur. Il descendit dans le mess, s’efforça de ne pas diriger son regard trop fixement sur la baie vitrée de l’infirmerie et alla se chercher un café. Ca lui remettrait sans doute les idées en place.

Jacob se trouvait là avec Kenneth.

« Oh, c’est rare de te voir ici, Joker » dit le machiniste en guise de salut.

« Tu sais bien que je ne me dérange que pour des choses importantes », répondit le pilote, cherchant à montrer son tempérament habituel.
Kenneth eut un sourire pugnace, termina son café d’une seule gorgée et leur fit signe qu’il redescendait dans la salle des machines parce que « il y en avait quand même qui bossaient, ici. »

Joker se servit du café et vint prendre place aux côtés de Jacob.

« Alors ? demanda-t-il nonchalamment. On dirait que tes anciens patrons sont bien décidés à remettre la main sur le Commander.
— En effet, répondit Jacob d’un ton lugubre.
— Enfin, ils devraient faire gaffe à pas la casser s’ils veulent la récupérer, ironisa celui qui à peine quelques instants auparavant avait perdu tout son sang froid parce Shepard était inconsciente.
— Ca, ça se paiera. »
Joker porta son gobelet de café à ses lèvres avec un sourire. C’était étrange, voir Jacob se retourner contre son ancien groupe, vouloir s’en venger comme si c’était la chose la plus normale pour lui. C’était là encore un exemple du pouvoir qu’avait Shepard pour rallier des gens à sa cause. Elle avait réussi à convertir deux anciens de Cerberus et pas des moindres, surtout Lawson qui avait été pourtant le bras droit de l’Homme Trouble. Joker eut une pensée saugrenue, se demandant si la jeune femme avait une relation intime avec son patron. Ils lui avaient paru si proches quand il les avait aperçus ensemble la première fois. Ensuite, ils les avait souvent vus se parler avec cette déférence réciproque comme si leur relation ne se cantonnait pas à être dominant ou dominé.

Jacob lui, était quelqu’un de plus banal, et Joker pensait qu’il avait été simple pour Shepard de le rallier à sa cause. Ce type était loyal. Toutefois, sous son apparence simple et naïve, Jacob était un terrible soldat, capable de connaître dix manières de tuer un homme en le faisant bien souffrir. Ce n’était pas de simples sbires que l’Homme Trouble avait envoyé à Shepard. Plutôt, il n’avait pas chargé n’importe qui de la surveiller. C’était clairement ça. A ses yeux, Jacob et Miranda avait été les chaperons de Shepard. Maintenant, ils étaient comme les autres, ils faisaient partie de l’équipe. Ils ne trahiraient pas Shepard. Impossible. C’était une coïncidence que cette attaque de Cerberus. Un hasard. Ils ne pouvaient pas les trahir. Si jamais c’était le cas, il ne pourrait pas leur pardonner.

« Shepard a pas mal morflé. »
Jacob avait la tête tournée vers la baie de l’infirmerie et Joker suivit son regard. Le Commander avait l’air d’aller bien au vu de la discussion animée qu’elle avait avec Lawson.

« Ca n’a pas l’air d’être un tendre. » commenta-t-il, pensant à celui qui avait réussi à assommer Shepard avec une simple charge biotique.
« Ouais. Alan Sanders. Je suis allé en mission avec lui une fois. Il remplit toujours les objectifs mais il faut voir comment. Il laisse toujours un carnage derrière lui. L’Homme Trouble ne lui en a jamais tenu rigueur, ce que j’ai toujours trouvé étrange. Ce n’est pas que je veuille trouver une excuse à mes anciens employeurs mais Cerberus a plutôt tendance à être propre et à éviter les dommages collatéraux. Mais Sanders… C’est comme s’il voulait tout nettoyer sur son passage, comme si rien n’existait avant. Je n’ai jamais vu… enfin… quand il combat, c’est comme s’il devenait une machine à tuer, il y a une telle détermination dans son regard… »

Il tourna son visage vers l’infirmerie.

« C’est le regard de Shepard. Ce regard qui dit qu’elle ira jusqu’au bout. Quand elle combat, elle y va à fond. Entièrement.

— Mais elle ne laisse pas un carnage derrière elle », objecta durement Joker en terminant son gobelet de café. Il se leva et mit fin à la conversation. Il devait retourner à son poste.
Il n’aimait pas ça. Il n’aimait pas entendre que Shepard était une machine à tuer. Evidemment, il ne fallait pas être naïf au point de croire qu’elle n’avait jamais tué personne. Elle agissait toujours en finesse, faisant le moins de victimes possible malgré son côté fonceur. Pas qu’elle soit sensible à la mort, tuer quelqu’un ne l’avait jamais répugnée, pour autant qu’il le sache. Elle n’aurait jamais pu devenir Commander et Spectre, sinon. Elle faisait juste preuve de discernement entre une bataille tactique et une tuerie sanguinaire. Elle ripostait toujours quand on l’attaquait. Elle ne se laissait pas faire. Oui, elle dégageait une force brute mais c’était un soldat, quoi de plus banal ?

 

Joker se réinstalla aux commandes du Normandy. Il était presque l’heure où la majorité de l’équipage allait se reposer. Ne resterait que l’équipe qui prendrait le premier quart. Une réduction des effectifs au minimum pour que la majorité puisse se reposer. Joker, lui ne prendrait pas de repos avant des heures. Il était noctambule, ne dormait que peu. Après tout, ce n’était pas ce qu’il dépensait en énergie physique qui allait le fatiguer. Quand le Normandy s’assoupissait, il aimait le calme relatif qui envahissait le vaisseau. Il avait l’impression de voyager dans un cocon silencieux, comme si tout était différent la « nuit ». L’ambiance était différente, feutrée, irréaliste.

En général, il attendait que Shepard l’engueule pour aller se coucher. Ce soir-là, il savait qu’il n’aurait pas ce petit plaisir. Il pesta. Ce n’était pas dans son tempérament que de jouer les inquiets. Mais l’idée de passer ne serait-ce qu’une journée sans échanger avec elle ne le réjouissait pas du tout. C’était idiot.
« Arrête, pensa-t-il, tu vas finir par ressembler à Kaidan. »
Songer à son ancien collègue n’était pas non plus une bonne idée. Kaidan et son cœur d’artichaut. Kaidan et sa manière de draguer Shepard, si visible, si risible. Cela avait choqué pas mal de monde, d’ailleurs. Les règles étaient les règles. Même après leur petite escapade pour aller chercher Saren. Les habitudes de l’armée étaient si ancrées en tous que jamais il ne serait venu à l’esprit de personne de séduire le Commander.

Sauf cet idiot de Kaidan. Ils avaient eu de bonnes relations tous les deux. Jusqu’à ce que le Lieutenant Alenko devienne ridicule avec sa manière de louer Shepard. Qu’est-ce que les sentiments pouvaient rendre les gens cons. Dès que Kaidan parlait de Shepard, Joker ne souhaitait qu’une chose : qu’il la ferme et vite. Il n’avait jamais supporté ses discours par la suite. Comment Kaidan avait-il pu se détourner à ce point du job ? Quand Shepard l’avait envoyé chié, il n’avait plus rien dit à son propos. Joker en avait été heureux. Maintenant, il ne savait plus vraiment si c’était parce que Kaidan avait changé de disque ou si c’était parce qu’il s’était pris un râteau.

Décidé à ne pas se retrouver encore une fois seul avec ses pensées, Joker se rendit au mess. Il y avait des choses qu’il valait mieux ne pas installer définitivement dans sa tête. Ce n’était pas son genre de s’embêter avec ça. Il vivait de manière détachée de tout. Ca n’allait pas changer. Pas pour lui. Plutôt pour Shepard. S’il venait à changer de caractère, le Commander allait perdre un repère de plus. Elle n’avait pas besoin de ça. De toute façon, il n’avait pas envie de changer non plus.

Marmottant dans sa barbe, il se dit qu’un tour dans le mess ne serait pas quelque chose de stupide. Il voulait un autre café. Quelque chose qui l’empêche de dormir.
Déjà, à peine avait-il mis le pied dans le mess que quelque chose n’allait pas. Il fallait pourtant qu’il s’y fasse à cette silhouette massive. L’Alliance avait sans doute dû lui faire une armure sur mesure avec une carrure pareille. Il avait l’impression de n’être qu’un freluquet à côté du Lieutenant Vega. Il avait l’impression que là où Shepard se trouverait, il y aurait son nouveau chien de garde dans son sillage. A la voir en pleine conversation avec lui, le Commander n’avait pas l’air d’en être gênée. Il ne pouvait entendre leurs paroles, étant donné que tous les deux se trouvaient dans l’infirmerie. La conversation ne semblait pas être très détendue, toutefois. Vega ne pouvait pas lâcher les basques de Shepard deux secondes ? A moins que ce fût elle qui l’avait fait venir.

En tout cas, Joker n’aimait le regard que le Lieutenant lançait à Shepard. On aurait dit un mélange d’admiration et de pitié. Comme s’il avait en face de lui une faible chose. Certes, il n’avait pas vu le Commander sous son meilleur jour mais elle était tout sauf faible et fragile. Elle pourrait très bien lui casser les os avec son petit doigt. Quoique n’importe qui pouvait lui péter un os.

C’était vrai qu’à côté de Vega, Shepard semblait vraiment minuscule. Vega, rien qu’en le regardant il pourrait lui péter un os. Shepard semblait lui faire confiance. Elle était assez naïve, parfois. A faire confiance aux gens. Sans doute que Vega n’était pas qu’une montagne de muscles. Il devait posséder un cerveau au vu de la longue discussion qu’il avait avec Shepard. Joker se reprit. Il n’avait pas à être aussi hostile avec celui qui les avait aidés à se tirer de la Citadelle. Finalement, il devait peut-être réduire sa dose de café. Ca le rendait hargneux. Toujours les yeux rivés sur le couple qui discutait, il s’approcha de la fontaine pour se servir un verre d’eau. Il se cogna malencontreusement dans une chaise et jura comme un beau diable.

Shepard se retourna, se demandant bien qui pouvait avoir un vocabulaire pareil. Elle haussa les sourcils. Qui d’autre que Joker pouvait-être debout à cette heure, alors qu’elle avait demandé à ce qu’il soit relevé ? Elle ne put s’empêcher de soupirer avant de reporter son attention sur Vega qui l’aidait à compléter le rapport qu’ils enverraient à Hackett.
Elle jeta cependant un coup d’œil sur l’horloge de l’infirmerie. Il se faisait tard.
« Très bien, Lieutenant. Je peux compter sur vous pour l’envoi ? Voyez ça avec EDI pour le cryptage.
— A vos ordres, Commander. »
Elle lui fit un geste las pour lui dire de ne pas être si guindé. Il pouvait même l’appeler Shepard, s’il voulait. Elle avait perdu l’habitude de ce genre d’attitude depuis qu’elle avait « travaillé » avec Cerberus.
« Vous pouvez y aller, dit-elle en descendant de sa couchette. Je vois aller voir si Joker ne s’est pas cassé le genou avec cette chaise, ajouta-t-elle d’un air amusé.
— Euh… Com… Shepard ? tenta timidement le massif Lieutenant.
— Oui ? »
Vega sembla vouloir dire quelque chose mais il se ravisa. Ce n’était peut-être pas une bonne idée de dire au Commander que son timonier geignait en l’appelant dans son sommeil. La première fois qu’il avait été réveillé par le Lieutenant Moreau, il avait même vu des larmes rouler sur ses joues. Cela l’avait mis mal à l’aise vis-à-vis du pilote. D’ailleurs, il valait peut-être qu’il garde ça pour lui. Moreau n’avait pas l’air de l’apprécier et semblait sur la défensive quand ils étaient dans la même pièce.

Le Commander lui souhaita bonne nuit et se dirigea vers Joker qui se frottait le genou en serrant les dents.
« Rien de cassé ? se hasarda-t-elle.
— Non… Mais je vais avoir un gros bleu, pesta-t-il, furieux contre sa maladresse.
— Montrez-moi ça. »

Instinctivement, il éloigna ses genoux du Commander. Il n’avait pas envie qu’elle regarde ça. De plus, il avait ses attelles. C’était déjà assez humiliant d’avoir aussi mal juste parce qu’il s’était cogné dans une simple chaise. Il se trimbalait déjà avec l’étiquette d’infirme. Pas besoin non plus que le Commander le prenne en pitié. Le Doc était la seule personne qui pouvait le voir en slip. C’était bien assez.
Shepard comprit qu’il ne voulait qu’elle voie ses jambes. Elle reposa ses mains sur la table et marmotta des excuses. Elle changea de conversation.

« Je pensais avoir ordonné la relève, dit-elle, faisant celle qui ne savait plus ce qu’elle avait dit.
— Vous savez bien que je suis un oiseau de nuit, Commander.
— Vous êtes surtout sacrément borné, répliqua-t-elle avec un sourire amusé. Votre insubordination va finir par vous coûter cher.
— J’ai déjà payé assez cher mon entêtement », rétorqua-t-il d’un ton douloureux.
Shepard ne répondit pas. Sans le vouloir, elle avait remis sur le tapis le sujet qu’elle évitait depuis leur conversation à ce propos. Quelle imbécile.
« Excusez-moi, je ne voulais pas parler de ça. »
Depuis quand leurs conversations étaient-elles si pesantes ? Depuis quand Shepard s’excusait-elle de l’avoir froissé ? Le prenait-elle en pitié ? Ca, il ne le supporterait jamais.
Shepard ne savait pas quoi dire, ni que faire. C’était quelque chose d’assez inédit. Elle n’hésitait jamais à poser une main sur l’épaule de Jacob, sur le bras de Garrus, à passer son bras autour des épaules de Tali, à dire un mot réconfortant à Thane ou à même à Jack qui était pourtant la dernière personne à supporter la compassion des autres. Quand il s’agissait de Joker, elle ne savait pas ce qu’elle avait le droit de faire. Parce qu’un mot de trop ou un geste inapproprié pouvait le faire exploser à tout instant. Il lui avait déjà dit, il ne voulait la pitié de personne. Ca transparaissait à travers son attitude, si désinvolte, si inaccessible aussi. Il s’était construit une carapace bien épaisse. Peut-être même plus solide qu’avant la destruction du premier Normandy. Elle se demandait bien comment il avait vécu après tout ça, comme s’était déroulées les deux années du projet Lazarus. Cette curiosité était bien malsaine mais elle n’avait pas tant hésité que ça à demander à Garrus ou à Tali ce qu’ils avaient fait après sa mort. Elle percevait bien que Joker avait eu du mal à remonter la pente.
Pourquoi cela avait-il autant d’importance à ses yeux ? Durant toute la mission pour mettre la main sur la base des Collecteurs, elle ne s’était même pas posé la question à ce propos. Peut-être parce que Joker ne lui avait pas paru tant changé que ça comparé aux autres. Peut-être parce qu’entre eux, ils ne voulaient pas que ce soit compliqué. Ils ne se prenaient pas la tête. Leurs relations étaient amicales et décontractées. Peut-être même un peu trop. Maintenant qu’ils étaient de retour dans l’Alliance, cela lui sautait aux yeux.

« Votre café va être froid.
— Pas grave. J’en voulais pas, de toute façon. »
Il se leva.
« Je vais peut-être aller me coucher, finalement. Mon genou… » expliqua-t-il avec un geste évasif.
Il fit quelques pas en direction des quartiers d’équipage et du bloc qu’il partageait désormais avec Vega. Comme il avait partagé un bloc avec Kaidan. Il était poursuivi par les admirateurs de Shepard ou quoi ?
« Vous portez bien mieux l’uniforme de l’Alliance. »
Il se raidit et ne put s’empêcher de regarder par-dessus son épaule. Shepard semblait aussi inexpressive que jamais.
« Je suis toujours classe, répondit-il modestement.
— Je n’en doute pas. Je sûre que vous porteriez tout aussi bien un tutu rose. »
Shepard ne se départait pas de son sérieux.
« Faudrait voir », finit-il par dire.

Ils échangèrent un sourire amusé. Finalement, ce n’était pas si tendu que ça entre eux. Il était soulagé. Cela lui aurait pesé que ça change. Il était tellement seul dans son cockpit. Cela ne le dérangeait pas tellement mais parfois il avait envie d’un peu de monde autour de lui. Surtout que sa seule compagnie était une IA complètement dérangée.

« Bonne nuit, Joker.
— Bonne nuit, Commander. »

 

 

 

Shepard n’avait pas envie d’attendre que Hackett lui donne d’autres ordres. Puisqu’il fallait rallier d’autres espèces à leur cause, autant s’y prendre tout de suite. Chaque minute comptait. Grâce à la présence de Liara dans le vaisseau, elle avait désormais directement accès à son réseau d’informateurs et l’Asari ne tarda pas à lui trouver ce qu’elle avait demandé.
Ce fut d’un pas décidé qu’elle remonta la passerelle pour informer son pilote favori de la route à suivre.

« Nébuleuse de l’aigle, hein… » Joker commença à regarder la carte de la Galaxie pour en extraire les coordonnées. « Une idée du système exact ?
— Imir. Ils doivent faire le plein.
— Ils en ont pour un sacré moment. »
« La Nébuleuse de l’Aigle n’est qu’à seize heures de trajet, se permit d’intervenir EDI. Au vu du nombre de vaisseau que la Flotte Nomade comporte, nous arriverons largement à temps. »
Joker fit une grimace à la boule bleue, marmonnant qu’il aurait pu trouver ça tout seul. Shepard se mit à rire doucement. C’était toujours amusant de voir l’IA et le pilote interagir.
Elle laissa donc Joker régler les paramètres de leur course vers la Flotte Nomade. Il était temps de rallier cet immense potentiel armé à eux. Ils auraient besoin de vaisseaux pour affronter les Reapers. Tali avait déjà fait part de son souhait. La Quarianne commençait déjà à tourner en rond, se sentant inutile à bord du Normandy. Shepard avait envie de lui dire que non mais c’était bien égoïste de vouloir la garder avec elle.

Se dirigeant vers le mess, Shepard se rendit compte que son estomac criait famine et qu’il ne serait pas malvenu qu’elle mange un peu. Il ne manquerait plus qu’elle s’écroule par manque d’énergie.
Elle eut la surprise de trouver Thane attablé. C’était rare de le croiser ailleurs que dans sa pièce favorite. Le Drell leva les yeux vers elle alors qu’elle s’asseyait avec ce que Gardner avait consenti à lui servir comme en-cas.

« Shepard. »
Elle répondit à son salut d’un signe de tête et entreprit de faire un sort à son repas. Le Drell s’empara de son verre d’eau et le porta à ses lèvres. Il semblait pensif.
« Les Hanars considèrent les Prothéans comme des Dieux, ils pensent qu’ils leur ont donné la parole. » commença-t-il sans préambule.
Shepard avala ce qu’elle avait dans la bouche et attendit qu’il continue sa diatribe. Elle savait ça.

« Kahje est recouverte de ruines prothéennes. Les Hanars ont tellement rassemblés d’informations sur eux, cela pourrait nous servir. »
Etant allée sur Ilos et ayant pris connaissance par le biais d’une IV prothéanne du sort qu’avaient subi les représentants de cette espèce disparue, Shepard se demanda ce qu’une race vénérant les Prothéans pourrait bien lui apprendre de plus.
« Je sais que Kahje a été l’une des dernières planètes qui soit tombée sous le joug des Reapers. Peut-être que les Prothéans ont eu le temps d’étudier plus en avant leurs envahisseurs. Je connais un érudit hanar qui pourrait répondre à mes questions. J’ai servi sous ses ordres et je pense qu’il serait enchanté de me renseigner. Il aime tellement les Prothéans que cette adoration a quelque chose de malsain. »

Shepard observa le Drell. C’était un excellent combattant et elle répugnait quelque peu à s’en séparer. Toutefois, elle savait combien il était difficile de communiquer avec les Hanars. Elle avait besoin de toutes les sources d’information possibles et même si cela semblait ne mener à rien, elle ne devait pas négliger la proposition de Thane.
Elle remua la mixture de son assiette du bout de la fourchette. Voilà qu’elle devait encore se séparer d’un de ses
équipiers. Elle le savait, pour l’instant, ils seraient plus utiles à chercher des informations, à rallier leurs peuples qu’à rester sur le Normandy en attendant que ça bouge enfin. Elle ne put cependant s’empêcher de soupirer.

« Nous irons sur Kahje dès qu’il nous sera possible de le faire. »
Le Drell ferma les yeux, indiquant qu’il avait compris.

 

Shepard remonta dans son loft avec une stupide boule au ventre. Il n’y avait pas de quoi devenir sentimentale. C’était la guerre, bordel ! Elle ne put s’empêcher de penser aux autres membres de son équipage. Qui la quitterait après Mordin, Tali et Thane ? Elle avait besoin de ses repères pour ne pas finir complètement folle et ses repères, c’étaient ses équipiers. Même si elle ne les connaissait que depuis peu, ils avaient suffisamment vécu de choses pour qu’ils se soient soudés malgré les petites divergences d’opinion qui pouvait parfois animer les conversations.

Finalement, la présence de Liara la rassurait plus qu’elle ne crut le penser. Le début de leur collaboration avait été bien maladroite, en grande partie parce que la jeune Asari n’était pas habituée à évoluer en société, absorbée par ses fouilles solitaires. Il y avait aussi cette espèce de déférence qu’elle lui montrait, comme une sorte de fascination envers elle.

Une fanatique de plus pour Shepard. Elle était une femme de caractère, une meneuse et elle savait que son statut et sa manière de tenir ses hommes pouvait être source d’admiration qui pouvait conduire à une sorte d’attirance. Shepard avait bien compris que parmi toutes leurs discussions, il y avait quelque chose que l’Asari voulait transmettre mais jamais elle ne répondit à ses messages. Elle savait que ce n’était qu’une passade, qu’elle impressionnait Liara plus qu’autre chose et que l’Asari, qui découvrait les sentiments que la présence d’autres pouvait provoquer, ne savait pas faire encore la distinction avec une attirance physique.

De toute façon, à cette époque, Shepard avait décidé de vivre sa vie sans attaches, sans emmerdes, enfin, pas plus que celles qu’elle avait déjà. Elle nageait jusqu’au cou dans la merde et elle restait fixée sur son objectif, dégommer Saren, cet emmerdeur de première qui la prenait pour une bleue. Franchement, elle avait eu bien d’autres choses plus urgentes à faire !

C’était aussi pour ça qu’elle avait éconduit Kaidan. Elle aurait pu consentir à passer une nuit agréable en sa compagnie mais elle sentait que le Lieutenant était plus accroché que ça et qu’il lui aurait fait vivre un calvaire, cherchant à la convaincre qu’entre eux, c’était plus que du cul. Des mecs dans ce genre, Shepard en avait déjà fait les frais. Une nuit au paradis et certains se voyaient déjà être celui qui aurait réussi à lui mettre le grappin dessus une fois pour toutes, à l’attacher, l’enfermer dans une relation de couple et dire que Shepard avait enfin trouvé son maître.

Ca, c’était avant.

Avant qu’elle meure, avant que son monde soit complètement détruit, que son univers bascule avec sa résurrection qui avait coûté des millions.

C’était avant qu’elle ne se rende compte qu’elle avait envie de vivre sa nouvelle vie pleinement. Certes, elle n’avait cherché la compagnie d’un homme alors qu’elle savait qu’il y aurait de quoi faire, ne serait-ce même qu’au sein de son équipage. Ce n’était pas ce qu’elle recherchait. S’envoyer juste en l’air, c’était facile.

Joker lui avait bien dit une fois que même les Aliens étaient attirés par elle. Elle n’avait pas osé lui demander s’il en faisait partie. Elle se surprenait parfois à penser qu’elle n’avait pas vraiment envie qu’il fasse juste partie des meubles. Mais elle se débarrassait bien vite de cette pensée idiote. C’était Joker, après tout.

Elle avait toujours eu peur qu’une relation de couple ne la parasite. Qu’elle ne soit qu’un énième combat déterminant qui domine. Ayant évolué dans un lieu aussi misogyne que celui de l’armée, elle avait appris à ses dépends qu’il lui faillait avoir un caractère bien trempé si elle voulait survivre. Dès lors, elle s’était toujours sentie en compétition permanente avec les hommes. Aussi bien professionnellement que personnellement. C’était son instinct de survie qui l’avait menée à toujours vouloir être la plus forte. Depuis qu’elle était Commander, elle avait mis un peu d’eau dans son vin mais cette peur viscérale de ne plus pouvoir être elle-même, cette peur d’être étouffée par l’autre ne l’avait pas quittée. Pourtant, une partie d’elle-même tenterait bien l’expérience.

Elle verrait ça après avoir battu les Reapers.

Si c’était possible.

 

 

 

La Flotte Nomade était la plus grande flottille qui existait dans toute la Galaxie. Des milliers de vaisseaux la composait, tant et si bien qu’elle était facilement repérable. Shepard regarda l’essaim de véhicules par les vitres du cockpit. Elle était bouche bée. Même si elle avait déjà aperçu la Flottille, c’était un spectacle toujours aussi impressionnant. Tali avait convenu avec son peuple qu’elle soit transférée à bord du Qwib Qwib dont l’Amiral était disposé à l’accueillir. Malgré son acquittement au procès qui avait cherché à montrer sa culpabilité dans l’introduction de mauvaises pièces détachées de Geth dans la Flotte Nomade, il y avait toujours une certaine méfiance vis-à-vis de la jeune Quarianne.

Shepard avait pu le constater, les dissensions entre les différents clans Quarians étaient de plus en plus palpables et un jour, l’unité de la Flotte Nomade finirait par éclater. Déjà privés de leur monde d’origine, les Quarians n’auraient alors plus rien qu’ils pourraient qualifier de chez-soi. Alors qu’ils étaient déjà déchirés par des querelles intestines, ils ne consentiraient pas si facilement à prendre part au combat contre les Reapers. Le levier qui pourrait les faire basculer de leur côté n’était pas difficile à trouver, il fallait qu’ils y voient là un moyen de récupérer leur planète. Il fallait donc se débarrasser des Geths hérétiques. Shepard songea que Legion avait son rôle à jouer là-dedans mais pour l’instant, cela lui semblait flou et hors de portée. Elle espérait que le pouvoir de persuasion de Tali suffirait à convaincre les Quarians. Ils n’avaient que peu de temps devant eux.

Cela faisait quatre jours que les Reapers avaient envahi le Système Solaire. Si cela continuait, les humains seraient la prochaine espèce à vivre sans planète d’origine.

 

Le Qwib Qwib se détacha de la Flottille. Son immense silhouette passa devant Imir, transformant le vaisseau en immense tache noire. Alors qu’il s’approchait du Normandy, Shepard pu voir les nombreuses traces de réparation qu’avait subi le vaisseau. Certaines espèces étaient vraiment vouées à vivre dans des conditions déplorables, pensa le Commander avec une pointe de pitié. Elle pensait aux colonies humaines et à leur confort.

Les Quarians avaient été bien punis pour avoir créé des monstres. Si le Conseil avait consenti à leur venir en aide, les Geths ne seraient sans doute plus une menace dans leur majorité. Evidemment, les Quarians avaient joué avec le feu mais ils n’avaient pas transgressé la loi sur l’interdiction des IA. Les Geths étaient des VI à la base. Pourtant, n’importe quel imbécile aurait pu voir la menace pour le reste de la Galaxie que représentait une armée de VI capables de chasser tout un peuple de sa propre planète. Mais il y avait trois cents ans, le Triumvirat était déjà con comme ses pieds. Ca, ça n’avait pas changé.

Maintenant, une des plus grandes espèces de la Voie Lactée se trouvait obligée de migrer en permanence, vivant dans des vieux coucous rafistolés grâce à du matériel de récupération. Une petite pensée insidieuse se glissa dans la tête de Shepard alors que le  Qwib Qwib glissait le long du Normandy afin de commencer les opérations d’amarrage : si les Geths n’avaient pas chassé les Quarians, cette espèce aurait-elle montré une telle ingéniosité ? Leurs conditions de vie si particulières ne les avaient-elles pas poussés à montrer cette persévérance, ce savoir technologique ?

Il y eut une secousse marquant que le Normandy était bien amarré au Qwib Qwib. Cela tira Shepard de ses réflexions et elle se dirigea vers la passerelle. La grande crainte des Quarians étant la contamination par des tiers, Shepard ne voulut pas risquer de monter à bord du Qwib Qwib. Il ne fallait pas rendre la situation plus tendue qu’elle ne l’était déjà. Ce fut donc, à l’instar de Mordin, une séparation dans le sas de sortie du Normandy.

Tali était plus qu’une coéquipière pour Shepard. C’était une amie. Une amie qu’elle avait défendue bec et ongles lors de son procès. Sa véhémence avait frappé la Quarianne et Shepard se souvenait de son air surpris, du moins de l’éclat de ses yeux à travers son masque qui avait semblé refléter la stupeur. Shepard s’était toujours sentie proche de sa jeune amie. Peut-être parce qu’elles devaient toutes les deux évoluer dans des conditions hostiles, qu’elles devaient sans cesse prouver qu’elles étaient bien à leur place, qu’elles n’étaient pas faibles. Ce fut pourquoi Tali eut le droit à une étreinte amicale lors de son départ. La Quarianne resta muette puis elle promit d’une voix troublée à Shepard de faire tout ce qu’elle pouvait pour être utile à leur combat.

Le Commander ne doutait pas de cela. Les Quarians seraient de toute façon une race utile que ce soit pour combattre comme pour apporter leurs connaissances. Vivant dans des vaisseaux de récupération ayant appartenu à d’autres espèces que la leur, ils avaient accumulé un certains savoir sur toutes les technologies propres à chaque race de la Galaxie. Notamment les Batariens. Le fait qu’ils soient les créateurs des Geths était un atout précieux. Shepard était persuadée que ce savoir serait utile dans la destruction des Reapers. Instinctivement, elle pensait que leur facette mécanique était leur talon d’Achille, leur point faible et qu’il fallait chercher dans cette direction.

La porte du Normandy se referma sur Tali qui salua l’assistance d’un petit geste de la main et Shepard ne put s’empêcher de rester quelques instants à contempler la peinture.
« Le transfert de Tali’Zorah vas Normandy est terminé. » l’informa EDI. Le Commander ne répondit pas. Se séparer de Tali était pire que ce qu’elle avait pensé. Elle sentit une pression ferme sur son épaule.
« C’est une bataille qu’elle ne peut que mener seule. »

Garrus parlait d’un ton sage. Elle se retourna et lui sourit. Elle savait qu’il serait là jusqu’au bout. Ils avaient tant traversé ensemble. Tout comme elle considérait Tali comme son amie, il en était de même pour le Turian. Il n’avait pas proposé de rallier son espèce à leur cause, les Turians étant bien trop mêlés aux autres espèces, ils ne bougeraient pas contre l’avis du Conseil. Garrus connaissait que trop les rouages de la politique turianne, en ayant fait lui-même les frais. Les Turians constituaient en majorité l’armée de la Citadelle. Il valait mieux qu’ils restent à la protéger.

Garrus lui, défendrait Shepard jusqu’à la mort. Elle ne le savait que trop bien et cela l’effrayait autant que cela la rassurait. Elle sentait qu’elle n’était pas prête à le perdre, surtout au combat. Sa massive silhouette avait quelque chose de réconfortant et elle appréciait le savoir derrière elle, son fusil sniper à la main, prête à tirer pour abattre quiconque se mettrait en travers de leur chemin. Elle ne le voyait pas ailleurs qu’à ses côtés dans cette guerre. C’était son ami le plus précieux et c’était un honneur pour elle que de se battre avec lui.

Elle tapota le bras du Turian et descendit la passerelle. Même si elle savait que c’était le mieux à faire que de laisser Tali régler les affaires avec les Quarians, regarder le Qwib Qwib regagner la Flotille était au-dessus de ses forces. Elle demanda à Joker de rejoindre le relais de masse afin de quitter la Nébuleuse de l’Aigle puis ordonna à EDI de calculer le temps nécessaire pour se rendre sur Kahje. Pendant que l’IA était occupée, elle contrôla si elle avait des messages.

Rien.

Rien, pas même un petit message crypté, un appel à l’aide, un avertissement. Pas même un indice laissant penser qu’on avait retrouvé sa trace. Cacher un vaisseau dans le Système Terminus était un jeu d’enfant. Malgré tout ce qu’on pouvait dire sur la puissance du Conseil, il ne contrôlait qu’un tiers de la Galaxie. Toutefois, elle sentait que Hackett n’était pas étranger à cette relative sécurité.

 

Shepard décida alors de rejoindre son commandant en second. D’abord pour savoir où son petit piratage des données de Cerberus en était et aussi pour penser à haute voix. Même si Miranda et elle avaient peu d’atomes crochus, elle ne pouvait pas nier que le petit génie de Cerberus avait certaines qualités à commencer par son intelligence. Shepard préférait mettre en avant cette caractéristique avant toutes les autres. Certes, le père de Miranda avait fait en sorte qu’on remarque d’abord la beauté de sa fille. Oui, Miranda était une belle femme, bien proportionnée, au visage très attrayant et aux atouts définitivement féminins. En tant que femme, Lucy se sentait très inférieure et pouvait même dire qu’elle en était complexée. Mais Shepard n’avait rien à envier à son Commandant en second d’un point de vue militaire. Miranda n’avait pas les qualités d’un leader. Elle voulait trop se mettre en avant attirer les regards, le mérite, sur elle. Ce n’était pas ça, mener une équipe au front. Shepard préférait donc utiliser Miranda pour son intelligence, même si son physique en faisait une parfaite espionne ou, en tout cas, un atout lors de négociations plutôt corsées.

Miranda révélait aussi une utilité impressionnante lors de débriefing nécessitant plus qu’un simple échange d’impressions. Quand Shepard avait vraiment besoin d’une analyse complexe, c’est vers l’ancien agent de Cerberus qu’elle se tournait. Elle voulait un avis extérieur, une manière de penser très différente de la sienne.

Là, elle avait besoin de se lancer vers d’autres pistes mais elle ne les voyait pas pour l’instant et à l’heure actuelle, il fallait bien admettre que le commandant en second était la personne la plus intelligente à bord du Normandy.

« Commander. »
Miranda leva les yeux de son écran. A ses traits fatigués et ses pupilles dilatées, Shepard en déduisit que la jeune femme n’avait pas lâché son moniteur des yeux depuis des heures.
« Du nouveau à propos du décryptage ? »
Miranda soupira, passa les mains sur son visage et recula son fauteuil du bureau.
« Je vous l’ai dit, ça prendra du temps.
— J’ai bien peur que ce soit ce dont nous manquons le plus, remarqua Shepard.
— Bien sûr.
— Et Jack ?  demanda le Commander songeant que la jeune femme ne devait pas apprécier passer plusieurs heures en compagnie de Miranda.
— Dans la soute, à son endroit habituel. Elle a un terminal portable et tente de cracker la clé de sécurité. Elle me tiendra au courant de sa réussite. »

Shepard eut un sourire amusé malgré elle. Jack avait consenti à coopérer avec celle qu’elle supportait le moins entre tous mais elle avait réussi à conserver son espace vital. Il y avait tout de même des limites.
Shepard hocha la tête, marquant sa compréhension de la situation.
« Je ne suis pas venue uniquement pour voir où vous en êtes. Je sais qu’on est limités en temps mais je pense que votre opinion est importante. »

Elle vit Miranda éteindre son terminal, concentrant ainsi toute son attention sur ce qu’elle allait dire.
« Vous suivez les Reapers depuis presqu’aussi longtemps que moi, depuis que Cerberus a eu vent de la menace qu’ils représentent. Vous avez les mêmes données que celles auxquelles j’ai accès et je ne doute pas que durant ma « reconstruction », vous avez dû triturer ma mémoire. Je pourrais donc dire que nous avons le même niveau de connaissances sur ces êtres. »
Le Commandant en second hocha la tête, approuvant même si le passage sur un éventuel viol de la mémoire de Shepard lui avait arraché une grimace.
« Mais vous n’êtes pas moi, continua Shepard. Je pense qu’il sera intéressant que vous me disiez comment vous procéderiez. »

Le regard de Miranda s’agrandit légèrement et Shepard crut déceler une certaine surprise. Certains s’amusaient à dire qu’il existait une rivalité entre le Commandant et son second. Certes, elles étaient deux femmes de caractère et avaient souvent des opinions radicalement opposées mais de là à parler de rivalité… Cela n’avait pas sa place dans un équipage militaire.

« C’est un peu complexe comme question… » commença Miranda. Elle s’enfonça un peu plus dans son fauteuil, rejeta ses épaules contre le dossier et son visage montra une intense réflexion. Elles avaient les mêmes informations sur leur ennemi, autant dire pas grand-chose.
« Thane désire que nous nous rendions sur Kahje afin qu’il puisse s’entretenir avec les Hanars. »
Miranda posa ses doigts sur ses lèvres, songeuse.
« Les Prothéans sont ceux qui ont permis aux Hanars de développer intelligence et langage. » Shepad l’encouragea à aller plus avant dans son explication. Elle connaissait nombre de choses sur les espèces galactiques représentant une menace, celles plus pacifiques restant plus obscures à ces yeux. Ce n’était pas un manque de culture crasse mais juste une hiérarchisation des savoirs plus ou moins vitaux. Elle n’avait pas forcément le temps de tout savoir sur les espèces qu’elle croisait, juste comment interagir avec elle sans provoquer d’incident diplomatiques, et encore !

« Les Prothéans semblaient avoir développé un intérêt pour les espèces sous développées et ont donc contribué à l’agrandissement du cercle des races conciliaires. Sans doute très intrigués par les Hanars, ils leur ont appris à communiquer entre eux et avec les autres. Le langage des Hanars est basé sur l’émission de flashs lumineux de différentes fréquences, ce qui en fait un langage particulièrement facile à transcrire grâce à une technologie appropriée. Ainsi, Prothéans et Hanars ont pu interagir et la civilisation hanar s’est développée. Quand les Reapers ont exterminé les Prothéans, l’apport qu’ils ont eu en faveur de leur espèce ont fait que les Hanar leur vouent un culte. On trouve de nombreuses ruines prothéannes sur Kahje ce qui fait que les Hanars ont une grande ressource archéologique et, ayant propulsé les Prothéans au rang de dieux, ils possèdent un savoir encyclopédique sur cette race. Il est possible que les Hanars aient d’autres sources d’information quand à l’extermination des Prothéans qui ne vivaient pas sur Ilos. Peut-être qu’ils pourraient nous apporter des indications sur la méthode employée par les Reapers pour endoctriner les Prothéans. »

Shepard resta pensive face à ces informations. Elle savait déjà grosso-modo comment l’endoctrinement semblait fonctionner grâce à ce que Vigil, l’IV qu’elle avait vu sur Ilos lui avait dit. La neuroscientifique asari, Rana Thanoptis, qu’elle avait rencontrée sur Virmire lui en avait expliqué le concept déduit de ses recherches. Elle avait compris également que l’endoctrinement était modulable selon les besoins des Reapers. Ils émettaient un signal plus ou moins fort qui perturbait la conscience des individus qu’ils cherchaient à mettre sous leur pouvoir. Elle avait eu accès à nombre d’études sur le sujet mais l’usine qui les contenait avait sauté, Shepard le savait bien puisque c’était sous ses ordres et cela lui avait coûté la vie d’Ashley.

« Je pense qu’il pourrait y avoir quelque chose à creuser du côté de l’endoctrinement », continua Miranda après avoir laissé Shepard mettre de l’ordre dans ses pensées. « Si déjà, on pouvait trouver un moyen de le stopper… »
Trouver un moyen d’empêcher l’endoctrinement… Cela paraissait si improbable mais cela serait un soulagement que de savoir que ces enfoirés ne pouvaient plus contrôler personne. Cela leur donnerait une longueur d’avance et même si l’immensité de leurs assaillants était un obstacle de poids, cela pourrait ralentir leur progression.
Shepard n’était pas raciste mais savoir que des êtres ressemblant à de la gelée puisse détenir la clé de leur problème lui sembla un peu énorme.

Elle soupira.

« Très bien… Nous allons sur Kahje. »

 

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