Chapitre quatre

Shepard laissa Liara prendre ses quartiers dans le laboratoire qui avait accueilli Mordin. Elle remonta la passerelle, vieille habitude dont elle ne se déferait sans doute jamais.

« Le bon vieux temps, hein, Commander ? » Joker sourit de toutes ses dents. « Croyez-vous que le docteur T’Soni a encore le béguin pour vous ? »
Shepard fit mine de se passer la main sur le visage et fit une mine faussement consternée.
«Joker, Joker, Joker… » dit-elle d’un ton désespéré.
Le pilote lui répondit par un rire complice.

« Je ne pourrais rien refuser à une source d’informations pareille. » le taquina-t-elle et il fit une grimace offusquée, portant théâtralement les mains à son cœur. Shepard rit doucement puis reprit son air grave tout aussi rapidement que l’hilarité l’avait prise.

« Bon, tâchons d’être sérieux deux secondes. L’Amiral Hackett m’a donné rendez-vous dans une des bases fantômes de l’Alliance. »
Le timonier effaça vite le sourire qui ornait son visage. Il savait bien ce que le Commander voulait dire par ces mots. Une base fantôme était une base secrète, inconnue des alliés de l’Alliance. Une base cachée par un dispositif civil comme une usine ou un entrepôt. Des bases comme celle-ci, il y en avait des milliers dans toute la Galaxie, dormantes, attendant d’être réveillées pour répondre à un besoin militaire important. L’Alliance était prête à parer à toute éventualité, à combattre n’importe quel ennemi qu’ils soient étrangers ou interne au Conseil. Joker avait déjà opéré dans une base fantôme. Il savait quel était le protocole à tenir. Il ne fallait que rien ne compromette le secret. Trahir le secret et c’était la cour martiale assurée. Il faudrait faire preuve de la plus grande discrétion, brouiller les pistes.
« On applique le protocole, jugea bon de préciser Shepard.
— Je sais. Tout en manuel, manœuvres de diversions, piratage du journal de bord… euh… non, ça c’est déjà fait. »

Il se mit à pianoter sur son clavier.
« Vous inquiétez pas Commander, on va se glisser à travers les mailles et on ne se fera pas serrer. Je connais bien le protocole. Ne suis-je pas le meilleur pilote de la Galaxie ? »
Shepard tapota l’épaule du lieutenant avant de se tourner vers l’orbe bleu qui n’avait encore rien dit, ce qui était étonnant.
« EDI, je sais que tu as trafiqué les signatures du journal de bord tout en tenant un journal parallèle. Continue comme ça mais sans garder trace nulle part de ce voyage-ci. C’est une base fantôme. Les coordonnées ne doivent jamais être divulguées. C’est pour ça que Joker va piloter seul. Il connait le protocole.
— Commander, je suis au fait des activités parallèles de l’Alliance, j’ai déjà eu connaissance de votre protocole. Rassurez-vous, les données ne seront pas écrites.
— Très bien. »

Shepard remonta la passerelle et comme à son habitude, fit le tour de son équipage afin de prendre la température.
Elle commença par Garrus qui était constamment en train d’effectuer des calibrations. Quoi précisément, Shepard n’aurait pas pu le dire. Ils échangèrent simplement leurs impressions sur le retour de Liara puis sur leur situation de fugitifs. Cette fois-ci, le Turian fut plus loquace.
« Nous ne pourrons pas passer inaperçus encore longtemps, Shepard. Les relais sont gardés par la Flotte de la Citadelle et trafiquer notre signature numérique ne va pas fonctionner éternellement. »
Shepard hocha la tête. Elle connaissait cet état de fait, se faire passer pour un autre vaisseau à chaque passage de relais avait fonctionné pour l’instant mais pour combien de temps encore ? Garrus ayant fait partie du C-Sec, il était bien informé sur les méthodes utilisées par la Citadelle pour traquer les criminels.
Criminelle… Elle avait bien envie de rire à gorge déployée tellement c’était pitoyable. Enfin, si c’était le prix à payer pour avoir une chance d’éliminer les Reapers, ça ne la dérangeait pas tant que ça.

Après avoir rendu visite à Garrus, elle descendit au sous-sol où Jack résidait. La jeune femme ne s’était pas montrée depuis une bonne dizaine d’heures. Ce n’était pas inhabituel mais, parfois, Shepard se demandait comment elle faisait pour ne pas crever de faim.

Les marches de métal résonnaient sous ses pas. Parmi le ronronnement des machines, elle distingua un autre son. Un son à peine audible, régulier, profond. Une sorte de… ronflement. Arrivée en bas des escaliers, Shepad haussa les sourcils. Jack dormait, affalée sur un côté, un terminal portable près d’elle, cliquetant du disque dur. Elle ronflait même légèrement. Ses traits étaient étrangement détendus, contrastant énormément avec la tension qui régnait habituellement sur son visage. Endormie, elle paraissait fragile. Mais ce n’était qu’une impression.

Il n’était sûrement pas une bonne idée que de réveiller le Sujet zéro en pleine sieste. Shepard remonta donc, un sourire amusé sur les lèvres.

Jacob fut l’objet de la visite suivante. Le soldat était toujours enclin à parler. De tout et de rien. De l’Armée, surtout. Il avait quitté l’Alliance quand elle n’avait plus répondu à ses désirs de justice. Il en était de même pour Cerberus. Revenir dans l’Alliance, même à titre honorifique, est-ce que cela était un retour en arrière ?
Jacob était quelqu’un de loyal, un peu trop même. Il lui vouait une loyauté sans faille, comme celle qu’une bleusaille pourrait avoir envers l’Armée au tout début de son engagement. Mais Jacob n’était pas naïf comme le bleu qui tenait à peine un fusil correctement. Jacob avait déjà changé d’allégeance. Déçu par l’Alliance, puis déçu par Cerberus, quand allait-il être déçu par elle ?

Elle savait pourtant que leur bataille concordait avec ses idéaux. En tant qu’humain, de toute façon, il ne pouvait pas fermer les yeux sur ce qu’il se passait. En tant que soldat, il ne pouvait que prendre part à la bataille. Elle connaissait ce caractère, cette force intérieure, ce désir de justice. Elle était un peu comme ça mais à la différence de Jacob, elle avait fait en sorte de devenir son propre maître.

Bien sûr, elle répondait à des ordres. Mais il n’y avait que l’objectif qui lui était dicté, les manières d’y arriver dépendait de son propre chef. Elle aimait cette liberté d’action cela lui permettait de donner sa propre vision des missions. Elle pouvait ainsi avoir toute latitude pour gérer son équipe. Un supérieur, certes, mais quelqu’un de compréhensif qui considérait ses équipiers sur le terrain comme ses égaux. Elle leur avait toujours dit qu’ils n’étaient liés par aucun serment et qu’ils étaient libres de partir quand ils voulaient. Mais ils étaient restés. Etait-ce son autorité naturelle qui faisaient qu’ils étaient prêt à la suivre jusqu’au bout ? Pour Jacob, cela s’expliquait par son passé de soldat mais les autres ? Surtout Jack. Pourquoi restait-elle ? Elle aurait pu demander à descendre à Omega, par exemple, où elle aurait toute latitude pour participer au bordel ambiant. Pourtant, elle restait.

« Commander ? » La voix de Jacob la tira de sa rêverie. « Tout va bien ?
— Hein ? Euh… Oui. Oui.
— Vous avez l’air fatiguée. Vous deviez vous reposer. » Il avait un ton paternaliste qui ne plaisait pas à Shepard mais elle faisait avec ; c’était une des composantes de la personnalité de Jacob.
« Non… Je vous remercie, Jacob mais je verrais ça plus tard. »

Elle n’était pas vraiment fatiguée. Avec le manque d’action, on ne pouvait pas dire qu’elle avait besoin de sommeil. Non… C’était nerveux. Ne rien faire. Combien de temps faudrait-il attendre avant de pouvoir porter l’assaut ? Combien de morts ? Que faisaient les Reapers ? Anéantissaient-ils la race humaine sans distinction ou les endoctrinaient-ils afin d’en faire des esclaves ? Ou bien avaient-ils recommencé leur projet de Reaper Humain ? Elle frissonna rien qu’à l’idée. Toutes à ses pensées morbides, elle n’avait pas fait attention à la direction qu’elle avait empruntée, ses pas l’avaient conduite au laboratoire où se trouvait désormais Liara. Elle passa la porte, trouvant l’Asari penchée sur une pile de datapad.

« Shepard. » dit-elle en levant à peine la tête de son travail. Le Commander eut un sourire, il y avait encore quelques années, la jeune Asari aurait sursauté sur sa chaise, bredouillé son nom et serait devenue toute rouge.
« Quoi de neuf ? » demanda Shepard d’un air décontracté après avoir constaté qu’elle était bien installée.

« Pas grand-chose qui nous concerne, malheureusement. Enfin… »
La porte chuinta et Miranda entra dans la pièce d’un air décidé, absorbée par son Omnitool.
« Liara, j’ai ce que vous m’avez demandé. Oh… Shepard. »

Lucy hocha la tête, à peine surprise par la rapidité avec laquelle Liara s’était mise au travail. Elle attendit donc les informations que le Shadow Broker avait bien pu demander à son second. Les deux jeunes femmes échangèrent quelques mots à mi-voix et Miranda transféra ses données.

« Nous avons trouvé des informations concernant votre nouvel admirateur. Alan Sanders ancien soldat de l’Alliance. »
Shepard eut un geste d’impatience.
« Je me moque de cette mouche, franchement. Je crois qu’on a déjà assez de problèmes comme ça, la Flotte du Conseil est à sans doute à nos trousses et les Reapers sont en train d’anéantir la planète Terre, si c’est pas déjà fait alors cet Alan Sanders, j’m’en tamponne le coquillard.
— Je serais vous, Shepard, je ne prendrais pas à la légère le fait que Cerberus envoie l’un de ses meilleurs agents pour vous coincer, tempéra Miranda. En fait, c’est son meilleur. Alan Sanders a gravi tous les échelons des mercenaires de Cerberus. Et assez rapidement. »
Elle lui tendit un datapad.
« Ce n’est pas un amateur. Enlèvements, assassinats, attentats… Il est présent dans toutes les grosses affaires de Cerberus. Personnellement, je n’ai jamais eu à le côtoyer, nous n’étions pas dans la même cellule. J’ai entendu parler de lui par des camarades. Nous n’avons pas vraiment de lien avec les autres Cellules de Cerberus pour une question de sécurité. Pourtant, il était assez connu et Cerberus se servait de son aura pour galvaniser les nouvelles recrues. »
La liste des faits défilait sous les yeux du Commander. C’était impressionnant. Des méthodes bourrines, peu lui importait de causer des dommages collatéraux. Un vrai boucher.
« Non, Shepard. Il ne faut pas le prendre à la légère. Si Cerberus a mis cet homme à vos trousses, c’est qu’ils sont prêts à tout pour vous mettre la main dessus. »

Un hologramme apparut sur son Omnitool. D’une stature moyenne, une musculature athlétique mais pas hyper développée, il ne représentait pas l’archétype du soldat bourrin qui ses méthodes montraient. Brun, mal rasé, des yeux intelligents, il semblait… dangereux. Shepard ne comptait plus le nombre de ses ennemis. Il y avait pas mal de gens qui pouvaient avoir une dent contre elle. De ça, elle s’en foutait. Mais en regardant cet hologramme, elle pensait que Miranda avait raison, que ce type-là serait plus qu’une mouche ennuyante. La jeune femme connaissait suffisamment Cerberus, elle aussi avait été dans ses hautes sphères. Elle était donc la plus à même de la mettre en garde contre ce que ses anciens patrons était capables pour récupérer leur investissement.

Elle se mordit l’intérieur des joues. Enfoirés de Cerberus. Leur combat idéologique était soi-disant centrées sur le bien de l’Humanité. Alors pourquoi lui mettre des bâtons dans les roues, leur objectif était le même pourtant. Il y avait quelque chose qui lui échappait mais elle ne savait pas quoi. Toujours était-il qu’il lui fallait composer avec plus de trois « ennemis » : les Batariens, les Reapers et Cerberus. Sans parler du Conseil qui n’allait sans doute pas lui foutre la paix. Décidément, rien n’était simple. Tout semblait s’accorder pour que l’espèce humaine disparaisse. Shepard n’avait pas la prétention de sauver la Galaxie à elle toute seule mais chaque perte serait un atout de moins pour abattre l’ennemi. Elle éteignit l’hologramme d’un geste rageur.

« Très bien. Miranda, si vous avez un peu temps, j’aimerais que vous transmettiez tout ce que vous avez sur ce type dans mon terminal. Je vais prendre un peu temps pour étudier et essayer de voir à quoi on peut s’attendre de sa part.
— Bien, Commander. »
Shepard repartit d’un pas rapide, tentant de reprendre le contrôle d’elle-même. Fait chier. Elle retourna au CIC, esquiva Chambers qui lui annonçait qu’il n’y avait pas de nouveau messages sur son terminal. Le contraire aurait été étonnant.

Elle remonta la passerelle et se planta derrière le fauteuil de Joker, croisant les bras sur sa poitrine, signe d’un bouillonnement intérieur.
Joker la détailla du coin de l’œil. Il resta toutefois concentré sur ce qu’il faisait car il ne voulait pas rater l’approche de la base fantôme. Il était au deux-tiers du protocole, ce n’était pas le moment de faire tout foirer. Il vit cependant à la moue qu’elle faisait que Shepard était en colère. Cette expression, il la connaissait bien, c’était celle de la colère contenue, de l’indignation silencieuse face à l’injustice profonde qui régnait sur l’univers. Malgré le fait qu’elle ne soit pas très engageante, il se surprit à apprécier cette moue qu’elle avait. Elle était un peu enfantine, tout comme sa révolte. C’était cette moue qu’elle avait fait à chaque fois qu’elle était revenue d’une discussion avec le Conseil, dans leur vendetta contre Saren. C’était vraiment… drôle de voir le Commander Shepard faire cette tête-là.

« Une contrariété ?», se risqua-t-il à demander, finalement capable de poser une question tout en pianotant sur ses panneaux de contrôle.
Elle ne répondit pas tout de suite, se contentant de ruminer.
« Cerberus », finit-elle par lâcher.
Joker mit un temps à lui répondre, l’opération qu’il était en train d’effectuer était assez délicate. Shepard prit ça pour un encouragement à continuer.

« Ces imbéciles viennent de m’envoyer leur « meilleur agent », fit-elle en mimant les guillemets, aux fesses. Enfin, meilleur agent, je dirais le plus bourrin.
— Oh… Je vois… Un nouvel admirateur. Quand je vous disais que vous les faites tous tomber. »

La plaisanterie n’arracha même pas un sourire à Shepard. Pourtant, Joker ne pouvait que penser que c’était bien vrai. Shepard n’avait pas l’air de s’en rendre compte mais elle attirait l’attention de beaucoup de monde, d’une manière différente de ce qu’elle pourrait croire. L’aura de l’héroïne, sans doute. Il se surprit à penser qu’il ne faisait pas exception à cette règle. Il déglutit, reportant son attention sur son travail.

Elle se tourna vers l’orbe bleu.

« EDI. Alan Sanders, tu as des informations sur cet homme ? Il paraît que c’est le meilleur agent que Cerberus ait jamais eu.
— Je suis désolée, Shepard, je n’ai rien de plus que ce que Miranda Lawson vous a dit. Le reste des dossiers est crypté. »

Le Commander eut un rire bref. Elle s’en était doutée.

 

« Commander, ETA dix minutes. »
Il était temps de se préparer. Shepard remonta dans le Loft et se dirigea à pas mesurés vers le casier qui contenait son armure. Elle retint son souffle, comme pour figer l’instant. Sa main tremblante se saisit de l’armure. Cette armure qu’elle avait si fièrement porté quand elle était Commander de l’Alliance, soldat du N7, le corps élite de l’Armée. Cette armure qui était à nouveau entre ses mains. Elle la sortit du casier et la regarda. Elle était identique à toutes les autres qu’elle avait déjà portées. Déglutissant, elle commença à s’en vêtir. Le poids sur ses épaules était familier. Le même cliquetis des fermetures. La même petite résistance au niveau du cou. Les sensations étaient semblables.

Shepard se regarda dans le miroir. Se revoir dans cette combinaison… Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle ressentait. De la nostalgie. Du soulagement. Un mélange de sentiments confus. Se revoir là-dedans, c’était comme si elle n’avait pas été morte, comme si elle était toujours Shepard, le Spectre vainqueur de Saren et non une renégate qui devait officier dans l’ombre et dont la tête était mise à prix. C’était étrange. Quand elle avait remis son simple uniforme, elle n’avait ressenti que de l’amertume. Pas ce coup-ci. C’était le retour de la guerrière.

« Commander. J’attends vos ordres pour commencer la phase d’approche. »
La voix de Joker interrompit le fil de ses pensées et la sensation nostalgique se dissipa. Shepard revint à la réalité.

Joker fit virer de bord le Normandy. Il entendit Shepard remonter la passerelle, vêtue de son armure complète. Il l’observa à la dérobée. Il ne put s’empêcher de penser qu’il n’y avait vraiment que dans son armure que le Commander en imposait le plus. Il en était même à la trouver belle. La beauté brute de la guerrière. L’air sévère qu’elle affichait, déterminée, prête à se battre par les armes ou par les mots. Prête à défendre quiconque se mettait sous sa protection. A les défendre eux, son équipage d’une quelconque instrumentalisation. C’était fini, ce temps-là. Shepard ne voulait pas que le Normandy soit un outil et ses occupants des marionnettes. Elle était prête à se battre pour ça. La récupération politique de leur petite bande de rebelles ne servirait à rien dans ce combat qui les dépassait tous. C’était d’une futilité ridicule.

 

La couverture de la base fantôme était une ancienne usine de traitement de paladium. Terrain neutre, idéal. EDI avait vérifié, aucune trace hostile dans la vieille carcasse de ferraille qui errait dans l’espace. Joker fut autorisé à faire  entrer le Normandy dans un hangar qui était ordinaire au possible. Des containers simples, pas de logo visible, tous entassés les uns au dessus des autres comme dans n’importe quel entrepôt.

« Normandy, autorisation d’entrer. »

Face au vaisseau, une ouverture se fit dans le mur. Une ouverture, bien assez grande pour y accueillir de grands vaisseaux, bien plus grands que le Normandy. Ce dernier s’aventura dans le passage. L’immensité de la base était surprenante. Personne n’aurait pu croire qu’une simple usine puisse cacher un bâtiment de cette dimension.

Un frisson parcourut le corps de Shepard. Cette sensation lui état familière. Celle du retour au bercail après une mission. Celle de revenir à la maison. Les quais grouillaient de monde et on pouvait apercevoir la tête des opérateurs qui s’occupait des appontages à travers une large baie vitrée.

 

Suivant les instructions, Joker arrima le vaisseau. Il y eu la légère secousse habituelle due aux accroches puis le Normandy se stabilisa. Le pilote sentit qu’il respirait à nouveau, se rendant compte qu’il avait retenu sa respiration. Shepard et lui s’entreregardèrent et se sourirent. Ils étaient de retour.

A côté du Normandy, se trouvait le SSV Jakarta, le vaisseau de l’Amiral Hackett. Shepard fit signe à Garrus qui était en stand-by qu’elle allait sortir. Elle passa la porte du Normandy et se trouva sur le quai. Déjà, des soldats accoururent. Qui pour l’escorter, qui pour faire le réapprovisionnement du vaisseau. Elle vit l’amiral Hackett qui l’attendait. Il avait le visage grave, bien plus marqué que la dernière fois qu’ils s’étaient croisés, le jour de son procès. Il avait de quoi. C’était une guerre comme il n’y en avait jamais eu du temps des Humains.

Après les salutations d’usage, il y eut un silence pendant lequel ils se dévisagèrent. Ils étaient tous deux sur leurs gardes. Ce n’était pas dû à une méfiance naturelle entre eux deux, non… C’était le contexte actuel qui les rendaient si fermés l’un à l’autre. Puis Hackett esquissa un geste, invitant Shepard à prendre place sur un vieux conteneur qui se trouvait sur le quai. Pas le temps pour une entrevue dans les quartiers.

«  Alors, Amiral ? commença Shepard.
— J’irais droit au but. J’ai besoin de vous. L’Alliance compte organiser prochainement un raid dans le Système Solaire. C’est du suicide. Nous n’y arriverons pas seul. Vous êtes la seule à pouvoir nous trouver des alliés. »
Shepard n’était guère surprise qu’il lui demande ça. Mais elle s’étonna de la naïveté de l’homme qui lui faisait face.
« Amiral… Vous n’êtes pas sans oublier que je suis recherchée pour avoir fui le procès m’accusant de terrorisme, n’est-ce pas ? » L’ironie pointait de sa tirade sans qu’elle n’ait pu s’en empêcher.
« Je le sais, Shepard. Mais ce qu’il se passe aujourd’hui doit aller bien au-delà de ces considérations. Ce n’est là qu’un détail par rapport à la menace qui va engloutir toute notre Galaxie si nous ne faisons rien. » Il passa sa main sur son visage. « Je sais que je prends de gros risques, on peut me retirer le commandement de la Cinquième Flotte… Mais… Je ne peux pas rester là à attendre des ordres incohérents. »

Il leva la main et la posa sur l’épaule du Commander.

« Shepard… Il n’y a que vous qui saviez la vérité. Personne n’a voulu vous croire. Moi, je vous ai cru. J’ai toujours cru en vous. Je me souviens de l’enfant que vous étiez, ce que votre père disait de vous, de cette loyauté et cette justice qui vous habite depuis votre prime jeunesse… »

Shepard resta stupéfaite, la bouche entrouverte, ne sachant que dire. Pourquoi lui parlait-il de son enfance, de son père ? Essayait-il de la prendre par les sentiments en feignant la nostalgie ? Cela ne lui plaisait guère. Elle savait que Hackett cherchait à la convaincre de son honnêteté. Elle voyait là un moyen de poser ses conditions. Puisqu’il semblait être prêt à tout pour qu’elle se rallie à lui, autant qu’elle en profite et qu’elle tourne la situation à son avantage.

« Amiral. Je vais être franche. Je ne veux pas être l’objet d’une quelconque manœuvre politique. Il y un ennemi là-bas qui est en train de dévaster la Terre et qui n’hésitera pas à traquer le moindre humain qui vit dans cette Galaxie. Alors, je veux faire les choses à ma manière. Je me mets sous votre commandement, vous et vous seul. Toutefois, l’équipage du Normandy reste sous ma responsabilité. Si je décide de me rendre pour une raison ou pour une autre à un endroit, je m’y rends et je n’ai pas de compte à vous rendre. En contrepartie, je n’accepterais aucune instruction autre que les vôtres… et que celles d’Anderson », finit-elle par ajouter.

Elle marqua une pause et vit que l’Amiral était tout ouïe et ne montrait aucun signe d’impatience. A l’évidence, il semblait s’être préparé à ces requêtes.
« Je vous donne accès à toutes les informations auxquelles je pourrais avoir accès. Tout ce qui concerne les Reapers et les alliés ou esclaves. »
Malheureusement, pour l’instant ces informations étaient bien maigres.  Peut-être qu’une fois que Miranda et Jack aurait fini de décrypter une partie des informations de Cerberus… Pour prouver sa bonne foi, elle lui glissa le fait que deux de ses camarades avaient piraté les serveurs de la fameuse organisation terroriste et qu’ils avaient quelque chose. Hackett ne cacha pas sa surprise mais il se reprit aussitôt et hocha la tête.
« Je ne vois pas ce que je pourrais vous refuser, Shepard. C’est moi qui suis venu vers vous. Vous savez… Je pense quand même que vous avez l’étoffe d’un dirigeant. » La fin de la phrase mourut dans sa moustache. Shepard n’aimait pas cette mise en avant.

« Je suis un soldat, je ne fais que mon devoir, celui de protéger la population. Il y a menace, j’agis pour l’enrayer. » C’était simple, elle n’avait pas besoin d’être un étendard qu’on afficherait partout. Hackett sourit devant sa verve. Quoiqu’on en dise, elle n’avait pas changé. Cette modestie, elle la tenait de ses parents qui l’avaient toujours élevée dans le sens du devoir et de l’honneur.

Il se leva. Le temps pressait désormais et chaque minute comptait.

« Alors, nous sommes d’accord. Vous rejoindrez officieusement la 63ème flotte. Vous agirez sous couvert de l’Alliance, avec la liberté que vous donne votre rang de Spectre, dans l’intérêt de l’Humanité. Je m’engage à couvrir vos arrières. En contrepartie, vous partagerez la moindre information concernant l’ennemi. »

Il avait bien résumé. Shepard sentit ses épaules se détendre. Elle avait eu pas mal d’appréhension mais finalement cela s’était bien passé. Au fond d’elle, elle savait qu’il ne pouvait en être autrement. Ils étaient en guerre.

Ils se serrèrent la main, scellant leur accord. Shepard en profita pour poser la question qui brûlait ses lèvres.
« Avez-vous des nouvelles d’Anderson ? »
Le visage ridé de Hackett se déforma dans une grimace douloureuse.
« J’aimerais… j’aimerais. Mais il me semble être surveillé, les autres membres du Conseil espèrent que vous le contactiez. Ils savent bien qu’il a aidé à votre fuite, ce qui ne me semble pas dénué de bon sens. »
Shepard se demanda s’il faisait allusion à Anderson ou aux Conseillers.
« Autre chose, Shepard », continua l’Amiral d’un air soucieux. Il semblait être réticent à lui dire quelque chose. « Il y a une rumeur… Une rumeur disant que le Commander Alenko serait bientôt intronisé Spectre. »
Le Commander Shepard écarquilla les yeux. Kaidan, Spectre ? Cela lui paraissait étrange. Pas que son ancien Lieutenant ne soit pas méritant mais la décision lui parut… précipitée.
Hackett posa la main sur son bras.
« Méfiez-vous de lui. J’ai bien peur que le Conseil ne s’en serve contre vous. Qu’il soit leur instrument. »
Shepard eut un sourire forcé.
« N’ayez crainte, Amiral… Je ne pense pas que le Commander Alenko soit facilement manipulable. »
Malgré tout, elle eut du mal à croire en ses propres paroles.
« Quoiqu’il en soit, j’ai déjà une mission pour vous, si vous n’en voyez pas d’inconvénient, dit-il en lui tendant un datapad. « EAE Krafla. Station orbitant autour de Naxell. On a perdu le signal il y a deux heures. Allez voir là-bas. »

Il soupira. « Je crois bien que les Batarians sont déterminés à nous faire payer ce que vous avez fait. »

Shepard hocha la tête. Ca, c’était plus qu’une certitude.
« Où est-on avec eux ?
— Le Conseil essaie de les tempérer de manière diplomatique. Je mettrais ma main à couper que la seule condition qu’ils exigent soit votre tête, Shepard. Connaissant les Batarians pour avoir eu souvent à les affronter, je pense qu’ils ne vont pas tarder à attaquer de front. C’est pourquoi je vous envoie sur cette station. S’il est avéré qu’ils commencent un conflit ouvert, le Conseil va réagir et l’Alliance pourra entrer en action contre eux. »
Hackett se leva.

« C’est pour ça que je n’ai pas envie d’attendre et qu’il vaut mieux que vous y alliez tout de suite. Les hautes autorités de l’Alliance ont déjà de quoi faire avec les Reapers. D’autant plus que notre quartier général vient d’être transféré sur Arcturus.
— Plus de contact avec la Terre ? »
L’Amiral secoua la tête, désemparé. Shepard savait que le temps était compté. Plus vite elle se rendrait sur cette station, plus vite l’Alliance agirait contre l’ennemi. Dès lors, un second front s’ouvrirait et le nombre d’alliés qui se manifesterait serait décisif.
Elle salua Hackett et repartit d’un pas rapide vers le vaisseau. Le ravitaillement était terminé, ils seraient tranquilles pour un moment, et ne laisserait pas trainer leur signature sur une des stations qui parsemaient la Galaxie. C’était déjà ça de pris.

Vega l’attendait dans le sas. Elle lui tendit le datapad d’un geste machinal. Autant compter sur ce Lieutenant de l’Alliance qu’Anderson lui avait confié. A moins que ce fusse le contraire. James Vega semblait vraiment jouer les nounous. Il ne manquait plus que ça. Elle avait déjà Kelly Chambers sur le dos en permanence. A y choisir, elle préférait quand même la nouvelle recrue. Il avait au moins la décence de ne pas se mêler de ses affaires et était si rompu au protocole militaire qu’il n’oserait pas lui poser de questions indiscrètes à la différence de son quartier-maître.

Shepard remonta dans le cockpit.

« Joker, on décolle.
— Aye, aye, m’dame. Alors, on a quelque chose à se mettre sous la dent ?
— Apparemment, on a des fesses de Batarians à botter, s’exclama Shepard. C’est reparti ! »
Joker eut un petit cri joyeux et elle ne put s’empêcher de sourire. Oui, enfin un peu d’action !  C’était pas trop tôt. Ca faisait du bien de savoir où aller. Il transféra les données que lui passa Shepard à EDI et rentra les coordonnées de la position de Naxell.

Shepard sentit le Normandy trembler légèrement, les attaches le libérant, donnant un petit mouvement oscillant au vaisseau. Finalement, elle ne sentait bien que là. Dans son vaisseau, en partance pour une nouvelle mission, de nouvelles batailles. Prête à en découdre.

Ils quittèrent la base fantôme et plongèrent dans la noirceur de la Galaxie.

 

« Shepard. » Miranda venait d’entrer dans le CIC. « Nous avons les enregistrements des appels que Krafka a lancé.
— Très bien. Demandez aux autres de venir en salle de briefing. »
Miranda hocha la tête et partit chercher le reste de leur petite équipe.
« Krafka est une station orbitale qui se situe autour de la planète Naxell dans le système de Tassale. Il y a plus de deux heures, un signal de détresse a été lancé et les communications avec cette colonie humaine ont été coupées. »
Miranda activa un hologramme.
« Voici les dernières images qui nous sont parvenues de la station. »
Tout le monde concentra son regard sur ce qui était projeté.

« Aucun doute. » fit Garrus d’une voix posée. Il regarda Shepard. « Batarians.
— Ils viennent se venger. »
Shepard soupira. Si elle avait eu le choix, le temps… Quel gâchis.
« L’Alliance nous envoie en éclaireur, c’est ça ? demanda Jacob. Parce que si les Batarians ont décidé de s’en prendre aux colonies humaines en les attaquant de front, ce n’est pas le Normandy à lui tout seul qui va contrer la menace. »

Shepard était bien d’accord avec lui. C’était juste une mission de reconnaissance. Que pouvaient-ils faire face à un escadron de vaisseaux batarians ? Rien. Mais ni le Conseil, ni l’Alliance ne semblaient décidés à entrer ouvertement en guerre avec les Batarians selon ce que Hackett lui avait dit. Tiens donc ? Le Conseil laissait-il sciemment passer les choses ? Pensait-il qu’en laissant les Batarians attaquer quelques colonies, ces derniers se calmeraient et continueraient tranquillement leur petit vie ?

Le Commander expliqua le fond de sa pensée. C’était pour ça que Hackett avait envoyé le Normandy voir ce qu’il se passait. Il ne pouvait pas officiellement envoyer un de ses vaisseaux. Hackett devait agir dans l’ombre, de manière officieuse pour ne pas mettre l’Alliance en porte à faux vis-à-vis du Conseil. Que de détours à cause de la politique.
De plus, le temps qu’ils arrivent, il n’y aurait sans doute aucun survivant. Quelle merde.

« La colonie qui vit dans la station orbitale Krafka compte six mille sept cents individus. » l’informa Miranda.

Moins de sept mille habitants. Non, il n’y aurait aucun survivant. Ce serait une belle preuve que les Batarians n’étaient pas près de se calmer. Des preuves. Voilà ce qui pourrait amener le Conseil à considérer les Batarians comme un ennemi pour la sécurité de la Voie Lactée. Des preuves, c’était ce qu’il leur fallait. Et quelque chose de concret et de matériel. Hackett les envoyait dans un cimetière, un charnier car il voulait qu’elle y trouve des preuves de l’attaque et surtout sa puissance et sa violence. Les Batarians ne devaient pas être pris à la légère.

« ETA dans trois heures. » annonça la voix de Joker par l’intercom.
Trois heures.
Oui…

C’était on ne pouvait plus clair. Il n’y aurait plus personne de vivant là-bas.

Shepard déglutit. Elle savait que c’était ce qui était en train de se passer avec les Reapers qui avaient attaqué la Terre. Combien de temps leur faudrait-il pour qu’ils exterminent les plus de onze milliards d’habitants de cette planète ?
Combien de temps avant de trouver un moyen de les vaincre ?
Elle posa le regard sur ses équipiers rassemblés autour de la table. Elle devait se reprendre. Ils avaient trois heures pour réfléchir à un plan d’approche si jamais ces enfoirés de Batarians étaient encore présents sur les lieux.
« Je vous écoute. »

Le système de Tasale comptait cinq planètes et une ceinture d’astéroïde. Naxell était sur la cinquième orbite, juste après Illium. C’était une immense source d’hélium-3 qu’exploitait la société corporation Eldfell-Ashland Energy. Le gisement servait à alimenter Illium. Que les Batarians se mettent à attaquer des colonies humaines aussi influentes montrait que leur niveau de menace augmentait et qu’ils prenaient confiance. Ils n’avaient pas peur d’attaquer ouvertement dans des systèmes hautement fréquentés comme pouvait l’être la planète Illium. La présence d’un relais de masse dans ce système facilitait l’accès des vaisseaux et faisait du système Tasale un lieu de passage où transitaient des millions de personnes.

 

Les vibrations ressenties indiquèrent à Shepard qu’ils venaient de passer le relais.
« Commander. J’attends vos ordres pour commencer la phase d’approche. »
La voix de Joker grésilla dans l’intercom. Elle emprunta l’élévateur et rejoignit la passerelle d’un pas décidé. Garrus et Vega l’y attendaient. Elle avait jugé que cette première mission serait un excellent moyen de jauger les capacités du Lieutenant. Elle en avait eu un aperçu lors de leur fuite de la Citadelle mais ce n’était pas vraiment des conditions de mission. L’infiltration était le type de situation où le sang-froid des soldats était le plus mis à l’épreuve. On verrait si Vega valait quelque chose.
Elle regarda à travers les vitres du cockpit. Tout était calme autour de la station. Rien. Pas un vaisseau, rien que ne puisse laisser penser que la station aurait pu être attaquée. Une impression de déjà-vu.

Shepard donna à Joker le feu vers pour aborder la station et préparer le Kodiac puis elle descendit dans le hangar avec les deux équipiers qui l’accompagnaient.
Si les Batarians étaient partis, elle savait à quoi s’attendre. Toutefois, elle s’étonna qu’ils n’aient pas simplement fait sauter la station.

EDI lui signala qu’elle n’avait détecté aucune zone de chaleur, ni aucune charge explosive dans la station. Ce n’était pas un piège. Garrus s’empara des commandes et les mena face à l’entrée principale. Les voyants étaient déjà au vert, pas besoin de sortir l’artillerie pour se frayer un passage. Ils entrèrent avec une facilité enfantine. Garrus posa le Kodiac sur une aire dédiée aux véhicules et tous les trois posèrent le pied sur le sol. Le silence était oppressant. Ils marchèrent d’un pas incertain sur les quais d’arrimage, arme pointée devant eux, prêt à tirer au moindre mouvement suspect. Ils progressaient dos contre dos, couvrant les arrières de chacun. Leurs respirations maîtrisées et leurs pas prudents étaient les seules choses qui brisaient le silence. Ils passèrent la première porte.

Une trace de sang de bonne taille maculait les murs. Au bout, un homme était planté dans le mur à l’aide d’un crochet semblable à ceux que l’on trouvait dans les usines. Shepard réprima un frisson : ce n’était sûrement pas le seul cadavre qu’ils allaient rencontrer. Le suivant n’était d’ailleurs pas loin, fauché par des tirs de balsters. Les blessures étaient nombreuses, il avait dû se vider de son sang.

Chaque détour de couloir annonçait la découverte de corps tous plus mutilés les uns que les autres, leur état faisant montre d’une sauvagerie sans pareille, ce dont les Batarians étaient capables. Pour eux, faire sauter la station n’était pas assez jouissif, il fallait que les Humains souffrent. Ils avaient sans doute pris beaucoup de plaisir à massacrer les habitants de Krafka. Il y avait donc des milliers de cadavres qui jonchaient le sol de la station. C’était un spectacle désolant.

« Nous devrions chercher le centre de contrôle, il y a sûrement des enregistrements si les Batarians ne les ont pas détruits, proposa Garrus.
— Ca m’étonnerait qu’ils aient effacés les vidéos. Ils veulent qu’on sache que l’heure de leur vengeance a sonné. Ils veulent que tout le monde sache qu’ils sont capables d’une barbarie sans pareille.
Elle vit Vega serrer les dents, les yeux balayant les cadavres qui jonchaient le sol.
« Comme si les Reapers n’étaient pas suffisants pour nous faire chier. » pesta-t-il. Il ferma précipitamment la bouche. Apparemment, cette phrase n’aurait pas dû être entendue.

Ils continuèrent leur progression prudemment. Shepard sentit son rythme cardiaque augmenter. Elle avait un mauvais pressentiment, quelque chose qui lui bloquait la gorge. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, le nombre de corps augmentait. Mais ce n’était pas ça qui lui nouait l’estomac.
Ce genre de station ne comptait pas que des ingénieurs ou du personnel d’exploitation. Ces gens-là vivaient ici. Ils y vivaient avec leur famille. Leurs compagnes, leurs compagnons, leurs enfants, leurs amants. Il y avait de la vie à l’intérieur de cette station. Maintenant, ce n’était qu’un immense cercueil qui orbitait autour de Naxell.

Shepard regarda droit devant elle. Des cadavres, elle en avait vu plus d’une centaine de fois mais là, elle ne voulait pas que ses yeux croisent un seul corps. Ces civils… Ils n’avaient pas mérité ça.

Elle se concentra sur le dos de Garrus qui ouvrait la marche. Le Turian ne disait rien mais elle pouvait sentir son désarroi. Vega la couvrait, elle entendait son souffle devenir irrégulier. Il tentait de se calmer mais cela n’était pas très efficace. Elle pouvait ressentir sa colère. Est-ce qu’il était possible d’éprouver autre chose ? Au moins, elle était rassurée, ce type semblait pouvoir être humain. Elle avait été surprise par son manque de personnalité. Un bon petit soldat. Là, ses tripes commençaient à ressortir. Bon point pour lui.
Tous trois étaient en train de traverser la zone des habitations. Une zone déserte, une zone sans vie. Tout le monde était tombé sous l’assaut des Batarians. Les mères avaient tenté en vain de protéger leurs enfants, les époux leurs femmes. C’était un tableau grotesque de formes ensanglantées reposant sur le sol blanc.

Garrus se retourna et fit un signe. Le centre de commande de la station se trouvait sur leur gauche. Shepard hocha la tête. Ils entrèrent avec prudence. Tout était en ordre, rien ne semblait avoir été détruit. Vega s’approcha d’une console, celle qui enregistrait tout ce qui se passait dans la station. Il pianota sur un clavier virtuel et afficha les vidéos des dernières heures.

« Les Batariens n’ont pas pris la peine de passer par l’entrée, expliqua le Lieutenant au fur et à mesure qu’il reculait la bande. Ils sont perforé la partie est de la station, par l’endroit où sont stockées les réserves d’hélium-3. Ils les ont dispersées dans l’espace.
— N’auraient-ils pas mieux fait d’enflammer l’hélium ?
— C’est un gaz ininflammable. Ils n’auraient pas pu faire sauter la station. Et puis ça ne colle pas avec leur envie de laisser une trace de leur passage, de montrer ce dont ils sont capables.
— En tout cas, ajouta Garrus, il y a une dépressurisation à cet endroit. Il vaudrait mieux ne pas moisir ici. Vega ?
— J’ai terminé de transférer les données sur mon Omnitool. On peut y aller. »

Le soldat se déconnecta de l’interface et rejoignit les deux autres.
La voix inquiète de Joker résonna dans l’oreille de Shepard.
« Commander ? Y’a un truc pas net avec cette station… Enfin, EDI vient de me dire qu’elle venait de détecter d’autres présences que vous.
— Comment ça ? s’exclama Shepard. Il n’y a personne ici. Tout le monde est mort. Ils ont tous été massacrés. »

Ce fut la voix de l’Intelligence Artificielle qui lui répondit.

« Shepard. Ces présences viennent juste d’apparaître. Elles se dirigent vers vous.
— D’où viennent-elles ?
— De la réserve d’hélium-3. »

Shepard appuya deux doigts contre son oreillette, cherchant à se persuader d’avoir bien entendu.

«  Tu es sûre ? Tu es sûre qu’il y a quelqu’un ? »
Qui cela pouvait-il bien être ? Des survivants ? Des Batarians qui avaient attendu leur arrivée ? Qui ?

Garrus, Vega et elle sortirent à toute vitesse de la salle des commandes, se mettant en position de combat, plaqués contre les parois, prêt à tirer à la moindre hostilité.
« Nom de Dieu ! »
Shepard laissa échapper un juron à la vue des silhouettes que se dirigeaient à toute vitesse vers eux. Elle reconnut immédiatement le signe qui ornait leurs armures.

Cerberus.

Et merde.

« Garrus ! »
Le Turian hocha la tête et commença à tirer. Un tir de semonce.
La riposte ne se fit pas attendre.
Shepard jura une seconde fois. Ce n’était pas le lieu idéal pour livrer un combat. Elle songea à battre en retraite. Elle n’avait pas de temps à perdre avec ces terroristes.

« Vega. Tir de suppression.
— Bien reçu. »

Le soldat sortit du coin où il s’était mis à couvert et arrosa le couloir de tirs maîtrisés tandis que Garrus et Shepard couraient vers l’endroit où se trouvait le Kodiac.

Une décharge biotique les poursuivit et rejeta Vega plusieurs mettre en arrière. Malgré sa force corpulence, il se sentit quitter le sol. Le Lieutenant poussa un cri de surprise et passa à toute vitesse entre les deux fugitifs. Shepard fit volte face et envoya une décharge à son tour. Elle aperçu un sourire sur le visage de celui qui avait renversé Vega. Ce visage. Alan Sanders.

« Et merde ! » pensa-t-elle.
Elle laissa Garrus relever son compagnon, se campa solidement sur ses pieds et relança une autre décharge biotique. Les équipiers de Sanders tombèrent comme des mouches. Pas lui.

Son visage affichait un sourire narquois qui énerva Shepard. Elle sentait qu’elle le haïssait déjà. Cela devenait viscéral. Elle savait que Sanders avait fait l’objet d’expériences, en particulier pour tester les nouveaux implants de type L3. Des implants qu’elle avait dans son propre corps. Miranda lui avait dit que Sanders avait servi de cobaye pour vérifier si une reconstruction était possible avec ces implants. Sanders avait été gravement blessé au cours d’une opération qu’il dirigeait et avait perdu en partie l’usage de ses membres. Cerberus lui avait donc implanté des prototypes du nouveau modèle d’implants et cela rendu la motricité de son corps en améliorant même ses capacités. Grossièrement, Cerberus s’était servi de Sanders pour parfaire la résurrection de Shepard. Une sorte de prototype, d’essai. Cela en faisait un individu dangereux.

Et il n’y avait pas possibilité de parlementer avec lui.

Une autre décharge biotique lui confirma qu’il n’était pas là pour discuter. Elle se sentit être soulevée dans les airs puis percuter quelque chose de rigide à toute vitesse. Elle perdit connaissance.

 

La première chose qu’elle ressentit quand elle reprit conscience, ce fut cette douleur lancinante à l’arrière de son crâne. Elle grimaça, passant sa main sur la zone douloureuse.
« Ah vous voilà de retour. »
Chakwas accueillit son réveil avec un sourire. Elle se pencha vers elle, vérifia la dilatation de ses pupilles avec une lampe.
« Vous nous avez fait une petite frayeur, Commander. »

Shepard passa une main sur son visage, cherchant à rassembler ses esprits. Elle se rappelait de la succession des macabres découvertes puis l’attaque de Cerberus. Et Alan Sanders. Puis le trou noir.
Elle entendit le médecin dire à EDI qu’elle s’était réveillée.

« Que s’est-il passé ?
— Vous avez percuté un mur à grande vitesse, le choc a été si rude que vous vous êtes évanouie.
— Comment s’en est-on sortis ?
— Vakarian et Vega vous ont transportée dans le Kodiac. Ils ont court-circuité les portes afin que Cerberus ne vous suive pas. »

Au moins, le test concernant les capacités de son nouveau Lieutenant semblait être un succès. C’était déjà ça de pris. Quand elle disait que Vega jouait les nounous, elle savait bien qu’elle n’exagérait pas.

La porte de l’infirmerie s’ouvrit et Garrus entra dans la pièce. Les traits de son visage se détendirent à la vue de Shepard.
« Rien de cassé ?  demanda-t-il.
— Juste un gros mal de tête. Je vais m’en remettre.
— C’est une chance que vous n’ayez pas de traumatisme crânien, gronda Chakwas.
— En tout cas, cet Alan Sanders a une sacrée poigne, c’est un biotique puissant. Il aurait pu me broyer complètement. »

Pas étonnant que malgré la montagne de muscles qu’était Vega, il ait filé comme une fusée à travers le couloir. Au moins, la tête du Lieutenant était plus solide que la sienne.

Ce constat n’avait rien de bien réjouissant. Les mises en garde de Miranda n’étaient pas superflues, loin de là. Ce type était dangereux. Très dangereux. Son sourire narquois restait gravé dans ses souvenirs. Elle aurait du mal à s’en débarrasser.

Garrus s’appuya sur la couchette où Shepard était assise.
« Cerberus nous attendait. C’était un piège.
— Vous pensez qu’ils savaient qu’on viendrait ?
— Hé bien… Vous ne trouvez pas ça étrange ? Nous devons inspecter une station qui vient d’être attaquée par les Batarians et tout à coup, nous nous retrouvons face à face avec Cerberus, précisément face à face avec une équipe commandée par celui qu’ils ont lancé à vos trousses. Il est difficile de croire à une coïncidence. »

Shepard resta silencieuse quelques instants. Comment Cerberus avait su que ce serait le Normandy qui viendrait sur Naxell ? Etaient-ils suivis ? Ou n’était-ce que le fruit du hasard, l’Homme trouble ayant envoyé son unité d’élite inspecter la même station car il avait eu vent des agissements des Batarians ?

« Quoiqu’il en soit, il va falloir être très prudent. »
Comme si ce n’était pas déjà le cas.

Inconsciemment, Shepard fixa l’orbe bleu qui symbolisait EDI. Elle se doutait bien que l’Intelligence Artificielle devait être dotée d’un mouchard. Mais EDI n’avait-elle pas certifié qu’elle s’était rangée de leur côté ? Le Commander ne connaissait pas grave chose en IA, se pouvait-il qu’elles puissent faire preuve de libre arbitre ? Jusqu’à quel point étaient-elles affranchies de leurs créateurs par rapport aux Intelligences Virtuelles ? Elle savait que si elle demandait directement à l’IA de lui confirmer qu’elle n’avait pas de mouchard, elle ne serait pas sûre de la véracité de son démenti.

Lors de la restauration du Normandy, aucune anomalie n’avait été détectée d’après ce qu’on lui avait dit. Si Cerberus avait su dès le départ où le vaisseau se trouvait, ils n’auraient pas attendu avant de le prendre en chasse. Surtout qu’au vu de ce qu’ils avaient envoyé, ils étaient prêts à tout.

Réfléchir à tout cela lui donna mal à la tête. Conséquence sans aucun doute du choc violent entre sa boîte crânienne et un mur en métal lourd.

« Je vais vous laisser vous reposer, Shepard. » dit Garrus en se levant.
Elle leva la main afin de l’arrêter avant qu’il ne franchisse la porte de l’infirmerie.
« Est-ce que vous pourriez aller me chercher Lawson ? S’il vous plaît.
— Tout ce que vous voulez. » dit-il d’une voix douce. Apparemment, le Turian n’avait pas feint son inquiétude. Elle lui sourit. Ce bon bieux Garrus. Il était quand même bien là.

Il s’éloigna dans le mess.

« Vous devriez vous reposer encore un peu, Commander. »
L’irritation de Chawkas était prévisible mais Shepard fit un geste évasif en sa direction. Elle n’avait pas le temps de souffler. Les Reapers ne prenaient pas de pause, les Batarians et Cerberus non plus, elle ne voyait pas pourquoi elle devait se reposer sous prétexte que sa tête lui faisait un peu mal. Elle voulait parler à Miranda et maintenant.

« Vous n’avez pas quelque chose pour la tête ? »
Chakwas soupira puis, secoua la tête avec un regard équivoque, elle se leva et lui administra un anti douleur. Il lui fallu une poignée de secondes pour que Shepard en sente les effets puis, petit à petit, la douleur lancinante qui s’était logée entre ses tempes diminua. Elle remercia Chakwas qui haussa les épaules d’un air désabusé avant de se replonger dans ses dossiers.

Quels instants plus tard, Shepard aperçu Miranda traverser le mess à travers la baie vitrée. Elle avait ce pas rapide qui la caractérisait bien. Ce pas qui montrait qu’elle en voulait.
« Commander, dit-elle à peine la porte de l’infirmerie franchie.
— Miranda.
— Garrus Vakarian m’a fait savoir que vous désiriez me voir.
— En effet. »

Shepard se redressa pour finir par s’asseoir sur le bord de la couchette.
« De quels moyens dispose Cerberus pour tracer un vaisseau ? » La question avait le mérite d’être directe. Il y avait des fois où Shepard ne faisait pas dans la dentelle.
Miranda bougea quelque peu, comme si elle vacillait. Non, elle affirmait ses appuis plantaires comme pour faire face.

« Vous pensez que le Normandy possède un mouchard ?
— Ils étaient là au bon moment et au bon endroit. C’est quand même quelque chose d’étrange, vous ne trouvez pas ? »
Miranda croisa les bras, clairement sur la défensive.
« Shepard, vous ne pensez pas que si c’était le cas, l’Alliance l’aurait trouvé lors de la réfection du vaisseau ?
— Je ne suis pas stupide au point de croire qu’on ne peut rendre un mouchard indétectable.
— Dans ce cas, Cerberus nous aurait cueillis dès notre fuite de la Citadelle, vous ne pensez pas ?
— Je sais mais… » Shepard fixa ses mains. « C’est quand même une coïncidence étrange. Encore, cela aurait été une autre escouade de Cerberus mais là, c’était lui, Miranda, c’était lui !
— Je peux vous assurer qu’il n’y a aucun traceur sur ce vaisseau. »
Miranda soupira et détourna le regard, ce qui était assez inhabituel chez elle.

« Il n’y en a pas pour la simple et bonne raison que c’est une de mes idées qui a été rejetée par l’Homme Trouble. Je… Je voulais mettre un mouchard. Mais il a refusé. Il vous faisait confiance. Pas moi. »

Shepard lui répondit qu’au final, Miranda avait eu raison de se montrer réservée vis-à-vis d’elle. Elle avait eu raison de ne pas lui faire confiance. La naïveté de l’Homme Trouble l’étonnait encore. Elle savait que Miranda avait voulu lui mettre un dispositif d’auto-destruction mais qu’encore une fois, le chef de Cerberus avait refusé. Ces petites erreurs de l’Homme Trouble avaient finalement joué en sa faveur. Elle n’allait pas s’en plaindre. Elle eut la pensée saugrenue que Miranda aurait été un adversaire plus coriace. Il valait mieux l’avoir avec soi que contre soi.  Elle lui exprima cette pensée à haute voix et le Comandant en second se fendit d’un sourire amusé avant de reprendre son sérieux.

« C’était un hasard. Vous connaissez la politique de Cerberus. L’Humanité avant tout. Vous pensez bien qu’ils n’allaient pas rester les bras ballants alors que les Batarians semblent bel et bien en guerre ouverte contre les humains. »
Shepard ne répondit pas. Cela lui paraissait être énorme.
« Et puis, ce hasard vous a permis de voir qui est Alan Sanders. Et vous avez vu par vous-même que ce n’est pas du menu fretin. »
C’était toujours un obstacle plus facilement franchissable que les Reapers. Elle s’était juste fait avoir par surprise, rien de plus. Ce type n’était pas invincible.
« Êtes-vous rassurée, Commander ? » demanda Miranda. Shepard hocha doucement la tête. Elle se rallongea sur sa couchette.
« Oui, oui… Dites-moi quand vous avez fini le décryptage. »
Par cette phrase, elle fit comprendre à son Commandant en Second qu’elle pouvait disposer.

« Ah, vous m’écoutez enfin, Commander. »
Chakwas affichait un sourire narquois en la voyant s’étendre. C’était juste le contrecoup, rein de plus. Une petite sieste de quelques minutes et les séquelles du choc ne serait plus qu’un mauvais souvenir.

Elle entendit Chakwas sortir avant de sombrer.

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